CHAPITRE IV
Suite. — Conséquences diverses du développement du crédit.
§ I. — Facilité de la circulation des produits.
Adam Smith, voulant représenter par une image sensible la nature et l'étendue des avantages que, dans sa manière de voir, un pays retire de la circulation du papier des banques, s'est servi d'une comparaison qui a fait fortune dans le monde. Cette comparaison a été reproduite, en effet, bien des fois, non-seulement dans les écrits des économistes, mais encore dans les débats des assemblées législatives et par des hommes d'Etat. On s'en est servi en général dans une intention hostile au développement du crédit : on me permettra peut-être de la rappeler à mon tour dans une intention contraire.
L'auteur de la Richesse des nations commence par résumer sa pensée en ces termes :
((Cette partie de son capital qu'un commerçant est obligé de garder par devers lui, pour répondre aux demandes qui surviennent, est véritablement un fonds mort, qui tant qu'il reste en cet état, ne produit rien pour lui, ni pour son pays.
(( Les sages opérations d'une banque le mettent en état de convertir ce fonds mort en un fonds vivant et productif; en matières, en instruments pour travailler, et en subsistances pour les ouvriers ; en un mot, en un fonds qui produit quelque chose pour lui-même et pour son pays. La monnaie d'or et d'argent qui circule dans un pays, et par le moyen de laquelle le produit de ses terres et de son travail circule et se distribue aux consommateurs, n'est pas moins un fonds mort que l'argent qu'un commerçant garde par devers lui. C'est une partie précieuse du capital du pays qui ne produit rien pour le pays. La banque, en mettant avec sagesse du papier à la place de cet or et de cet argent, fait qu'une grande partie d'un fonds qui serait mort devient un fonds agissant et productif, un fonds qui produit quelque chose au pays. »
C'est, comme on le voit, le même fond d'idées que nous avons trouvé tout à l'heure chez J. B. Say, qui du reste n'a fait en cela, comme il l'avoue luimême, que reproduire assez fîdèlemen t la doctrine du maître. Voici maintenant par quelle comparaison Adam Smith a tâché de rendre cette explication sensible.
((On peut, dit-il, comparer justementl'oret l'argent
qui circulent dans un pays, à un grand chemin qui sert à transporter et voiturer au marché tout le fourrage et tout le hlé qu'on y recueille, mais qui ne produitpasunseulbrindel'un, ni un seul grainde l'autre. Une banque sage, en établissant (si Ton me permet une métaphore aussi violente) un chemin dans les airs, donne le moyen de convertir, pour ainsi dire, une bonne partie des grands chemins en pâturages et en terres à blé, et d'augmenter par là, considérablement, le produit des terres et du travail. Il faut cependant convenir que quoique le commerce et l'industrie du pays puissent être augmentés, ils ne peuvent être aussi parfaitement assurés lorsqu'ils sont ainsi portés sur les ailes dédaliennes du papier-monnaie, que quand ils voyagent sur le terrain solide de l'or et de l'argent » (1).
Malgré la violence de la métaphore, pour la qualifier comme le fait Adam Smith lui-même, la comparaison ne manque pas d'une certaine justesse ; sauf toutefois en ce qui concerne les prétendus dangers qui s'attacheraient à l'usage du papier de crédit, dangers qui, dans un système régulier, ne seraient pas tels ni à beaucoup près aussi grands que cette image les représente. Mais si la comparaison est à certains égards exacte, il est évident qu'Adam Smith n'en a pas tiré toutes les conséquences légitimes. Il est resté pour ainsi dire en chemin, et j'avoue qu'ici je ne reconnais pas la sagacité ordinaire de cet esprit si péné-
(1) Liv. Il, ch. 2.
trant, si vaste et presque toujours si sûr. J'accepte donc la comparaison, mais à condition de la poursuivre et de la compléter.
