‹ Le coureur des bois;Chapitre 35 sur 56 · II · texte numérisé non relu

II

encore si longtemps aux chocs qu'elles éprouvent et à la violence des eaux contre lesquelles elles ont à lutter. Du reste, leur légèreté même les préserve de mille accidents qui briseraient en pièces une embarcation plus forte, et permet, dans les endroits impraticables aux navigateurs, de les porter sans peine sur leurs épaules, pendant des journées entières de marche.

Ce fut dans un de ces canots que la petite troupe s'embarqua. Le Gomanche poussa au large avec ses avirons, et la frêle machine ne tarda pas à suivre rapidement le fil de la rivière.

Rayon -Brûlant et le guerrier qui l'accompagnait dirigèrent le canot le long de la rive gauche, en rangeant la terre le plus près possible, pour se cacher sous l'ombre des arbres, qui déjà s'allongeait sur le fleuve.

« A quelle distance à peu près supposez-vous que nous soyons de la Fourche de la Rivière-Rouge ? demanda le Canadien, qui accusait encore de lenteur la rapidité de leur marche.

— En naviguant ainsi toute la nuit, nous serons demain à la Fourche-Rouge, répondit le Comanche, quand le soleil sera sur l'horizon à la même place que ce soir. »

C'était donc tout un j our et toute une nuit de navigation, en supposant qu'aucun obstacle n'arrêtât la marche de la petite troupe, ce qui n'était guère probable, entourés d'ennemis de tout genre, comme Tétaient les cinq voyageurs.

Bois-Rosé, tout en explorant de l'oeil, ainsi que ses compagnons, les bords ombragés de la rivière qu'ils côtoyaient, repassait dans sa mémoire, pour calculer les chances qu'ils avaient de rejoindre le métis, toutes les particularités du récit de Rayon -Brûlant.

Quelques-unes d'entre elles ne lui paraissaient pas suffisamment claires ; puis le sort réservé à Fabian était pour lui un sujet d'inquiétude dévorant.

« Lequel de vos batteurs d'estrade, demanda le Cana-

dien au Comanche, a pénétré dans le camp de Main- Rouge ?D

L'Indien désigna de la tête le guerrier qui ramait à côté de* lui.

« Ah! s'écria le coureur des bois en tressaillant, que ne me le disiez -vous plus tôt! Comanche, poursuivit-ii en s'adressant au rameur d'une voix pleine d'émotion, vous avez vu le jeune guerrier du Sud, comme ils appellent mon pauvre Fabian ; vous l'avez vu, vous lui avez parlé ?Que faisait-il ? Quelle était sa contenance ? Tournait-il souvent les yeux vers l'horizon pour chercherdans les nuages le vol de l'Aigle des Montagnes-Neigeuses, et de celui qu'ils feraient mieux de nommer l'Aigle-Moqueur? Parlez, Comanche; les oreilles d'un père sont ouvertes pour entendre ce qui se dira d'un fils bienaimé. »

Mais à ce flot de questions le guerrier sauvage ne répondit rien ; il ne comprenait pas l'espagnol, et le dialecte comanche était inconnu au Canadien. Rayon-Brûlant transmit les demandes et traduisit les réponses.

« Le jeune guerrier du Sud, dit il, était calme et triste comme le crépuscule dans les montagnes, quand l'oiseau de nuit commence à chanter.

— Enlendez-vous, Pepe ? s'écria le Canadien les yeux humides.

— Son visage, continua le traducteur, en répétant fidèlement ce qu'il entendait, était pâle comme un rayon de la lune sur un lac ; mais ses prunelles avaient l'éclat delà mouche à feu dans les herbes sombres des Prairies.

— Oui, oui, dit le Canadien; quand vous voulez savoir si un homme est brave, ne regardez pas ses joues, regardez ses yeux.

— Mais, poursuivit le truchement, que signifiaient la pâleur des joues du jeune guerrier du Sud et le feu de ses yeux? Que sa chair souffrait de la faim, mais que les tortures de ses entrailles n'atteignaient pas son âme.

L'âme d'un guerrier ne souffre jamais des maux de son corps. »

Le vieux chasseur avait trop vécu parmi les Indiens pour ne pas mettre en première ligne un courage toute épreuve ; et un plaisir sauvage brillait dans ses prunelles en entendant l'Indien chanter les louanges de son enfant.

