Livre orange n° 6y
Si l'Autriche consent à arrêter la marche de ses armées sur le territoire serbe et si,. reconnaissant que le conflit austro-serbe a assumé le caractère d'une"question d'intérêt européen, elle admet que les grandes Puissances examinent la satisfaction que la Serbie pourrait accorder au Gouvernement d'Autriche-Hongrie sans laisser porter atteinte à ses droits d'Etat souverain et à son indépendance — la Russie s'engage à conserver son attitude expectante.
En opposant la formule d'entente de Grey à celle de Sazonow, Helfïerich se complaît à trouver la preuve d'une différence fondamentale entre les deux propositions, et à louer celle de Grey aux dépens de celle de Sazonow. Si cette louange est méritée, je me permets de demander à M. le secrétaire d'Etat pourquoi le gouvernement allemand a, il est vrai, transmis cette proposition de Grey à Vienne (Livre blanc, p. 11), mais pourquoi il ne l'a jamais appuyée, et pourquoi il n'y a pas même répondu ? Vienne elle-même n'y a, comme on le sait, pas non plus donné de réponse.
M. Helfïerich pense, il est vrai (p. 10), que la proposition a été aussi recommandée par l'Allemagne à Vienne, mais il ne prouve pas cette affirmation. Si la proposition de Grey avait été sérieu-
I,A RUSSIE A-T-EU,E ETE i/lNCENDIAIRE ? 287
sèment recommandée, elle aurait sans aucun doute été acceptée à Vienne. L'Autriche aurait alors occupé Belgrade et quelque autre partie du territoire serbe (some Servian territory) et suspendu jusqu'à nouvel ordre sa marche en avant; elle aurait communiqué aux Puissances les conditions que l'on désirait imposer à la Serbie, les Puissances se seraient efforcées d'amener la Serbie à donnei «complète satisfaction», et la paix européenne aurait été sauvegardée. Grey se sert, dans la première rédaction de son projet (n° 88), de l'expression positive « complète satisfaction », ensuite il parle au n° 103, § 1, de « satisfaction sujficient to pacify Austria », mais revient de nouveau au § 2 à l'expression plus étendue « how Servia could fully satisfy Austria » en ajoutant seulement « without impairing Servian sovereign rights or independence ». De ces trois tournures de Grey, M. Helfferich ne cite naturellement que celle du milieu, parce que la forme limitée par laquelle on veut accorder satisfaction à l'Autriche (« une satisfaction suffisante à cette monarchie ») convient mieux à ses fins. Mais, pour ma part, je relève expressément la double répétition de la forme plus étendue « complète satisfaction » et « fully satisfy ».
Que la proposition Grey eût pour base essentielle la suspension des préparatifs militaires de la part des grandes Puissances, cela est incontestable, et n'est pas non plus contredit par M. Helfferich (p. 17). Chaque fois qu'il explique sa proposition, Grey répète la condition bien naturelle que toutes les Puissances devraient s'abstenir de faire de nouveaux préparatifs militaires (Livre bleu, n° 103 et ailleurs). Qu'est-ce que l'Autriche pouvait exiger de plus que « l'occupation de Belgrade et de la contrée serbe avoisinante comme gage du règlement satisfaisant de ses exigences... pendant que simultanément les autres pays suspendent leurs préparatifs de guerre » ? Voilà ce que dit textuellement — reproduisant la proposition de Grey — le télégramme adressé le 30 juillet par le roi Georges au prince Henri. Croirait-on possible qu'une proposition d'entente conciliante à ce point, appuyée de la manière la plus pressante par le roi d'Angleterre, et qui laissait la monarchie danubienne pour un temps indéterminé en possession de la capitale serbe comme victorieuse et comme créancière, et jusqu'à ce que pleine satisfaction (il est vrai, sans porter atteinte à la souveraineté de la Serbie) lui fût accordée, — croirait-on possible que cette proposition fut « transmise » sans doute par
Berlin, mais ne fut jugée digne d'une réponse ni par Vienne ni par Berlin ?! Je demande à M. Helfïerich où il trouve dans le Livre blanc ou dans le Livre rouge (les « révélations » ultérieures ne pouvaient pas encore être connues de M. Helfïerich lorsqu'il rédigea son livre) que la proposition de Grey ait même seulement été recommandée à Vienne ?
Et la réponse de Vienne ? M. Helfïerich. en est réduit à se tirer d'affaire par des remarques embarrassées : « la réponse de l'Autriche était encore différée », « la proposition n'avait pas encore reçu de réponse de l'Autriche », etc. — exactement les mêmes phrases par lesquelles M. de Jagow renvoie la réponse d'un jour à l'autre (voir les citations dans mon livre, p. 258, note 3). En réalité, la proposition n'a jamais reçu de réponse. Le Livre blanc allemand, lui aussi, constate la chose en disant (p. 12) : « Avant même que la réponse de Vienne à la dernière proposition de médiation anglo-allemande... ait pu arriver à Berlin, la Russie ordonnait la mobilisation générale ». Mais M. Helfïerich, qui ne sait pas qu'objecter à l'honnêteté et à l'excellence de cette proposition du 29 juillet — donc à une époque où la tension n'était pas encore irrémédiable — M. Helfïerich ne pourra pas éluder la réponse à la question de savoir pourquoi la proposition n'a reçu de réponse ni de Berlin, ni de Vienne, et pourquoi son acceptation à Vienne n'a pas été exigée catégoriquement comme condition de toute communauté d'action ultérieure.
Que pouvait-on objecter à l'occupation de Belgrade et du territoire voisin, au fait de dicter les conditions de paix dans cette ville, conditions que l'on pouvait formuler aussi rigoureuses qu'on le voulait, à la conservation de ce gage jusqu'à exécution des exigences posées par l'Autriche elle-même, à l'activité médiatrice des Puissances en vue de cette exécution ? L'Autriche n'était-elle pas, en tant que beata possidens, et du fait qu'elle détenait militairement la capitale étrangère, entourée d'un prestige qu'on ne pouvait rêver plus éclatant, et cela aux dépens de la Russie, dont le prestige, à titre de puissance intéressée dans les Balkans, devait décliner dans la mesure où celui de l'Autriche s'élevait? Cela reste tout simplement incompréhensible ; incompréhensible, l'aveuglement criminel qui ne se contentait pas d'une telle victoire militaire et diplomatique, qui voulait encore avoir davantage encore — au risque de noyer l'Europe dans la mer de sang où elle est plongée maintenant. Où et comment Berlin a-t-il recom-
mandé la proposition de Grey ? Voilà ce que je demande sans me lasser. Pourquoi n'a-t-elle pas été acceptée ? Pourquoi est-elle restée sans réponse x ?
