IL A ETE TIRE A PART
Trente-huit exemplaires numérotés à la presse
savoir :
3 exemplaires sur papier de Chine (Nos i à 3); 5 exemplaires sur papier du Japon \N0S 4 à &)j, 3o exemplaires sur papier de Hollande (Nos 9 à 38).
LE
Dans la grande salle du pavillon Henri IV, pendant que Ténéran parlait, un silence de curiosité en éveil planait sur les soixante convives réunis pour fêter la médaille d'honneur décernée à Mels de Feutrait, le peintre célèbre des fresques du Panthéon. Toutes les têtes tournées vers l'orateur offraient leurs regards vifs et leurs physionomies mobiles tendus dans un même accord de compréhension sympathique. La voix de Ténéran, d'une sonorité un peu fêlée, nuançait avec une amusante habileté les phra-
ses de son toast amicalement ironique. Et c'était un délicat plaisir pour les artistes, les gens de lettres, les comédiens, et les hommes du monde, réunis dans ce restaurant suburbain par leur commune admiration pour le maître, de mesurer le vol des flèches sifflantes dont, par-dessus la tête de son ami, Ténéran criblait l'Institut, sa bête noire. Le visage d'ascète du critique d'art s'animait d'une rougeur joyeuse; derrièreles verres de son lorgnon ses yeuxétincelaient.
— Regardez Ténéran, dit à l'oreille de sa voisine une jeune femme brune au visage irrégulier, mais charmant, son nez se fronce,
lèvres se retroussent, il a l'air d'une hyène...
— Parce qu'il déchire un cadavre, répliqua en riant Zélie Bazin, la femme de lettres, apôtre célèbre du féminisme. J'ai, vous le savez, Thérèse, un grand faible pour Ténéran. C'est un sensitif exquis, et puis il a été el est encore si malheureux !
— Oh! vous, aussitôt qu'on souffre on devient sacré!
— C'est vrai, dit gravement Zélie Bazin, la souffrance est le plus grand des titres à ma sympathie. Les gens heureux ne m'intéressent pas. Us ont trop de monde à leur disposition pour se réjouir avec eux. Moi, je me réserve pour la misère et la douleur.
— C'est singulier, Zélie, qu'avec ces idéeslà, vous ne vous soyez pas faite sœur de charité...
— Je n'ai pas de religion! dit d'un air insouciant Zélie Bazin. Et puis j'ai rendu plus de services à l'humanité enrestantlibre.
Une tempête de hourras et de bravos interrompit les deux femmes. Mels venait de se lever pour répondre à Ténéran. Grand, bien pris, le visage régulier, ses cheveux noirs à peine grisonnants aux tempes, le maître, à cinquante ans, conservait encore l'apparence de la jeunesse. 11 avait été très beau, d'une grâce virile et robuste. Et de-
bout, dominant toute l'assemblée de son "■este large, emplissant la salle de sa voix sonore, il offrait aux regards un magnifique triomphateur.
— A votre tour, regardez Mels, dit Zélie Bazin à son amie. Il est vraiment superbe ainsi et vous devez être fière de lui. Si Ténéran est la hyène... Mels est à coup sur le lion...
Thérèse Aufïïidi, l'élève préférée et tendrement aimée du maître, leva son regard tranquille sur le peintre, et d'une voix calme répondit :
— 11 est dans son élément. Les acclamations, les dithyrambes, les fêtes, la fumée, l'encens, tout le tremblement des manifestations, dont on parle le lendemain dans les chroniques, c'est son affaire. Il vit desminutes délicieuses, en ce momentoù il est l'objet des compliments de commande, des félicitations frelatées de tous ces gens qui le li tissent, au fond, le jalousent, et qui ne
sonl ici que pour être nommés dans le compte rendu des journaux, ou pour se porter, dès maintenant, candidats aux fonctions dont Mets est titulaire, aux honneurs qui lui sont rendus. Vous croyez qu'un seul de ceux qui se pressent autour du pauvre Mels, attendri jusqu'aux larmes en se voyant caressé et acclamé par tous ces convives dont il ne devine pas les restrictions mentales et les préoccupations égoïstes, estvenu pour le triomphateur?... Zélie, vous m'étonnez par votre naïveté î
— J'en suis bien aise, dit la femme de lettres avec un sourire, cela me rajeunit... Mais, vous enfin, Thérèse, Téhéran et Mayrault, vous êtes ici pour fêter Mels et du fond du cœur.
— Ténéran,Mayraultetmoi,oui.Etparce
que c'eût été un scandale si nous avions été absents. Ténéran, le camarade d'enfance de Mels, moi, sa pupille, etMayrault son élève. . . Mais nous aimerions mieux, soyez en sûre,
être seuls avec lui, qu'au milieu de cette cohue... D'ici la sincérité est absente.
Comme si un courant sympathique eût relié la pensée de Thérèse à celle de Daniel Mayrault, le jeune peintre, assis au bas bout de la table, parmi les journalistes, leva la tête, et adressa un sourire résigné aux deux femmes. C'était un beau garçon, avec des cheveux châtains bouclés, des veux bleus et une légère barbe d'or. 11 avait l'air doux et réfléchi. D'une oreille distraite il écoutait les paroles de son maître, semblant penser, comme Thérèse, que toute cette cérémonie n'était qu'une parade bruyante et vaine, dont la fin serait un soulagement pour tous ceux qui \ prenaient part.
Un grand tumulte se produisit, des cris, des applaudissements saluèrent la fin du discours Se Mels, et, dans un désordre joyeux, les assistants se levèrent pour passer dans le salon voisin où le café était préparé. Zélie el Thérèse, promptement rejointes par
Ténéran et Mayrault, s'attardèrent, laissant les plus pressés, clans la fumée de cigarettes hâtivement allumées, envaliirla vaste pièce où Mels, aux mains du chef de cabinet du Ministre, pontifiait de son air le plus officiel. Une porte entr'ouvei te, un escalier propice s'offrant à eux, et, en quelques secondes, ils se trouvèrent dans la cour du restaurant, puis bientôt sur la terrasse de Saint-Germain.
Il était près de deux heures, et dans le rayonnement d'un beau jour d'été, Paris, plutôt deviné qu'aperçu au lointain, par delà les collines bleuâtres, étalait son immensité de pierre. Au premier plan, la Seine coulait entre ses deux rives verdoyantes et la plaine semée de frais bouquets d'arbres, animée de villas aux jardins en fleurs, s'étendait, poudrée d'or par le soleil. C'était un tableau merveilleux qui absorbaitla vue et amollissait la pensée. Appuyésà la balustrade, dansladouceur caressante de cette belle journée, les
quatre amis contemplaient ce spectacle silencieusement. Au bout de quelques minutes, Ténéran le premier se reprit :
— C'esl diablement beau! Mais allez donc reproduire cela! Hein! Mayrault, cette vibrante fluidité de l'air, ce développement des masses, et cette mise en valeur des plans! Qui oserait, parmi nospaysagistes d'aujourd'hui, aborder dépareilles diffîcutés? Et cependant les grands peintres d'autrefois n'hésitaient pas à faire le tableau panoramique. Ruysdaèl et Claude Le Lorrain en ont laissé d'admirables modèles. C'est un peu plus intéressant que le toit de chaume à droite, la mare à canards avec un arbre à gauche, et le petit bout de ciel entre les deux. Mais, dame, c'estmoins facile !
— Rien n'est facile! dit Mayrault, et tout es! intéressant. La grande affaire, c'est d'être ému devant la nature, et de faire partager son émotion au public.
— 11 est bon lu, l'enfant! s'écria Ténéran.
C'est tout simplement le secret du grand art. Oui, mon petit, être naïf et convaincu, ne pas se préoccuper des roublardises du métier, et faire religieusement ce que l'on voit, avec un peu de patte. Eh bien ! Mais cela vous donne Quentin Metzis ou Antonio Moro. Excusez
du peu î
— Ténéran,vous êtes bien ennuyeux! dit Zélie Bazin. Ne sauriez-vous oublier, pour un instant, vos préoccupations professionnelles?
— Cela m'est bien difficile, réponditle critique avec tranquillité. 11 n'y a plus que l'art qui m'intéresse. Je suis arrivé à cette certitude absolue que tout est vanité, dans la vie, excepté les satisfactions esthétiques. L'amour est un leurre, l'ivrognerie une abdication, le jeu une sottise. Que reste-t-il, pour rattacher à l'existence la misérable créature pensante, sinon le culte du beau? C'est-à-dire l'art. Si vousm'enlevezcette ressource suprême et divine J'aime mieux sauter, tout de suite, dans
la Seine qui coule à nos pieds. Car je suis totalement incapable de m occuper agréablement de cette épave sociale que l'on dénomme ïénéran...
Tbérèse sourit et hochant la tête :
— Vous êtes dans un de vos mauvais jours... Que vous est-il arrivé de sinistre, mon bon ami?Est-cedoncle gala offîcieldontnous sortons qui vous a rendu morose à ce point?
— Ces joies de commande, en effet, m'attristent toujours par leur hypocrisie. Mais ce sont les réflexions que je me suis faites surMels, pendant tout le déjeuner, quim'ont mis du noir dans l'esprit.
— Expliquez-nous donc ça, demanda Zélie Bazin. C'était cependant une belle apothéose.
— Justement ! Avec l'absence de sens analytique qui distingue Mels, je crains qu'il ne prenne tout ce vacarme au sérieux. S'il se monte la tête avec les hosannas qu'on lui a dédiés, il faudra qu'il déchante et pas avant
LE CRÉPUSCULE. Il
longtemps. Il n'est pas de caractère à subir tranquillement cette épreuve, et la descente du Capitole sera pour lui très cruelle. En écoutant parler ses rivaux, ses camarades et ses ennemis , car il y avait de tout à ses côtés, aujourd'hui, je faisais lecompte des déceptions qui attendent notre ami et je me demandais, en le voyant si sensible à la gloire, comment il supporterait de la perdre.
— Pourquoi la perdrait-il? dit vivement Mayrault.
— Parce que chacun de nous n'a que son heure brillante, après laquelle viennent les heures tristes. Le rêve, voyez-vous, mon petit Mayrault, ce serait de mourir dans la plénitude de son talent, à l'apogée de sa carrière. Pour un artiste, il n'est pas de destin plus enviable que celui de Raphaël, disparaissant après avoir fait des chefs-d'ojuvre, sans avoir eu le tem ps d'être égalé ou dépassé par ses élèves... Mais le créateur de beauté, l'inventeur de fictions, le peintre ou le poète
qui se survit à lui-môme; l'infortuné, qui fouille son cerveau comme une mine épuisée et qui n'y trouve que des débris inutiles; l'illusionné qui ne trace plus sur la toile que des formes vides et décolorées, celui-là il faut le plaindre de toute son âme. Car il paye les heures de triomphe par des années de déception.
— Eh ! mon cher ami, s'écria Zélie Bazin, il ne s'aperçoit pas, les trois quarts du temps, de sa décadence... Voyez l'histoire de Gil Blas et de l'archevêque de Grenade... On dit à l'écrivain que ses dernières productions sont médiocres, il vous répond que ce sont ses meilleures...
— Et que vous êtes des jaloux!
— Mais le public est là qui lui fait comprendre la réalité de l'aventure, en se détournant de lui, en ne lisant plus ses livres, ou en n'allant plus voir ses pièces, si c'estun homme de lettres ; en n'achetant plus ses tableaux, si c'est un peintre...
— Eh ! On a toujours la ressource de dire que le public n'y entend plus rien, que le goût est perdu, que la France est en pleine décadence artistique. La vanité a d'immenses rattrapages.. Et puis, ce qui est pris est pris!... Un homme, qui a eu son heure, est moms à plaindre, si cette heure est passée, que celui qui n'a jamais connu la réussite... Et il y en aï...
Ténéran ne répondit pas. Il regarda le ciel qui se glaçait de gris à l'horizon lointain et parut prendre un extrême plaisir à cette contemplation. Puis il tira de sa poche une courte pipe en racine de bruyère et se tournanten souriantverslesdeuxjeunesfemmes :
— Serez-vous scandalisées si je me laisse aller à mes penchants canailles en face de cet admirable panorama?
— Allez, Ténéran, dit Zélie Bazin, nous ne serons pas plus offensées que la nature.
— Alors, mes enfants, je vais être bien plus à mon aise pour vous répondre.
Il tira deux bouffées profondes qui s'évaporèrent dans l'air pur, et reprit :
— Il n'y a pas de gens de valeur qui n'aient eu, dans leur existence, l'occasion de réussir. Il y en a qui Font manquée. Il n'y en a pas qui ne l'aient pas eue. Ne croyez pas aux gens qui maugréent : « Je n'ai jamais eu de chance! J'ai autant de talent qu'un tel, pourquoi est-il arrivé, et ne le suis-je pas ? » Si vous vous donnez la peine d'étudier le raté et sa vie, vous trouverez toujours la raison pour laquelle il est resté en route. Manque de conduite, de courage, de tenue... Une cause'. 11 va invariablement une cause. Et je ne vais pas aller chercher des exemples chez le voisin, je vais vous parler de moi...
Il y eut un silence. Mayrault et les deux femmes, accoudés à la balustrade de la terrasse, se regardèrent d'un air soucieux. Tén éran appuya méthodiquement son pouce sur le fourneau de sa pipe pour tasser le tabac, et, sans la moindre émotion, il poursuivit :
— Pourquoi, moi, AdolpheTénéran, après avoir, au début de ma carrière, donné les plus flatteuses espérances, suis-je le plus beau raté de notre époque? Est-ce parce j'ai cessé d'avoir du talent? Pas du tout. J'en ai, je le prouve tous les jours, et plus que bien d'autres qui sont au pinacle et qui parlent de moi avec légèreté, quand ils n'ont pas de livre nouveau à m'envoyer pour que je leur fasse de la réclame. Et bien! cependant, je suis hors du jeu, fini, sans espoir de jamais retrouver la vogue, de me faire prendre au sérieux par les lecteurs, et d'être pour mes confrères autre chose que « ce brave Ténéran ». Pourquoi? Parce que, à quarante ans, à l'heure décisive où je sortais de la masse, où je prenais la tète de ma génération, où je venais de publier un roman à sensation , après dix autres à succès, j'ai rencontré une femme dont je me suis toqué bêtement, et qui a fait de moi, en quelques mois, ce que la magicienne Circé avait su faire des compagnons
d'Ulysse. Tout ce qu'il y avait d'idéal en moi a été détruit par un amour stupide pour la donzelle à qui j'ai eu la folie de donner mon nom.etquim'a, pour défrayersonluxe, satisfaire ses goûts tapageurs, attelé à des besognes inutiles, mais rémunératrices, où j'ai avili mon talent, dégradé ma réputation et, afin de tout dire, fourbu ma pensée pour un temps. Je touchais le but : la gloire était à portée de ma main, une femme m'a d'abord arrêté dans ma course, puis m'a ramené en arrière. Mes facultés créatrices se sont émoussées dans des travaux de journalisme bien payés. On a pris l'habitude de me voir à la merci d'un billet de cinq cents francs. Dèslors, j'ai cessé d'être quelqu'un pour devenir quelque chose, et la belle* carrière d'Adolphe Ténéran s'est trouvée barrée, sans qu'il lui fût possible de la rouvrir. Ma femme, après m 'avoir ruiné matériellement et intellectuellement, m'a rendu le seul service qu'elle pût encore me rendre : elle m'a quitté. Et je suis resté seul,
sur les débris de ma vie absolument perdue, n'ayant de consolation que la fumée de la pipe que vous m'avez si gentiment permis de fumer, et de joie que la découverte du talent el sa défense forcenée contre les envieux qui voulent l'étouffer. Voilà, mes enfants, l'histoire véridique d'Adolphe Ténéran, qui était parti pour dégoter M. Anatole France et faire la pige à M. Bourget, et qui ne sera rien, pas même académicien '.
Zélie Bazin dirigea sur Ténéran son regard intelligent et amical. Elle dit :
— Et qu'est-ce qu'elle devient voire femme maintenant? Avez-vous de ses nouvelles?
— Certainement ! Elle ne se laisse pas oublier par moi. Elle ne m'en veut pas de ce qu'elle m'a fait.
— C'est bien gentil de sa part. Et où estelle?
— Vous voulez dire : avec qui est-elle? Avec un monsieur très riche et très bien posé : je suis trompé honorablement.
— Et comment savez-vous tout cela?
— Parce que ma femme, de temps en temps, me donne de ses nouvelles. Elle est trop peu courageuse pour vivre avec moi, mais elle n'est pas assez bête pour me méconnaître. Si j'étais aussi riche que l'autre, ou les autres, c'est avec moi qu'elle voudrait vivre. Elle me préférerait. Mais voilà, je n'ai pas d'argent! Et quoi, qu'on en dise, c'est l'argent qui fait le bonheur.
— Allez donc raconter ça aux gens heureux !
— Je sais bien qu'ils prolesteraient avec énergie. De l'argent? Pourquoi faire? Nous nous aimons, nous sommes les rois de la terre. Nous avonsvingt ans et nouspréparons une œuvre sublime qui va nous donner la gloire. Nous marchons dans notre force et notre insouciance, ivres de notre rêve, les yeux fixés vers le ciel. Et vous nous parlez d'argent? Vous êtes un ignoble pharisien, M. Ténéran. Ne substituez pas votre pensée
flétrie à notre imagination toute neuve. L'argent est vil, mon pauvre homme, nous en faisons fi. Ou bien nous jouons avec au petit palet sur la route. Mais quant à nous préoccuper de le mettre dans nos poches, non pas! Bon ! mes chers enfants. Marchez encore pendant quelque temps, et vous allez changer de raisonnement. Le chemin va devenir mauvais, ou bien vos jambes vont perdre de leur admirable ressort, et il faudra entrer à l'hôtellerie pour vous reposer et pour vous refaire. -A vez-vous l'intention de payer l'hôte avec vos rêves de gloire, vos aspirations au succès ou vos dithyrambes sur l'amour? Expliquez à cet homme, quand il apportera sa note, que vous êtes les rois de la terre, puisque vous êtes jeunes, et que l'argent est vil, et que Vous l'avez semé, méprisants, tout le long des fossés, parce qu'il ne valait pas la peine qu'on le recueillît. Et vous ne tarderez pas à être renvoyés avec des injures, si même on ne va pas jusqu'à appeler la garde !
L'argent est vil I Essayez donc d'être libres, tranquilles, heureux, sans argent! Et puis vous viendrez me dire comment vous avez fait, pour que je publie la recette. L'argent n'est pas vil, mes enfants, l'argent est Dieu! Entrez-vous bien ça dans la caboche. Et tâchez de ne l'oublier jamais! Un des plus grands écrivains de ce temps-ci, à qui l'on demandait quel était le but de l'art, arépondu cyniquement : « C'est de gagner de l'argent! » Très peu auront la fière audace de cet aveu. Mais tous ceux qui vous diront qu'ils méprisent l'argent, mentiront. Xulne le méprise. Et ceux qui n'en ont pas, ne s'en passent que parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement! Et on les appelle des malheureux. Ce qui ne prouve pas qu'ils soient très enviables.
— Mais enfin, Ténéran, s'écria Mayrault avec un peu d'impatience, si vous aviez à choisir entre le talent ou la fortune, que choisi riez-vous?
Le critique eut une moue railleuse :
— Nigaud ! Ma vie est là pour te répondre. Tu ne m'as donc pas compris? J'ai sacrifié le talent à la fortune. Je n'ai pas acquis l'une, et j'ai perdu P.autre! Ah! il vaudrait mieux mourir de faim, dans un grenier, en faisant un chef-d'œuvre, que de vivre dans l'abondance en produisant de bas ouvrages! Mais pour consentir à un tel renoncementaux joies humaines, il faut une sublime vertu. T'en sens-tu capable? Moi, Je ne l'ai pas pu. T'imagines-tu un Jean-François Millet peignant les Glaneuses et Y Angélus, en mangeant du pain sec? Combien sont capables d'un si bel héroïsme? Représente-toi ce grand artiste mourant dans la misère, et, à son dernier moment, par une révélation céleste, apercevant la salle des ventes où son tableau sera adjugé six cent mille francs à un amateur riche à millions. Que se passera-t-il dans sa cervelle? Seréjouira-t-il en pensant que son nom entrera dans la gloire, et que son
œuvre sera immortelle? Ou bien aura-til l'amer regret de n'avoir point joui, dans le présent, delà faveur publique et de laisser à d'autres les bénéfices de son travail?
— Mon cher ami , dit Mayrault avec fermeté , toute la question se réduit à ceci : croyezvous qu'un artiste puisse enfanter, dans le bien-être et la tranquillité, le chef-d'œuvre qu'il fera, dans la gêne et l'inquiétude?
— Je ne le crois pas! En toute sincérité, je pense que la pauvreté est l'aiguillon nécessaire du génie î
— Eh bien! donc, s'écria lejeune homme, dont les yeux brillèrent d'enthousiasme, vive la pauvreté !
Thérèse Àuffridi eut une rapide contraction des lèvres. Son regard doux et limpide alla caresser le visage de Daniel. Une légère rougeur monta à ses tempes, pendant que Zélie Bazin, frappant ses mains l'une contre l'autre, s'écriait :
— Il a bien dit ça, Mavrault. Bravo ! l'en-
fani! D'un coup de griffe, il a crevé tous les paradoxes de ce blasphémateur de Ténéran. Allez, mon brave homme, fit-elle, en se tournant vers l'écrivain. Réservez vos théories dissolvantes pour les lecteurs que vous cherchez à étonner ou à abrutir. Vous voyez le cas qu'on en fait ici, et l'effet qu'elles produisent !
Ils se turent. La terrasse se peuplait de groupes d'amis sortant du restaurant, et se disposant à regagner le chemin de fer. Très rouge, d'une voix tranchante, le chef de cabinet du ministre pérorait au milieu de candidats à la Légion d'honneur, et avec une facilité professionnelle, enfilait des phrases qui tombaient au milieu d'un silence d'admiration.
— Regardez, dit Ténéran, ce beau spectacle de platitude humaine. Il y a là, autour de ce plumitif, des hommes de lettres, des peintres, qui tous ont du talent. Pas un, pour un bout de ruban ou une commande,
n'hésiterait à se mettre à plat ventre dans la poussière. Ah! Mayrault.. .11 vous a vu, ils'arpête, il vous fait signe d'aller à lui... Courez donc, jeune homme, c'est la gloire et la richesse qui vous appellent, par la main de ce gros homme si myope et si bavard... Voua ne bougez pas? Vous êtes fou ! Refuse-t-on l'occasion qui s'offre?
Voyant que Mayrault ne paraissait pas disposé à obéir à ses signes, le fonctionnaire, renvoyant d'un geste autoritaire ses courtisans, s'avançait vers le groupe des amis de Mels.
— Ah ! Monsieur Mayrault, je conçois que vous nous ayez quittés si vite, à la fin du repas. Vous étiez ici en agréable compagnie...
Il salua Thérèse et Zélie, et minauda un sourire pour Ténéran. 11 semblait vraiment plus soucieux de plaire au critique qu'aux deux femmes. Mais Ténéran demeura impassible.
— .le voulais vous parler, de la part du mi-
nistre,du projet de décoration pour l'exéct!tion duquel tous nos grands maîtres se sont mis sur les rangs. .. Pourquoi n'avez-vous pas envoyé d'esquisse?
Mayrault rougit.
— M. Mels a concouru pour obtenir ce travail... 11 ne m'aurait paru ni juste, ni convenable d'aller sur ses brisées.
— C'est d'un ami dévoué...
— Non, c'est d'un élève reconnaissant...
— Fort bien, Monsieur, fort bien !
Le fonctionnaire attira Mayrault à l'écart et baissant la voix :
— Nous savons quelle part vous avez prise à l'exécution de l'envoi de Mels... Votre main s'y reconnaît partout... Ce n'est qu'un cri, dans le monde des artistes... Venez demain au ministère, le patron veut vous parler... Venez, autant dans l'intérêt de Mels que dans le vôtre... Puis-je vous annoncer?
— Soit.
— Et ne soyez pas si sauvage, mon cher,
reprit à haute voix le dispensateur des grâces officielles. On vous veut du bien; ne tournez pas le clos à la faveur...
— Ah! fit Ténéran finement, refuser est un bien plus sûr moyen d'obtenir que de demander.
— Essayez donc de prouver celaà tous ceux qui m'attendent là-bas, monsieur Ténéran, dit le fonctionnaire, en montrant la troupe des solliciteurs qui stationnaient prêts à se reformer en cortège.
— Ceux-là, dit le critique, ah ! ne vous gênez pas avec eux. Vous les retrouverez toujours! Us repoussent comme le chardon, à mesure qu'on l'arrache, et avec une vigueur nouvelle !
Le fonctionnaire, par un habile mouvement tournant, avait réussi à se glisser entre Ténéran et ses amis. 11 serra le critique contre la balustrade de la terrasse et le tenant là, presque à sa merci :
— Voyons, mon cher maître, pourquoi
êtes-vous si dur pour notre administration? Vous avez encore déchiré les conservateurs du Louvre, à propos du dernier tableau acheté en Italie.
— C'est une croûte infecte ! Et on l'a payée le prix d'un chef-d'œuvre!
— Nous avons été trompés, je le reconnais. 11 y a quelques repeints dans la toile, mais l'ensemble est flatteur... C'est la tenue d'un ouvrage de grand maître!
— Mal copié par un faussaire! Si vos employés n'étaient pas ignares, ils sauraient que l'original de ce tableau est au PalazzoRosso, à Gênes... Mais est-ce qu'on sait quelque chose aujourd'hui! On commence par affirmer, ensuite on s'informe! Votre serviteur, cher monsieur. Et mes compliments à vos experts !
Il salua et trouva moyen de rejoindre Zélie et Thérèse. Mayrault, s'efforçant de pallier les boutades de son ami, dit avec un sourire :
— C'est le fanatisme de l'art ! L'intention est bonne!
— Méfiez-vous de> imprécateurs, mon cher, rien n'est plus dangereux que ces intransigeants qui prissent leur vie à lancer l'anathème! Ce sont des déclassés qui s'efforcent d'entraîner les autres dans la voie mauvaise où ils se sont perdus. On ne nage bien qu'au milieu du courant, monsieur Mayrault, ne l'oubliez pas. Vous êtes en pleine eau, restez- y, n'allez pas bénévolement dans les bas-fonds et les brisants! Tenez, voici votre maître... Au revoir et à bientôt.
Mels sortait à son tour du restaurant, avec une escorte d'amis et se dirigeait vers le groupe officiel. Il fit ses derniers remercîments, adressa ses adieux, et se séparant de ceux qui l'entouraient, vint avec une sorte de bâte rejoindre ses intimes.
— Ouf! C'est fini! Me voilà libre! dit-il joyeusement. Ils s'en vont par le chemin de
fer. Nous n'allons pas les accompagner, n'est-ce pas?
— Tu peux l'affirmer, sans crainte de te tromper! s'écria Ténéran. Depuis ce matin que je cohabite avec eux, j'en ai la nausée! Rentrons dans le simple et le naturel.
— Te voilà bien malade pour avoir déjeuné au pavillon Henri IV, avec une bande de camarades, dit Mels, en frappant gaîment sur l'épaule de son ami. Le menu était-il médiocre? Les vins inférieurs?
— Tout était excellent. Mais il y avait les convives !
— Vieux grognon! C'étaient mes confrères et mes élèves! Tu n'aurais pas voulu, cependant, que personne ne vînt pour fêter ma médaille d'honneur? Tu aurais, cette fois-là, crié à la jalousie et à l'ingratitude !
— Alors tu as eu de l'agrément, toi?
— Beaucoup !
— Allons, tant mieux! Eh bien! Maintenant que nous en avons fini avec cette petite
fête, rentrons chez-nous. Et puisque la foule a pris le chemin de fer, nous, allons prendre le bateau!
— Le dernier bateau! dit gaîment Zélie.
— Et toi, Thérèse, t'es-tu ennuyée comme Ténéran?
— Quand j'entends dire du bien devons, je ne m'ennuie jamais!
— Bonne Thérèse!
11 passa son bras sous celui de la charmante fdle, la pressa doucement contre lui, et redressant sa haute taille, avec un air d'orgueil joyeux, il dit :
— J'espère que nous allons tous dîner ensemble?
— Ah ! ça, par exemple, tant que tu voudras!
— Alors, allons-nous en. 11 est trois heures passées!
Et par les sentiers de traverse, ils descendirent vers la berge.
Un jour que Mels, tourmenté par la composition de son tableau de l'Émeute, avait quitté son atelier de bonne heure et se promenait sur les boulevards, songeant à la figure de la petite marchande de fleurs qui se cache à la porte d'une maison, effrayée par la vue des blessés et des morts, il s'arrêta brusquement. Devant lui, à quatre pas, déguenillée, mais jolie sous ses haillons, noire et maigre, dans sa misère, une enfant de quatorze ou quinze ans, vendait des bouquets de violettes aux promeneurs. Elle portait un lourd panier au bras, et allait, la main ouverte, avec un sourire, offrant sa marchandise. C'était l'incarnation de son rêve, la
fillette cherchée, venant d'elle-même au-devant du peintre. Elle lui tendit un bouquet, fixant sur le passant le regard de ses yeux bleus. 11 prit les fleurs et dit :
— Combien t'en reste-t-il dans ton panier? Elle les compta :
— Vingt-et-un, monsieur.
— Tiens, voilà cent sous. Viens causer avec moi.
Ces paroles s'échangeaient au coin de la rue Duphot, à deux pas du bureau d'omnibus de la Madeleine. L'enfant fronça le sourcil, mais elle suivit Mels. Arrivés au square, devant le magasin du marchand de musique, le peintre examina silencieusement la petite fille, semblant étudier déjà la pose qu'il lui donnerait, puis il demanda :
— Veux-tu gagner dix francs tous les jours?
La petite se fâcha, cette fois. Elle regarda Mels de travers et, avec une liberté de langage qui prouvait toute la triste expérience de la
vie que ses courses à travers Paris lui avaient donnée, elle s'écria :
— Ah ! Mais non î Je vends des fleurs ! Je ne vends que ça!
Mcls rougit. Sa belle figure exprima une surprise indignée; il répliqua :
— Espèce de petite dinde, pour qui donc me prends-tu? Je veux te faire servir de modèle pour un tableau... Tiens, voilà mon adresse...
11 lui jeta une carte dans son panier :
— Si tu te décides à venir, sois chez moi, demain, à dix heures... En attendant, garde mes cinq francs et tes bouquets.
11 lui donna, rasséréné, une petite tape sur la joue, et traversant le boulevard à grands pas, il s'éloigna. Sur la carte, la petite fille lut ces mots : Mels de Feutrait, membre del'Institut, 140, avenue de Villiers.
Le lendemain, à dix heures, le domestique de Mels introduisait la petite marchande de bouquets dans l'atelier du maître. Elle était
toujours aussi déguenillée, mais elle était propre. Elle portait au bras son panier, seulement il était vide.
— Eh bien î ma fille, tu t'es donc ravisée? dit le peintre.
— Oui, Monsieur, et puis la mère Bavoyer, ma patronne, m'a ordonné de venir.
— Ah ! Ta patronne? Qu'est-cequ'elle fait?
— Elle ne fait rien, Monsieur. Elle vit de la recette que je rapporte chaque soir.
— Et qu'est-ce que tu lui es, toi, à la mère Bavoyer?
— Je ne lui suis rien, Monsieur, que sa domestique et sa vendeuse... Elle m'a recueillie quand j'ai été abandonnée par mes parents...
— Et quel âge avais-tu?
— J'avais six ans, Monsieur, à ce qu'elle m'a dit...
— Elle t'a donc nourrie de son travail, quand tu étais toute petite?
— Oh ! non, Monsieur, la mère Bavoyer
mendiait dans ce temps-là, et elle m'emmenait avec elle. C'était moi qui tendais la main et qui pleurais.
— Comment qui pleurais? Pourquoi pleurais-tu ?
— Mais, Monsieur, pour intéresser les passants.
— Tu pleurais donc à volonté?
— Oh ! non, Monsieur, mais je savais que si je n'avais pas pleuré, la mère Bavoyer m'aurait pincée au sang. Alors je pleurais de peur...
Mels frappa ses mains l'une contre l'autre avec indignation :
— L'atroce mégère ! Mais quand tu as été plus grande et que tu as pu comprendre son hideux trafic, pourquoi ne t'es-tu pas plainte, ou révoltée? Il y avait pourtant des agents dans la rue...
— Oh ! Monsieur, j'avais encore hien plus peur des agents que de la mère Bavoyer. Et si j'avais réclamé, je savais bien qu'on
m'aurait mise aux Enfants assistés... Et j'aimais dieux rester libre... Au fond, la mère Bavoyer n'était pas méchante pour moi.
Elle me traitait bien, quand j'avais fait une bonne récolte... Et quelque fois, le dimanche, elle m'emmenait promener à Saint- Ouen... Alors, là, on mendiait dans les restaurants... C'étaient nos jours de fête!
— Alors la mère Bavoyer t'a ordonné de venir poser chez moi ?
— Oui, Monsieur, elle m'a dit d'être bien obéissante à tout ce que vous me demanderiez, qu'il n'en résulterait rien que d'heureux pour moi...
Mels leva les yeux sur l'enfant, à ces terribles paroles. II la vit souriante, l'œil clair et le front pur. 11 comprit qu'elle avait répété, sans malice, les instructions de sa patronne, ïl sonna. Sa femme de charge, la vieille Prudence, parut.
— Voilà une petite fille qui est en loques, Prudence. Vous allez, aprèsle déjeuner, vous
rendre dans un magasin de confections, et vous lui rapporterez des nippes propres. Pour poser, son costume est admirable; mais, pour la vie ordinaire, il est insuffisant. Allons, monte sur l'estrade, petite, avec ton pauier... Tiens, dans ce mouvement-là...
Bien! C'est parfait de naturel !. Ne bouge plus... Comment t'appelles-tu, mon enfant?
— Thérèse, Monsieur.
— Eh bien, Thérèse, cause, ça te distraira.
11 commença, avec un morceau de fusain, sur une toile, à esquisser son personnage, pendant que la petite fille naïvement continuait à lui raconter sa vie, si courte, et cependant déjà si remplie... Elle se nommait Thérèse Auffridi, et était fille d'une Italienne qui posait l'ensemble dans les ateliers de la place Pigalle. Quant à son père, — cherche ! Mels se rappelait parfaitement avoir connu la belle Auffridi, qui avait servi de modèle, pendant toute une saison, à Puvis de Cba-
vannes pour ses fresques du Panthéon. Un beau jour elle avait disparu. Quelque amant l'avait emmenée, sans vouloir se charger de la fillette, etjamais, depuis, ellen'avaitdonné de ses nouvelles.
C était alors que la mère Bavoyer avait recueilli l'abandonnée dans son taudis de la rue Cortot. La seule affection qu'avait ressentie Thérèse, pendant son enfance, avait été pour Zélie Bazin, gamine comme elle, trottant dans les ruisseaux de la place Saint-Pierre, et faisant, les jours de fête, une orgie de pommes de terre frites, achetées dans un cornet de papier à la petite boutique de Madame Bonvin.
C'était Zélie qui régalait sa camarade, car Thérèse n'avait jamais possédé un centime, et elle aurait considéré comme une indélicatesse de tromper la mère Bavoyer sur la quotité de sa recette. Du reste elle n'aurait pu y réussir. La mégère avait un œil fureteur qui lisait sur la physionomie de sa pen-
sionnaire et un nez crochu qui flairait les sous dans ses poches. Et lout le passé si triste
de l'enfant se déroulait peu à peu devant
Mels, silencieux et attentif à sa tâche. Il y avait trois heures qu'il travaillait, sans avoir pris un instant de repos, lorsqu'il jeta son fusain, et dit:
— Assez pour aujourd'hui !
