A JEANNE
LE
Plus j'étudie l'histoire du passé et plus j'observe l'histoire de mon temps, plus je suis convaincu que l'homme ne se décide, ne se résigne au vrai, au simple et au net, qu'après avoir épuisé toutes les formes possibles du faux, du composé et du confus; plus je crois qu'il est dans sa destinée de ne trouver le passage qu'il cherche que dans le dernier des volumes qui lui tombera sous la main, et à la dernière page qu'il feuillettera.
Aussi je me réjouis quand je vois, en politique, en religion, en philosophie, poindre une sottise ou une bêtise nouvelle : « En voilà encore une d'épuisée et de dépensée, nous arriverons au bout ! »
Mais ce qui m'afflige et me décourage, c'est quand je vois l'humanité ou du moins la société tourner obstinément en rond, et refaire les mêmes sottises avec le même enthousiasme, et ne pas diminuer d'une seule le nombre des erreurs et des imbécillités qu'elle collectionne.
Je vois avec terreur que, quand une bêtise, amenée par la mode, se défraîchit, se fane, en un mot n'est plus à la mode, au lieu de la jeter à la borne comme il convient, la société la plie proprement et la serre soigneusement dans une sorte de musée où elle la laissera reposer jusqu'à ce qu'elle la reprenne à son tour, rafraîchie, rajeunie comme les vieilles plumes et les vieux habits qu'on laisse reposer.
0 Dieu tout-puissant et tout bon, je t'adore dans la contemplation de tes œuvres.
Chaque matin, je regarde avec attendrissement le soleil qui se lève, et, chaque seir, le soleil qui se couche avec ses suaves et splendides harmonies de couleurs.
Je t'adore dans l'examen du moindre brin d'herbe, dans le parfum de l'aubépine des haies et du liseron des chemins.
Je t'adore dans ta bonté qui produit et conserve tout par l'amour ; dans la magnificence de tes créations et dans le don que tu as fait à tes créatures dé sentir cette magnificence, de la comprendre et d'en jouir.
0 mon Dieu ! je ne hais ni ne méprise ceux qui t'adorent autrement que moi.
Je plains ceux qui ne t'adorent pas, comme je plains les sourds et les aveugles.
Je ne jeûne pas, je ne fais pas maigre le vendredi ; mais jamais je n'ai manqué une occasion d'empêcher un autre homme déjeuner malgré lui.
Je n'ai jamais envié ceux qui sont plus riches et plus puissants que moi, et je me contente de la part que le hasard ou ta volonté m'a faite dans la vie.
Je ne me permets de te donner ni une forme ni une étendue.
Je ne crois pas, mon Dieu, que tu passes ton éternité à écouter aux portes ce que les hommes diseut et pensent de toi.
Je crois que toutes les religions qui prescrivent et surtout qui persuadent d'aimer, d'être bon,
juste et secourable, trouvent également grâce à tes jeux.
Mais, si je me trompe, ô mon Dieu, si dans les rits anciens ou modernes il est quelque façon d'adorer ta puissance qui te soit plus agréable, daigne me manifester ta volonté d'une manière claire et formelle ; car tu es juste, mon Dieu, et tu ne peux tendre un piège à tes créatures, et cette volonté, ne me la fais pas traduire par des prélats dodus, oisifs et vaniteux.
Parle toi-même, ô mon Dieu , et tu me verras humblement soumis et profondément reconnaissant.
Au moment de parler des religions et, entre autres, du christianisme et de Jésus-Christ, je crois devoir faire une profession de foi nette, franche, catégorique, sur les miracles.
Je crois avec une admiration profonde et religieuse à la grande œuvre du créateur souverain ; je crois aux splendeurs éternelles, aux magnificences infinies, aux merveilles sublimes de son œuvre.
Mais je ne crois absolument pas à un seul de ce qu'on appelle les miracles, parce qu'une partie de la grandeur admirable de l'œuvre de Dieu est que tout y est prévu, préparé, soumis à des lois immuables ; que toute dérogation à ces lois diminuerait l'œuvre du Créateur.
Parce que tous les peuples, toutes les religions, ont fait, cru, raconté de ces miracles, qui tous ont la même authenticité, c'est-à-dire la croyance ou la crédulité des contemporains, pendant un certain temps.
