LE CORPS LÉGISLATIF EST DISSOUS
Et pour que l'acte confirmât les paroles, des scell^ étaient apposés sur les portés de la salle des séances. Au seuil, brillait un luxe de sentinelles.
Puis, tandis que M. de Kératry s'entourait, à la préfecture de police, d'une garde prétorienne qu'eussent enviée les plus fameux tyrans, les Douze n'hésitaient pas à jeter cet insolent défi à la France consternée :
« Citoyens,
« La république est proclamée !
» Un gouvernement a été nommé d'acclamation. »
Acclamation est joli : grouillement eût été plus véridique. Je ne sache pas que d'autre son se soit jamais élevé des
cloaques. J'en appelle à la sanglante apostrophe que nous recueillions, dans la séance de nuit, pour notre plus grande instruction :
« Vous me permettrez, à moi, dont le père a longtemps commandé la garde nationale de Paris, de vous exprimer une pensée consolante, c'est celle que nos envahisseurs n'appartenaient pas à cette garde nationale, mais a celle de la banlieue. »
Qui a protesté ainsi? Un membre de la majorité? Non ! Un député de l'extrême gauche, M. le duc de Marmier dont l'aveu dépouillé d'artifice flagelle ainsi ses anciens amis.
Certes, nous la retiendrons cette pensée consolante et nous la résumerons dans l'axiome suivant : « Une plèbe de banlieue a fait la loi non-seulement au peuple de Paris, mais encore à la France tout entière. »
Et quand M. Gambetta, dans sa circulaire aux préfets, ose se servir de cette expression : « en acceptant le pouvoir... », nous lui répondons : Oui, vous l'avez accepté ce pouvoir, objet de vos convoitises, comme certains industriels acceptent, le soir, au coin des bois, la montre et le foulard du voyageur égaré.
Voilà les faits, tels qu'il m'a été donné de les relever de visu. Ils portent avec eux leur enseignement, et ne justifient que trop, par leurs origines comme par leurs résultats, le titre de celle brochure. Aussi me dépouillant, comme juge, des sympathies ou des admirations personnelles que je puis ressentir pour d'anciens collègues, j'affirme que les hommes qui, le 4 septembre, usurpèrent une audacieuse dictature, furent, ou bien inconséquents, ou bien criminels.
Ils furent inconséquents, s'ils espérèrent, s'étant substitués à rassemblée par un coup de main, pouvoir hériter de son prestige et de ses droits. Ils furent criminels, si n'ayant pas cette foi, ils n'en franchirent pas moins le Rubicon de la légalité. Ne comprenaient-ils pas que la violence sur quoi rien de durable ne repose, serait la pierre d'achoppement où viendrait se briser leur puissance d'un jour ? Je sais que les exemples fameux ne manquent pas dans l'histoire, desquels ils se pouvaient autoriser. Mais, outre que les gouvernements fondés sur la surprise ont, tôt ou tard, croulé sous la réaction, la plupart d'entre eux s'étaient du moins efforcés de légitimer leur origine par le suffrage des peuples ou par une longue suite de bienfaits. Le conseil des Douze avaitil le loisir d'en agir ainsi ? Eh avait-il la volonté ? Ni l'un, ni l'autre apparemment, puisqu'il a négligé de recourir à la sanction plébiscitaire. Ils ont cru, ces mathématiciens de fantaisie, que la fraction valait plus que le tout, que la représentation d'un département pouvait, par uil vrai miracle d'élasticité, s'étendre aux 88 autres, et qu'en somme la France serait confiante, satisfaite et sauvée, sentant ses destinées aux mains de la députation de Paris. Paris n'était-il pas, &elon leur orgueilleuse hyperbole, le cœur et le cerveau de la France, et eux, ne se jugeaient-ils point, dans leur modestie, les maîtresses fibres de ces organes ? Sans doute encore ils ont cru qu'un roi portant au front l'huile sainte du droit divin ferait meilleur visage à la République qu'à l'Empire, et qu'à tout prendre le vainqueur traiterait plus volontiers avec une douzaine d'individualités, grandes ou petites, mais sans mandat, qu'avec un gouvernement trois fois sacré par l'acclamation populaire. L'ont-ils cru, en vérité ? S'il en était ainsi, j'admirerais leur illusion (1).
(1) Cette illusion, si elle existait, Tentrevue de M. de Bismarck et de M. Jules Favre, à Ferrières, a dû la dissiper cruellement.