La petite fille, descendue de la table à modèle, poussa un cri de surprise. Sur la toile, dans un dessin serré, ferme, magistral, c'était elle, son panier au bras, avec sa robe trouée et ses souliers bâillants. Deux autres tètes, différentes de mouvement, avaient été étudiées, dans un autre coin de la toile, parle peintre. Et dans chaque attitude, avec chaque expression, c'était Thérèse, vivante de vérité et transfigurée par le talent de l'artiste. L'enfant regardait, muette d'admiration.
— Oh ! Monsieur, lit-elle enfin, les mains suppliantes, vous m'en donnerez une de mes trois figures, n'est-ce pas?
— Mais, oui, ma fille, quand j'aurai fini mon tableau.
— Est-ce que vous en aurez pour longtemps à le faire?
— Oh î pour plusieurs semaines, au moins...
— Tant mieux!
— Tu ne t'ennuies donc pas ici?
— Oh! non, Monsieur! Et c'est si beau ce que vous faites !
— Eh bien! alors tu reviendras demain. Au lieu de travailler d'après mes études, je travaillerai d'après nature, cela vaudra mieux.
Il sonna. Prudence parut.
— Avez-vous acheté ce que je vous ai demandé pour cette enfant? demanda Mels à sa gouvernante.
— Oui, Monsieur, tout cela est dans ma chambre.
— Emmenez alors avec vous la jeune Thérèse, et ramenez-la moi tout à l'heure, dans sa nouvelle tenue.
LE CRÉPUSCULE. 4l
Thérèse quitta l'avenue de Villiers, vêtue comme elle ne l'avait jamais été depuis sa naissance, lestée d'un bon goûter , etune pièce d'or de dix francs dans sa poche. La mère Bavoyer l'accueillit avec des transports de joie, l'interrogea sur ce qui s'était passé, parut désappointée par le naïf récit de Thérèse, mais se consola en lui prenant son argent etses vêtements neufs . Le lendemain,
quand Thérèse reparut à l'atelier, elle était aussi déguenillée que le premier jour et les souliers qu'elle traînait à ses pieds étaient plus éculés et plus béants. Mels lui dit:
— Eh bien! Et ta robe d'hier?
Thérèse fondit en larmes, et montrant à
Mels une physionomie consternée:
— Ah ! Monsieur, la mère Bavoyer m'a tout pris et m'a déclaré que de vieilles frusques c'était assez bon pour ce que je faisais
— Parfait ! dit le peintre, avec un sourire.
Allons, monte sur la table !
Il appela sa gouvernante, et lui montrant l'enfant :
— Tenez! Voilà comme on nous la renvoie!
— Ah ! Seigneur! Est-ce possible ! s'écria la vieille femme. Alors qu'est-ce que monsieur va faire ?
— Je vais lui en acheter d'autres. Retournez au magasin, Prudence. Seulement si jamais ça se renouvelle, nous verrons!
La journée se passa comme la précédente. Mels commença à esquisser sa figure, puis, après avoir fait renipper et goûter son modèle, il renvoya Thérèse chez sa patronne. Le lendemain Thérèse ne reparut pas. Mels l'attendit toute la journée, nerveux et agacé. Le soir, il dit à Prudence qui s'enquérait avec surprise :
— Voyez-vous, nous avons été roulés.
Cette petite est une hypocrite et sa patronne une canaille dont elle est complice. Bienheureux si elle ne nous a rien volé, ici, pendant son court passage.
— Oh ! non, Monsieur, il ne manque rien !
— C'est une chance! Du reste, j'ai les études que j'ai faites d'après elle, qui pourront me suffire. J'en suis de deux costumes ! Je ne les regrette pas! La petite figure valait ça!
Il fut bien étonné, le lendemain, de voir arriver Thérèse, mais, cette fois, escortée de la mère Bavoyer.
— Comprenez-vous, Monsieur, dit la mendiante d'un air mielleux, que cette petite gueuse n'a pas voulu aller chez vous hier, et qu'elle ne voulait pas encore venir aujourd'hui? Après ce que Monsieur a fait pour elle, et est sans doute disposé à faire. . . Mais c'est de la graine de bohémiens ! Quand on pense que voilà douze ans que je la garde, que je la nourris, que je la soigne, comme si elle était ma fille. Et vous la mettriez dans un mortier, Monsieur, vous la pileriez, vous n'en feriez pas sortir un atome de reconnaissance !
il LES BATAILLES DE LA VIE.
Mels leva les veux sur la Bavover et lui montrant Thérèse, plus sordide et plus haillonneuse que jamais :
— Ah! ça, ma brave femme, chez vous, c'est donc le Conservatoire des loques ?Plus je donne des vêtements neufs à cette petite, et plus elle en rapporte de vieux!
— Je vais vous dire, mon bon Monsieur, c'est rapport à son manque de soin. Elle salit tout ce qu'elle touche... Alors je lui garde ce qu'elle a de propre pour les jours de fête !
— Eh bien ! madame Bavover. . . C'est votre nom, n'est-ce pas? Les jours de fête, il me semblait que, pour elle, c'étaient ceux où elle venait chez moi. Pourquoi n'es-tu pas venue hier, Thérèse?
L'enfant baissa la tête sans répondre...
— Tu as préféré aller te promener, et vendre des bouquets?
Thérèse lança h Mels un regard de reproche, mais demeura muette.
— Parle donc, fit la Bavover, d'un ton pa-
lelin, en s'approchantde la petite fille. Dis à ce cher et excellent Monsieur que tu n'as pas voulu poser hier... Mais parle donc...
Elle lui saisit le bras avec force. Thérèse rougit de douleur sous la griffe de la mégère, mais elle continua à se taire.
— Allons, madame Bavoyer, puisque vous l'avez amenée, laissez la. Je la ferai poser encore aujourd'hui, et puis ce sera tout.
— Tu vois, tu vois, gronda la mendiante, tu as perdu les bonnes grâces de ton protecteur! Qu'est-ce quej'ai fait au Ciel pour être tombée sur une imbécile de créature, comme celle-là! Au moins tache de le contenter, puisque c'est la dernière fois !
La mégère mise dehors, Mels revint à la petite fille, et la regardant attentivement :
— Maintenant que nous sommes seuls, tu vas me dire pourquoi tu n'es pas revenue, n'est-ce pas? Tu n'as pas peur de moi?
Thérèse, la tète basse, comme si on la menait au supplice, fit signe que non.
— Eh Lien! alors, explique-toi. Est-ce que tu es aussi ingrate que le prétend la mère Bavoyer? Est-ce que tu ne sais pas faire la différence entre le bien et le mal?
L'enfant, sans répondre, se mit à pleurer. Puis, comme Mels la pressait de questions, elle finit par tout avouer. Que la mère Bavoyer lui avait dit que sa fortune était faite si elle savait s'y prendre, et qu'alors elle lui avait donné des conseils si atroces que, révoltée, l'enfant avait pris la résolution de ne plus retourner à l'atelier. Et que c'était de force que sa patronne l'y avait ramenée, le jour même, sous la menace de traitements affreux, si elle ne s'arrangeait pas pour que le « monsieur» n'eut plus rien à refuser, quand on lui adresserait des demandes d'argent.
Mels, pensif, marcha dans son atelier, regardant à la dérobée l'enfant qui pleurait toujours. Il sembla soulager ses nerfs par cette promenade, puis s'arrêtant devantThérèse :
— Mon enfant, cette vieille femme, chez laquelle tu vis, est un monstre. Ses desseins sur toi sont fort clairs. Et ce qui n'apas réussi, cette fois, parce que tu as affaire à un honnête homme, pourrait fort bien arriver si tu tombais dans les mains d'un individu sans scrupule. Cependant, il faudrait savoir si tu as le goût de rester uue brave fille, ou de devenir une petite gourgandine, comme on en rencontre, hélas! plein les rues. C'est à toi de me faire connaître ta préférence... Suivant ce que tu me répondras, j'agirai.
Alors, avec des supplications ardentes, l'enfant conjura Mels de ne pas l'abandonner. Et cette fois, il n'y avait pas à douter qu'elle fût sincère. Elle offrit de rester dans la maison comme domestique, plutôt que de retourner à Montmartre :
— Oh ! Monsieur, aucune besogne ne sera trop dure pour moi, pourvu que je ne rentre pas chez la mère Bavoyer... Elle me battra, pour me punir de l'avoir déçue... Je vous en
prie, ne me laissez pas retourner chez elle! Je sais bien qu'elle n'a aucun droit sur moi. . . Les parents de Zélie me Font assuré... Mais j'avais si peur de la police que je n'ai jamais osé me sauver... Vous qui êtes si bon, secourez-moi, ne me laissez pasretomber dans ses mains!
Et des sanglots et des lamentations. La vieille Prudence en était bouleversée et, avec son franc parler, elle déclara à son maître :
— Ma foi, Monsieur, vous n'auriez pas de cœur si vous ne vous intéressiez pas à cette petite... Moi, je la garderai avec moi, si vous voulez, et vous n'aurez pas à vous en occuper... Quel âge a-t-elle?
— Quatorze ans, gémit Thérèse.
— Elle en paraît onze ! C'est si chétif ! Ça mange quand ça se trouve! Bah! Monsieur, gardons-la !
— Eh bien ! Prudence, allez chez le commissaire de police, et priez-le de bien vouloir venir causer un instant avec moi... Car,
enfin, il faut savoir ce que Ton risque! Et surtout se méfier de la BavoyeH En attendant, travaillons !
Thérèse reprit la pose, et jusqu'à l'arrivée du commissaire, Mels poussa son esquisse avec ardeur. Le magistrat de police était un brave homme qui avait la passion de la peinture. Il était, dans ce quartier de Monceau, le protecteur attitré des artistes. Malheur à ceux qui s'attaquaient à ses favoris! Il avait failli arrêter un garçon boulanger qui avait porté du pain rassis au lieu de pain frais à M. Détaille. Il faisait surveiller les portes des ateliers pour que les chiens ne s'y oubliassent pas, et veillait à ce que les concierges fussent pleins de déférence pour leurs locataires.
Il arriva chez Mels la figure en large, trop heureux de se mettre à la disposition de « l'illustre maître ». Quand il sut de quoi il retournait, son indignation fut énorme. Comme mendiante, il aurait coffré Thérèse,
sans barguigner ; comme modèle, il la couvrait de sa protection, il se chargea de faire une enquête sur la Bavoyer, et, en attendant, autorisa Mels à garder chez lui la petite Thérèse.
L'enquête fut rapide et concluante. La Bavoyer était une ivrognesse notoire qui avait eu maille à partir avec la justice pour vol domestique. Son mari, qui exerçait la profession de chiffonnier, avait disparu. Elle avait deux filles : l'une était servante dans un bar et faisait la noce dans le quartier des Ecoles ; l'autre avait émigré en Amérique à la suite d'une chanteuse, et jamais n'avait donné de ses nouvelles. Le commissaire conseilla à Mels défaire une déclaration au parquet du procureur delaRépublique,en s'engageant à élever la jeune Thérèse Auffridi. Il se chargerait, lui, d'aplanir administrativement toutes les difficultés.
Du jour au lendemain Thérèse se trouva donc promue au rang de pupille de Mels.
Elle trottait dans la maison, légère et silencieuse, intéressée par tout ce qu'elle voyait, lisant avec passion les livres qui lui tombaient sous la main, se plongeant dans les cartons où Mels, depuis vingt ans, collectionnait les gravures de prix.
Un matin, en entrant dans son atelier, le peintre surprit sa pupille penchée sur une table et dessinant avec tant d'ardeur qu'elle ne l'entendit pas arriver. Il put ainsi venir jusqu'à l'enfant et avec curiosité constata qu'elle copiait un dessin de Greuze. Il lui posa la main sur l'épaule. Thérèse se retourna confuse et rougit. Elle restait là, son crayon en l'air, regardant Mels, pleine d'inquiétude. Lui, avec tranquillité, prit la copie , l'examina, et montrant l'original, en quelques traits brefs il indiqua à Thérèse les défauts de son travail. Puis, donnant une petite tape sur la joue de l'enfant :
— Ça t'amuserait donc d'apprendre à dessiner?
— Oh! oui, beaucoup!
— Eh bien, je te donnerai des leçons.
Il s'aperçut bien vite qu'elle était douée. Avec une finesse d'œil extraordinaire elle saisissait les formes et les couleurs et les reproduisait dans toute leur vérité. Son impressionnisme naïf et, pour ainsi dire, barbare, intéressa Mels. Il avait placé l'enfant, dès le premier jour, en face de la nature. Point de modèles lithographies, pas d'académies scolaires. Il prenait des fleurs, les disposait dans un vase sur la table, puis disait à Thérèse :
— Reproduis ça. Procède comme tu voudras. Blanc, noir, pastels, use des crayons qui te plairont, pourvu que tu arrives à l'effet.
Et Thérèse, sans avoir l'air d'y toucher, tripotant le crayon, le fusain, les couleurs, obtenait un rendu si extraordinaire que le peintre en était comme scandalisé. Un jour, il trouva l'enfant occupée à travailler d'après la vieille Prudence. Assise dans la lingerie,
éclairée par une simple fenêtre, son carton à dessin sur les genoux, elle copiait le profil de la gouvernante qui raccommodait les chemises de son maître. Mels resta un instant silencieux devant le dessin de Thérèse. C'était d'une ressemblance criante, avec des maladresses de débutante. Mais de cette ébauche enfantine se dégageait un sentiment si pur et si sincère, que le maître en demeura tout ému. 11 prit le papier et dit :
— N'y touche plus, tu l'abîmerais. Signe ce dessin et date-le. Tu le retrouveras, plus tard, avec plaisir, quand tu auras du talent.
— J'en aurai donc? demanda l'enfant avec un sourire.
— Oui, certes, si tu travailles.
— Ah! Je ne demande pas mieux. Il n'y a que cela qui m'amuse.
Le lendemain, le hasard fit qu'un des collègues de Mels, illustre peintre de portraits, une des gloires de l'école française, vint le voir à son atelier, et trouva le dessin sur une
table. Il le prit, le regarda avec curiosité, puis s'adressant à son ami :
— Qu'est-ce que c'est que cette étude de vieille femme signée Thérèse?
— Ah! ça vous frappe aussi?
— C'est extraordinaire!.. On dirait un Holbein !
— N'est-ce pas? Eh bien, mon cher, c'est d'une gamine de quatorze ans, que j'ai recueillie par charité, et qui vit chez moi...
— Elle est étonnante! Montrez-la-moi donc.
Thérèse, appelée, parut.
— Hé ! mais c'est la petite fille de votre tableau de l'Emeute!... Elle est très jolie, cette enfant! Mademoiselle, voulez-vous me donner votre dessin? Je vous ferai votre portrait en échange?
— Eh bien! Thérèse, tu vois, tu vas devenir célèbre! dit Mels avec un sourire contraint. Il changea de conversation et renvoya son élève. Il fut étonné, à la réflexion, de
l'impression désagréable que lui avait produite la flatteuse demande adressée à Thérèse. Il en avait conçu comme une sorte de jalousie.
Il s'interrogea d'une façon plus sévère et s'aperçut que Thérèse avait déjà pris, dans ses préoccupations, une place plus grande que celle qu'il avait voulu lui assigner. Il eut un brusque mouvement de réaction. Il entendait demeurer indépendant et ne subir aucune tyrannie, si douce fût-elle. Il était resté garçon, il n'avait pas de liaison régulière. Il se trouvait trop bien de ce régime pour vouloir en changer, et compliquer sa vie avec des soucis de famille improvisée.
La pensée lui traversa l'esprit qu'il avait fait une sottise en se chargeant de l'orpheline. Puis sa générosité naturelle prit le dessus. Il résolut de ne décliner aucun des devoirs qu'il avait assumés, mais de les rendre aussi peu gênants que possible. Et cette décision le conduisit à mettre Thérèse en pen-
sion afin qu'elle pût apprendre ce qu'elle ignorait : c'est-à-dire tout. Il y avait, dans le voisinage, un excellent cours pour les jeunes filles. Avec grand chagrin, Thérèse dut s'y rendre, dès le matin, pour n'en sortir qu'à l'heure du dîner. Mels ainsi reconquit sa liberté et sa pupille devint une personne instruite.
Mais elle ne cessa pas pour cela de dessiner. Elle employait ses soirées à travailler dans la lingerie, auprès de la vieille Prudence. Mels dînant tous les soirs dans le monde ou au cercle, Thérèse ne le voyait guère qu'un instant, le matin, avant de partir, et le dimanche. Leurs rapports s'étaient établis avec une parfaite correction. On eût dit d'un oncle ou d'un tuteur avec sa nièce ou sa pupille.
Mels avait alors quarante-cinq ans, et se montrait encore le beau garçon qu'il avait été dans sa jeunesse. Sa taille haute et bien prise n'avait pas tourné au majestueux, en-
[retenue par les exercices du corps et l'hydrothérapie. Sa belle figure dereître italien, à barbe brune en pointe, se ridait à peine, et ses cheveux grisonnaient seulement aux tempes.
Il avait toujours de grands succès dans le monde. Mais il confiait à ses amis qu'il était bien désabusé des liaisons avec les belles madame s. Plus de tasses de thé que de baisers. Et toutes ces tendresses, si vaines, si creuses, si fugitives. Le temps d'entendre bruire des dessous de soie, de défaire une voilette, et vite, vite, il fallait se sauver, parce que le couturier, la modiste, Fondulaleur, le mari ou la mère attendaient.
Il éprouvait la lassitude du mouvement mondain, aspirait aux joies intimes, mais ne voulait pas s'avouer que c'était la nature prudente qui lui donnait le conseil de se ranger, parce que la vieillesse était près de sonner à sa porte, et que bientôt il allait ne plus pouvoir courir. En attendant, il avait pris
une cuisinière, et dînait chez lui, pour la plus grande joie de Thérèse.
Le temps avait marché aussi pour l'enfant, et maintenant elle avait dix-sept ans. Ce n'était plus la petite mendiante du boulevard de la Madeleine, mais ce n'était pas non plus une jeune demoiselle de la bourgeoisie . Elle était de moyenne taille , très bien faite, avec un visage brun, des yeux bleus, et des cheveux bouclés naturellement. Tout ce que les professeurs distingués — et tous de l'Université — qui enseignaient la jeunesse au cours de Mlle Batilly avaient pu lui donner de notions confuses et pédantesques sur la littérature, l'histoire et le reste, elle l'avait emmagasiné dans sa tète. Au point de vue classique, c'était une petite perruche, comme ses camarades, débitant des opinions toutes faites avec une précision aussi navrante qu'impeccable.
Mais ce que ces brillants éducateurs, malgré leurs efforts, n'avaient pu déformer en
LE CRÉPUSCULE. o9
elle, c'était son sens artistique, qui était resté absolu. Et aussi la forme narquoise de son discours. Elle avait reçu l'empreinte de la vie nomade pour toujours. Son argot de Montmartre repoussait sous le beau lan-
^e appris, comme la ciguë au milieu des gazons anglais bien tondus et superbement peignés.
Grave sujet de scandale, au cours de littérature, quand le professeur éreintait, avec d'autant plus de verve qu'il était sûr de n'être pas contredit, quelque auteur moderne lu par Thérèse, au hasard de ses dimanches, dans l'atelier de Mels, et que l'élève indignée protestait par des « oh » irrévérencieux. Elle avait même, un jour que le bon et spirituel Labiche était traité du fond de son immortalité comme un simple vivant, lâché un « ah! mince! » qui devait faire époque.
Mlle Batilly en avait été suffoquée. Et il avait été question de rendre Thérèse à son tuteur. Mais Mels était un trop gros monsieur
pour qu'on se permît de telles libertés avec lui. 11 avait été informé par lettre des écarts de langage de Mlle Auffridi. De sa plus belle écriture, il avait répondu qu'à son sens, c'était le professeur qui était dans son tort, et que les personnalités désobligeantes sur des auteurs encore vivants, ou à peine disparus, lui paraissaient d'une haute inconvenance. « À dire vrai, il n'approuvait pas M11" Thérèse d'avoir laissé parler sa raison dans une forme peut-être un peu populaire, mais il était sûr qu'aucun académicien ne l'en blâmerait, à cause de l'intention. »
11 est certain que la modernité de Thérèse se révélait partout et en tout. Elle avait de l'esprit et du plus gouailleur. Mais son cœur était d'une sensibilité pour les humbles qui affectait des formes révolutionnaires. Au fond, elle était du peuple, et l'aimait. Dans une bagarre entre un cocher de maître et un cocher de fiacre, d'instinct elle était pour le cocher de fiacre.
LE CRÉPUSCULE. ùi
Cette tendance, qui aurait pu donner de la vulgarité à son caractère, était relevée par une noblesse de goût qui faisait incliner Thérèse toujours dans le sens de la beauté. Des vers sonores, de suaves mélodies, un gracieux visage, une élégante parole la trouvaient sincèrement prête à admirer. Et elle ne se trompait pas sur la valeur réelle de ce qu'elle voyait ou entendait. Son jugement était sur. Et, comme elle le disait en riant, on ne lui passait pas du « toc ». C'était une personne, au demeurant, peu ordinaire, qu'il était impossible de ne pas remarquer, et dont les yeux bleus et la voix grave formaient le plus séduisant contraste.
Elle avait vingt ans lorsque Mets, qui en avait quarante-cinq, se décida à la garder chez lui. La rentrée de Tbérèse coïncida avec le parti que prit Mels de renoncer à vivre en garçon. Si le monde était capable de raisonner juste et déjuger sainement, ilaurait approuvé cet homme mûr de se faire un
intérieur agréable, grâce à cette délicieuse fille, afin de vieillir dans la douceur et la tranquillité. Mais, que serait le monde, s'il n'était bête et méchant?
Les premiers qui virent, chez Mels, le joli visage de Thérèse sourirent d'un air entendu. En huit jours, le bruit s'accrédita que le grand peintre avait installé dans sa maison une maîtresse charmante. Le portrait de la jeune fille, exposé cette année-là au Salon, et qui, certes, est le chef-d'œuvre du maître, souleva une émotion profonde. Il fut reproduit dans tous les journaux illustrés, gravé, photographié. Le ministère voulut l'acheter pour le Luxembourg. Mais il n'était pas à vendre, Mels le gardait pour lui.
L'année suivante, nouvelle sensation, plus violente peut-être, parce qu'elle était inattendue. Thérèse exposait pour la première fois, et avait envoyé le portrait de Mels. Cette toile, si remarquable par la clarté de la couleur, les tons gris argentés du fond, et la lu-
mière blonde qui éclaire la ligure fut jugée de premier ordre. C'était la révélation d'une manière neuve. L'impressionnisme y marquait son influence, mais l'exécution large et précise rappelait Franz Hais. Thérèse Auffridi, du premier coup, se classait parmi les exécutants les plus précieux de l'école contemporaine.
L'étonnement soulevé par son talent se doublait de la curiosité excitée par sa personne. Chacun voulait la connaître, et ceux qui avaient, par leur camaraderie avec Mels, le moyen d'approcher la jeune artiste, étaient prompt emeni conquis par le charme qui émanait d'elle. Et puis, on ne savait plus que penser.
A la voir dans l'atelier de Mels, modeste, souriante, gracieuse, et de si parfaite tenue, les calomnies anciennes se dissipaient. Cette jeune fille, si simple, si respectueuse, si fine, la maîtresse du vieux peintre? Les jeunes protestaient contre cette supposition, avec
toute l'ardeur de leur désir. Les vieux, se sentant incapables de séduire cette grâce et cette intelligence, hochaient la tète, en disant: C'est impossible! La réputation deThérèse fut donc sauvegardée par sa gloire. Et elle parut plus incorruptible, parce qu'elle avait plus de talent.
La vérité, c'était Ténéranquila traduisait le plus fidèlement quand il disait :
— Pourquoi ne pas admettre que Mels soit un brave homme, qui s'est donné le luxe de la paternité sans avoir les ennuis du mariage? 11 a élevé Thérèse Auffridi, l'a instruite dans son art, et en a fait une femme remarquable. Cela n'est pas assurément une aventure très commune. D'abord parce qu'il faut être un grand artiste comme Mels, et ensuite renconcontrer un sujet supérieur comme Thérèse. Mais étant donné que la conjonction de ces diverses raretés s'est faite, pourquoi les expliquer par de sales suppositions?L'humanité est bien vile et bien stupide, de ne pouvoir
assigner à l'intimité de deux êtres de sexe différent que des mobiles dégradants ! Thérèse vil chezMels, donc elle est sa maîtresse. Voilà
les conclusions délicates de la pensée mondaine. La plus basse corruption matérielle, la plus dégoûtante bestialité sont tout ce que nos contemporains découvrent dans l'affection réciproque d'un Mels pourune Thérèse. Honneur à notre temps ! Son idéal est sensiblement celui d'une matrone qui vend des petites filles à des vieux messieurs. Ce siècle est l'honneur de notre histoire. Il aura vu l'avènement de la pornographie en littérature, le règne de la corruption en politique, et la faillite du goût dans les arts. C'est le triomphe de la pourriture et de l'imbécillité !
Mais Ténéran était un blasphémateur. Il fallait, de ce qu'il déclamait, en prendre et en laisser. Ce siècle n'était pas si infâme qu'il le disait, ni surtout si stupide. Et quant à Mels, c'était le plus honnête des hommes, le plus
délicat des maîtres, le plus attentif des tuteurs. Mais il n'était pas bien sûr qu'il n'aimât pas secrètement Thérèse.
Jamais il ne se l'était demandé à luimême. Et assurément ilTignorait. Pourtant, dans sa manière d'être avec la jeune fille, il y avait plus que de la bonté paternelle. Une grâce caressante, une coquetterie recherchée réglaient l'attitude de Mels. En aucune occasion un mot qui ne fut correct et de bon aloi, mais le désir de plaire, avec une vivacité du regard et une douceur du sourire auxquelles nulle femme d'expérience n'aurait pu se tromper.
Mais Thérèse n'était point expérimenté» . Elle ignorait la coquetterie. Des hommes elle n'avait connu, dans sa vie vagabonde, que les grossièretés et les impudeurs. Comment aurait-elle pu découvrir, sous l'enveloppe de délicatesse et de charme qui le dissimulait, l'amour obscur que son maître avait conçu pour elle. Cependant, une personne en qui
elle avait un»1 confiance particulière, s'était décidée à l'éclairer.
Zélie Bazin, par une fortune semblable à celle qui favorisait son amie, avait été placée dans une école de l'État, grâce à la protection du conseiller municipal de son quartier ; et, en même temps que Thérèse devenait l'élève de Mels , elle sortait du lycée Molière avec son brevet supérieur. Sollicitée de se présenter à l'école de Sèvres, qui est l'école normale des filles, elle avait préféré sa liberté, et, emportée par une imagination puissante, commençait la série de ses remarquables études littéraires sur La condition de la femme dans la Société moderne. Le hasard, ou plutôt les affinités naturelles, avaient lié ces deux intelligences, sœurs par leur talent. Delà camaraderie buissonnière des anciens jours, était née une amitié solide, éclairée et confiante.
Zélie savait tout de Thérèse. Thérèse se faisait raconter longuement les projetsde la femme de lettres. Ouand la nuit tombait et
que le travail devenait impossible, Mels sortait pour faire des visites , prendre l'air d-es salons, occupation nécessaire à sa vie morale. Alors Zélie arrivait, et en fumant des cigarettes, les deux amies causaient dans la pénombre, avec des voix de rêve.
C'étaient pour elles des moments délicieux. Elles se sentaient si bien en confiance. Elles parlaient, comme pour elles seules, sûres d'êtres comprises, approuvées, tant elles avaient de conformité de vues. Modernes l'une et l'autre, avec intransigeance, en ce qui concernait leurs goûts personnels et leurs tendances artistiques. Absolument éclectiques, quand il s'agissait desautres. Iln'était pas rare d'entendre Thérèse dire, en parlant d'un peintre : « Je n'aime pas ce qu'il fait, mais il a tant de talent! » Quant à[Zélie, elle avait coutume de déclarer qu'il ne faut pas exiger que les pommes aient le goût de l'ananas, et que de bonnes pommes ne sont point à mépriser.
Là où Zélie perdait cependant tonte douceur et même tonte retenue, c'était quand il s'agissait du sort des animaux. Elle consentait5 à voir souffrir les hommes, mais elle n'admettait pas qu'on tourmentât les bêtes. De là, chez elle, une ménagerie de chats, de chiens et d'oiseaux recueillis par charité, qui la rendaient dangereuse à visiter, pour ceux qui n'étaient pas de ses intimes. Cette fille étrange, d'une sensibilité exaltée et d'un réalisme violent , formai t avec la calme , do uce
et tendre Thérèse, le contraste le plus complet. C était sans doute la raison pour laquelle
elles se plaisaient tant l'une l'autre. Un jour que Zélie, à demi étendue sur le divan de l'atelier, regardait peindre son amie, brusquement elle dit :
— En somme, Thérèse, quelle est ta situation ici? Et quelles intentions as-tu pour
l'avenir?
A cette question, survenant après un long silence, pendant lequelles idées de Zélie s'é-
taient amoncelées, comme des nuées qui préparent un orage, Thérèse se retourna, posa sa palette et ses pinceaux sur une table, et regardant sa camarade avec étonnement :
— Quelle mouche te pique? As-tu attendu à aujourd'hui pour savoir que Mels me garde chez lui comme une fille d'adoption ?Et peuxtu croire que je songe à changer quoi que ce soit aux conditions de mon existence?
— Toi, oui, je le crois. Mais lui?
Les yeux bleus de Thérèse se fixèrent sur l'ironique visage de Zélie, avec une expression de candide quiétude :
— Eh bien ! Pourquoi mon maître auraitil d'autres idées que celles qu'il a eues depuis que je le connais?
— Ah ! voilà une belle raison ! Parce que tout change : les êtres comme les choses. Et que les résolutions d'hier ne cadrent pas toujours avec les intentions de demain. Penses-tu que tu sois la même que le jour où tu es entrée dans cet atelier pour poser la
LE CRÉPUSCULE. n
petite fille du Jour d'émeute*! Tu étais alors une enfant hâve, triste et noire. Aujourd'hui
tues une charmante femme, fraîche et rose. Qu'y aurait-il de surprenant à ce que Mels se fût aperçu de la transformation?
— Tu es folle !
Alors je le suis en bonne et nombreuse
compagnie. Car la question que je viens de t' adresser, tout le monde la pose, et même la résout, suivant son goût ou son sentiment.
— Je m'en moque !
— Et moi donc! Tu penses bien que ce n'est pas pour faire chorus avec les snobs et les débineurs que je me préoccupe de la situation. C'est uniquement dans ton intérêt. Je ne suis pas comme Ténéran, moi, je ne cautionne pas la vertu de Mels. Mais je voudrais bien savoir si tu n'as ni souci ni préoccupation. Et si je te questionne aujourd'hui, c'est parce que j'ai une solution toute prête à t'offrir.
— Ah ï Vraiment! Et laquelle?
— Dame! mon mignon, c'est, clans le cas où tu voudrais affirmer ton indépendance, de venir habiter avec moi, au milieu de mes chats et de mes chiens. Je gagne très largement ma vie, je suis convenablement logée, j'ai une chambre à ta disposition. Avec le produit de ta peinture tu louerais un atelier.
— Et j'abandonnerais l'homme à qui je dois tout? interrompit Thérèse.
— Bien î dit Zélie. Ça, c'est répondre. Avec toi, au moins, on sait tout de suite où l'on va. Tu ne veux pas quitter Mels? Alors raisonnons sur les conditions dans lesquelles tu resteras chez lui. Tu n'ignores pas, je suppose, que les hommes, en général, cultivent Tégoïsme avec une admirable ingéniosité...
— On dit que les femmes en font autant pour l'ingratitude...
— Les hommes et les femmes, mafille, ne valent pas grand'chose. Et il faut éviter de les mettre aux prises avec leur intérêt, sous peine d'assister à des atrocités. Mais, dans
l'espèce qui nous occupe, grâce au ciel, il ne s'agit que de sentiments. Nous avons donc des chances pour ne pas voir le monstre humain déchaîné dans toute sa férocité. Mels a <Hé parfait, pour toi, jusqu'à ce jour. Tu lui es reconnaissante. Tout cela est fort bien et réconforte l'esprit. Mais que va-t-il se passer demain?La situation qui t'est faite dans cette maison n'est pas régulière. Tu n'es ni la parente, ni la pupille de Mels. Tu es simplement une enfant qu'il a recueillie et élevée et qui, si elle était sans grâce et sans talent, serait vraisemblement, et peut-être pour son bonheur, reléguée à l'office avec la vieille Prudence, et tout-à-fait ignorée du vulgaire. Mais, au lieu d'être la Cendrillon sans éclat, née pour la médiocrité tranquille, tu es la filleule des fées, la jeune princesse rayonnante qui attire tous les regards. De là, une source de difficultés probables, mais hâtons-nous de l'affirmer, de satisfactions certaines. Car il ne faudrait pas conclure de
mon argumentation qu'il est plus avantageux de végéter dans l'obscurité profonde que de se manifester dans un éclat pompeux. Tous ceux qui t'ont approchée, célèbrent tes qualités naturelles ou acquises. Tu es jolie et tu as du talent. Tu comptes donc nombre d'ad-, mirateurs, et il ne me paraît pas possible que, de même que tout Paris pour Chimène avait les yeux de Rodrigue, notre cher Mels n'ait pas pour Thérèse les yeux de tout Paris. Qu'en dis-tu?
— Tout ce que tu me racontes là est très ingénieux, très piquant. Mais rien ne prouve que ce soit exact. En tout cas, je n'en sais rien.
— Ce qui revient à dire que Mels ne t'a jamais laissé soupçonner qu'il ait changé de sentiments, comme tu as changé de figure.
— Jamais, en effet. 11 est parfaitement bon, aimable, généreux, comme il l'a toujours été avec moi, depuis que je le connais...
— Et galant?
— Oui, peut-être un peu plus qu'autrefois.
Mais c'est si bien dans sa nature! Il lui serait tellement impossible, auprès d'une femme, de ne pas essayer de lui plaire... Il y a des hommes coquets pour qui le besoin de se rendre agréables est impérieux. Ils souffrent de n'être pas en intimité affectueuse avec les femmes qu'ils approchent. Je crois que c'est ce que, vous autres psychologues, vous appelez des hommes à femmes.
— Parfaitement. Et la marque particulière de cette espèce d'hommes, c'est que l'âge n'a aucune prise sur eux, et que, vieux aussi bien que jeunes, ils sont hommes à femmes avec le même éclat, la même ardeur et le même plaisir. Ce sont ceux-là, lorsqu'on leur dit prudemment : Il faut renoncer à l'amour, qui répondent avec conviction : J'aime mieux mourir î II est vrai qu'ils n'en meurent pas du tout! L'amour les conserve et les fait vivre ! Ce sont les jeunes gens éternels, qui, à cinquante ans, portent encore des gilets blancs, des petites guêtres chamois et
des cravates à pois... Généreux, sensibles, dévoués, un peu troubadours, mais bien français !
Thérèse se mit à rire :
— Il y a un peu de Mets, en effet, dans le portrait que tu traces. Mais, en plus de la grâce, il a, lui, la bonté...
— Oh! Je n'en dis pas de mal. Je l'aime beaucoup!... Et toi?
— Mais, moi aussi, naturellement...
— Bon ! Mais il y a bien des manières d'aimer...
— Oh ! pour moi , je n'en comprends qu'une : c'est de rendre heureux celui qui vous aime.
— Eh ! Mon enfant, cela peut mener loin!