Quelle valeur ont, en regard de cet état de choses, les efforts que fait M. Helfferich pour montrer que la proposition de Grey est meilleure que celle de Sazonow, et pour qualifier cette dernière de « naïveté tout simplement classique» ? Ni l'une ni l'autre n'ont été ni recommandées, ni acceptées, ni même jugées dignes d'une réponse. Toutes deux sont restées lettres mortes, monologues anglo-russes. Qu'importe-t-il de savoir si l'un des morts était plus beau que l'autre ?
Au surplus, il n'est absolument pas vrai qu'il existe une différence réelle, appréciable, entre la seconde formule de Sazonow et celle de Grey. Les auteurs des deux formules — ce sont eux qui devaient pourtant le mieux le savoir — étaient d'accord que la seconde formule de Sazonow représente un amalgame de la première formule russe et de la formule de Grey. Remarquez-le bien : un amalgame, mais non pas une conformité absolue et littérale avec la proposition de Grey. Si cette conformité avait été voulue, M. Sazonow n'aurait pas eu besoin de se donner la peine de formuler une seconde proposition. C'est qu'on travaillait de tous les côtés : de Paris, de Pétersbourg et de Londres (voyez en parti-
1 M. de Bethmann a — pour la première fois — mis au jour dans son discours du 9 novembre 1916, une instruction à M. de Tschirschky, par laquelle il veut prouver que la proposition de Grey a été recommandée. Cette pièce, — qui paraît subitement deux ans et quart après le commencement de la guerre, une année et trois quarts après l'ouvrage de Helfferich, et un an environ après la rédaction de mon chapitre précédent, — cette pièce est sujette aux mêmes doutes et aux mêmes motifs de suspicion que sa sœur jumelle, la note du 30 juillet, destinée à faire pression sur Tschirschky, et dont j'ai parlé précédemment. Je traite en détail de cette seconde instruction dans mon étude sur le discours de Bethmann cité plus haut (section : Buts de guerre, Bethmann le Pacifiste.)
Si maintenant M. de Bethmann, — dans ce même discours — cherche à présenter après coup la note de Berchtold du 31 juillet (Livre rouge n° 51) comme une réponse ou même comme une acceptation de la proposition de Grey (Livre bleu n° 88), je déclare qu'il déplace intentionnellement les faits, et j'ai déjà apporté la preuve de cette accusation dans mon livre (p. 258-260) et récemment dans l'étude dont je viens de parler « Bethmann le Pacifiste ». Déjà la phrase citée plus haut dans le texte, et que j'ai tirée de son propre Livre blanc, dément M. de Bethmann. La note de Berchtold du 31 juillet (Livre rouge n° 51) ne se rapporte pas au Livre bleu n° 88 (projet d'entente de Grey) mais au Livre bleu n° 84 (conversation à quatre à Londres) ; d'ailleurs, avec toutes ses clauses et ses restrictions, elle ne contient aucune acceptation de n'importe quelle médiation, mais au contraire « un refus sous la forme d'une acceptation » (voir J'accuse, page 252).
LE CXIME Iû
culier la dépêche de Viviani, Livre jaune n° 112) à fusionner la proposition de Grey avec celle de Sazonow ; elles étaient nées indépendamment l'une de l'autre, et devaient être remaniées pour constituer une proposition unique. Dans la dépêche de Buchanan du 31 juillet (Livre bleu n° 120), qui la première transmit à Londres la nouvelle rédaction de Sazonow, il est dit expressément :
« Le ministre des Affaires Etrangères nous a fait venir, l'Ambassadeur de France et moi, pour nous demander de télégraphier à nos gouvernements respectifs la formule ci-jointe, comme celle qu'il considère la plus susceptible de combiner la proposition faite par vous (Grey) dans votre télégramme du 30 juillet (Livre bleu n° 103) avec celle de Sazonow mentionnée dans mon télégramme du 30 juillet (Livre bleu n° 97) Il espère que vous l'approuverez.»
Vient ensuite le texte de la seconde formule de Sazonow tel que le donne le Livre orange n° 67 (avec quelques modifications tout à fait insignifiantes : « consentira » au lieu de « consent », « troupes » au lieu d'« armées », etc., desquelles M. Helfïerich ne déduira pas, je l'espère, de méchantes intentions).
L'ambassadeur anglais fait en outre rapport au sujet de l'échange de télégrammes entre le tsar et l'empereur Guillaume et mentionne spécialement la dépêche connue du tsar, du 31 juillet (Livre blanc, p. 12), dans laquelle l'empereur Nicolas donne sa parole d'honneur que, tant que dureront les négociations (qui viennent d'être reprises) avec l'Autriche, ses troupes ne se livreront à aucun acte de provocation, puisque la Russie est loin de désirer une guerre. Sans doute, il est « techniquement impossible de suspendre nos préparatifs militaires, qui ont été nécessités par la mobilisation de l'Autriche ». Cette impossibilité technique d'arrêter subitement dans un grand Etat la mobilisation une fois commencée, l'empereur Guillaume l'a aussi, comme on le sait, soulignée dans sa dépêche du Ier août au roi d'Angleterre (voyez les « Aktenstùcke zum Kriegsausbruch », p. 46). Buchanan mentionne encore la suggestion de Sazonow de poursuivre les pourparlers dans l'atmosphère plus favorable de Londres, et termine par les phrases suivantes, à coup sûr très embarrassantes pour la théorie de Helfïerich et que, pour cette raison, il passe sous silence :
« Son Excellence (Sazonow) termina en exprimant sa profonde reconnaissance au gouvernement de Sa Majesté britannique, qui avait tout fait pour sauver la situation. (Who had done so much to save the situation.) Il déclara que ce serait dans une large mesure grâce à nous si l'on parvenait à éviter la guerre, et que ni l'Empereur de Russie, ni le gouvernement, ni le peuple russe n'oublieraient jamais la ferme attitude adoptée par la Grande-Bretagne. » (It would be largely due to them if war were prevented).
