‹ Le crime des riches [par] Jean LorrainChapitre 11 sur 12 · PAR LES ROUTES · texte numérisé non relu

PAR LES ROUTES

FORArXS

— Et dire que la fête de Neuilly bat son plein, que les manèges de cochons font rage, qu'on s'étouffe aux montagnes suisses et qu'entre le théâtre Lisbonne et les fauves de chez Bidel le Tout-Paris des premières se bouscule et s'écrase autour des lutteurs de Marseille, et nous, nous sommes dans cette solitude et ce calme î »

Quoi de plus calme, en effet, que le village de pécheurs où nous nous trouvions, Charles Huchard et moi? Moins par curiosité que pour éviter la chaleur du jour et couper un peu la monotonie du voyage, nous nous étions arrêtés au Lavandou.

La monotonie et la somnolence de l'endroit nous gagnaient. Tout le Lavandou faisait la sieste ; les pianos eux-mêmes respectaient le silence des hôtels. Les pieds nus, une bande déjeunes pêcheurs courait et se poursuivait sur le sable sans pouvoir mettre en train une partie de boules. Un peu à l'écart de la route, une roulotte de saltimbanques dressait ses deux brancards vides dans le bleu nacré du ciel; le cheval devait paître dans quelque pré voisin ; mais la roulotte, nette à l'œil et nouvellement peinte, n'éveillait aucune idée de misère. Il y avait des rideaux blancs aux petites fenêtres, des pots de géraniums en fleurs sur le palier d'entrée, et la porte était tout égayée par une cage d'oiseaux accrochée en dehors ; le gazouillement de deux canaris y pétillait éperdument sous le soleil.

— La fête de Neuilly du Lavandou, lançait iluchard en me faisant remarquer l'inscription peinte sur la roulotte : Tournée artistique Anatole Sicart.

Et, comme évoqué, on aurait dit, par l'inscription même, un grand gaillard surgissait du

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fond de la voiture, mis à la dernière mode, pantalon et souliers blancs, et, presque en même temps que lui, se dressait dans son ombre une assez jolie fille en cbeveux, le chignon haut sur la nuque et les seins libres sous un peignoir de percale.

— Anatole Sicart et sa troupe, faisais-je en souriant.

Je ne croyais pas si bien dire, car, Thomme ayant soufflé dans une espèce de trompette, la bande des pêcheurs lâchait la partie de boules et venait faire cercle autour du forain ; des indigènes se joignaient à eux, des commères se montraient aux portes. Tout le Lavandou s'animait, et, campé solidement sur ses reins, Anatole Sicart d'une voix de camelot commençait son boniment :

« Ce soir, à huit heures et demie, grande représentation au Café des Bains. M"*" Eliane de Florespont dans son répertoire. Je tiendrai, moi, x\natole Sicart, l'emploi de Monsieur Marins Pomadour congédié, pantomimes. et chansonnettes. Le Million des Chartreux, la dernière création de la Boîte à Fursv, et A bon

chat, bon rat, Y Entôleuse entôlée, du théâtre du Grand-Guigui. Le spectacle est gratuit. Nous nous en remettons à la générosité du public. « Et toi. Eliane, un coup de trompette. » Cinq minutes après, nous roulions vers Cavalère.

— Ces chanteurs ambulants, ces comédiens nomades, pensait à voix haute Huchard, quelle existence heureuse est la leur, en celte saison et surtout dans ce pays I

D'ailleurs, vous l'avez vu. Etait-il assez bien vêtu, chaussé, linge ! Et la roulotte fleurie, et cette jolie fille pour maîtresse, et quel aplomb, quelle désinvolture ! Ah ! le manager de la tournée artistique Sicart sait organiser sa vie ! Il couche 011 ça lui plaît, il part quand il veut; son home voyage avec lui, et il vit au grand air. C'est peut-être nous qui sommes des imbéciles !

Il y eut un silence.

— Oh ! pour une jolie fille aujourd'hui rencontrée ! Les femmes de ces tournées sont généralement hideuses.

— Dans le Nord, oui, et dans l'Ouest aussi ■ mais pas dans le Midi. »

Et, élevant tout à coup la voix :

— J'ai couché une nuit dans une roulotte, et c'est un des souvenirs les plus étranges et des plus précis de ma vie de garçon... Oh! pour une nuit troublante, ce fut une nuit troublante. Rien n'y manqua, la volupté et la terreur. C'était sur une petite plage comme celle que nous venons de quitter, mais bien moins pittoresque, à Palavas, Palavas-les-Flots, les bains de mer de Montpellier.

