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c( Monsieur TAvocat général semblant indisposé... »
Mais celui-ci, d'un geste souverain, l'interrompit :
(c Non, monsieur le Président, ne croyez pas « que je sois frappé de démence. Faites comme ce tous ceux qui sont ici. Regardez cet homme, « regardez-moi, et rendez-vous à l'évidence... La « mère de ce malheureux s'appelait Forgeât. Ce (( Chrétien Forgeât, voleur et assassin, est mon c( fils naturel, à moi, Chrétien Lescuyer, Avocat (( général à la Cour de Paris... Une fille-mère que « son amant abandonne, un enfant qui n'a pas « demandé à naître et que son père livre au hac( sard, c'est chose permise, ou, du moins, que la « loi veut ignorer. Mais moi qui l'ai iaite, cette « action, et qui suis, aujourd'hui, cruellement c( frappé par ses conséquences, je comprends que ce c'est un crime, et je veux l'expier, me châtier moice même et m' offrir en exemple à ceux qui l'ont (( commis comme moi et qui vivent dans l'impu- « nité. La confession publique que je viens de (( faire ne me suffit pas. Je reconnaîtrai, dès dece main. Chrétien Forgeât pour mon fils. Si vous « l'envoyez à l'échafaud, je serai le père d'un dé- « capité; si vous l'envoyez au bagne, je serai le
c( père d'un forçat. Sa honte est mon œuvre. Je ce réclame une part de son infamie. Bien plus, je c( me considère comme responsable de tout son a passé, et j'estime que je devrais, en bonne équité, « être atteint comme lui, dans ma vie ou dans ma . c( liberté. Car tout le mal qu'il a fait est arrivé pai{ ce ma faute, par ma très grande faute. Car, tandis ce qu'oubliant mon acte d'égoïsme et de lâcheté, c( je montais vers les hauteurs sociales, environné (( de respect et d'honneur, ce pauvre enfant..» ce mon enfant !.. . perdait sa mère, et, comme l'acte ce d'accusation vous l'a dit sèchement, roulait à la ce rue, aux prisons d'enfants, enfin aux bas-fonds ce de Paris, sans cesse exposé aux pires suggestions ce de la misère et de la faim. Qui donc a fait de ce lui un enfant sans famille et sans culture moce raie? Moi. Qui donc l'a jeté, dès sa naissance, ce loin des leçons utiles et des salutaires exemples? ce C'est moi, toujours moi. C'est parce que je me ce suis dérobé au plus simple des devoirs, que disce je, c'est parce que je n'ai pas cédé au plus élécc mentaire des instincts, que Chrétien Forgeât a ce été toute sa vie un vagabond, un détenu, un être ce à jamais suspect et flétri, et qu'il a fini par dece venir un malfaiteur. Ces affreuses vérités, ah ! ce comme elles ont fulguré dans ma conscience, le
c( jour où j'ai appris, en même temps, l'existence (( et le crime de mon malheureux fils! Mais laPro- « vidence ne m'a pas rappelé vainement, par ce « coup terrible, que j'avais été un père sans cœur « et sans entrailles. C'est elle qui me guide et qui (( m'inspire, en ce moment où je trahis la loi pour « obéir à la nature, où je crie grâce au lieu de decc mander justice, où je tâche d'essuyer, avec la (( robe rouge du juge, le sang versé par le meur- « trier, où, laissant enfin éclater mes remords et (( mes larmes, je me montre à tous et je déclare à c( voix bien haute : Voilà le coupable! »
Suffoquant, le visage ruisselant de pleurs, les deux poings crispés sur sa poitrine, l'Avocat général s'arrêta.
Maintenant, l'assemblée était muette, haletante ; et le Président lui-même, subjugué par cette éloquence douloureuse, ne songeait plus à interrompre l'orateur. L'accusé, tête basse, pleurait.
« Aurez- vous pitié, messieurs les jurés, reprit « M. Lescuyer avec un grand effort, aurez-vous (( pitié du père et du fils? Penserez-vous... ah! dece vant votre émotion, j'ose concevoir cette espèce rance, et vous m'en voyez tout tremblant... ce penserez-vous que l'heure a sonné pour vous de ce blâmer la dureté des lois qui défendent de re-
(c chercher le père du bâtard abandonné et qui « enrôlent d'avance l'enfant maudit dans l'armée a du mal?