Supposons qu'en effet, en place des routes terrestres sur lesquelles toutes nos marchandises cheminent, nous puissions avoir tout d'un coup, suivant l'hypothèse hardie qu'on vient de voir, des routes tracées à travers les airs et qui rendraient le même service. Qu'en résulterait-il ? D'abord, comme le fait très-bien remarquer Adam Smith, toute l'étendue du terrain, assez considérable d'ailleurs, que nous sommes actuellement forcés de consacrer à ces routes terrestres, deviendrait aussitôt disponible, et nous pourrions la convertir ou en pâturages ou en champs de labour. De stérile qu'elle était, devenue féconde, cette portion de terrain viendrait en accroissement de notre capital productif : ce serait un bénéfice net pour le pays. Mais cet avantage serait-il par hasard le seul ? Evidemment non : il ne faut pas une pénétration bien grande pour reconnaître que nous en trouverions immédiatement un autre non moins digne de considération, et plus important peut-être, dans la facilité relative des transports, résultat naturel de la suppression des péages et de l'absence totale de frottement.
Je n'entends pas dire qu'en ceci la comparaison soit de tout point irréprochable; mais poursuivonsla toujours jusqu'au bout.
Sur nos routes terrestres, ce n'est pas seulement le terrain de la voie qui coûte, et qu'on peut consi-
dérer comme une valeur perdue pour le pays. Outre qu'il faut y ajouter les frais de construction, qui sont toujours plus ou moins considérables, il y a dans chaque transport de nouveaux frais à faire pour compenser l'effort nécessaire de la traction. Or l'effort de cette traction est plus ou moins intense selon qu'il y a plus ou moins de frottement. Et ce n'est pas là une circonstance indifférente ou secondaire, il s'en faut de beaucoup. Elle Test si peu, que tous les efforts tentés depuis plusieurs siècles pour perfectionner le système de la viabilité terrestre, ont eu bien moins pour objet d'économiser le terrain consacré à la construction des routes, que de diminuer l'effort de la traction par la diminution successive du frottement. Sur les routes en terre, mal entretenues ou irrégulièrement faites, le frottement est énorme, surtout en temps de pluie, et l'effort de traction très- violent ; sur les routes pavées, ou convenablement macadamisées, ce frottement est déjà moindre; il est moindre encore sur les chemins de fer et les canaux : mais, dans ce dernier cas même, il est encore sensible, tellement que, pour le vaincre, malgré les grands travaux déjà faits pour régulariser et aplanir la voie, il faut encore employer des appareils puissants. Eh bien ! dans une route aérienne, ce frottement, source de tant de frais, et dont on travaille si ardemment à neutraliser l'effet, deviendrait aussitôt nul ou presque nul.
Admettons donc un instant, par impossible, qu'on pût frayer aux marchandises des chemins à travers
116 LE CRÉDIT KT LES BANQJhS.
les airs; qu'arriverait- il? Sans doiUe on économiserait par ce moyen la portion de terrain actuellement consacrée aux routes terrestres; mais ce serait évidemment le moindre des avantages qu'on en retirerait. L'avantage le plus grand, le plus étendu, le plus précieux, le seul même qu'il y ait à considérer en cela, tant il domine les autres, c'est l'extrême facilité qui en résulterait pour les transports.
Le frottement étant supprimé, ou peu s'en faut, et l'effort de traction étant devenu tout à fait insignifiant, les frais de déplacement se réduiraient alors à peu de chose. Il y aurait donc, outre l'économie une fois faite sur l'emploi de la voie, une économie renouvelée sur chaque transport. Dès lors aussi les transports se multiplieraient , comme il arrive toujours quand les moyens de viabilité se perfectionnent, et il en résulterait non-seulement une meilleure distribution de tous les produits utiles, mais encore la mise en valeur d'un grand nombre de produits actuellement perdus. Par exemple, les bois qui pourrissent sur pied dans nos forêts de l'est, ou qui demeurent presque sans valeur, parce qu'on n'en trouve pas l'emploi sur les lieux et qu'il en coûte trop cher pour les transporter au loin, traverseraient les airs, pour se rendre dans nos villes maritimes, qui en ont tant besoin, ou dans les grands centres de population, où ils seraient si utilement employés pour le chauffage du pauvre. Les granits des environs de Boulogne, ou les pierres volcaniques de l'Auvergne, qui surabondent sur les lieux , iraient se distribuer à
profusion dans toutes nos villes, pour servir à la construction de nos demeures ou de nos monuments. En revanche, les immondices provenant de nos grandes villes, celles de la capitale surtout, qui en est si souvent embarrassée , au lieu de se perdre, comme il n'arrive que trop souvent, dans le voisinage de leurs portes, en infectant leurs alentours, iraient se répandre au loin sur les campagnes, qu'elles serviraient à féconder. Ainsi, on n'arriverait pas seulement à une économie une fois faite sur la construction des routes, mais encore à un meilleur emploi de toutes les ressources du pays. Et qui oserait dire que ces conquêtes successives ne seraient pas d'une portée plus haute que tamise en valeur de quelques terrains stériles? Ce dernier avantage est hmité ; l'autre est infini.