Parce que les Pères de l'Église catholique n'ont pas rejeté la réalité des miracles des dieux du pa- .ganisme, il se sont contentés de les attribuer au
démon; et cela, parce que, pour les rejeter, il aurait fallu les nier; pour les nier, il aurait fallu dévoiler certains escamotages, et qu'en dévoilant ces escamotages, on pouvait faire ouvrir des yeux qu'on ne veut pas qui soient ouverts.
Parce qu'il n'y a pas un de nos mouvements, pas un de nos cheveux qui ne soit une merveille cent milliards de fois plus grande, une preuve cent milliards de fois plus convaincante de l'existence et de la toute-puissance de Dieu, que tous ces miracles que je demande, ou que je prends la permission de trouver ridicules, si je les croyais vrais.
Parce que, si Dieu, faisant un erratum ou un complément à son œuvre, eût cru devoir exécuter un miracle, il l'eût fait tellement évident, tellement incontestable, tellement éclatant, qu'on se couvrirait de ridicule en émettant à ce sujet le doute même le plus léger; parce que ce miracle n'eût pas été fait devant un petit nombre de gens
plus ou moins intéressés dans un petit coin de terre. On n'a jamais douté ni du soleil, ni des étoiles, ni de la mer, ni de la foudre, ni du vent, ni de la pluie.
Qui empêche Dieu d'accrocher son miracle aussi haut et de le rendre aussi splendide et éclatant que le soleil?
Jésus change l'eau en vin aux noces de Cana.
Mais on lit dans Aristote et dans Pausanias que, dans une fêle de Bacchus appelée Thyay on mettait les scellés sur des cruches vides, qui se trouvaient pleines de vin lorsqu'on levait les scellés.
Jésus nourrit au désert cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons.
Lorsque Jupiter visita Fhilémon et Baucis, les deux vieillards lui firent de leur mieux les honneurs de leur pauvreté; mais les coupes à peine vidées se remplissaient d'elles-mêmes, et plus on tirait du vin de la cruche, plus elle en était pleine.
>." Quota» havstum cratera repferi
Sponte sua, per seque vident succrescere vina.
Jéhovah, pour venir en aide à son peuple, € jette, du haut des cieux,.de grosses pierres sur les Amorrhéens, et il en mourut plus de la grêle des pierres que de l'épée des Hébreux ». (Josué, x, 11.)
Les mahométans disent que, pour préserver la Mecque du pillage, Dieu envoya, contre les Éthiopiens, de grandes années d'oiseaux qui portaient chacun trois pierres, — une dans le bec et une
dans chaque serre, — et que sur chacune de ces pierres était écrit le nom de celui qui devait en avoir la tête cassée.
Élie monte au ciel sur un char de feu ; mais le magicien Simon s'éleva dans les airs en présence de saint Pierre.
Mahomet monte au ciel sur la jument Borak ; Romulus est enlevé au ciel pendant un orage; le sénateur Proculus le voit s'élever ; de même que
Numérius Atlicus voit l'âme d'Auguste sortir de son bûcher, emportée par un aigle; le sénateur Livius Géminus jure qu'il a vu de ses yeux Drusille, sœur de Caligula, monter également au ciel. Jésus et saint Pierre marchent sur l'eau ; mais Abaris, prêtre d'Apollon, possédait une flèche sur laquelle il traversait les plus'larges rivières ; quant au pouvoir de calmer les eaux, on sait comment Neptune gourmande Éole, qui s'est permis de déchaîner les vents :
Sed motos prcestat componere fluctua.
Les prêtres lapons vendent des vents aux navigateurs.
Les habitants d'Ekron, chez lesquels les Philistins déposent l'arche d'alliance enlevée aux Juifs, sont tués ou accablés de maux... qu'il est convenable d'exprimer en latin : ferebantur in sécrétion parte natinm.
Le temple de Delphes est menacé de pillage par les Gaulois, mais Apollon fait dire aux Grecs, par la prêtresse, qu'il se chargeait de les arrêter avec les vierges blanches.
tact fAEXucrtt nura xxi Xcuxst; xat; x:pata.
En effet, il lomba une neige si épaisse pendant la nuit, que les Gaulois, engourdis par le froid, se laissèrent tuer sans pouvoir se défendre. (Pausanias.)
Les Amazones ayant voulu piller je ne sais plus quelle divinité, leurs chevaux les renversèrent et les dévorèrent.
Un envoyé des Latins, qui avait parlé avec mépris de Jupiter Capitolinus, n'eut pas achevé sa phrase qu'il tomba mort. (Tite-Live.)
