‹ Le couvent de Carmes et le séminaire de Saint-Sulpice pendant la TerreurChapitre 118 sur 200 · LIBERTÉ, ÉGALITÉ · texte numérisé non relu

LIBERTÉ, ÉGALITÉ

Paris, le 1er fructidor an m» de la République française, une et indivisible.

Les commissaires du comité civil de la section du Luxembourg. cane citoyens administrateurs du département de Paris.

Citoyens, L'assemblée générale a été tenue hier avec calme : on y a l'ait lecture «les lois et arrêtés du Comité de salut public. Un citoyen attaché au département a présenté des vues très-patriotiques pour détruire l'agiotage et Caire produire d'heureux effets au décret concernant les patentes. Vous aurez sans doute été informé de la fête harmonique nationale donnée sur les orgues de Saint-Sulpiee, ce qui a attiré un concours de citoyens : l'ambassadeur de Suède s'y est rendu. C'était le citoyen Vogler, directeur de la musique de Suède, qui a touché l'orgue ; le tout s'est passé avec beaucoup d'ordre et de tranquil-

1. Extrait des registres des arrêt'-? du comité des finances de !a Convention nationale, section <1ps domaines.

■23 messidor an ui (H juillet 1795 .

Sur le rapport de la commission des revenus nationaux, relativement à la nécessité d'évacuer de l'église Saint-Sulpice les objets d'approvisionnement qui y sont déposés, le comité arrête que la commission des revenus nationaux mettra à la disposition de l'agence de l'approvisionnement ['église de la maison des Carmes, rue de Vaugirard, pour y déposerlesobjets d'approvisionnement qui sont à Saint-Sulpice, et qu'elle fera pourvoir à l'indemnité du locataire de cette église si elle est louée. [Archives de /'hôtel de ville de Part*.

lité, à quelques vols près. On avait commencé, depuis les premier? jours do la décade, à débarrasser l'église des marchandises. Cette fétc a occasionné une plus grande vivacité pour les transports des denrées aux vy-devant Carmes, et je vois que sous quinze jours l'église peut être libre. Salut et fraternité.

Boucher, agent national.

Le magasin des subsistances établi dans l'église des Cannes, sous la surveillance du nommé Tisserand, concierge, dura jusqu'au 11 nivôse an v (31 décembre 1796). Le surplus du couvent, moins ce qui avait été converti en prison, continua d'être occupé parle sieur Dufrancastel ou ses sous-locataires1, et la portion de bâtiments qui avait servi de caserne fut affectée à l'imprimerie du Directoire.

Enfin, en 1797, et non en 1793, comme le dit M. Granier de Cassagnac, l'administration des domaines songea à mettre en vente le couvent tout entier. Un cahier des charges fut dressé à cet effet, et le 21 thermidor an v (8 août 1797), le sieur Louis-Joseph Gautier, demeurant à Paris, rue de Beau ne, n° 886, division de la Fontaine-Grenelle, se rendit adjudicataire de l'ancien couvent des Carmes, qui contenait une superficie de 33,588 mètres 48 centimètres, moyennant la somme de un million quarante et un mille livres. Le même jour, il déclara qu'il avait fait cette acquisition pour le compte du sieur Etienne Fo-

1. Par arrêté du 1" floréal an v (20 avril 1797), Dufrancastel obtint une indemnité de 4,422 fr. pour son éviction partielle, et la location à sa charge fut réduite à 1,200 fr. par an.

réson, entrepreneur de bâtiments, demeurant à Paris, rue de Vaugirard, n° 56. Le contrat de vente imposaîl à L'adjudicataire l'obligation de livrer gratuitement le

terrain nécessaire à deux riic> projetées. L'une d'elles fut ouverte en 1798 : c'est la rue d'Assas; l'autre, qui devait traverser le milieu du jardin du couvent et aboutir à la place Saint-Sulpice, est demeurée sans effet. Le projet en a été abandonné *.

Dès que l'acquisition faite par Foréson fut connue de madame ( iamille de Soyecourt, celle-ci, mue par un Sentiment de respect pour cet asile sacré, fondé par les religieux du même ordre qu'elle, et où son père avait éprouvé toutes les souffrances de la captivité, racheta du sieur Foréson la partie du couvent qui comprenait l'église et le cloître proprement dit. L'acte fut passé le 18 fructidor an v (25 août 1797), devant Me Colin, notaire à Paris. La vente fut consentie moyennant 103,000 francs.