Examinons froidement les choses : admettons, pour un instant» l'hypothèse contraire à la réalité, et raisonnons dans le sens de cette hypothèses
La gauche sacrifiant au danger commun ses aspirations et ses rancunes, écoute, à l'Hôtel de ville, la voix de nos délégués. Elle fait taire les impatiences artificiellement surexcitées de quelques faubouriens, et se rattache à la combinaison constitutionnelle de M. Thiers. Un gouvernement provisoire est reconnu, gouvernement de défense nationale, emprunté aux diverses fractions de l'assemblée, et s'appuyant sur la Chambre dont il devient le bras. Toute question dynastique est d'ailleurs réservée. Qu'arrive-t-il au lendemain de cet accord? De deux choses l'une :
Ou bien la résistance est reconnue possible, et dans ce cas, tous rivalisent d'efforts. La Chambre vote, le comité d'action exécute : à tour de rôle, les députés se rendent dans leurs départements pour y prêcher la guerre sainte, pour y organisée la défense; à l'appel de ces voix qu'ils connaissent et qu'ils aiment, les départements.se réveillent : Tout ce qu'il y a de valide dans les villes comme aux champs se lève, et le torrent de l'invasion est rejeté au delà des frontières ;
Ou bien la fortune continue à trahir notre cause : Les nappes de mitraille fauchent nos soldats, l'héroïsme- de la province s'engloutit sous une inondation humaine... Dans cette seconde alternative, l'assemblée entière, ses présidents en tète, se rend au camp du vainqueur pour y traiter de la paix. Dès lors, le roi de Prusse ne garde nul prétexte à se soustraire aux négociations, car il a devant lui non plus seulement
un homme — si illustre soit-il — , mais le pays tout entier, le pays dont le flanc saigne, mais dont le cœur bat toujours. Et cela étant, est-ce trop présumer de la générosité humaine, qu'admettre Guillaume le Victorieux, àTaspect de ce malheur noblement supporté, faisant aux représentants des conditions meilleures, tout au moins compatibles avec la dignité du mandat qu'ils tiennent de la France ?
Tel est le dilemme qui se posait. Échapper à son étreinte me semble difficile, car ce raisonnement est la lumière ellemême.
Or, à ce moment, bien des choses demeuraient entières qui depuis sont devenues la proie de la guerre. L'obus n'avait pas encore eu raison des portes de Strasbourg : Toul, Schelestadt faisaient une défense énergique ; la faim n'avait point livré contre un plat de lentilles la virginité de Metz la Pucelle : Verdun canonnait les princes allemands ; PhalsbourgetMontmédy, du haut de leurs nids d'aigle, démontaient les batteries assiégeantes ; Soissôns tenait ferme ; Laon n'avait point sauté, ni Thionville senti la pluie ardente du pétrole s'épandre sur ses maisons réduites en cendres ; Mézières, Rocroi, Péronne, Longwy s'abritaient sous les plis du drapeau tricolore. A cette heure, les canons de ces forteresses, leurs armes, leurs munitions, leurs aigles (proh pudor !) n'avaient point passé à l'ennemi ; à cette heure, leurs garnisons ignoraient encore les douleurs d'une capitulation ; à cette heure, toutes ces places étaient françaises.
Je ne rappelle d'ailleurs aucune des catastrophes accomplies dans l'intervalle, ni les défaites succédant aux défaites,
ni les départements ravagés, ni les millions engloutis, ni ce déluge de sang répandu, ni la vieille Gaule devenant Teutone, alors que trois cent mille captifs (1) ajoutés aux prisonniers de Sedan menacent de Franciser TAUemagne. Tout cela est pourtant au compte de ce soi-disant gouvernement de défense qui n'a rien défendu (2). Ah ! les pierres calcinées témoignent contre lui, et, à défaut des vivants, les morts se lèvent de leur linceul de neige pour crier au ciel !
Fermant cette parenthèse lugubre, je reviens à mon dilemme, et je demande si les hommes de septembre n'eu ont pas saisi Tévidence.
C'est peu croyable, Tintelligence étant la qualité qui leur manque le moins. Mais quand parle l'orgueil, la logique se tait. Ils se sont dit que si une assemblée conservatrice leur prétait en effet secours, le secours leur serait gênant. Il y aurait contrôle, ingérence; or, d'ingérence et de contrôle ils ne voulaient à aucun degré. Ce qu'il leur fallait, à eux, c'est, sous une étiquette républicaine, l'absolu. pouvoir. Ce pouvoir, ils l'ont pris. Tantales de l'ambition, ils avaient la faim non satisfaite de l'autorité. La maladie dU| portefeuille les tenait : elle a tué leur patriotisme. Après quoi, tout écho de la conscience s'endormant en eux, ils ont pu se glorifier sans vergogne de n'avoir accepté le pouvoir que par dévouement.