C'est cette circonstance si intéressante de la diminution ou de la suppression du frottement, circonstance dont on retrouve l'analogue dans le sujet qui nous occupe, qu'Adam Smith me paraît avoir entièrement oubliée dans son calcul.
Et pourtant, si l'on veut se faire une juste idée des bienfaisants effets du crédit, c'est de ce point de vue général qu'il faut l'envisager. Il faut le suivre aussi dans toutes ses conséquences, sans s'arrêter à un fait matériel, qui n'est que secondaire. Ce n'est pas qu'à tous égards la parité soit exacte ; non : mais si elle n'existe pas toujours dans les circonstances du fait, elle se retrouve au moins dans ses efTets.
C'est d'abord un effet constant du développement
du crédit, d'amener rabaissement progressif de l'intérêt des capitaux. Là où le crédit règne, l'intérêt est à 3, 4 , ou 0 pour 100 au plus. Ailleurs, il est à 8, 10 et 12. Encore, là où il ne s'élève qu'à ce dernier taux, on peut dire que le crédit est resserré, mais non pas nul. S'il était entièrement absent, de manière qu'on fût réduit au seul emploi du numéraire dans toutes les transactions , l'intérêt s'élèverait pour le moins à 20 ou 30 pour 100 et audessus. C'est ici une vérité de fait, dont il est facile de vérifier l'exactitude, rien que par la comparaison des lieux ou des temps. Or, qu'est-ce que cet abaissement de l'intérêt du capital , sinon l'équivalent d'une diminution de frottement dans la transmission des produits? Sauf les détails d'application, c'est exactement la même chose. L'industriel qui, pour arriver à la confection de certains produits, a besoin d'instruments et de matières, paye l'usage de ces matières et de ces instruments, comme celui qui effectue un transport paye l'usage de la voie et l'effort de traction nécessaire pour vaincre la résistance du frottement. Si l'intérêt baisse, il arrive à son résultat à moins de frais, comme fait l'autre quand les moyens de viabilité se perfectionnent. Alors aussi il lui devient possible non-seulement délivrer les produits à plus bas prix, mais encore, remarquez-le bien, d'entreprendre avec avantage certaines productions particulières qu'il n'aurait pu aborder auparavant. Ainsi, les perspectives de l'industrie s'étendent, en même temps que ses charges diminuent. C'est ton-
jours le cas d'une route nouvelle , plus économique et plus parfaite, qui produit ce double résultat, de diminuer les frais des transports actuels et d'augmenter la somme des transports réalisables, en arrachant un grand nombre de produits comme au néant.
Cependant l'abaissement de Tintérêt, bien que ce soit assurément l'un des effets les plus utiles de l'expansion du crédit, n'est pas encore ici, quoi qu'on en dise, le fait dominant. Ce qui fait surtout la magie du crédit, ce qui en constitue la puissance et la fécondité, c'est surtout la multiplication des capitaux actifs, multiplication dont l'abaissement de l'intérêt n'est que le symptôme et la conséquence.
