‹ Le crime, causes et remèdes. Avec un appendice sur les progrès de l'anthropologie criminelle pendant les années 1895-98Chapitre 2 sur 205 · A MAX NORDAU · texte numérisé non relu

A MAX NORDAU

Dans ce livre que je vous dédie, comme à celui qui a su tirer les fruits les plus féconds des nouvelles doctrines qne j'ai essayé d' introduire dans le monde scientifique, je tâche de répondre par des &its à ceux qui n' ayant pas lu les éditions originelles de mon Homme criminel et de mon Crime politique^ ni les travaux de Pelmann, Ferri, Kurella, Du Hamel, Salillas, Havelock-Ellis, Bleuler, etc., accusent mon école d' avoir laissé de côté V étude des causes économiques et sociales du crime ; et de n'avoir su y suggérer aucun remède, rivant, pour toujours, victime ôonsacrée, le criminel à son destin, et l'humanité à sa férocité ata\îque ; parce que, ayant démontré l'existence du criminel-né, elle \iendrait par cela seul à déclarer son incurabilité. Mais outre qu'il n'y a aucune raison de condamner une école parce qu'elle révèle tin fait (car le fait a en soi sa raison d'être), la vérité est que pendant que les autres savants ne proposaient aucun moyen efficace pour empêcher le crime, sauf l'empirisme cruel et stérile des prisons et des déportatioes, et pendant que les peuples les plus pratiques n'arrivaient à quelques bons résultatà que sporadiquement et après des tâtonnements contradictoires, mon école initiait toute une vraie stratégie nouvelle pour prévenir le crime après en avoir étudié l'étiologie et en se basant sur ses indications.

Et d'abord: la distinction entre le criminaloïde et le criminel d'occasion, le criminel par passion, et le criminel-né : et l'étude précisée par la statistique des causes les plus puissantes du crime nous signalent avec précision les personalités sur lesquelles on peut faire converger nos cures — et les moyens les plus puissants pour y réussir.

Certainement pour le criminel-né il n'y a qu'une thérapie sporadique : ce que j'appelle la symbiose, la canalisation du crime — lorsqu'on essaye d'utiliser dans un but honnête ses mauvais penchants. Mais ces mesures ne peuvent être que individuelles; même si elles ne le sont pas leur résultat en est tout-à-p&it problématique.

Bien autrement on peut espérer d'agir avec les criminaloïdes (1), qui n'ont pas des penchants au mal aussi enracinés* Ici, encore il faut commencer le traitement dès la première jeunesse par ce que j'appellerai le nourrissonnage morale, qui eolôve les petits criminels à l'influence des parents mauvais et à celle de la rue, en les éparpillant dans les fermes et dans les colonies.

Ici la législation et les influences du milieu ont une grande importance : ainsi l'émigration des pays trop denses dans les pays moins peuplés, dans les campagnes surtout, prévient une des influences les plus mauvaises, celle de la densité de la population ; le divorce prévient bien des adultères et des empoisonnements, etc.; la guerre contre l'alcoolisme par tous les moyens, même par les associations politiques, religieuses, par les journaux et les sociétés de tempérance, par les peines sévôres contre les marchands de vin et oontare les ivrognes, a une importance considérable contre les rixes et les blessures, importance qui a déjà été fixée pmr la statistique.

igoutons, toutefois, que les mesures préventives et répressives dii^dctes ne suffisent pas toiyours; ainsi on boit, par

(1) Voir Homme criminel, vol. 2««, pag. 486 à 539.

exemple, parce qu'on a besoin d'une excitation cérébrale, besoin qui se fiEÛt toujours plus grand dans les pays civilisés. U faut donc chercher d'assouvir ce besoin par d'autres excitations moins dangereuses.

Mais ici surgit une autre difficulté ; que presque toutes les causes physiques et morales du crime se présentent avec une double face, en complète contradiction. Ainsi, s'il y a des crimes favorisés par la densité, la rébellion, par exemple: il V en a, tels que le brigandage et l'homicide par vengeance, qui sont provoqués par la moindre densité. Et s'il y a des crimes provoqués par la misère, il y en a presque autant qui sont favorisés par l'extrême richesse (1).