Plus tard, le 17 brumaire an x (8 novembre 1801), madame de Soyecourt acheta du même Foréson, moyennant 1,500 francs, une autre petite portion du couvent.

Enfin, le 22 août 1807, elle se rendit adjudicataire, devant le tribunal de la Seine, au prix de 93,000 fr., de toute la partie qui se trouvait limitée par la rue d'Assas.

1. Les bâtiments qui avaient été successivement occupés parla caserne des Carmes et par l'imprimerie du Directoire furent démolis, et leur emplacement forme aujourd'hui la place d'Assas.

Il est impossible de se figurer l'étal de délabrement dans lequel étaient alors ces bâtiments. Il \ avait, suivant l'aveu de madame de Soyecourt elle-même, tant de décombres, qu'on ne savait où ni comment poser les échelles pour commencer les réparations. Aucun lieu n'était habitable. Les portes et les fenêtres n'existaient plus; on balayait la neige dans l'intérieur de la maison comme dans une cour.

Quoi qu'il en soit, la pieuse Carmélite n'hésita point à habiter de suite la portion de bâtiments dont elle était devenue propriétaire, et s'y logea seule en attendant que ses compagnes pussent venir l'y rejoindre. Elle s'installa dans la cellule où M. le comte de Soyecourt, son père, avait été incarcéré, et voulut toujours y demeurer, quoique cette chambre, exposée au nord, fût loin d'être convenable, sous le rapport hygiénique. Sur un des murs de cette modeste cellule était placé le portrait de M. de Soyecourt, au bas duquel se lisaient les vers suivants :

Quand ta fille, ô mon père, à sa douleur succombe, Et pleure nuit et jour sur ton funeste sort, La foi parle à son cœur et grave sur ta tombe Qu'un éternel bonheur est le prix de ta mort.

Le 29 août 1797, M. de Pancemont, ancien curé de Saint-Sulpice, qui n'avait pas voulu se soumettre au serment, vint dire la messe au couvent, dans une petite chapelle dédiée à saint Joseph, et qui, s'étant trouvée murée, avait été à l'abri de toute profanation.

iPRÊS LA TRRREUR.

Cinq jours après, le 29 élu même mois, M r IVvêque de Saint-Papoul procédait lui-même à La bénédiction de l'église des Carmes, qu'on avait restaurée à la hâte, et, h partir de ce jour, L'ancien curé de Saint-Sulpice, qui ne voulait point reconnaître l'autorité du curé constitutionnel administrant encore la paroisse, vint, sous la direction de M. de Pancemont, célébrer tous les offices au couvent des Carmes. Cependant, au mois de janvier L798, M. de Pancemont fut arrêté et conduit hors de France, et le gouvernement lit apposer les scellés sur les portes de l'église des Carmes, persuadé qu'elle était devenue la propriété de cet ecclésiastique ; mais, sur la réclamation de madame de Soyecourt, les scellés furent levés, et les anciens prêtres de Saint-Sulpice y officièrent de nouveau jusqu'au concordat de 1802.

A cette époque, le clergé étant rentré en possession de sa paroisse, madame de Soyecourt se voua tout entière à l'administration intérieure de la communauté qu'elle venait d'installer, et vécut paisiblement jusqu au mois de janvier 1811, époque ou on l'accusa d'avoir correspondu avec les cardinaux et d'avoir approuvé la bulle lancée par le pape Pie VII contre le chef du gouvernement. Alors elle fut arrêtée, enfermée, pendant quelque temps, au couvent des Dames Saint- Michel, et, de là, internée dans la petite ville de Cuise (Aisne), patrie de Camille Desmoulins. De plus, on menaça le couvent des Carmes d'une destruction complète; mais, heureusement, il n'en fut

rien, et la vénérable supérieure put y rentrer le 5 janvier 1813.

Ainsi ({lie nous l'avons dit, les religieuses carmélites s'étaient installées dans la partie du couvent qui avait servi de prison politique. Tout le surplus des bâtiments et des jardins qu'elles n'occupaient pas, fut loué à diverses personnes qui y créèrent des industries de tout genre. Une grande partie de ces locataires avaient des entrées spéciales du côté de la rue d'Assas. Les autres pénétraient dans le corps de logis qu'ils occupaient, par la rue de Vaugirard. Une grande porte existait alors, à cet effet, et portait sur cette rue le n° 72. Eile était située après celle qui donne accès à la cour de l'église. Une seule portion de terrain fut aliénée par madame de Soyecourt au profit de M. Simart, artiste célèbre, qui y fit construire, sur la rue d'Assas, une charmante habitation.