— Bonne Zélie, réfléchis un peu à ce que j'ai été, et explique-moi ce que je risque. J'ai couru les ruisseaux, sans souliers, exposée à tous les accidents du trottoir parisien. Si je ne suis pas devenue une voleuse, ce n'est pas la faute de la vieille coquine qui m'a
élevée. Si je n'ai pas tourné tout de travers dès que j'ai cessé d'être une gamine, c'est parce que j'avais le dégoût du vice et que les gens à casquette du boulevard extérieur me faisaient peur. Sur cent filles comme moi, il y en a quatre-vingt quinze qui sont du gibier de Saint-Lazare. Voilà vraiment de quoi m'en faire accroire, n'est-il pas vrai? Je suis fort peu de chose, et sans Mels je ne serais rien du tout, qu'une mendiante, comme mes anciennes compagnes. Vais-je maintenant faire la mijaurée? Non, ma chère. Je ne dépends que de moi-même, je ne dois rien qu'à Mels et je me considère, comme absolument libre de faire ce qui me plaira, le jour où cela me plaira. Quanta l'opinion du monde, je m'en moque!
— D'accord ! Mais ce qui te plaira, qu'estce que c'est?
— Le sais-je?
— Tu n'as donc aucune arrière-pensée?
Aucun désir, aucune ambition?
— Rien, que de rester comme je suis.
Zélie demeura un moment silencieuse,
puis regardant son amie jusqu'au fond des yeux :
— Et si Mels te proposait de l'épouser? Thérèse rougit un peu. Elle fronça son
noir sourcil, ses lèvres se plissèrent ; mais dune voix nette elle répliqua :
— Ce serait la plus grande sottise qu'il pourrait faire, et je ne m'y prêterais pas. Mels adore le monde, et la condition nécessaire de son succès, de sa réputation, est la faculté qu'il possède, au plus haut degré, de se répandre, de se montrer, de représenter. Mels, vois-tu, c'est comme unbeau cerfvolant, léger, qui monte dans les airs, au gré du vent, se balançant, planant, avec des mouvements libres et gracieux. Mets-lui du lest à ce cerf-volant, puis demande-lui de s'enlever comme avant, au plus hautdel'holi/on. C'est fini. Il ne peut plus monter. Pour Mels, une femme, ce serait le lest. EL si cette
femme était de plus un ancien modèle, une artiste, une sorte d'irrégulière comme moi, pauvre cerf-volant, mieux vaudrait ne plus essayer de l'enlever jamais ! Car il tomberait promptement à terre, déchiré et perdu.
— Tu as une bien étonnante philosophie, Thérèse.
— Non, Zélie, j'ai seulement un peu de bon sens, pour le moment. Car, qui sait? Je n'en aurai peut-être pas toujours.
— Mais ce qui est certain c'est que tu n'aimes pas Mels.
— Je donnerais ma vie pour lui.
— Oui, mais tu ne lui as pas donné ton cœur. Et c'est, sans doute, à cela qu'il aurait tenu le plus.
L'existence de Thérèse avait donc continué telle qu'elle avait commencé. L'habitude de la voir chez Mels avait été prise peu à peu. Ceux qui se plaisaient à trouver des causes passionnelles à cette adoption de la jolie fille par le peintre, avaient eu toute
liberté de persévérer dans leur opinion. L'indifférence de la masse avait accepté le fait de la cohabitation de Thérèse avec Mels et l'expliquait parla communauté des goûts artistiques. (( C'était le maître et l'élève. Cela suffisait à tout. Et puis ils avaient du talent, et ils avaient bien le droit de faire ce qui leur plaisait. En somme, on avançait beaucoup de choses, mais on n'était sûr de rien. » Cette série de banalités avait été le résumé des discussions. Mels ne s'était pas aperçu qu'il fût moins bien reçu dans le monde. Mais il avait renoncé aux galanteries et était devenu plus grave. 11 est vrai qu'il touchait à la cinquantaine, ce qui devait l'encourager à la sagesse. La seule occasion, dans laquelle il avait pu s'apercevoir que sa conduite était jugée irrégulière, c'était quand l'illustre Hébert avait quitté la direction de l'École de Rome. 11 avait alors été question officieusement de le remplacer par Mels. Mais le ministre avait dit : « Ah î Sans con-
teste, ee serait le meilleur choix, s'il n'y avait pas Mllc Auffridi. » Le propos, rapporté à Mels, l'avait fort blessé. Pour le consoler, le ministre l'avait nommé commandeur de la Légion d'honneur. Thérèse, elle, n'avait rien reçu. Mais peu lui importait. Elle vivait tranquille, sans souci de l'opinion, et faisait des chefs-d'œuvre.
Dans l'atelier de Mels, assise sur un fauteuil Louis XIV en Lois doré, la comtesse de Terrenoire posait devant Thérèse. Une estrade, élevée de deux marches, recouverte de tapis bleu turquoise, exhaussait le modèle et lui donnait, dans sa robe de gala, avec son attitude étudiée, l'air d'une belle dame du dix-septième siècle. Thérèse, vêtue d'un costume de drap marron, un tablier à bavette montant jusqu'au menton, perchée sur un haut tabouret, travaillait avec une ardeur silencieuse.
Le portrait venait bien. Le buste droit, les mains gracieuses, croisées sur le bras du
fauteuil, sa petite tète un peu tournée du côté «le l'épaule, avec un air hautain, la jolie Raimonde s'offrait blanche et blonde, et d'une ressemblance prodigieuse. Elle posait admirablement, en femme qui a l'habitude de la représentation mondaine et qui sait garder une attitude étudiée sous le regard de ses admirateurs et de ses rivales. Pourtant, au bout d'un assez long moment, elle parut s'impatienter. Elle tourna la tète et dit :
— Mademoiselle Auilridi, d'ordinaire vous n'êtes pas bavarde, mais aujourd'hui, vous êtes complètement muette.
— C'est vrai, Madame, je suis préoccupée... Mais mon travail n'en avance pas moins, rassurez-vous...
— Oh î je suis très tranquille... Mais de quoi ètes-vous tourmentée, je vous prie?
— C'est aujourd'hui que le jury du concours, pour la décoration du Palais des Colonies, fait connaître sa décision. Et nous espérons tous ici que c'est Mels qui sera
désigné pour obtenir cette importante commande...
— Oh! oui. J'ai entendu parler de cela parle comte, cematin,pendantledéjeuner...
Mais en quoi cela peut-il si vivemement intéresser M. Mels de décorer ce palais?... Sa réputation n'est plus à affirmer...
— Non , mais elle est à soutenir. Et puis les occasions d'aborder la grande peinture sont si rares, aujourd'hui!... Exceptionnels les tableaux de circonstances, tels que les distributions de drapeaux, les inaugurations d'Exposition elles couronnements de souverains. En dehors du portrait et de la peinture de genre, que voulez-vous que les artistes fassent? La décoration est impossible dans les maisonsmodernes, car les appartements sont si petits, qu'il n'y a pas de panneaux entre les portes et les fenêtres. A moins de couvrir les murs des gares de chemin de fer, quels espaces s'offrent au talent d'un maître ? Aussi ce Palais a-t-il été désiré par tous les
artistes. L'Institut s'est ému, la politique a mis en mouvement les influences, le gouvernement, tenu en joue par les journaux, a dû renoncer à faire acte de favoritisme. Le concours a été sérieux, public, contrôlé, et, la décision rendue sera dictée au ministre par un jury d'hommes compétents.
Vous voyez, Madame, quel intérêt il y a, pour ceux qui ont brigué le prix, à l'obtenir...
— Est-ce que M. Mayrault n'a pas concouru?
A cette question Thérèse leva vivement la tête et regarda la jeune femme avec attention. Elle la vit insoucieuse et souriante. Elle frotta son pinceau sur sa palette, éclaircit un ton, puis très posément :
— Non, Madame, Daniel Mayrault n'a pas concouru. 11 ne lui a pas paru convenable d'aller sur les brisées de son maître...
Mme de Terronoire prit un temps, puis avec le même air de ne pas y toucher :
— Et puis, peut-être ne pouvait-il pas faire deux projets...
Thérèse répliqua sèchement, presque avec hostilité :
— Je ne comprends pas !
— C'est pourtant facile à saisir. On dit que M. Mayrault a travaillé à l'esquisse de M. Mois, et les gens bien informés vont jusqu'à affirmer qu'elle est de lui tout entière. . .
— Quelle infamie! Nous avons tous vu, nous les amis de Mels, Ténéran, Zélie Bazin, et tant d'autres, Mels travailler, ici, à son projet...
— Mais M. Mayrault n'y a-t-il pas mis la main, reprit la comtesse avec un sourire. Et vous-même... Tenez, ma chère, laissezmoi vous parler en toute franchise. Hier, j'ai dîné dans une maison avec Godfrin, le musicien, et voici ce qu'il disait : « Il n'y a qu'à regarder l'envoi de Mels pour être sûrqu'il est de Mayrault. Du reste, l'abstention de Mayrault est un aveu. La griffe du jeune maître
se reconnaît dans tous les morceaux de l'esquisse. C'est composé avec une franchise que Mels n'a jamais eue, et c'est peint avec un éclat que notre collègue n'a plus... Il y a mieux! Je jurerais que les Heurs qui sont dans le coin, à droite de la toile, sont de Thérèse Auffridi... Si donc on donne le prix à Mels, ce sera un déni de justice, car ce sont ses élèves qui l'ont mérité! »
— Et ne pas le lui donner, ce serait un affront injustifiable ! s'écria Thérèse rouge d'indignation. D'ailleurs quand Mayrault et moi-même nous aurions, sous la direction de Mels, travaillé àson œuvre, ne serait-cepas dans la tradition des grands maîtres? Les élèves de Raphaël n'ont-ils pas travaillé aux Loges? Théodore vanToulden n'a-t-ilpas exécuté les cartons de Rubens? Et aujourd'hui, ne sait-on pas que les peintres d'un atelier se réunissent pour exécuter les dessins des grandes composition de leur patron? Cela empêche-(-il l'idée première, la recherche
des détails, et la composition générale d'appartenir à celui qui est responsable de l'œuvre achevée? Mauvaise foi, jalousie basse, dénigrement systématique! Assurément Mayrault est un grand artiste. C'est ce que nous avons possédé de mieux, dans la peinture, depuis Regnault et Bastien. Il a la richesse de tons de l'un et le réalisme de facture de l'autre. Mais Mels aussi est un noble artiste. Et c'est lui qui a fait Mayrault, ce qui n'est pas rien!
— Et qui a fait aussi Thérèse Auffridi, ce qui est quelque chose ! ajouta la jeune femme avec un fin regard. Ne vous emportez pas, ma belle, nous savons quelle affection vous avez pour Mels. Il est naturel que vous le défendiez !
— Eh ! Madame, ne serais-] e pas bien ingrate, si j'agissais autrement, s'écria Thé- \ rèse, subitement calmée par la remarque de la comtesse. Mais je ne dis que ce que la justice m'entraîne à penser. Il n'y a pas ombre
de complaisance dans ma protestation.
— Eh bien! Thérèse, je ne sais ce qui se passera au ministère des Beaux-Arts, aujourd'hui, mois si je suis bien informée, il faut s'attendre à un coup de théâtre...
— Lequel?
— Je ne sais, mais préparez-vous à une
grande surprise.
Thérèse redevint silencieuse. Elle travailla
d'un air soucieux. Elle pensait à tout ce que, depuis six mois, ce concours entraînait de difficultés et causait de préoccupations autour d'elle. Au début, Mels avait décidé de ne pas prendre part à la lutte. 11 lui semblait qu'un artiste tel que lui, chargé de récompenses, parvenu au faîte des honneurs et de la gloire, devait laisser le champ libre aux jeunes talents et leur offrir, sans concurrence, le moyen de s'affirmer. Puis deux de ses collègues de l'Institut avaient déclaré qu'ils entreraient en ligne et les principaux représentants de l'école réaliste, les rivaux
éclatants deMels, ceux, qui lui disputaient le plus aprement la faveur du public, s'étaient décidés à briguer le prix. Dès lors, le chef de l'école classique ne pouvait plus se désintéresser d'une bataille où les principes étaient engagés et où toute une esthétique devait vaincre ou succomber.
Et alors, avec autant de passion qu'il avait montré tout d'abord de désintéressement, Mels s'était mis au travail. Il lui avait semblé qu'il était, dans la lutte qui commençait, le champion de l'idéal, et que toute la gloire des maîtres, depuis le sublime Vinci jusqu'au noble et impeccable Ingres, était défendue par lui. Il se jugeait le représentant de toute la lignée des illustres adorateurs de la forme. Et ne pas triompher, c'était, à ses yeux, faire déchoir tous les grands créateurs delabeauté.
Il avait donc commencé à méditer, et à chercher intellectuellement l'ordre de sa composition. Dans sa jeunesse, il aurait pris iiévreusement une toile, et jeté avec fougue
La première indication d'un projet. 1/ inspiration alors jaillissait de son cerveau fertile, ei ses adroites mains ex primaient tout naturellement, sans effort, ce que sa pensée concevait. La réalisation était si soudaine, si franche, si facile qu'on eût pu l'appeler improvisation. Le pinceau courait sur la toile, comme emporté par une force instinctive Les clartés chantaient, les tons se juxtaposaient, les valeurs s'opposaient d'ellesmêmes avec docilité. C'était l'époque heureuse où Mels produisait dans l'insouciance et dans la joie.
11 n'en allait plus de même. Sa peinture travaillée traduisait un sujet longuement médité. Ayant à réaliser un programme nettement défini, Mels arrangeait des motifs tranchés, équilibrait des combinaisons de masses, s'efforçait de dégager le sens philosophique du sujet. Et avec Mayrault et Thérèse, il causait, cherchant à échauffer sa pensée. Les cigarettes succédaient aux ciga-
rettes, etMels se promenait rêveur, absorbé, dans l'atelier, pendant que Thérèse et Ma\~ rault peignaient d'une main ferme et d'une veine franche, abattant la besogne avec une facilité qui déconcertait leur maître.
Il y avait trois mois que Mels ruminait son esquisse et rien n'était encore venu qui offrît un ensemble. Il multipliait les études, entassait les documents, changeait les modèles et variait les mouvements. Son travail n'avançait pas. Il en prenait de l'humeur, et son caractère si égal devenait quinteux. Quelquefois il se lamentait et se laissait aller à avouer que l'esprit critique annulait en lui la faculté de produire . « Je me châtie trop, j'en arrive à la crainte de faire mauvais. Je n'ose plus rien risquer, ma volonté se paralyse . » Un soir qu'il était plus sombre que de coutume, il retint Mavrault à dîner, et dans l'atelier, en présence de Thérèse, il eut un véritable accès de désespoir :
— Mes enfants, je ne peux plus exécuter
ce que je rêve. J'ai plus d'imagination que
je n'eu eus jamais. Si je pouvais traduire ma pensée sur la toile, je ferais un chef-d'œuvre. Et je sens que j'en deviens incapable ! Quelle douleur! C'est la fin de mon art!
Alors, dans un langage inspiré, avec une sorte de fureur géniale, il décrivit à Thérèse etàMayrault la composition qu'il avait imaginée, qu'il choyait, depuis des mois, dans sa pensée, et que sa main, rendue impuissante par le doute, ne parvenait plus à fixer sur la toile. Devant les yeux des deux jeunes gens il évoqua le mirage de sa conception, il la leur retraça dans tous ses détails, il leur en expliquala portée. Et l'un et l'autre, pleins de respectueuse et d'admirative pitié, écoutaient le maître qui racontait le chef-d'œuvre qu'il ne pouvait plus peindre.
Ils le voyaient par les yeux de Timagination, ils en comprenaient la magnificence. Us se regardèrent, et, complices, en un instant se comprirent : Faisons-le! Ils n'a-
vaient pas hésité. Ils étaient prêts à rendre au maître ce qu'ils tenaient de lui. Leur virtuosité d'exécution ne lui appartenait-elle pas? Il la leur avait donnée. N'avaient-ils pas le droit de la mettre à ses ordres? N'était-ce pas un devoir pour euxde devenir les exécutants de sa pensée?
Dès le lendemain, ils commencèrent. Et toutes les facilités de la jeunesse, toutes les trouvailles des premiers efforts, toutes les grâces charmantes des débutants, leur vinrent tout naturellement en aide.
Us étaient seuls dans l'atelier, Mels se trouvant à l'Institut, ou à l'École des Beaux-Arts. Et dans le silence de la vaste pièce, Mayrault et Thérèse travaillaient avec un plaisir et une verve inexprimables. Pour la première fois, ils collaboraient, et cette communauté d'idées, entre ce jeune homme et cette jolie fille, qui pourtant se connaissaient depuis plusieurs années, déplaçait leurs impressions. Ils ne se traitaient plus de la même manière; leur
langage comme d'instinct, s'était modifié. Il était moins empreint de camaraderie.
Ils se regardaient, ce qu'ils n'avaient jamais fait jusque-là. Us avaient vécu, côte à côte, comme étrangers l'un à l'autre, dans l'ordre des sentiments, et devant le rester toujours : ainsi qu'un frère et une sœur. Ils venaient de se découvrir, dune façon inattendue, et se trouvaient charmants. Etcomme ils en étaient gênés, pour beaucoup de raisons, ils affectaient de se traiter un peu cérémonieusement. Mayrault, qui avait toujours appelé sa camarade : Auffridi, comme un garçon, lui donnait de la « Mademoiselle ». Thérèse continuait à dire : Mayrault. Mais quelles nuances nouvelles, dans ses rapports avec lui! Et puis, comme sans s'en douter, elle s'habillait avec plus de soins et devenait coquette.
Chaque soir, ils cachaient leurs esquisses, afin de faire à Mels la surprise de lui montrer un jour son projet réalisé. Il y avait une semaine que Mayrault et Thérèse travaillaient
ainsi à l'insu de leur maître. André terminait le merveilleux groupe des jeunes gens apportant des offrandes à l'Espérance, qui devait former le centre du panneau principal. Thérèse, dans un coin delà toile, donnait les dernières touches aux guirlandes de fleurs que portaient des enfants. Elle s'arrêta et resta debout à regarder Mayrault travailler.
C'était bien la fougue du génie qui éclatait sur son front et brillaitdans ses yeux. Sa main, comme vibrante de joie, posait les tons sur la toile avec une ardeur caressante. 11 modelait une tète de jeune fille, et dans les contours, sous sa brosse légère, peu à peu la physionomie se précisait. Du brouillard de la préparation, peu à peu, comme si un masque avait été retiré à cette poétique figure, la tête s'accusait avec un sourire délicieux, une tendresse du regard.
Et avec un saisissement soudain, ^Thérèse se reconnut. C'était elle en qui Mayrault incarnait la beauté jeune et triomphante. Elle
LE CRÉPUSCULE. fJ~
sentait à chaque mouvement de la main, à chaque coup de la brosse, comme une caresse du peintre. 11 la choyait, la modelait, l'affinait dans sa grâce et la perfectionnait dans son charme, avec une passion si évidente, si chaleureuse, que Thérèse eut une soudaine palpitation du cœur, et qu'elle poussa un douloureux soupir.
A ce moment, Mayrault se retourna, il la vit pâle et tremblante. Il jeta sa palette, et s'avança vers elle, effrayé, en murmurant :
— Thérèse, qu'avez-vous?
Elle ne répondit pas et du doigt lui montra l'image reproduite sur la toile. 11 eut un sourire, et baissant un peu la tête :
— Oui. C'est vous. Je ne sais comment cela s'est fait, je ne le préméditais pas. Mais quand il m'a fallu exprimer la douceur et la séduction de la jeunesse, c'est votre visage qui s'est obstinément placé devant mes yeux. Je n'ai pu me soustraire à cette obsession délicieuse. L'incarnation de la beauté rayonnante et fleu-
rie telle que la concevait mon rêve, c'était vous, et ce ne pouvait être une autre. J'aurais été incapable de peindre une autre figure, parce que c'était la vôtre qui était devant mes yeux. En êtes-vous contrariée et voulez-vous queje l'efface? Si vous l'ordonnez, je vais m'y résigner...
Il faisait un geste vers son couteau à peindre; elle l'arrêta, et d'une voix changée :
— Oh I ce serait dommage !
Ils ne parlèrent plus et restèrent l'un près de Tautre, dans le silence de l'atelier où le jour finissant mettait du mystère, assis, lui fumant, elle rêvant. Ils ne pensaient pas, comme les jours précédents, à cacher leur toile afin que Mels ne lapûtvoir. Peu à peu l'obscurité avait assombri la haute et large pièce. Ils demeuraient immobiles, absorbés dans des pensées nouvelles. Un pas bien connu dans la pièce voisine, une toux sèche annonçant Mels, les firent se dresser pleins de trouble. Ils n'eurent point le temps de
réparer leur oubli, Mels entrait. Il les vit dans la pénombre et dit gaîment :
— Eh! pourquoi n'allumez-vous pas? Vous restez là dans le noir...
Il tourna la commutateur de l'électricité et, brusquement, l'esquisse de ses élèves se révéla à lui, éclatante, radieuse, dans un coup de lumière qui en faisait vibrer les tons et étinceler la fraîcheur. Immobile, le regard iixe, le sourcil froncé, comme si par un féerique prodige il se trouvait en face de son rêve réalisé, il contemplait le tableau. 11 resta pendant plusieurs minutes sans parler, puis il hocha la tête, et dit lentement :
— Oui, c'est bien cela! C'est bienl'œuvre imaginée par mon cerveau et que je vous ai expliquée... Vous m'avezbien compris... Mais il y a à reprendre dans les arrangements de masses et dans les rapports de tons... Voici un rouge qui est trop lourd, à côté de ce bleu trop vif. . . Et là, le mouvement du jeune garçon manque de simplicité...
En un instant, il prenait possession. Et à Thérèse et à Mayrault stupéfaits, il fît la critique de leur travail, substituant les observations de son expérience aux trouvailles de leur improvisation. L'œuvre lui appartenait; sans hésiter, il l'avait faite sienne, et avec une inconscience égoïste, il en disposait, comme de son bien. Il termina sa leçon par ces paroles :
— Vous m'avez devancé dans l'exécution •de ce que je cherchais. C'est très bien. Nous profiterons de ce que vous avez préparé, et demain nous reviendrons sur ce travail-là.
Et les deux jeunes gens, avec une affectueuse déférence, heureux de voir leur maître se reprendre à la confiance et à l'espoir, se soumirent et acquiescèrent. Qu'importait à leur amour-propre la main mise par Mels sur leur œuvre? N'avaient-ils pas cherché ce résultat? N'était-ce pas pour rendre le vieil artiste à lui-môme, qu'ils avaient formé leur complot et exécuté leur
projet? Et quelle déconvenue pouvaient-ils éprouver à constater qu'ils avaient réussi si bien? Leur dessein généreux et fraternel triomphait. Ils n'avaient qu'à se réjouir.
Et c'est ce qu'ils firent dans l'absolue sincérité de leur affection. Quant à Mels,aubout d'une semaine l'esquisse était son esquisse. Il y avait fait, d'une main experte, mais un peu lourde, quelques retouches de détail qui n'avaient pas nui à l'ensemble. Et en toute conscience, il montrait son projet à ses amis, à ses collègues, et recevait sans sourciller les compliments qu'on lui adressait.
C'était à ces choses que pensait Thérèse pendant que la jolie comtesse deTerrenoire souriait encore de sa confidence perfide. La jeune femme du coin de l'œil guettait MlleAuffridi. Elle devinait la palpitation de son cœur, à la pâleur de son visage. Et la main frémissante de l'artiste, frappant de touches méchantes le visage qu'elle reproduisait sur la toile, trahissait son agitation.
i02 LES BATAILLES DE LA VIE.
— Vous ne lisez donc pas les journaux, .Mademoiselle Auffridi? demanda après un assez long silence Mme de Terrenoire.
— Pas souvent, Madame, je l'avoue. Ils m'intéressent médiocrement.
— Si vous aviez lu, par hasard, ce matin, le Grelot, vous seriez déjà au courant de ce qui se passe dans les bureaux des Beaux-Arts à propos du concours qui vous préoccupe tant...
Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase. Zélie Bazin, escortée d'un sale et ignoble barbet, entrait dans l'atelier.
— Eh ! tenez ! voici des nouvelles fraîches qui vous arrivent avec Mlle Bazin.
Zélie salua la jeune femme, embrassa Thérèse, pendant que son chien, impudent et tranquille, sautait sur le divan et s'assayait sur un coin du manteau de satin brodé de l'élégante mondaine.
— Anarcho, veux-tu descendre, affreux voyou ! cria Zélie avec un geste de menace.
Le barbet, les yeux brillants dans la broussaille de ses poils, poussa un jappement blagueur et avec un soupir de béatitude se coucha en rond, affirmant sa résolution de réparer par un peu de sommeil les fatigues de la promenade.
— Laissez votre chien, Mademoiselle Bazin, dit en souriantla comtesse, mon vêtement ne craint rien. Et puis, ne faut-il pas nous habituer aux prises de possession des révolutionnaires?... Votre chien en est un, si je ne me trompe pas sur la signification du nom que vous lui décernez...
— Oui, Madame, Anarcho est un libertaire. Vous voyez le cas qu'il fait de mes ordres. . . Ce monstre, ramassé par moi dans un ruisseau, où de tout petits enfants se distrayaient à l'étrangler avec une corde, pendant que de plus grands l'assommaient consciencieusement avec des bûches, a les instincts les plus voluptueux. 11 n'aime que les morceaux de choix et les couches moel-
leuses. D'une intelligence supérieure, du reste, il comprend tout ce qu'on dit, mais ne fait que ce qu'il veut. Il est paresseux, paillard, voleur, insolent, hypocrite. On dirait un homme... Mais il ne faudrait pas essayer devant lui de me toucher du bout du doigt, sous peine d'avoir instantanément ses crocs dans la peau. C'est en cela qu'il se sépare de l'humanité : il est fidèle et reconnaissant! J'ai, chez moi, un portrait de lui par Mayrault,qui est un chef-d'œuvre. Mrae de ïerrenoire pinça les lèvres :
— Mademoiselle, votre chien est bien heureux! Tous ceux qui la briguent n'obtiennent pas pareille faveur! Ma belle-sœur, la marquise de Valancourt, n'a pu décider le jeune maître.
— Il m'a dit qu'il l'avait trouvée trop laide! dit Zélie.
— Et moi-même...
— Oh ! vous, Madame, il vous a trouvée trop jolie !
A peine le mot parti, Zélie le regretta. La comtesse et Thérèse avaient rougi en même temps.
— Vous avez une façon d'arranger les choses ! fît la jeune femme, en se levant et en descendant de l'estrade vers le chevalet qui supportait la toile à laquelle Thérèse travaillait encore.
Elle s'arrêta derrière l'artiste, examina silencieusement le portrait, parut en mesurer la valeur, puis avec un geste d'approbation :
— Du reste, qu'aurai -je à regretter, puisque Mlle AufTridi a été plus accommodante, ou moins timide, et qu'elle a fait une œuvre si remarquable...
— Oui, dit Zélie, c'est un portrait heureux. Il y a un destin pour les ouvrages littéraires, a dit le poète... Il y en a un aussi pour les œuvres artistiques. Certains livres, certains tableaux naissent sous une bonne étoile... Ils viennent bien, tout de suite, et
sans peine. Ce sont toujours les meilleurs... Votre portrait, Madame, est de ceux-là.
— Grâces en soient rendues au peintre.
— Allons, soyons juste : le modèle y est aussi pour quelque chose!
— Mademoiselle Auffridi, eile, ne m'a donc pas trouvée trop jolie?
— Oh ! Madame, fît Zélie avec un fin sourire, si elle l'avait pensé, en tout cas, elle ne vous l'aurait point dit.
La comtesse changea de ton, et regardant la femme de lettres d'un air malicieux :
— Je suis sure que vous nous arrivez nantie de nouvelles palpitantes... Que se passe-t-il? Que complote-t-on? Renseigneznous.
— Il se passe des choses qui ne sont pas très jolies, et il se complote des résolutions qui ne sont pas très braves. . . Le jugement du concours pour le Palais serait renvoyé à huit jours...
— Pourquoi ce délai?
— Pour avoir le temps de manœuvrer.
— Et manœuvrer, dans quel but?
— Ah! voilà ce qu'on ne dit pas. Mais ce qu'on laisse soupçonner...
— A savoir?
— Qu'il est impossible de ne pas décerner le prix à Mels. Et que toute une coterie officielle ne veut pas qu'on le lui donne...
— Qu'est-ce que le monde officiel vient faire là-dedans?
— Motifs politiques. Mels est un réactionnaire avéré. Il est en relation avecles Princes.
— Prétextes!
— Peut-être. Mais la presse est en mouvement. Et c'est le suprême pouvoir aujourd'hui, vous ne l'ignorez pas. Le Grelot a traité, ce matin, du haut en bas, le ministre des Beaux-Arts. Il laisse entendre que la duchesse deB... a reçu à dîner, il y a trois jours, tous les jurés du concours, et que c'est à table que le choix de Mels a été fait. Enfin, il déclare que l'esquisse n'est pas du
vieux pompier qui l'a signée, mais d'un des plus remarquables peintres de la jeune école, son élève. Il conclut 'en demandant si l'opinion publique permettra ce scandaleux trafic et encouragera éternellement le triomphe de la sénilité dans les arts. Le ministre, très embêté, a demandé que le jugement fût remis à huitaine.
— Vous voyez, Mademoiselle Auffridi, fit la comtesse, j'étais bien informée...
— C'est une infamie !
— On n'en est pas à une près.
— Mais dans quelle situation Mels va-t-il se trouver placé?
— Et Mayrault!
— Oh! Pour Mavrault, c'est tout simple. 11 n?a qu'à ne pas bouger. S'il était homme à couper l'herbe sous le pied de son maîtrer on pourrait se préoccuper. Mais le loyal et affectionné Mayrault agira sans détour. Il n'en va pas de même pour Mels, qui est directement mis enjeu. Quelles difficultés pour
lui! Et quelles tristesses! Ah! que l'humanité est laide et que les choses de la vie s'arrangent mal! Il faudrait s'enfermer dans une tour et ne voir plus rien que le ciel et la page blanche sur laquelle on trace ses pensées !
La porte s'ouvrit, comme Zélie Bazin lançait cette amère apostrophe, et Ténéran parut :
— Ah! Voici le philosophe! Que penset-il de tout cela?
Le vieil homme de lettres s'avança vers Mme de Terrenoire, qu'il salua avec une déférence admirative, il serra la main à Thérèse et à Zélie, et sans s'émouvoir :
— Vous parlez de l'affaire de Mels, naturellement? Et bien! Qu'est-ce qui vous étonne là-dedans?
— L'excès de la méchanceté !
— L'excès? Peut-il y avoir une méchanceté excessive? La méchanceté est sans conditions, sans règles et sans limites. Elle ne
connaît ni le plus, ni le moins. Elle est l'ab- .solu ! C'est même la seule chose qui soit ainsi . On est plus ou moins menteur, plus ou moins lâche, plus ou moins gourmand, plus ou moins hypocrite, plus ou moins avare. Quand on est méchant, onl'estàfondet, suivant les circonstances, on devient capable de tout ! Vous vous étonnez des infamies que l'on se prépare à faire à Mels. Eh bien! mais c'est tout simple, et cela ne pouvait pas être autrement!
— Ah! voilà le paradoxe établi! Écoutezen le développement.
— Zélie, ma chère, vous m'étonnez. Vous aimez trop les bêtes pour ne pas mépriser profondément les hommes. Et vous manifestez de la surprise parce que vous voyez qu'on essaie de faire payer à un homme célèbre et riche sa richesse et sa célébrité? D'où sortezvous, mon enfant, pour avoir tant de naïveté ou tant d'inexpérience? Vous n'avez donc jamais regardé ce qui se passe autour de
vous? L'envie est la loi du monde. Et, dans notre petit compartiment des lettres et des arts, couper Le jarret à tout audacieux qui tente de s'élever au-dessus du niveau commun, est le mot d'ordre. L'égalité dans la médiocrité, voilà ce qu'il faut! Mais toi, poète,
tu veux attirer l'attention publique avec la splendeur de tes rimes d'or, tu as eu l'audace de faire un ouvrage admirable, qui tranche sur la masse grisâtre de la production générale; toi, romancier, tu ne t'es pas contenté du trantran des petitsbouquins qui racontent
les adultères mondains, qui dénombrent les armoires à bottines et qui décrivent les salons à flirts et à thé de cinq heures, tu as eu la prétention de faire œuvre sociale, en étudiant les grands problèmes qui intéressent la marche de l'humanité: toi, dramaturge, tu ne te satisfais pas delà tranche dévie du théâtre rosse, tu répugnes à la pièce invertébrée, tu as construit une comédie solide, pleine de dessous profonds, nourrie de péripéties
poignantes qui secouent la foule et l'entraînent pendant deux cents soiréesavec le maximum; toi, peintre ou sculpteur, tu as rêvé une œuvre qui rompt avec la tradition et apporte une note et une forme nouvelles; tout ce qui est exposé auprès de toi paraît poncif et vieux, tu as renouvelé l'art en te retrempant à sa source qui est l'invention éternelle. Savez-vous bien que tous vous êtes de grands coupables! On n'a pas le droit d'être original, ni puissant, ni génial, sans risquer d'être pris pour cible et lapidé par tout ce qui est vulgaire, médiocre et bas. La gloire est un crime, la fortune est un crime, le génie est un crime! Voilà ce que décrète l'envie et ce qu'exécute la méchanceté humaine ! Mels est riche, illustre, heureux, on s'efforce de l'empoisonner ou de le poignarder. Quoi de plus ordinaire? Je dirais, pour un peu, que c'est dans les mœurs. Et quand notre ami est victime de la plus sale machination, de la plus basse intrigue, de la plus dégradante perfî-
die, je trouve cela tout simple. On a affaire à des hommes, n'est-ce pas?
Il y eut un petit silence. La diatribe sociale lancée par Ténérau avait procuré un léger malaise aux auditeurs. Ce que chacun savait, il venait de le préciser avec une énergie particulière. En quelques phrases il avait synthétisé la canaillerie ambiante. On l'avait là, toute vive et hideuse, sous les yeux. La figure de Mels, au milieu de ces laideurs morales, se dressait plus haute et plus pure. Ses défauts disparaissaient et ses qualités seules subsistaient nobles et fières. 11 sembla que Ténéran eût lavé son ami des petits reproches qu'on pouvait lui faire et que de Mels il ne restait que ce qui était beau et grand. Ce fut un soulagement.
— Voilà qui est bel et bon, reprit Zélie. Mais de ce que la canaillerie est la loi de l'humanité, il ne s'ensuit pas que ceux qui en sont les victimes soient moins à plaindre. Ceci n'est qu'une explication, ce n'est pas
une solution. Il faut voir ce qu'il y a à faire et tâcher de tirer parti pratiquement de la situation. Commençons par la tête. Que fera le ministre?
— Ce que voudront les bureaux.
— Et que veulent les bureaux?
