Le crime des riches [par] Jean Lorrain
A vous, nwii cher Valdagnc qui , dans la Confession de Nicaise, avc{si cruellement indiqué l'inique oppression de l'argent, sa tyrannie dissolvante et sa féroce emprise sur la bêtise hypnotisée des foules.
A vous l'évocateur de la petite bouro-eoise aux appétits de catin, du mari lâche et complaisant aux frasques lucratives de sa femme, et de Vamant moderne, associé de sa maîtresse et bon conseilleur des faiblesses qui le font vivre et du crime qui V enrichira, je dédie ce Crime des riches qui pourrait être aussi le Crime d'être riche, car les caprices monstrueux, nés de la veulerie et de l'ennui des millions usurpés, entraînent physiquement et physiologiquement toutes les tares, et, si le Crime des riches échappe à la loi, protégé qu'il est par la lâcheté des gouvernements et des /nasses, la nature, elle, plus vraie que la société, donne l'exemple de Vanar-
chie en abandonnant les misérables forçats du capital â la folie et à la honte des pires aberrations .
Tronvei ici tonte ma joie d'avoir pu les constater et tout mon orgueil de vous les offrir en hommage d'admiration et d'amitié.
Jean Lorrain.
Nice, ce 21 avril 1905.
LE CRIMIÇ Itf S RICHES
— Et ce vieux monsieur à clieveux blancs. Fuir d'un clergyman, qui se retire avec cette vieille dame engoncée de pelleteries inar/nifiques vingt-cinq mille francs au moins de perles aux oreilles, la dame ? Monsieur votre père les reconduit jusqu'au seuil du salon.
— Les Dombrokine, une des plus belles villas de la cote et une des plus grosses fortuites de la Riviera, nuiis toute une histoire, le petit-fils de Serge l'Assassin.
— Vous dites?...
— Oui, Ir petit- fils de Serge l Assassin. Le grand-père était courrier. Il voyageait avec je ne sais quel grand seigneur et l'aurait expédié dans
une auberge ; les Calabres étaient alors discrètes autant que périlleuses. Le Dombrokine était très beau et se mit à visiter les Cours; il réussit à celle de Galice, jusqu'à se faire aimer de la reine ou sinon d'une infante ; le portrait de F amie royale orne la gcderie de la cilla, je cous ij conduirai quand cous coudrez. C'est une fortune toide personnelle et qui ne date pas d'un siècle. Le titre est encore plus récent : grabat d'auberge et alcôve princière^ c'est de la noblesse de ciel de lit. Le comte actuel fait de Vusure^ c'est la providence des décavés de Monte-Carlo. Quand voulez-cous que nous cdlions chez hii?
— Nous attendrons., si vous le coulez bien. Et ,cette grande dame, cette somptueuse cieille dame
en fracassante robe de moire maure, et plus diamantée quune vitrine de chez Morgan? Eh! matoche ! quel luxe de bagues !
— Lci marqinse de Pena flore ^ noblesse espagnole. A débuté dans les Flandres en figurante la Grotte de Calypso cf Anvers, au fameux Rydeck aujourd'ui disparu, possède d'authentiques bibelots, sinon d' authentiques parchemins. Personne n'a jamais vu ni connu le marquis.
D\iilleurs, salon très fermé et pour cause, une vieille habitude que la marquise n a pas dépouillée en vieillissant.^ inais si bonne et si généreuse est adorée des pauvres. Voulez-vous que je vous présente? Elle raffole des jeunes gens.
— Non^ merci, je la trouve un peu trop blonde.
— Alors laissez-moi vous présenter à Lady Sandrigltam. Trois maris véridiques, celle-là, les deux derniers enterrés dans son merveilleux jardin dWntibes. Elle donne des fêtes superbes, c'est un des clous de la Riviera. Vous admirerez les mausolées des conjoints; le comte Zicco s'est suicidé.^ lord Sandrigham est mort d'une chute de cheval, c'est une femme à accidents. Elle a marié ses filles selon son cœur (ce sont des ennemis qui r affirment) et ses gendres vivent à demeure chez elle tous les hivers; c'est la maison la plus hospitalière de la côte, et quelles serres d'orchidées ! Elles coiitent bon an mal an près de quarante mille francs d'oitretien ; il faut absolument aller chez Lady Sandrigham.
— Nous irons donc, mais remettons la présentation, jr ne me sens pas en forme aujour-
dhui. Et ce deux beau, campé comme un cavalier (T Antonio le More, tudieu ! Il ne lui manque que la cape et la fraise, et quel regard. Un vrai portrait des Ufizzi. Un pjrince italien pour le moin>> ?
— Pis, Sicilien. A éviter. Sans fortune, rit d'expédients, est lliomme de toutes les combinaziones et dangereux comme l^aqua-tofana^ est soupçonné (lavoir un peu lidté la fin de la vieille comtesse Meningen, une ancienne dame d'honneur de la Cour d'Autriche, qui raffolait du prince Grégorino. Il facait emmenée en Sicile pour l'épouser dans la chapelle Palatine , elle n est jamais revenue de Païenne.