La pente de l'illégalité est rapide : on roule, sans arrêt,
(i) On n*en compte pas moins d'un million à l'heure présente (12 février 1871).
(2) Pas même Paris qui debout encore, à l'heure où ces lignes furent écrites, devait clore, par une reddition de plusieurs centaines de mille hommes armés et d'un matériel immense, la déplorable liste des capitulations !
quand on y a une fois glissé. Les bénéficiaires de l'émeute avaient consommé Pacte de violence : ils n'étaient plus maîtres du passé. Mais ils pouvaient du moins légitimer le présent et rassurer l'avenir. Or, tout ce qui, dans ce sens, était humainement réalisable, l'ont-ils fait? L'ont-ils tenté? L'ont-ils voulu seulement? L'idée leur est-elle venue — bien simple cependant — de laver aussitôt dans le baptême du suffrage populaire leur tache originelle? Quinze jours se sont écoulés entre leur coup d'État et l'investissement de la capitale : ce délai ne leur paraissait-il pas sufiisant pour consulter la nation et convoquer une Chambre ? N'ont-ils pas, dans un lapç moindre, procédé aux élections de la garde nationale, et serait-il plus long de glisser dans l'urne une liste de députés, qu'un bulletin de caporal ou d'oflTicier? Plus tard, n'ont-ils pas saisi chaque prétexte à étouffer dans l'œuf le germe d'une trêve désirée de tous? Et quand, les hostilités se poursuivant, le chancelier du royaume de Prusse affirmait à M. Thiers qu'il était prêt, même sans armistice, à faciliter par tous les moyens l'élection des représentants dans les provinces occupées, ont-ils seulement pris acte de la déclaration pour courir à l'issue ouverte, la seule par où la France eût chance de se sauver? (1)
Tous ces points d'interrogation emportent avec eux leur réponse, et cette réponse est accablante.
(i) Enfin !... le gouyernement de Paris se décide à convoquer une Constituante en février, quand la guerre follement prolongée depuis septembre, nous a coûté, en pure perte, la ruine de 30 départements, l'agonie de l'industrie et du commerce, plusieurs milliards et une mer de sang.
Saturne dévorait ses enfants : ils s'en prennent, eux, à leur père commun, le suffrage universel- Ils le frappent à coups redoublés. Ils veulent TétoufFer, pour le punir sans doute du crime de les avoir produits. Néron, en ses beaux jours, n'en usait pas autrement avec Agrippine. Une fois de plus ils donnent raison à cette maxime de Machiavel, « qu'il n'y a point de tyrannie plus effrénée que celle des petits tyrans. » Le 4 septembre, le Gouvernement provisoire avait laissé polluer la Chambre : le 24 décembre, ses délégués violent ce qui reste des assemblées électives. Les motifs de la mesure — en ce qui concerne les conseils généraux — méritent d'être relatés :
a La délégation de la défense nationale :
» Considérant que les conseils généraux élus sous l'Empire, avec l'attache de la candidature officielle, en vertu d'une loi qui donne à leur mandat une durée de neuf années, constituent une représentation départementale en opposition complète avec V esprit des institutions républicaines ;
» Considérant dès lors que la dissolution des conseils généraux doit suivre celle du Sénat...