« Ces lois, ces lois cruelles, j'ai passé ma vie — a insensé ! oh ! Tinsensé et le coupable que j'étais ! « — à les croire nécessaires et à en réclamer la ce stricte application. Aujourd'hui, je ne sais plus « que me repentir, pleurer et supplier! Je ne sais « plus que vous promettre, si vous me rendez ce « fils lamentable et ensanglanté, de veiller sur lui, ft de le guider vers la rédemption, de ranimer « sans cesse de mon souffle le dernier tison de « bien et d'honneur qui brûle encore dans cette ce âme obscure! Je ne sais plus que vous montrer « l'image de ce crucifié dont la divine parole dé- « sarmait les cœurs pleins de colère et de ven- « geance et faisait tomber les pierres des mains « furieuses et déjà levées pour lapider une frac( gile créature! Pour la dernière fois que j'occupe « ce siège de justicier, j'abandonne l'accusation, « messieurs les jurés, et je réclame de vous, en « joignant les mains, un acte de clémence.. . Grâce, ce grâce pour moi, et grâce pour ce malheureux !... « Je vous la demande au nom de Jésus qui par- « donna au larron, au nom de la pensée pour lace quelle il est mort et qui, tôt ou tard, sera victo-
ce rieuse du mal dans l'humanité, pensée sublime^ « pensée de miséricorde et d'amour, qui nous ence seigne que la pitié est une justice plus haute « que toutes les justices! »
Il se tut. Une émotion, silencieuse, mais angoissante et chargée de sanglots, planait sur tous les auditeurs. Et les deux coupables, le père et le fils, le juge et l'accusé, l'un à sa place d'honneur, l'autre à sa place d'infamie, tous deux prostrés, écroulés, se voilant la face avec les mains, gardaient la même attitude, faisaient le même geste de désespoir.
Le Président — un homme pas méchant, au tond — était ému, lui aussi; et, pour le moment, il ne songeait pas, mais pas du tout, à faire de l'esprit. Néanmoins, il était inquiet, mécontent de lui. Il se reprochait de n'avoir pas eu le courage d'endiguer le torrent du discours de M. Lescuyer. Cette confession publique, jetée là en coup de théâtre, le choquait vivement. Pouvait-il permettre que le ministère public, en présence de preuves et d'aveux accablants pour l'accusé, trahît ainsi son devoir? Qu'en penseraient le Premier Président, le Garde des Sceaux, toute la magistrature? Comment jugerait-on sa conduite dans cette affaire? Ne l'accuserait-on pas d'avoir manqué de présence d'esprit et de fermeté? Et, d'autre part, M. le
Conseiller Durousseau était plein de compassion pour son malheureux collègue et ne pouvait s'empêcher de souhaiter au procès une solution aussi bénigne que possible.
Très troublé, il voulut, d'abord, gagner du temps.
c( Après l'incident si inattendu qui vient de se produire, dit-il d'.une voix hésitante, la Cour jugera sans doute convenable de suspendre l'audience et de se retirer dans le cabinet du Président, afin d'examiner s'il n'y aurait pas lieu de renvoyer la cause à une autre session. »
Mais, comme les deux assesseurs opinaient déjà, M^ Péchaud dressa de nouveau sa tête vénérable. Le vieux tacdcien de Cour d'assises, à qui venait d'être soudainement expliquée l'insistance de son ami Lescuyer à réclamer son concours dans l'afiaire Forgeât, et qui, d'ailleurs, partageait l'émotion générale, ne voulait pas, dans l'intérêt de l'accusé, la laisser, un seul instant, refroidir.
Avec les grandes et simples façons qui donnaient tant d'autorité à sa parole, il sut intimider la Cour. On ne pouvait, selon lui, ajourner l'affaire sans un manquement aux formes qu'il considérait comme extrêmement grave et dont il se réservait, le cas échéant, de prendre acte. Le mi-
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nistère public avait toujours le droit absolu de renoncer à l'accusation; et, dans l'espèce, c'était précisément parce que l'incident était favorable à l'accusé, qu'il devait avoir, d'après toutes les traditions, son plein et immédiat effet. M^ Péchaud demandait donc que les débats poursuivissent leur cours.
Et le Président — point fâché du tout qu'on lui tendît cette perche — fit une retraite honorable devant les exigences du défenseur et lui donna la parole pour prononcer sa plaidoirie.