D'où vient , en effet, que l'intérêt baisse dans un pays oia le crédit s'étend? Cela vient précisément de ce que les capitaux se multiplient, de ce qu'ils s'offrent en plus grande abondance à la demande des travailleurs. Il n'y a pas de ce phénomène d'autre explication possible. Or, c'est cette abondance des capitaux, qui, même abstraction faite de l'abaissement qu'elle amène dans le prix de location, est la merveille du crédit et le premier principe de ses bienfaits. C'est là ce qui anime la production, en l'entourant de tous les éléments qui la fécondent ; c'est ce qui arrache à leur inertie les valeurs mortes, ce qui met en œuvre les intelligences et les bras, autre valeur, la plus considérable et la plus précieuse de toutes, ce qui rend tous les travaux fruc^ tueux et faciles, ce qui permet enfin d'utiliser toutes
les ressources virtuelles et toutes les forces vives d'un pays.
Je sais bien qu'ici je m'expose à me faire taxer d'hérésie en osant avancer que le crédit multiplie les capitaux. On ne veut pas qu'il en soit ainsi, il n'y a pourtant rien de plus évident en fait, quoique la théorie ne l'explique pas toujours, et pour s'en convaincre, il suffit de comparer, par exemple, un temps de crise commerciale, comme celui que nous traversons en ce moment, avec une époque à peu près ordinaire, comme celle qui a précédé la dernière révolution. Il est difficile de nier que les capitaux ne soient plus rares aujourd'hui qu'ils ne l'étaient alors. Et cependant qu est-il arrivé de grave en ce qui louche à l'industrie ou au commerce ? Rien que l'éclipsé totale du crédit, dont la disparition a suffi pour paralyser la production et mettre un million d'ouvriers sur le pavé.
Le crédit ne peut rien créer, dit-on ; soit : mais une route ne peut rien créer non plus, et cependant on vient de voir qu'elle ne laisse pas de faire surgir des produits nouveaux, en donnant une valeur à ce qui n'en avait aucune. Elle fait sortir en quelque sorte du néant des objets qui se consumaient sur place, ou qui se perdaient faute d'emploi. D'autres fois, sans porter son action si loin, elle donne une valeur plus grande à ce qui n'en avait qu'une médiocre; et c'est encore produire. Sans rien créer, elle multiplie donc en réalité les produits, c'est-àdire les capitaux ; car la plupart des objets qu'elle
met ainsi en valeur peuvent encore être employés à des travaux reproductifs. Eh bien ! les effets du crédit sont à peu de chose près pareils. Il ne crée rien ; mais il met en activité les capitaux qui chôment. S'il ne les tire pas, comme le fait une route, des lieux trop éloignés où ils se perdent, il les tire au moins des magasins ou des greniers où ils languissent. 11 les arrache à leur inertie, à leur sommeil, en les rappelant sans cesse vers des emplois féconds. N'est-ce pas aussi produire ? Osera-t-on dire par hasard que ce n'est pas multiplier les capitaux que d'en multiplier l'emploi ?
Au reste, comme ceci touche au fondement même de mon sujet, je vais tâcher de montrer comment, en un autre sens, il est presque littéralement vrai de dire, que le crédit multiplie les capitaux.
§ II. — Multiplication des capitaux.
11 n'y a pas d'économiste digne de ce nom qui ne reconnaisse l'influence salutaire que l'abondance des capitaux exerce sur le sort des hommes, et particulièrement sur le sort de la classe nombreuse des ouvriers. Mais en même temps un grand nom.bre d'entre eux pensent que l'abondance des capitaux est un résultat éloigné, qui ne peut être obtenu qu'à la longue, par l'action lente de l'épargne et de l'accumulation. On a vu plus haut une trace de cette pensée dans les paroles de J. B. Say. Tout récemment encore, cette thèse a été dévelop-
pée, avec beaucoup de talent d'ailleurs, par un économiste distingué, M. Michel Chevalier, dans un écrit qui a particulièrement pour objet l'amélioration du sort des travailleurs. D'où il suivrait que, par exemple, nous Français, qui sommes encore, en ce qui concerne l'abondance du capital, si loin des Anglais et des Américains, nous ne pourrions aspirer à les atteindre qu'au moyen d'une lente succession de bénéfices accumulés et après un laps de temps indéfini.