Les soldats d'Alexandre qui, à la prise de Milet, entrèrent dans le temple de Cérès pour le piller,
furent aveuglés par une flamme qui les mit en fuite- (Valère Maxime.)
Voulez-vous parler de guérisons miraculeuses et de résurrections faites par les prophètes et par Jésus-Christ? Pyrrhus guérissait les maux de rate en sacrifiant un coq blanc et en pressant de son pied droit ce viscère, le malade couché sur le dos. (Plutarque.)
Yespasien, étant à Alexandrie, guérit un aveugle en lui mettant de la salive sur les yeux, et rendit la vigueur à la main d'un paralytique.
« Des gens qui ont vu ces prodiges, dit Tacite, les racontent aujourd'hui qu'un mensonge ne pourrait rien leur rapporter * . »
Adrien rendit la vue à une femme aveugle ; il la rendit également à un homme qui en même temps lui enleva à lui une fièvre opiniâtre.
1. Qui interfuere hune quoque memorant, postquam nulfam raendacio prœmium. (Tacite.)
La huitième année du règne de Numa, un bouclier tombe du ciel et fait cesser la peste. Apollonius de Tyane ressuscite une jeune fille.
Saint Justin essaye d'expliquer le miracle, mais • ne le nie pas. (Fleury, Hist. ecclés.)
Esculape a ressuscité Hippolyte, fils de Thésée, >. *
et Capanéë, tué à l'assaut de Thèbes.
Élien affirme qu'il recolla la tête coupée à une femme, et lui rendit la vie.
Saint Clément d'Alexandrie a écrit que Er, fils de Zoroastre, était ressuscite douze jours après que son corps avait été porté au bûcher.
Saint Clément et Hégésippe font mention de plusieurs résurrections opérées par le magicien Simon.
Plutarque a écrit ceci : « Énarque, étant mort, ressuscita peu après ; il raconta que les démons qui emportaient son âme reçurent une réprimande fort sèche de leur commandant ; il y avait
erreur, on remit l'âme dans son corps, et on alla chercher celle de Nicandos. »
Dans le temple d'Esculape et dans celui de Sérapis, on lisait des inscriptions remerciant de guérisons obtenues.
Tertullien reconnaît qu'Esculape a rendu la santé à trois personnes qu'il nomme ; mais il ajoute qu'Esculape n'est qu'un démon et qu'il le lui fera avouer.
Élie bâtit un autel pour se moquer des prêtres de Baal (Rois, livre xvm, 27) : « Le feu du ciel tomba sur l'autel et consuma le bois et l'holocauste. T>
Pausanias parle d'un temple de Lydie, près de la ville d'Hiérocésarée, dans lequel le feu des sacrifices s'allumait de lui-même à certaines paroles du prêtre. Pausanias assure qu'il en a été témoin.
Et Tacite (HisL, livre II, chap. m) dit qu'un
pareil prodige a lieu dans l'île de Paphos *.
Plutarque raconte que, Paul-Emile sacrifiant dans la ville d'Amphiopolis, le bois et la victime furent consumés par un feu céleste.
Les prêtres de Vulcain à Agrigente ne mettaient sur l'autel que du bois vert, et faisaient leur prière ; si le sacrifice était agréable à la divinité, le feu s'allumait de lui-même.
Vulcain, par l'ordre de Jupiter, fait la première femme du limon de la terre; on lui confie une boîte renfermant tous les maux, en lui défendant de l'ouvrir. Elle épouse Épiméthée et l'amène à ouvrir la boîte, d'où sortent toutes nos misères.
La femme de Loth est changée en statue de sel. Aglaure, pour avoir regardé ce qu'il y avait dans une corbeille confiée par Minerve, est changée en statue de marbre, signum exsangue.
1. Igné puro altaria adolentur, nec ullis imbribus, quanquam in aperto, madescunt.
Jonas est sauvé, avalé et rendu intact sur le rivage par une baleine. Arion est sauvé et porté sur le rivage par un dauphin (attesté par Ovide, par Cicéron, par Platon).
La verge d'Aaron se couvre de fleurs et de fruits. La lance de Romulus fixée en terre se couvre de feuillage et devient un arbre : videt frondere B<h mulus hastam.
Jésus dit à Pierre : « Jette la ligne et tu prendras un poisson qui aura, sous la langue, précisément la somme qu'on nous demande. » (Saint Marc.)
Polycrate, tyran de Samos, jette sa bague à la mer; on pêche un poisson que Ton sert sur la table et dans lequel on retrouve la bague.
