‹ Le coureur des bois;Chapitre 14 sur 56 · II · texte numérisé non relu

II

Le vieux renégat prit alors la parole.

« Eh bien, dit-il en ricanant, Sang-iMêié, dans sa clémence pour vous, oublie une condition.

— Laquelle?

— Que vous vous rendiez à discrétion, reprit le métis.

— Laissez-moi donc répondre à ce couple de vipères a queue blanche et à tête indienne, dit Pepe en poussant Bois-Rosé du coude.

— Pepel dit gravement le Canadien, depuis qu'un fils m'a confié le soin de sa vie, j'ai un devoir sacré à remplir, et en cas de mort je veux paraître devant Dieu sans reproches. Voyons jusqu'au bout. »

Et Bois-Rosé lança vers Fabian attentif à tout ce qui se passait un regard empreint de toute sa tendresse paternelle. Un tranquille sourire de son enfant le pava de son héroïque patience.

« Voyons, Sang-Mêlé, reprit-il, tâchez d'oublier pour un instant les suggestions du sang indien, et parlez franc, comme il convient à un guerrier sans peur et à un chrétien. Que voulez-vous de nous? Que ferez-vous de vos prisonniers? »

Mais la loyauté faisait un vain appel à la perfidie. Sang- Melé ne voulut découvrir que la moitié de sa pensée. Quoique certain d'en venir à ses fins, il désirait épargner, non pas du sang, mais du temps, et il se flatta follement que les trois chasseurs préféreraient le sort incertain de la captivité à une mort à laquelle rien ne pouvait les soustraire.

« Je serais fort embarrassé de vous trois, dit-il ; mais il y a un certain Oiseau-Noir dont les guerriers m'accompagnent, et qui vous veulent absolument, et, ma foi, je vous ai promis. »

Le métis s'était servi dans sa réponse du dialecte indien et espagnol, et à ces mots les chasseurs virent surgir à travers les basses branches des buissons des yeux brillants comme ceux d'un tigre embusqué, et un visage

hideux que sa peinture de guerre rendait plus effrayant encore que le tigre lui-môme.

«Ah! je m'en doutais, dit Bois-Rosé. Eh bien, que nous fera l'Oiseau-Noir?

— Je vais vous le dire, répondit le métis, qui se retourna vers son terrible allié. Que fera l'Oiseau-Noir à l'Aigle au Moqueur et au guerrier du Sud? Que mon frère me réponde à voix basse, lui dit-il, pour que je transmette sa réponse.

— Trois choses, répondit l'Apache avec une horrible précision. Ils seront d'abord les chiens de sa hutte ; il fera ensuite sécher leur chevelure à son foyer; puis il donnera leur cœur à manger à ses guerriers : car ce sont trois braves, et leur courage passera dans le cœur de ceux qui auront goûté du leur. »

Telle est encore aujourd'hui, au milieu du dix-neuvième siècle, l'aménité des mœurs indiennes dans les Prairies, et tel eût été le sort réservé aux trois chasseurs, s'ils se fussent confiés à la parole du métis. Et cependant aujourd'hui encore, à l'heure où nous retraçons ce récit, lesPrairies sont sillonnées d'un grand nombre d'aventureux chasseurs qui après avoir goûté cette vie de périls, n'y peuvent plus renoncer. Cela se conçoit. Que sont les mesquines émotions de l'existence civilisée auprès de ces puissantes émotions de la vie sauvage? Nous pouvons le dire, nous qui les avons goûtées, qui bien des fois nous sommes endormis sans savoir si nous nous réveillerions: elles sont ce que serait au palais journellement enflammé par le piment des Antilles ou le curry de l'Inde, le régime insipide des châtaignes tendres et du lait écumeux des bergers de Virgile.

« Bon, dit le métis après avoir attentivement écouté les paroles de son allié ; El-Mestizo traduira fidèlement les instructions de son frère. »

Et le brigand, se retournant vers Bois-Rosé, essaya

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d'adoucir sa farouche physionomie à l'aide d'un sourire menteur.

« Le grand chef indien, dit-il en ayant soin cette fois de se servir de la langue anglaise, que Fabian seul ne comprenait pas, promet à ses prisonniers l'amitié qu'il a conçue pour trois braves; il leur promet en outre la fleur de ses chasses et les plus belles de ses femmes.

— Et la vie éternelle, Amen! reprit Pepe, dans le cerveau de qui la vapeur cherchait une soupape pour ne pas éclater. Fi donc! Bois-Rosé, continua le carabinier, c'est une honte d'écouter plus longtemps ce monstrueux rebut de blanc et de rouge ; ne voyez-vous pas qu'il se gausse de votre honnêteté ?

— Que ditl'Oiseau-Moqueur? demanda insolemment le vieux renégat.

— Il dit, répondit Pepe, dont la fureur n'avait pas trouvé la soupape nécessaire, et qui éclatait, il dit qu'il ne veut pas être moins généreux que vous deux, et qu'il vous promet trois choses : à vous un second coup de crosse sur le crâne, à votre fils un coup de couteau en plein cœur, et sa langue menteuse jetée en pâture aux corbeaux.... s'ils n'ont pas peur de s'empoisonner.

— Ah ! » s'écria Sang-Mêlé, qui ne put que grincer les dents en portant à son épaule avec la rapidité de la pensée sa carabine armée à l'avance.

Le brigand oubliait sa promesse de livrer les trois chasseurs vivants.

L'Espagnol et le Canadien n'avaient pu se baisser à temps, et c'était fait de l'un d'eux, car ils avaient déposé leurs carabines hors de leur portée, si, à une détonation éclatant derrière eux, ils n'eussent vu chanceler le métis sur le sommet du talus.

Fabian connaissait la violence de Pepe, son intempérance de langue dans certains moments, et, couché à plat ventre sur la plate-forme, sa carabine en joue, il veil-

lait. Cette circonstance heureuse put seule sauver un des chasseurs.

Malheureusement pour eux tous, la carabine de Fabian n'avait pas la redoutable portée de celle des deux coureurs des bois, et sa balle s'amortit à la fois et contre la couverture de laine flottant sur l'épaule du métis et contre son sac de cuir.

Néanmoins, étourdi par le choc, Sang-Mêlé, quoique fort comme un chêne qu'un seul coup de coguée n'abat pas, chancela et serait tombé dans le val d'Or, où Bois- Rosé l'aurait achevé, si le père n'eût soutenu son fils.

D'un bras vigoureux il l'enleva du talus. L'Indien derrière son buisson et les deux pirates du désert, debout jusqu'alors, disparurent à la fois, puis aux voix humaines qui se turent succéda le silence le plus profond, . que troublaient seuls le bruit de la cascade et le murmure du feuillage agité par la brise.

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