‹ Le crédit et les banquesChapitre 57 sur 58 · RESULTAT FINAL. — CONCLUSION · texte numérisé non relu

RESULTAT FINAL. — CONCLUSION

Une banque, pour me servir de l’expression de Ricardo, a rempli le programme de ses fonctions utiles, lorsqu’elle a recueilli, pour les faire fructifier, tous les capitaux dormants; lorsqu’elle a, par ses émissions de billets, ses virements et ses escomptes, rendu disponible pour la production cette partie du fonds social qui circulait à l’état de numéraire ; enfin, lorsqu’elle a facilité le transport des valeurs de place en place et réduit les frais de ce transport à presque rien.

On se ferait pourtant une idée fort imparfaite de la nature et de la portée des services rendus par ces institutions, si on les mesurait rigoureusement sur ces données. Ils seraient déjà grands sans doute ; mais l’action salutaire que les banques exercent s’étepd bien au delà. Sans parler des sentiments de moralité commerciale qu’elles propagent dans un pays, elles font entreprendre en réalité bien plus d’affaires qu’il ne s’en consomme dans leurs bureaux. I,e chiffre de leurs escomptes ou de leurs prêts ne représente qu’une partie des opérations qu’elles

favorisent: il faudrait y ajouter la somme des avances que les industriels ou commerçants se font les uns aux autres en marchandises, et qu’ils ne feraient pas s’ils n’y étaient encouragés par la présence des banques et par la facilité du crédit.

Je l’ai dit dans la première partie de ce travail, et je ne puis que le répéter en terminant. Le commerce trouve en lui-mémc la principale source des crédits dont il use. Les prêts faits par les capitalistes, si abondants qu’ils puissent être quand on a soin de recueillir toutes les sommes éparses, sont loin d’égaler les avances qui peuvent se faire d’industriel à industriel, de commerçant à commerçant.

Mais pour que ces avances s’effectuent sans encombre, il faut qu’elles se résolvent toujours en obligations écrites, et que ces obligations puissent se négocier ou se faire escompter à volonté. Autrement, le négociant disposé à vendre des marchandises à crédit s’arrêterait devant la crainte de se mettre à découvert et d’épuiser son fonds. C’est cette facilité de la négociation ou de l’escompte que les banques procurent, et c’est par là surtout qu’elles sont utiles. Quand elles sont, en grand nombre, et qu’elles acceptent sans peine tous les effets qu’on leur présente, le commerçant ne craint plus de livrer ses marchandises à crédit, sûr qu’il est de réaliser quand il voudra les obligations qu’on lui aura souscrites. Il n’use pourtant pas toujours de cette facilité qu’on lui donne, loin de là. Souvent il garde les obligations en portefeuille, au moins un certain temps; quelquefois aussi il les passe à un autre commerçant dont il reçoit à son tour des marchan-

dise» à crédit, et c’est ainsi que les effets de commerce occupent encore une grande place dans la circulation, même à côté des billets de banque ; mais au moins il a la certitude de pouvoir faire escompter ces obligations si le besoin se fait sentir, et c’est cette certitude acquise qui le détermine à les recevoir de tout homme solvable sans aucune difficulté. Il se passe alors , relativement aux effets de commerce, quelque chose de semblable à ce que nous avons remarqué par rapport aux billets de banque : la certitude qu’on a de les faire escompter quand on le veut, fait qu’on ne s’empresse pas de les présenter à l’cseompte, et qu’on les accepte partout comme de l’argent comptant. Voilà comment l'influence des banques s’étend bien au delà des affaires qui viennent ressortir à leurs bureaux. Voilà comment, là où ces belles institutions fonctionnent en liberté, le crédit est toujours large, le travail facile, la production abondante, et le bien-être matériel do l’homme porté à un point qui est encore malheureusement inconnu pour nous.