De passage à Montpellier, j'y étais allé dîner pour respirer l'air de la mer; j'y tombais sur une fête foraine, une fin de fête plutôt, car la plupart des baraques étaient déjà démontées, et les représentations d'une ménagerie de fauves agonisaient. C'était en août, et une chaleur atroce, humide, rendait la piqûre des moustiques plus cuisante, et le moustique pullule à Palavas.

J'errais à la dérive dans cette débâcle et cet abandon sans pouvoir plus m'intéresser aux boutiques de loteries et aux œufs dansants d'un misérable tir. Le train qui devait me ramener à Montpellier ne partait qu'à onze heures. De

guerre lasse, je quittai le champ de foire et j'allai promener mon attente au bord de la mer. Elle était noire et luisante, comme du naphte, sous un ciel livide et bas. gros d'orage ; mais, à l'autre bout de la grève, la lueur de deux torches fumeuses groupait des silhouettes équivoques dans la nuit : une roulotte de saltimbanques, un baraquement de toile s'y profilait dans un halo rougeâtre... Quel spectacle louche attirait cette foule à l'écart ? Je me diriireai vers les torches; on s'amusait ferme autour de la baraque; des rires et des huées saluaient quelque bon tour. J'écartai une trôlée de gamins et de voyous ; une jeune femme, sanglée dans un maillot d'acrobate, remuait sur une table des formes bizarres. Très décolletée et ses robustes bras entièrement nus, elle manœuvrait avec une baguette de fer dans un innomable tas de choses grisâtres et d'ailerons velus. Cela rampait et se traînait sur la table avec une lenteur maladroite ; cela tentait de s'enfuir d'une marche oblique et lourde, vite ramenée au milieu de la table par un coup de férule, et, parfois, deux ailes membraneuses, on eût dit de, caoutchouc mouillé

tentaient un essor mou ; mais de sa baguette déferla saltimbanque aplatissait vite la bète, car c'étaient des bêtes tlasques et velues, hideuses et répugnantes , qu'exhibait la dompteuse. Gela, de temps en temps, sortait des griffes pointues et montrait des rangées de dents blanches ; des petits cris hissaient hors de museaux camus. Le public se bousculait, effaré et ravi, et, m'étant tout à fait approché, je reconnaissais dans les horribles bêtes trois couples de vampires, des Vcmipunis Spectnim, de la famille des PhillosniideSy les énormes chauves-souris des Tropiques si friandes du sang humain, et dont les avides suçoirs font sous l'Equateur l'insécurité des nuits.

Maintenant, la belle fille faisait la quête. Solide et musclée, elle cambrait dans une trousse de satin noir des reins de lutteur ; le galbe de ses jambes était bien moins celui d'une Vénus que d'un Hermès ; mais la gorge droite et dure était d'une femme. Le nez brusque, la mâchoire lourde et la bouche épaisse, elle offrait sous les cheveux ramenés sur le front un type effroyablement canaille et bestial. La nuque

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courte, les prunelles quémandeuses et mobiles et le teint mat un peu huileux lui prêtaient un caractère de basse luxure déjà vu dans des eauxfortes de Félicien Rops.

Comment désirai-je tout à coup cette fille, et comment comprit-elle aussitôt mon désir?

Il est vrai que j'avais mis cent sous dans sa sébille et que j'avais trouvé le moyen de frôler son bras nu. La chair en était ferme et froide: ce contact m'allumait et, prenant un louis, je l'ajustais dans le coin de mon œil comme un monocle d'un nouveau genre ; les prunelles de la fille souriaient, ses paupières s'abaissaient consentantes.

Elle remisait ses bêtes dans une espèce de cage, jetait un waterproof sur ses épaules et éteiîrnait les torches; le spectacle était fini.

— Dans une heure, ici, quand tout le monde sera parti, trouvait-elle le moyen de me dire en me frôlant du coude.

— Ici, pourquoi pas à Thôtel ?

— Ici ou nulle part. Je ne peux pas laisser les bêtes seules. Oh I y a pas de danger. Mon amant est à Montpellier, il ne r'vient que demain.