Ces dernières phrases de Sazonow, en relation avec le télégramme du tsar, du 31 juillet, et surtout le projet d'une nouvelle formule d'entente réunissant toutes les propositions pacifiques anglo-franco-russes, attestent d'une manière irréfutable pour tv.it juge de bonne foi que l'empereur de Russie et son ministre ont travaillé pour la paix, tard dans la soirée du 31 juillet encore (la dépêche de Buchanan n'est parvenue à Londres que le Ier août) avec tout le zèle imaginable et avec tous les moyens dont ils disposaient, et qu'ils n'ont certainement pas eu le moindre pressentiment que, la même nuit — à minuit — un ultimatum leur serait remis qui devait rendre la guerre inévitable. Où gît ainsi la décision incendiaire du 29 juillet ? Pourquoi tous ces efforts de Sazonow, pourquoi le projet de sa première formule, de sa seconde formule, pourquoi la reprise jojTeuse des pourparlers directs avec Vienne (voir Livre orange, n08 66 et 69) ? Pourquoi sa proposition de la dernière heure demandant de transporter la suite de la discussion sur le terrain plus propice de Londres ? Pourquoi a-t-il atténué encore ses exigences minimum du 31 juillet — jusqu'au point de les réduire presque à l'état des vaporeux postulats du Ier août (Livre bleu, n° 133) que j'ai désignés autrefois sous le nom de troisième formule d'entente de Sazonow ? Je demande à M. Helfferich pourquoi toutes ces peines, ces tracas d'esprit, ces notes et ces discours, dont témoignent cent fois les trois livres des Puissances de l'Entente, si, le soir du 29 juillet déjà, la décision avait été prise à Pétersbourg de mettre l'Europe en feu ?
Il sera difficile à M. Helfferich de répondre à ces questions et à toutes les questions semblables — questions déjà posées ou à poser plus tard. « Tas de blagues, mystification, alibi préparé d'avance ! » Non, MM. Helfferich, Chamberlain, Helmolt et C,e, d'aussi misérables échappatoires ne prennent pas ici. Le matériel des preuves de culpabilité des Puissances centrales et d'innocence
des autres est trop compact pour cela, trop cohérent ; les parties
en sont trop enchaînées les unes avec les autres et avec les
publications des Puissances centrales elles-mêmes. Aucune recherche historique ultérieure ne fera disparaître du monde les efforts vraiment convulsifs pour la paix, tentés jusqu'au 17* août, non seulement par l'Angleterre et la France, mais aussi par la Russie. Mais par là tombe la preuve de culpabilité déduite de la mobilisation générale russe. Même si cette mobilisation générale n'avait pas été causée et justifiée par les mesures militaires des Puissances centrales, et en première ligne de l'Autriche, — je prouverai plus tard que ce fut effectivement le cas — l'activité diplomatique du gouvernement russe et l'attitude de l'empereur dt> Russie n'en fourniraient pas moins la preuve évidente que la Russie voulait conserver la paix, même au prix de l'échec diplomatique le plus humiliant (et en outre au prix d'une humiliation militaire de la Serbie) et que sa mobilisation signifiait sûreté et non agression.
Tandis que M. Helfferich laisse de côté les passages de la note de Buchanan (I^ivre bleu, n° 120) qui anéantissent sa preuve de culpabilité, ces passages — comme la formule elle-même — sont directement falsifiés par M. Helmolt. Helfferich, lui aussi, se rend coupable d'une incorrection en reproduisant la formule de Sazonow du 31 juillet, incorrection qui, si elle avait pour auteurs MM. Grey ou Viviani, aurait certainement constitué un poste du compte des falsifications. Il cite, en effet (p. 16) : « reconnaissant que le conflit austro-serbe a assumé le caractère d'une question européenne », tandis qu'il y a en réalité « : d'une question d'intérêt européen ». Les livres orange, n° 67; bleu, nos 120 et 132; jaune, n° 112, sont d'accord sur ce point. Je ne suis pas l'exemple de mes adversaires, et ne tiens pas ce lapsus de Helfferich pour une falsification , mais toujours est-il que je la considère comme une négligence impardonnable de la part d'un homme qui reproche à d'autres, avec tant d'assurance, de fausser « l'histoire en formation. » Il y a assurément une certaine nuance entre une question européenne et une question d'intérêt européen, mais je ne veux attacher ici à cela aucune importance et me contenterai de faire ressortir à nouveau l'injustice qu'il y a, dans une matière
si incroyablement compliquée, à tirer parti de petites inadvertances pour en déduire immédiatement de méchantes intentions.
La mauvaise intention, l'intention de falsifier existe certainement, indubitablement, chez M. Helmolt. Il traduit (p. 249) les mots « la Russie s'engage » par : « dann wird Russland versuchen x » de conserver son attitude expectante. Helmolt ose même accompagner le mot falsifié « essayera » d'un point d'exclamation entre parenthèses (!), pour indiquer ainsi que cet essai de la part de la Russie est chose sans importance, qui n'engage en rien, tandis qu'en réalité, et d'après le texte français original, partout reproduit de la même manière, « la Russie s'engage ». Voilà qui est falsification, falsification consciente. Il en est exactement de même en ce qui concerne la reproduction par Helmolt des phrases finales de la note de Buchanan, qui — d'après le texte du « très considéré » professeur d'histoire allemand — devient : « Er (Sazonow) meinte : einer friedlichen Lôsung wâre die Armosphâre in London giinstiger gewesen. Jedenfalls wùrden Russlands Zar, Regierung und Volk niemals die feste Haltung Grossbritanniens vergessen^^ll^es derniers mots sont mis en relief chez Helmolt par des caractères gras ; ils doivent faire naître l'impression chez le lecteur que la Grande- Bretagne a, par la fermeté de son attitude, favorisé les intentions de guerre et mérité ainsi les remerciements de la Russie. En réalité, Sazonow dit exactement le contraire, comme le prouve ma reproduction, plus haut, et mot pour mot, des dernières phrases de Buchanan : « It would be largely due to them, if war were prevented ». Si la guerre était évitée, le mérite en reviendrait dans une large mesure au gouvernement anglais. Cette -phrase, Helmolt l'escamote, et des remerciements adressés à V Angleterre parce quelle veut empêcher la guerre, il fait des remerciements pour l'appui promis en cas de guerre.
Helmolt falsifie encore en un autre sens : il fait dire à Sazonow que l'atmosphère de Londres aurait été plus favorable à une solution pacifique, présentant ainsi, et cela intentionnellement et en corrélation avec la falsification citée plus haut, la chose comme si l'idée des pourparlers ultérieurs à Londres était déjà abandonnée, et comme si toutes les perspectives d'entente étaient déjà devenues caduques. En réalité, il en est tout autrement. Sazonow disait,
1 Alors la Russie essayera.
* Il (Sazonow) croyait que l'atmosphère de Londres aurait été plus favorable à une solution pacifique. En tous cas le tsar, le gouvernement et le peuple de Russie n'oublieraient jamais la ferme attitude de la Grande-Bretagne!
en proposant Londres comme siège des pourparlers, que l'atmosphère de Londres était plus favorable (Livre orange, n° 69 ; Livre bleu, n° 120). Il espérait et escomptait ainsi une nouvelle discussion à Londres, mais ne regrettait pas, comme Helmolt veut le faire croire, l'échec de cette idée de Londres en s'écriant : « C'eût été trop beau ! »
Ce qui précède n'est qu'un petit exemple entre mille, qui montre comment l'historien Helmolt en use cavalièrement avec la vérité. Je suis à même, et je me réserve de le faire, de relever par douzaines les falsifications et dénaturations de ce genre dans le livre de Helmolt. C'est à lui qu'on peut appliquer la phrase de Helfferich : « Il n'est pas possible de falsifier d'un cœur plus léger (et j'ajoute : d'un front plus audacieux) l'histoire en formation ».
