‹ Le coureur des bois;Chapitre 44 sur 56 · UN MOMENT CRITIQUE · texte numérisé non relu

UN MOMENT CRITIQUE

Étroitement garrottés comme Fabian, qui n'était séparé d'eux que par la largeur du fleuve, les deux captifs étaient à peine transportés au milieu des herbes touffues où le métis venait de déposer près de son père Rosarita, toujours évanouie, qu'un des Indiens signala en amont du fleuve un large nuage de poussier*.

Les chevelures flottantes suspenduesaux fers des lances, les manteaux de peau de buffle agités en l'air au milieu de ce nuage que perçaient de temps à autre les rayons du soleil, le hennissement des chevaux que le vent apportait, tout indiquait la venue de FOiseau-Noir et de sa troupe.

Au milieu du dais de poussière qui les couvrait, des cavaliers bondissaient en faisant de sauvages évolutions et en poussant des cris aigus; les couleurs éclatantes dont étaient peints les visages de ces chevaliers errants et pillards du désert, les ornements fantastiques dont ils étaient chargés, leurs haches qui luisaient aux rayons du soleil, leurs boucliers frappés en cadence, donnaient à cette troupe désordonnée un aspect hideux et terrible à la fois.

Les cris: L'Oiseau-Noir, Main-Rouge, Sang-Mêlé! » s'élevèrent bientôt des deux côtés, et en un clin d'oeil les alliés du métis, comme s'ils eussent voulu exécuter une charge furieuse, s'élancèrent au galop en poussant des hurlements sataniques; puis l'escadron s'ouvrit, traça à toute course un cercle rapide autour de Sang-Mêlé et de ses Indiens, et en un instant chaque cheval se trouva subitement arrêté, immobile sur ses jarrets frémissants.

Un silence profond avait succédé au tumulte. Encore revêtu de son costume d'emprunt, le métis attendait, debout et sans faire un pas, la venue du chef. Celui-ci, quoique le visage contracté par la souffrance de sa blessure récente, était droit et ferme sur son cheval. Il s'avança vers le métis, qu'il n'hésita pas à reconnaître malgré son déguisement, et d'un air de tranquille et hautaine majesté, il tendit la main au fils de Main-Rouge.

a L'Indien fils d'un blanc attendait son allié, dit ce dernier.

— N'est-ce pas aujourd'hui le troisième soleil ? reprit l'Oiseau-Noir. El-Mestizo a mis son temps à profit, ajoutat-U en montrant du doigt les captifs.

— Ce ne sont pas les seuls ; il y a là-bas un des blancs, le fils de l'Aigle des Montagnes Neigeuses.

— Et le Moqueur, et l'Aigle, que sont- ils devenus? J'avais confié à mon frère onze guerriers: qu'en a-t-il fait? demanda le chef indien d'un accent sévère, après qu'il eut réprimé le premier mouvement de joie que lui fit éprouver la capture de Fabian.

— Neuf sont morts, répondit le métis. Mais pourquoi le chef fronce-t-il le sourcil? Il a assiégé pendant un jour et une nuit les trois blancs dans l'îlot du Rio-Gila ; qu'a-t-il fait de ses guerriers, que les poissons de la rivière ont dévorés ? Le bras de l'Oiseau Noir est paralysé pour bien longtemps. El-Mestizo, en douze heures, a pris le jeune guerrier du Sud ; il a désarmé l'Aigle et le Moqueur, dont les buffles, les daims et les enfants indiens se rient à présent.

— L'Aigle et le Moqueur sont sur nos traces ; ils ont de nouvelles armes, et ils ont semé leur chemin de nouveaux cadavres de nos guerriers. »

Alors le chef sauvage raconta au métis ce qu'il ignorait, les combats qu'il avait soutenus depuis son départ du camp mexicain, et ce récit arracha au métis plus d'un grincement de dents.

Cependant l'Oiseau-Noir et Sang-Mêlé, sous l'impression de sentiments de mécontentement mutuel, gardèrent le silence quand le récit fut achevé. Peut-être cette conférence se fût-elle envenimée promptement sans l'arrivée de six autres guerriers : c'étaient les débris de la troupe de l'Antilope, échappés au carnage de ia Passe- Étroite, où le coureur lui-même avait laissé *a vie.

Alor* toute la fureur des Indiens se tourna contre Fabian: c'était l'issue naturelle qu'elle devait trouver.

« Où est le fils de l'Aigle ? s'écria l'Oiseau-Noir.

— Là-bas, reprit le métis en désignant le massif sur l'autre bord, où Main-Rouge gardait son prisonnier.

— Qu'il meure 1 » dit le chef.

Des hurlements de joie accueillirent cette brève et terrible sentence.

Quand ils eurent cessé, le métis reprit la parole :

« Rayon-Brûlant, dit-il, est aussi sur nos traces; c'est la fille blanche que voici qui l'attire près du Lc-c-aux- Bisons. Mais il ne la retrouvera plus; El-Mestizo l'emmène à sa hutte, pendant quel'Oiseau-Noirva s'emparer de plus de cent chevaux que les blancs ont enfermés dans l'estacade. El-Mestizo abandonne sa part au chef des Apaches ; la Colombe-du-Lac est plus précieuse pour lui que tous les chevaux sauvages des Prairies. »

La tranquille impudence qui naissait chez le métis de la conscience de sa force, de son adresse et de son indomptable audace, et avec laquelle il se dégageait de sa promesse envers l'Oiseau-Noir quand celui-ci cessait de pouvoir lui être utile, fit éprouver au chef indien un mouvement de fureur. Il sentit toutefois que sa blessure à l'épaule le privait d'une partie de ses ressources, et que d'ailleurs, Jans cette circonstance, la carabine de Main- Rouge et celle de Sang-Mêlé étaient de puissants auxiliaires. Gomme jadis les rois qui, pressés par le danger, se trouvaient dans l'obligation de transiger avec de redoubles vassaux, l'Oiseau-Noir dissimula sa colère.

« El-Mestizo, dit-il, est si pressé de nous quitter, qu'il oublie une chose importante. Aurait-il peur du guerrier qui doit venir auprès du Lac-aux-Bisons, pour qu'il ne se rappelle plus qu'il a promis de livrer entre mes mains celui que les Comanches appellent Rayon-Brûlant? »

Ces derniers mots du chef indien suspendirent tout à coups les préparatifs du départ du métis, qui se disposait à s'éloigner avec ses prisonniers.

« C'est bien ; El-Mestizo restera, parce qu'il n'a peur de rien, pas même des rayons brûlants du Grand-Esprit, » reprit fièrement le métis en faisant allusion au nom de celui qu'on l'accusait dp redouter, et qu'il avait promis de livrer.

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