Qu'est-ce pourtant que le capital ? Sauf les maisons, les usines, les routes et les canaux, il consiste en général en matériaux et en outils. Or, est-il si difficile, je le demande, à un pays déjà convenablement pourvu du nécessaire, de se procurer en peu de temps, soit en les fabriquant lui-même, soit en les tirant du dehors, tous les matériaux et tous les outils dont il peut avoir besoin dans ses travaux? Ne peut-il les obtenir que de l'épargne? Est-il nécessaire qu'il les attende du lent effort du temps ?
Je suis loin de nier l'utilité, la nécessité même de l'accumulation et de l'épargne. Mais, en vérité, l'on s'abuse quand on ne veut rien attendre que de l'exercice de ces vertus économiques, et l'on méconnaît ainsi la puissance supérieure d'un autre agent, dont les services, tout aussi sûrs, sont plus immédiats et plus soudains. C'est ce qu'il est facile, je crois, de faire ressortir par des exemples.
Voyez ce qui manque à nos campagnes. Le capital sans doute; mais lequel? Des instruments aratoi-
res plus puissants que ceux dont elles se servent, des véhicules meilleurs, des engrais plus abondants, des attelages mieux portants et plus forts, quelquefois un peu de bétail dans les étables, d'autres fois aussi de meilleures semences qui permettent d'espérer de plus abondantes moissons. Je laisse à part les fermes et les granges, qui sont pourtant aussi une partie importante du capital, mais dont on peut faire abstraction en ce moment, pour m'en tenir aux matériaux et aux outils. Or, tous ces matériaux, tous ces outils, est-il donc si difficile de les trouver en France? ou, s'ils ne s'y trouvent pas en quantité suffisante, est-il si difficile de les y faire produire du jour au lendemain? Vous manquez de chariots ou d'instruments de labour : mais les charrons et les forgerons du voisinage sontils incapables d'en faire? Ou sont-ils par hasard tellement pressés d'ouvrage qu'ils ne puissent suffire à toutes les demandes qu'on leur adresse? C'est, hélas! tout le contraire. Pendant que les outils manquent dans les campagnes, ceux qui les fabriquent manquent d'ouvrage et chôment : que les demandes leur viennent, ils auront bientôt fait de les remphr. Un peu de bois, un peu de fer, et beaucoup de maind'œuvre ; voilà ce qu'il faut, et rien de tout cela ne fait encore défaut dans le pays. La main-d'œuvre surtout, point capital en cette affaire, n'abonde que trop en ce moment.
Il n'en serait pas autrement pour le bétail, non plus que pour les engrais et les semences, quoique
Tengrais puisse manquer parfois d'une manière absolue dans certains cantons.
En général, tout cela n'est pas difficile à trouver ou à faire naître, car la production est singulièrement élastique quand elle est sollicitée par la demande. Deux ou trois années au plus suffiraient, je n'en doute pas, pour satisfaire en ce genre à tous les besoins de nos campagnes, surtout si on leur pernietlait de recourir au besoin à l'étranger.
Ce n'est donc pas, à proprement parler, le capital agricole qui manque, ou du moins ce capital agricole, il ne faudrait pas un temps si long pour le créer. Ce qui manque réellement , c'est chez le cultivateur la faculté de le payer. Il a besoin de ce capital; tous ces outils, tout ce bétail, toutes ces semences lai seraient singulièrement utiles pour sa culture, et il en tirerait un admirable parti dans l'avenir : mais les moyens actuels de se les procurer lui font faute, et il se voit contraint de renoncer aux avantages qu'il en pourrait tirer. Eh bien ! cette faculté de payer, qu'il n'a pas, supposons que le crédit la lui donne: tout aussitôt il distribue ses commandes: alors aussi le charron, le forgeron , l'éleveur de bétail, le fabricant d'engrais, se mettent à l'œuvre, et en peu de temps le capital agricole abonde dans le pays.
J'entends qu'on me dit : Il faudra bien payer un jour; carie crédit ne dispense pas du payement, il ne fait que l'ajourner. Sans doute : mais le cultivateur n'a-t-il pas aussi, dans ses greniers, dans ses
granges, dans ses étables on sur les champs, des produits dont le travailleur des villes pourra s'accommoder? H ne lui manque que les occasions de les vendre, ou le temps nécessaire pour les réaliser. Ce temps, le crédit le lui donne. Ces occasions, le crédit les fait naître ou les multiplie , puisqu'en activant la production dans les villes, il y active aussi la consommation. Si l'on suppose, d'ailleurs, que les matériaux et les outils réclamés par le cultivateur lui seraient réellement utiles, c'est qu'apparemment ils lui permettraient d'améliorer sa culture et d'augmenter sa production. Par l'usage même qu'il en ferait, il serait donc mieux en état de payer qu'il ne l'était auparavant.