Regesf livre IV, ch. xix, 35. Sennacherib assiégeant Jérusalem :
« Un ange du Seigneur sortit et tua cent quatrevingt-cinq mille hommes au camp des Assyriens. >
Hérodote :
«Sennacherib et les Assyriens assiégeant Peluse, des rats envoyés par Vulcain rongèrent dans la nuit les cordes des arcs et les courroies des boucliers, de sorte que les Assyriens durent s'enfuir en désordre. *
Les Israélites passent à pied sec la mer Rouge.
Oppien raconte qu'Alexandre en fit autant à la mer de Pamphylie»
Scipion, le premier Africain, dit Plutarque, vit la mer se retirer devant lui, et dit à ses soldats : « Voilà Neptune qui vous ouvre son sein et vous montre un chemin pour aller à la victoire. »
Les magiciens égyptiens répétèrent tous les prodiges de Moïse et d'Aaron, moins la création des poux.
Parlerons-nous $ incarnation de la Div; Vichnou, le dieu indien, s'est incarné neuf fois; tous les anciens dieux s'incarnaient volontiers.
Jupiter prend la figure d'Amphitryon, la forme d'un cygne, d'un taureau, etc., d'une pluie d'or.
L'âne de Balaam parle; les chevaux d'Achille parlent ; des chevaux de César pleurent la veille de sa mort; un bœuf prédit je ne sais plus quoi aux Romains (Tite-Live) , et une corneille annonce la mort de Romulus (Suétone) ; une épaule de mouton prend la parole et avertit Mahomet qu'elle est empoisonnée.
La vestale Claudia tire avec sa ceinture un vaisseau portant la statue deCybèle, qui s'était engravé et que cinquante matelots ne pouvaient remuer.
Une autre vestale, Œmilia, ayant laissé éteindre le feu sacré, jette son voile sur les charbons éteints, après une fervente prière, et le feu se rallume.
Une autre vestale, Tuccia, pour prouver sa chasteté, porte de l'eau dans un crible.
Les crocodiles ne faisaient de mal à personne
pendant les sept jours que durait la fête du dieubœuf Apis.
Gambyse, qui avait percé la cuisse d'Apis, mourut d'une blessure que sa propre épée lui fit à la cuisse.
De ceux qui entraient dans le temple de Jupiler en Arcadie, les corps ne portaient plus d'ombre.
" Il ne tombait jamais de pluie, ni de neige, sur la statue de Diane, ni sur celle de Vesta, toutes deux exposées à l'air, dans la ville de Jasse,en Asie.
Les mouches ni les chiens n'entraient dans le temple d'Hercule à Rome.
Les Gyrénéens faisaient des sacrifices au dieu
Achor pour être délivrés des mouches, et les
mouches mouraient f.
1. Quae protiityis intereunt, post quam litatum est illi dco. fTlinc liv. 2910.)
Les corneilles n'osaient approcher du temple de Minerve.
Parlons de naissances miraculeuses.
La vestale Rhéa, mère de Romulus et de Rémus, est enceinte du dieu Mars. — Minos est fils de Jupiter et d'Europe; — Hercule, de Jupiter et d'Alcmène. — Platon, fils d'Apollon, fut nourri par des abeilles. — Achille est fils de Thétis; — Énée, de Vénus, etc.
Hoa-su (la fleur attendue) devient mère de Fo-hi sans cesser d'être vierge, par l'opération d'un arcen-ciel. .
Niu-va est également vierge et mère.
La reine Kiang reste vierge, tout en mettant au monde Héon-hi, dont elle devient grosse en respirant une fleur de lotus.
Il serait facile de multiplier à l'infini les exemples, et de prouver que, de tout temps, on a raconté et cru des « prodiges » ; que tous ont été
crus également ; que les Égyptiens, les Grecs, les Romains, n'étaient pas plus crédules ni plus bêtes que les Hébreux, — qu'il est juste de les croire tous ou de n'en croire aucun.
Cette crédulité aux miracles est une impiété, parce qu'elle diminue toujours et ridiculise souvent l'Être suprême.
J'ai eu plusieurs occasions de m'élever contre certains écrivains, se prétendant philosophes, qui, devenus intolérants à l'exemple des catholiques, aussitôt qu'ils n'étaient plus persécutés, faisaient, de l'irréligion, une religion ayant ses dogmes, ses rites, son austérité, ses superstitions, ses fanatiques et ses tartufes.