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Oh I le lit est bon, il y a une moustiquaire; vous dormirez tranquille. Vous donnerez bien deux louis, j' les vaux. »

Il y avait, en effet, une moustiquaire, des oreillers de crin et un sommier dernier modèle. Miss Andréa, la charmeuse de vampires, avait une anatomie de gymnaste, sa chair était élastique et froide, mais je n'avais pas moins quelque appréhension à cause des vampires. Je sentais les horribles bêtes suceuses de sang remuer dans la cage, auprès de moi.

— N' t'émotionne pas comme ça, me disait la charmeuse. Va, n' crains rien, la cage est fermée. ET n' peuvent pas sortir. »

Si bien qu'après une reprise furieuse de baisers et d'étreintes (miss Andréa justifiait son physique), je m'endormais exténué, anéanti.

Je revenais à moi sous une étrange et insistante caresse. Dans la torpeur d'un demi-sommeil, j'avais d'abord senti comme des lèvres frôleuses qui s'égaraient sur moi. C'était comme une lente et progressive emprise; des baisers s'incrustaient dans ma chair, si obstinés qu'ils semblaient parfois des petites morsures, et la souf-

france en était délicieuse, car l'imprévue caresse me possédait partout à la fois. Comme des mains tièdes me parcouraient, et je me sentais allégé, plus dispos et pourtant engourdi, comme après une piqûre de morphine. Etait-ce un rêve ou quelque pratique savante de miss Andréa? Et je ne bougeais pas, envahi d'un mortel bien-être, quand une douleur aiguë derrière Toreilie me réveillait tout à fait. J'y portais vivement la main et rencontrais une chose tiède, flasque et velue qui me faisait pousser un cri d'horreur. Je me dressais sur mon séant en secouant la chose molle et vivante ; la clarté lunaire entrait par une fenêtre ouverte, j'avais les mains pleines de sang. J'avais du sang sur la poitrine et le long de mes reins, j'en avais sur les cuisses et sur le ventre aussi. Trois vampires, trois hideux vampirus spectrum, vrillés à ma peau, pompaient mon sang lentement, sûrement.

Miss Andréa avait disparu. Je voulais me lever, m'enfuir, mais déjà à bout de forces, déjà exsangue, hélas I je restais sans mouvement. Je ne pouvais même pas détacher les trois monstres de mon corps. J'avais pu jeter

sur le plancher celui qui me mordait au cou, j'étais la proie inerte de la ménagerie d'Andréa, e{, pendant que je me débattais en vain et si peu, comme un noyé sous Teau, mes yeux hallucinés voyaient deux autres vampires qui rampaient obliquement vers moi.

La minute fut si atroce que je m'évanouis.

Je revenais à moi entre les bras de miss Andréa. La belle fille étanchait le sang de mes plaies, toute la roulotte empestait l'ammoniaque. La charmeuse pansait les morsures avec de l'eau étendue d'arnica.

— Les satanées bêtes, je les avais si bien enfermées. Comment ont-elles pu se sauver? moi, j'étais allée faire un tour sur la plage et en griller une : il fait si chaud dans cette boîte... Quand je suis rentrée et que j' t'ai vu dans c't' état, j'ai cru que Grégory était r'venu et qu'i t'avait fait l'sale tour d' leur ouvrir la porte, pour t'apprendre à coucher avec sa femme.

— Grégory ! qui ça, Grégory?

— Mais, mon amant. Il en est bien capable ; non pas qu"i' soit jaloux, mais c'est une rosse. r m'a fait V coup déjà une ou deux fois. Allons,

t'es pansé. Avale un peu de cognac et décanille. Habille-toi, j' vais t'aider, V grand air le remettra. »

Et je m'esquivais au plus vite, aidé par les mains expertes d'Andréa.

Je n'ai jamais revu la belle fille. Etait-ce elle qui avait ouvert la cage de ses bêtes ou son amant, revenu à l'improviste? Ces deux êtres étaient-ils complices ou fus-je la victime d'un hasard? Je n'approfondissais pas la chose, heureux de m'en être tiré à si bon compte. Mais de retour à Montpellier, je constatais la disparition de ma montre, de ma chaîne et d'une grosse perle que je portais au petit doigt.

— Qu'est-ce qu'il y a? Vous savez ?

— Quel scandale, ma chère! Une foraine, une saltimbanque qui vient de giffler Josepha Baster.

— Josepha, des Folies-Plastiques ?

