II
de ses compagnons, purent traverser sains et saufs la rive découverte et gagner le canot.
Les Apaches de la rive gauche virent, au moment où la petite troupe s'embarquait dans le canot, combien elle était peu nombreuse, et reprirent leur poursuite avec ardeur; mais il n'était plus temps : les Gomanches poussaient au large dans la rivière.
Les cavaliers seuls auraient pu regagner la distance que leur indécision momentanée leur avait fait perdre, mais la Providence, disons mieux, la peur des deux infaillibles rifles les arrêta , et ils continrent leurs chevaux .
« Donnez-moi la main, s'écria vivement Bois-Rosé dès que Pepe et lui se retrouvèrent assis à l'arrière de l'embarcation, qui descendait rapidement le courant du fleuve. Diantre! quelle peur vous m'avez faite en tombant! je vous ai cru mort. Dieu soit béni de m'avoir épargné ce nouveau malheur!
— C'est en tombant, au contraire, que j'ai évité la mort, » répondit Pepe en rendant au Canadien une pression de main, sinon aussi rude, du moins tout aussi chaleureuse.
Un long silence suivit ce court échange de félicitations mutuelles ; car les deux braves chasseurs étaient heureux d'entendre encore une fois ensemble, tandis que le canot glissait sans bruit sur le fleuve, les rumeurs nocturnes des déserts, qui les avaient si souvent charmés dans le cours de leur vie, les hennissements de l'élan, les beuglements lointains des bisons, les notes mélancoliques des grands oiseaux de nuit, et parfois les cris retentissants du cygne mêlés à la voix du vent et aux murmures de la rivière.
Les circonstances étaient cependant de celles où la sécurité n'est pas de longue durée. Tant que le canot vogua entre deux rives basses et sablonneuses, le long desquelles se dressaient à peine quelques buissons où no
.«'élevaient que de loin en loin quelques arbres isolés, tant que rien n'empêchait l'œil de plonger dans la profondeur des plaines, les navigateurs se laissaient bercer doucement par le fleuve. Mais lorsqu'il vint à couler entre deux rives boisées, dont les ombrages pouvaient cacher l'ennemi acharné qui les poursuivait, à la sécurité succéda l'inquiétude, et, la carabine à la main, les deux chasseurs fouillaient d'un regard soupçonuenx les bois qui couvraient l'une et l'autre rive.
Pepene s'était pas trompé en affirmant que les Indiens embusqués derrière les saules, auxquels s'était jointe une partie de la troupe de l'Oiseau- Noir, étaient les mêmes guerriers qui les avaient assiégés dans l'îlot de la rivière de Gila. C'étaient bien les hommes avec lesquels on se rappelle que l'Antilope devait partir du camp incendié des Mexicains, pour explorer les traces des trois chasseurs. Un minutieux examen, rendu bien difficile par la dispersion du radeeu flottant, et qui dura deux jours entiers, avait conduit l'Antilope depuis l'embranchement des deux rivières jusqu'au val d'Or, du val d'Or au bord de la Rivière-Rouge et jusqu'à l'endroit où Bois- Rosé, Pepe et Gayferos s'étaient embarqués dans le canot du jeune Gomanche. Il n'était donc pas probable que l'échec qu'il venait de recevoir arrêtât l'Antilope, une fois sa jonction opérée avec le parti nombreux de l'Oiseau-Noir.
Au milieu des forêts que traversait le fleuve, la navigation devenait dangereuse, lente et pénible : dangereuse à cause des embuscades que les rives pouvaient cacher; lente et pénible, en ce qu'il fallait avoir l'œil partout à la fois, sur les bois épais des bords et sur le cours de l'eau, obstrué à chaque instant par des arbres flottants dont les branchages entravaient la marche du canot et pouvaient en outre le crever d'un moment à l'autre.
Deux heures de navigation n'avaient pas éloigné la barque de plus d'une lieue de l'endroit où les rives du
fleuve avaient commencé à se couvrir de grands et sombres taillis, lorsque enfin la lune se leva.
C'était signe que le jour approchait; l'obscurité néanmoins continuait à envelopper la rivière. A peine la lune, qui argentait les sommités des arbres, laissait-elle de loin en loin tomber un pâle et furlif rayon sur le courant du fleuve. Souvent, sur la nappe des eaux que ces lueurs fugitives n'éclairaient pas, les avirons s'engageaient dans le réseau de branchages de quelque arbre flottant accroché au rivage. C'était encore un nouvel obstacle à ajouter aux précédents. Les deux chasseurs s'entretenaient à voix basse, tout en portant leurs regards sur tous les points.
« Si les coquins que nous venons d'étriller, disait Pepe en secouant la tête avec une certaine inquiétude, savent leur métier de maraudeurs, ils auraient beau jeu à venir prendre leur revanche au milieu des embarras de ce maudit fleuve si obstrué, que, de tous ceux que nous avons parcourus en canot, il est le seul que je puisse comparer à l'Arkansas. Depuis que nous sommes entrés dans ce labyrinthe de forêts, nous avons fait à peine une lieue, et à peine y a-t-il une autre lieue entre le commencement de ces taillis touffus et l'endroit où nous avons combaltu : total, deux lieues en deux heures. Or, comme je vous le disais, si les coquins savent leur métier, chaque cavalier aura pris un piéton en croupe, et depuis une heure déjà ils peuvent être à nous attendre à l'affût à quelque distance d'ici.
— Je n'ai rien à dire à cela, Pepe, répondit Bois- Rosé; il est certain que ces rives noires sont merveilleusement propres à cacher une embuscade, et je suis d'avis qu'il faut du moins éclairer notre marche sur la rivière pour la rendre plus rapide. Je vais en dire deux mots au Comanche. »
A la suite d'une courte délibération à cet effet, les rameurs firent aborder le canot. Les Indiens enlevèrent
du rivage une large plaque de gazon qui fut disposée à l'avant de l'embarcation sur deux fortes branches d'arbre; de menus rameaux de cèdre rouge furent entassés sur cette plaque comme sur la pierre d'un foyer; après quoi ou y mit le feu, et une vive clarté, comme celle d'uu fanal, se projeta bientôt à une assez longue distance pour éclairer la marche incertaine des navigateurs.