— Et il vit, ce beau prince Ruffiano ?
— D'une vieille danseuse, la Mcrutd de la Sccda de Milan, une épave de Xice, qui le tient par les petits plats italiens quelle lui confectionne dans son troisième de la rue d'Amérique, là-bas dans le quartier de la Gare ; mais il la bat comme plâtre, la povera, et la trompe avec toutes les souillons des brasseries voisines; d'ailleurs spirituel comme Goldoni lui-même et plein d'anecdoctes, un charmeur...
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— Nous l'éviterons donc. Et ce jeune homme là-bax, ap})U]jé en cariatide au chambranle de la cheminée, l'air d'une élégie et d'un mal blanc avec ses yeux liquoreux et sa pâleur bouf/ie ?
— Jacopo Amforti, un poète corse, fumeur d'opium pour la galerie, vit en concubinage avec une coiffeuse, professe le dédain de l'argent, des jdaisirs et des femmes et se fait nourrir dans les bars : il dirige u/t petit journal. Condamné deux fois pour diffamation.
— Et vous le recevez ?
— // faiit bien, il nous traînerait dans la boue. Nous lui faisons faire par an deur conférences à cinq louis et lui prenons dix abonnements, coût quinze louis. Et l'on dort tranguillr. — Toiit un an.
Dans le salon, cl autre s femmes évoluaient et d'autres hommes aussi, redingotes et jaquettes du côté mâle, longues pelisses de zibelines ou lourds ïnanteaux bossues de broderies pour le beau sexe. La glace sans tain d'une grande baie vitrée encadrait les groupes cl un mouvant et réel décor : un enchevêtrement de palmiers, de roseaux d' Espagne fi dr glauques agaves^ dominés par 1rs
cimes toiirnoijantes de hauts cyprès secoués j*(tr le mistral ; car le )nistral faisait rage pendant cette matinée offerte auxhiccrneurs de la liiviera dans cette ville de la Pointe Saint-Jean; et sur un ciel froid de hourrasque, se rebroussait, luisante et convulsée^ la verdure en rntoi d'une foret d'oliviers.
Oh! ce rnuutonne/nrut Ijli-rnissant vt Idruàtrc de trois hectares de vergers siciliens ! Leurs fris» S071S argentés descendaient en lueurs courtes jusquau hleu de la mer. En face, le rocher TEze, la cime de la Turbir avançaient leurs éperons dans la turquoise liquide des golfes^ et jusquà la [lointe de l'Italie, délicieusement atténuée el lumineuse^ c'était, surplombée par la crête énorme du Carnier, une courbe héroïque de cap> et de promontoires. Au fond de la baie, le rivaqe de Beaulieu s'émuilluit de cillas.
— Pourquoi me gdtez-vous ce pugsage, disais^ je au /ils de la maison, vous m'attristez avec vos racontars. Avouez-fnoi que vous cous êtes payé ma tête, d'ailleurs comment ces gens-là seraient" ils chez vous ? Votre jfcrc /w supporterait pas toutes ces tares. — Des tares! mais cela n'a
LA KIVIKUA
'iiuiiiir imporfance ici. et juds il est trèa possi/tle '/lie ce soit des calomnies. La mêdisaïue est dans /'air du pat/s, il y a une poussée de sève et une '/énérosité du soi (fui font fleurir ies aventures '/ans le passé des f/cns, rotnnie, les anémones
luj' talus ft auJT noms roturiers des titres '/r nohlrssr. La manjui^v de Pena flore est peut-
tre une très honnête femme, ladi/ Sandru/ham n'a sans doute juinais assassiné aucun mari et il
v/ jdus (fUf prn/talde ijue le f/rand-père de Do m- /o'okine na jamais dévalisé personne ; tuais cela fait plaisir à tout le monde de rapptuter et de
olporter ces petites histoires, cela ainu^e t/ui /*'< écnute et on u fatr bien informé, Iht reste, < r!,i II' empêche personne de les recevoir, au coU" il aire. Cela ajout' prestige des gens : un
passé criminel est ////«• ic/le auréole. Im Hiriera rsf le pays des légendes; jamais mauvuise répU" dation ny a nui à personne. On y est curieux de ^caudales et avide de nouveautés; une presse $pé' t iule y vit aux frais des imhéciles et l'audace y tient lieu de solvabilité et (f orthographe. Les diffamations y ont si peu d'importance^ gue les /rr-
Imnaux mêmes ne poursuivent pas. Ce sonf propos
de hais masqués ; et pour cause, car s'il fut jamais société extravagante et drolatique à faire pouffer même un mort avancé, c'est bien celle que Von rencontre ici, de Saint-RapJiaël à Menton^ en comptant Antibes et le Cap Martin.