On peut établir, je crois, en règle générale, que la prospérité commerciale d’une nation est en raison de l’étendue de son crédit, de même que l’étendue du crédit est en raison de l’influence que les banques exercent et de la liberté dont ces institutions jouissent. De là vient que la condition sociale est en général meilleure en Angleterre qu’en France, malgré l’injustice de quelques lois qui détournent une partie de la production au profit de certaines classes privilégiées ; qu’elle est meilleure aux États-Unis qu’en Angleterre, et meilleure encore dans

la Nouvelle-Angleterre que dans le reste de l’Union américaine. Ces différences peuvent se traduire en chiffres. On a calculé que la production brute annuelle de la France, en la supposant répartie d’une manière égale entre tous les individus, donnerait pour la part de chacun, et par journée de travail, environ 75 centimes. En Angleterre, une répartition pareille donnerait 1 fr. 45 cent., aux Etats-Unis, pour l’ensemble’ de l’Union, 1 fr. 70 cent., et dans la partie la plus favorisée du pays, dans la Nouvelle-Angleterre, 1 fr. 87 cent. Qu’on juge par ces seuls rapprochements de l’influence relative des institutions de crédit.

On prétend, je le sais, attribuer à d’autres causes la prospérité exceptionnelle de l’Union américaine. On parle sans cesse de l’abondance et de la fertilité de ses terres, et c’est sur cet avantage particulier qu’on se rejette pour expliquer son existence phénoménale. Comme si le peuple des États-Unis était le seul au monde qui eût en abondance des terres fertiles à exploiter. Si telle est la cause de sa prospérité, comment se fait-il donc que la partie la plus florissante de l’Union, celle qui jouit de la plus grande somme de bien-être matériel, soit précisément celle qui, par la densité de sa population et la médiocrité relative de ses terres, se rapproche le plus des conditions de notre Europe? 11 me semble que ce seul fait en dit assez. Non, non; la cause de l’étonnante prospérité du peuple des États-Unis n’est pas dans les avantages physiques dont il jouit ; elle est tout entière dans la supériorité de ses institutions. Je ne veux pas dire que les banques en soient le- seul mobile; mais je

crois fermement qu’ elles peuvent en réclamer la plus grande part.

En présence de ce développement régulier, normal, des institutions de crédit, que deviennent tous les projets excentriques, tous les plans fabuleux dont nous avons été inondés depuis plusieurs mois? Ne cherchez plus si loin la solution du problème qui vous occupe; la voilà toute trouvée : elle est tout entière dans la liberté des banques. Et ce n’est plus ici l’imagination qui parle; c’est l’expérience, d’accord, comme toujours, avec la raison et avec le droit.

La France veut-elle enfin améliorer sa condition ; voilà la route qu’elle doit suivre, route facile autant que sûre. C’est par la liberté des banques qu’elle pourra re-‘ médier aux maux présents, en s’assurant un sort prospère dans l’avenir. Qu’elle se hâte donc de proclamer ce principe sauveur. Quelques autres mesures, il est vrai, seraient encore nécessaires. Il faudrait, par exemple, affranchir l’association commerciale des entraves que le régime actuel lui impose; car il ne servirait de rien d’avoir permis aux compagnies d’exercer le commerce de banque, si la formation régulière des compagnies demeurait à peu près impossible, comme elle l’est dans l’état présent de la législation. Peut-être aussi, pour accélérer le retour du crédit, serait-il nécessaire d’abroger la loi qui fixe le taux de l’intérêt, loi fâcheuse dans tous les temps, et qui devient en ce moment funeste; mais ces dernières mesures sont comme les corollaires de l’autre. Que les Français puissent, usant d’un droit fort naturel d’ailleurs, exercer comme ils l’entendent, soit

isolément, soit en compagnies, le commerce de banque, de change et d’argent : voilà le principe dans toutes sa latitude, tel qu’il doit être compris et proclamé. A cette condition, mais à cette condition seulement, le commerce et l’industrie répareront leurs ruines, et se relèveront plus forts, plus vivaces, qu’ils ne l’ont été dans aucun temps.

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