Quelque temps avant la révolution de 1830, une partie de bâtiments qui forme aujourd'hui un vaste dortoir était louée à un autre artiste non moins célèbre, M. Ary Scheffer, qui y avait installé son atelier, et où, dit-on, de nombreux amis du peintre venaient secrètement s'occuper de politique et préparer le mouvement qui eut lieu au mois de juillet. A la fin d'une Chronique de la Patrie, du 28 juillet 1860, M. Henry d'Audigier raconte, à cet égard, l'anecdote suivante :

(f Dans la nuit qui précéda le premier des trois grands jours, les conspirateurs tinrent une dernière

réunion et se séparèrent fort tard, par petits groupes. Le hasard voulut qu'un modèle qui posait, tour à tour, chez M. Scheffer et chez un autre artiste célèbre, traversât la petite place des Carmes au moment même où la mystérieuse assemblée se dispersait. Le pauvre diable fut remarqué; on vint à lui, on l'interrogea, on le reconnut, on lui défendit avec de terribles menaces de jamais souffler un mot sur ce qu'il venait de voir. Il garda en effet le silence, et ce ne fut que longtemps après la révolution qu'il révéla son secret à M. X..., le confrère de M. Scheffer. »

En 1841, madame de Soyecourt, malgré tout l'attachement qu'elle se sentait pour le vieux monastère des Carmes, comprit que son étendue entraînait des dépenses écrasantes pour sa petite communauté, et que dans l'intérêt de cette dernière il fallait qu'elle avisât à de sérieuses économies. D'un autre côté, les religieuses avaient peine à s'habituer à cette maison, dont les dispositions intérieures se prêtaient difficilement aux exigences de la vie cloîtrée, et où le voisinage de personnes étrangères constituait pour elles une gêne perpétuelle. Dans cette situation, madame de Soyecourt se détermina à remettre en d'autres mains la propriété du couvent des Carmes.

Elle le proposa d'abord aux Carmes d'Italie et de Belgique, espérant provoquer ainsi leur rétablissement en France, mais ce projet ne se réalisa point.

A ce moment, le siège épiscopal de Paris était occupé par Msr Affre, cette autre victime de nos luttes

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politiques. Le noble prélat rêvait depuis longtemps la

création d'une sorte d'école normale ecclésiastique* « .Nous devons désirer, disait-il dans une lettre pastorale, de limier des écrivains capables de composer de solides écrits en laveur de la religion, des prédicateurs éminents qui soutiennent la haute réputation d'une chaire illustrée par Bossuet, Massillon et Bourdaloue, et qui sachent la rendre encore plus édifiante qu'elle n*est illustre '. »

11 y avait eu jusqu'alors, parmi les ecclésiastiques, une sorte d'hésitation à se présenter en soutane devant les facultés laïques pour y soutenir les épreuves de la licence et du doctorat es lettres ou es sciences. Il en résultait une espèce d'infériorité apparente de la part du clergé, et beaucoup de jeunes prêtres n'ayant pas un but déterminé à atteindre par l'obtention d'un grade universitaire, abandonnaient, souvent les travaux sérieux qu'ils avaient commencés au début de leur carrière. Au contraire, avec une école de hautes études ecclésiastiques, on concentrait dans un même lieu ces intelligences d'élite; elles se développaient sous l'influence de l'émulation et de la communauté d'intérêts, et dès lors le succès ne pouvait, que couronner une pareille entreprise. C'est en effet ce qui arriva.

A côté de cette école de hautes études, Mb'r Affre voulait établir ce qu'il appelait une maison de prêtres

1. Vie de Denis-Auguste Affre, archevêque de Paris , par /' 'abbé Crlice, p. 239.

\I'HI ÏS LA I KHI! Kl H.

oiMDt/iaires, c'est-à-dire d'ecclésiastiques dont la \<>c;ition spéciale serait de seconder les curés du diocèse.