Mais l'habile homme se garda bien de plaider. Il eût fallu pour cela rappeler les faits mêmes de la cause, le meurtre du juif, l'or et les billets ramassés dans le sang, alors que le crime étaitpresque oublié, noyé, pour ainsi dire, dans l'événement pathétique qui venait d'éclater en plein prétoire. Le vieil avocat tenait là ses jurés tout palpitants et encore bouleversés moins par les paroles de M. Lescuyer que par son action. Pour les maintenir dans cet état exceptionnel et ne point donner à leur émotion le temps de se dissiper, Péchaud fit à son ami un sacrifice très méritoire et ne profita pas d'une si belle occasion de déployer son éloquence. Il se contenta d'évoquer, en quelques phrases enflammées, la vie de paria du fils, l'hé-
roïque repentir du père, et conclut brusquement par un dernier et touchant appel à la clémence. C'était bataille gagnée. Le jury, après une délibération très courte, rendit un verdict négatif sur toutes les questions. /
Chrétien Forgeât était acquitté. C
Quand le jeune homme, ramené par ses gardes, entendit le Président lire la sentence de délivrance et ordonner qu'on le mit immédiatement en liberté, il eut un éblouissement, chancela et tourna ses regards stupéfaits vers l'homme debout et vêtu de rouge qui était son père et qui venait de le sauver. Ce n'était donc pas un rêve ? On lui faisait grâce, on allait le lâcher, il pourrait s'en aller tout droit devant lui? Du plus profond de sa poitrine, ce cri s'échappa :
« Comment ?. . . C'est bien vrai. . . je suis libre ? » Mais, peu d'instants après, quand il sortit du greffe, où l'on venait de remplir les dernières formalités pour la levée de l'écrou, et qu'il se trouva dans la grande salle du Palais, presque déserte à cette heure tardive, il vit de nouveau surgir devant lui son sauveur, qui avait dépouillé pour la dernière fois sa robe de juge et qui guettait la sortie du prisonnier. Instinctivement Chrétien recula, tout confus, ayant honte de lui-même.
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Alors M. Lescuyer mit les deux mains sur les épaules du jeune homme.
(( Non, mon fils, lui dit-il d'une voix tremblante, non, vous n'êtes pas libre. Que feriez-vous d'une liberté qui n'ouvre devant vos pas que les mauvais chemins? Désormais vous appartenez à votre père, à un père qui fut bien coupable envers vous, sans doute, mais qui vient de vous prouver, n'est-ce pas? qu'il savait réparer ses fautes... Oui, vous m'appartenez, vous êtes le prisonnier de votre père. Jamais je ne vous parlerai du passé. Pour rebrousser route et marcher vers le bien, vous n'avez qu'à vous appuyer fermement sur moi; et, quand les remords vous seront trop douloureux, je vous ouvrirai les bras, malheureux enfant, comme je le fais aujourd'hui, pour vous bercer et vous endormir. »
Dans la grande salle solitaire où l'on n'attendait plus que le départ des deux attardés pour éteindre le gaz, un vieux gardien du Palais promenait sa faction. C'était un ancien gendarme, peu sensible et plein de respect pour la magistrature. Il avait assisté, par désœuvrement, au début du procès, avait vu Chrétien Forgeât, et il venait d'apprendre l'acquittement, sans plus de détails. Or, ce dur cerveau de gendarme n'était pas sa-
tisiait du résultat et se demandait avec mauvaise humeur comment le jury avait pu rendre un si absurde verdict.
Impatienté par ces deux causeurs qui allaient probablement lui faire manger sa soupe froide, il s'approcha d'eux; — et cet homme de hiérarchie et d'autorité fut asphyxié d'étonnement, à l'aspect d'un Avocat général serrant sur son cœur cet assassin acquitté, qui sanglotait.