« Le jeune guerrier du Sud, reprit le narrateur en prêtant peut-être à Fabian ses propres impressions, ne cherchait pas à distinguer dans le ciel le vol des aigles, ses amis; il regardait au dedans de lui, et les cris d'agonie des ennemis qu'il avait tués arrivaient à ses oreilles, et il souriait à la mort.

— Allez, Comanche, le jeune homme ne disait pas ce qu'il pensait. Il sait bien que son vieux Bois-Rosé... . Et, continua le Canadien d'une voix qu'il s'efforçait en vain d'affermir, le Gomanche sait-il.... à quel moment.... on avait fixé le supplice du jeune guerrier du Sud ?

— Au moment où le grand chef, l'Oiseau Noir, aura rejoint Sang-Mêlé à la Fourche-Rouge.

— Vous êtes fatigués tous deux ; laissez-nous ramera notre tour, Pepe et moi, dit le Canadien les yeux enflammés; l'aigle est sur la trace des vautours. »

Sous l'impulsion des deux nouveaux rameurs, ie canot de peaux de buffle glissa plus rapidement sur la surface du fleuve.

Bois-Rosé se trouvait néanmoins soulagé d'un poids énorme ; il savait que Fabian vivait, que son supplice était différé jusqu'à la jonction de l'Oiseau-Noir et du métis; il savait que la troupe du premier était derrière eux et qu'il arriverait avant elle à la Fourche-Rouge. Cependant Sang-Mêlé pouvait changer son campement, ou n'y pas faire du moins un séjour assez long pour qu'on pût espérer l'y rencontrer et l'attaquer avec quelque enance de réussite.

« La Fourche -Rouge esf elle éloignée de l'endroit que

vous appelez le Lac-aux-Bisons? demanda Buis-Rosé à Rayon-Brûlant, pour éclaîrcir ses doutes.

— D'une demi-lieue.

— Et que veut faire Sang-Môlé au Lac-aux-Bisons, où vous avez trouvé sa trace ? Mon fils le sait-il ?

— Cueillir la Fleur-du-Lac, qui habite une hutte couleur du ciel, dit le jeune Indien avec un> regard de feu,

— Je ne vous comprends pas, Rayon Brûlant.

— La Fleur-du-Lac, reprit le Comancne en essayant de voiler l'éclat de ses prunelles, est une fille des blancs j elle est blanche elle-même et belle comme la fleur du magnolier, qui s'entr'ouvre le matin et s'épanouit à midi ; elle est plus belle que l'Étoile-du- Soir, qui jusqu'alors avait paru aux yeux d'un guerrier au-dessus de toutes les (illes indiennes.

— Et que fait cette jeune fille loin des habitations ? continua Bois-Rosé, à qui rien ne pouvaitfaire soupçonner que ce fût celle qui occupait une si large place dans le cœur de Fabian.

— Elle accompagne son père et trente-deux chasseurs de chevaux sauvages.

— Trente-deux chasseurs 1 Ah 1 Pepe, s'écria le Canadien plein de joie, c'est ce que voulait nous dire Pedro Diaz,et c'est là sans doute que nous le retrouverons. Mais alors ce sera une action en règle : soixante Indiens, quarante ou cinquante Indiens et blancs contre eux 1 continua le chasseur, le visage animé du feu des batailles. La Fourche-Rouge verra couler bien du sang. Nous sauverons Fabian au milieu de ce tumulte, et nous briserons à coups de crosse le crâne de ces pirates des Prairies.

— Nous les crucifierons, Bois-Rosé, s'écria Pepe en s'abandonnant aux passions féroces qu'excitait en lui sa haine pour Main-Rouge et Sang-Mêlé; ce couple de démons n'aura pas mérité un sort plus doux. »

Le loyal coureur des bois, qui savait plus aimer»qûe

haïr, et l'implacable carabinier, capable de haïr comme il savait aimer, se courbèrent avec plus d'ardeur encore sur leurs avirons.