Tout ce que je viens dedireà propos de la culture, s'applique avec la même force h l'industrie manufacturière. Il n'est pas plus difficile de pourvoir d'instruments et d'outils les ateliers des artisans, ouïes usines des fabricants, que les fermes des cultivateurs. Que ces artisans ou fabricants puissent seulement commander et payer les instruments qui leur manquent, et ils trouveront cent mécaniciens pour un tout prêts à les servir; dussent ces derniers, pour répondre à ce surcroît de demandes, agrandir leurs ateliers, perfectionner leurs outils , augmenter le nombre de leurs ouvriers et la puissance de leurs moteurs. Pour l'industrie manufacturière comme pour l'industrie agricole, le difficile n'est donc pas de créer le capital qui manque, c'est de le commander.
Veut-on savoir pourquoi le capital abonde aux
if.
E(ats-Unis, pays si neuf, qui n'a pas, comme la France, quatorze siècles d'épargnes derrière lui? C'est que, grâce au crédit, la facultéde commander ce capital y appartient à tous, à tous ceux du moins qui peuvent l'employer utilement.
Cette faculté y est exercée, du reste, dans les campagnes comme dans les villes, ainsi que l'atteste dans ses Mémoires l'ancien président Jefferson , grand adversaire des banques, et qui ne s'aperçoit pas que les faits mêmes qu'il produit témoignent pour elles et contre lui (1). C'est, dit-il, un wsage dans son pays (le mot usage est bon), que les cultivateurs qui ont besoin d'instruments ou de semences pour la culture, s'adressent à quelques négociants des villes, qui les leur livrent à crédit, en remettant le terme du payement jusqu'après la récolte prochaine. Le même fait est rapporté, du reste, avec une meilleure
(1) Jefferson, qui explique l'action des banques de la même manière qu'Adam Smith, dont il rappelle même les paroles, assure que ces banques ne sont favorables qu'aux négociants des villes, auxquelles elles accordent des facilités abusives, sans être utiles en rien aux habitants des campagnes, qui ne leur présentent guère de billets à escompter. 11 oublie que, sans les facilités que les négociants des villes trouvent dans les banques, lisseraient incapables de faire aux gens des campagnes ces avances dont il parle lui-même plus loin. Au reste, ce système d'avances, il l'appelle tout simplement un usage, comme si un pareil usage s'établissait jamais sans raison, et il n'a pas l'air d'en comprendre la portée. Ce n'est rien moins pourtant que la source première de la prospérité des États-Unis ; c'est le levier puissant à l'aide duquel le peuple américain a remué et fécondé le désert. Oh ! si un pareil usage pouvait s'établir en France, que l'aspect de nos campagnes chaneerait bientôt!
intelligence de sa portée, dans un ouvrage plus récent que j'ai déjà cité (1). Voilà pourquoi le capital abonde partout dans les vastes plaines de l'Amérique du Nord, même chez ces cultivateurs improvisés qui s'avancent en pionniers dans le désert, tandis qu'il est si chétif et si rare dans les campagnes de France, là même où il semble qu'il ait dû s'accumuler davantage avec le temps. De là vient aussi que la création en est incessante, que les vides qui s'y font se remplissent sans peine, et que la masse s'en accroît rapidement.