Toutes les folles et tous les fous de la terre, tous les déséquilibrés et tous les hystériques se donnent ici rendez-vous, oui, tous en vérité. Il en vient de Russie, il en vient d'Amérique, il en vient du Thibet et de r Afrique australe ; et quel choix de princes et de princesses, de marquises et de ducs, les vrais et 1rs faux, les plus solidement rivés dans Fopinio)i publique comme 1rs plus notablement compromis ! Et que de Majestés, les régnantes et les déchues, les celles en exil, les déposées et celles à la veille de l'être ! les rois sans liste civile et les ex-reines encoinbrées de budgets, les vrais budgets, ceu./: des économies du règne. Et que sais- je encore! toutes les unions morganatiques, toutes les anciennes maîtresses d'einpereurs, tout le stock des ex- favorites ! Et des croupiers épousés par de millionnaires Yankees, et des tziganes enlevés par des princesses, et des ex-marmitons devenus secrétaires
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de princes, et des pianistes déconcertants pour tous les concerts intimes, Liszt ^ Franck et Chopin toutes les phtisies roucoulantes de Schumann, des artilleurs aimés par de grandes tendresses, des cochers pour baronnes moscovites et des Alpins pour boyards nihilistes, théosophistes et royageurs ; et là dessus quel inénarrable lot de vieilles dames ! les vieilles dames !!! Et Vanonges scandait les mots : les vieilles dames!
La nirirrarst leur patrie imméritée ; nulle part vous ne rencontrerez pareille collection de jeunes centenaires et d'autruches pacoisées. Certains matins soleilleux de la Promenade des Anglais valent les fresques d Orcagna au Campo Santo de Pise. Pas besoin d'aller en Italie, vous avez ici le ?néme ciel et les mêmes ostéologies récrépites à neuf^ retapées et fardées. Le climat les prolonge, mais notre œil en souffre. Et certains soirs, à C Opéra de Nice donc, il y a des entr actes où la salle apparaît macabre avec tous ces siècles dans les loges entassés. C'est à croire qu'on ne ferme pas les cimetières, la nuit, et que les macchabées s'en échappent ; et le maquillage de ces belles ancesf raies ! Il y m a dr si blrmrs sous leurs bou-
dettes blondes qiion les croirait poudrées acec de la raclure d'ossements ; mais leurs modes sont si charmantes et leurs diamants d\me eau si pure qii il faut bien leur pardonner. Toutes, du reste, sont nobles : baronnes, vicomtesses, conitesses et marquises. Voyez ici chez mon père^ sauf Amforti et cous, nous sommes tous titrés. 0 Riviera, Riviera, bleu paradis desrastaquouères et des déséquilibrés, les faux nez ij fleurissent encore plus que le mimosa, les faux nez et les faux noms et les faux titres. Cela nous vient en traversant le Var, ce Rubicondes Alpes-Maritimes.
A part cela, le pays est divin ; il le serait peut-être inoins sans cela. Cest l'ombre nécessaire au tableau, bien petites ombres dans iétincellement de lumière et les immenses nappes de ciel de ce prestigieux climat. Attendez seulement un mois, quand les amandiers seront en fleurs et que le bleu du larqe s'éclaboussera de floconnements roses qui seront autant de branches de pruniers et de pêchers; cest alors que vous sentirez monter des golfes et des promontoires la poésie virgilienne de nos vergers d'oliviers. Avril
sitr la Riviera! Ah! la silhouette violdtre du rocher clEzet et du Carnier, les arabesques d'or de i'Estérel dans le couchant, là-bas, à l'extrémité de la baie des Anges, la nostalgie des voiles latines tachant de rouille l'horizon, et sur le bloc des môles cette eurythmie antique : les pieds /tus des pécheurs! Ccst alors que vous les retrouverez à tous les tournants de route, les coins d'Italie, de Sicile et d'idylles dont nous portons en nous le rêve ou le souvenir. Avril, quand les affreux Cooks du carnaval ont disparu, emportés par les derniers trains de plaisir et que les Altesses sont signalées. Avril, quand Edouard VII à Cannes et Léopold à Heaulieu déchaînent à toute vitesse, le long de la Corniche, toutes les courses à l'abîme des grands automobiles.
Martingales et poudres de riz, soda-water et rclr/t/s dr pétrole, cakewalks, gigues et tarentelles, tableaux vivants et premières de Gunsbourg, comptes rendus du Petit Niçois, de /'Eclaireur et du Monde Elégant, annonça/it ringt'Cinq mutinées par jour (7, le soir, les ci/iquante débuts de cinquante chanteuses mondaines toutes étrangères, de Boston, de Milan, de Varso-
vie OU de Berlin; réceptions annoncées, clamées et réclamées de toutes les noblesses d'hier, d aujourd'hui et de demain; soirées privées et bals d'hôtels, prose enchantée du Nice littéraire et du Petit Monégasque célébrant l arrivée du trust de charbon, du roi du cuivre et de V empereur du bœuf salé, iris noirs de Suze, iris verts de Menton, œillets du Var et violettes de Parme, c'est alors que toute la Riviera flamboie, rutile, grouille et poudroie dans de la clarté, dans du vacarme, dans des parfums et du mistral.
0 les grandes orgues du voit dans les sapins du cap d'Antibes et les élégies de Mme de Montgommery à travers les chines verts du cap Martin !