Comparaison entre la première formule de Grey et la seconde formule de Sazonow.
M. Helfferich s'irrite au plus haut point de ce que Viviani, président du ministère français — dans sa circulaire du Ier août (Livre jaune, n° 120) — en résumant les délibérations des derniers jours, attribue au gouvernement allemand la responsabilité de la guerre — dont l'explosion était imminente — et qu'il le fait parce que l'Allemagne, par son ultimatum à la Russie, avait irrémédiablement rompu les pourparlers d'entente qui venaient d'être repris entre Pétersbourg et Vienne. Selon lui, c'est falsifier l'histoire. En réalité, dit-il, le gouvernement russe ne s'est pas placé, comme Viviani le prétend, sur le terrain de la proposition d'entente de Grey (Livre bleu, n08 88, 98, 103), mais a fait une contre-proposition « qui s'écartait essentiellement de la proposition anglaise » (Livre orange, n° 67) ; il a ainsi, pour ce qui le concernait, rendu les négociations plus difficiles ou même illusoires. Et surtout il est faux de prétendre, avec Viviani, que la Russie aurait été disposée à suspendre ses préparatifs militaires. En d'autres termes, ce long discours signifie simplement que l'Autriche, conseillée par l'Allemagne, s'est montrée absolument conciliante ; que la Russie, par contre, au lieu de reconnaître cette conciliation et d'y conformer ses actes, s'est contentée d'opposer à la proposition pleine de promesses de Grey une proposition « classiquement naïve »,
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c'est-à-dire sans valeur, et de refuser de suspendre ses préparatifs militaires.
Cette interprétation, je la déclare fausse du commencement à la fin, et je vais le prouver :
I. J'ai déjà expliqué dans mon livre (p. 250 et suiv.) que le consentement final de l'Autriche à se prêter à des discussions sur le fond du litige serbe — soit par la voie de pourparlers directs entre Vienne et Pétersbourg, soit par la médiation des quatre Puissances, — était accompagné de tant de clauses et de réserves qu'on ne pouvait guère s'attendre à voir un résultat fécond sortir des délibérations. Les notes du comte Berchtold à ses ambassadeurs à Pétersbourg et à Londres (Livre rouge, n08 49, 50 et 51) formulent toutes ces réserves, et parla le quasi-échec de la prétendue pression exercée à Vienne par M. de Bethmann. A côté des restrictions connues de Berchtold : « expliquer, mais non pas marchander », « devancé par la déclaration de guerre », « ne rien laisser discuter », etc., le gouvernement autrichien insiste avant tout pour que « notre action militaire contre la Serbie se poursuive en attendant », mais que, d'autre part, « le cabinet anglais détermine le gouvernement russe à suspendre la mobilisation que la Russie dirige contre nous ». Il est évident que, dans ce cas, l'Autriche rapporterait « les mesures militaires purement défensives prises en Galicie et imposées par l'action russe ».
Ainsi la Russie doit d'abord suspendre sa mobilisation partielle dirigée contre l'Autriche (il s'agit de celle du 29 juillet, car la mobilisation générale russe du 31 juillet n'était évidemment pas connue du comte Berchtold lors de l'envoi de la note 51); alors l'Autriche veut bien rapporter ses contre-mesures en Galicie, mais en tout état de cause, sa campagne en Serbie doit se poursuivre sans restriction. Plus tard — en examinant la question de la mobilisation — nous apprécierons la grande portée des phrases de la dépêche n° 51 qui se rapportent à ce point. En ce qui concerne la question actuelle, il suffit d'établir que Vienne se déclarait prête, il est vrai, à un « échange de vues » direct avec Pétersbourg et aussi à « faire bon accueil » à la proposition de médiation de Grey, mais avec la grave et irréalisable réserve (abstraction faite des autres) de continuer son action militaire centre la Serbie. Cette pierre d'achoppement était déjà un bloc tel qu'il devait inévitablement obstruer la voie d'entente. Si, par suite des négocia-
tions de Pétersbouig ou de Londres, l'Autriche avait les coudées franches et que, par conséquent, n'ayant plus à craindre une intervention possible de la Russie, elle pût disposer de toutes ses forces militaires contre le petit Etat voisin, affaibli par deux guerres précédentes, il fallait s'attendre à bref délai à l'anéantissement de la Serbie — anéantissement politique, militaire et économique, — et alors c'eût été probablement peine perdue d'empêcher que l'empire ne mît pour toujours le pied sur la nuque du voisin slave incommode et détesté. C'est justement ce que la Russie, en sa qualité de grande puissance intéressée dans les Balkans — et appuyée par ses alliés — voulait prévenir : l'anéantissement de la Serbie et sa transformation en Etat vassal de l'Autriche — c'est justement ce que l'Autriche aurait pu faire sans obstacles et sans risques si la proposition Berchtold du 31 juillet avait été adoptée : car pendant que Sazonow et Szâpâry traitaient à Pétersbourg ou qu'à Londres Grey, Lichnowsky, Paul Cambon et Imperiali siégeaient dans la conférence des ambassadeurs autour du tapis vert, les huit corps d'armée autrichiens déchaînés contre la Serbie pouvaient faire une guerre d'anéantissement non seulement à l'armée serbe, mais à tout ce pays détesté, ainsi qu'ils l'ont fait plus tard en réalité, au dire de témoins dignes de foi. Le dernier alinéa de la note de Berchtold, du 31 juillet, montrait ainsi une si singulière manière de « céder », que, pour cette raison déjà, l'antithèse de Helfïerich, — l'Autriche (et avec elle l'Allemagne) voulait la paix, mais la Russie voulait la guerre, — devient caduque.
Néanmoins, la situation s'était améliorée par le consentement final de l'Autriche à entrer en pourparlers, consentement qui ouvrait tout au moins la possibilité d'une entente, et Viviani pouvait, avec raison, dans son résumé du Ier août (Livre jaune, n° 120) reprocher à l'Allemagne d'avoir détruit toutes les chances de paix en faisant éclater ses ultimatums comme des bombes et exprimé clairement sa volonté de faire la guerre.
