‹ Le coup d'aile; pièce en trois actesChapitre 23 sur 35 · SCÈNE IV BERNARD, CLOTILDE, HÉLÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV BERNARD, CLOTILDE, HÉLÈNE

BERNARD, gaiement a Hélène.

Déjà levée?...

HÉLÈNE

Depuis longtemps. Contre mon habitude, j'ai mal dormi.

BERNARD

Vous aviez assisté dans la journée à une scène pénible ; cela vous a rendue nerveuse.

HÉLÈNE

Probablement. Pourquoi ètes-vous si cruel envers un malheureux ?

BERNARD

On est cruel avec les tigres.

HÉLÈNE

Moi, une enfant, je l'ai apprivoisé en un clin d'oeil...

BERNARD

C'est vrai ! Quand je suis venu vous rejoindre, vous paraissiez tous deux fort bons amis. Soyez fîère de posséder à ce point l'art de dompter les monstres. Je n'ai pas la même chance. A-t-il été assez odieux avec sa menace d'aller se faire écharper dans un cirque pour se venger de mon refus !

Il ne se venge pas!... Il va dans le cirque pour voir fondre sur lui des milliers d'hommes ivres de fureur. Seul contre tous, calme et dé-

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daigneux devant la meute hurlante, il sera superbe!... Des cris d'enthousiasme éclateront parmi ses assassins. Au moment de mourir, il aura la sensation d'être un héros!...

BERNARD

Quel besoin a-t-il de terminer en beauté une existence particulièrement laide ?

HÉLÈNE

Son existence n'est pas laide!... Il a mérité la colère dont on l'accable, mais sous le poids de cette colère il se redresse avec une admirable énergie... Je vais dire une chose pour laquelle il serait capable de me battre s'il m'entendait : ne trouvez-vous pas qu'avec ses airs de vouloir planer sur tout un peuple, il tombe aux genoux de ce peuple?... Pendant qu'il promettait de conquérir un royaume à la France, j'avais l'impression qu'il demandait pardon à sa patrie.

BERNARD

Sans s'humilier!...

HÉLÈNE

S'il s'humiliait, ce serait moins touchant. Témoigner l'ardent désir d'entendre glorifier son nom, n'est-ce pas avouer à quel point il souffre d'être détesté?...

Evidemment, son ambition désespérée est d'une beauté navrante. Par malheur, nous ne pouvons rien.

HÉLÈNE

Vous peut-être, mais moi...

BERNARD

Vous voyez un moyen de lui venir eu aide?...

HÉLÈNE

Oui, un moyen très simple.

BERNARD

Lequel?...

HÉLÈNE

Vous avez entendu qu'à une certaine époque j'avais envie d'entrer chez les Petites Sœurs des Pauvres, ce qui consiste à être servante des vieillards infirmes. J'ai renoncé parce que je n'avais pas assez de charité chrétienne pour aimer des créatures plus ou moins repoussantes... Mais votre frère... je n'aurais pa'S grand mérite à. m'attacher à lui... Je lui rendrais la vie si douce qu'il oublierait ses rêves... Mon idée est peut-être folle... Qu'en pensez-vous?...

BERNARD

Mademoiselle Hélène, une idée romanesque n'est pas toujours folle. La vôtre est excellente : je l'approuve infiniment. Se créer des devoirs, c'est le secret d'embellir la vie!... Je ne vois

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qu'une objection : sous quel prétexte viendrezvous au secours de Michel qui n'est pas un vieillard infirme?

HÉLÈNE

Les plaies do l'âme saignent comme les autres.

BERNARD

Oui, mais en dedans.

HÉLÈNE

Il m'a découvert les siennes. Le plus difficile est fait.

BERNARD, Corrigeant.

Reste à faire... A quel titre vous installerezvous auprès do cet homme (}ui n'est ni vieillard, ni malade... Infirmière?... Sœur de charité?... Rien ne va!...

HÉLÈNE

Une chose va : je serai sa fille!...

BERNARD

Bravo!... Vous avez trouvé!...

GLOTiLDE, se jetant au cou d^Hélène.

Que je vous embrasse!... C'est gentil tout plein!...

BERNARD

Il s'agit maintenant de préparer Michel avec prudence.

HÉLÈNE

Est-ce qu'on va chercher midi à quatorze heures devant un homme qui n'a plus qu'à se tuer?... Je lui ai offert d'être sa fille.

BERNARD

Comment, offert!...

HELENE

Oui... Vous nous aviez à peine quittés... Quand je disais que le plus difficile est fait!...

BERNARD

Qu*a-t-il répondu ?

HÉLÈNE

Qu'il n'acceptait pas.

BERNARD

Alors tout est fini?...

HÉLÈNE, embarrassée.

Non pas ! ... J'ai bon espoir ! . . .

BERNARD

Il a demandé le temps de réfléchir?...

HÉLÈNE, s'emparant de cette idée.

C'est cela... de réfléchir... Ce matin j'aurai la réponse.

BERNARD

Ah ! vous attendez sa visite ?

HÉLÈNE

Oui, voici bientôt l'heure.

BERNARD

Eh bien, vous le verrez... On me prévient qu'il est encore dans le pays.

HÉLÈNE

Je le savais. Ce matin je l'ai aperçu de ma fenêtre... Il a fait plusieurs fois le tour du jardin.

BERNARD

Que cherchait-il?...

HÉLÈNE

Moi, sans doute.

BERNARD

Pourquoi n'êtes-vous pas allée le rejoindre?. .. C'était une occasion d'en finir...

Je n'avais pas achevé de m'habiller.

BERNARD

Bah! dans des cas pareils on n'y regarde pas de si près... {SHnter rompant.) Hein?... On marche dans le jardin... (Se précipitant au vitrage.) C'est Michel... Il a l'air indécis... Le voilà qui s'arrête... Là!... Il s'assoit sur un banc... {A Hélène.) Nous allons filer discrètement... Appelez-le...

HÉLÈNE, vivement.

Non! non!... Je ne veux pas le voir en cr moment.

BERNARD

Pourquoi ?

HÉLÈNE

On va venir chercher le drapeau... Nous ne

serions pas tranquilles... Je préfère ne lui parler qu'après la cérémonie... Retenez-le !... Je me sauve !... (Elle sort.)

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