La même contradiction s'observe lorsqu'on passe d'un pays à l'autre; ainsi l'homicide en Italie diminue avec la grande densité et avec la grande richesse, tandis que le phénomène inverse se voit en France, où ce crime s'acCTOît avec la plus grande densité et la plus grande richesse, ce qui s'explique par la grande influence de l'alcoolisme et par l'immigration étrangère (1).

La religion, qui chez les protestants paraît empêcher bien des crimes, les accroît ou, tout au moins, les laisse accroître dans plusieurs pays catholiques.

Et si l'instruction semble utile pour prévenir l'homicide, les blessures, etc., elle paraît bien des fois, lorsqu'elle est trop avancée, dangereuse pour l'escroquerie, le faux témoignage et le crime politique (2).

La difficulté s'accroît parce que, même si l'on a trouvé les moyens opportuns pour changer le milieu, il n'est pas très fociie de les ^pUquer. Par exemple : on peut contrecarrer par les bains froids l'influence dangereuse de la chaleur sur la fréquence du (^ime, surtout sur les blessureS; sur les homicides

(1) Voir ici pag. 141^ 152, 70.

(2) Voir ici pag. 270, 134.

et les crimes contre les mœurs : mais il n'est pas aisé d'entraîner toute une partie de la population, comme le faisait l'ancienne Eome, dans les thermes, ou à la mer, comme on le pratique dans beaucoup de villages des Calabres.

L'homme d'état qui veut prévenir le crime doit, donc, n'être pas unilatéral. Il doit parer aux influences dangereuses de la misère, et à celles de la richesse, à celles de l'ignorance et à celles de l'instruction etc.

Pour marcher droit dans ce dédale contradictoire l'étude du criminel combinée à celle de son étiologie, est le seul guide qui soit assuré.

On comprend après cela l'incertitude, l'embarras auquel ces contradictions exposent les hommes politiques; et l'on comprend que ceux qui ont pour métier, pour idéal même, de faire toujours des lois, trouvent plus commode, plus aisé, de changer quelques pages du code pénal; et l'on comprend aussi que c'est la prison, le pire de tous les remèdes (si tant est qu'on puisse l'appeler remède, et non poison), qui sera toujours appliquée comme le plus simple et le plus pratiquable des moyens de sauvetage. Elle a pour soi l'ancienneté et l'habitude, ce qui pour l'homme ordinaire est de la plus grande impoiiance ; car il est bien plus aisé aux hommes d'appliquer un seul remède que d' en chercher plusieurs et de les différencier selon les influences du sexe, de l'âge, etc.

Nous n'avons tracé ici que les premières lignes du nouveau système thérapeutique du crime que j'entends exposer dans ce livre; je me corrige, ce n'est pas un système tout-à-fait nouveau.

Il est bien avéré que des nations pratiques, et moins viciées que les nôtres par un passé trop glorieux, et pour cela moins adoratrices des vieux code&, sans connaître un mot d'anthropologie criminelle, étaient déjà arrivées, çà et là, empiriquement, à plusieurs des réformes que nous suggérons;

TasUe criminel, par exemple, les iruant schools^ les ragged sehools, les sociétés contre les maltraitements des enfants, et les maisons pour les alcooliques sont des institutions qui sans être fixées dans un code, ont été appliquées plus ou moins dans l'Amérique du Nord, en Angleterre, dans la Suisse, en Suède et surtout à Londres et à Genève, où la religion, abandonnant les formules rituelles, s'est attachée fanatiquement, puissamment, à la guerre contre le crime, réussissant ainsi bien des fois à enrayer son ascension, et cela surtout dans la plus grande capitale du monde, à Londres, où toutes les circonstances, comme la grande richesse, la grande densité, la grande immigration, se donnaient la main pour l'augmenter.

Mais ces tentatives partielles, disséminées ça et là comme des oasis dans le désert, et sans cohordination, sans justification scientifique, n'ont point eu cet essor, ni cette efiîcacité dans le monde, qui surgissent d'une démonstration complète, scientifique et pratique en même temps; toutefois elles nous sont très précieuses, parce que toujours les applications partielles précèdent et préparent la codification scientifique; et parce qu'elles donnent à nos réformes, vis-à-vis des esprits timides, le baptême le plus assuré, celui de l'expérience.

Il s'agit, maintenant, de les compléter et de les systématiser tout-à-fait d'après les données de la biologie et do la sociologie, en leur donnant une base scientifique solide. C'est ce que j'essaie dans ce livre.

Turin, 30 décembre 1898.

Page 1