II. Tandis que Helfïerich tait les difficultés qui, indépendamment de la perte d'environ huit jours précieux, furent opposées par le gouvernement de Vienne à une entente pacifique, il prétend que la Russie, en présentant un projet d'entente impossible et en refusant de suspendre sa mobilisation, a exprimé et mis en œuvre sa volonté de faire la guerre. Afin de faire passer le projet d'entente de Sazonow, du 31 juillet, pour chose sans valeur,
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c'est-à-dire pour une base impropre à amener une entente, M. Helfferich reproduit la proposition de Grey et celle de Sazonow en les mettant en parallèle et en fait ressortir les différences soidisant essentielles. Je me suis déjà permis plus haut de poser cette question : Si le projet de Grey était si merveilleux, pourquoi n'a-t-il été l'objet de la part de l'Allemagne et de l'Autriche ni de réponse, ni d'amendement, ni d'acceptation? Je répéterai cette question jusqu'à ce que la Wilhelmstrasse y donne une réponse satisfaisante 1. C'est là un des nombreux postes débiteurs du compte des Empires centraux.
Mais allons plus loin : Y avait-il donc entre le projet anglais et le projet russe des différences de fond aussi importantes que M. Helfferich veut nous le faire croire ? Aucunement. Grey veut arrêter la marche en avant des troupes autrichiennes en Serbie, tout comme Sazonow; Grey veut laisser en gage à l'Autriche, jusqu'à règlement du conflit, les territoires serbes occupés à ce moment par elle ; Sazonow ne veut pas autre chose, bien qu'il ne le dise pas expressément. « Arrêter la marche de ses armées » est le contraire de « se retirer ». Ainsi Sazonow veut, lui aussi, laisser aux troupes autrichiennes le territoire occupé par elles le jour où s'engagent les pourparlers d'entente. Grey veut donner aux Puissances l'occasion de procurer à l'Autriche satisfaction suffisante ou même entière de la part de la Serbie ; Sazonow ne veut pas autre chose. Ce dernier demande encore expressément que les droits de souveraineté et d'indépendance de la Serbie ne soient pas violés, — réserve que Helfferich ne trouve pas chez Grey, mais que, de son côté, il considère comme satisfaite déjà par les explications données par le gouvernement autrichien. En effet, cette réserve allait de soi, puisqu'elle avait été réitérée par Grey lui-même une foule de fois (voir en particulier Livre bleu, n08 ni, 137, 141). Mais ce que Helfferich passe sous silence, elle est aussi expressément formulée au n° 103, § 2, dans les mots : « without impairing Servian sovereign rights or independence ». Ici non plus, il n'y a donc aucune différence entre Grey et Sazonow.
Comme autre point de différence, Helfferich relève la circonstance que la proposition russe veut faire reconnaître « que le conflit a assumé le caractère d'une question européenne » (ici la
1 J'ai déjà fait remarquer dans ce qui précède (note à p. 289) que la réponse donnée par Bethmann dans son discours du 9 novembre 1916 est absolument insuffisante : la proposition de Grey n'a jamais reçu de réponse de la part des Empires centraux ; à plus forte raison n'a-t-elle jamais été acceptée.
fausse citation de Helfferich; il s'agit en réalité « d'une question d'intérêt européen »), tandis que la proposition de Grey ne contient pas ce passage. Mais ce passage allait, cela va sans dire, tout à fait de soi, pour Grey aussi bien que pour Sazonow. J'ai déjà, dans ce qui précède, attiré l'attention sur ce jeu enfantin de cache-cache, qui consiste à discuter avec la Russie et les autres grandes Puissances du conflit austro-serbo-russe, mais en contestant au gouvernement russe le droit de prendre part à la discussion. Cet enfantillage doit-il continuer après la publication de la dépêche de Bethmann à Tschirschky, en date du 30 juillet ? Dès le début des pourparlers européens, cette feinte de la localisation était risible et intenable. Dès le premier moment, le conflit menaçait de devenir européen, ce dont l'Allemagne et l'Autriche elles-mêmes n'ont, comme je l'ai prouvé, jamais douté. Le danger du conflit européen était devenu une réalité par la déclaration du gouvernement russe du 25 juillet, par la déclaration de guerre de l'Autriche à la Serbie, par la mobilisation partielle russe du 29 juillet, et par tous les autres événements qui s'y rattachaient. Si la question n'était pas une question européenne, pourquoi donc tous les gouvernements de l'Europe en discutaient-ils jour et nuit, fiévreusement ? Pourquoi l'Allemagne cherchait-elle déjà à couvrir ses derrières en vue d'une guerre continentale en faisant une proposition de neutralité à l'Angleterre ? Pourquoi, le jour même où Sazonow faisait parvenir sa seconde formule d'entente à tous les gouvernements européens (31 juillet), l'Autriche et la Russie décrétaient-elles la mobilisation générale et pourquoi l'Allemagne proclamait-elle l'état de guerre ? Que signifie, en présence de tous ces faits, la remarque de M. Helfferich : « Ce fait (que le conflit avait pris le caractère d'une question d'intérêt européen), Sir Edward Grey n'avait pas demandé qu'on le reconnût, et le gouvernement austro-hongrois avait constamment refusé de laisser traiter son conflit avec la Serbie comme une question européenne ». Cette formule de reconnaissance dans la proposition russe constitue — d'après Helfferich — une différence essentielle en regard de la proposition anglaise. En réalité, on peut tout au plus lui adresser le reproche d'avoir été superflue, car, qu'elle fût reconnue ou non par l'Autriche, le conflit serbe avait pris depuis longtemps l'importance, non seulement d'une question d'intérêt européen, mais celle d'une question vitale pour l'Europe. Donc, ici encore, aucune différence réelle entre Grey et Sazonow.
Enfin, M. Helfferich rend encore attentif à l'observation de Grey que le territoire occupé devait naturellement être évacué après satisfaction accordée à l'Autriche. Que Sazonow fût aussi d'accord sur ce point avec Grey, cela va de soi, car il est à présumer que Sazonow avait moins encore que Grey l'intention de laisser l'Autriche en possession permanente du territoire serbe. M. Helfferich aurait aussi pu faire remarquer que la dernière phrase de Sazonow : « La Russie s'engage à conserver son attitude expectante » manque chez Grey. Il semble considérer en effet ce plus dans la proposition russe comme une diminution de valeur, puisque, en face de ces mots de Sazonow, il laisse, dans celle de Grey, un espace blanc pour frapper aussi les yeux. En réalité, si cette méthode d'opposition avait un sens quelconque, il faudrait considérer la proposition russe comme bien plus compréhensive que la proposition anglaise, puisque — M. Helfferich ne semble pas du tout le remarquer — la première représente tout au moins un arrangement bilatéral (obligation russe contre obligation autrichienne), tandis que la seconde, telle que Helfferich la reproduit, ne contient de la part de l'Autriche qu'une obligation purement unilatérale, sans aucune réciprocité de la part de la Russie.