ccosTÉ au quai du Havre, le paquebot géant va lever l'ancre pour les mers ,-^^â^ du Sud; et, malgré la boue et la brume d'hiver, sur raffiche collée à la baraque en planches de l'armateur, les noms des villes du Pacifique, — Valparaiso, Santiago, Arequipa, Guayaquil, — bizarres et sonores comme des cris de perroquets, évoquent les paysages tropicaux, les côtes dévorées de soleil. C'est la minute, toujours solennelle, du départ. Énormes et trapues, les deux cheminées du grand vapeur répandent à gros bouillons une épaisse et noire fumée qui se déchire et se disperse parmi les ma-
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tures environnantes. Le capitaine, coiffé delà casquette galonnée d'or, les mains dans les poches du lourd pardessus qui lui descend jusqu'aux bottes, est debout près de la coupée et assiste, impassible, aux dernières poignées de mains, aux dernières accolades des voyageurs et des gens qui vont quitter le bord. Tout à l'heure, on retirera le pont-volant, et, sur la passerelle, le timonier, vêtu de toile cirée des pieds à la tête, déjà se tient à la barre et n'attend plus qu'un signe pour commander à la machine : « En avant... doucement. » Par intervalles, la voix rauque de la sirène pousse des gémissements lugubres.
On va partir.
A cause du mauvais temps et de l'atmosphère humide et froide, la plateforme, sur le roufle, est presque déserte. Quatre passagers seulement y sont montés, tandis que les autres restent sur le pont, près du bordage, pour envoyer aux êtres chers dont ils se séparent, à la foule massée sur le quai, à la vieille Europe, le suprême adieu des mouchoirs.
Quels sont ces quatre voyageurs qui s'isolent ainsi, là-haut, dans le brouillard?
Cet homme, debout, près de la balustrade, c'est l'ancien magistrat, c'est Chrétien Lescuyer,
qui abandonne son pays pour toujours; et, non loin de lui, assis sur la banquette, ce jeune homme triste et cette jeune femme pensive qui tient une petite fille sur ses genoux, c'est Chrétien Forgeât, c'est Louise Rameau et son enfant.
Sous leurs sombres costumes de voyage, ils forment un groupe mélancolique, et M. Lescuyer enveloppe d'un regard mouillé de pitié les trois créatures meurtries qu'il a adoptées et qu'il entraîne dans son exil. Oui, ce miséreux qui glissa dans le crime, cette pauvre fille qui côtoya la prostitution et cette enfant bâtarde, voilà désormais sa famille. Cet homme, transformé par la douleur, se sent aujourd'hui un cœur paternel pour tous les malheureux, il les absout de toutes leurs fautes ; et, quant à ceux-ci, il veut les sauver tout à fait. 11 part avec eux, il les emmène n'importe où, ailleurs, loin des témoins et des souvenirs de leur affreuse jeunesse, là où ils pourront oublier le passé et entreprendre une existence nouvelle.
Chrétien Lescuyer avait pris cette résolution au lendemain même du jour où il arracha son fils des mains de la justice. Car l'audience scandaleuse, le verdict obtenu du jury dans un coup d'attendrissement, furent, en général, blâmés
par Topinion et jugés avec une sévérité toute particulière dans le milieu judiciaire. Le magistrat ne reçut d'aucun de ses collègues la moindre marque de sympathie; et, quand il apporta sa démission au Procureur général, il fut accueilli avec une sécheresse qui ne le surprit pas, mais qui l'éclaira sur les sentiments de répulsion que nourrirait pour lui, à l'avenir, notre société aux trois quarts, composée d'hypocrites et de pharisiens. Seuls, Donadieu et son excellente femme étaient tout de suite accourus- chez Lescuyer, s'étaient jetés à son cou et lui avaient apporté, dans cette chaude embrassade, l'approbation des braves gens. Mais ses vieux amis — cœurs simples pourtant, et prêts à toutes les indulgences — n'osèrent même pas lui demander, par discrétion, sans doute, quelle part de sa vie il voulait consacrer à son fils.
« Même ceux-ci, les meilleurs, se dit l'ancien juge, ne supporteraient pas, en voyant ce malheureux enfant, la pensée de ce qu'il a fait. Jamais ils ne consentiront à l'admettre auprès d'eux, à l'aimer un peu... Allons ! il n'y a qu'une solution possible... m'expatrier avec lui. »
Chrétien Forgeât, depuis le procès, vivait chez son père. Très triste, presque incrédule encore
devant la réalité, n'acceptant qu'avec crainte l'extraordinaire changement de sa destinée et s'en trouvant indigne, gêné dans ses vêtements neufs et confortables, intimidé par le vaste logis, le lit aux draps frais, la table abondante, il restait silencieux presque toujours; mais, devant ce vieillard dont les yeux sévères s'adoucissaient en le regardant, ce jeune homme — né pour être bon — sentait son cœur se dilater, s'épanouir, dans une tiède atmosphère de reconnaissance.
