‹ Le coureur des bois;Chapitre 53 sur 56 · LE RÉCIT · texte numérisé non relu

LE RÉCIT

La tête couverte d'une écharpe de soie, sous laquelle s'échappaient d'une abondante chevelure et tombaient négligemment sur son sein de longues tresses de cheveux noirs, doua Rosario portait sur ses traits l'empreinte d'une profonde et secrète souffrance.

Quand elle s'assit, un signe visible d'inquiétude vint ajouter à la pâleur de son visage. La jeune fille semblait craindre de toucher au moment où il allait falloir nô

plus rêver du passé pour accepter un avenir sur lequel elle n'osait porter ses regards.

Quand l'étranger se fut assis à son tour : « Merci, mon ami, lui dit l'hacendero, d'être venu jusqu'ici m'apporter des nouvelles, quoiqu'on m'ait fait pressentir qu'elles doivent être bien tristes; mais nous devons les savoir toutes. Que la volonté de Dieu soit bénie 1

— Elles sont tristes, en effet; mais, comme vous le dites, il est important (et l'inconnu, en appuyant sur ces dernières paroles, parut s'adresser plus particulièrement à dona Rosario), il est important, répéla-t-il, que vous n'en ignoriez aucune. J'ai vu bien des choses là-bas, et le désert ne cache peut-être pas autant de secrets qu'on pourrait croire. »

La jeune fille tressaillit imperceptiblement et fixa sur l'Homme-au-Mouchoir-Rouge un regard clair et profond.

« Parlez, mon ami, lui dit-elle de sa voix mélodieuse, nous aurons le courage de tout entendre.

— Que savez-vous de don Estévan ? reprit l'hacendero.

— Il est mort, seigneur cavalier. »

Don Augustin poussa un soupir de douleur et appuya sa tête dans ses mains.

« Qui l'a tué? demanda-t-il.

— Je ne sais, mais il est mort.

— Et Pedro Diaz, cet homme au cœur désintéressé?

— Mort comme don Estévan.

— Et ses amis, Guchillo, Oroche et Baraja ?

— Morts comme don Pedro Diaz, tous morts, excepté.... Mais si vous le trouvez bon, seigneur, je reprendrai les choses d'un peu plus loin : ne vous ai-je pas dit que vous deviez tout savoir?....

— Nous vous écoutons, mon ami.

— Je ne vous ferai pas le récit, reprit le narrateur, des dangers de toute espèce, des combats que nous eûmes à braver depuis notre départ. Sous un chef qui nous

inspirait une confiance sans bornes, nous en prenions gaiement notre parti.

— Pauvre don Estévan! murmura l'hacendero.

— A la dernière halte à laquelle j'assistai, le bruit s'éjait répandu dans le camp que nous étions près d'un Smmense placer d'or. Cuchillo, notre guide, vint à nous manquer : depuis deux jours, il était absent. Dieu voulut sans doute me sauver, car il inspira à don Estévan l'idée de m'envoyer à sa recherche, et il me donna à cet effet l'ordre d'aller battre la campagne dans les environs du camp.

« J'obéis, malgré les dangers de cette commission, et je me mis en quête des traces du guide. Au bout de quelque temps je fus assez heureux pour les trouver. Je les suivais, quand tout à coup je distinguai dans le lointain un-parti d'Apaches qui chassaient le buffle. Je tournai bride le plus promptement possible ; mais des hurlements féroces, qui éclatèrent de tous côtés, m'apprirent . que je venais d'être découvert. »

L'étranger, en qui sans doute le lecteur a déjà reconnu Gayferos, le gambusino scalpé, s'arrêta un instant comme en proie à d'horribles souvenirs; puis, continuant, il raconta la manière dont il fut pris par les Indiens, ses angoisses en songeant aux tourments qu'ils lui préparaient, la lutte désespérée qu'il eut à soutenir contre eux, dans une course, nu-pieds, et les souffrances inouïes qu'elle lui causa, a Atteint, dit-il, par l'un d'eux et frappé d'un coup qui me terrassa, je sentis alors le tranchant aigu d'un couteau tracer un cercle de feu sur ma tête. J'entendis un coup de fusil retentir, une balle siffla à mes oreilles et je perdis complètement connaissance. Je ne sais combien de minutes se passèrent ainsi. De nouveaux coups de fusil me firent rouvrir les yeux, mais le sang qui couvrait mon visage m'aveuglait; je portai la main sur ma tête à la fois brûlante et glacée, mon crâne était nu. Il/ïndien m'avait arraché la cheve-

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