— Elle-même. Vous jugez du foin que cela fait dans la fête ! Il y a plus de dix automobiles arrêtées devant la baraque. La circulation est interrompue , tout le monde s'y porte. Inutile d'essayer d'y aller, vous n'y arriveriez pas. Nous avons dû y renoncer. Nous remontons, vous vovez.

— Quelle guigne î Alfred, en prenant par les Las-côtés vous ne pourriez pas gagner là-bas, près de Tattroupemenl?

A quoi le cocher interpellé, sans même se tourner sur son siège :

— Impossible, madame. Les agents ont établi une file. Nous sommes en dehors, nous voilà là pour une demi-heure au moins?

— Voilà bien ma veine I Et Tincident est arrivé dans quelle baraque"?

— Chez Grosbois, à l'avant-dernière baraque des lutteurs, celle où il y a cet homme blond si extraordinaire. C'est la femme d'un de ces messieurs qui a fait le coup.

— La femme d'un lutteur a claqué Josepha? Ah I vous m'affolez, ma chère ! On a été chercher la police au moins?

— Naturellement! Mais notre file se met en marche. Adieu! nous nous remontons! Bonsoir! bonsoir! Moi je suis immobilisée. On vous verra demain matin à Armenonville?

— Non, je dîne au Polo! Vous y viendrez?

— Peut-être, vous ne quittez pas encore Paris ?

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— Oh! pas avant le 14. Moi, je Irouve Paris charmant en juillet.

— Moi aussi !... Bonsoir !

— Bonsoir!... Bonne chance !

Une des deux victorias se mettait en marche, remontant vers Paris; l'autre demeurait figée, enlizée dans la file des autos stationnant devant les parades et les manèges de Tavenue de Neuilly.

C'était , dans un remous de foule à chaque seconde renouvelé, un interminable défilé d'habits noirs et de fragiles et claires toilettes de femmes ; tous les ébouriiïements de batistes et de gazes de soie, de linons pâles et de taffetas changeants dont la mode habillait, ce printemps-là l'ondulante anatomie des femmes; tout cela violemment éclairé, éclaboussé de lumières crues ou lividement blêmi par des lueurs d'acétylène, les verres de couleur des illuminations ou l'incendie tournoyant des cirques de vaches, d'autruches et de cochons. C'était la lente et coutumière promenade du Paris des grands cercles et des grandes alcôves venus, après l'obligatoire dîner àArmenonvilleou à Madrid, contempler de près la

misère en oripeaux des saltimbanques et se frotter curieusement aux muscles de la force et de la santé en plein air; et, tandis qu'une partie de ces beaux visiteurs remontait déjà fatiguée vers Paris, ceux qui descendaient vers la Seine, brusquement arrêtés dans leur exode par Tincident de la baraque Grosbois, s'impatientaient et sacraient dans la tôle peinte des autos, comme sur les coussins de drap des voitures, furieux du retard, devenus eux-mêmes des objets de parade dans leur immobilité forcée au milieu de cette foule remuante; la foule goguenarde familière des fêtes des environs de Paris, dont les quolibets et les impertinentes réflexions tombaient dru sur les frêles poupées de luxe arrêtées là, droites sous leurs immenses chapeaux de plumes et de fleurs.

Mario Steinbergqui remontait lentement l'avenue, curieux des belles dames fardées et les dévisageait amusé, surprenait le dialogue échangé entre les deux victorias. Use retournait et se rendait, en effet, compte de l'embarras et de la circulation interrompue; une triple file d'équipages stationnait devant la dernière baraque des

lutteurs, à trois cents mètres environ. A travers le brouhaha des boniments et des musiques on devinait des huées et des cris : là-bas, la foule ameutée semblait assiéger la baraque, et Mario Steinberg se rappelait, maintenant, le lutteur blond dont avaient parlé les deux femmes. Sa nudité transparente et musclée l'avait frappé, et dans sa mémoire de peintre, hantée de souvenirs de musées, il l'avait immédiatement classé parmi les figures d'Holbein admirées à Bàle. Du fameux Christ cet Allemand avait les pectoraux énormes elle ventre creux, les bras bossues, tout en muscles, et la taille étrangement mince en opposition aux épaules très larges. 11 en avait surtout la chair lumineuse et blanche, comme éclairée intérieurement, une chair de corps astral, sans un duvet, et si éclatante qu'elle semblait irréelle. Ce lutteur à torse triangulaire lui était apparu moins comme un être que comme une projection; il s'appelait Wilhem. Le peintre se rappelait maintenant son nom. Holbein, le vieux, Holbein, le jeune, Cranach et les Primitifs allemands avaient peint de ces musculatures. Ce Wilhem se rattachait à une humanité disparue.