L,e parallèle de Helfferich conduit donc à la conclusion exactement opposée à celle qu'il tire lui-même : la proposition russe impose aux Autrichiens, pour tout l'essentiel, les mêmes droits et les mêmes restrictions que la proposition anglaise, mais accorde de l'autre côté une compensation russe qui n'est pas renfermée dans la proposition Grey-Helfferich. Je dis intentionnellement « la proposition Grey-Helfferich ». Grey lui-même n'aurait et n'a pas commis la sottise de rédiger une formule d'entente qui ne fût onéreuse que pour l'Autriche. Il n'a pas, comme Sazonow, concentré toutes ses pensées dans une courte formule, mais il expose ses idées dans différentes notes (n08 88, 98, 103 et d'autres), d'une manière explicite, mais en variant ses termes. Donc, pour établir l'infériorité de la proposition de Sazonow par rapport à celle de Grey, M. Helfferich extrait arbitrairement des différentes notes de Grey quelques phrases qu'il donne comme la formule précise du ministre anglais. En faisant cela, il a le malheur — à moins que ce ne soit intentionnel — de prétendre que Grey a omis des clauses qui se trouvent réellement à d'autres places dans ses notes et, d'autre part, d'oublier complètement la compensation russe à laquelle, pour sa part, Grey a naturellement songé autant qu'on
pouvait le faire : la proposition de Grey, elle aussi, supposait naturellement — ce que Sazonow demande dans sa proposition formelle et concise — que la Russie devait, pendant la durée des pourparlers d'entente et à titre de compensation pour la suspension d'armes de l'Autriche, prendre une attitude expectante.
M. Helfferich a de la guigne : non seulement il a choisi une méthode de comparaison tout à fait inacceptable en soi, mais il est arrivé par ce moyen, sans le vouloir, à un résultat directement opposé à son but. La formule de Sazonow, telle qu'il l'oppose à celle de Grey, a une bien plus grande portée et est bien meilleure que celle de Grey, et Sazonow, en adoptant cette dernière, aurait beaucoup moins cédé qu'en proposant la sienne.
Ainsi la tentative de M. Helfferich (p. 15 à 17) de prouver que, le 31 juillet, l'Autriche était disposée à la conciliation, tandis que la Russie, au contraire, était intransigeante et résolue à la guerre, non seulement tombe à l'eau, mais est complètement réfutée. Les choses se sont passées d'une manière diamétralement opposée : même si Berlin n'avait pas, par ses ultimatums, détruit toute possibilité de discussion et rendu la guerre inévitable, un rapprochement entre Vienne et Pétersbourg, sur la base d'explications réciproques, aurait pu, il est vrai, être possible, mais aurait été très improbable en raison des nombreuses réserves de Vienne (qui ne pouvaient être faites sans l'assentiment de Berlin).
Troisième formule d'entente de Sazonow (31 juillet).
Quel bon accueil, quel invraisemblablement bon accueil M. Sazonow a fait en réalité aux exigences orgueilleuses du cabinet de Vienne, l'exposé trompeur de Helfferich n'en donne pas la moindre idée. En effet, M. Helfferich use d'un truc : il base ses explications et ses comparaisons uniquement sur la seconde formule de Sazonow, du 31 juillet (Livre orange, n° 67), tandis qu'en réalité la note de Viviani du Ier août (Livre jaune, n° 120) est déjà basée sur la proposition plus large de Sazonow que je désigne sous le nom de troisième formule de Sazonow. Ce point est d'une importance capitale pour juger de la question de culpabilité dans son ensemble, et en même temps pour juger des méthodes dont se servent les défenseurs de l'Allemagne et de l'Autriche.
M. le Dr Helfferich jette à la face du président du ministère
français Viviani le reproche d'avoir commis une falsification dans sa note résumée du Ier août, où la réponse favorable donnée par la Russie à la proposition anglaise — et comprenant la suspension des mesures militaires — est affirmée par ces mots : « Le gouvernement russe est prêt à entrer en négociations sur la base de la proposition anglaise. » M. Helfferich essaie d'établir la fausseté de cette affirmation de Viviani en mettant en regard la proposition anglaise, excellente, et la contre-proposition de la Russie, qui, selon lui, est sans valeur. Cette opposition conduit, comme je viens de le prouver, au résultat contraire à celui que M. Helfferich pense obtenir. Mais alors — et c'est ici le nouveau point important — le bon accueil de Sazonow ne se bornait pas à la formule du 31 juillet (Livre orange, n° 67), car le ministre russe était dans l'intervalle, jusqu'au 31 juillet au soir, allé beaucoup plus loin dans le sens de la conciliation, et avait donné l'ordre à son ambassadeur à Londres de remettre à M. Grey la communication contenue au n° 133 du Livre bleu anglais. C'est à cette communication que se rapporte la dépêche de Sazonow du 31 juillet au soir (la dernière de cette date, Livre orange, n° 69) à son ambassadeur à Londres. Et cette missive de paix est — sans contestation possible — à la base de la note circulaire adressée par Viviani le Ier août. Mais M. Helfferich escamote cette nouvelle tentative de conciliation, qu'on peut appeler la troisième formule de Sazonow. i7 passe sous silence un acte pacifique de la Russie afin de pouvoir maintenir debout sa théorie de la volonté de guerre.
En quoi consistait ce nouvel acte pacifique de la Russie, c'est ce que j'ai déjà fait voir à plus d'une reprise. Le point décisif, sur lequel je dois insister ici encore une fois avec force, c'est que Sazonow n'exige plus, comme c'est le cas dans la seconde formule, Y engagement de la part de l'Autriche d'arrêter son avance en Serbie, mais déclare seulement très important (very important) que l'Autriche suspende provisoirement, et pendant les pourparlers de Londres, son action militaire en territoire serbe. (It would be very important, that Austria should meanwhile put a stop provisionally to her military action on Servian territory). Comme on le sait, Sazonow — plein de joie et sincèrement reconnaissant de l'activité médiatrice de Grey, qui faisait briller un nouvel espoir d'entente (Livre orange, n° 69) — désirait que les pourparlers entre l'Autriche et la Russie eussent lieu « à Londres avec la participation des Puissances » (Livre orange, n° 69 ; Livre
rouge, n° 56 ; Livre bleu, n° 133 ; Livre jaune, n° 120). Tous ces documents discutent non pas la seconde, mais la troisième formule, que le conseiller d'ambassade de Etter avait remise, le matin du Ier août — sur la base d'un télégramme envoyé la veille de Pétersbourg — à M. Grey dans une rédaction précise. Que l'on compare cette formule avec le troisième alinéa de la note de Viviani du Ier août, et l'on verra que Viviani se base seulement sur cette dernière proposition russe, qu'il cite presque mot pour mot. Cette proposition faisait au gouvernement autrichien des concessions bien plus grandes que la formule de Grey (Livre bleu, n08 88, 103) : car Grey exigeait une promesse formelle de la part de l'Autriche de ne pas avancer plus loin (to promise not to advance further), tandis que Sazonow se contentait de dire très modestement qu'une suspension «provisoire » des opérations autrichiennes était « très importante » .