Je voulais alors, comme aujourd'hui, que cha-
cun fût libre de servir son Dieu, d'aimer sa femme, d'élever ses enfants, de gouverner sa famille, selon ses sentiments et sa raison; enfin, comme le disait Béranger, — je ne l'ai jamais cité, et, celte citation faite, je ne le citerai probablement jamais plus, —
Qu'on pût aller même à la messe.
Je savais déjà alors que la plupart des hommes veulent, comme les Juifs du temps de Moïse, « des dieux qu'on voie et qu'on puisse suivre » ; je savais que l'ignorance du peuple, cultivée avec un soin qu'on ne mettra peut-êtrç jamais à cultiver son intelligence, ne lui permettait pas de se dérober aux superstitions et à des idolâtries qui n'ont changé que de nom.
J'ai Habité presque toujours les grèves de l'Océan; jamais je n'ai attaqué même par un sourire des pratiques un peu païennes, qui ne ren-
daient pas les hommes méchants, et, d'ailleurs, que je ne me sentais ni la force ni les moyens de remplacer par des idées plus justes et plus sensées.
Quand les- pêcheurs d'Etretat portaient un christ crucifié, le plantaient sur la falaise, et disaient : « Mettez-lui la face à la mer, qu'il nous voie ! » loin de me montrer dédaigneux pour ce culte d'une image qui, dans mon. for intérieur, rapetisse la Divinité, je ne voyais que la piété, la pensée religieuse, et je me découvrais respectueusement.
De même que j'aurais assisté respectueusement au service divin dans une mosquée, ou dans un temple de Jupiter, ou dans celui de quelque manitou sauvage; peu m'importe, sous quel nom, sous quelle forme, avec quelles pratiques on rend hommage au souverain créateur; je laisse à chacun sa liberté, à condition qu'elle ne s'étendra que jusqu'aux limites de la mienne.
Mais, ce que je hais, ce que je combats inexora-
blement, c'est l'hypocrisie, c'est le mensonge, c'est l'intolérance , c'est l'emploi de la religion comme moyen de domination, et comme commerce.
C'est pourquoi je m'élève aujourd'hui contre ce catholicisme païen, contre cette mascarade impie, qui n'est qu'une manœuvre politique, une tentative audacieuse pour ressaisir le pouvoir ; une hypocrisie qui ferait presque regretter le fanatisme plus terrible, mais moins laid.
Je l'ai dit souvent, la justice, la raison, auraient été d'abandonner tout doucement les puérilités c des dogmes », et d'amener le peuple, à mesure qu'on l'instruirait, à comprendre un culte plus élevé de la Divinité, à substituer la morale éternelle aux petites pratiques et aux superstitions.
En effet, aujourd'hui, l'Église, qui a du renoncer à s'opposer de lace à la propagation des sciences et des lumières, a fait comme Henri III se déclarant chef de la Ligue, elle a dit : « C'est nous
qui donnerons l'instruction ; c'est un moyen de rationner et au besoin de sophistiquer. » Néanmoins, pour lutter contre l'Université, elle a été obligée d'élever graduellement, tout en rechignant, le niveau de l'instruction ; les prêtres eux-mêmes, je parle du gros de l'armée, des soldats et non des chefs, sont moins ignorants qu'autrefois, et, en conséquence, le nombre de ceux qui peuvent croire ce qu'ils professent et qu'ils prêchent s'en va diminuant tous les jours.
On veut nous ramener à Croquemitaine, — aux miracles ; — on fait une ligue pour restaurer les superstitions et les pratiques du moyen âge ; à cette ligue, formée par l'ambition et l'avarice de l'Église, s'adjoignent un petit nombre de gens de bonne foi, obéissant aux habitudes de leur enfance, aux traditions de leur famille* à des croyances qu'ils, ne se permettent pas d'examiner; mais, en nombre beaucoup plus grand, des ambitieux, des avides
jouant la piété, et voulant aider l'Église à ressaisir un pouvoir dont on leur promet leur part, comme d'autres font semblant d'être républicains.
Et aussi des bourgeois vaniteux, des bonnetiers enrichis, des joueurs de bourse ayant fail charlemagne à temps, qui, de même qu'ils ont, à l'Opéra, les loges de l'ancienne aristocratie, veulent avoir ses chaises à l'église; et leurs enfants qui disent: ma maison, mon blason, tâchant de faire oublier et oubliant eux-mêmes que leur maison était une maison de gros ou de détail, leurs armes et leur blason une enseigne : la Truie qui file ou le Chat qui pêche; qui veulent dire : « Nous autres! » et, faute de pouvoir atteindre au dévouement, à la bravoure, à la distinction de cette ancienne aristocratie, se consolent en copiant ses faiblesses, ses préjugés et ses crédulités.