— Ah! c'est très mélangé. Il y a, avant tout, un vœu qui est général, c'est d'avoir la paix, et qu'où ne trouble ni la tranquillité, ni les habitudes des fonctionnaires. Ceci bien établi, se manifestent les préférences et les opinions de chacun. Alors commence l'anarchie. Les uns sont réactionnaires, les autres révolutionnaires. Les vieux tiennent pour l'école classique, les jeunes pour la faction intransigeante. D'un côté, c'est l'Académie; en face, c'est la descendance de Manet. Vous voyez d'ici l'accord, et comme la paix a des chances de régner? Tout est à feu et à sang. Les réactionnaires réclament l'observance des précédents, le respect de la tradition. Les révolutionnaires ripostent en de-
mandant la tête des membres de l'Institut et l'abolition du concours de Rome! Alors le Ministre, au milieu de cette incohérence, se cramponne, éperdu, à ses directeurs, qui se calent, aveugles et sourds, sur leurs dossiers. Et le gouvernement, qui craint une interpellation à la Chambre, est prêt à tous les abandons et à toutes les faiblesses, pour qu'on ne le tourmente pas. De là, l'imminent lâchage de Mels, et toutes les capitulations les plus dégoûtantes que vous avez pu prévoir. Voilà où l'on en est. Quant à ce que l'on fera, c'est une autre affaire. Et je compte m'en expliquer demain, dans mon journal. Puisque lesbureaux ont peur du tapage, eh bien ! on va leur en offrir! Et je me charge d'en faire, à moi tout seul, comme cent!
Mme de Terrenoire était entrée dans la pièce voisine de l'atelier, et rapidement avait enlevé sa robe de cérémonie. Elle revenait vêtue d'un élégant costume tailleur qui moulait sa taille charmante.
iiG LES BATAILLES DE LA VIE.
— Je ne sais ce que noire illustre ami peut avoir au juste à craindre ou à espérer, dit-elle à Thérèse ; je vous ai apporté ici les renseignements recueillis dans mon entourage immédiat. Je n'avais qu'un but : vous être utile. Si je puis vous servir, n'oubliez pas que je suis toute à votre service et dites-le à Mels. Quand nous reverrons-nous?
— Eh bien! Madame, je peux travailler seule, pour le costume, pendant quelques jours. Voulez-vous que je vous écrive, quand il sera nécessaire que vous veniez poser?
— C'est entendu. Au revoir, ma chère.
Mademoiselle Bazin et vous, Monsieur ïénéran, très heureuse de vous avoir rencontrés.
Elle sourit, et avec une grâce aisée elle gagna la porte de l'atelier accompagnée par Thérèse. A peine eut-elle disparu:
— Quelle peste ! dit Zélie. La voilà, dans toute sa beauté sournoise et féroce, la belle madame des salons ! Regardez comme Thérèse Ta bien représentée avec sa petite tête
LE CRÉPUSCULE. il")
de vipère, aux yeux brillants, et dressée sur son cou flexible et long... Ali ! elle l'a devinée, allez...
— Eh ! qu'a-t-elle donc fait, cette charmante femme? demanda Ténéran avec un sourire indulgent.
— Presque rien î Elle exècre Thérèse...
— Pourquoi ça?
— A cause de iMayrault !
— Qu'est-ce que Mayrault vient faire làdedans ?
— Rien du tout ! C'est même ce dont enrage la jolie comtesse.
— Elle a un coup de soleil pour notre élève ?
— Vous l'avez dit.
— Que les femmes sont bêtes!
— Merci !
— Voilà donc pourquoi la belle madame voulait avoir son portraitpar le jeune maître!
— Voilà pourquoi.
— Et ce nigaud a refusé la commande...
— Et le reste !
— Vous m'en direz tant !
— Vous commencez à comprendre? C'est heureux ! Vous avez l'association des idées un peu lente aujourd'hui !
— Ah! C'est que les complications passionnelles sont pour moi d'un si médiocre intérêt que je les néglige volontiers î
— Eh ! Il n'y a pourtant qu'elles d'importantes dans la vie !.,.
— En ce qu'elles en dérangent l'harmonie et la portée.
— Naturellement.
— Alors nous voilà d'accord. Donc cette pécore en veut à Thérèse d'avoir fait le chef-d'œuvre que Mayrault a refusé défaire?
— Il y a ça. Et puis il y a autre chose.
— Quoi donc?
— Ça, je n'ai pas qualité pour en parler.
— D'ordinaire vous ne vous gênez pourtant pas ! Vous êtes une brillante metteuse de pieds dans le plat...
— 11 y a des maisons où je n'aime pas à casser la vaisselle... Chut! voici Thérèse.
La jeune fille rentrait, tenant en main un télégramme.
— Je viens d'être prévenue par Mels qu'il ne dînera pas ici, ce soir... Il demande qu'on lui envoie son habit au cercle... Il y a au moins deux mois que cela ne lui est pas arrivé. . . Du reste, j'aime autant qu'il reste avec ses amis... Ils le distrairont. La solitude ne lui vaut rien quand il a de l'ennui...
— Et toi, Thérèse, qu'est-ce que tu vas faire? Dines-tu avec moi?
— Non, merci. Tout est préparé ici.
La jeune fille ôtait son tablier.
— Est-ce que tu sors?
— Oui, je vais jusque chez Mayrault. Peutêtre saura-t-il des nouvelles précises. Et puis, j'ai besoin de causer avec lui...
— Eh bien! je t'attends. Je te conduirai un bout de chemin...
— Je te remercie.
f20 LES BATAILLES DE LA VIE.
Elle sortit de l'atelier. Ténéran, planté devant le portrait de Mnic de Terrenoire, paraissait plongé dans une étude approfondie de l'œuvre de Thérèse. Il roula une cigarette, l'alluma, poussa plusieurs bouffées, et dit:
— C'est extrêmement curieux! Cette petite a fait une complète évolution. Elle n'est plus du tout sous l'influence de Mels... Elle peint, maintenant, comme Mayrault... Ça lui a joliment profité de travailler à côté de lui!... Le talent des femmes, à de rares exceptions près, est fait d'assimilation... Etudiez George Sand... On peut noter, dans sa carrière littéraire, les successives modifications de sa manière, et la diversité de ses tendances, suivant les hommes auprès desquels elle vivait. Voyez cette petite Thérèse... Elle a laissé là les trucs de Mels... La cuisine des tons, la savante superposition des lumières, tout l'art un peu préparé du maître est abandonné. Et nous retrouvons la touche franche de Mayrault, ses gris si
fluides, et la transparence de ses fonds... Ah ! petite Thérèse, si vous aviez inventé cette formule-là, vous seriez une admirable artiste... Et vous n'êtes qu'une très brillante élève!...
— Alors, pour vous, ce charmant portrait est un pastiche?
— Il a été vu à travers Mayrault...
— Eh bien! Ténéran, dites-moi cela à moi, ça n'a pas d'inconvénient, mais ne le dites jamais à d'autres, surtout à Mels... Et encore moins à Thérèse.
Ténéran aurait bien voulu interroger Zélie. Mais la jeune fille rentrait, son chapeau sur la tête. Ils sortirent tous les trois.
Dans son atelier de la rue Lamarck, tout en haut de la butte Montmartre, Mayrault, son travail fini, était étendu sur un large divan et fumait en rêvant. Une toile de trois mètres de hauteur sur cinq mètres de largeur occupait tout le mur du fond de la vaste pièce. C'était la belle composition de Y Art moderne, commandée par l'Etat pour être reproduite à la manufacture des Gobelins. Avec un goût spirituel et délicat, Mayrault avait groupé les maîtres contemporains : peintres, musiciens, sculpteurs, poètes, et avait donné pour cadre à cette réunion fraternelle le joli jardin de sa maison, avec
comme fond le panorama de Paris. L'impression en était calme, poétique, lumineuse et charmante.
Le regard, étonné d'abord par le réalisme très net des costumes et des accessoires, était retenu par l'éclat de l'ensemble, le brio de la facture et la sérénité qui se dégageait des fleurs, des verdures et du ciel. C'était nouveau et en même temps c'était savant. Le ministre, quand il était venu, tout récemment, amené par un ami de Mayrault, avait cru devoir résumer son impression en ces termes : « C'est d'un Watteau du xx° siècle. »
ïénéran avait failli en étouffer, à force de rire. Mais, louange ministérielle à part, il était fanatique du tableau. Il avait écrit : «Quand les maîtres tapissiers des Gobelins auront fini de la copier, il faudra placer l'œuvre au Luxembourg, en attendant qu'elle triomphe au Louvre. Car en même temps qu'une toile de maître, c'est un document
inestimable, au point de vue de l'histoire des arts, qu'un tableau présentant dans une ordonnance classique la galerie d'hommes célèbres réunis par Mayrault, devisant, en vue de Paris, parmi les roses et les clématites. »
Pour l'instant, il ne paraissait, en aucune façon, se soucier de son Art moderne, le jeune maître. Il regardait obstinément le plafond, en poussant des ronds de fumée bleue. Depuis trois jours, il n'avait pas mis les pieds avenue de Villiers, et vivait enfermé chez lui, dans l'angoisse des événements qui se préparaient et dont il avait été
averti. Des envovés officieux étaient venus
le trouver de la part du ministre, pour lui exposer les embarras du gouvernement pris entre les règlements du concours, la décision imminente du jury, qui allait donner le le prix à Mels, et l'opinion publique, qui le décernait à Mayrault, dénoncé par la presse d'avant-garde, par les critiques d'art et
par des camarades même, comme l'auteur certain de l'esquisse exposée.
Daniel avait repoussé avec froideur les offres qui lui étaient faites d'une transaction destinée à sauver la situation, en assurant à Mels la direction du travail avec Mayrault comme adjoint pour l'exécution. 11 n'avait qu'une réponse à la bouche :
— Je ne comprends pas vos démarches.
L'auteur du projet soumis à l'examen du jury est M. Mels de Feutrait, mon maître. Il Ta signé de son nom. Il ne peut être exécuté que par lui. Tous ceux qui prétendent reconnaître ma main dans cette peinture font grand honneur à un élève, et grand tort à réminent artiste qu'est M. Mels. Je serais heureux de pouvoir marcher sur ses traces, grâce aux admirables enseignements qu'il m'a donnés. Mais je ne songe pas à l'égaler. Il a trop de talent pour que j'ose me mettre en parallèle avec lui. Si le jury commet un déni de justice en ne donnant pas
le prix à celui-là seul qui le mérite, notre ville sera privée d'une œuvre très belle, car nul n'est capable de faire mieux que M. Mels, et ce n'est certes pas moi qui m'y risquerai. Je craindrais trop de prouver l'erreur de ceux qui m'attribuent la valeur du travail de mon maître. Ainsi donc, c'est bien entendu : le prix à M. Mels, ou alors à qui vous voudrez, parmi les vagues concurrents qui ont allégorisé dans le goût de Cabanel.
Vainement les messagers captieux lui remontraient tout l'avantage qu'il y aurait, pour lui , à se prêter à un arrangement qui arrêterait les polémiques, débarrasserait le ministre de ses soucis, et satisferait, à la fois, Mels et l'opinion. Mayrault demeurait inébranlable et répondait :
— Je ne suis pour rien dans l'esquisse de M. Mels. Je ne veux pas entendre parler plus longtemps de cette affaire-là. Je ne m'occupe que de mon Art moderne, qui me donne, du reste, assez de mal!
Et il conduisait les visiteurs devant son admirable panneau, où se jouaient, avec une souplesse et une vigueur merveilleuses, les figures contemporaines, dans un paysage Henri et vibrant de lumière.
La détermination de Mayrault lui avait certes été dictée par son attacbement à son maître. Mais l'influence de Mlle Auffridi avait donné aux refus du jeune peintre cette fermeté presque brutale qui décourageait tous les conciliateurs. A la pensée que Tbérèse pourrait le blâmer, le juger ingrat.il éprouvait une angoisse insupportable. Et puis il se sentait plus à Taise, en songeant qu'il servait fidèlement son maître, qu'il lui donnait une part de sa gloire, en refusant d'accepter la paternité de l'œuvre universellement admirée.
Dans le fond obscur de sa conscience il éprouvait un soulagement à faire ce sacrifice. C'était comme la compensation de ce qu'il lui avait pris de la tendresse de Thé-
rèse, car il ne pouvait méconnaître qu'un grand changement s'était fait dans le cœur de la jeune fille, depuis quelques semaines, et que lui-même l'aimait éperdument.
Sur son canapé, étendu, fumant, il se disait tout cela, en s'efforçant de préciser, dans le vague de son rêve, parmi les volutes bleues de la fumée de sa cigarette, le fin visage de Thérèse. Il la cherchait, et, comme décidée à s'écarter de lui, elle s'effaçait, souriante et mystérieuse, fuyant à regret, mais cependant fuyant toujours. Elle paraissait dire : « Il est mal de nous aimer, il faut nous éloigner l'un de l'autre. Je ne puis faire que votre cœur ne batte pas à l'unisson du mien, mais n'est-ce pas une déloyale action que nous commettons en abusant de la confiance de Mels? Allez, ami, vers l'avenir de bonheur et de gloire qui vous attend, et laissez-moi à mes regrets. Je ne puis rienôtre de ce que vous désirez que je sois, et pourtant je vous aime. J'aurai la tristesse d'avoir
possédé votre tendresse et de n'avoir pu y répondre par une affection pareille, car je ne suis pas libre de le faire. Je suis enchaînée à Mois par des liens que je ne dois pas rompre, sous peine d'être ingrate et lâche. Je ne suis pas la femme qu'il vous faut. Passez, ami. et suivez la route éclatante où j'aurais été fière de marcher à vos côtés ».
Et, ainsi que dans un adieu, la bouche aux lèvres délicates du visage entrevu dans le vague de la rêverie, souriait tristement. Et la pensée de Mayrault, alors, se fixa à ce problème delà situation de Thérèse auprès de Mels. qu'il avait négligé de chercher quand la jeune fille lui était indifférente, et qui se posait maintenant à lui, irritant et ironique : ce Qu'est-ce que Thérèse est à Mels? »
Autrefois, les camarades d'atelier, lesjournalistes, quand on causait entre soi, répondaient sans se gêner : « Eh ! c'est sa maitresse I » Mayrault ne se récriait pas. Il lui
paraissait tout naturel que les sentiments de l'élève pour le maître eussent pris un caractère passionné. La verte maturité de Mels, si beau et si élégant, le charme de ses façons aristocratiques et son brillant esprit suffisaient à expliquer rattachement de Thérèse pour le peintre illustre. Par surcroit, ne lui devait-elle pas tout ce qu'elle était? Gomment donc s'étonner qu'un lien tendre eût rapproché cette charmante fille et le maître si séduisant encore? « Thérèse est la maîtresse de Mels. » Voilà ce qu'on disait. Et Mayrault laissait dire.
A présent, à ce souvenir, il frémissait de douleur et d'indignation. Pourquoi soupçonner ainsi le mal? Quelle malfaisante sottise poussait ces gens qui parlaient si librement de Thérèse et de Mels? Était-ce possible, ou seulement probable qu'entre cet homme de cinquante ans et cette fille de vingt-cinq une liaison eût existé et durât encore? 11 se remémora toutes leurs attiludes et toutes
leurs paroles, afin de se faire une conviction. Les apparences donnaient raison aux malveillants. Il était certain que Thérèse vivait chez Mels, près de Mels. 11 n'était pas douteux que le maître tutoyait l'élève, la traitait avec une familiarité caressante et tendre. Vingt foisles conversations de l'atelier avaient pris un tour leste et libre que Mels n'avait pas tenté de modérer, ce qu'il n'aurait pas manqué de faire s'il avait pensé que la modestie de la jeune fille put en souffrir. Tout contribuait à accréditer cette opinion que Mels et \lIle Aufïridi avaient une existence commune. Et pourtant Mayrault n'y croyait pas.
Là, en face de lui-même, fouillant dans ses souvenirs, il se disait : Tout permet de le supposer, et malgré, tout cela, n'est pas. Non, avec cette fraîcheur du regard, cette pureté de la voix, cette décence virginale, une femme n'a pas une faute sur la conscience. C'est inadmissible, et je ne puis le croire.
Mels a été un bienfaiteur, un maître, peutêtre a-t-il aimé Thérèse, peut-être l'aime t-il? Mais elle n'est que sa protégée et son élève. Elle ne s'est point donnée à lui. Tout proteste, en elle et en moi, conlre cette calomnie. Elle est sage et pure. J'ai le droit de l'aimer.
Un bruit léger, une porte battant faiblement, un pas glissant sur le parquet arrachèrent Daniel à sa méditation. Il se redressa brusquement, et avec une surprise charmée, il vit devant lui, au milieu de l'atelier, souriante,celle qui occupait si passionnément sa pensée :
— Je vous ai réveillé! dit-elle. Vous dormiez, mon cher ami, je vous demande pardon...
Il alla vers elle, les mains tendues, pour la débarrasser de son en-tout-cas et de son collet :
— Non, certes, vous n'avez pas à vous excuser, et vous arrivez au contraire tout-à-
fait à propos. Je me proposais de passer toutà-l'heure chez M. JMels pour vous voir, en particulier, s'il était possible... Mais je pense que c'est la raison qui m'aurait conduit auprès de vous, qui vous amène ici...
— Le concours? oui, n'est-ce pas?
Il la fit asseoir dans un grand fauteuil Renaissance h haut dossier, où elle s'appuya d'un air grave. Ils se regardèrent un instant sans parler, heureux de se trouver l'un près de l'autre, jouissant de cette minute délicieuse, et peu pressés de revenir à leur préoccupation. Cependant, Mayrault s'étant installé sur un escabeau tout près de Thérèse, hocha la tète et poussa un soupir :
— C'est une bien embêtante histoire, ma chère amie, que cette cabale qui s'est formée, on ne sait ni pourquoi, ni comment. Qu'est-ce que ça peut faire, je me le demande, à ceux qui n'auront pas le prix, que ce soit Mels qui l'ait? Et quelle rage ont-ils de pousser dans les jambes du maître son
élève qui n'en peut mais et ne demande rien.
— Car vous ne demandez rien, n'est-ce pas, Mayrault? Et vous n'accepterez jamais rien, quelque insistance qu'on mette à vous entraîner?
Il rougit, leva les yeux sur Thérèse et avec sincérité :
— Vous n'avez pas pensé, au moins, Thérèse, que je pourrais trahir mon maître pour une misérable gloriole, et l'abandonner quand mon devoir est de le soutenir?
— Xon. Je ne l'ai pas pensé. Je suis aussi sûre de vous que de moi-même.
— A la bonne heure! D'ailleurs, de quel droit accepterais-je l'honneur qu'on veut me faire d'avoir composé cette esquisse, quand vous y êtes, vous, pour autant que moi? Ce travail n'est-il pas notre œuvre commune? Et n'avons-nous pas mis nos pinceaux d'accord pour rendre surla toile la pensée de Mels? Le véritable créateur, c'est lui, en somme.
Nous n'avons été, nous, que les agents d'exécution. Et nous savons bien que, si nous n'avions pas pris les devants pour lui éviter des tâtonnements, il aurait peint cette esquisse avec plus de sûreté que nous.
Les yeux de Thérèse brillèrent de reconnaissance :
— Oh! oui, n'est-ce pas? Car nous ne pouvons douter, pour le voir à l'œuvre tous les jours, qu'il ait autant de talent qu'il en eut jamais?
L'effusion avec laquelle parlait Thérèse pinça douloureusement le cœur de Mayrault. 11 était ardent à se sacrifier, mais il ne voulait pas entendre, dans la bouche de celle qu'il aimait, un si chaleureux éloge de celui à qui il faisait tant d'avantages. Sa bouche se contracta, dans un sourire qui n'était plus ni confiant, ni joyeux :
— Comme vous lui êtes attachée! dit-il. Elle tressaillit. Son visage devint sombre.
Elle éprouva au même instant la sensation
pénible qu'elle venait de causer à Mayrault, Ainsi leurs deux cœurs, unis dans un dévouement pareil, souffraient cependant des angoisses et des doutes semblables. Elle répondit :
— Comment ne prendrais-je pas ses intérêts avec plus de vigueur qu'il ne les prendrait lui-même?
— C'est vrai ! Vous et lui, c'est tout un ! dit-il avec amertume.
— Non, mon cher ami, ce n'est pas tout un, en ce sens que je ferai toujours bon marché de moi, quand il s'agira de lui. Et quelle femme serais-je, s'il en était autrement?
Il y eut un silence. Mayrault, le front penché, semblait accablé sous ces paroles qui ressemblaient tant à un aveu. Thérèse, droite sur son fauteuil, les yeux perdus dans l'obscurité grandissante qui envahissait l'atelier, réfléchissait, sans paraître soupçonner le trouble de son compagnon et les soucis
qui lui pesaient sur le cœur. Elle reprit lentement :
— Qu'est-ce que Thérèse Auffridi sans Mels?Tout lui vient de cet homme parfait : son indépendance, son éducation, son talent. De la petite vagabonde, il a fait une femme, en lui enseignant la dignité de la vie et l'amour du travail. Oh ! mon cher Mayrault, comment m'acquitter jamais envers lui de la dette que j'ai contractée?
Brusquement le jeune homme releva son front courbé, il plongea ses regards dans les yeux de Thérèse, et d'une voix âpre, presque menaçante, il demanda :
— N'êtes-vous donc pas quitte envers lui?
— Et comment le serais-je?
— Ne lui avez-vous pas rendu plus qu'il ne vous avait donné?
Elle pâlit, ses sourcils se froncèrent; mais avec un grand calme, interrogeant Mayrault :
— Je ne vous comprends pas très bien.
Expliquez-vous plus clairement.
Il eut alors une crise de jalousie plus violente, et saisissant dans ses mains les frêles poignets de la jeune fille, il la contraignit à le regarder :
— Oh! Thérèse, une fois, une seule, dites-moi la vérité. Je souffre trop de ne pas la connaître. Thérèse, par pitié, soyez sincère : est-ce que Mels est aimé de vous?
La terrible question, qu'il avait balbutiée en tremblant, la fît sourire. Son visage s'éclaira. Elle secoua ses deux poignets qui échappèrent aux mains de Mayrault. Elle se tut pendant un instant, puis avec une malicieuse tranquillité :
— Certainement que j'aime Mels. Et vous n'aviez pas besoin de tant de précautions pour me le demander.
— Mais l'aimez-vous d'amour ?
— Ah î voilà ce qui vous tourmente, Monsieur Daniel? Et de quel droit, je vous prie, prétendez-vous me faire dire mes secrets?
— Du droit qu'on a quand on aime, Thé-
rèse. Et je vous aime de toute mon âme, ne le savez-vous pas?
— Non, je ne le savais pas... A ce pointlà, du moins, ajouta-t-elle avec un hochement de tête. Je sentais bien que vous aviez du plaisir à vous trouver près de moi. . . Mais tant de passion?... Meyrault, vous êtes un peu exalté à l'ordinaire. Et je crains qu'en ce moment vous ne le soyez plus qu'il ne faudrait.
Il se laissa glisser à ses genoux, et le visage près du sien, les yeux dans ses yeux.
— Thérèse, je vous appartiens tout entier. Il n'est rien de moi, corps ou pensée, qui ne subisse votre charme et ne soit possédé de votre grâce. Je vous en supplie, n'abusez pas de mon cœur. Répondez-moi. 11 y va de mon repos : Melsa-t-il des droits sur vous ?
— Tout ceux que peut inspirer la reconnaissance.
— Vous ne l'aimez donc pas?
— Je l'aime comme un ami, ou comme un père !
Il poussa un cri de joie, saisit la jeune fille parles épaules, la rapprocha de lui, et voyant à portée de sa bouche les belles lèvres qui souriaient pâlissantes, il y mit un baiser. Il la sentit qui frémissait entre ses bras. Elle poussa une exclamation étouffée, et laissant aller sa tête sur l'épaule de Mayrault, elle resta inerte, à demi-pàmée. Il la serra plus étroitement contre lui et, avec des paroles douces, caressantes, il s'efforça de la bercer, de la calmer, ainsi que l'on fait pour un enfant. Elle demeura ainsi, comme brisée, pendant un temps assez long, écoutant le murmure des aveux qui effleuraient tendrement son oreille.
Enfin, elle parut s'éveiller, passa la main sur ses yeux, se redressa lentement, et comme Mayrault, inquiet de la voir se ressaisir, demeurait à ses pieds, la regardant avec une suppliante inquiétude, elle se pencha
vers lui et effleura sou front d'une rapide caresse. 11 voulut crier sa joie, elle lui mit la main sur la bouche, et le relevant, elle l'emmena, silencieuse et sereine, dans le jardin qu'éclairait encore le soleil à son-déclin. Une terrasse, surplombant la pente qui, barrée par une palissade verte, dévalait jusqu'àla place Saint-Pierre, s'itendait sur toute la largeur du jardin, fleurie de rosiers, embaumée de glycines. Une petite tonnelle couverte de vigne vierge en occupait une des extrémités. Us s'assirent là, en un nid de verdure dont la brise du soir agitait le feuillage, et dans le lointain de Paris étendu à leurs pieds, ils regardèrent s'allumer peu à peu toutes les clartés que la nuit grandissante rendait plus brillantes. Un murmure sourd composé des cris, des activités, des fièvres de la ville grondait à leurs pieds, comme le bruit de la mer au bas d'une falaise.
Alors, sur cette basse animée et profonde que faisait la vie intense de tout un peuple,
Mayrault, comme un chant d'amour, dit ses espoirs et ses désirs. Thérèse l'écoutait, grave, attendrie et charmée. Celui qui était assis près [d'elle, tenant sa main dans la sienne, était ce jeune maître si célèbre déjà, si envié, et qui tremblait en lui parlant. Parmi toutes les femmes les plus belles, les plus fêtées, il n'avait qu'à choisir. Toutes seraient fîères de sa tendresse. Et c'était elle qu'il avait élue et à qui il l'avouait avec des craintes et des prières.
Une telle plénitude de joie descendit en elle, que ses lèvres s'agitèrent, frémissantes, que ses yeux brillèrent trempés de larmes, et que, incapable de répondre, elle resta à pleurer, dans l'ombre, en face de Paris qui rougeoyait en grondant, et sous les étoiles pâles qui scintillaient dans le Ciel. Lui, plus touché par cette émotion silencieuse qu'il ne l'eût été par des aveux passionnés, la regardait en souriant, n'essayait pas d'arrêter ses pleurs qu'il devinait bienfaisants et doux. Et dans
LE CRÉPUSCULE. i43
chaque sillon d'argent qui coulait des yeux alanguis jusqu'aux lèvres tremblantes, il voyait une preuve de tendresse naïve et sin-
cère
Le temps passait sans qu'ils en eussent le soupçon. Sept heures sonnèrent à l'église voisine/Thérèse tressaillit. Elle regardaMayrault avec une sorte de surprise, comme si, arrachée à son extase, elle le revoyait avec des yeux nouveaux. Mais elle sourit. Rien n'était changé et la réalité était aussi douce que son rêve. Ce fut elle qui , alors, le prit dans ses bras, le pressa tendrement, et sur le front de son ami, presque dans ses cheveux bouclés, mit lacaressede ses lèvres. Il balbutia :
— Oh! Thérèse, que je vous aime!
— Moi aussi, Daniel, je vous aime. Etrien ne peut m'empêcher de vous le dire loyalement et sans réserve. Je n'appartenais qu'à moi-même, ce matin, et maintenant, c'est à vous que je me suis donnée.
— Pour toujours...
Î4i LES BATAILLES DE LA VIE.
— Oui, pour toujours!
— Quelle joie ! Et quel délicieux accord de nos deux existences! Nous sentons pareille ment sur toutes choses, Thérèse. Notre art nous liait déjà si étroitement que l'amour n'avait presque rien à faire pour nous attacher l'un à l'autre. C'est une communion parfaite de nos deux esprits et de nos deux cœurs. Y eut-il jamais une destinée plus heureuse que la nôtre ? .
Il lui montra Paris, dans un geste insouciant :
— Regardez cette ville qui nous promet la fortune et la gloire. Que valent tous ses dons comparés à notre pur bonheur? Ne seriez-vous pas prête à l'oublier, pour vous enfermer avec moi, dans cette petite maison, enclose par le jardinet solitaire, à peindre librement et sans autre but que de réaliser nos rêves? Ne ferions-nous pas ainsi de véritables chefs -d'œuvres, puisque nous ne travaillerions que pour nous-mêmes.
Elle secoua sa jolie tête brune :
— Oui, mais nous ne sommes pas encore affranchis de toutes nos obligations sociales ; nous avons à compter avec l'opinion. Il faut que je vous quitte. On m'attend...
— Oui ? Notre maître?
— Non. Il ne rentrera pas dîner. Mais la bonne Prudence, qui serait inquiète si je me
« mettais en retard.
— Au revoir donc, ma chère aimée... Mais promettez-moi que vous vous rendrez libre promptement...
— Ne le suis-je pas ? Matériellement je ne dépends que de moi-même. . . Il n'y a que des liens moraux qui me retiennent... Mais ils sont bien puissants...
— Plus que notre tendresse?
— Non. Vous le savez bien.
Il la prit par le bras et, à pas lents, ils regagnèrent l'atelier. Aidée par son ami, Thérèse mit son manteau, et après un dernier baiser, elle partit.
A la même heure, Mels dînait chez la comtesse de Terrenoire. C'était un petit jour, et l'intimité se composait de huit personnes. Le général de Gardissol, ancien commandant de corps, resté svelte et souple, très mondain, très brillant, réactionnaire dans les moelles, et prêt à monter à cheval, en paroles, pour écraser la démocratie. MgrGoutte, évêque in partibus d'Hermopolis, principal conseiller des congrégations, prélat fin et mielleux en apparence, dévoré de toutes les fureurs de l'Inquisition, en réalité. Mmo Bernier, ancienne cantatrice de salon, ayant eu de grands succès mondains, mais réfugiée dans une amère critique de tous les talents actuels. Vatebled, le poète, candidat à l'Académie française, plus notoire pour ses échecs que pour ses vers, mais persistant toujours, parce que la candidature, c'était sa carrière. Et enfin, Paul Maichin, le sportsman, jeune oisif qui mange sur le turf la fortune que son père a gagnée à la Bourse.
Le général de Gardissol but religieusement un Château-Yquem qui jouissait de son approbation, et reposant son verre sur la nappe :
— Vovez-vous, mon cher Vatebled, vos amis de l'Académie sont tous des traîtres. Vous vous êtes présenté à l'élection, pour le fauteuil de ce pauvre Chose... Machin... enfin qui criait : Vive l'armée ! en vers... avec la certitude de douze voix pour vous... Et vous en avez récolté tout Juste cinq... Quels sont ceux qui vous ont lâché? Vous ne le saurez jamais!... Ce qui ne vous empêchera pas de recommencer. Et eux aussi, du reste! Je vous demande un peu ce qui vous paraît si enviable dans cette affaire-là?
— Vous en parlez à votre aise, dit l'évêque d'Hermopolis. Pourquoi avez-vous tenu à être commandant de corps? Et pourquoi êtes-vous malade de ne plus l'être?
— Malade, moi! regimba le général, jamais malade!
— Bon! C'est une façon de dire. Mais il est bien naturel qu'un homme tienne à obtenir tout ce que la destinée peut lui accorder de satisfactions matérielles et morales. Pour vous, général, c'était l'orgueil du commandement suprême. Pour notre cher poète, c'est la satisfaction d'entrer dans une compagnie très fermée.
— Puisqu'il y a une Académie, soupira Vatebled, je dois en être. C'est une nécessité pour moi, au point de vue professionnel. Je n'ai jamais vendu mes livres. Dieu merci, ils ne sont pas à la portée du vulgaire. Mon drame au théâtre de Y Œuvre nouvelle a stupéfié le spectateur qui restait béant devant les profondeurs de ma conception. Le gouvernement, que je méprise tout en le combattant, ne me donnera jamais la Légion d'honneur. Que me restera-t-il donc, si je ne prends pas rang sous la coupole?
— Mon cher, il vous restera votre indépendance, déclara le jeune Maichin. Vous
trouvez utile de vous embrigader? A quoi bon alors vous tenir complètement en opposition avec la production poétique contemporaine. D'un coté, vous prenez des airs de Moïse sur le Sinaï, et de l'autre vous faites les cent coups pour obtenir un babit à palmes vertes. Tout ça n'est pas d'accord! Au fond Je crois que vous souffrez horriblement de ne pas avoir une grosse vente en librairie, cent représentations au théâtre, et l'estime des bourgeois. Si c'est vrai, avouez-le carrément. Au moins vous serez sincère! Et l'on vous plaindra. Vous deviendrez sympathique. Ça vaut mieux que d'être incompréhensible!
Il y eut un silence embarrassé. Cependant la jolie comtesse, voyant la gêne que la brutale franchise du jeune Maichin jetait parmi ses convives, se chargea de riposter :
— Ne traitez clone pas les gens de lettres comme des chevaux ! dit-elle de sa voix claire et impertinente. Vous demandez de la sin-
cérité littéraire à Vatebled! Et vous, avezvous de la sincérité sportive? Voilà un poète à qui vous reprochez de faire fi des suffrages des gens qui affectent de ne pas le comprendre. Et je vous ai entendu traiter de crétins les gens qui, à la dernière vente des Yearlings à Deauville, n'avaient pas acheté des prix fous les quelques canassons que vous y aviez envoyés !
— Des canassons ! Fil de fer et la Pistole, des bêtes qui valaient trente mille!...
— Là, vous voyez! Encore! Ce qui est à vous est admirable, ce qui est aux autres ne vaut rien! Ménagez votre voisin, si vous voulez qu'il vous traite bien. Voyez Monsieur Mels... Voilà un sage!
Mels, qui se taisait depuis le commencement du repas, visiblement préoccupé, tressaillit en entendant prononcer son nom. Il leva sa belle tête expressive et s'efforça de sourire :
— Ai-je tant de mérite?
— Oui. Vous savez ce qu'est la vie. Et, au lieu de vous opposer à la marche en avant de vos élèves, vous les favorisez. Il faut bien que chacun ait son heure, n'est-il pas vrai? Et je trouve de la bonté et de la grandeur dans cet effacement. C'est la preuve d'une véritable supériorité. Le génie secourable au talent. En somme, Mayrault, c'est vous qui l'avez fait !
Mels pâlit. Ses yeux se troublèrent. Il répondit d'une voix étranglée :
— Ses succès me sont plus précieux que les miens. Et je l'aime comme un fils. Ceux qui prétendent l'opposer à moi se trompent s'ils croient me faire de la peine. Je me réjouis de tout ce qui lui arrive d'heureux.
— Même à votre détriment?...
«— Même à mon détriment. On en aura, demain, la preuve. J'ai écrit ce soir au ministre pour lui annoncer que je me retirais du concours pour la décoration du nouveau palais.
lo2 LES BATAILLES DE LA VIE.
— Mais c'est donner le prix à votre élève... Les coteries le lui décernent, vos envieux le lui attribuent... Et vous le lui cédez?
— Comme vous le disiez si bien, il n'y a qu'un instant : Mayrault, c'est moi. Et dans son triomphe j'ai ma part.
— Ah ! maître, vous vous abandonnez î
— Non, madame, je me rends compte de ma situation exacte, voilà tout. Il faut que chacun ait son heure, vous le disiez aussi. Et vous auriez pu ajouter, si vous n'étiez trop gracieuse pour risquer de blesser un vieil artiste : on ne peut pas être et avoir été . Ah! c'est cela qui est si dura comprendre et à accepter, pour ceux qui sont en possession de la faveur, qu'il faille la céder à de plus jeunes qui viennent, derrière eux, pour les remplacer et les faire oublier. C'est la tristesse la plus amère pour un créateur, qu'il soit musicien, poète, sculpteur ou peintre, de se dire : les triomphes que j'ai remportés ne se renouvelleront plus, les acclamations
et les louanges iront à d'autres, les regards enivrés se détourneront, et la chaude curiosité de la foule, qui murmurait sur mon passage, se changera en une muette indifférence. J'étais l'astre qui dominait dans le ciel, et, peu à peu, je descendrai vers l'horizon. La lumière qui m'éclairait de ses rayons vivifiants décroîtra me laissant dans le doute et la faihlesse. Après les joies de l'aube, ce seront les mélancolies du crépuscule. Oui, voilà ce qu'il y a de plus cruel pour un artiste. C'est de rester en face de son passé, à l'abandon, se survivant à lui-même, et devant le papier, la glaise ou la toile, qui autrefois lui servaient à exprimer sa pensée, de se dire : à quoi bon? De toutes les déchéances, il n'en est pas de plus cruelle. Et les heureux sont ceux qui disparaissent à l'apogée de leur carrière, en pleine énergie, sans connaître les déceptions de la vieillesse. Ou bien alors il faut se continuer dans un fils, et c'est délicieux de voir refleurir sa
gloire sur un jeune rejeton. C'est ce qui m'arrive avec Mayrault, qui est l'enfant de mon travail. Et c'est pour cela que je suis sans jalousie devant ses succès, puisqu'ils ont été préparés par moi, et que j'ai pu vous répondre à l'instant que je me réjouirais de tout ce qui lui arriverait d'heureux, quand bien même, en apparence, j'aurais à en souffrir.
