Voyage el aventures au Mexique, chez Charpentier
tit vallon au centre duquel se trouvait l’abreuvoir, les hurlements d’allégresse cessèrent; c'était signe que les deux animaux altérés faisaient le tour de la clairière pour gagner la citerne. Les voyageurs retenaient leur souffle, et le silence le plus profond régnait dans les bois, que la lune éclairait de sa lumière tranquille. Aussi purent-ils entendre au loin le moindre craquement des buissons que froissaient les deux bêtes féroces en rampant vers le vallon ; car, bien que le feu fût éteint, leur instinct les avertissait néanmoins de la présence de l’homme. Le chasseur américain ne s'était pas trompé en disant que, pour le moment, le plus impérieux besoin à satisfaire était pour elles une soif dévorante.
On sait jusqu’à quel point la petitesse des glandes salivaires enflamme la soif chez la race féline ; mais une prudence cauteleuse est aussi le trait distinctif de cette race; et les deux jaguars, dévorés du besoin de boire, semblaient vouloir éviter le combat pour l’engager avec plus d’avantage une fois qu'ils auraient apaisé le feu qui brûlait leur gosier. Qu'ils essayassent après de satisfaire leur faim, c'était en effet un point qui n’admettait point de doute, et, malgré l’imperturbable assurance avec laquelle un des chasseurs étrangers avait affirmé que les deux tigres n’auraient bientôt plus ni faim ni soif, c'était une redoutable épreuve à subir.
Malgré cette position critique pour les spectateurs, nous devons cesser de nous occuper d’eux un instant pour reporter notre attention sur les deux chasseurs, bien plus exposés qu’eux et par conséquent plus dignes d'intérêt.
La lune n'était pas encore assez élevée dans sa course pour jeter ses rayons jusqu’au fond du petit vallon où ils étaient descendus, et, en comparaison de la vive lumière qui brillait tout alentour, ce fond ténébreux paraissait encore plus noir. À peine l'œil humain eût-il pu distinguer les deux chasseurs, la carabine à la main, le couteau enire les dents, un genou enterre, et adossés l'un à l’autre.
Cette posture, en élargissant la base du corps, leur donnaït plus de solidité pour recevoir au besoin le choc impétueux d’un de leurs adversaires, quoique à vrai|dire l’un des chasseurs parût d’une vigueur à recevoir debout, sans broncher, le choc d’un lion de l'Atlas. Puis, en se tournant le dos, leurs yeux pouvaient embrasser tout l'espace que les tigres devaient parcourir, et leur éviter ainsi une surprise dangereuse.
Au bout de quelques secondes, le groupe haletant des spectateurs put voir se glisser à travers les arbres deux corps élancés, aux prunelles flamboyantes, tantôt bondissant, tantôt rampant, et dont l'aspect, à moins d’y être accoutumé, devait causer un frisson de terreur à l’homme le plus brave. Souples comme les lianes des bois, les deux animaux présentaient en s'avançant quatre pointslumineux, quatre globes de feu toujours en mouvement, semblables aux lucioles que la brise des forêts agite sur les feuilles des arbres d'Amérique.
Les chasseurs, cachés par le vallon, ne pouvaient rien voir encore ; le seul avertissement qu'ils reçussent de l’approche de leurs ennemis était un sourd frémissement de colère que les tigres laissaient échapper à la vue et à l’odeur des hommes, et des tressaillements de volupté qu'excitait en eux le voisinage de la source limpide de la Poza. En dépitdu péril qui approchait, aucun des deux chasseurs ne fit de mouvement, et une couleuvrine de bronze sur son affüt n’est pas plus ferme que le canon de leur carabine ne le paraissait entre leurs mains.
Et cependant il leur fallait un courage à toute épreuve, ou une aveugle confiance dans leur adresse, pour leur faire accepter ainsi sans frémir, au fond d’un étroit espace resserré par des berges escarpées, un combat corps à corps, sans espoir de fuite, avec deux adversaires que la soif rendaut furieux, et dont une blessure, si elle n’était mortelle, devait décupler la fureur.
Au fond de ce vallon, il fallait vaincre ou mourir.