Voyons sur quelle morale, sûr quelles croyances s'appuyait l'humanité avant le catholicisme, qui n'est qu'une des trois cents branches du christianisme;— je dis trois cents branches, et je l'établirai plus tard.
La croyance à un Dieu, la morale, ont été données à l'homme en même temps que la vie ; on ne peut, sans irréligion, sans blasphème, supposer que Dieu avait réservé l'une et l'autre à un petit • peuple qui devait crucifier son fils, et avait laissé le reste de la terre pendant au moins six mille ans dans l'ignorance injuste de l'une et de l'autre. A des époques qui reculent de beaucoup les idées acceptées sur l'âge du monde, les Indiens disaient :
« Dieu a toujours été, il a tout créé, il ne peut
être représenté que par une sphère parfaite, sans commencement ni fin ; il anime et gouverne toule la création par sa providence invariable. Ne sonde point sa nature, cette recherche est vaine et criminelle; c'est assez que, jour par jour, nuit par nuit, ses ouvrages t'annoncent sa sagesse, sa puissance et sa bonté. a
Les Chinois :
« Pieu est le principe de tout, sans commencement et sans fin. Il gouverne tout, il est juste et bon, il soutient, il règle tout. »
Six cents ans avant Père chrétienne, Khoungfutse (Confueius) disait :
c Que les enfants se montrent pleins de piété filiale dans la maison et de déférence fraternelle au dehors, sincères et vrais envers tous les hommes, qu'ils doivent aimer de toutes leurs forces ; ensuite, s'ils ont des forces de reste, qu'ils étudient, ornent leur esprit et acquièrent dés connaissances. » •
c II faut avoir la droiture du cœur, et aimer les autres hommes comme soi-même. >
« Si on ne peut obtenir les richesses et les honneurs par les voies droites, il faut y renoncer et rester dans la pauvreté. »
« Ce que je ne désire pas que les autres hommes me fassent, je désire également ne pas le faire aux autres hommes. *
« Se nourrir d'un peu de riz, boire de l'eau, n'avoir que son bras courbé pour appuyer sa tête, est un état qui a aussi sa satisfaction.
a Qu'est-ce que la vertu? Aimer les hommes. — Qu'est-ce que la science? Connaître les hommes? »
5 En voyant un gain, penser à la justice; — ea voyant un danger, dévouer sa vie; — lorsqu'il s'agit d'engagements, n'oublier pas les paroles d'autrefois. »
« Soyez sévères envers vous-même, et indulgent envers les autres. *
« Quand la foule déteste quelqu'un ou se passionne pour quelqu'un, examinons avant de juger. »
c Le respect de soi-même et des autres, la générosité, la fidélité, la sincérité, l'application au bien et la bienveillance générale. >
« Le peuple passe d'abord, après lui les fruits de la terre ; — le prince est de moindre importance. »
Arrivons aux Grecs et aux Romains, et passons aux idées de quelques autres peuples :
« L'homme n'est pas intéressé à découvrir ce
qui est en dehors du monde qu'il habite, et, en tout
cas, son intelligence ne le lui permet pas. » (Pline.)
« Rien n'est si malheureux que l'homme qui se
laisse dominer par ce qu'il a inventé. » (Pline.)
Selon les pythagoriciens,
« Dieu est une harmonie ; »
« Dieu est partout, Dieu est tout. » (Lucain.)
Plutarque dit :
« La superstition est plus dangereuse et plus criminelle que l'athéisme ; j'aimerais mieux qu'on dît : « Plutarque n'existe pas », que de dire : « Plutarque est injuste et insensé.. »
« Une ville se soutiendrait plutôt en l'air, qu'une société ne subsisterait sans une religion. »
On avait gravé sur une statue d'Isis en Egypte :
« Je suis ce qui a été, ce qui est, ce qui sera ; il n'y a point d'homme mortel qui ait levé le voile qui me cache. »
« Nul ne peut connaître Dieu s'il ne veut lui
ressembler. Dieu se fait sentir au cœur et se cache
à l'esprit. » (Platon.)
« Dieu sait toutes nos pensées. » (Euripide.) « On trompe les hommes, mais on ne trompe
pas Dieu. » (Sénèque.)