— Eh bien î Voilà une admirable philosophie! Et je n'en connais pas de plus touchante, si elle est sincère.
— Eh ! madame, pourquoi essaierais-je de vous donner le change? Vais-je poser pour vous, qui me connaissez si bien?
— Non! Je crois tout ce que vous venez de dire. Mais les sentiments que vous exprimez sont exceptionnels. Tous les artistes ont été jaloux, et souvent jusqu'à la rage, de leurs successeurs. Cette jalousie chez les maîtres italiens de la Renaissance ne reculait même pas devant l'assassinat. Il ne fau-
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drait pas chercher bien loin, aujourd'hui, pour trouver de grands écrivains qui se sont conduits comme des brigands envers leurs rivaux, et l'envie est la maladie courante de la littérature contemporaine. Nous connaissons des auteurs à qui le succès d'un ami donne la jaunisse. Le succès d'argent, surtout, car celui-là, on ne le pardonne pas! Iî y a donc, sauf exception, dans toute carrière d'artiste, une heure trouble, où le succès le trahit, ou ses facultés créatrices l'abandonnent, et où, comme un astre à son déclin, il baisse sur l'horizon. Vous avez appelé cette heure douloureuse le crépuscule. Et l'idée est juste, mais s'il y a le crépuscule pour l'esprit, il y a aussi le crépuscule pour le cœur...
La jolie comtesse souriait en parlant ainsi et ses yeux ironiques semblaient fouiller la pensée de Mets. Le peintre tressaillit.
— Oui, dit-il, renoncer à la gloire, c'est un déchirement ! Mais renoncer à l'amour !.. -
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N'est-ce pas l'épreuve la plus dure? Cependant la nature y met bon ordre. Et si, dans le domaine des idées, les désirs humains ne sont bornés par rien, dans le domaine des faits, il n'en est pas de même. Et la vieillesse se charge de modérer les passions...
Monseigneur d'Hermopolis eut un fin sourire :
— Autant dire que l'homme fait, de nécessité, vertu !
— Ou que quand le diable devient vieux, il se fait ermite !
— Et où avez-vous vu que les patriarches renonçaient à l'amour? dit lejeuneMaichin. J'ai un oncle qui, à soixante-sept ans, bien comptés, entretient la charmante Amandine de Tresmes, et est trompé par elle, comme s'il n'en avait que trente !
— Mais, sapristi, fit le général, en se redressant, je vous assure bien que je
— Oh ! général, interrompit la comtesse,
vous n'allez pas nous raconter vos bonnes fortunes....
— Tenons-nous en aux victoires. N'allons pas jusqu'aux conquêtes...
Mels n'écoutait plus le papotage élégant qui se continuait autour de la table. En un instant, le pâle visage encadré de cheveux noirs de Thérèse venait de s'évoquer devant lui, et une sourde palpitation avait ébranlé son cœur. Pourquoi cette fine et railleuse mondaine avait-elle fait cette allusion si directe à la double déchéance qui pouvait atteindre l'artiste, dans sa gloire et dans sa tendresse? Pourquoi, à l'heure où Mels sentait vaciller sous ses pieds le piédestal de sa célébrité, insinuer qu'il pourait voir s'écarter de lui celle qui seule saurait le consoler de sa décadence ?
Depuis plusieursjours déjà, Mels pensait avec une résignation attendrie à chercher le repos et la sérénité, en modifiant complètement son existence. Et Thérèse avait
été le principal élément de cette combinaison nouvelle. Attristé, découragé, las, Mels se disait : Je partirai avec Thérèse. J'irai dans un coin paisible et verdoyant, loin des agitations et des querelles, travailler pour moi seul et me retremper dans la fraîcheur de la nature. J'oublierai les jalousies, les férocités, les perfidies et je me reposerai en présence d'un horizon calme et pur, auprès de celle qui est tout le charme et toute la douceur de ma vie. Je ne suis pas encore un vieillard. Hier, j'étais aimé. Pourquoi ne retrouverais-je pas en Thérèse les suprêmes illusions du cœur? Elle est loyale et serait sincère. Et puis elle me doit tout. A peine cette pensée eut-elle effleuré son esprit que Mels en rougit. Elle lui parut indigne de lui. Quoi ! Devoir Thérèse à la re connaissance ? En était-il là ? Et ne vaudraitil pas mieux ne pas l'obtenir? Toute sa fierté lui revint. 11 se sentit plus ardent, plus rajeuni. Un espoir réchauffait : celui
de plaire à cette charmante fille et d'en faire sa dernière et plus brillante conquête. Comme pour répondre par une railleuse déclaration à ses rêves d'avenir, la comtesse dit:
— Vous aurez beau faire, il n'est amour que de jeunes. Et la vieille chanson n'est pas si bête : « Il faut des époux assortis », à plus forte raison des amants ! Je vois bien qu'il y a des vieux marcheurs, comme l'aimable oncle du jeune Maichin, qui s'imaginent bouleverser encore le cœur des demoiselles et même des dames. Mais c'est une illusion qu'on leur procure pour leur argent.
— Ah ! madame, dit le général avec amertume, le ministre, qui n'est cependant pas tendre, a plus de pitié que vous. Quand il nous met dans le cadre de réserve, il ne nous défend pas d'espérer que nous pourrons encore servir !
On se levait de table. Les portes du salon furent ouvertes, et dans la tiédeur de Télé-
gante habitation, les convives insouciants continuèrent à causer, sans se douter du trouble que leurs paroles avaient pu jeter dans le cœur de Mels.
En entendant ouvrir la porte de son cabinet, Ténéran leva la tête, posa sa pipe sur le bureau, repoussa ses papiers, et, la figure éclairée d'un sourire :
— Tiens! c'est Mayrault ! Bonjour, mon enfant. Qu'est-ce qui vous amène si matin? Le jour est pourtant bon. On peut peindre
Le jeune homme serra la main du vieil écrivain, sans répondre. Il s'assit sur un divan, parmi les livres non coupés qui l'encombraient, attendant la fantaisie du critique, et resta soucieux, comme ne pouvant se décider à dire le motif de sa visite. Ténéran, de son œil gris, aigu comme un sty-
let, étudiait la physionomie tourmentée de Mayrault, et, avec une satisfaction profonde, il relevait, dans les protubérances du front aux nobles lignes, dans l'arête du nez fine et fière, dans la clarté rêveuse du regard, les signes de la puissance Imaginative, de la hardiesse novatrice, et de la simplicité morale. Jl aimait ce visage qui lui rappelait le beau portrait de Rembrandt dans sa jeunesse. Pour la seconde fois, et avec un peu d'émoi devant l'attitude embarrassée de Mayrault, il questionna :
— Qu'est-ce qui se passe donc?
— Ah! mon cher ami, des événements bien simples, mais qui peuvent entraîner des changements très grands dans ma vie : j'aime passionnément.
— Eh bien! dit Ténéran. Je ne vois là rien de désastreux .... L'amour est une bonne excitation cérébrale, à condition d'en tirer parti.. .. Raphaël aimaitlaFornarina, et Vinci la Joconde. Aimez, mon cher Mayrault, ai-
mez passionnément, c'est de voire âge.... C'est même, hélas, de tout âge.... Ne lâchez pas, pour cela, vos travaux, et tout ira bien ! . . . Mais pourquoi est-ce à moi que vous venez faire précisément vos confidences?...
— Ah ! c'est que vous êtes le seul homme au monde à qui je puisse me confier, et demander d'abord un conseil, ensuite un appui.
— Oh! vous m'effrayez! Suis-je docteur es passions ?La tendresse m'a si mal réussi à moi-même, que je ne me vois pas très bien intervenant dans les affections des autres....Il est vrai que les critiques, qui sont habituellement des ratés de la littérature, font profession de discuter le mérite de ceux qui produisent, alors les ratés de l'amour sont peut-être d'excellents analystes du sentiment....
Il reprit sa pipe, l'alluma, et, tirant une forte bouffée qui l'enveloppa d'un nimbe de fumée blanche :
— Allons, de qui s'agit-il?
— Il s'agit de Thérèse.
— Fichtre î
Le vieil homme de lettres devint soudainement très grave, hocha la tête et regardant Mayrault :
— Vous aimez Thérèse.... Cela est fort simple. Je dirai plus : cela est fort naturel. Mais Thérèse vous aime-t-elle? Voilà l'important.
— Thérèse m'aime, dit Mayrault.
11 y eut un silence entre les deux hommes. Ils pensaient, en même temps, la même chose. Et leur souci était pareil. Quelle influence cet amour peut-il exercer sur l'état matériel et moral de Mels? Et l'élève et l'ami, avec une égale inquiétude, s'efforçaient de mesurer les conséquences probables de ce fait, si banal en somme : l'amour d'un jeune garçon pour une jeune fille. Mais le jeune garçon était Mayrault, la jeune fille était Thérèse. Et tout était exceptionnel dans cet
amour : la valeur rare des amoureux, l'originalité de leur condition, et enfin par-dessus tout la dépendance morale et artistique dans laquelle ils se trouvaient vis-à-vis deMels,qui pour Mayrault avait été un maître noble et désintéressé, et pour Thérèse, un bienfaiteur attentif et généreux. 11 n'était pas possible de méconnaître que prendre Thérèse àMels, s'il n'acquiesçait pas aux projets des deux jeunes gens, avec une effusion paternelle, c'était presque commettre un rapt.
Et, le cœur gonflé d'agoisse, Mayrault regardait Ténéran qui méditait ce problème douloureux : si Mels aime Thérèse, comme je l'ai toujours cru, la lui enlever, c'est le tuer. Cependant il ne put oublier plus longtemps que le jeune peintre était venu lui demander un conseil. Mais, avant tout, il voulut connaître exactement les termes dans lesquels se posait le problème qu'il fallait résoudre :
— Depuis combien de temps êtes-vous
fixé sur les sentiments de Thérèse? demanda Ténéran. Quand lui avez-vo us parlé de votre amour et quand vous a-t-elle avoué le sien?
— Hier soir.
— Et où cela?
— Chez moi.
— Qu'était-elle venue y faire?
— Me parler de ce qui se tramait contre Mels, et m'engager à refuser toutes les propositions qui pourraient être contraires à l'intérêt de notre maître.
— Et vous le lui avez promis?
— Elle n'avait pas besoin de me le demander. J'y étais naturellement résolu d'avance.
— De sorte que vous lui laisserez sa gloire, mais que vous lui prenez Thérèse.
Mayrault rougit à cette proposition formulée d'une voix rude, et qui résumait si nettement la situation.
— Pour lui prendre Thérèse, il faudrait qu'elle fût à lui, dit le jeune homme, et c'est ce qui n'est pas.
— Ah! U y a bien des manières d'être à quelqu'un. La possession matérielle est-elle indispensable, à vos yeux, pour qu'une femme appartienne à un homme?
— Il faut, avant tout, le don moral d'ellemême. Que de femmes n'aiment pas celui de qui elles dépendent physiquement î
— Mais n'y a-t-il, pour vous, que l'amour qui crée des droits à un homme sur une femme? Que pensez-vous de la reconnaissance?
— Qu'elle est, quand elle s'impose, la plus atroce spéculation sur les sentiments. Quoi! Parce qu'un homme aura eu le bonheur d'être secourable et bon pour un être faible, il enchaînera sans limite son obligé dans une sorte de servitude morale? Il se fera payer les intérêts de sa bonne action ? N'est-ce pas l'usure la plus hideuse appliquée à la générosité. Shylock n'aurait pas fait pis. Ce n'est pas une livre de sa chair que devra la pauvre créature aidée et protégée, c'est son cœur
même? Réfléchissez-vous, Ténéran, à ce qu'offre de monstrueusement égoïste, une conception pareille de la gratitude?
— Et vous, songez-vous, cher ami, à ce qu'offre d'effroyablement cruel l'abandon pur et simple, par l'enfant choyée et adulée, de celui qui fut son bienfaiteur, affectueux et désintéressé, à l'heure même où il a le plus besoin qu'on lui rende ses soins et son affection? Je ne vois là ni exigence, ni rigueur. 11 n'est pas question de barrière et de chaînes. Il n'y a qu'un homme qui fut bon, et une enfant qui a été chérie. La bonté de l'homme, si elle ne lui crée pas des droits, impose des devoirs à l'enfant. Toute la question est de savoir si elle les remplira, ou bien si elle s'en ira tout simplement en disant : « Mon bonheur est ailleurs, adieu ! »
Mayrault posa sa main sur le genou de Ténéran, et, regardant le vieil écrivain au fond des yeux :
— C'est parce que je sais tout cela et que
je comprends la gravité de l'acte à accomplir, que je suis venu vous trouver. C'est de vous seul que je veux recevoir un conseil. La vie vous a désabusé : vous connaissez le poids des déceptions et la valeur des sacrifices. Vous vous expliquerez librement et me direz ce que je dois faire. Vous êtes l'ami le plus sur de Mels, vous pouvez lui parler en toute franchise. Nul ne pourra être un meilleur juge de ses sentiments et des nôtres. 11 s'agit, avant tout, de se conduire en braves gens et de n'être ni des bourreaux, ni cependant des victimes. Voulez-vous nous aider à sortir d'embarras? Soyez arbitre entre nous.
— Fichue commission, mon enfant, dit Ténéran, avec un mince sourire, et où on a bien des chances pour ne satisfaire personne. Mais ces corvées-là, c'est comme d'être témoin dans un duel, ça ne se refuse pas. Seulement, précisons les choses. Qu'est-ce que vous exigez de moi?
— Que vous voyiez Mels et que vous vous
informiez de ses sentiments véritables, que vous descendiez, en un mot, dans le tréfonds de son cœur. Seul, vous pouvez obtenir ses confidences. A un autre, par amour-propre hautain, par affectation de scepticisme, il ne dira pas toute la vérité, et nous risquerons de blesser cet homme que nous voulons ménager.
— C'est bien. Je me charge d'interroger Mels.
— Merci.
Au moment même où Mayrault se préoccupait de connaître les sentiments de Mels envers Thérèse, celui-ci mettait à exécution le projet conçu la veille, et questionnait Thérèse sur ses sentiments envers lui. Les résolutions les plus contraires et les désirs les plus opposés amenaient donc tous les intéressés sur un commun terrain d'action, ainsi que des armées en campagne qui se cherchent pour livrer une bataille décisive.
11 était dix heures du matin, et Thérèse
travaillait, dans l'atelier, aux accessoires du portrait de Mme de Terrenoire, lorsque Mels entra F air souriant. Thérèse se levait pour lui dire bonjour; de la main il lui fit signe de ne pas bouger, et vint à elle, l'embrassa sur le front, comme il avait coutume de le faire chaque jour, puis regardant longuement son travail, par une habitude de professeur, il le critiqua :
— Tes blancs sont trop crus... L'étoffe de la robe ne se fond pas assez avec la chair de l'épaule... Le mouvement de la tête est charmant... Si tu ravivais un peu les fleurs du corsage, tu assourdirais ainsi le ton de la tête qui est éclatant... Mais peut-être est-ce aussi bien ainsi... Tu as ta manière... Et c'est cela qui plaît... C'est un joli portrait! Elle n'aura pas lieu de se plaindre, la belle comtesse.. . Du reste, elle est enchantée. Elle le déclarait, hier soir, et très sincèrement...
— Ah ! Vous l'avez vue, hier soir?
— J'ai dîné chez elle. Ah! c'est un milieu
aristocratique et lamentable. Tu ne peux te faire une idée de la tristesse qui se dégage de la gaîté de ces gens du monde.
— Vous ne l'avez pas toujours dit....
— Je ne l'ai même pas toujours pensé. . . . J'ai eu une crise de snobisme, vois-tu, ma petite, comme tous les camarades. Il est singulièrement difficile, pour un artiste, de résister au courant de la flatterie mondaine. . . . Il faut, pour s'en dégager, avoir l'occasion de juger combien le charme en est décevant.... Ce n'est qu'aux premières difficultés que vous offre la vie qu'on s'aperçoit du vide de toutes ces amitiés. . . . Tant qu'on apporte dans les salons le rayonnement du succès, de la célébrité, l'accueil est empressé et délicat. Et c'est tout simple : on donne plus qu'on ne reçoit. Une maîtresse de maison est flattée de compter parmi ses familiers un poète illustre, un romancier en vue, un musicien à succès. Il assure l'éclat d'une réception, il est la parure du logis. Des rivales vous l'envient, vous le
disputent. C'est le grand homme demandé. Toutes les grâces, tous les sourires sont pour lui. 11 peut mesurer sa gloire aux prévenances dont il est l'objet. Comment n'accepteraitil pas ces manifestations, ces témoignages? Peut-il les croire éphémères? Et il s'endort dans la quiétude du culte qui lui est voué. L'imprudent! Il ne se rappelle plus qu'un jour il est entré, pour la première fois, dans ces mêmes salons, où régnaient alors d'illustres disparus. Il a trouvé ces glorieux artistes en plein rayonnement. Et brusquemeni saj eune célébrité les a relégué s dans l'ombre . À-t-il fait attention à leur décadence et à leur chute? Peut-être l'a-t-il plainte. Peut-être en a-t-il souri. En tout cas il ne s'est pas dit : la défaite que j'inflige à ces vieux triomphateurs, un jour viendra où un plus jeune, un plus heureux, un plus brillant me la fera subir à moi-même. La loi de la vie est la même pour tous. On ne peut avoir été et être encore. J'aurai mon déclin, comme eux, et j'en
souffrirai, comme eux. Non! Il a pensé: moi, ma destinée sera exceptionnelle et je ne perdrai pas mon prestige avec la jeunesse, mais seulement avec la vie. Et il s'est trompé, Thérèse. Un astre nouveau a paru dans le ciel, dont l'attraction a troublé le cours de tous les autres. Ceux qui n'ont pas été précipités dans une irrémédiable chute, sont restés indécis, stationnaires, arrêtés dans leur ascension. Et tous les yeux se sont tournés vers le triomphant inconnu. Toutes les caresses, toutes les louanges, toutes les prières ont été désormais pour lui; et ceux qui étaient fêtés, la veille, encensés, sollicités, ont connu la froideur des défections et la lâcheté des oublis. Ces femmes du monde, si riantes, si gracieuses, si caressantes, en un instant sont devenues aigres, froides, indifférentes. Un coup de gelée a passé sur les fleurs de leur amabilité, et désormais tout a été mort. Alors il a fallu comprendre, s'en aller et laisser la place à d'autres. L'heure de la décadence
avait sonné. C'était fini des triomphes. Et, comme dit la chanson, il était inutile de retourner au bois, les lauriers étaient coupés!
Peu à peu Mels s'était échauffé, et cette explication, commencée sur un ton d'ironie souriante, il la finissait avec un accent de douloureuse amertume. Ce n'était plus le philosophe raillant les faiblesses qu'il avait eues et s'en montrant guéri, mais l'homme privé de ses joies, qui les regrette et qui les pleure. Thérèse, attristée par cette confession qui lui montrait l'état d'esprit réel de Mels, essaya de réagir contre cet abandon et cette faiblesse :
— Mais ne croyez-vous pas qu'il soit très facile de se passer de ces adulations mondaines? Combien de grands artistes vivent à l'écart, dans la solitude et le recueillement? N'est-ce pas, pour dire la vérité, la meilleure condition dans laquelle un homme de talent puisse se trouver pour créer des œuvres réfléchies et sincères? Que de fois n'ai-je pas
entendu votre ami Ténéran s'élever contre ce goût que vous aviez pour les plaisirs un peu factices de cette société dans laquelle vous viviez? Il allait jusqu'à prétendre que ce milieu si banal avait eu sur votre production une influence pernicieuse, et que votre manière si franche et si large avait difficilement résisté aux mièvreries des gens médiocres dont vous étiez entouré.
— Ah ! je le sais bien, reprit Mels avec une sourde irritation, il ne s'est pas gêné pour me le dire à moi-même, et brutalement, comme à son ordinaire. Il a toujours prétendu que je n'avais pas fait l'œuvre définitive qui classe un peintre parmi les grands maîtres, et cela parce que j'avais perdu mon temps dans les salons. Et, veux-tu que je te d;se, Thérèse, maintenant je crois qu'il avait raison. Je me suis ravalé au niveau de ces imbéciles et de ces coquettes parmi lesquels j'ai vécu pendant vingt ans. J'ai fait de l'art aimable au lieu de faire de l'art sincère. J'ai
sacrifié au succès, au lieu de chercher le beau absolu. J'ai visé la vente et j'ai travaillé pour les marchands parce qu'il me fallait de l'argent pour me maintenir sur le môme pied que les mondains que je fréquentais. Et Ténéran a raison : je n'ai pas fait une œuvre définitive. Mais il en est temps encore. Je ne suis pas fini, comme le prétend la jeune école, et comme l'écrivent les critiques intransigeants. Je leur montrerai que je n'ai pas donné ma mesure. Il faudra bien qu'ils se rendent devant l'évidence. Je rêve un tableau qui les fera taire. Ah ! Ils affectent de me dédaigner. Ils me traitent comme un pontife et m'envoient à Sainte-Périne ! Attention ! Nous verrons qui est le plus vieux, d'eux ou de moi!
11 marchait à grands pas, dans l'atelier, en parlant ainsi, et, les yeux brillants de colère, la bouche crispée par un sourire de dédain, il avait vraiment grande et fière allure. Il se calma peu à .peu et vint s'asseoir sur un ta-
f78 LES BATAILLES DE LA VIE.
bouret auprès de Thérèse qui, silencieuse-: ment, continuait à travailler. Là, d'une voix très douce et avec un accent de tendresse un peu mélancolique :
— Oui, je puis me ressaisir, si ceux qui sont autour de moi m'aiment assez pour m'y aider. Je me sens capable de recommencer ma vie, mais il faut que cette vie ait un but. J'ai fait fausse route jusqu'ici. Je m'en aperçois aux deux tiers du chemin. Mais il en est temps encore. Je puis être sauvé.
A ces mots Thérèse leva la tête et regarda Mels avec une expression de dévouement si affectueux, qu'il demeura un instant songeur, comme s'il pesait la gravité des paroles qu'il allait prononcer :
— Thérèse, dit-il enfin, tu peux beaucoup pour moi au moment de ma vie où je suis arrivé. Je n'ai qu'un moyen de reprendre possession de moi-même. C'est de quitter Paris, le monde qui me reprendrait, si je restais, et qui achèverait de me perdre en exaspérant ma
vanité. 11 faut que je change complètement les conditions de mon existence afin de renouveler mes facultés. Je songe à partir par l'Italie, à m'y retirer dans un coin de poésie et de grandeur. Là , dans l'intimité de la pensée et du travail, je redeviendrai l'artiste que j'ai été. Mais, je me connais. Si je suis livré à moi-même, la solitude me paraîtra insupportable, et je reviendrai à mes habitudes anciennes. Et, cette fois-là, ce sera la fin de tout. Pour que je ressuscite, il est nécessaire que quelqu'un veille près de moi. Et je ne puis demander ce sacrifice qu'à une femme. Seule une femme saura calmer ma détresse, et ranimer mon courage. Cette femme, il n'y en a qu'une au monde qui puisse accomplir pareille tâche de tendresse et de dévouement, Thérèse, tu le sais, n'est-ce pas ? Et c'est toi ! Elle ne répondit pas tout de suite; la tête penchée, elle continua de peindre, mais le pinceau tremblait dans sa main. Elle pensait : si je suis capable d'exécuter ce portrait, c'est
à Mels que je le dois, si je me trouve dans une situation indépendante et honorable, c'est parce que Mels m'a recueillie. Tout ce que je suis, tout cequej'ai,jele tiens de lui. L'heure de «l'acquitter est venue, puis-je hésiter? J'aurais pitié d'un indifférent; vais-je rester insensible aux prières de mon bienfaiteur?
Son pinceau fut replacé par elle, sous son pouce, dans l'ouverture de sa palette. Elle se tourna vers Mels, et le regardant avec tranquillité :
— Quand voulez-vous partir?
Il rougit de plaisir :
— Tu consens donc?
— En aviez-vous douté?
— Non. J'avais confiance en toi. Je connais ton cœur. Mais quitter Paris, tes amis, tes travaux...
— Mes amis sont les vôtres. Mes travaux, ce sont ceux que vous m'avez fait obtenir... Et Paris, qu'a-t-il d'attrayant pour moi? Je
ne sors jamais que quand vous m'y obligez, ou quand Zrlie Bazin m'emmène. Que pourrais-je regretter? D'ailleurs, il ne s'agit, sans doute, que de quelques mois...
— Qui sait, Thérèse?
— Quand vous aurez changé vos habitudes, quand vous serez sûr de vous-même, une plus longue retraite vous paraîtra inutile, et vous reviendrez dans votre maison.
Mels la regarda avec une soudaine gravité, et d'une voix un peu tremblante :
— Oui, Thérèse, si tu y reviens avec le nom que tu dois y porter : le mien.
Elle pâlit et ses lèvres frémirent. Elle balbutia :
— Votre nom, à moi...
— Qui le porterait plus dignement? C'est un projet que j'ai formé, depuis longtemps déjà, et dont j'hésitais à te parler, ma petite, tant la différence d'âge, entre nous, est grande. Tu n'as que vingt-cinq ans, Thérèse, et moi, quoique je sois demeuré jeune de corps
et d'esprit, j'en ai cinquante... Mais j'ai une tendresse pour toi si profonde que je crois que j'arriverai à te faire oublier mes rides et mes cheveux gris. Si tu ne m'avais pas accueilli avec tant de chaleureuse franchise, quand je t'ai proposé de m'accompagner, peut-être me serais-jetu, etj'aurais manqué mon suprême bonheur. Car il faut que tu le saches, Thérèse, je pense à toi, non pas comme à une enfant bien chère, mais comme à une femme très aimée...
11 s'était approché d'elle, en parlant ainsi, et sa voix avait pris des intonations caressantes, il se penchait vers elle et, son bras passé derrière les épaules, approchait le visage de Thérèse de ses lèvres. Elle se baissa et tendit son front au baiser. Il la retint près de lui, l'interrogeant du regard, déjà étonné de son silence. Elle se dégagea doucement, et d'un ton un peu bas elle dit :
— Votre proposition me surprend un peu, et il faut que j'y réfléchisse. Elle est bien
flatteuse en ce qui me concerne, mais elle peut présenter, en ce qui vous touche, bien des inconvénients.
— Tu ne vas pas refuser? interrompit-il avec angoisse.
Elle fut effrayée de son trouble :
— Non, non. Je ne refuse pas... Mais je ne veux faire que ce qui sera avantageux pour vous...
— Tu assureras pour jamais la tranquillité de ma vie... Quel avantage plus grand puis-je espérer? Thérèse, as-tu donc quelque arrière-pensée? Que me caches-tu?
Elle hésita un instant à répondre. Le pâle visage de Mayrault venait de s'évoquer devant ses yeux. Elle frémit, prise entre son amour et sa reconnaissance. Elle eût voulu discuter avec elle-même, et n'en trouvait pasle temps. Cependant elle ne consentit pas à abandonner toute espérance en s'engageant définitivement. A la question de Mels, à son geste d'inquiétude, elle répondit par un sourire :
— Qui sait, si je n'ai pas, moi aussi, mes secrets?
— Ne me les confieras-tu pas ? Tu ne dois rien me cacher...
— Je ne vous cacherai rien. Mais ne vous tourmentez pas... Je ne veux que votre tranquillité et votre bonheur... Pourtant, il est indispensable que je pense à tout ce que vous venez de me dire de nouveau et de capital...
— Oui, réfléchis. J'ai confiance en toi... Consulte même, si tu veux... Tiens! Zélie et Ténéran...
Elle lui fît un gracieux signe de tête.
— C'est ce que je vais faire... A tantôt donc.
Et souriante, elle sortit. Elle se réfugia dans sa chambre. Là, ses traits se détendirent et son visage assombri offrit l'expression de la plus profonde douleur. L'heure que Zélie avait annoncée, et où la situation deviendrait si difficile pour Thérèse, dans la maison de Mels, qu'il lui serait impossible
d'y rester, était venue. Dans son souvenir, la jeune fille entendait encore son amie lui disant : « J'ai une chambre pour toi, dans mon appartement. Là , tu seras indépendante, et nous vivrons l'une près de l'autre, en travaillant. »
Elle n'avait pas cru alors que jamais elle pût se trouver clans la nécessité de reprendre sa liberté. L'existence auprès de Mels, dans l'intimité laborieuse du grand atelier, lui paraissait si douce qu'elle souhaitait que rien ne la troublât. Mais la modification des sentiments de Mels ne dépendait pas d'elle. Rien, certes, de sa part, n'avait contribué à faire de son maître un amoureux. Elle n'avait été ni coquette, ni légère. Et cette manifestation si imprévue ne pouvait lui causer que de la surprise.
Arrivée à ce point de ces réflexions, elle hocha la tête. Elle s'assit près de la fenêtre et fit un retour sur elle-même. Etait-ce une réelle surprise pour elle d'apprendre que
Mels l'aimait? Ne s'en était-elle pas doutée, à différentes reprises? Zélie ne l'en avaitelle pas avertie? Et parce que Mels, retenu par une délicate réserve envers celle qui était son obligée, avait su pendant longtemps se taire, était-ce une raison pour mettre en doute ses véritables sentiments? Oui, cela était certain, Mels avait aimé Thérèse, et, s'il ne le lui avait pas avoué, c'était parce que sa fierté se révoltait à l'idée d'attendre de la gratitude ce qu'il aurait été heureux d'obtenir de la tendresse.
Lui, Mels, jouer le personnage de Bartliolo, auprès d'une pupille, quand chacun lui reconnaissait les dons brillants d'un Almaviva? À aucun prix il n'y aurait consenti. Il s'était imposé le silence par orgueil autant que par délicatesse. D'où venait donc qu'il parlait aujourd'hui? Là, Thérèse, avec beaucoup de finesse, et servie par sa clairvoyante affection, entrevit le secret bouleversement qui s'était produit dans l'esprit de Mels.
Elle ne put voir les traces brûlantes que la méchanceté, l'envie et l'injustice avaient laissées dans l'âme de l'artiste. Mais elle comprit à sa défaillance, qu'il était touché à fond, et que si une main tendre ne pansait pas les plaies vives dont il souffrait, c'en était fait de lui. En proie à un trouble dont ses réflexions augmentaient, d'instant en instant, la gravité, elle ne put supporter une seconde de plus la solitude, et, mettant à exécution le conseil que Mels lui-môme venait de lui donner, elle se rendit chezMlle Bazin.
Zélie habite, dans la rue Montmartre, un quatrième étage, bien reconnaissable à la parure de vigne vierge qui orne le balcon. C'est sur ce belvédère frais et ombragé que prennent leurs ébats, quand la femme de lettres est au logis, la ribambelle de ses chiens. A peine la sonnette a-t-elle retenti, dans l'intérieur de l'appartement, un aboiement se fait entendre. C'est Anarcho, le barbet de
la maîtresse de céans, qui donne l'alarme.
Au même moment, cinq ou six autres chiens répondent des profondeurs de l'appartement et le visiteur est accueilli par les hurlements d'une meute. Si l'arrivant est un familier de la maison, un second aboiement d'Anarcho, servi par son odorat, prévient toute la bande, et aussitôt les clameurs de colère se changent en cris de joie, et, dès la porte ouverte, ce sont des gambades, des coups de langue et des gémissements affectueux qui préviennent Zélie de l'arrivée d'un ami, avant que sa servante ait eu le temps d'annoncer.
Thérèse était une des préférées de la bande canine, car son entrée fut saluée par une véritable aubade, pendant quAnarcho, prenant dans sa gueule la main gantée de la jeune fille et tout frétillant, la conduisait cérémonieusement vers le cabinet de Zélie. La femme de lettres, assise à son bureau corrigeait, de sa grande écriture, les épreu-
ves d'un article. Elle se leva et vint à son amie, la main tendue. Elle donna une claque amicale au barbet qui se fourra sous la table de travail, et attirant Thérèse vers un canapé :
— Qu'est-ce qui t'amène, si matin?
— De gros soucis.
— A cause de Mels?
— Pas à cause de Mels, dit la jeune fille, en baissant tristement sa tête pâle. Mais ce qui est bien plus sérieux, avec Mels.
— Conte-moi cela.
Elle prit une cigarette, ralluma, et, fumant à lentes bouffées, elle écouta avec une grave attention les confidences de Thérèse. Un silence succéda au récit. Zélie, contrairement à son habitude, n'avait pas fait une seule réflexion, tant que la jeune fille avait parlé. Son visage était devenu morose. Et elle, si vive dans l'expression de sa pensée, elle paraissait reculer le moment de s'expliquer. Enfin, d'un geste bref, elle sembla fixer sa
résolution, et, se tournant vers Thérèse :
— Tu ne pouvais pas éviter cette crise. Elle était prévue. Je t'en avais déjà touché discrètement deux mots, autrefois. Mais c'était alors de l'eau de rose. Aujourd'hui c'est du vitriol. Il n'y avait pas Mayrault. Il n'y avait que Mels. Tu étais bien libre de tes actions. Tandis que, maintenant, te voilà empêtrée dans un tas de scrupules créés par la sensiblerie bourgeoise qui infecte la société, et tu ne sais plus comment te retourner...
— C'est pour cela que je viens te demander conseil.
— Ah! Comme c'est commode! On ne se détermine jamais que d'après son tempérament personnel, et, pou? être sensée, il faut conseiller les gens d'après leur tempérament à eux... Je sais bien, moi, ce que je ferais en un cas pareil... Mais puis-je savoir ce que tu es capable de faire...?
— Que ferais-tu?
— Oh î c'est bien simple ! Et cela serait fait depuis longtemps. J'aurais épousé Mels.
— Sans l'aimer?
— Pourquoi sans l'aimer? Je l'aurais aimé.... ïl en vaut bien la peine!
— Ce n'est pas une affaire de raisonnement....
— Pour toi, je le sais bien. Tues une sentimentale. Tu n'es pas une intellectuelle. Tes impressions ne te viennent pas du cerveau. Elles te viennent du cœur. Ah! c'est toi qui es dans le vrai, au point de vue de la nature. Tu ressens, tu ne raisonnes pas. 11 est certain qu'à épouser Mels, tu sacrifierais quelques joies assez banales et fort brèves. Tu ne te plongerais pas, pendant un aci ou deux — tu vois que je te fais la part belle — dans des torrents de passion. Mais quelle sécurité d'existence tu t'assurerais ! Mels est riche, Mels est bon, Mels a une grande situation artistique. Tu serais bien sûre qu'il te rendrait heureuse et qu'avec lui tu aurais un
ménage de tout repos. . . Ah ! cela mérite considération !
— Tu sais tout ce que je t'ai dit autrefois, sur la situation qu'un mariage avec moi lui créerait.