Il est donc vrai que le crédit, devançant de beaucoup en cela l'effet si lent de l'accumulation et de l'épargne, multiplie presque instantanément les capitaux. Et comment? par cela seul qu'il augmente pour chacun le pouvoir d'acheter. Au lieu de réserver ce pouvoir à ceux qui ont actuellement la faculté de payer en deniers comptants , il le donne à tous ceux, et le nombre en est grand, qui offrent dans leur position et leur moralité la garantie d'un payement futur. En d'autres termes, il le donne à quiconque est capable d'utiliser les produits par le travail. Parla, il augmente d'abord le nombre des consommateurs, et particulièrement de cette classe de consommateurs qui n'achètent les produits que pour les employer à la reproduction. De plus, il étend pour chacun la sphère de cette consommation reproductive. C'est ainsi qu'il augmente doublement la de-
(1) The crédit System, ])y H. C. Carey. — Philatlelphia, 1838.
mande effective du capital et qu'il en stimule de toutes les manières la production.
Il y a un proverbe commercial qui dit: Le difficile n'est pas de produire , c'est de vendre. Sans prendre cette assertion trop à la lettre, il est impossible de n'en pas reconnaître la vérité relative. Assurément, si la difficulté de vendre n'arrêtait pas les producteurs, ils seraient en mesure de porter l'émission de leurs produits, bien au delà de ses limites actuelles. On vient d'en voir quelques exemples : mille autres viendraient au besoin les appuyer. Combien avons-nous en France d'industriels qui produisent tout ce qu'ils peuvent? Pas un sur dix. Sans compter que le petit nombre même de ceux qui produisent à peu près tout ce que l'importance de leurs établissements comporte, seraient encore fort aises de les étendre si la demande répondait à leurs désirs. Pour tous, la grande question, c'est moins de produire que d'écouler leurs produits. De là tant de soucis, tant de soins, tant de démarches pour trouver des acheteurs.
Non, dit J. B. Say, le difficile n'est pas de vendre, c'est de produire, car les produits s'achètent avec les produits, et si la difficulté de vendre se fait sentir d'un côté, c'est que la production a manqué de l'autre. Ai-je besoin d'insister pour faire comprendre que J. B. Say oublie ici toute une face du problème qu'il envisage? Sans doute les produits s'échangent contre les produits ; mais à quelle condition, lorsque le crédit n'intervient pas entre les contractants? A la con-
dition de l'emploi d'un intermédiaire coûteux, et qu'on n'a pas même toujours à volonté : à la condition par conséquent d'un frottement énorme, qui suffit bien souvent pour empêcher l'échange, et qui, dans tous les cas, en embarrasse le jeu.
La difficulté de vendre est parmi nous, qu'on l'interprète comme on voudra, un fait constant. Ce qui n'est pas moins constant, c'est que la production, arrêtée précisément par cet embarras de la vente, ne va jamais à beaucoup près jusqu'aux dernières limites du possible. Voilà pourquoi le capital se forme lentement ; non pas à cause de la difficulté de le produire, mais à cause de la difficulté de le placer. C'est là le mal secret qui nous mine et contre lequel l'épargne même n'est qu'un impuissant remède. Accumulez tant que vous voudrez, ce mal subsistera toujours ; il n'y a que le crédit qui puisse nous en guérir.
Dans les exemples que j'ai précédemment cités, peut-on dire maintenant que le crédit multiplie les capitaux ? Pourquoi pas, puisqu'aussi bien ces capitaux ne se produiraient pas sans son concours? Je veux bien qu'il ne fasse en cela que provoquer la mise en valeur de matières existantes, et que les véritables producteurs soient toujours les artisans et les ouvriers qui mettent ces matières en œuvre. Mais on conviendra du moins que le crédit est le mobile ou l'âme de cette production nouvelle, qu'il a fait naître et qu'il anime seul de son souffle tout-puissant.
D'un autre côté, peut-on dire que le crédit par
lui-même est productif? Il l'est peut-être autant que le commerce, qui lui non plus ne crée ni ne façonne les produits, bien qu'il y ajoute une valeur par le transport. C'est un mot bien vague et bien élastique que le mot produire, et bien subtile est la limite où son application s'arrête. Déjà l'on est convenu, et avec raison, que le commerce est productif. Et en effet, quelle différence générique y a-t-il entre le fait de l'homme qui extrait la houille de la mine pour la mettre au jour, et celui de l'homme qui la transporte ou qui la distribue au loin? Ni l'un ni l'autre n'a créé ou façonné la houille; l'un et l'autre ont contribué également à la rapprocher du consommateur, quoique par des moyens divers. Si le premier est un producteur , le second doit l'être ; si l'on refuse ce titre à celui-ci, on doit aussi le refuser à celui-là, et voilà un produit sans producteur. Le fait est qu'ils ont concouru tous les deux à donner à la houille son utilité propre, en la mettant aux mains des consommateurs, et qu'il y a par conséquent un travail également productif des deux côtés. Or, je demande si Ton ne pourrait pas dire également , par induction, que le crédit est productif, lorsqu' évidemment c'est par son influence qie tant de matières brutes, précédemment perdues ou stériles, sont sorties de leur inertie, comme la houille de la mine, pour se convertir en produits façonnés ou en capitaux actifs?