Cette nouvelle retraite de Sazonow était voulue et bien pesée ; l'expression « très importante » qu'emploie aussi Viviani avait été choisie avec le plus grand soin pour donner à l'Autriche la possibilité de continuer les pourparlers sans la forcer directement à suspendre ses opérations militaires. Mais M. Helfïerich ne sait rien de tout cela ou ne veut pas le savoir ; la troisième formule d'entente de Sazonow, la plus conciliante de toutes, n'existe pas pour lui ; il polémise — assurément ici aussi par des moyens sans valeur — contre la seconde, et combat de cette manière, non pas Sazonow- Viviani, mais des moulins à vent, comme Don Quichotte, le chevalier de la Manche. Mais où donc « l'histoire en formation est-elle falsifiée d'un cœur plus léger », à Berlin ou à Paris ?
Quatrième formule d'entente de Sazonow (1™ août).
On peut même aller plus loin encore et parler d'une quatrième proposition d'entente de Sazonow qu'il a soumise, le Ier août, avant la réception de la déclaration de guerre de l'Allemagne, aux ambassadeurs anglais et français à Pétersbourg. Comme on le sait, sa première formule avait été refusée net par M. de Jagow ; sa seconde et sa troisième n'ont jamais reçu de réponse de la part de l'Allemagne et de l'Autriche. Mais cela n'empêcha pas le ministre russe, le matin du Ier août encore, — donc encore pendant le
délai fixé par l'ultimatum — de remettre aux ambassadeurs des deux Puissances de l'Entente l'assurance :
a) qu'en aucun cas la Russie ne commencerait les hostilités, et qu'aussi longtemps que des troupes allemandes ne franchiraient pas les frontières, elle se considérait comme liée par ses précédentes propositions ;
b) que la Russie était prête, pendant la durée d'une dernière tentative d'entente, à retenir ses troupes mobilisées à l'intérieur de ses frontières, et que, maintenant encore, la guerre pouvait être évitée, si la France et l'Allemagne en faisaient autant.
J'ai rappelé ailleurs que Grey, lui aussi, dans le désespoir de la toute dernière heure, cherchait encore — en vain, malheureusement, — à se cramponner à ce dernier brin de paille. Cette quatrième et dernière proposition de Sazonow est, elle aussi, cela va sans dire, — de même que la troisième — escamotée par M. Helfferich ; car ces efforts désespérés tentés par le ministre russe pour éteindre l'incendie cadraient mal avec le tableau incendiaire qu'il s'est proposé de peindre.
Engagement pris par la Russie de suspendre ses préparatifs militaires.
M. Helfferich reproche à la formule de conciliation de Grey, comme à la seconde de Sazonow, de ne dire mot, ni l'une ni l'autre, d'un engagement de la Russie à suspendre ses préparatifs militaires. Pour lui, Grey s'était contenté (Livre bleu, n° 103), d'exprimer son ferme espoir que, en cas d'acceptation de cette proposition, les préparatifs militaires seraient partout suspendus. Mais un ferme espoir n'est pas un engagement.
Voici ce que j'ai à lui répondre :
Le jour même où Grey avait envoyé sa formule de conciliation (Livre bleu, n° 88) à Buchanan (Livre bleu, n° 103, 30 juillet), la Russie avait déjà pris de son côté, dans la première formule de Sazonow (Livre orange, n° 60), l'engagement formel, qui la liait, de cesser ses préparatifs militaires («s'engage à cesser ses préparatifs
militaires ») . Quand Grey envoya sa formule de conciliation du 29 juillet (n° 88) à Pétersbouig (n°i03),il avait déjà connaissance de la formule de Sazonow, qui lui avait été communiquée textuellement auparavant, dans la même journée, par Buchanan (Livre bleu, n° 97, received July 30). I,a note de Grey, n° 103, renferme précisément la première tentative d'amalgamer la note anglaise avec la note russe, comme cela se fit plus tard dans la seconde formule de Sazonow. Ainsi donc Grey savait quand il envoya à Pétersbourg sa note (n° 103), note qui fournit à M. Helfferich la seule base de son argumentation, que la Russie voulait s'engager à cesser ses préparatifs militaires, pourvu seulement que l'Autriche éliminât de son ultimatum les points qui portaient atteinte à la souveraineté serbe. Iya promesse faite par la Russie de cesser ses préparatifs militaires revêtait la forme d'un engagement ; de plus cela allait de soi, puisque le but de toutes ces formules de conciliation était d'arriver à un accord, et qu'un accord était incompatible avec la poursuite simultanée des armements.
I/on sait qu'au 30 juillet l'état de ces derniers — sur lequel je reviendrai dans un chapitre à ce sujet — était celui-ci : l'Autriche avait mobilisé huit corps d'armée contre la Serbie et deux contre la Russie, et la Russie avait mobilisé ses quatre circonscriptions militaires du sud contre l'Autriche. On devait s'en tenir là de part et d'autre si l'on pouvait tomber d'accord sur l'une des formules de conciliation proposées. Si, au contraire, les tentatives de conciliation échouaient, on prévoyait le passage des mobilisations partielles aux mobilisations générales et, comme conséquence, la mobilisation de l'Allemagne (pour autant que celle-ci n'avait pas déjà eu lieu en secret). Il ressort avec une parfaite évidence du texte même de la note de Buchanan du 30 juillet (n° 97) que l'acceptation ou la non acceptation de la première formule de conciliation de Sazonow entraînerait déjà après elle des suites de la plus haute gravité. Sazonow avait parlé aux ambassadeurs des puissances de l'Entente des préparatifs faits évidemment par l'Allemagne sur terre et sur mer contre la Russie, et, sur sa demande, dicté au comte Pourtalès sa formule comme dernier espoir (as a last hope) pour éviter la guerre. Buchanan, en annonçant cela à Grey, attire son attention sur l'état des esprits en Russie et sur les considérations stratégiques et ajoute textuellement : « Préparations for gênerai mobilisation will be proceeded with if this proposai is rejected by Austria, and inévitable resuit
LA RUSSIE A-T-ELLE ÉTÉ i/lNCENDIAIRE ? 305
will be an European war. » Ces conséquences d'une si haute gravité, conséquences absolument décisives pour le sort de l'Europe, n'ont pas empêché M. de Jagow, comme on sait, de repousser froidement, le sourire aux lèvres et sans indiquer de motif, la proposition de paix de Sazonow qui tenait compte, dans la plus large mesure, de tous les désirs — forfait pour lequel il n'y a ni dans ce monde-ci ni dans l'au-delà d' expiation suffisante. Et M. Helfferich ose prétendre que les propositions d'entente anglo-russes ne renfermaient aucun engagement de cesser les préparatifs militaires ! Cet engagement se trouve noir sur blanc dans la formule de Sazonow du 30 juillet. Mais M. Helfferich escamote cette formule pour se débarrasser de la déclaration d'engagement.