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Sur ce corps d'Ecce homo de l'Ecole de Bàle se dressait, étroite et longue, une face aux tempes creusées, un nez un peu court, d'une laideur douloureuse et poignante, une face dont les maxillaires ne dépassaient pas le cou, le cou massif et rond comme une colonne et dont le visage semblait le chapiteau.

Cette tête moyennageuse et triste, Mario Steinberff la revoyait tout en louant des coudes à travers la foule. Cette bouche aux plis tombants, ces yeux clairs et vides profondément enchâssés sous l'arcade sourcilière, tout ce masque de défi et d'amertume, le peintre se souvenait de l'avoir noté et remarqué dans maints Saint-Sébastien et maintes Flagellations.

Il fendait les groupes, le regard en avant, sans voir, tout à la hantise de cette figure hallucinante surgie, on eût dit, de la nuit des temps.

Des éclats de rire, des cris et des propos orduriers l'arrachaient à sa rêverie. Un remous de peuple Fétouffait, des chevaux encensaient de la tête , qu'il était forcé de saisir par la bride pour passer entre les voitures ; des cochers juraient sur leurs sièges, des automobiles trépi-

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daient sous le frein serré par la main des chauffeurs, et, debout dans les landaux, dans les Panhard et les Bouton de Dion, des femmes en longs manteaux de draps blêmes montraient du doigt la baraque. Mario était au centre de l'attroupement.

De misérables tréteaux, une muraille de loile où des quinquets fumeux faisaient osciller de grandes ombres, un fragile escalier de bois pliant dénonçaient au public les arènes. Toute la troupe était en parade : quatre lutteurs, dont deux étiques et deux ventripotents, les gros sanglés et les autres lamentables dans des maillots trop neufs ou déteints. Des trousses frangées d'or leur ballonnaient sur le ventre, des tatouages enlaidissaient encore bouffissures et maigreurs, et, parmi toutes ces tares éclatait le buste transparent et solide de Wilhem. Il était là, nu jusqu'à la ceinture, les bras croisés sur la poitrine.

Les cinq hommes réunis toisaient la foule, indifférents à ce qui se passait autour d'eux. Aucun amateur ne demandait de gant. D'un commun accord professionnel et comtois, atten-

daient la fin de l'incident, on reprendrait après séance interrompue.

L'incident, qui tenait toute cette foule haletante, se résumait dans la présence de deux a^rents debout sur Tescalier et essayant en vain d'imposer silence à une femme. Une grande belle fille au maquillaae éclatant, en manteau de drap bleu pâle, la face empâtée et les yeux soulignés de kohl. dénonçant malgré la délicatesse de profil, une imminente quarantaine, s'agitait et se démenait, intercédait, on eût dit, auprès des deux agents. Un détail seul déparaît la parfaite élégance de la femme, ravachissement de son gainsborough au plumage éploré, évidemment écrasé par un coup de poing récent. Cette exquise gravure de mode était coifTée d'un véritable accordéon.

— Il y a eu erreur, je vous assure, messieurs les agents, je n'en veux pas à madame. Madame m'a prise pour une autre. Relâchez cette femme, messieurs les agents ! »

Et la demoiselle sifflotait et crachotait en agitant deux mains grasses fleuries de grosses perles. La saltimbanque, elle, ne disait mot. Elle

restait là les dents serrées, la paupière lourde et les yeux méprisants. La demoiselle insistait :

— Voyons, madame, regardez-moi bien. Il est impossible que vous m'ayez déjà vue ici.

— Moi. je suis sur que c'est elle, chuchotait une voix espiègle à côté de Mario. On la connaît^ la grande Josepha !

Et le manteau bleu pâle revenait à la charge :

— Voyons, madame, un effort de mémoire. Dites que ce n'est pas moi.

A quoi la femme avec des yeux de hyène :

— Vous ou une autre, qu'importe, vous êtes toutes les mêmes. Un beau fumier que votre monde, et parce que ça a du linge, ça se dit élégant. Ah I c'est du propre, ce qu'il y a dans votre linge!

— Vous, vous allez vous taire, faisait un des asrents. et nous suivre chez le commissaire. Assez causé !