Les eaux de la rivière se teignaient de noir, quand les bords se rétrécirent et formèrent à centpasau delà delà barque un canal étroit, couronné par les cimes des arbres entrelacées. Un dernier rayon de pourpre du soleil couchant se jouait encore sur l'eau en laissant une longue traînée lumineuse, à travers le dôme de verdure, et se fondait avec l'ombre opaque qui couvrait la surface du fleuve.

Avant de s'engager dans cette passe sombre, Rayon- Brûlant fit un signe au guerrier assis près de lui et tous deux reprirent leurs avirons des mains des chasseurs, qui remplacèrent la rame par la carabine. Bientôt après, les deux Indiens firent entendre deux cris semblables à celui des hirondelles lorsqu'elles volent en rasant l'eau.

Peu d'instants s'étaient écoulés, lorsque le canot entrait sous la voûte épaisse des arbres. Le dernier rayon de soleil semblait s'être éteint dans la rivière, et à peine, au milieu de l'obscurité, pouvait-on, de l'arrière à l'avant de l'embarcation, distinguer un objet.

« Si les ténèbres ne produisaient parfois de ces illusions étranges, dit Bois-Rosé, je jurerais que je vois là-bas, à la fourche de ce frêne penché sur l'eau, comme une apparence de forme humaine. »

Le jeune Gomanche arrêta le Canadien qui apprêtait déjà sa carabine.

« L'Aigle et le Moqueur sont ici en pays ami, dit-il ; des guerriers éclairent au loin la route devant eux. »

En disant ces mots, Ray on- Brûlant donna l'ordre à l'Indien de cesser de ramer uninstant, et, d'un coup d'aviron en sens inverse, en sciant, comme disent les marins, il fit brusquement arriver la canot sur le tronc incliné du frêne que désignait le Canadien.

Au même moment, avant que Pepe ni Bois- Rosé eus-

sent pu se rendre compte de leurs impressions, un corps noir glissa le long de l'arbre, le canot reçut un choc qui le fit trembler, et un Indien vint prendre place à côté du chef comanche.

Ce nouveau personnage fit quelque bref rapport que les chasseurs blancs ne comprirent pas, tandis que le canot continuait sa marche à travers l'obscurité ; puis l'Indien ne tarda pas à garder un silence semblable à celui de tous les passagers.

Au bout d'une heure environ de navigation silencieuse, le même fait se répéta : un autre Indien se laissa encore glisser dans le canot, qui menaçait d'être bientôt trop petit, si le nombre de ceux qui le montaient devait ^'augmenter ainsi d'heure en heure. Le nouveau venu dit aussi quelques mots à Rayon-Brûlant en dialecte comanche, et cette fois, au lieu de continuer à ramer, les deux Indiens levèrent leurs avirons et laissèrent le canot suivre de lui-même pendant quelque temps l'impulsion de la rivière. Un murmure lointain commençait à se faire entendre sous la voûte sonore qui couvrait le ûeuve.

Bientôt le bruit grossit, on entendait l'eau gronder 2omme sur un bas-fond ; mais l'obscurité empêchait de distinguer devant soi : alors la fragile barque commença de tourner lentement sur elle-même, sans que les deux Indiens fissent aucune tentative pour la diriger. Puis ensuite elle marcha en travers, présentant la proue et la poupe aux deux rives du fleuve, et enfin elle reprit sa première position parallèle au fil de l'eau et glissa plus rapidement. Bientôt, descendant comme un plan incliné, elle fendit l'onde avec la rapidité d'une flèche.

C'était en effet un des rapides du fleuve, que les deux Comanches, empêchés par l'obscurité, laissaient à leur barque le soin de franchir seule. Un instant l'eau bouillonna sous la fragile nacelle, qui sembla nager sur des

flots d'écume ; un choc terrible rébranla, comme si ses flancs allaient, en se crevant, donner passage à l'eau, puis elle devint immobile.

Le mauvais pas étant franchi sans accident, et Rayon- Brûlant et son compagnon reprirent les avirons et continuèrent leur route.

i^es voyageurs ne tardèrent pas, après avoir dépassé le rapide, à sortir de cette passe obscure, qui s'était prolongée presque sans interruption pendant plusieurs lieues, et à gagner un endroit découvert. Là, il devint nécessaire de prendre terre sur la rive pour laisser sécher le canot, qui commençait à faire un peu d'eau.

