‹ Le coureur des bois;Chapitre 28 sur 56 · II · texte numérisé non relu

II

bout desquelles ils se trouvèrent avoir pratiqué une espèce de silo comme ceux des Arabes.

Pendant ce temps la cargaison du canot avait été soigneusement exposée au soleil pour en chasser toute l'humidité. Les deux bandits l'eurent bientôt enfouie dans la cache qu'ils venaient de terminer. Le tout fut alors recouvert d'un cuir épais, puis de branches et d'herbes sèches, et cela fait, comme les fossoyeurs qui rejettent la terre sur la bière, Main-Rouge et son fils se mirent à combler la partie supérieure du trou, restée vide.

Lorsque la terre, fortement foulée sous leurs pieds, s'éleva jusqu'à la hauteur de l'orifice, l'un des deux pirates l'imbiba d'eau, afin de lui ôter l'odeur de terre fraîche qui aurait pu exciter les bêtes carnassières à y fouiller. Ils replacèrent ensuite avec le plus grand soin la motte de gazon, comme elle était quelques heuresauparavant.

u Eh bien, Sang-Mêlé, dit le vieux renégat, tout en re dressant avec le plus grand soin de ses deux mains les moindres herbes foulées et froissées dans le cours de leur opération, croyez-vous que cette cache soit bien pratiquée et que notre butin soit en sûreté ?

— Je l'espère, du moins, » dit le métis en relevant les couvertures à mesure qu'ils les avaient traversées pour regagner leur canot.

Il ne restait qu'une chose à faire pour compléter Topération: c'était de se débarrasser des déblais de terre dont les marchandises occupaient la place. Enveloppés dans le cuir de buffle sur lequel ils avaient été jetés, ils furent portés dans le canot, et quand les rameurs eurent gagné le milieu de la rivière, l'eau engloutit avec ces débris les derniers indices qui auraient pu trahir le passage de l'homme, dont nulle trace ne restait ni sur les rives ni sur la clairière.

Tels sont les magasins que les trapeurs, les Indiens et .es marchands pratiquent dans le désert pour mettre en

sûreté leurs biens, leur butin ou leurs marchandises.

Nous avons pensé que les détails très-peu connus dans lesquels nous venons d'entrer seraient peut-être agréables au lecteur : aussi nous sommes-nous empressé de les consigner ici.

Le canot des deux pirates, allégé de tout le poids qui le surchargeait, remonta bientôt avec rapidité le courant de la rivière, dans la direction des Montagnes-Brumeuses. Là, trois jours après, Bois-Rosé devait signaler son apparilion, et Baraja apercevoir les deux bandits dans ce même canot, puis les retrouver le soir de ce troisième jour, où, grâce au métis, sa mort avait été retardée de quelques heures.

« Bon 1 dit le jeune Gomanche quand son œil de lynx n'aperçut plus les deux navigateurs, leur âme est enfouie là ; ils y reviendront sous peu. »

Alors le guerrier indien traversa de nouveau la rivière, reprit le chemin qu'il avait suivi ; puis, au bout d'une demi-heure de marche environ, il arriva dans un ravin au fond duquel était attaché un agile et vigoureux coursier, qui hennit à l'approche de son maître.

Rayon-Brûlant le flatta de la main, s'élança sur son dos et partit au galop. Tout à coup le cheval et le cavalier s'arrêtèrent ; tous deux se mirent à flairer le vent comme deux limiers bien dressés. Ce n'était rien : deux Hommes isolés étaient seuls visibles dans le lointain.

Nous avons parlé de cinq personnages en commençant ce chapitre : ce sont les deux derniers que nous retrouvons en finissant.

Les deux hommes avaient aperçu, de leur côté, l'Indien à cheval.

« Wilson ! dit l'un d'eux, qui dessinait.

— Sir! répondit l'Américain.

— Voici cette fois quelque chose qui vous regarde, si je ne me trompe. »

Et sir Frederick, qui payait pour ne pas s'occuper do

tous les menus dangers du désert, ne songea plus qu'au point de vue qu'il était en train de dessiner.

Les manœuvres de l'Américain et du Comanche, pour s'aborder mutuellement, témoignèrent que.' est le degré de confiance qui préside aux relations de la vie sauvage Wilson, en faisant signe delà main qu'il voulait entrer en conférence amicale, se jeta dans un creux de terrain que sa le te dépassait seule.

Touché de ce procédé, l'Indien descendit de cheval, se cacha presque tout entier derrière lui, et, le poussant en avant sans qu'on pût voir de sa personne que le sommet de sa tête et sa carabine braquée sur sa selle, comme un fusil de rempart, il s'avança vers l'Américain. L'Anglais dessinait toujours.

Enfin, quand l'Indien et le blanc, après avoir échangé quelques mots préliminaires, furent convaincus que l'un ne voulait pas égorger l'autre, ils rejetèrent leur carabine sur leur épaule ; le premier sortit de son trou, le second remonta sur son cheval et tous deux se touchèrent la main.

« A quelle tribu appartient mon jeune ami ? demanda Wilson.

— A la nation des Comanches, et il va rejoindre ses frères pour les mener sur la trace d'un ennemi. Que fait mon frère blanc dans le désert?

— Je n'en sais rien. »

Et comme l'Indien souriait d'un air incrédule : « Nous nous promenons, mon cher, dit sir Frederick.

— Les terrains de chasse de Main-Rouge, de Sang- Mêlé et des Apaches sont pleins de dangers, dit gravement l'Indien.

— Cela ne me regarde pas ; parlez- en à Wilson.

— Ceux-là ou d'autres, reprit flegmatiqueuient le Yankee.

— Mes frères sont avertis, »

Cela dit, l'Indien rompit la conférence et partit au galop. Wanderer suivit de l'œil le jeune guerrier bondissant dan* le désert sur son coursier sauvage et fougueux comme lui, enivrés tous deux du bonheur de sentir siffler à leurs oreilles ce vent libre comme eux ; spectacle imposant et poétique qui ne peut être comparé qu'à celui d'un navire voguant à pleines voiles en fendant l'immensité de l'Océan.

Maintenant que nous avons comblé les lacunes du passé; il est temps de retourner vers Pepe et le Canadien, au val d'Or.

Page 1