Lorsqu'il eut appris quelles étaient les intentions de madame tic Soyecourt, il lui lit faire des proposition.» pour l'acquisition du couvent. Ces propositions furent acceptées, et le 23 juillet 1841, on réalisa le contrat, aux (ormes duquel madame de Soyecourt cédait à l'archevêque de Paris la propriété du couvent des Carmes, moyennant «500,000 francs '. Néanmoins, ce ne fut que quatre années plus tard, le 23 avril 184î>, que les Carmélites .-'établirent dans leur nouvelle demeure, rue de Vaugirard, n° 86.

Aussitôt leur dé-part, W Affre songea à faire approprier le couvent à sa nouvelle destination. Bien des réparations étaient à faire, surtout dans la partie que n'avaient pas habitée les religieuses. Enfin, tant bien que mal, on put prendre possession de l'ancien monastère, le! novembre L84S. M8r l'archevêque de Paris, de M Miolland, alors évèque d'Amiens, vint lui-même installer la nouvelle maison qu'il fondait. Il confia à M. l'abbé Guesnier, aujourd'hui premier au-

1. Pour régulariser cette acquisition, au point de vue civil, on dut la présenter comme faite au nom du séminaire Saint-Sulpice quant à la nue propriété, et le 2tS avnl 1849, un arrêté de M. le président de la république contint la disposition suivante :

« Art. 1er. M. l'archevêque de Paris est autorisé à accepter, savoir : au nom du séminaire de son diocèse 1° l'acquisition faite par M. Affre, archevêque de Paris, moyennant 000,000 fr., aux clauses et conditions énoncées dans l'acte notarié du 23 juillet 1841. et sous la réserve des droits de voirie stipulés au profit de l'Etat, par l'acte de vente de l'an v. de la nue propriété des bâtiments, cours et jardins composant l'ancien couvent des Carmes. »

mônier de la Maison impériale de Saint-Denis, les fonctions de supérieur, et nomma M. l'abbé Crnice directeur de l'École des hantes études. On ne pouvait

remettre en de meilleures mains cette institution naissante. M. l'abbé Cruice, en effet, n'avait qu'à se donner pour exemple, puisqu'il avait conquis successivement à la Faculté des lettres de Paris les diplômes de licencié et de docteur, et, mieux que personne, il savait la direction qu'il fallait donner aux élèves pour leur assurer les mêmes succès1. Aussi, les esprits les plus distingués ne tardèrent-ils pas à couronner l'œuvre de Mr Affre, et les noms de MM. Cognât, Foulon, Hugonin, Lavigerie, Vaillant, de Gabriac, Regmeii, Wescher, et tant d'autres encore, resteront comme une preuve vivante du niveau que peuvent atteindre les études théologiques quand elles s'allient aux études littéraires et scientifiques.

De son côté, la maison des prêtres auxiliaires se recrutait d'ecclésiastiques que signalaient tout à la fois leur savoir et leur dévouement. Parmi eux, nous citerons MM. de Chauliac, aujourd'hui grand vicaire à Montpellier ; Jacquemet, chanoine du chapitre impérial de Saint-Denis; Lambert, aumônier des Sourds- Muets, et Jules Gorblet, cet érudit qui a doté le monde

1 . M. Cruice est auteur de plusieurs ouvrage justement estimés parmi lesquels, outre la Vie de MfT Aff're, figurent: l' Histoire de l'Eglise de Home sous les pontificats de suint Victor, de saint Zéphirin et de saint Caliste, de l'an 192 à l'an 224, et les Philosophumena, œuvre capital»; qui a été imprimée aux irais de l'Etat, sur la proposition de l'Aca- ']>;iui>' 'lis inscriptions et belles-lettre».

chrétien et celui des bibliophiles de tant de sawuitiproductions.

Cette situation dura jusqu'en 1848. A cette époque, les événements politiques changèrent un peu la face des choses '. La communauté des prêlres auxiliaires l'ut dissoute, et chacun des ecclésiastiques qui la composaient trouva une position digne de son caractère. A cette époque aussi, l'auguste prélat qui venait de Créer cette maison tombait sous une balle meurtrière au moment même où il allait, sur les barricades, précher la paix et la fraternité, et son cœur, déposé dans une urne, était confié à l'église des Carmes, où il demeurera comme un souvenir perpétuel de l'attachement qu'il avait voué à ce vieil édifice et à tous ceux qu'il y avait placés.

Sur le marbre funéraire qui recouvre cette sainte relique, on a gravé cette inscription :

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