Le Couronnement
La Comédie-Française tenait à honneur de célébrer par une éclatante reprise des Burgraves le Centenaire
(on (Usait jadis la centenaire) de Victor Hugo. Aux cérémonies officiel 1rs, elle roulait ajouter cet hommage plus intime : la remise au répertoire d'un drame du grand poète, de celle de toutes ses œuvres théâtrales qui avait rencontré le pins d'injustes résistances autrefois. Il est certain que la reprise des Burgraves eût été chère au cœur de Victor Hugo, si elle avait en heu de son vivant. X ayant pu y applaudir comme spectateur et comme critique, celai qui écrit ces lignes avait dès longtemps résolu, comme administrateur, de remettre à la scène l 'œuvre représenter jadis, et il avait décidé, avec le fidèle exécuteur des volontés du maître, M. Paul Meurice, de donner les Burgraves, le soir du 26 février
Mais pour cette représentation solennelle, il fallait une pièce de rers. nn saint à la mémoire du poète, ce
qu'on appelle encore un « à-propos ». Et qui pouvait, après ou avant les vers immortels de Victor Hugo, /'aire entendre, oser murmurer des vers nouveaux? La pensée me vint, très simple et tonte naturelle, de
faire célébrer Victor Hugo par Victor Hugo lui-même et, dans son œuvre immense, deux pièces m' apparurent qui, par leur rapprochement antithétique, formaient tout aussitôt connue une pièce distincte, une scène « voulue », une sorte de drame très poignant par la seule opposition et le seul rapprochement de deux idées; — et je demandai à deux artistes admirables de dire, l'une le souvenir du poète à son berceau, l'autre le salut du patriote à sa tombe.
Ainsi, devant le buste superbe improvisé par Falijuière eu une nuit lors de la mort du poète, deux Muses semblaient se dresser qui rendaient à Victor Hugo l'hommage même de la Postérité et, de la naissance à ses derniers jours, incarnaient sa pensée, é voguaient son âme et sa voix.
Ces deux figures, l'une d' une blancheur lit iule, l'autre en ses noirs vêtements de deuil, avec les lauriers de l'histoire et le drapeau de la patrie formaient eu une frappante mise eu action {répétée hors île tout témoin), une apparition inoubliable; et la scène improvisée
et couverte d'applaudissements devint bientôt célèbre sons ce titre : le Couronnement. C'est le souvenir de cet épilogue aux triomphants Burgraves qu'un éditeur artiste <i roula conserver, qu'il rend durable par cette plaquette d'art et que nous déposons, comme un nourri hommage et connue une couronne'nouvelle, un pied du monument de Victor Hugo.
Jules Claretie.
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Ce siècle avait deux ans. Rome remplaçait Sparte,
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
Et du premier consul déjà, par maint endroit,
Le front de l'empereur brisait le masque étroit.
Alors dans Besançon, vieille ville espagnole.
Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole,
Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix;
li LE COI RONNEMENT
Si débile qu'il fut, ;iinsi qu'une chimère,
Abandonné de tous, excepté de sa mère,
Et que son cou ployé comme un frêle roseau
Fit faire en même temps sa bière et son berceau.
Cet enfant que la vie effaçait de son livre,
Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre.
C'est moi. —
Je vous dirai peut-être quelque jour Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d'amour, Prodigués pour ma vie en naissant condamnée, M'ont fait deux fois l'enfant de ma mère obstinée, Ange qui sur trois fils attachés à ses pas Epandait son amour et ne mesurait pas!
0 l'amour d'une mère! amour que nul n'oublie! Pain merveilleux qu'un dieu partage et multiplie! Table toujours servie au paternel foyer! Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier!
Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuse Fera parler les soirs ma vieillesse conteuse, Comment ce haut destin de gloire et de terreur Qui remuait le monde aux pas de l'empereur,
LE COI RONNEMENT i:,
Dans son souille orageux m'emportanl s;ms défense, A Ions les vents de l'air fit flotter mon enfance. Car, lorsque l'aquilon bal ses llols palpitants, L'océan convulsif tourmente en mémo temps Le navire à trois ponts qui tonne avec l'orage El la feuille échappée aux arbres jdu rivage.
Maintenant, jeune encore et souvent éprouvé, J'ai plus d'un souvenir profondément gravé, Et l'on peut distinguer bien des choses [tassées Dans ces plis de mon front que creusentmes pensées. C-erles, plus d'un vieillard sans flamme et sans cheveux, Tombé de lassitude au bout de Ions ses vœux, Pâlirait, s'il voyait, comme un gouffre dans Fonde, Mon âme où ma pensée habile comme un monde, Tout ce que j'ai souffert, tout ce que j'ai tenté, Tout ce qui m'a menti comme un fruit avorté, Mon plus beau temps passé sans espoir qu'il renaisse, Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse. Et, quoique encore à l'âge où l'avenir sourit, Le livre de mon cœur à toute page écrit.
Si parfois de mon sein s'envolent mes pensées,
Mes chansons, par le monde en lambeaux dispersées;
Il)
S'il me plaît de cacher l'amour et la douleur
Dans le coin d'un roman ironique et railleur;
Si j'ébranle la scène avec ma fantaisie,
Si j'entre-choque aux yeux d'une foule choisie
D'autres hommes comme eux, vivant tous à la fois
De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix;
Si ma tête, fournaise où mon esprit s'allume,
Jette le vers d'airain qui bouillonne et qui fume
Dans le rythme profond, moule mystérieux
D'où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux;
C'est que l'amour, la tombe, et la gloire, et la vie,
L'onde qui fuit, par l'onde incessamment suivie,
Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,
Fait reluire et vibrer mon àme de cristal,
Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j'adore
Mil au centre de tout comme un écho sonore.
Décembre 1870 — Siège de Paris.
Livrée à tous les vents qui descendent du pôle, Mon île est au milieu de la mer, et la. Gaule
S'y fait chêne et granit; Elle est la grande roche altière et combattante; Et le tonnerre y vient comme un roi dans sa tente,
Comme un aigle à son nid.
Jeté là par l'exil, mon vieil ami sévère. Regardant l'éclair luire aux cieux que je révère
Comme un âpre ataghan, J'ai souvent fait ce rêve : avoir ma sépulture Dans cette formidable et farouche nature;
Dormir dans l'ouragan.
Mais aujourd'hui qu'un souffle inconnu me rapporte Dans ce Paris qui voit la bataille à sa porte
Et qui se tient debout , Dans ce Paris où tout frémit, où rien ne tremble, Qui s'emplit d'une pourpre immense et qui ressemble
A l'urne où l'airain bout,
Je voudrais bien mourir sur ces remparts célèbres, Afin qu'un jour je puisse, à travers les ténèbres,
Murmurer : « 0 guerriers!
J'ai ma haute maison où s'abat la colombe, Où vient l'aigle, au pays des chênes, cl ma tombe
Au pays des lauriers. »