A l'exception de quelques bouquets de cotonniers qui croissaient sur le bord opposé à celui où ils étaient des cendus et avaient transporté leur embarcation, les voyageurs se trouvaient au milieu d'une plaine presque nue.

« L'Aigle et le Moqueur peuvent dormir un instant Dendant que nous allumerons le feu, mes guerriers et moi, pour réparer notre canot endommagé, dit Rayon- Brûlant.

— Avec votre permission, mon jeune ami, s'écria Pepe, j'aime mieux commencer par manger, puis dormir après, s'il reste du temps pour le faire. »

Les quatre guerriers comanches eurent bientôt allumé un feu autour duquel les trois chasseurs blancs s'assirent à leurs côtés, et les restes du bison ne fournirent pas aux sept convives un souper moins splendide que le dîner précédent sous les ombrages de l'Ue-aux- Buffles.

Quand on eut retourné le canot pour découvrir la voie d'eau, le Comanche s'aperçut que les coutures avaient perdu une partie de leur enduit, et que c'était par là que l'eau pénétrait. A l'aide de la graisse du buffle, mélangée avec les cendres du foyer, les coutures du canot allaient être de nouveau calfatées, quand l'Indien prêta l'oreille à une rumeur lointaine.

a Entendez-vous quelque bruit suspect? demandaPepe à l'Indien.

— Rayon-Brûlant prête l'oreille aux hurlements du petit Loup-des-Présages.

— Eh bien, mon garçon, vous avez l'oreille fine, vous pouvez vous en vanter. Quels présages vous transmettent les hurlements du petit loup des Prairies, qui, à mon idée, n'annoncent que sa faim?

— Quand les Indiens sont en chasse, répondit gravement le Comanche, les grands loups des Prairies les suivent en silence, bien sûrs qu'ils auront leur part du butin; les petits loups, comme les plus faibles, accompagnent les plus forts en hurlant, et demandent aussi leur part. J'ai entendu la voix du Présage au nord ; la bande de l'Oiseau-Noir est à l'est; il y a donc du côté du nord l'autre bande que nos éclaireurs n'ont pas vue, et les bisons fuient devant elle. Mon frère peut les entendre.

Une rumeur encore vague ne tarda pas en effet à gronder au loin. Le Comanche prit alors un tison du foyer et l'approcha du sol, à peu de distance de l'endroit où le feu était allumé. Une large bande de terre, foulée et marquée de nombreux piétinements comme l'arène d'un cirque de chevaux, s'étendait à partir de la rivière jusqu'à perte de vue dans la plaine.

« Nous sommes ici sur une trace de bisons, s'écria l'Indien; c'est un endroit dangereux qu'il faut fuir; à peine en aurons-nous le temps : un troupeau va repasser sur les traces qu'il a laissées déjà. »

Des mugissements se mêlèrent bientôt au retentissement sourd de la terre. Rayon-Brûlant dit quelques mots à ses trois hommes, et ceux-ci dispersèrent et éteignirent promptement le feu, à l'exception d'un tison que conserva le chef; puis les Comanches, aidés par les shasseurs, se hâtèrent d'emporter le canot sur les pas de Rayon-Brûlant.

Le jeune chef choisit, pour s'y arrêter de nouveau, le sommet d'une de ces petites collines dont le pays est plein. Là, un autre foyer fut disposé, auprès duquel les quatre guerriers rouges reprirent leurs travaux de calfatage interrompus.

A peine étaient-ils à l'œuvre qu'en face de l'endroit qu'ils venaient de quitter, et sur la rive opposée du fleuve, une longue et large colonne de buffles au galop se dessina dans la plaine. On vit sous le choc irrésistible de ces monstrueux habitants des Prairies, le bouquet de cotonniers s'affaisser en craquant et se coucher par terre comme une gerbe d'herbes sèches. Des mugissements à assourdir l'oreille s'entremêlaient au souffle bruyant des naseaux de la troupe sauvage, flairant l'eau qu'elle allait traverser ; puis l'eau gronda sous un flot de poitrails recouverts de longues crinières ; et, comme poussé par une marée subite pendant l'équinoxe, le fleuve mugit et déborda sur ses deux rives.

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