« Dieu est l'âme universelle. » (Vairon.)
<l 11 n'y a qu'un Dieu, principe et cause de tout, qui éclaire * tout, qui anime tout, de qui tout émane. » (Pythagore.)
i Les dieux habitent avec moins de plaisir dans le ciel que dans l'âme de l'homme juste; là est leur vrai temple,»
« Il n'y a qu'un Dieu ; ses divers attributs lui ont fait donner différents noms. » (Aristote.)
« La nature conduit tous les hommes à la croyance d'un Dieu. :> (Gicéron.)
« Plusieurs peuples, beaucoup d'hommes ont des idées peu justes sur la Divinité, et cela est trop commun; mais tous sont persuadés qu'il existe une nature et une puissance divines. » (Cicéron.)
« Vous êtes parvenu au véritable bonheur, si vous savez persévérer dans le bien. » (Sénèque.)
€ Prions Jupiter de nous donner une longue vie, la santé, les richesses, etc. ; mais, quant aux biens de Tâme, à la justice, à la fermeté, — je travaille à me les donner moi-même. » (Horace,)
< Cette vie n'est qu'une préparation à une vie plus parfaite. » (Platon.)
t II importe peu de vivre, — mais il importe de vivre sans crime et sans infamie. * (Platon,)
< Celui qui veut être heiireux doit suivre la justice avec humilité. * (Platon,)
€ On a dit du mal de moi; celui qui a ainsi parlé ne connaissait pas tous mes défauts, puisqu'il n'a parlé que d'un seul, * (Épictète.)
c C'est le propre de l'homme d'aimer ceux qui l'offensent; Rusticus m?a appris à recevoir ceux qui m'ont offensé, chaque fois qu'ils veulent revenir à moi. » (Marc-Aurèle.)
c II n'est pas permis de rendre injure pour injure. 1 (Socrate.).
« On se venge de ses ennemis en devenant meilleur. » (Diogène.)
« La vertu est de chercher d'abord le bien de notre patrie, ensuite celui de nos parents et de nos amis, et de ne donner au nôtre que le troisième rang. » (Lucilius.)
a La justice passe avant la vaillance, la vaillance ne vaut rien si elle ne marche aveclajuslice, et, si tous les hommes étaient justes, la vaillance n'aurait rien à faire. » (Agésilas.)
« Abstenez-vous de toute action qui vous laisse douter si elle est juste. » (Cicéron.)
« La plus grande satisfaction est celle qui nous rend amis de nous-mêmes. » (Horace.)
« Aussitôt que la vertu est sortie d'une Ame, cette âme est un désert rempli de bêtes farouehes. » (Lucien.)
« Sois en garde contre toi-même, et regarde-toi comme ton plus grand ennemi. » (Épictète.ï
* Ne laissez pas fermer vos yeux'par le sommeil avant d'avoir passé en revue toutes vos actions de la journée... > (?)
s Fais chaque action comme si elle devait être la dernière de ta vie, c'est-à-dire sans témérité, sans révolte contre la raison, sans dégtrisemen sans vanité, et avec une parfaite soumission aux ordres des dieux, s (Marc-Aurèle.)
Qu'est-ce que le catholicisme, qu'est-ce que le christianisme même nous ont apporté de plus que ce que nous venons de lire?
Il est incontestable que le théisme a été la religion primitive des hommes, — le sentiment, la croyance d'un Dieu, créateur du ciel et de la terre.
La religion du Vendredi de Robinson : regarder, admirer, lever les yeux et les mains au ciel, et dire : « Oh ! »
Puis, quand l'homme a voulu se faire une image, voir le soleil ; le soleil, Dieu lui-même, ou le regard de Dieu.
Je ne vois pas quel mal serait résulté pour l'espèce humaine qu'il n'en eût jamais su, ni cru en savoir, ni voulu en faire croire plus long, et il est facile de prouver que c'eût été un très-grand bien.