» Décrète :
» Les préfets constitueront d'urgence des commissions départementales... »
Ainsi, voilà des assemblées issues de T élection qu'un même ostracisme confond et proscrit avec le Sénat, corps politique à la nomination exclusive du souverain! Soit! en fait d'inconséquences, il ne faut pas être trop vétilleux aux époques tourmentées que nous traversons. Mais voici qui me semble plus hardi en matière d'affirmation : la constitution de ces
conseils est — dit-on — en opposition, complète avec l'esprit DES INSTITUTIONS RÉPUBLICAINES. On ne saurait plus allègrement rompre en visière avec la nation : on ne peut avec moins de sans-gêne inaugurer l'ère du bon plaisir. Il ne s'agissait point ici, selon certains scrupules, de compromettre les urnes françaises au milieu des hasards du camp ennemi ; il suffisait de respecter un fait électoral acquis, et bien acquis. Mais c'est ce dont on ne veut à aucun prix. Ladminislration du pays par le pays^ ce rêve libéral et décevant que caressait le ministère du 2 janvier, devient, dans une nuit républicaine, la dictature de l'arbitraire, et se résume en cette formule : « le gaspillage du pays par le fait et au profit d'un petit nombre. » Quel réveil ! N'ayez crainte d'ailleurs qu'ils ne sachent point en justifier la piquante originalité. Si nous leur opposons leur phrase favorite : « il n'y a pas de droit cpntre le droit », si nous ajoutons, avec Jean-Jacques Rousseau, que « le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit », ils nous répondront que les préfets de l'empire ont corrompu la source du suffrage universel : en conséquence, les proconsuls de la nouvelle république ne doivent pas permettre au peuple d'en approcher les lèvres. Eux, les purs, ils décideront ce qui , convient et ce qui ne convient pas ; eux, les illuminés du patriotisme, ils fraieront la voie aux aveugles populations des campagnes — l'épithète est de M. Jules Favre; — eux, les augures de la religion nouvelle, ils cueilleront, sans rire, l'herbe sacrée dans le champ de la démocratie, et maigre ou grasse, douce ou amère, la gent moutonnière des provinces devra la brouter dévotement. Ainsi l'ont décidé trois des hommes de septembre, individualités sans mandat, mais non pas sans audace, qui s'appellent Glais-Bizoin, Grémieux et Gambetta ! risum teneatis, amici? Après cette pantalonnade qu'envieraient les tréteaux de la foire, il n'y a plus qu'à tirer le rideau.
Ah! les hommes de septembre ! Ils n'ont rien voulu voir, rien voulu entendre, rien voulu comprendre. Aux calendes grecques, la logique ! Foin de leurs tirades de répertoire sur l'usurpation du 2 décembre! Ils ont adoré ce qu'ils brûlaient naguère, le jour où ayant pris d'assaut l'autel, ils en sont devenus à leur tour les grands prêtres. Leur premier soin a été d'y voiler la statue de la Justice. Les proverbes sont la sagesse des nations... et des individus : avec le proverbe ils sont demeurés convaincus que ce qui est bon à prendre est bon à garder. Voilà comment, ennemis acharnés du pouvoir personnel, ils ont assis, sur les ruines de l'Empire escamoté, l'autocratie la plus personnellement despotique qui ait jamais souffleté la Liberté.
Qu'avons-nous vu, en effet, depuis cette date néfaste? Les premiers jours passés à se congratuler, à révoquer, à descendre des écussons, à élever des arbres de liberté, à débaptiser des rues, à gratter des emblèmes sur les murs et des serments dans les consciences, à fouiller dans les coffrets d'une femme, d'une mère, pour y chercher son cœur et le semer aux quatre vents de la publicité ; les jours suivants accordés aux douceurs du népotisme ; le barreau devenu la pépinière de l'administration et de l'armée ; le gouvernement de la capitale se dépouillant au profit
de Tours de quelques-uns de ses invalides ; ces honnêtes mais impuissants vieillards usant un mois à rafraîchir les départements par une ondée abondante de fonctionnaires plus éphémères que les roses ; des ministres aéronautes tombant en parachute sur la nuque des traîtres ou des incapables, jetant leurs harangues au vent des locomotives, décrétant, décorant, mandatant, expulsant, fusillant ; des préfets au sourcil olympien qui font rentrer sous terre Tinfàme réaction ; d'autres qui fuyant l'ennemi par eux provoqué, jettent à leur département stupéfait cette phrase légendaire : « Je ne fuis pas, je me replie » ; des feuilletonistes passés divisionnaires ou vice-présidents civils (?) de camp ; des herboristes voyant pousser à leurs épaules la graine d'épinard du généralat ; des médecins se nommant colonels et faisant massacrer à ce titre les clients qu'ils tuaient sous un autre; la clémence de Kératry détrônant la clémence d'Auguste ; des commissaires aux armées experts à la danse des millions, comme Mignon à celle des œufs; les directeurs au département de la guerre disparaissant à vue dans les dessous du machiniste principal — Loverdo après Lefort, Acha après Loverdo; — des généraux hissés le matin au Gapitole par la main qui, le soir, les précipite du haut de la roche Tarpéienne ; Uhric, l'intrépide défenseur de Strasbourg, promu grand'croix, puis mis en accusation par un double caprice du même dictateur ; Cambriels disgracié pour s'être battu comme un lion ; le vainqueur de Coulmiers, d'Aurelles, frappé d'ostracisme ; lui-même, Bourbakile Brave, écarté, froissé, discuté, puis finalement rappelé; des dépêches ridicules annonçant pompeusement, chaque matin, la mise en déroute d'une demi-douzaine d'éclaireurs allemands par la garde nationale d'une cité tout entière ; des canards officiels — sous forme de pigeons — régulièrement envoyés en pâture aux Parisiens las de se nourrir du pain de l'illusion ; des feuilles mal-pensantes suspendues ou supprimées.