— Hou 1 hou î les sero^ots. faisait la foule sviupalhique à la foraine.

— Laissez-la parler, laissez-la parler, criaiton des voitures.

Des toilettes de cent louis pressentant un

drame, chatouillées ailleurs par le ton menaçant de la foraine^ étaient descendues des autos et s'étaient mêlées à la foule; des clubmen aussi frissonnaient voluptueusement :

— Elle est très belle, faisait la duchesse de Melvau-Sonyeuse au petit prince de Gadignan.

— La Baster n'en mène pas large, faisait le marquis de Mondibourt.

Josepha ennuyée à la fin de tous ces yeux fixés sur elle :

— Je m'explique très bien l'erreur de madame; j'ai mon sosie et ce n'est pas la première fois qu'on me prend pour une autre. Je ressemble si étonnamment à la princesse Ivatinof. Elle est folle de sports, elle ne quitte pas cette fête. C'est elle que madame aura vue dans cette baraque.

A quoi la femme impatientée :

— Elle porte aussi vos bagues, cette michetonelà? Cane court pas les fêtes, des broquilles comme les vôtres, et ça se reconnaît. Si ce n'est pas dégoûtant pour une gonzesse de porter des perles comme ça, il y a de quoi nourrir une famille pendant des années ! Mais je vous ai assez vue. Menez-moi chez le commissaire, monsieur l'agent;

mais madame m'y suivra. Je porterai plainte aussi, madame m'a fait des propositions et de drôles de propositions.

— Madame !

Et les mains de la fille tremblaient, devenues blêmes.

— 'Il n'y a pas de madame, et puis, si c'est pas vous, vous paierez pour les vôtres, j'en ai assez de la vie que je mène. Ce n'est pas une existence de monter, comme je le fais, la garde autour de mon bomme. Il est à moi, cetbomme, je n'ai que lui. Qu'est-ce qu'elles ont toutes à venir miauler dans ses jambes. Si c'est pas ime bonté, depuis que nous sommes ici en parade, il y en a qui viennent le cbercber tous les soirs et pas que des typesses à la rigolade, des poupées à diamants, et toutes pour le peindre à les entendre, parce qu'il a une belle gueule. Ça, je le sais, puisque je l'ai pris pour ça. V'ià déjà six semaines que ça dure; ça avait déjà commencé aux Invalides. Heureusement qu'on s'aime et que je suis sûre de lui, mais à force de venir l'aguicber, est-ce qu'on sait ?

— Mais, madame, moi, vous ne m'avez jamais

vue aux Invalides , pleurait presque Josepha.

— Oui, mais vous m'avez invitée à souper l'autre soir, le soir que vous m'aviez prise pour sa sœur. J'étais assise à côté de vous pendant la séance, vous m'avez sondée habilement. J'ai eu le flair, je ne vous ai pas dit que j'étais sa femme et vous m'avez offert deux louis pour vous amener mon frère à souper... Joli métier!...

— Moi, madame?

— Oui, vous, madame.

— Quand je vous dis que vous m'avez prise pour la princesse Ivatinof. Vous faites erreur.

— Alors, vous lui ressemblez rudement. Tant pis pour vous, vous paierez pour elle. »

Un des agents prenait à part le directeur des arènes :

— Vous savez, monsieur Grosbois, le commissaire vous fera fermer. Des scandales comme ça, il n'en faut pas. »

Le tenancier s'approchait du lutteur. L'Allemand, demeuré impassible, cambrait en silence sa nuditétransparente et musclée de saint Sébastien balois.

— Wilhem, lui chuchotait-il dans la nuque,

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fais taire ta femme. Elle va nous attirer du vilain ! »

L'homme, sans se déranger, les bras toujours croisés sur sa poitrine, se mouvait lentement vers sa femme :

— Ferme !

A peine les lèvres avaient-elles remué dans la pâleur figée du visage :

— C'est bon ! Je me suis trompée, faisait la saltimbanque.

Et, haussant les épaules :

— Paraît que j'ai fait erreur. »

Le lutteur était allé reprendre sa pose au bout de la parade. La femme, elle, était rentrée dans baraque. Il restait là lumineusement blême et blond, dominant la foule de toute sa hauteur. Le regard vide, ailleurs, il ne semblait même pas se douter qu'il était le point de mire de tous les yeux; mais ses bras gonflés étreignaient rageusement ses pectoraux et le long de ses joues creuses deux grosses larmes coulaient lentement.

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