— Les circonstances ont changé. Thérèse. Le petit modèle recueilli par le maître est devenu, en quelques années, Mlle Auffridi, artiste estimée, renommée, et qui vend ! Tu ne dois plus rien à personne, ma belle. Tu es le peintre de la femme à l'éventail qui est au Luxembourg. Nos jolies dames «delahaute»
te choisissent pour retracer sur la toile leurs
frimousses prétentieuses et arrangées
Quoi! Un de ces quatre matins, on te donnera la croix, comme à Rosa Bonheur. . . Tu n'as donc pas besoin de te préoccuper de ce que penserait la galerie de ton mariage avec Mels. ToutThonneur serait pourluiîOnavu des millionnaires épouser des portraitistes. La tradition est donc établie.... Et, comme tu aurais un salon agréable, une bonne table, —
du moins, jePespère, — la foule des gens <|iii ne savent à quoi occuper leurs soirées se répandrait chez toi; tu figurerais dans les mondanités des journaux chics, au paragraphe « Réceptions » . Et l'Institut ne bouderait pas, je t'en donne mon billet. Par conséquent, laissons de côté les craintes vaines. Tu es un parti très sortable pourMels. Entre nous, tu es beaucoup moins le fait de Mayrault....
Thérèse s'agita sur le canapé, à côté de Zélie. Elle fronça le sourcil, et devint rouge. D'une voix un peu enrouée par la contrainte qu'elle s'imposait, elle dit :
— Pourquoi cela?
— Ah! Pourquoi? Tu me le demandes !
D'abord, Daniel a le même âge que toi , ou peu s'en faut. Vingt-septans. . . .Toi, vingt-cinq. . . . C'est imperceptible, maintenant. Mais dans dix ans? Le jeune maître aura trente-sept ans, ilseraplusjeunequejamais. Et toi, mabelle, tu courras à grandes guides vers la redoutable quarantaine. C'est alors, pauvre petite, que
tu auras à subir la rude épreuve des salons, où les belles madames, du genre de la comtesse deTerrenoire,enguirlanderontlegrand, l'illustre, le brillant Mayrault. Situ l'accompagnes, quel rôle joueras-tu dans ces milieux artificiels où tout sera pour te déplaire, et rien pour te charmer. Tu auras lair de conduire ton grand homme. La bonne, alors ? Et si tu restes chez toi, pendant qu'il sera à papillonner dans les endroits sélect, tu te feras du sang d'encre... Tu vas me répondre que tu auras le sort de toutes les femmes, qui restent dans leur ménage, ou qui vont dans le monde. Mais non. Ta situation sera bien différente de celle d'une autre femme, qui serait quelconque. Toi, tu auras ton renom personnel, qui attirera, sur toi, une attention spéciale, et poussera à l'aigu tout ce qui te concernera. Une femme célèbre n'est pas trompée banalement et tranquillement comme une femme obscure, et une épouse ordinaire n'est pas raillée, comme le serait la
compagneenvued'unhommeen évidence. Le verre grossissant de la notoriété donnerait à tout ce qui pourrait t'advenir une importance qui en centuplerait pour toi la contrariété ou la douleur. On n'est pas impunément illustre, dans notre société, Et les gens incolores et sans saveur qui composent la masse stupide, se chargent de vous faire payer, à l'heure propice, tous les petits avantages d'une situalionprivilégiée.Etremarque, mon enfant, que je n'ai traité qu'un côté de la question, celui qui t'est personnel. Veux-tu que j'analyse la situation qui sera faite à Mayrault, et ce qui en pourra résulter pour toi et pour lui?
Thérèse, cette fois, l'interrompit avec âpreté :
— Cesse d'essayer de me désenchanter.
Ton esprit critique atout desséché dans ton cerveau. Tu necroisplus à rien : ni àl'amour, ni à la fidélité, ni au désintéressement. Tu ne m'as parlé jusqu'ici que d'avantages mal»'-
riels; tu n'as envisagé que des déceptions. Suis-je venue te parler d'affaires? Ce qui m'occupe, c'est mon amour! Daniel m'aime. Voilà seulement ce qui m'importe! Et je ne pense qu'au moyen de faire qu'il ne souffre pas. Ce que je risque compte pour rien!
— Ça, c'est le grand orchestre de la passion! Que veux-tu que je te réponde? Tu me fais l'effet de quelqu'un à qui l'on dirait : « Prenez garde, vous prenez la fenêtre pour la porte, vous allez tout à l'heure tomber, du quatrième, sur le pavé de la rue. » Et qui me répondrait : « J'aurai, pendant les cinq secondes où je fendrai l'espace, une délicieuse sensation de fraîcheur. Après, il en sera ce qu'il en sera! » La passion, ma bonne Thérèse, c'est l'accident, dans la vie. Au nom du ciel, ne nous occupons pas des choses exceptionnelles. Restons dans la règle générale, c'est-à-dire dans la bonne moyenne du bonheur tranquille et bourgeois. On ne décroche pas des étoiles sans interruption. Il y
a une limite aux extases, et des bornes au délire. Après, il faut se retrouver d'aplomb, et vivre comme tout le monde. Et cette période-là est la principale dans l'existence.
— Qui prouve que Mayrault ne me donnera pas le plus sûr et le plus complet bonheur?
— Rien. C'est parfaitement possible. Cependant il y a moins de chances qu'avec Mels.
— Mais je ne puis revenir sur les engagements que j'ai pris vis-à-vis de Mayrault.
— Alors, si tu es engagée, qu'est-ce que tu es venue me demander?
— Ah ! tu le sais bien ! s'écria Thérèse dont le visage, en un instant, se couvrit de larmes. Tu connais bien mes sentiments pour Mels, et quelle angoisse c'est pour moi de penser que je vais lui faire de la peine. Est-il une condition plus dure que la mienne? De quelque côté que je me tourne,
je me heurte à des obstacles presque infranchissables! Ici, c'est ma profonde affection qui me retient, et là, c'est ma tendresse qui m'entraîne. Et que je cède à l'une ou à l'autre, je risque de faire souffrir des êtres chers, et cela sans qu'il y ait de ma faute !
— Cette fois, ma fille, nous envisageons une autre face de la question. Jusqu'ici, nous ne nous sommes occupés que de toi. Maintenant, nous parlons des autres. Eh bien, il faut y mettre une égale sincérité. En se mariant, Mayrault, au début de sa carrière, à l'heure où il a besoin de déployer la richesse de son tempérament et la fantaisie de son imagination, commettrait la plus insigne des folies. Des maîtresses, tant qu'il voudra. Une femme, point!
— Zélie !
— Ne m'accuse pas d'immoralité. Tu es trop intelligente pour ne pas me comprendre. On n'attache pas le pot-au-feu conjugal à la serre d'un aigle, ou bien c'est pour
l'empêcher de voler. Un artiste, jeune, ardent, a besoin de liberté pour travailler. Un ménage, une femme, des enfants... Le souci de l'argent à gagner, pour faire vivre tout ce petit monde, c'est la mort de l'inspiration. Il faut que l'artiste marche dans la force de son indépendance. Sinon, il n'avance plus! Et, sur le chemin du succès, qui n'avance plus, recule!
— ■ Ah ! toujours l'ambition, toujours le succès; jamais le bonheur! Dans toutes tes conceptions de la vie, tu fais intervenir l'esprit, et point le cœur. Es-tu incapable d'aimer toi-même, que tu refuses aux autres le droit à l'amour? Et si tu as sur tous les autres êtres vivants une telle infériorité, pourquoi la poses-tu en principe et prétends-tu y subordonner toutes les actions humaines?
Zélie sourit. Elle prit une cigarette, l'alluma, et, regardant son amie avec des yeux bienveillants :
— Tu te fâches, petite Thérèse? Tu n'as pas tort. Il est vrai que j'ai, par suite d'une infériorité naturelle ou d'un perfectionnement moral, un très grand dédain pour cette fièvre, toujours gênante, souvent dangereuse, qui s'appelle l'amour. Je n'en ai jamais senti la nécessité pour moi et je l'écarté volontiers quand il s'agit des autres. Et puis, on n'est pas impunément habituée à faire des tartines dans les journaux. Cela gâte l'esprit et rend paradoxal. Tu me demandais un conseil, et je t'ai fait un article. Je suis une sotte, excuse-moi, et voyons les choses par le côté le plus simple. Tu es amoureuse d'un garçon qui t'aime. La question devient donc purement physique.
L'attraction que tu éprouves est-elle assez forte pour te faire braver toutes les difficultés que je t'ai montrées et qui sont bien réelles, sois-en sûre, et nullement imaginaires. C'est à toi d'en décider. Personne ne peut prendre cette résolution-là pour
toi. Et tu as, dans chaque main, le sort d'un homme. Selon que tu te décideras pour Tune ou l'autre solution, Melssera heureux ou malheureux. Et Mayrault... Tiens, ma mignonne, permets-moi de ne pas te parler de Mayrault. Tu sais si je l'estime et si je l'aime. Mais je te ferais encore pleurer. Et cela en pure perte.
— Mais, me caches-tu donc quelque chose?
— Moi? Rien! Sur l'honneur! Mayrault est libre. Je sais que Mmcde Terrenoire s'est jetée à sa tête, avec la fîère désinvolture d'une grande dame qui fait à un croquant d'artiste beaucoup d'honneur en daignant avoir pour lui un caprice. Tu n'ignores pas qu'elle a été accueillie avec la plus complète froideur, puisque Mayrault n'a même pas voulu faire le portrait de la belle et, non sans ironie, te l'a passé, rendant ainsi hommage à ton talent et te donnant en plus une preuve de sa fidélité. Cette chipie est pour
les trois quarts dans les ennuis de Mels à propos de la décoration du nouveau palais. C'est elle qui a remué ciel et terre pour faire retarder le jugement, et annuler le concours. Toute sa coterie mondaine a été lancée sur le ministre qui, bousculé par la majorité de la Chambre, tympanisé par le Conseil supérieur des Beaux-Arts, et affolé par les agaceries -de toutes les belles madames, ne sait plus où donner de la tête. Et, au milieu de ce chaos artistique mondain et parlementaire, un seul homme garde un calme impossible à troubler, et c'est le héros de l'aventure, Mayrault lui-même, qui, enfermé dans sa petite maison de Montmartre, plane sur Paris qu'il s'apprête à escamoter comme une muscade. Et c'est ce garçon-là, avec sa magnifique indifférence d'artiste génial, attaché seulement à son œuvre, et ne pensant qu'à elle, que tu veux que je te conseille d'épouser? Thérèse, j'ai encore trop de bon sens pour te laisser faire
une pareille sottise. Tu es libre, tu n'as de comptes à rendre qu'à toi-même. Aime-le, si tu ne peux t'en défendre, mais ne l'épouse pas !
— Quoi ! voilà ta conclusion : sa maitresse?
— Sa camarade, son amie, sa confidente, sa consolatrice, s'il a des déboires artistiques ou des peines d'amour. Sa femme, jamais ! Restez libres, l'un et l'autre. Cela vaudra mieux que de vous marier, pour faire, à un moment donné, mauvais ménage, être malheureux et, qui sait? peut-être, en venir au divorce, cette plate capitulation, ce vulgaire aveu d'insuffisance de tous les époux mal assortis.
— Es-tu donc heureuse, toi, Zélie, vivant seule et indifférente? demanda Thérèse avec un soupir.
— Je me juge heureuse, parce que je suis maîtresse de ma vie. Mais où as-tu vu que j'étais indifférente? J'aime les animaux, je
20 i LES BATAILLES DE LA VIE.
me passionne pour les malheureux , je combats tous les abus, et je bafoue toutes les injustices. Indifférente! Tout m'intéresse : le beau, le bien, le grand ! Ah ! Thérèse, il n'est de jouissances complètes que dans le domaine de l'imagination. Là, pas d'erreurs, pas de déceptions. Tout est absolu. J'ai eu le bonheur de faire remonter mon sexe dans le cerveau. C'est une bien grande sécurité, va! Mais, pauvre petite, je te parle comme Diogène aurait pu le faire à une belle et tendre Athénienne pour qui l'amour était le premier des biens. Et j'ai tort! Hélas! si je suis ainsi, c'est sans doute parce que je n'ai pas rencontré celui qui aurait pu faire de moi une femme en éveillant mon cœur. Je me vante, et c'est peut-être moi qui suis la créature inférieure et méprisable. Car, en somme, qu'est-ce qu'une femme qui n'a rien d'une femme, ni la sensibilité, ni la faiblesse, ni la douceur? Une sorte de monstre. Va donc, accomplis ta destinée, qui est d'aimer et de souf-
frir. Je dédaigne les sentiments qui t'entraînent, parcequeje suis incapable deles éprouver. Et comme je marche à l'encontre de la loi naturelle, je n'ai pas de raison de m'enorgueillir, et il est probable que c'est toi qui es dans le bon chemin. Ne retiens donc rien de ce que je t'ai dit, si ce n'est que je te suis dévouée profondément et que, quoi qu'il t'arrive, tu me trouveras toujours, quand tu auras besoin de moi.
— Merci, Zélie. Ça, je le savais d'avance. Mais je n'emporte pas d'ici le réconfort que j'y venais chercher.
— Ah î chère petite, c'est que tu es venue demander à une philosophe la formule du bonheur, quand tu n'avais, pour la connaître, qu'à écouter ton cœur. Tout ce qu'on pourra te dire ne prévaudra point contre ton instinct de femme. Suis-le donc. Et bonne chance! Au fond, va, tout n'est que hasard dans la vie.
Elles se levèrent cl vinrent s'accouder au
balcon verdoyant qui, du haut de son quatrième étage, dominait la rue du Croissant, où déjà le mouvement des crieurs de journaux répandus chez les marchands de vins, le stationnement des camions chargés de papier, à la porte des imprimeurs, mettaient leur animation quotidienne. Des typographes en blouse maculée d'encre, causant et fumant, flânaient sur le trottoir en attendant l'heure du travail. Les lourds omnibus se dirigeant vers les Halles ébranlaient la chaussée, et tout un fleuve de piétons défilait vers le boulevard. Les deux amies silencieusement regardèrent le mouvant tableau de la vie laborieuse qui s'agite dans ce coin de Paris. Zélie, au bout d'un instant de rêverie, montrant à Thérèse les enseignes de cinq ou six grands journaux qui s'étalaient sur les façades des maisons :
— Regarde. Dans chacune de ces feuilles, qui tirent à des milliers d'exemplaires, des écrivains de talent soutiennent les opinions
les plus opposées. Tous ont des lecteurs , des partisans. Lesquels ont raison?L'avenir seul pourra Fètablir à peu près exactement. Pourquoi voudrions-nous être plus sûres d'une vérité individuelle, que ces hommes d'une vérité générale ?La vie marche à l'aveuglette, même pour ceux qui ont les plus grandes prétentions et quelquefois les plus justifiées à voir clair.
Elles se sourirent. Lentement, Thérèse quitta le balcon , rentra dans le cabinet de travail, et, comme d'un doigt distrait, elle feuilletait les épreuves que Zélie corrigeait à son arrivée :
— Il n'y a que cela qui ne trompe jamais, vois-tu, petite Thérèse : le travail. Quoi qu'il puisse nous arriver dans la vie, tant que nous pourrons, moi tenir une plume, toi te servir d'un pinceau, nous aurons encore une chance de nous tirer d'affaire.
Thérèse pâlit, ses sourcils se contractèrent. En un instant, Zélie, involontairement,
venait d'évoquer devant elle l'image douloureuse de Mels, doutant de lui-même, trahi par ses facultés créatrices et demandant, d'une voix suppliante, à son élève de ne pas l'abandonner. Il n'avait donc plus, lui, selon la formule de Zélie, aucune chance de se tirer d'affaire. Et il ne lui restait plus qu'à se coucher vivant dans sa tombe.
La jeune fille poussa un profond soupir et plus troublée qu'à son arrivée, sans exprimer davantage ses incertitudes, elle embrassa son amie et s'éloigna.
Mels sortait de chez Paillard où il venait de déjeuner, lorsque, devant le Vaudeville, il vit à la portière d'un coupé une figure de femme qui lui souriait. 11 reconnut la comtesse de Terrenoire, et s'avançavers elle, avec l'empressement d'un convive de la veille.
— Je viens de louer une loge pour ce soir, ditla jeune femme. Mon mari avait envie de voir Réjane dans la pièce nouvelle. On dit qu'elle y est extraordinaire de passion. . . Mon Dieu! que c'est étonnant que l'on montre les comédiennes toujours si passionnées ! Je connais beaucoup de femmes de mon entourage qui ont eu des aventures terribles. Ja-
mais on ne l'a su qu'après... Sur le moment on ne s'en serait pas douté ! Elles avaient leur figure de tous les jours.
— Comtesse, c'esfque, pour vos amies, la comédie consistait à ne rien laisser pénétrer, tandis que, pour les comédiennes, l'art est de tout faire comprendre...
— Où allez-vous, cher maître ?. . . Vous ne tenez pas je pense, à ce que nous restions à bavarder sous l'œil malveillant des marchands de billets?.. Puis-je vous jeter quelque part?
— Je vais à l'Institut.
— Et moi, rue de Bellechasse... Montez, je vous emmène...
Mels s'installa auprès de la jeune femme, qui commanda à son valet de pied :
— Quai Malaquais, devant le pont des Arts...
La voiture roula. Mme de Terrenoire s'accota dans son coin, regarda Mels d'un œil voilé parla paupière demi-close, puis, d'une
voix que le bruit do la rue la forçaità rendre plus pointue encore que d'habitude :
— M"° Auffridi va bien, ce matin?
— Elle va bien, je vous remercie.
— C'est une personne très remarquable.
Je me félicite tous les jours davantage d'avoir fait sa connaissance. Quel dommage qu'elle soit si farouche! Est-ce que vraiment elle ne consentira pas à venir à un de mes lundis? Tachez donc de me l'amener... Je voudrais la présenter à de très grandes dames... Mmc de Bérule, et la comtesse de Galarn, qui pourraient lui être si utiles.
Mels hocha la tête :
- Elle a un caractère fort indépendant, et ne lait que ce qui lui convient.
— Mais vous avez cependant de l'autorité sur elle?..
— Aucune.
— C'est parce que vous ne voulez pas en avoir. Car, enfin...
Elle ponctua sa phrase d'un sourire et
d'un clin d'œil qui eurent le privilège d'agacer Mels au plus haut degré. Il sentait trop vivement, en ce moment même, que Thérèse se dérobait à son influence, pour supporter avec tranquillité qu'on lui assignât sur elle des droits qu'il ne pouvait exercer. Il répliqua avec un peu d'aigreur, ce qui était bien rare chez un homme aussi poli :
— Je n'ai aucune prise sur M1Ie Auffridi. Ni moi, ni d'autres, du reste...
— Ni vous... soit, puisque vous le dites ! Mais ni d'autres?.. Enfin!..
Et sur ce second « enfin », la comtesse fit une moue qui était le comble de l'impertinence et de la perfidie. Mels en frémit de colère, ses mains se crispèrent, il fit un mouvement pour presser la poire d'arrêt afin de descendre de la voiture Mais la pointe aiguë du soupçon était entrée dans son cœur. Il voulut savoir. Et, au lieu- de sauter sur le trottoir, il se tourna vers Mmcde Terrenoire, et dit froidement :
— Ceci appelle une explication. D'autres auraient, sui vant vous, comtesse* sur MUeAuf-
fridi, des moyens d'action que je ne possède pas...
— Ah ! vous tirez tout de suite, d'une parole en l'air, des conséquences...
— 11 n'y a pas de parole en l'air avec vous, comtesse. Vous ne dites que ce que vous voulez dire. Si donc vous faites une allusion, c'est qu'elle est motivée... Quelles seraient ces autres personnes?.. Je puis avoir intérêt à les connaître, ne fût-ce que pour me servir d'elles auprès de Thérèse.
— Eh bien ! Mll° Bazin ne vous semblc-telle pas toute désignée?
— Ah ! C'est une défaite ! Vous ne songiez pas, tout à l'heure, à Zélie...
— Et votre ami Ténéran?..
— Non! non! Madame, ce n'est pas lui que vous vouliez désigner...
— Enfin, M. Mayrault...
Cette fois, les paupières baissées de Mmc de
Terrenoire se relevèrent brusquement, et ses yeux démasqués lancèrent à Mels le plus ironique regard.
— Mayrault est mon élève, comme Thérèse, balbutia Mels... Quelle supériorité aurait-il sur moi auprès d'elle?...
— Eh! eh!...
Le petit rire sec de la jeune femme fit vibrer les nerfs de Mels. Il s'écria :
— Madame, prétendez-vous dire?...
— Moi? oh ! rien ! J'aime bien tropMlleAuffridi pour ne pas repousser toute insinuation qui lui serait désavantageuse... Et si je m'occupais de tous les bruits qui courent sur elle et sur M. Mayrault, ce serait pour les démentir.
— Quels bruits?
Mme de Terrenoire se renversa au fond de son coupé, regarda en face le peintre, et dit d'un ton très affectueux :
— Dois-je parler? Vous'me paraissez bien animé! Ne risquè-je pas de vous faire de la
peine? L'opinion n'est pas très fixée sur vos sentiments à l'égard de MIlc Auffridi.
— Quels qu'ils soient, Madame, vous me devez d'achever les confidences que vous avez commencées.
— Eli bien! puisque vous l'exigez : on ne se gêne pas pour dire que Mayrault et Thérèse s'aiment, et on pense généralement qu'après tous les services que vous leur avez rendus, ils vous font jouer un rôle assez fâcheux î
Mels demeura immobile, comme foudroyé. Puis, il demanda :
— Depuis combien de temps avez-vous entendu raconter cela?
— Oh! mon Dieu, depuis plusieurs semaines...
Mels passa la main sur son front. 11 se rappelait que c'était le moment où Thérèse et Mayrault travaillaient à l'esquisse du concours.
Il répéta :
— Plusieurs semaines !
La comtesse , voyant son égarement et mesurant trop tard la profondeur du coup qu'elle avait porté, prit la main du peintre et, avec douceur, cherchant à affaiblir le sens de ses paroles :
— Maintenant, vous savez, on dit tant de choses... Est-ce vrai?
Mels n'en voulut pas entendre davantage. Il avait supporté l'horreur de la révélation. Il ne voulut pas accepter l'écœurement des dénégations vaines. La conviction était entrée d'un seul coup clans son esprit. Thérèse aimait Mayrault : tout s'expliquait ainsi. Et la lumière se faisait sur son attitude visà-vis de lui. Il se tourna vers la jolie mondaine qui, entre les parois satinées de son élégant coupé, venait d'assassiner aussi sûrement un homme que si elle l'avait frappé avec un couteau, et s'inclinant avec sa hautaine élégance :
— Adieu, Madame. Il fait bon quelquefois avoir des amis sincères.
Et d'un douloureux coup d'œil, d'un sourire amer, il rendit à sou gracieux bourreau toutes ses perfides ironies. M me de Ter renoire ne trouva pas un mot à lui répondre. Elle lil un signe, le coupé partit.
Mels, resté seul, marcha sur le quai. Il ne pensait plus à aller à l'Institut. 11 suivait le cours du fleuve, poussant droit devant lui. Sur le quai Voltaire, il regarda des estampes à la porte d'un libraire. Il était inconscient de ce qu'il faisait. Une idée unique martelait son cerveau : Mayrault et Thérèse s'aiment. 11 n'en tirait pas de conséquences. Le fait brutal suffisait. Thérèse et Mayrault, ses deux enfants! La trahison n'était- elle pas particulièrement atroce! Il les avait, sans ombre d'uneinquiétude,livrésrunàrautre, sùrqu'il se croyait de leur parfaite honnêteté et de leur absolu respect. Et ils l'avaient trompé! Ils avaient, pendant des semaines, des mois peut-être, dissimulé devantlui. Leurs paroles avaient été mensongères, leurs regards faux.
Et le matin mêroeencore, quand ils'était expliqué avec Thérèse, comme elle avait fui devant la conclusion de l'entretien, comme elle avait refusé de se prononcer quand, il lui demandait de répondre. Oui, cette mondaine féroce et venimeuse avait dit vrai, l'instant d'avant, en voiture, pendant qu'il l'écoutait avec la niaiserie de la confiance aveugle : Thérèse et Mayrault s'aimaient ! Dès lors, tout était fini !
Ce fut seulement alors que Mels commença à se rendre compte du désastre dont pour lui cet amour était la cause. Tout s'effondrait dans sa vie. L'édifice ébranlé, qu'il s'efforçait de consolider avec le secours de Thérèse, s'écroulait irrémédiablement. Il le sentait bien, à cette heure douloureuse, où il s'en allait sur le quai, traînant ses jambes alourdies parla détente de ses nerfs : il était vieux. Il n'avait plus d'illusion à se faire. L'âge pesait sur lui. Dans la glace du magasin, il avait, un instant, entrevu sa figure, et
ses rides, ses cheveux gris, toute la décrépitude de ses cinquante ans lui avait sauté aux yeux. Il était vieux!
Du beau Mels, il ne restait plus rien qu'un vieillard, un peu trop élégant et coquet et ([ni pouvait, avec ses grâces anciennes, paraître ridicule. En même temps que le sentiment de sa déchéance physique, Tanière certitude de sa décadence intellectuelle s'imposa à sa pensée. Fini comme homme, fini comme artiste, voilà où il en était. A présent, quoiqu'il eût de toutes ses forces réagi contre cette opinion, il lui devenait impossible d'en douter. Une sombre tristesse envahit son esprit. Il se vit méprisé, décrié, abandonné. Il poussa un soupir douloureux, et murmura :
— A quoi bon vivre?
Il s'était accoudé au parapet du quai . Et là , le front penché, le cœur lourd, dans une solitude à peu près complète, il regarda des débardeurs qui déchargeaient une péniche. Le mouvement des hommes, passant
avec des brouettes sur une mince planche pour aller de la berge au bateau, occupa puérilementsesyeux.Ilseclit : «Queces hommes sont heureux ! Us travaillent là, comme des brutes, sans penser à rien, qu'à ne pas tomber dans le fleuve en traversant cette planche. Ils recommencent, sans jamais la changer, leur besogne quotidienne. L'étroitessedeleur cerveau fait leur sécurité etleur force. Que ne suis-je pareil à eux, sans ambition et sans rêves! »
Par delà le fleuve, ses regards alors passèrent sur les verdures du jardin des Tuileries, glissèrent sur les jardins réservés, et se fixèrent sur la masse imposante de la façade du Louvre. Une palpitation soudaine agita son cœur. C'était là, dans ce palais, le long des hautes galeries solennelles, dans une gravité presque religieuse, que les merveilles de l'art universel s'offraient à l'admiration publique. Là, les toiles des grands peintres, depuis des siècles, resplendissaient sur
les murs ,• d'un éclat-impérissable, perpétuant
le souvenir des artistes qui les avaient exécutées. Le rêve de tous les maîtres : durer, survivre, être jeune éternellement de la beauté, du charme cl de la grâce de ses œuvres, ce rêve qui Taxa il hanté, qui troublait tous ses contemporains, se trouvait là, dans cette réunion de splendeurs, absolument réalisé. Raphaël triomphait par la pureté, Vinci par la grâce, Rembrandt par la vigueur, Rubens par la fougue, Van Dyck par la noblesse de son génie; Glouet, Poussin, Philippe de Champaigne, Lebrun, Largillière, Mignard, portaienthaut le renom del'École française, dont LancretetNattierétaientl'élégance,\Vatteau et Boucher étaient le charme. Tous les grands modernes, ceux qu'il avait appris à admirer, ceux qu'il avait encore connus au début de sa carrière, les Géricault, les Vernet, les Decamps, les Delacroix, les Delaroche, les Ingres, étaient là, réunis dans la sérénité delà gloire. Regnault, son ami, Bastien-Lepage,
soncamarade, Puvis de Chavannes, son rival, l'y attendaient. Et seul des grands noms de sa génération, peut-être, il était destiné à s'amoindrir, à s'effacer, à disparaître, sans obtenir la consécration suprême.
A cette pensée, le sang afflua à son cerveau, une rage s'empara de lui. Il se révolta contre sa faiblesse. 11 se jugea lâche de ne pas lutter pour soutenir sa renommée, de s'abandonner si misérablement pour une trahison si vulgaire. Une femme lui déchirait le cœur, que ne se servait-il de sa souffrance pour renouveler son inspiration ! On pouvait peindre avec du sang et avec des larmes. Mais se coucher parterre, comme un vaincu sur le champ de bataille , attendre la servitude ou la mort dans l'immobilité et les lamentations, était-ce digne de l'homme qu'il prétendait être et du rang où il voulait figurer?
11 quitta son observatoire solitaire, il marcha plus délibérément vers le centre de la
ville. Il se sentit ranimé par des pensées plus courageuses. 11 eut un sourire de dédain :
— Jeleur prouverai que jesuisencore moimême. Ils se sont trop hâtés de me compter pour rien. La vengeance la meilleure que je tirerai de ces ingrats sera de me passer de leur aide. Je les laisserai à leur double hypocrisie. On les jugera en même temps que l'on me jugera. L'avantage ne sera pas pour eux.
Son orgueil, si cruellement mis à l'épreuve, fut un peu soulagé par cette résolution. Il rentra chez lui plus décidé et surtout plus calme. Sa femme de charge, en venant au devant de lui, l'avertit que Ténéran l'attendait dans son atelier.
— Thérèse est-elle à la maison? demanda Mels après une hésitation.
— Non, lui répondit la vieille Prudence d'un air soucieux, Thérèse n'est pas encore rentrée. Est-ce que Monsieur a besoin d'elle?
— Non, dit Mels, je voulais seulement savoir si elle était dans mon atelier, parce
22't LES BATAILLES DE LA VIE.
qu'alors j'aurais prié M. Ténéran de venir au jardin.
— Ah ! fît la femme de charge.
Et cette simple exclamation traduisait tant d'étonnement à l'adresse de son maître, tant de reproches à l'adresse de Thérèse, et tant de triste déception que Mels eut un regard ému pour la fidèle servante qui, en travaillant silencieusement autour de lui, avait sans doute surpris une bonne part de ses rêves, et s'aftligeait avec lui, sincèrement, de les voir anéantis.
Dans l'atelier, Ténéran, assis sur un tabouret, examinait, avec une curiosité intelligente, le portrait de la comtesse de Terrenoire. Il ne se leva pas en voyant entrer son ami. ïl lui tendit la main, et continuant son examen crilique, à voix haute :
— L'influence de Gustave Moreau et des peintres anglais est frappante. Burne Jones, Wisthler et Crâne ont passé par là... Ce n'est déjà plus ta facture. Ce n'est pas moins
bien. C'est différent. L'arrangement de la figure est plus factice, mais que la matière est jolie et fine! Dans dix ans, ce portrait sera é m aillé, comme une agate. J'aime autant ce que tu fais, mon vieux, tu sais. Il y a plus de tradition, plus d'autorité, plus de race, dans ta manière, (le qui n'empêche pas que cette mâtine-là a bigrement du talent! Combien lui paye-t-on un portrait comme celui-là?
— Six mille, je crois.
— Eh bien ! mais cela lui assure l'indépendance, dit froidement Ténéran. Une femme qui gagne si bien sa vie a le droit d'en disposer comme il lui convient.
— Pourquoi me dis- tu cela? répliqua Mels avec âpreté.
— Je te dis cela, parce que c'est un excellent préambule à l'entretien que je me propose d'avoir avec toi, mon vieil ami.
— Ah ! toi aussi, tu viens me parler de Thérèse?
— Qui donc m'a devancé? demanda Ténéran avec inquiétude.
— L'original même de ce portrait! dit le vieux peintre, en riant amèrement.
— Ah ! cette perruche criarde et offensive! Eh bien! tu as dû en entendre de belles !
— Elle m'a expliqué, avec de perfides réticences, que Mayrault et Thérèse se jouaient de moi... Et cela depuis longtemps!
— Quelle infamie !
— Tu t'indignes? Es-tu donc sûr du contraire?
— Certes!
— Explique-moi tes raisons.
— Elles sont bien simples. Mayrault est venu me trouver pour me prier de causer avec toi, si je le jugeais convenable, afin de tâcher d'apprendre clans quels sentiments te trouverait l'annonce des projets qu'il a formés avec Thérèse. Je pense que si ces deux jeunes gens étaient coupables envers
toi, ils De se préoccuperaient pas de savoir ce que tu peux eu penser et te laisseraient purement et simplement en plan. Au lieu de cela, je vois un garçon bouleversé à l'idée de te faire de la peine, protestant de son dévouement et de son affection, et prêt, je ne te le cache pas, à renoncer à tous ses espoirs, si tu dois en être malheureux.
Mels eut un brusque mouvement de douloureuse révolte, ses sourcils se froncèrent. Il parut plus humilié qu'attendri par cet acte de respectueuse soumission. Être victime de Mayrault lui plaisait peut-être encore mieux que d'être protégé par lui. Il se domina très vite, et reprenant son calme :
— Bon ! Mayrault veut mon consentement pour me prendre Thérèse... Mais Thérèse exige-t-elle aussi mon approbation pour s'engager avec Mayrault?
— Mon cher ami, dit Ténéran avec une ironique insouciance, la jeunesse n'a pas plus besoin de permission pour aimer, que
les oiseaux pour chanter au printemps et les fleurs pour s'épanouiren été. C'est la nature qui se manifeste. Nous avons réussi à la violenter, à l'abîmer, à l'amoindrir de bien des façons, mais nous n'avons pas pu encore obtenir ce résultat d'étouffer les désirs d'amour dans le cœur de la jeunesse. Réfléchis un peu à la portée de tes récriminations. Dégagetoi de ton cas personnel. Raisonne comme s'il s'agissait d'un autre, de Ténéran, tiens, de ton vieux camarade. Imagine-toi que ce quinquagénaire soit épris d'une petite fille de son quartier, et qu'il fait une vie enragée parce qu'un jeune locataire de sa maison adore l'enfant et veut la lui disputer. Qu'est-ce que tu penserais de ce fou? Qu'est-ce que tu en dirais, hein?Je t'entends d'ici: « A-t-onjamais vu un roquentin vicieux et paillard comme ce Ténéran ! A son âge ! Et trompé comme il l'a été, d'une (açon fabuleuse, par Mme Ténéran, il songe encore à l'amour et il s'agite, tel un diable dans un bénitier, parce qu'on lui dis-
pute la possession de son objet! C'est vraiment déplorable! On ne donne pas ainsi le spectacle de ses excitations séniles. Cette petite fdle et ce jeune garçon méritent toute faveur, et , quant à lui , c'est un affreux satyre ! » Voilà ce que tu dirais de Ténéran, mon bon ami. Et tu n'aurais pas tort. Ne t'expose donc pas à ce qu'on puisse le dire de Mels. Et tu auras raison !
Mels s'assit à l'écart, et s'abîma dans une méditation douloureuse. Il ne paraissait plus se souvenir que son ami était là. De ses doigs tremblants, il tordait la pointe de sa barbe grise, ses paupières étaient baissées, comme pour concentrer plus fortement son attention sur l'objet de ses réflexions. Sa détresse morale était si évidente que Ténéran se reprochait maintenant d'avoir trop peu ménagé son ami. Il avait frappé fort pour ébranler la résistance. Et, au lieu des protestations, des accusations qu'il s'apprêtait à entendre, il ne trouvait que de la dignité et
dusilence.llenetaittrestroubleettresemu.il prit dans sa poche sa blague à tabac, il roula entre ses doigts jaunis une mince cigarette et commença à fumer, en marchant dans l'atelier. Mels ne fit pas un mouvement. Morne et muet, il continuait de réfléchir. Enfin, il poussa un profond soupir, regarda ïénéran, qui s'était arrêté, et d'une voix changée :
— Tout ce que tu m'as dit, tout à l'heure, je me l'étais dit déjà. Mais ce sont de ces propos que l'on tient, avec l'espérance secrète qu'on vous démentira ou que des événements se mettront à la traverse, et que l'échéance funeste n'arrivera pas. Elle est arrivée cependant, l'heure inexorable. Il n'y a plus d'illusions à se faire, Ténéran. La décadence est là. Il faut la subir. Ah ! que c'est dur et que mieux vaudrait n'avoir jamais connu le succès que d'en perdre l'éclat et de rentrer dans l'ombre ! La mort physique est une bien épouvantable chose, et qui
LE CRTÊPUSCULE. 231
fait trembler les plus résolus ; mais que dire de la mort morale, qui précède la liu dernière, et nous fait assister, vivant et lucide, à nos funérailles. Ténérau, mou agonie commence, quand finira-t-elle?