leurs rédacteurs écroués, — au nom de la Liberté ; des décrets de levée en masse arrachant à Fagriculture le peu de bras qui lui restent, pour les armer de bâtons et pousser cette chair à canon devant la gueule des mitrailleuses prussiennes; un pays qui s'appelle la France réduit à la honte d'accepter pour sa défense Fespingoïe d'un Garibaldi ; ce mangeur de tyrans et de lévites livrant à ses soudards nos séminaires dont il a violemment chassé les hôtes ; des églises transformées en casernes ; la loi de sûreté générale ressuscitée à Tours ; le drapeau rouge à Lyon, avec la commune ; l'émeute à l'ordre du jour, l'assassinat en permanence ; le gouvernement de Marseille ne reconnaissant pas ceux de Tours ou de Bordeaux qui se soucient assez peu de celui de Paris ; la plèbe parisienne se levant deux fois de ses égouts pour confisquer violemment la violente oligarchie des usurpateurs de septembre ; la guerre civile donnant la main à la guerre étrangère; Jules Favre et Jules Simon prisonniers à l'hôtel de ville; Pelletan malmené; Garnier-Pagès évanoui... et, devant ce tableau vraiment enchanteur, le grand citoyen^ Taustère Gambetta en extase, enjoignant aux 38,000 instituteurs primaires de vouloir bien, à tout le moins une fois la semaine, démontrer, dans une conférence solennelle, à ces bons habitants des campagnes, les inefiTables bienfaits de la République une et indivisible.
Voilà ce que nous avons vu, et, en vérité, ne serait-ce point de quoi rire, s'il n'y avait là tant de sujets de pleurer?
Car, pendant ce temps, l'homnie du Nord continue à travers le pays sa promenade dévastatrice, prend par la faim
ou par le feu nos forteresses» bombarde les villes ouvertes, pille les villages, impose et requiert au gré de son capnce, faisant ainsi lourdement peser sur nous le vœ victis de notre aïeul Brennus. Et, de proche en proche, s'étend la tache d'huile de l'invasion, tandis que M. de Bismarck se gausse, dans une allée de Trianon, de ces messieurs de la rue, ou qu'aux risques d'éveiller l'ombre du grand roi, le chef des Hohenzollern debout dans la salle des glaces de Versailles, pose à son front cette couronne d'empereur qu'il a ramassée sur les champs de bataille.
Et la pauvre France saignée aux quatre membres, torturée, épuisée, non^ vaincue, n'a qu'une consolation, celle d'assister impassible aux épreuves de la grande ville, cause de tous ses maux. A son tour, malheur à la nouvelle Babylone! Elle a voulu, la folle courtisane, imposer £(u pays ses funèbres amants, et ceux-ci, en don de joyaux hyménée, lui ont apporté l'incendie, la famine et la peste. Leur anneau de fiançailles est le cercle de fer qui l'étreint. La main du Dieu vengeur s'est appesantie sur elle : à la lueur des bombes et des grenades, elle a lu, sur ses murs, les trois mots fatals. Alors elle s'est souvenue de sa sœur d'Assyrie. Sortie jadis de la boue des marécages, Lutèce a eu peur de rentrer dans la fange. Pâle, éperdue, mutilée\, elle a jeté vers la province son cri désespéré ; mais la province, tant de fois sa victime, ne lui a répondu que par une froide indifférence. Tout pouvait en effet lui être pardonné, hormis d'avoir, en un soir d'orgie, improvisé devant l'ennemi le gouvernement de la DÉSORGANISATION NATIONALE. La coupc dc SCS méfaits était pleine : le crime du 4 septembre l'a fait déborder.
Vi6Dl de paraître chez H4CHETTE et C'«
BOOLEVARD SAINT-GERMAIM, 79.