Il accueillit avec transport l'idée d'une émigration.
« Oh! oui... Bien loin, où l'on ne saura rien, où je ne ferai plus horreur à personne, où vous n'aurez pas à rougir de moi!... Oui, avec vous, où vous voudrez!... Bien loin, au bout du monde!... »
Quand le départ tut ainsi résolu, ce fut une grande satisfaction pour M. Lescuyer. Il réalisa sa fortune, fit ses préparatifs de voyage. Déjà il s'oubliait en rêves consolants, se voyait, dans un pays neuf, auprès de son fils réhabilité par le travail, marié, fondant une famille. Mais alors un scrupule le tourmenta. Chrétien pouvait-il prendre une femme sans lui confesser sa honte? Non, c'eût été une improbité. Et soudain M. Les-
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cuyer se souvint de Louise Rameau, qu'il faisait vivre, d'ailleurs, et dont, avant de quitter l'Europe, il avait bien l'intention d'assurer l'avenir. Celle-là n'avait dans le cœur, pour Chrétien Forgeât, que gratitude et pardon. Elle était, comme lui, l'humble femme, une naufragée de la vie; mais deux épaves suffisent pour construire un radeau, et, souvent, c'est le salut. Avec un éclair de joie dans les yeux, Louise accepta sans hésitation de suivre les émigrants, et, en apprenant qu'elle les accompagnerait. Chrétien Forgeât, pour la première fois depuis son procès, eut un pâle sourire de bonheur.
Debout sur le roufle, frileusement drapé dans son carrick de voyage. Chrétien Lescuyer regarde les pavés noirs du quai où gisent de lourds anneaux de fer, les vieilles façades revêtues d'ardoises imbriquées, les gens qui stationnent dans la boue en attendant le départ d u bateau, les portefaix en haillons apportant les derniers colis. Tout cela est sombre, sale et triste. Hélas! c'est encore un peu de la France, à qui Chrétien Lescuyer dit adieu; et son cœur se serre douloureusement.
Mais voici que, sous les pieds du voyageur, le
plancher a tressailli. Aux premiers efforts de la machine, tout l'énorme bâtiment craque et gémit. A l'arrière, l'hélice soulève un grand bruit d'eau qui bouillonne. Tout doucement, le navire se détache, s'éloigne du vieux quai de pierre grise. Il est de toutes parts environné d'eau, à présent; il a gagné le milieu du bassin ; et là-bas les maisons commencent à défiler avec lenteur.
On est parti.
Chrétien Lescuyer se retourne alors vers ses compagnons d'exil. Ceux-ci partent sans regret, n'ont pas même un regard pour le rivage, pour cette patrie où ils n'ont fait que souffrir. La fillette, sur les genoux de Louise, vient d'abandonner une de ses petites mains à Forgeât, qui sourit à la mère et à l'enfant. Ces trois malheureux sont faits pour se soutenir, se consoler, s'aimer, et le groupe qu'ils forment est déjà familial. Et Chrétien Lescuyer songe avec douceur que Dieu pardonne et que le temps et l'éloignement permettent d'oublier.
Cependant le steamer, qui prend de la vitesse, a dépassé la jetée et le sémaphore, et voici qu'il se cabre sur la première lame de fond. Le vent s'est levé,fraisetrude ; il entraîneetbouleversele brouillard, où passentetrepassentles mouettes blanches,
au vol intrépide; il tord, il échevèle Fécume grise sur la crête des vagues de plomb. Voici que, làhaut, dans les nuées, apparaissent un, deux, trois îlots de ciel bleu, puis d'autres, d'autres encore. C'est le retour du beau temps. La brume se dissipe, tout s'éclaire. Enfin, dispersant les dernières nuées, le soleil brille, éclatant et royal. Maintenant les lames sont toutes vertes, la houle s'éparpille en gouttes argentées; et le navire, qui emporte les émigrants, le navire qui roule et qui tangue, mais qui va toujours droit devant lui^ s'élance, ardent, souple et joyeux, sur la mer couleur d'espérance.
EMILE COLIX — IMPRIMERIE DE LAGN7
PQ
Goppée, François