— Quand il te plaira, dit froidement l'homme de lettres. Et non pas par la mort, mais par la résurrection. Tu n'es qu'en catalepsie, mon cher Mels, réveille-toi, et recommence à vivre. Sont-ce les futilités et les grâces de la jeunesse que tu pleures? Quel homme es-tu donc pour te montrer si faible? Vas-tu faire comme les anciennes jolies femmes qui se cramponnent à leurs vieux triomphes et se maquillent, secotonnent, pour donner le change, ou croire le donner, sur les désastres de leur épiderme et les affaissements de leurs appas? Nous connaissons des messieurs sur le retour, qui se sanglent dans des corsets de peau, se cosmétiquent la moustache et se teignent la barbe. Pour faire illusion à
qui ? La vieillesse sans franchise et sans naturel, est plus déplorable que la décrépitude avouée. Un vieillard avec son visage clair et ses cheveux d'argent, est très appétissant. Un vieux beau, peint, ciré, ficelé, cheveux verts à force d'être noirs, et dents inquiétantes à force d'être blanches, n'est qu'un objet de risée. Mets-toi hardiment au point où tu dois être. Au lieu de tâtonner, du bout du pied, au bord du lac des désillusions, jette-toi carrément à l'eau, tu en sortiras purifié, rassuré, fortifié, avec ton âge vrai, qui est, sacrebleu, très acceptable, puisque c'est le mien, mais à la condition de n'avoir plus de prétentions. Tu seras donc, au point de vue physique, tiré d'affaire. Restera le point de vue moral. Et je te déclare que celui-là ne me gêne pas plus que l'autre. Tu ne t'imagines pas comme on s'habitue vite à ne compter que sur soimême. Le mal de tous nos contemporains qui s'agitent, se démènent pour attirer l'at-
tention sur eux, c'est qu'ils ne peuvent pas se faire à la solitude Si tu savais comme elle est féconde, et pour un peu, je dirais agréable. Ali ! ne plus être l'esclave des conventions mondaines, ne faire que ce qui vous plaît : sortir quand on en a envie, rester, quand cela vous arrange. Ne pas violenter sa convenance personnelle pour obéir à des convenances étrangères, mais c'est la plus profonde des satisfactions! La retraite permet la méditation, et la méditation prépare le travail. Et là nous touchons à l'affranchissement complet. Le jour où le travail est redevenu la règle de la vie, l'homme a retrouvé sa puissance. Que signifie la vieillesse quand le talent toujours jeune se manifeste? Un homme qui produit n'a que l'âge de ses œuvres. Sa personnalité se transpose, elle cesse d'être physique pour devenir toute artistique. Et, dans ces conditions, l'artiste jouit d'une immunité qui n'a de limite que son génie. Comprends-tu, mon
bon Mels, quelles compensations immenses tu peux trouver à tes déceptions de cœur? Le remède est à portée de (a main. Il te suffit de le vouloir et tu es sauvé.
— A quoi bon?
— Vas-tu ^abandonner toi-même?
— Je suis las. 11 me semble que rien ne me serait doux comme de dormir sans rêves, pendant longtemps, afin d'oublier tout! Le plus long sommeil et le plus profond, Ténéran, n'est-ce pas la mort?
— Certains le disent, fit l'homme de lettres avec un geste soucieux. D'autres croient à une lucidité, à une clairvoyance complète, après notre fin apparente. Et si ceux-là ont raison, Mels, quelle doit être la douleur de celui qui est mal sorti de la vie, et qui voit derrière lui les conséquences de sa méchanceté ou de sa faiblesse, sans avoir le moyen d'y porter remède? Rien que pour cela, mon vieil ami, il faudrait faire tout son devoir sur cette terre. Car, qui sait ce qui
nous attend? Es-tu croyant, toi, ou athée?Tu n'as sans doute jamais beaucoup pensé à ces choses, comme tous ceux qui se portent bien et qui vivent agréablement. C'est cependant une question qui se pose tout de suite, aux premiers chagrins ou aux premières infirmités. Il suffit qu'on se place, une minute, en face de la péripétie suprême, pour se demander quelle en est la conséquence. Ceux qui parlent, comme tu le faisais à l'instant, d'un long sommeil, sans rêves, peuvent se rassurer sur ce qui les attend. Ils se jettent dans le néant pour échapper à toute responsabilité. Mais les autres? Ceux qui ne savent pas très bien ce qui leur arrivera après leur mort? Crois-tu qu'ils puissent affronter cet obscur avenir avec tranquillité, s'ils ne se sont pas mis en règle avec leur conscience? Pour eux la mort ne termine rien ! Es-tu de ceux-là, Mels?
Mels ne répondit pas. Une pâleur s'était étendue sur son visage et ses yeux mornes
semblaient ne plus voir. Dans le silence de l'atelier, le pas régulier de Ténéran, marchant de la cheminée à la fenêtre, se faisait seul entendre. Un instant s'écoula, sans que Mels bougeât de sa posture accablée, et que Ténéran arrêtât sa promenade soucieuse.
Enlin, l'homme de lettres parut avoir pris une résolution et se plaçant devant son ami : — En somme, tout ce grand désespoir vient de ce que Thérèse te préfère Mayrault? Eh bien ! il s'agit d'être net et de dire ce que tu penses. A l'heure actuelle tu es maître de la destinée de ces deux jeunes gens. Mayrault ne m'a pas caché qu'il ne passerait pas outre à ta volonté. Si tu dois souffrir de son bonheur, il renoncera à être heureux. Rends-toi bien compte de la conduite de ce garçon. Il est infiniment respectueux de tes sentiments, infiniment reconnaissant de tes bontés, il ne veut pas te prendre Thérèse. 11 te la demande. Tu as le pouvoir de la lui refuser.
— Je n'en ai pas le droit, s'écria Mels avec douleur. Quoi que jetasse et que je dise, elle est perdue pour moi. Si je la donne à Mayrault, j'obtiens ses actions de grâce. Si je la lui refuse, je mérite l'exécration de Thérèse. Puis-je hésiter? Et à quoi cela me servirait-il? Une seule chose importe en tout ceci : la volonté de celle qui est aimée. Or, cette volonté est claire : elle me condamne. El c'est de là que vient mon désespoir. Je ne suis pas jaloux de Mayrault, ma douleur a des sources plus nobles. L'abandon de Thérèse marque pour moi l'heure du déclin. Avec elle, c'est ma force et mon courage qui s'en vont. Si j'étais encore aujourd'hui l'homme que j'étais hier, si ma renommée restait intacte, si ma puissance créatrice demeurait entière, Thérèse n'aurait pas songé à me quitter, et Mayrault n'aurait pas osé me la prendre. Mais je suis attaqué par mes ennemis, miné par mes envieux. L'épisode du concours a été la première manifestation de la ligue
formée pour m1 accabler. Ou veut me jeter à terre parce que je gêne les arrivistes impatients qui veulent substituer une esthétique intransigeante à la pure et classique doctrine, dont je suis un des derniers fervents. Et raffinement particulièrement féroce, c'est mon élève favori qu'on a choisi pour me l'opposer. Sens-tu bien tout ce que cette publique rivalité d'artistes, compliquée de cette secrète rivalité d'hommes, offre de cruel pour moi? Ne dirait-on pas que ceux qui l'ont machinée ont eu l'intuition du coup décisif qu'elle me porterait. Contre un compétiteur même redoutable, j'aurais peut-être eu l'énergie de combattre. Contre Mayrault, je me trouvais sans défense. Si je me plaçais entre ces deux jeunes gens pour les séparer, je serais odieux. J'aime mieux les donner l'un à l'autre. Au moins, je n'aurai pas démenti mon caractère et je leur aurai imposé un dernier devoir : comparer leur ingratitude à mon abnégation.
— Eh bien ! mon ami, tn as raison. Tu vas faire bonne ligure à mauvais jeu. C'est encore une des meilleures façons qu'on ait trouvées de sortir d'embarras. J'ai passé par une épreuve, certes, plus dure que la tienne, quand ma femme m'a joué des tours. Tu sais si je l'aimais, et combien j'ai été malheureux. Que pouvais-je faire? La tuer avec son complice? Demander le divorce? Occuper l'opinion publique de mes malheurs conjugaux, prêter à la critique, toujours prête à accabler ceux qui souffrent, donnera rire aux indifférents, ravis de trouver une occasion de faire les esprits forts pour le compte d'un autre? Non ! J'ai pris le parti du silence. J'ai mis Mme Ténéran à la porte, pour qu'elle ne salisse pas ma maison de ses déportements, et je me suis consolé avec une bonne main de papier blanc, que j'ai couverte de petites lignes noires, ce qui m'a obligé à penser à autre chose, et m'a rapporté de l'argent pour liquider les dettes que ma femme me lais-
sait, comme un suprême souvenir. Grâce à cette attitude, j'ai pu traverser la crise avec une tranquillité relative. Je m'étais posé en indifférent. Il fallait bien soutenir mon personnage et m'en tenir à l'indifférence. Certains soirs où la solitude me paraissait trop lugubre, trop affreuse, je prenais mon cbapeau, je sortais et j'allais dans un théâtre ou dans un music-hall. Et je me consolais en assistant à la gaieté des autres. Les théâtres où l'on riait, tiens, le Palais-Royal ouïes Variétés, me faisaientparticulièrement du bien. Dans presque toutes lespiècesqu'on y jouait, il y avait un mari trompé et grotesque. Mais je constatais une chose, c'est que les trompeurs se trouvaient, au bout du compte, plus malheureux, plus bafoués, plus embarrassés que le trompé ne l'était lui-même. Et en m'en allant, le rideau tombé, je réfléchissais h cette étrange situation, d'un mari qui finissait par être sympathique à force d'être maltraité, et je pensais qu'il y a, tout de même,
dans l'infortune une force immanente qui commande le respect. On rit d'un malheureux, d'abord, puis on juge ceux qui sont cause de son malheur. Et, un beau matin, l'opinion se retourne. Celui que Ton raillait paraît intéressant parce qu'il a souffert. Les autres paraissent méprisables parce qu'ils ont fait souffrir. Et c'est un grand réconfort. Quand on sent l'opinion favorable, on retrouve de l'entrain, on dédaigne ses persécuteurs. On finit même par leur pardonner. La pensée s'épure, la philosophie prend la place de la sensiblerie. Au lieu de raisonner avec des arguments tout faits, on se façonne à soi-même une manière de voir personnelle. Moi, j'en suis-la. J'ai la prétention de ne pas suivre le trantran social. Je ne veux plus prendre mes appréciations dans les tiroirs dûment étiquetés, où la morale humanitaire a rangé ses jugements définitifs, sur tous les cas qui seproduisent habituellement. Je n'accepte pas le tout fait. Et je t'en donne
la preuve, en ce moment. Imite-moi, mon bon Mels. Tu as un grand trou noir devant toi. Ferme les yeux, et saute. Je te réponds que tu sortiras triomphant de l'aventure. Mels s'était levé II parut plus calme. Il vint à son ami, et le regardant avec douceur :
— Je te remercie de m'avoir parlé comme tu Tas fait. Je ne suis qu'un vieil enfant gâté, vois-tu. Jusqu'à ce jour, tout a concouru, dans la vie, à me satisfaire. Il faut que je prenne l'habitude des contre-temps. Mais tu m'y aideras, n'est-ce pas?
— Tu sais bien que tu peux compter sur moi, absolument. Je ne te quitterai pas, si cela te plaît. Moi, je suis libre. Je transporte mon encrier et mon papier où je veux, et le premier coin de table m'est bon pour travailler. Je ne tiens à rien, ni à personne. Nous irons courir l'Italie ou l'Espagne, si tu veux. Il y a longtemps que je projette un grand travail sur Goya, au point de vue de son influence sur l'école impressionniste...
Nous nous retremperons aux sources sacrées...
Il s'arrêta de parler. Un bruit léger, porte fermée ou meuble poussé, s'était fait entendre dans la pièce voisine et Mels avait brusquement pâli. Ténéran l'interrogea du regard :
— Oui, dit le peintre, c'est Thérèse qui rentre... Veux-tu que je l'appelle et que je
lui parle devant toi?
— Si cela te paraît plus facile, j'y consens.
Mais as-tu bien pris ton parti ?
— Ai-je le choix? Tu l'as dit toi-même: il ne me reste plus qu'à faire bonne figure à mauvais jeu. Je vais essayer.
11 se dirigea vers la porte du petit salon où Thérèse se tenait ordinairement, quand elle ne travaillait pas dans l'atelier. Assise sur une chaise près de la fenêtre, la jeune fille lisait. Elle leva les yeux , en entendant entrer son maître et un sourire éclaira son visage. Mels la regarda un instant, comme pour se
rendre compte de ses dispositions. Il la vit calme, affectueuse, comme chaque jour.
— Pourquoi n'es-tu pas venue dans l'atelier, en rentrant? lui dit-il.
— J'ai su que vous y étiez avec M. Ténéran. J'ai craint de vous déranger.
— Depuis quand prends-tu tant de précautions avec nous?
Elle ne répondit pas, ferma son livre et se leva.
11 la fit passer devant lui et pendant qu'elle serrait la main à l'homme de lettres:
— Tu es allée chez Zélie Bazin, comme tu te le proposais?
— J'en arrive.
— Ah ! Et lui as-tu dit, à elle, toutes les choses que tu m'as cachées, à moi?
Thérèse rougit, ses yeux se voilèrent de ses longues paupières, et elle demeura devant son maître, immobile et troublée.
— Assieds-toi, Thérèse, dit Mels, en la prenant doucement par les épaules et la
conduisant vers un fauteuil. 11 faut que nous nous expliquions, une dernière fois, mais sincèrement. Tu m'as laissé dire un tas de sottises, ce matin, faute de m 'avoir averti de tesdispositionsnouvelles...Cen'estpasbien, mon enfant. Tu as exposé ton vieux maître à être ridicule devant toi. Il te suffisait d'un mot, d'un seul, pour l'éclairer... Tu ne l'as cependant pas prononcé... J'avais le droit d'attendre de toi plus de franchise. Etait-ce si difficile de m'avouer que Mayrault t'aimait? Mayrault a été plus sincère, lui. Ha couru, ce matin, chez Ténéran,pour le prier de m 'avertir.
— ?sTe me reprochez pas mon silence, s'écria Thérèse. Comment aurais-je trouvé le courage de vous détromper? Tout ce que je vous aurais pu dire n'aurait-il pas été de nature à vous affliger? Et pensez-vous que je m'y serais décidée? Je suis très malheureuse, croyez-le bien...
Elle ne continua pas. Sa voix se brisa et
elle éclata en sanglots. Mels très ému s'assit près d'elle, et lui prenant la main il dit doucement:
— Ce n'est pas ma faute, Thérèse, et je n'ai jamais formé un projet qui ne me parût avantageux pour toi. Tout, dans ma pensée, a concouru à assurer ton avenir, et je vais t'en fournir une preuve de plus, en te donnant,paternellement, le consentement que tu n'as pas osé me demander ce matin. Épouse celui que tu aimes, mon enfant. Il doit être lier de ton choix et j'espère qu'il fera tout pour le justifier. Je ne te souhaite que de la joie. Et quoique tu doives la partager avec un autre, compte sur moi, pour y contribuer de toutes mes forces.
Ténéran, plus agité qu'il n'eût voulu le paraître, approuva de la tête les paroles de son ami. Sous la dignité de 1-attitude prise par Mels, il sentait frémir la douleur. Jamais peut-être Thérèse n'avait paru plus charmante qu'en ce moment, où, ramenée à Fin-
LE CREPUSCULE. -2'tT
génuitéde la jeune fille par la fraîcheur délicieuse de ses impressions, elle oubliait tous les malheurs et toutes les tristesses de son existence passée, pour s'élancer pleine d'espoir vers une vie de douceur et de tendresse. Ce qu'elle éprouvait si fortement, en écoutant les paroles à la fois graves et caressantes de Mels, se traduisait sur son visage par une sérénité ravie. Elle voyait toutes les difficultés qu'elle avait redoutées, comme par enchantement aplanies. Celui dont elle craignait le désespoir se faisait le principal artisan de son bonheur. Elle crut naïvement à la sincérité de Mels. Elle pensa qu'elle avait pu se tromper, et qu'il s'était trompé luimême, sur les sentiments qu'il lui avait exprimés. Le sens des mots prononcés le matin même se modifia dans son souvenir. Ce que Mels avait prétendu lui offrir, c'était son nom. 11 avait voulu lui faire partager sa situation, sa fortune. Il ne se préoccupait que delà mettre à l'abri de toutes les difficultés
de la vie, s'il venait à disparaître. C'était un père, ainsi qu'il l'avait répété devant Ténéran, et non un époux qui lui tendait la main. Et au lieu de le craindre, elle pouvait continuer à l'aimer de toute sa reconnaissance et de toute son admiration.
Ce fut cette satisfaction profonde qui fît resplendir les yeux de Thérèse, qui anima sa bouche d'un radieux sourire et qui donna à sa physionomie cette expression de triomphe, dont le cœur de Mels fut déchiré. Là il eut la révélation de sa décadence irrémédiable. 11 jugea toute la différence qu'il y avait entre le sentiment de gratitude que ses bienfaits inspiraient à Thérèse, et l'admirable flot d'amour qui entraînait la jeune fille vers Mayrault. Il mesura toute la distance qui séparait sa maturité de cette jeunesse. Il se sentit vieux irrémissiblement. Il rougit d'avoir pu songer à lier ses cinquante ans aux vingt-cinq ans de Thérèse.
Mais il se sut gré à lui- même d'avoir cou-
rageusement pris son parti de sa déchéance et d'avoir fait une capitulation honorable. Dans cel écroulement de toutes ses illusions, il sauvait au moins sa dignité personnelle.il donnait le change à Thérèse, il le comprenait, et il faisait même peut-être illusion à Ténéran, en dépit de la connaissance si avisée qu'avait de son caractère ce sage conseiller. Etant voué à la défaite, il se félicita de supporter son désastre avec cette belle fierté. Il eut la sensation d'avoir rempli tout son devoir, et ce fut pour lui un sérieux allégement.
Cependant la situation, en se prolongeant, aurait pu devenir difficile. Ce n'était qu'en nes'expliquant pas complètement que Mels et Thérèse avaient chance de s'entendre. Un mot de plus pouvait détruire le résultat acquis si heureusement. Ténéran s'en rendit très finement compte. Il dit :
— Eli bien ! puisque vous êtes d'accord, je vais envoyer chercher Mayrault pour que tu causes avec lui, et le préviennes des disposi-
tions que vous venez de prendre. De son côté, je pense que Thérèse voudra écrire àMlle Bazin pour la renseigner sur l'état des choses.
— Oh ! je le dois, répondit la jeune fille. Et je vais le faire sans tarder.
Et comme Ténéran prenait son chapeau :
— Tu t'en vas? demanda Mels à son vieux camarade. Est-ce que tu ne reviendras pas ce soir?
— Ma foi, écoute, dit le critique, puisque tout estréglé, il n'y a qu'un parti à prendre : dînons tous en famille, ici. Thérèse va inviter Zélie. Et moi je t'amènerai Mayrault. Cela te convient-il?
Il regardait Mels, en parlant ainsi, comme pour lui donner le courage de supporter l'épreuve. Le vieil artiste poussa un soupir et d'une voix qui ne tremblait pas, il dit :
— C'est entendu. Nous fiancerons ces jeunes gens au dessert.
La petite église Saint-François-de-Sales regorgeait de monde. Tout le Paris artiste et mondain s'était donné rendez-vous au mariage de Thérèse Auffridi et de Daniel May-
rault.
Pendant que la cérémonie se déroulait, dans la pompe des chants et les splendeurs de la lumière, une foule d'invités qui n'avaient pu pénétrer dans la nef bondée d'assistants, se promenaient sur le trottoir de la rue Brémontier, causant, riant, critiquant, au hasard des rencontres, suivant l'humeur de chacun : improvisation bril-
lante, frondeuse et légère, spécialité et gloire de Paris.
« — Tiens! Voilà Gamelin, dit le sculpteur Massias, en saisissant à pleine main sa longue barbe grisonnante. Vous savez qu'il a encore promené sa statue dans tout le parc Monceau, sans arriver à découvrir l'endroit où elle ferait bon effet.
— Ce n'est pas l'endroit qu'il faut changer, c'est la statue.
— il y a des gens qui gâtent du bon marbre, quand ils pourraient si bien faire de l'excellent nougat.
Gamelin approchait, tous ses détracteurs se jetèrent sur ses mains :
— Eh! cher ami, comment va? Et le travail? Toujours en train?
— Ah ! il faut bien ! Je viens de recevoir la commande d'un groupe, pour l'Hôtel de Ville. Sept figures! ... Ah! je suis accablé...
Il y eut un froid. Les figures des confrères s'allongeaient, ravagées par l'envie. Auguste
LE CRÉPUSCULE. 2o3
Compoint,lo chroniqueurdel'ZsV?6>,ditau milieu d'un silence :
— Eh bien ! Gamelin , celui-là, s'il est pour l'Hôtel de Ville, vous ne risquerez pas de le voir mettre en fourrière !
On sourit. Ce fut un soulagement général. Un fiacre s'arrêta devant le porche, une comédienne, verte sous ses cheveux teints en blond, descendit, adressant autour d'elle des œillades, et s'engouffra dans l'église.
— Hein! cette pauvre Desbons, le matin, elle a positivement l'air de sa grand 'mère!...
— Notre cher Trélaurier doit souffrir de la voir dans cet état de délabrement!
— Oh ! l'amour est plein d'illusions ! Pour lui, elle aura toujours cinquante ans!
Auguste Compoint s'inclina devant un petit homme à barbe blanche qui entrait dans le groupe :
— Est-il vrai, mon cher maître, que la subvention de l'Opéra va être augmentée?
— 11 le faudrait, pour pouvoir jouer autre
lo
chose que du Wagner, ou du Gounod . . . Voyez comment sont régis les théâtres lyriques d'Allemagne... C'est l'Etat, ou le souverain, qui fait tous les frais... Chez nous, à moins de se ruiner, les directeurs de l'Opéra ne peuvent pas monter d'ouvrages français nouveaux ! Pas un seul des ouvrages représentés, depuis plus de trente ans, n'a fait d'argent. . . Si vous voulez avoir un art national, ayez le courage d'y mettre le prix...
— Mais tient-on à avoir un art national ?
— Entre nous, je ne le crois pas. Il n'y a pas d'exemple que la presse ait soutenu franchementune partition française. . .11 suffît que l'œuvre soit nouvelle, et d'un compatriote, pour qu'elle soit éreintée par tous les musiciens, qui tiennent entre leurs mains ce qu'on appelle « le sceptre de la critique »... Si l'ouvrage est un opéra, on lui fait un crime de n'être pas un drame lyrique... Si c'est un drame lyrique, on l'accable sous l'œuvre en-
tier de Wagner... Et si la musique a des tendances wagnériennes, on lui reproche d'être sa us personnalité. . . C'est un bel état que celui de compositeur, mieux vaudrait raccommoder des souliers !
— Eh bien! Et Tétai d'auteur dramatique? s'écria Auguste Compoint . Le Théâtre Libre a tué la pièce bien construite, et n'a pas donné au public le goût de la pièce invertébrée. De sorte que les infortunés écrivains se débattent entre les fureurs d'une école nouvelle, qui hue impitoyablement tout ce qui n'est pas du théâtre selon sa formule, et les lassitudes d'un public qui se fiche de l'esthétique, mais exige qu'on l'amuse.
— Allez-y, mon ami, et débarbouillez-vous dans ce chaos ! Les directeurs on deviennent fous! Et les auteurs imbéciles!
— Oh ! les auteurs ! Ils ont là une belle excuse ! Qu'ils se donnent donc la peine d'avoir un peu de génie. Et vous verrez si on s'occupera de leur esthétique!
— Du génie! Vous êtes encore fameux!
Qui est-ce qui a du génie?
— Ceux qu'on ne joue pas !
Le romancier Jean Breton, qui écoutait, depuis un instant, ces propos lancés au milieu du va-et-vient des causeurs, se pencha vers le peintre Vinet qui fumait sa cigarette silencieusement :
— Si l'on prenait au sérieux les paroles que nous venons d'entendre, la conclusion toute naturelle de l'auditeur serait qu'il n'y a plus ni habileté, ni talent, ni succès en France. C'est ainsi que nous prenons à tâche de nous ravaler nous-mêmes, et que nous fournissons à l'envieux étranger l'occasion de nous mépriser. La musique serait en décadence, suivant ce grand musicien que vous venez d'entendre, et qui est une des gloires de notre école ; Fart dramatique serait en décomposition, si l'on s'en rapportait au paradoxal Compoint, et à Nives,et à Ferron, qui lui ont donné la réplique, et qui sont de l'Aca-
demie française, dépendant, prenez les aifiches des théâtres dans le monde entier, même chez les Anglo-Saxons qui nous détestent, chez les Allemands qui nous jalousent, et chez les Russes qui nous exploitent, vous ne verrez que des noms de musiciens français, des titres de pièces françaises. Nous sommes les grands fournisseurs intellectuels de l'Univers. On a pu nous battre sur les champs de bataille, nous faire du tort sur le terrain industriel; mais dans le domaine de l'art, nous n'avons jamais connu de défaites. Nous avons des rivaux, point de maîtres. Et, à entendre tous ces artistes, tous ces hommes de lettres, nous serions finis, rasés, perdus. Voilà ce qui est notre mal le plus grave. C'est la blague, le dénigrement systématique de nos qualités françaises!
— Mon cher, dit Yinet, vous ne ferez pas que notre tempérament national change! Il faut nous prendre avec nos qualités et nos défauts. Le Gaulois, c'est l'alouette. Elle est
insouciante et capricieuse. Mais chaque fois qu'elle ouvre les ailes, elle plane au plus haut du ciel et elle chante. Voyez ce qui vient de se passer pour Mels. Il y a un mois, il était sacrifié, abandonné par l'opinion et par le pouvoir. On le traitait de fossile. Il n'était plus bon à racler les palettes des pointillistes. Il a suffi d'un incident fort banal, en somme, dans lequel on a voulu découvrir un drame passionnel, pour lui ramener la faveur. MUe Auffridi, qu'on lui a donnée, pendant plusieurs années, pour maîtresse, se marie avec Mayrault, et aussitôt, l'opinion soulevée, le pouvoir attendri entourent Mels d'égards, comme s'il était un martyr. On lui attribue, enfin, la décoration du Palais, qu'on lui avait enlevée au mépris de tout droit, puisque l'esquisse exposée par lui avait été jugée admirable. Hier on accusait l'illustre maître d'avoir trafiqué du talent de ses élèves pour enlever un travail qui n'aurait du être donné qu'à un jeune. Au-
jourd'hui, on n'est pas loin de jeter la pierre à Mayrault et à Thérèse, parce qu'ils s'aiment et qu'ils sont heureux sur les ruines du vieux bonheur de Mels. Tout cela est un peu incohérent, mais c'est français. C'est toujours l'alouette !
Attention! Le défilé doit être commencé, dit Breton, voilà qu'on entre.
Un mouvement s'était produit vers la porte grande ouverte de l'église. Dans le fond, une gloire de lumière éclatait au milieu des fleurs, et des rafales de musique venaient jusqu'à la rue. Dans la sacristie, maintenant, c'était un défilé de toutes les notoriétés parisiennes qui encombraient les bas-côtés et la nef. Sous son voile blanc, très émue, avec un sourire de joie, Thérèse, entre Mels et Daniel Mayrault, se tenait debout offrant la main à tous les amis qui lui apportaient leurs vœux. Ténéran, qui lui avait servi de témoin avec Mels, causait près de Zélie Bazin. Géry, réminent avocat,
agitant sa tête blanche, s'était arrêté après avoir complimenté les époux, et réunissant Zélie et Ténéran par un geste railleur :
— Cela finira encore par un mariage !
— Oh! Ténéran est en puissance de femme, dit Zélie.
— EtMlle Bazin est en puissance de chien ! fit le critique. Ce n'est pas que je compare la fidélité de ses bêtes à celle de ma femme, au moins!
— Et puis, pour ce que nous ferions, ajouta tranquillement Zélie. Nous sommes aussi bien comme ça! La causerie nous suffit.
Un jeune homme blond, très chauve, arriva jusqu'à Zélie l'air effaré :
— Ah! mademoiselle Bazin! Est-ce que vous avez vu le secrétaire du ministre?
— Il vient de passer.
— Mon Dieu! moi qui le guette, depuis le commencement de la cérémonie!
Il se précipita à travers les groupes, se
hâtant vers la sortie. Zélie se mit à rire :
— En voilà un qui est en mal du 14 Juillet! Le ruban, ou la mort!
— Et dire que quand il l'aura en long, il voudra l'avoir en rond!
— Regardez Mels, il en a une quincaillerie! Tous les ordres de l'Europe se sont donné rendez-vous sur sa poitrine.
— Mais vous, Ténéran, on ne vous voit jamais rien à la boutonnière!
— Je pourrais me consteller comme les camarades, dit froidement le critique, mais je trouve cela inutile. Je fais plus d'effet ainsi. J'aime mieux entendre dire, comme vous, tout à l'heure : pourquoi n'a-t-il rien? que peut-être : pourquoi a-t-il quelque chose !
Le défilé continuait, et les fronts se penchaient souriants, les mains se tendaient sympathiques dans un murmure de caressante banalité :
— Mes compliments les plus sincères, et mes vœux les meilleurs!... Mes vœux les
meilleurs et mes compliments les plus sincères !
Et Thérèse, sous son voile, s'inclinait avec le même air de joie, pendant que Mels ranimé par le sentiment de la représentation officielle, fouetté par l'attention concentrée sur lui, redressait sa haute taille, et, comme un vieux cheval d'escadron, qui caracole à la revue, dans la griserie des trompettes et l'éclair des sabres, remplissait son rôle avec un magnifique apparat. Le suisse s'approcha des mariés, et sa hallebarde sur l'épaule il se prépara à ouvrir la marche pour la sortie du cortège. Les orgues mugissaient sous les voûtes et, dans la nef, toutes les curiosités en éveil avaient retenu les assistants. Mels dit à Mayrault :
— C'est à toi, maintenant, à donner le bras à Thérèse.
Et accompagné de Zélie, il suivit les jeunes gens qui défilaient au milieu des regards, s'avançant lentement vers la sortie.
Devant lui le voile blanc de Thérèse se gonflait dans le mouvement de la marche. La hallebarde du suisse ponctuait de coups sourds l'éclat symphonique des orgues. Et Mels,le front penché, ne regardant aucun de ceux qui l'entouraient d'une curiosité sympathique, se disait: Elle s'en va, et c'est loin de moi. Et celui qui marche auprès d'elle me l'enlève et me la vole. Dans une heure, elle quittera ce vêtement nuptial, et vêtue comme chaque jour elle partira. Et je ne la reverrai plus. Ou, si je la vois, ce sera appartenant à un autre. Chaque pas que je fais me rapproche de ce moment que j'ai tant redouté. Et rien de ce je pourrais imaginer n'empêchera que cela soit.
Le grand jour de la rue frappa ses yeux. Une haie de public conduisit le cortège au bord du trottoir, où les voitures attendaient. Dans un coupé Thérèse et Mayrault montèrent. La portière claqua et la voiture partit. Mels se trouva seul. Au même moment, et
comme il se retournait bouleversé par mie sourde angoisse, une main se glissa sous son bras, et la voix amicale de Ténéran murmura :
— Viens avec moi.
Mels adressa autour de lui un salut, serra les mains qui se tendaient, eut encore le courage de sourire, et entraîné par Ténéran il monta dans une voiture et rentra chez lui. Pas une parole n'avait été échangée pendant le trajet, mais la main de Mels était dans celle de Ténéran. Et le critique avec une fraternelle affection s'efforçait d'apporter une aide à son ami en lui permettant d'échapper à la solitude. Thérèse était déjà rentrée et faisait ses préparatifs de départ. Mayrault devait venir la chercher pour se rendre à la gare de Lyon. Us partaient pour l'Italie.
Dans son atelier, Mels en habit noir, en face de Ténéran qui fumait son éternelle cigarette, se donna la suprême jouissance de montrer de la liberté d'esprit. 11 avait entamé une
dissertation sur les préraphaélites, et c'est à peine, lorsque Thérèse entra en robe de voyage, s'il daigna s'interrompre. 11 était parti sur le Pérugin et en phrases enflammées il le louait d'avoir formé Raphaël :
— N'y eut-il que cela pour sa gloire, cela suffirait! Oui, certes, il a fait des tableaux admirables... mais il a surtout faitRaphaël...
— Oh î dit doucement Ténéran, il a été fait lui-même par Léonard de Vinci... On doit toujours quelque chose à quelqu'un... Et, à y regarder de près, souvent les élèves n'ont pas été supérieurs aux maîtres. . . Tu me parles, depuis un quart d'heure, de Raphaël. Tu sais que j'aime autant Léonard... C'est une manie qu'on a toujours eue d'écraser les maîtres avec les élèves...
Thérèse leva vivement la tète. Une rougeur monta au visage de Mels qui ne répliqua pas. Tous deux avaient été frappés par l'allusion directe, faite à la cabale montée en faveur de Mavrault contre son maître. Une
sérénité soudaine parut détendre les nerfs de Mets. Il se rapprocha de Thérèse. Il lui parla affectueusement. Il lui fit des recommandations pour son voyage. Et comme Mayrault arrivait, avec un omnibus chargé de malles, Mels l'accueillit en souriant, lui donna des lettres de recommandation pour des amis influents qu'il avait à Rome et reprit les conseils :
— Surtout ne vous logez pas dans les bas quartiers... C'est là qu'on gagne les fièvres... Dès votre arrivée, allez voir Hébert.. . Il vous expliquera tout. Il connaît la ville mieux qu'un Romain... C'est un admirable artiste et, quand il veut, la grâce même... Vous lui direz que je ne l'oublie pas... Ah! voilà l'heuredevousen aller, partez, mesenfants...
Mayrault, très troublé, voulut adresser à son maître une phrase de reconnaissance. 11 s'embrouilla. Thérèse, elle, mieux servie par sa finesse féminine, lui sauta au cou. Mels l'embrassa affectueusement, et, accompagné
parTénéran, les conduisit jusqu'à la voiture. 11 donna, lui-même, l'indication de la gare au cocher et, debout devant sa maison, il regarda s'éloigner ceux qui pour ses yeux désabusés incarnaient l'avenir. Il hocha la tête, quand l'omnibus tourna le coin de la rue, et regardant son ami, il dit :
— Rentrons, maintenant. Le sacrifice est consommé.
A partir de ce jour, Mels se remit à la besogne. 11 ne quittait plus guère son atelier, et s'attaquait avec un acharnement de jeune homme, au grand panneau de la décoration du Palais. Il ne laissait plus entrer personne, même Ténéran, dans la vaste pièce où il travaillait. Quand celui-ci le questionnait sur son ouvrage, il éludait :
— Lorsque ce sera plus avancé, je te préviendrai... Je veux que tu aies une impression d'ensemble...
