‹ Le coureur des bois;Chapitre 32 sur 56 · ONE CI1ASSE A OUTRANCE · texte numérisé non relu

ONE CI1ASSE A OUTRANCE

Bois-Rosé, décidé à profiter de la faveur inespérée que leur envoyait la Providence, s'élança sur les traces du carabinier, suivi de Gayferos, qui comprit comme eux que leur existence dépendait de l'heureux succès de cette chasse suprême.

Ce n'était plus en effet une de ces chasses dans lesquelles l'amour-propre seul est en jeu ; ici c'était la vie prête à s'échapper, et qu'il fallait disputer à la mort, qui s'avançait déjà avec son cortège de douleurs ; il fallait chasser, comme font les animaux carnassiers, les entrailles déchirées par la souffrance, l'œil sanglant et les flancs haletants. Mais, au milieu de l'immensité du désert, trois hommes, sans autres armes que leur couteau, avaient \ poursuivre un animal assez agile pour se rire de leurs efforts, et trop redoutable pour qu'on pût impunément l'approcher.

A la vue des ennemis qui accouraient vers lui, le bison s'arrêta un instant, gratta la terre du pied, fouetta ses flancs de sa queue en poussant de sourds mugissements, et présentant ses cornes menaçantes, attendit le combat.

« Tournez l'animal par derrière, Pepe, s'écria le Canadien d'une voix presque aussi formidable que celle du buffle mugissant ; Gayferos, prenez à droite, il faut l'enfermer entre nous trois. »

Pepe était celui qui avait le plus d'avance des trois chasseurs, et il exécuta l'ordre du Canadien avec une rapidité dont ses jambes fatiguées n'eussent pas semblé capables ; Gayferos, de son côté, tira prompte ment sur la droite, et Bois-Rosé s'élança sur la gauche. Tous trois eurent bientôt formé un triangle autour du bison blessé.

« En avant maintenant, et ensemble. Hourra I bourra.' cria l'Espagnol en se précipitant le couteau à la main vers le buffle, et en buvant des yeux le sang que l'animal furieux secouait autour de lui comme une pluie empourprée.

— Pas si vite, au nom de Dieu, dit le Canadien effrayé de l'ardeur affamée du carabinier, qui bravait le danger. Laissez-nous arriver en même temps que vous. »

Mais Pepe, l'œil en feu, les dents serrées, ne l'écoutait pas. Où Bois-Rosé voyait le péril, Pepe ne voyait qu'une proie à dévorer, et il touchait presque le bison, quand celui-ci, intimidé par les ennemis dont le cercle se resserrait autour de lui, lâcha pied et s'enfuit au moment où le bras de l'Espagnol se levait pour frapper. Ce dernier, entraîné par la force du coup, battit le vide perdit l'équilibre et tomba.

Quand il se releva en poussant un hurlement de rage, le bison était déjà loin.

« Coupez-lui le chemin vers la rivière, Bois-Rosé, s'écria l'Espagnol à la vue du fugitif qui semblait vouloir

aller chercher un dernier refuge dans l'eau; c'est pour Fabian. c'est pour notre vie à tous, qu'il ne faut pas le laisser s'échapper. »

Bois-Rosé n'avait pas attendu l'avertissement de Pepe pour s'apercevoir de la manœuvre du buffle fuyant. Désespéré de voir près de s'évanouir l'unique espoir de leur vie, le Canadien bondissait comme un limier vers la rive du fleuve, et quand il fut à peu près en ligne droite avec le bison, il se rabattit sur lui avec de grands cris; l'animal prit alors une direction opposée, puis, trouvant encore devant lui le gambusino pour intercepicr sa route, il reprit sa direction vers Pepe.

En chasseurs habiles, dont la faim augmentait l'intelligence, le Canadien et Gayferos continuèrent leur poursuite en redoublant leurs cris, tandis que Pepe, au contraire, restait immobile et silencieux, guettant son passage et se courbant sur le sol.

Il devint bientôt évident que le bison se sentait affaibli par la perte de son sang, qui coulait toujours d'une large blessure entre les deux épaules. Ses mouvements avaient perdu leur nerveuse élasticité, des flots d'écume sanglante s'échappaient de ses larges et noirs naseaux, et ses mugissements rauques et saccadés témoignaient sa fatigue. Un nuage paraissait étendu sur ses yeux; car dans sa course il devait presque effleurer :e corps de l'Espagnol en embuscade, et pourtant il ne dévia pas de la ligne droite.

Le carabinier saisit d'une main une des cornes du buffle, qui ne se détournait pas, et de l'autre il lui plongea deux fois son poignard jusqu'au manche dans le poitrail, au défaut de l'épaule. L'animal tomba sur les genoux et se releva bienlôt; mais il emportait l'Espagnol avec lui. Par une de ces manœuvres hardies que risquent parfois les toréadors de son pays, le carabinier s'était cramponné à son dos et se tenait à sa longue crinière.

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