SCÈNE VI
BIANCOLELLI.
C’^st vivre, Dufresny !
DUFRESN Y.
Mais le travail, pourtant!
L’inspiration fuit, pour peu que l’on diffère.
BI ÀNCOL ELLI.
Les poètes, ami, sont nés pour ne rien faire.
DUFRESNY, & Biancolelli.
Ainsi tu ne veux pas travailler aujourd’hui?
Et nos comédiens?
LUCRÈCE, & Dufresny.
Ne comptez plus sur lui
A présent! Il est riche et ne veut plus que vivre.
C'est moi seule qui suis sa chanson et son livre.
DUFRESNY
On n’en peut trouver un qui soit plus séduisant.
BIANCOLELLI.
Non, sans doute, et je veux mourir en le lisant.
DUFRESNY
11 contient la sagesse.
BIANCOLELLI.
Et le charmant délire!
DUFRESNY
Ah! qu’on est malheureux de ne plus savoir lire!
Mes livres s’appelaient jadis Rose et Babet.
Lucrèce tu vers la table et verse du champagne dans les verres. BiansoUlli cl Dufresny la suivent.
LUCRÈCE, versant à, boire.
Cher savant, on vous peut rapprendre l’alphabet.
• BIANCOLELLI.
En te le prédisant je serai bon oracle,
Et je connais des yeux qui feront ce miracle.
LUCRÈCE, élevant son verre.
A notre insouciance ! à la joie ! au printemps !
Aux fous dont le désir aura toujours vingt ans !
DUFRESNY
Vingt ans! Et qui les a?
BIANCOLELLI.
Qui ? Toi-même, après boire.
Mais, d’où vient ton Potose?
BIANCOLELLI.
Ah! c’est toute une histoire.
Voici dix ans (notre art jeune encor triomphait^
Un honnête seigneur, noble, riche et bien fait,
Trahi par sa maîtresse, et toujours épris d’elle,
Voulut, à ce qu’on dit, mourir pour l’infidèle.
Comme un démon sans doute, hostile à son honneur, Lui soufflait ce projet, notre homme, par bonheur,
Entre à la Comédie-Italienne. Était-ce Qu’il tâchait d’oublier un instant sa tristesse,
Ou le sort daigna-t-il combattre Dalila ?
Je ne sais; mais enfin on jouait ce soir-là,
Pour la première fois, une farce excellente,
Où l’Arlequin, boufTon d’une idylle galante.
Parodiait l’amour avec tant de sanglots Mêlés fantasqucment au bruit de ses grelots,
Et, tout en feu devant les spectateurs paisibles,
Leur dépeignait si bien nos désespoirs risibles,
Que cet amant, guéri de chercher le trépas,
Faillit mourir de rire et ne se tua pas.
Toute sa vie il eut une sincère estime
Pour l’étrange sauveur, pour le plaisant sublime
Qu’il appelait partout son ange gardien !
LUCRECE, riant.
Un ange en masque noir!
BIANCOLEI.LI.
Or, ce comédien,
Dont l’heureuse magie encor pour nous opère.
C'était le glorieux Dominique, mon père !
DUFRKSN Y .
L’esprit même! Pourtant, à ce que l’on a dit,
Ton père, que jadis le roi même applaudit,
Après trente succès, ne te laissa pour vivre Que sa batte, son nom et son exemple à suivre.
■ BIANCOLELLI.
C’était tout!
LUCRÈCE
Mais celui que, par son art si beau.
Il avait ramené des portes du tombeau,
Ce seigneur, autrefois épris d’une inhumaine.
Et qu’Argentinc avait guéri de Gclimène...