De Thérèse et de Mayrault pas un mot.
Ils avaient écrit pourtant. Par la vieille Pru-
dence Ténéran l'avait appris. Mais Mels avait été sourd aux allusions. Ce ne fut que par Zélie que le critique eut des nouvelles précises. Après un séjour à Florence, ils étaient arrivés à Rome, et, dans un enthousiasme profond, ils parcouraient les splendeurs de la Ville éternelle. Ils avaient eu, au début, une déception, en trouvant la capitale italienne sillonnée par des tramways scandaleux et modernisée par des monuments d'un style déshonorant. Mais il restait assez de chefsd'œuvre pour faire oublier la profanation d'une appropriation gouvernementale. Ils passaient leurs journées au Vatican, et ils étaient heureux.
Lorsque Ténéran et Zélie causaient ensemble, après que la jeune femme avait communiqué au critique les nouvelles fraîchement reçues, ils ne pouvaient se défendre de manifester des craintes au sujet de la réserve extraordinaire que Mels s'imposait de ne plus jamais prononcer le
nom de Thérèse et celui de Mayrault. Ils auraient préféré entendre le vieux maître se plaindre ou fulminer. Sou mutisme leur semblait la preuve qu'il n'oubliait pas et que le regret demeurait vivace dans son cœur. Ni l'un ni l'autre n'osait provoquer une explication , dans la crainte qu'elle fût peu satisfaisante. Ils observaient Mels avec inquiétude, et remarquaient qu'il changeait. Sa belle figure se sécbait et prenait des teintes brunes, le tour de ses yeux noircissait. Il avait maigri et se voûtait un peu. 11 affectait cependantune parfaite égalité d'humeur, ne se plaignait jamais et ne quittait point son atelier. Avec les admirables facultés d'exécution qu'on lui connaissait, le travail devait avancer. Ténéran disait à Zélie :
Il va nous faire une surprise, un de ces
jours, et nous montrer toute sa toile couverte et déjà magnifique de rendu... Car il est indéniable que Mels est un grand coloriste, et ayant, comme base de son travail, l'esquisse
admirable que nous connaissons, il doit faire une œuvre de premier ordre.
Les semaines passaient. Mels, tout le jour enfermé dans son atelier, n'en sortait que le soir pour aller dans de rares maisons amies, ou pour se promener à pied, avec Ténéran, en fumant et en causant. Ils marchaient droit devant eux, gagnaient la porte Bineau et le bois de Boulogne. La solitude des massifs ne les effrayait pas. En voyant passer ces deux promeneurs, les vauriens embusqués au détour d'une allée pour détrousser un passant, se tenaient coi. L'aspect rébarbatif de Ténéran et la haute taille de Mels leur servaient de passeport.
Ils s'arrêtaient quelquefois au Pavillon chinois, avant de rentrer, et se reposaient un instant à écouter les Tziganes racler leurs valses. Souvent il rencontraient des personnes de connaissance. Mels s'arrangeait pour les éviter, ou les coupait avec une grande présence d'esprit, quand, de leur
pari, une menace de propos suivisse manifestait.
Cependant, un soir, il ne put se dérober aux démonstrations affectueuses de la comtesse de Terrenoire, qui achevait là une soirée commencée avec quelques amis au cercle delà Grande-Jatte. Le cher maître installé de force à la table de ces désœuvrés, dut subi ri' assaut des admirations de la jeune femme. Elle venait de recevoir, de chez l'encadreur, le portrait que Thérèse avait livré avant de partir, et elle voulait consulter Mels sur l'éclairage qu'il conviendrait de donner à ce chef-d'œuvre, dans son salon.
Pour cela il fallait que l'illustre maître consentit à venir dîner chez elle. Et comme Mels l'écoutaitd'un air peu empressé à se rendre aux désirs exprimés, la comtesse avait demandé à Ténéran d'accompagner son ami.
— Il est devenu si sauvage que, si vous ne me l'amenez pas, il me manquera de pa-
rôle... Voilà je ne sais combien de temps qu'il n'a paru chez moi. Sa seule excuse serait de n'aller nulle part. Et je le surprends au Pavillon chinois... Il ne peut donc pas arguer qu'il vit dansla retraite. Dans la retraite, d'ailleurs, pourquoi?
Ténéran vit avec terreur la transition se préparer pour des allusions au changement que le départ de Mlle Auffridi avait amené dans l'existence de Mels. Il se hâta de couper court à ces perfidies si bien calculées :
— Vous ne serez pas, Madame, plus favorisée que les amis de Mels. Il ne fait d'exception pour personne. Je ne le vois que dans la rue. Il ne vient pas chez moi. Et l'entrée de son atelier m'est interdite. C'est là que le grand œuvre s'élabore. Il ne pense qu'à son exécution, subordonne tout à son achèvement. Jusque-là, il faut que nous en fassions notre deuil, nous ne jouirons pas de lui. Mais, s'il vous plaît, à son défaut, d'avoir mon avis sur la place que doit occuper votre portrait,
je me ferai un plaisir d'aller en déterminer le choix avec vous.
La comtesse, avec un sourire glacé, remercia Ténéran de son zèle. Mais elle indiqua en quelques paroles aigres que Mels seul avait une connaissance assez approfondie du talent de Thérèse pour décider sûrement dans quelles conditions son œuvre devait être présentée :
— Aussi bien, elle ne sera plus longtemps en voyage, et j'attendrai son retour pour prendre une résolution définitive.
A l'annonce du retour de Thérèse, une rougeur monta au visage de Mels et ses yeux regardèrent avec moins d'indifférence la comtesse. Celle-ci en profita :
— Vous paraissez étonné, dit-elle.
— En aucune façon , répliqua le peintre avec calme, je reçois chaque semaine des nouvelles de ces enfants...
Avec une férocité exquise, elle répliqua :
— Us vous gâtent !
Mels sourit, et sans le plus petit accent d'amertume, il dit :
— Ils me le doivent bien!
Et comme la comtesse restait stupéfaite d'une telle possession de soi-même, il se leva et prit congé. Il n'était pas à la barrière du Bois, qu'il donna carrière à la colère qui bouillonnait en lui et révéla enfin à Ténéran le véritable état de son esprit :
— Misérable femme î Que lui ai-je fait pour qu'elle me larde de ses traits empoisonnés? Est-ce ma faute si Mayrault Ta dédaignée, et si elle est jalouse de Thérèse? Il faut que ce soit encore moi qui supporte le contre-coup de sa colère! Moi ! Comme si je n'avais pas assez de mon chagrin!
Et avec un emportement qu'il ne pouvait contenir, frémissant de douleur, exaspéré de se sentir impuissant à se taire, il cria dans la nuit :
— Ne pourrai-je donc arriver à m'arracher du cœur ce regret que rien ne peut cal-
mer? Devrai-je, à chaque heure de ma vie, me heurter à un souvenir qui me torture? Je fais tout pour me mettre à l'abri des méchants et des railleurs: je m'enferme dans la solitude, j'attends la nuit pour sortir*. Et rien ne sert, tout me rappelle ce que je veux oublier. Tu as entendu ce qu'a dit cette atroce femme: ils reviennent! Pouvais-je espérer qu'ils ne reviendraient pas? Cependant, leur éloignement était un soulagement pour moi. La distance atténuait mes regrets. Mais les voilà qui vont rentrer à Paris. A chaque instant je me rencontrerai avec eux. Pourrai-je supporter ce supplice ?
— Comment peux-tu penser que tu ne sauras pas le supporter, dit gravement Ténéran, puisque tu as déjà si bien su te mettre audessus de la faiblesse humaine, et te commander l'énergie, la fierté, la résignation, aux heures où il paraissait le plus difficile que tu y réussisses. Voilà deux mois que tu es admirable, que je te regarde avec atten-
drissement, que Zélie et moi nous analysons tes sensations, en nous étonnant que tu sois si patient et si ferme. Et tout d'un coup, lorsque tues près du triomphe, — car est-il rien de plus grand que de se contraindre soimême à faire sou devoir? — tu vas lâcher pied et te démentir. D'où te vient cette soudaine faiblesse? D'une piqûre de mondaine désœuvrée , d'une raillerie de femme jalouse? Secoue ta tête, et n'y pense plus!
— Je ne suis pas le héros que tu crois. Depuis deux mois, je n'ai pas cessé de gémir, de me plaindre...
— Dans la solitude, en cachant ta douleur, en te rongeant le cœur silencieusement. On n'est pas plus stoïque!... Juge-toi mieux...
— Mais je suis à bout, je n'en puis plus. Il ne fallait qu'un mot pour provoquer l'explosion de mon désespoir... Ah î mon vieux camarade, tu ne peux me comprendre... Tu ne sais pas tout!
A ces mots prononcés avec un découra-
:ement profond, Ténéran regarda Mels plein d'inquiétude. Il scruta sa physionomie douloureuse et, dans les lignes détendues de son visage, au fond de ses yeux caves, il découvrit les traces si évidentes d'une affreuse agonie morale, qu'il en fut épouvanté. Il demanda doucement :
— Mais qu'y a-t-il donc de plus que ce que je sais et dont je te plains si sincèrement?
— Viens. Tu vas le savoir.
[1 héla un fiacre qui passait ; il y monta avec son ami et se fit conduire avenue de Villiers. Dans la maison silencieuse et endormie, il guida Ténéran jusqu'à l'atelier où, depuis le départ de Thérèse, il n'avait plus laissé pénétrer personne. Il en ouvrit la porte . Par le grand vitrail à demi drapé de son rideau, une clarté confuse entrait, permettant de distinguer au fond, dans la largeur, sur une vaste estrade, la toile à laquelle Mels travaillait depuis deux mois. Un grand voile la défendait contre la curiosité des serviteurs.
Mels tourna le commutateur de l'électricité, et la haute pièce se présenta aux regards brillamment éclairée. Debout, devant son panneau, le peintre, avec un amer sourire, regardait le visiteur privilégié . 11 dit avec un singulier tremblement dans la voix :
— Tu as bien désiré voir mon œuvre, n'est-ce-pas? Tu as attendu avec impatience l'heure où je te la montrerais ! Eh bien! regarde-la...
Il tira le voile d'une main rude, et aux regards stupéfaits de Ténéran, la toile apparut zébrée de coups de pinceaux, couverte de taches colorées, que le peintre avait raclées avec son couteau à palette. Tout un travail, détruit au fur et à mesure qu'il était réalisé, se révélait, vaste toile de Pénélope où les trouvailles de la veille étaient anéanties au profit des trouvailles du lendemain.
Seule, au milieu de toutes les superpositions de tons, ternes et imprécises, se déta-
chait une silhouette de femme, formant le centre de la composition et dont la tête radieuse de jeunesse et éclatante de charme, illuminait tout le tableau, comme un rayon de soleil perçant une sombre nuée. Et cette femme, c'était Thérèse. De toutes les tentatives de réalisation du peintre, une seule avait été menée à bien, c'était le portrait de celle qui hantait sa pensée. Comme si tout ce qui n'était pas Thérèse n'existait plus pour Mels qu'à l'état de forme vague, sa main n'avait été habile à exécuter qu'elle. Tout le reste, ébauche travaillée avec acharnement, mais toujours mal venue, n'existait pas, ayant échappé à l'effort de volonté du maître.
Et sous les yeux de Ténéran se montrait, tragique, la preuve de l'impuissance soudaine de son ami. 11 concevait encore, il ne réalisait plus. Et c'était le lamentable écroulement d'une gloire dans les gouffres obscurs et profonds de la stérilité. Le saisissement de Ténéran était si complet que Mels ne se
donna pas la peine d'expliquer. Il dit d'un ton las :
— Tu vois! C'est là que j'en suis arrivé! Moi, dont on critiquait la facilité! Le roi des improvisateurs, comme on disait ! Je suis devenu l'hésitant par excellence. Je tâtonne, je cherche, je ne trouve plus. Ma main trahit ma pensée, mon œil est indécis sur le ton qu'il faut adopter. Enfin, moi qui « savais » si bien, je ne sais plus!
Ténéran répliqua avec force :
— Mais vois donc cette figure de Thérèse... C'est un chef-d'œuvre I Celui qui a tracé ces traits si délicats, caressé les tons exquis de ce visage, est sûr de lui. Il ne tâtonne pas. Il triomphe en pleine maîtrise ! . . . Qui serait capable, à ton défaut, de peindre cette figure de femme?
— Celui qui me Fa prise! Ce n'est pas moi qui ai peint cette figure... Ou plutôt, quand jel'ai peinte, jen'étais pas moi-même. J'ai eu une sorte de crise pendant laquelle
une violente exaltation doublait mes facultés. Ma main était conduite par je ne sais quelle force supérieure... J'allais, j'allais, sans peine, sans hésitation, sans fatigue... En quelques heures cette figure a été achevée, et je n'ai pas pu abandonner mes pinceaux avant qu'elle le fût. . . J'allais, j'allais, te dis-je... Une puissance mystérieuse me soutenait, m'entraînait... La sueur me coulait sur le front, mes doigts tremblaient... Le soir venait, la nuit amenait le crépuscule, et à travers l'ombre je continuais à travailler, comme s'il était inutile que je visse ce que j'exécutais... Je suis tombé épuisé, ma tâche finie. Je ne sais quelle heure il était. Je n'avais pas pensé à dîner. Seul, dans mon atelier, enfermé et ne répondant pas à ma gouvernante qui m'appelait, je me suis endormi sur ce canapé. Le lendemain matin, au jour, j'ai vu sur la toile resplendir cette divine figure... C'est un chef-d'œuvre, tuas raison... je le sais bien... Mais de qui est-il?
— De toi! cria Ténéran. Et si tu veux, tu finiras le tableau tout entier comme tu as terminé le fragment. Il te suffira de travailler...
— Je travaille ! Je ne cesse pas de travailler. Mes journées entières s'y consument... Le soir, je couvre de ce voile mon ouvrage du jour, et le lendemain matin, avec désespoir, je constate que rien ne se tient, que c'est incohérent, malvenu, et j'efface, j'efface toujours!
— Qui te prouve que tu ne te trompes pas?
— Mon sens critique, qui a survécu à mes facultés créatrices, et qui, sûr et sincère, ne me permet pas de m'illusionner... Je suis, perdu, Ténéran... Avec Thérèse, mon inspiration est partie... Mon corps est resté ici, mais mon âme est avec Mayrault... C'est lui qui est le grand artiste maintenant. C'est lui qui a la vigueur, la sensibilité, la jeunesse... En me volant Thérèse, il m'a volé
mon talent... Il se lève, très haut, très éclatant, sur l'horizon, il va briller dans le ciel... Et moi, je descends dans l'ombre... Je ne sens plus, je ne vois plus, je ne peux plus exécuter. C'est la fin de ma vie d'artiste !
Des larmes coulèrent sur ses joues amaigries, et Ténéran, le cœur serré, eut la sensation que son ami disait vrai et qu'il était perdu. Il ne s abaissa pas jusqu'à lui offrir de banales consolations. A un homme de sa valeur, il sentit que les encouragements étaient inutiles. S'il ne réalisait plus ses conceptions, c'est que la flamme s'était éteinte en lui. Mais son magnifique passé méritait le respect et la tendresse. Comme ces chevaux de pur sang, faits pour les larges foulées et les splendides efforts de la course, et qui tombent boiteux, et que l'on tue, plutôt que de les déshonorer par les basses servitudes d'un vil labeur, Mels était fait pour tomber d'un bloc, et non pour se traîner dans les médiocrités d'une production avilie. Il était
encore noble et grand, se sentant affaibli, de ne plus consentir à combattre.
Ténéran ne voulut pas le laisser seul, il lui parla doucement, le berça de souvenirs et, après une longue veille, comme l'aube blanchissait le vitrage de l'atelier, tous deux, épuisés, se couchèrent fraternellement, dans la même chambre, et s'endormirent en causant.
Mels parut calmé par la confession qu'il avait faite à Ténéran. Il lui parla désormais librement de son état d'esprit. Il y cherchait des analogies illustres. Ténéran lui en cita quelques-unes :
— Rossini, en plein triomphe, après Guillaume Tell, qui certes était un chef-d'œuvre, a renoncé à composer. . . Sentait-il qu'il avait donné le fond de son sac, et qu'il ne ferait jamais mieux?
— Oui, disait Mels, mais tous les peintres meurent le pinceau à la main...
— Et le fils du Titien? répliqua Ténéran,
avec une feinte gaîté... Tu connais les vers de Musset :
Puis il cessa de peindre à compter de ce jour. Ne voulant de sa main illustrer d'autre qu'elle!
Il cessa de peindre... Tu vois...
— Ah ! C'était le fils du Titien !... Et puis Musset le raconte. Mais ce n'est que de la littérature...
— Est-ce que, en ce temps-ci, tout n'est pas que de la littérature? Nos mœurs sont déformées par un affreux cabotinage littéraire. Nous pensons et nous agissons au point de vue de l'impression qu'aura le public informé, Dieu sait comme! par les journaux. 11 nous semble toujours qu'un œil énorme est fixé sur nous pour juger ce que nous faisons. Et cet œil est celui de l'opinion publique. Ce qu'on accomplit de bêtises, de folies, de crimes, sous le regard de cet œil î On serait bien tranquille si on ne se sentait pas regardé! Et il n'y a de gens forts que
ceux qui se fichent de ce regard, ou qui bouchent bravement cet œil! Ils se croient alors le droit d'agir à leur convenance, sans se préoccuper de ce qu'on en pensera. Et c'est quelque chose I En quoi lavis de quelques centaines de drôles, qui s'arrogent le droit de tout juger et de tout trancher, doit-il influer sur la résolution d'un honnête homme? Il est incontestable cependant que les trois quarts des extravagances qui se commettent journellement sont inspirées par la nécessité de prendre une attitude devant la galerie. Quelle misère!
Ténéran, tout en philosophant avec Mels pour lui relever le moral, se préoccupait beaucoup de l'état physique de son ami. Il le voyait très changé. Il amena avenue de Villiersle docteur Appel, un jeune médecin des hôpitaux, très intelligent, et assez dédaigneux de la thérapeutique usuelle pour ne pas résoudre toutes les questions médicales par des absorptions de médicaments. Il eau-
saavecMels, l'observa avec soin, et après s'être fait expliquer discrètement les phénomènes cérébraux qui se manifestaient, il formula ainsi son jugement à Ténéran :
— Nous avons affaire à un neurasthénique chez lequel la déperdition vitale est considérable. Je n'attribue pas du tout son affaiblissement à des causes purement physiques. Aucun organe essentiel ne paraît alteint. Mais les énergies psychiques sont gravement troublées. Si vous voulez restaurer le principe vital en votre ami, c'est bien simple. 11 faut l'emmener dans un pays perdu, comme la Sardaigne, par exemple, ou la Corse, le faire vivre d'une vie tout à fait animale, au bord de la mer, parmi les pêcheurs, ne pensant à rien, se fatiguant beaucoup, et abusant d'une nourriture phosphorée. Si vousle maintenez, pendant un an, dans de telles conditions, je vous réponds que vous le ramènerez guéri, et qu'il fera, avec une facilité toute nouvelle, d'admirables tableaux]
— Merci bien! dit Ténéran, en serrant la main à Appel. Vons m'avez confirmé scientifiquement, ce que je comprenais de moimême. Mais le système que vous préconisez là est justement le seul auquel Mels ne s'astreindra jamais.
— Alors il est perdu î
Mels, quand il revit Ténéran, lui demanda, moitié riant, moitié soucieux :
— Eh bien ! qu'est-ce qu'il t'a dit de moi, ton jeune Esculape?
— Que tu te portais comme un charme, et que tu nous enterrerais tous !
— Tant pis!
— Tl paraît seulement que tu as des vapeurs, comme une jolie femme.
— Ou comme un vieux volcan près de s'éteindre.
Il fit un tour, d'un air dégagé, à travers l'atelier, et ajouta :
— Je ne sais plus peindre. Mais je crois que je sais encore dessiner. Assieds-toi là,
je vais faire une étude de toi, comme j'en ai tant crayonné dans ma jeunesse... Tu sais que j'ai dans mes cartons des milliers de dessins qui sont peut-être ce que j'ai produit de meilleur... Quand on fera ma vente, aie l'œil sur les dessins. Ils valent de l'argent. . . A ce moment-là, quand on les verra, on me rendra sans doute justice...
Il se mit devant son chevalet et sur une feuille de papier bleu, avec du crayon noir, du crayon blanc et de la sanguine, il exécuta, dans son après-midi, un portrait de Ténéran, serré, précis, large, comme un Albert Durer. Quand il s'arrêta de travailler, Ténéran se leva, vint s'asseoir à sa place devant le chevalet, et le carton à dessin sur les genoux, il regarda longuement la tête d'une facture magistrale qu'il avait sous les yeux. Il ne prononça pas une parole. Mais une larme coula lentement sur sa joue et tomba sur le papier. Mels ne parut pas s'en apercevoir. Il s'était étendu sur le divan, et fu-
mait d'un air indifférent. C'est à peine s'il se détourna quand Ténéran lui dit d'une voix tremblante :
— Quand tune ferais plus que des études au crayon pareilles à celle que tu viens d'enlever si facilement, tu n'en serais pas moins un admirable artiste. Quel est donc le peintre capable, aujourd'hui, d'exécuter une tête avec cette maîtrise?
Mels poussa une bouffée et répondit :
— Mayrault !
Ténéran se fâcha, il frappa du pied, et d'un ton véhément :
— Eh! laisse-là Mayrault!... Il est Mayrault, c'est entendu! Cela suffît! Mais tu es Mels! Sacrebleu! Je sais bien ce que tu as fait depuis trente ans... Je ne sais pas ce qu'il fera! Peut-être va-t-il tourner court! On a vu des artistes mentir à toutes leurs promesses.
La bouche de Mels se contracta amèrement:
— Il ira aussi haut qu'il promet d'aller. Il a, pour l'entraîner dans sa course, la force à laquelle rien ne résiste : la volonté de triompher aux yeux d'une femme aimée et qui vous aime! Seul, il aurait pu rester à mi-chemin de la gloire. Mais il a sur son épaule, pour le guider, la main de Thérèse ; dans ses regards, pour les illuminer, il a les yeux de Thérèse; et sur son cœur, ami, pour lui donner l'inspiration sublime, il a le cœur de Thérèse !
Il poussa un douloureux soupir. Ténéran, accablé par l'intensité de cette douleur, ne répliqua pas, etils demeurèrent tous les deux tristes et silencieux.
Une semaine plus tard, le retour de Mayrault et de Thérèse, si perfidement annoncé par la comtesse de Terrenoire, s'effectua.
Les journaux l'annoncèrent. Mais les jeunes gens s'étaient déjà présentés chez leur vieux maître et avaient trouvé la porte close. Mels et Ténéran étaient partis, la veille, pour
le Havre. La vieille Prudence, interrogée par Thérèse, donna, sur la santé de son maître, de très rassurants détails : « Monsieur travaillait tous les jours à son grand tableau. MUe Bazin et M. Ténéran lui avaient fait société, depuis le départ de Thérèse. 11 sortait tous les soirs, rentrait de bonne heure et se levait de grand matin. »
La jeune femme ne put tirer autre chose de la servante qui n'avait pas pénétré le secret de son maître, ignorait ses chagrins et confondait la régularité de la vie avec la tranquillité du cœur. Ces renseignements trompèrent son inquiétude. Et Zélie, volontairement, acheva de lui donner une fausse sécurité en lui cachant, dans l'intérêt de son bonheur tout neuf, ce qu'elle connaissait des tristesses de Mels.
Le jeune ménage s'installa donc dans la maison de Montmartre, comme l'été finissait. Tout lui fut joie. Après le mouvement du voyage, l'activité des visites dans les musées,
les promenades à travers les monuments, le calme de leur existence dans le grand atelier, au milieu du jardin fleuri, dont la haie, empourprée par une vigne vierge, semblait les séparer du reste du monde, fut un repos délicieux. Ils ne sortirent pas. Ils travaillaient, lui à son admirable panneau, presque terminé, elle à des fleurs somptueusement peintes. Ils se regardaient, causaient, s'aimaient, dans une douceur et une joie sans pareilles.
Le retour de Mels et de Ténéran, à la faveur de cette claustration complète, passa inaperçu pour eux. Le vieux maître, en rentrant chez lui, apprit, par sa gouvernante, la visite que Thérèse était venue lui faire, et la promesse qu'elle avait emportée d'être prévenue dès le retour de Mels. Ces nouvelles parurent le laisser très froid. Il les écouta avec une indifférence apparente, murmura entre ses dents :
— Il faudra que j'aille, à Montmartre, les
voir. Ne prévenez donc pas Thérèse de ma rentrée à Paris.
La vieille Prudence déclara plus tard qu'il lui avait paru, au ton dont son maître parlait, qu'il considérait certainement celte visite comme une corvée. La journée du lendemain se passa pour Mels à rêver, dans son atelier, et à travailler. Il fit une tentative nouvelle pour se rendre maître de sa couleur, et s'acharna à chercher des harmonies de tons qui semblaient le fuir. Il gratta encore une fois, avec rage, tout ce qu'il avait fait, et, comme cinq heures sonnaient, il prit sa canne, son chapeau et sortit.
Il suivit à pied les boulevards des Batignolles et de Clichy, arriva à la rue Lepic, tourna dans la rue desAbbesses, et, par l'escalier qui monte au Sacré-Cœur, il gagna les hauteurs de la butte. Le lieu était presque désert. La maison de Mayrault était proche. Il s'engagea dans une ruelle qui conduisait à une petite porte h claire-voie, percée dans la
haie du jardin, et il se disposait à entrer lorsque, dans une salle de verdure, qui dominait le chemin et terminait la terrasse, il entendit deux voix qui parlaient. Et ces deux voix étaient celles de Mayrault et de Thérèse.
Les jeunes gens, enfermés dans cette retraite verdoyante et paisible, ne pouvaient voir le visiteur arrivé sans bruit. Us lui tournaient le dos et regardaient, par-dessus la pente qui descend vers la place Saint-Pierre, la ville qui poudroyait toute grise dans les lueurs du soleil déjà bas sur l'horizon. Habitués à la solitude de ce lieu écarté, ils ne soupçonnaient pas que quelqu'un pût les entendre, ni surtout que ce quelqu'un pût être Mels. Ils ne se contraignaient donc pas et causaient à cœur ouvert.
Mels, dès le premier instant, entendit prononcer son nom. Il pâlit et se rapprocha encore. Son dos, maintenant, était contre la haie toute rouge de ses feuilles étalées, et
dans une niche de branches au parfum acre, il écoutait, de toute son attention, ce qui se disait auprès de lui :
— Il faut absolument que j e prenne sur moi d'aller chez mon maître, venait de répondre Mayrault. 11 doit déjà s'étonner de ne m'avoir pas encore vu... Oh! cela me sera très pénible i Mais comment m'en dispenser?... Toi , tu as les privilèges d'une femme , tu peux faire de la peine impunément... Mais moi!... J'ai tant de torts h me reprocher envers lui!
— Lesquels donc? demandaThérèse d'une voix ironique.
— Eh! De t' avoir prise! Est-ce que cela ne suffit pas?
— On ne prend jamais une femme. Elle se donne. Il n'appartenait à personne de disposer de moi, si ce n'est à moi-même. Je t'ai aimé... Quel crime as-tu commis? Et quels griefs Mels pourrait-il avoir contre toi?
— Oui, sans doute. Mais on n'a pas toujours que les griefs que l'on a le droit d'avoir.
On a ceux qu'on se forge... Et ce sont les meilleurs!... Un pauvre homme vieilli, qui se fait encore illusion àlui-même,soulïïebien plus cruellement de se voir dédaigné qu'un jeune homme qui sent affluer en lui toutes les ardeurs de la vie... Le premier se rend compte qu'il subit un désastre irréparable... Le second a le droit d'espérer des revanches, et cela le console. La femme qui a dit : non, que ce soit à celui-ci ou à celui-là, était libre de se refuser, et, en le faisant, elle n'a usé que d'un pouvoir incontesté. 11 n'en est pas moins certain que, dans un cas, elle a été bien plus impitoyable que dans l'autre, et que le vieux soupirant, qui avait fondé sur la tendresse d'une femme sa dernière espérance de bonheur, estautorisé, hélas ! àavoircontre son rival préféré des griefs, que tu peux nier, mais qui n'en sont pas moins très puissants ! Or, ce préféré, c'est moi; je sais que mon maître en est malheureux, et j'en souffre, parce que je l'aime.
Un frémissement agita les branches de la haie, comme si un souffle d'orage avait soudain passé sur elles. Dans l'air calme, une sorte de plainte se fit entendre. Daniel et Thérèse prêtèrent l'oreille, soudain inquiets. Mais le silence se rétablit profond. Le grondementapaisédela\ille expirait auxbarrières verdoyantes de ce jardin. Mels se taisait, dévorant sa douleur. Les deux époux retrouvèrent leur quiétude. Nul indice ne leur permit plus de soupçonner le crime moral qu'ils commettaient en ce moment, en causant, par cette belle soirée d'été, dans l'ingénuité de leur pensée. Thérèse répondit à Mayrault, avec un rire qui déchira le cœur de Mels :
— Si tu es si malheureux de ce que j'ai mieux aimé vivre avec toi, dans la petite maison de Montmartre, que dans le riche hôtel de l'avenue de Yilliers, renvoie-moi où j'étais... Je ne me trouverai pas à l'abandon. xMon maître me reprendra, sois-en sûr...
— Non, adorée de mon cœur, je te garde, parce que tu es la condition indispensable de ma vie, parce que mon inspiration a sa source dans tes yeux. Que deviendrais-je, si je ne t'avais plus là, pour m 'encourager, me conseiller, aux jours de fièvre, et me consoler, si les jours d'accablement viennent jamais! Je sais le prix de mon trésor, ma Thérèse. Et c'est justement parce que je îe sais que je plains celui qui l'a désiré, comme moi, et n'a pu l'obtenir. Je sens, vois-tu, — comment? je ne saurais l'expliquer, — que nous avons fait à Mels un tort irréparable... J'ai la crainte que le coup qu'il a reçu soit plus grave qu'il ne l'a laissé soupçonner... Il est fier... Il a caché sa blessure. Mais elle a saigné en dedans. Et ces plaies cachées sont les plus douloureuses... Mels, avec ses dehors légers et railleurs, est un tendre et un sensitif... Je le connais bien... Et c'est pourquoi je ne puis penser, sans trouble, au moment où je le reverrai.
— Ah! Ne te tourmente donc pas! Tout s'arrangera... Les trois quarts des difficultés quel'on rencontre, on selescréeàsoi même... Je te demande un peu pourquoi tu vas te ravager le cerveau à inventer des malheurs qui n'existent peut-être que dans ton imagination. En somme, Mels m'a proposé de m'épouser, puis il m'a, avec beaucoup de dignité et d'affection, expliqué que c'était pour m 'assurer un avenir. Au moment du mariage il s'est conduit très noblement, comme un père...
Daniel se mit à rire :
— Pour un peu, tu dirais comme un père noble !
— N'était-ce pas de son âge?
— Ah! je crains qu'il n'ait encore bien des illusions!
— Elles étaient entretenues par toutes les pécores de femmes du monde au milieu desquelles il vivait...
— Les Mmc de ïerrenoire...
Le sourcil de Thérèse se fronça. Elle eul un geste de menace :
— Ah ! Daniel, si tu parles de celle-ci, nous allons nous fâcher!
— Quoi! Jalouse, Thérèse?
— C'est que je sais de quoi elle est capable! C'est elle qui a failli obtenir qu'on enlevât à Mels le travail décoratif du palais, pour te le donner, quand elle avait encore l'espoir de te conquérir, et qui a intrigué en sens inverse, quand elle a vu que tu ne voulais pas d'elle. Ah! si notre maître a triomphé, il ne saura jamais ni pourquoi, ni comment.
— Qu'il triomphe seulement, dit Mayrault d'une voix grave. Et si je puis contribuer à ce résultat, ce sera une satisfaction profonde pour moi. Tu sais avec quelle ardeur j'ai travaillé à l'esquisse exposée par lui... S'il veut me laisser participer à l'exécution définitive du tableau, j'y mettrai tout le meilleur de moi-même... Ah! lui rendre en succès ce que je lui ai pris de joie, ce serait
ma suprême revanche ! Il me semble que je me libérerais de ma dette et que ma conscience deviendrait plus légère!..
— Oh! mon bon et noble Daniel, s'écria Thérèse. Comment ne t'aurais-je pas aimé? Oui, tu es le grand artiste généreux et désintéressé... Oui, tu viendras au secours de la force défaillante de notre vieux maître, et, comme la première fois, je t'y aiderai... Il te devra un dernier rayon de gloire!
Il y eut un silence. La brise seule, dans le ciel assombri par la chute du soleil, murmurait à travers les branches. Puis, sur la terrasse où la fraîcheur du soir descendait, le jeune couple se montra enlacé tendrement. Ils marchaient, Thérèse et Daniel, serrés l'un près de l'autre, d'un pas rythmé qui révélait l'accord de leurs mouvements aussi parfait que celui de leurs pensées.
Mels, à l'abri de la haie, les regardait s'éloigner et, sur le ciel rouge des feux du couchant, ils lui paraissaient grandir, s'élever
commecles géants, jusqu'à lui dérober l'horizon, tandis que lui, dans son ombre, s'amoindrissait, disparaissait, jusqu'à ne plus exister. Il poussa un profond soupir. Le sentiment de son abandon, de sa déchéance, lui oppressa le cœur. 11 adressa aux jeunes gens qui continuaient leur ascension vers la lumière un dernier regard. Et la tète basse, triste jusqu'à la mort, il s'éloigna.
En ce court instant qu'il venait de passer là, à écouter ces confidences, si affectueuses pour lui et, en même temps, si cruelles, il avait perdu ses dernières illusions.il s'était senti jugé, matériellement et moralement, par ces deux jeunesgensqui l'aimaient. Une suprême fierté le redressa, et il murmura :
— Être plaint, jamais!
Il arrivait au haut del'escalierqui, par des rampes étagées, descend vers Paris. Il s'arrêta au bord du parapet. De là, à une hauteur de quarante mètres, il dominait la rue. Il s'accouda à la pierre et, les yeux sur l'hori-
zon, il resta à rêver. Le crépuscule peu à peu s'étendait autour de lui. Les choses prenaient des formes imprécises. Une buée bleue enveloppait Paris, et les cimes des monuments, qui émergeaient de sa masse de pierre, se faisaient obscures. Brusquement, le disque rouge du soleil tombaclerrière les collines. Le ciel se décolora, devintorangé, puis vert, avec des traînées de cuivre, et enfin il noircit, comme du métal dont la fusion cesse. La solitude s'était faite autour de Mels, et l'ombre devenait profonde. Les becs de gaz de la place commencèrent à étinceler dans la nuit, comme des lucioles, Mels laissa échapper une douloureuse plainte.
Il vit au dedans.de lui tout obscur, comme devant ses yeux. Il se sentit las. Il pensa que ce serait une affreuse destinée que de se survivre à lui-même et d'être un objet de pitié pour tous ceux qui l'avaient craint ou envié. Il leva une dernière fois la tête vers la hauteur et regarda le jardin, la terrasse et la
maison où, maintenant, resplendissaient le bonheur et la gloire. llmurmura,à l'adresse des deux jeunes gens, un souhait qui, devant Dieu, lui compta, certes, comme une prière. Et de même que, l'instant d'avant, le grand disque rouge du soleil était tombé dans la nuit, il ferma les yeux, se pencha sur le vide, et se laissa aller dans la mort.
Juin-Septembre 1901.
Paris. — Typ. Pu. Renouard, 19, rue des Saints-Pères. - 412V2.
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