Le polythéisme, la multiplicité des dieux, est venu ensuite par corruption; chaque peuple, chaque homme a voulu obtenir plus que sa part dans la vie et se rendre Dieu favorable ; de là est venue la prière, aussi naturelle que la croyance à un Dieu ; car, si on peut penser que Dieu est trop grand et trop loin pour s'occuper des individus, se contentant d'avoir donné, dès le commencement, aux
mondes et à leurs habitants des lois immuables, on peut, ie supposant encore plus grand, croire le contraire; admettre qu'il ne lui échappe aucun détail; qu'il voit la fourmi qui se noie et incline le brin d'herbe qui doit la sauver; qu'il sait combien d' œufs a pondus un papillon sur une feuille, combien la libellule en a confiés a l'eau; que les infusoires microscopiques, les rhizopodes,"les leucophres, les monades, les systalides, etc., — que nous ne pouvons, nous, apercevoir qu'au moyen de verres qui les grossissent trois ou quatre cents fois, — ne sont pas un moment à l'abri de son regard, dans le limon et sous les conferves ou ils vivent. « Dieu voit tout et est invisible », dit Euripide. Quel est l'homme qui n'a jamais prié? C'est celui qui n'a rien.aimé, qui n'a rien redouté pour ceux qu'il aimait.
Les anciens n'ont pas attendu le catholicisme pour avoir de très-belles et très-grandes idées sur
la prière. Socrate demandait & Dieu ce qui était réellement bon pour lui, pensant que Dieu le savait mieux que lui-même.
Juvénal est du même avis; il conseille de laisser Dieu choisir pour nous, et de lui demander tout au plus la santé du corps et celle de l'esprit,
Orandum est ut sit mens sanain corporesano*
Et Sénèque : « Vivez avec les hommes comme étant vus des dieux, et priez les dieux comme étant entendus des hommes. »
La nature, dit je ne sais plus quel autre, s'arrête au nécessaire; la raison désire l'honnête et l'utile ; l'amour-propre (amour de soi) recherche l'agréable et le voluptueux; la passion se porte au superflu et à l'excessif.
La prière comme l'hommage à Dieu pourrait s'exprimer également par « Oh ! »
De ce désir humain d'avoir plus que sa part des
biens de la vie, est donc née la prière ; alors sont arrivés les prêtres, qui se sont donnés comme des intermédiaires, des courtiers, entre l'homme et son créateur; ils se sont vantés d'un crédit auprès de Dieu : Dieu les écoutait, Dieu avait égard à leurs recommandations, à leur intervention. Pourquoi eux plutôt que d'autres? Probablement a cause de leurs vertus, de certaines abstinences qu'ils étalaient. Ils avaient vu Dieu, Dieu leur parlait derrière un nuage, ou dans une aubépine. Ce crédit, ils l'offraient et le vendaient.
Il est une absurdité à laquelle les hommes ne sont pas arrivés du premier coup, c'est celle à laquelle nous assistons dans notre Europe, — pour ne pas sortir d'Europe, — qui est ou se dit chrétienne, c'est-à-dire dont tous les peuples reconnaissent et invoquent le même Dieu. La veille d'une bataille entre deux nations, chacune des deux, par la voix de ses prêtres, prie ce même
Dieu de l'aider à casser les têtes, à perforer les poitrines de l'autre peuple, ce qui serait bien embarrassant pour Dieu, s'il écoutait ces prières impies.
On trouva plus simple, dans les premiers temps, que chaque peuple eût son Dieu, auquel il demandait son. appui et contre le peuple ennemi et contre le Dieu de ce peuple ; puis chaque groupe d'hommes voulut avoir le sien ; puis chaque famille, puis chaque homme. De là les dieux lares chez les anciens ; de là les anges gardiens chez les modernes; il semblait qu'il était plus facile à Dieu de protéger un individu, une famille, une nation, qu'à un seul Dieu de s'occuper des mondes de l'univers; et puis comment lui demander une faveur, une injustice?
On a souvent et à tort accusé le souverain maître et le créateur de l'univers d'une monstrueuse partialité pour le peuple juif; on s'est demandé pour-
quoi, en bornant l'univers à noire monde, Dieu avait laissé dans une ignorance — d'autant plus terrible qu'il la déclarait en même temps criminelle — toute la terre habitée pendant une quantité de siècles, que les uns portent à six mille ans, les autres à beaucoup plus ; comment, aux juifs seuls, il avait appris à le connaître, à l'adorer comme il lui plaît d'être adoré; aux juifs seuls il avait donné sa loi écrite de sa main sur des tables de pierre ' ; aux juifs seul?, il avait donné des saints, des prophètes pour les instruire et les conduire; aux juifs seuls, il avait accordé de renverser ou d'interrompre dans leur intérêt les lois éternelles ; ouvrant la mer, arrêtant le soleil, etc.; aux juifs seuls, il devait envoyer son fils, — faisant tuer leurs ennemis par ses anges; — pour les juifs seuls, il avait fait tomber la manne du ciel, et