Je n'insiste pourtant pas sur les mots, pourvu qu'on m'accorde les effets. Que le crédit soit ou non
productif, qu'il multiplie ou non les capitaux, toujours est-il qu'à son défaut la production languit et la multiplication des capitaux s'arrête. C'est assez pour que l'on comprenne l'immense utilité, pour mieux dire, l'absolue nécessité de son concours.
Si l'on veut se représenter, par un exemple frappant, toute la différence qu'il y a entre un état de choses où le crédit règne, et un autre d'où ce crédit est absent, on n'a qu'à se transporter par la pensée à un de ces moments, comme tout le monde en a pu voir, où tout à coup la confiance se retire, où le commerce s'embarrasse, et qu'on appelle des crises commerciales. Ces crises sont souvent produites, chacun le sait, par des événements subits, inattendus, n'ayant d'ailleurs aucun rapport direct avec le commerce. Qu'arrive-t-il cependant? Du jour au lendemain les transactions sont suspendues , la circulation des produits est arrêtée; plus de vente ; les magasins s'encombrent, et bientôt la production elle-même se ralentit. D'où vient alors une décomposition si étrange et si prompte? Pourquoi, par exemple, cet extraordinaire et si rapide décroissement de la vente, quand il semble qu'en si peu de temps les besoins n'aient pas changé? On dira peutêtre : Si la vente est arrêtée d'un côté, c'est que la production a manqué de l'autre. Mais la veille encore la production était dans toute sa force, elle n'avait manqué nulle part, et aujourd'hui la vente est arrêtée partout. 11 est évident que tout ce désordre n'a pas alors d'autre cause que l'affaiblissement
de la confiance et la disparition du crédit. Par le \idequele crédit laisse en se retirant, qu'onjugedela place qu'il occupait, qu'on se fasse une idée du rôle immense qui lui était réservé dans Fœuvre générale de la création et de la circulation des produits. Ainsi, pour revenir à notre point de départ, l'effet actuel de l'introduction du crédit dans les relations commerciales est d'augmenter, sinon la somme des valeurs qu'un pays possède, au moins celle des valeurs actives. Voilà Feffet immédiat. Il est déjà grand, on l'a vu ; mais l'effet prochain ou subséquent sera plus grand encore, car, de cela même que tant de valeurs oisives ont été rendues au travail, que la puissance productive s'est accrue, ainsi que la facilité de vendre ses produits, chaque industriel aura donné à sa production un plus large essor. On aura vu en même temps de nouveaux producteurs s'établir en plus grand nombre à côté des anciens, encouragés tout à la fois par la facilité de se procurer des instruments, et par le surcroît général de la demande. 11 se trouvera donc le lendemain, dans les magasins, dans les ateliers, plus de produits qu'il n'en existait la veille : et la même cause agissant toujours, ces produits s'écouleront encore avec une rapidité croissante, pour aller concourir à en former d'autres à leur tour. L'effet se multipliera de proche en proche, et s'accroîtra pour ainsi dire suivant une progression géométrique. A ce compte, on ne sait vraiment pas où s'arrêterait le progrès incessant de la richesse d'un peuple favorisé par le crédit, si des
causes d'un autre ordre ne troublaient quelquefois cette marche ascendante, si le crédit lui-même n'était sujet à des retours soudains, à des crises funestes, qui viennent de temps à autre détruire une partie de ses bienfaits.
g m. — Épargne et accumulation. — Aménagement et