Il est dès lors tout à fait indifférent que sir Edward Grey, dans ses notes, parle en termes plus ou moins précis de la suspension générale des préparatifs militaires. Cette suspension était le but premier et le plus naturel de toutes les négociations, et la Russie l'avait formellement promise. En outre, cette condition, qui allait de soi, se trouve répétée dans presque toutes les notes de Grey. Et même deux fois dans la note 103, à savoir dans le premier alinéa, cité par Helfferich, et dans le troisième. Voyez aussi la note 36 : «to request that ail active military opérations should be suspended pending results of conférence. » Il s'agit donc ici non pas d'une espérance, mais d'une demande expresse. Examinez aussi la note in, § Ier : Ail Powers would of course suspend further military opérations or préparations. » Ici la cessation des opérations et préparatifs militaires est désignée comme chose toute naturelle — ce qu'elle était en réalité. Voyez encore la note 135 (Grey à Buchanan) : « that the British Government would urge upon Russian Government to stop the mobilisation of troops directed against Austria. » Ces quelques exemples peuvent suffire : ils sont, comme je l'ai dit, tout à fait sans importance en regard de l'engagement formel pris par la Russie le 30 juillet, donc avant la mobilisation générale.
En présence de cet état de choses, dont la démonstration est faite, M. Helfferich a le bonheur de pouvoir invoquer une phrase que Sazonow a prononcée le 31 juillet — évidemment tard dans la soirée — dans une conversation qu'il eut avec l'ambassadeur anglais et l'ambassadeur français. J'ai déjà examiné ailleurs cette
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conversation, dans laquelle Sazonow parla de la correspondance échangée par les monarques, et qui donnait encore une lueur d'espoir, et présenta sa deuxième formule (de fusion) ; je relèverai ici seulement la phrase qui — selon Helfferich — prouve que l'intention de la Russie de suspendre sa mobilisation n'était pas croyable. Sazonow s'exprime en ces termes :
« His Impérial Majesty undertook that not a single man should be moved across the fronder ; it was, however, of course impossible, for reasons explained, to stop a mobilisation which was already in progress. » (Livre bleu, n° 120.)
Ces mots font allusion au télégramme du tsar du 31 juillet (Livre blanc, p. 12) dans lequel l'empereur de Russie rejette loin de lui toute intention belliqueuse, et donne sa parole solennelle que, tant que les négociations avec l'Autriche dureront, les troupes russes n'entreprendront aucune action provocatrice. Si Sazonow ajoute qu'il est naturellement impossible de suspendre la mobilisation une fois commencée, il veut simplement attirer l'attention sur une impossibilité militaire d'ordre technique, relevée soit par le tsar dans le télégramme ci-dessus mentionné, soit par l'empereur Guillaume dans sa dépêche au roi Georges du Ier août. Il est justement à remarquer que, le 30 juillet, quand Sazonow, dans sa première formule, promit formellement de faire cesser ses préparatifs militaires, on avait décrété la mobilisation partielle, mais non la mobilisation générale. A ce moment-là, 30 juillet, il s'agissait d'un arrêt sur la base de la mobilisation partielle. Mais dans les vingt- quatre heures ou plus qui s'écoulèrent entre la première et la deuxième formule de Sazonow — sans donner de résultat, par la faute de l'Allemagne — la mobilisation russe, de partielle qu'elle était, était devenue générale, et maintenant c'était devenu une « impossibilité technique », comme le font remarquer, d'accord l'un avec l'autre, les souverains des deux empires militaires, d'arrêter la mobilisation générale, qui avait déjà commencé. « Il n'est plus pos-ible de donner de contre-ordre, » — lit-on dans les dépêches de l'empereur Guillaume, et en Russie on ne pouvait dire autre chose. C'est justement là — et de tout temps nous autres pacifistes avons voulu mettre le monde en garde là-contre — la terrible fatalité inséparable de l'anarchie armée, à savoir que, une fois qu'on a pressé le bouton de la gigantesque machine mili-
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taire, il n'est plus guère po sible de l'arrêter ; que chacun redoute d'être devancé par l'autre, ne fût-ce que de quelques heures, et que finalement on déchaîne le plus épouvantable massacre pour les causes les plus futiles. Les considérations militaires font taire la voix de la saine raison, et empèchert la calme appréciation du but et des moyens.
Il résulte de ce que je viens de di e que la promesse que Sazonow pouvait encore donner le 30 juillet (de cesser les préparatifs militaires, donc de ne pas élargir la mobilisation partielle en mobilisation générale), il ne pouvait plus la donner, déjà pour des raisons techniques, le 31 juillet, une fois la mobilisation générale russe commencée. Mais aux raisons techniques s'en ajoutaient d'autres. Nous parlerons ailleurs de la date exacte de la mobilisation générale autrichienne. Mais il est incontestable que cette mobilisation générale s'est faite aussi le 31 juillet, ainsi que la proclamation de l'état de guerre en Allemagne. En présence d'une pareille situation, comment la Russie aurait-elle pu, le soir du 31 juillet, suspendre sa mobilisation générale, même si cela avait été possible techniquement ? Sazonow ne demandait pas non plus à l'Autriche de suspendre sa mobilisation générale, ordonnée le même jour. La mobilisation générale autrichienne et russe n'avait du reste pas produit dans ces deux pays un état de nervosité tel que l'Allemagne voulait le faire accroire : ils s'étaient habitués, dans tous les conflits balkaniques de 1908-1909, de 1912-1913, à rester l'un vis-à-vis de l'autre l'arme au pied. Cette fois-ci pareillement, depuis le 29 juillet, soit depuis deux jours, ils étaient en face l'un de l'autre, armés, le long de la frontière commune. Bien plus, ils réussirent — sans se sentir particulièrement inquiétés, semble-t-il — à se menacer de leurs armes encore pendant six ou sept jours, du 31 juillet au 6 août, sans se déclarer la guerre, et sans que les fusils partis-sent.
Même quand la mobilisation générale fut un fait accompli des deux côtés, ils continuèrent les pourparlers, comme je l'ai déjà dit dans mon livre, librement, sans se faire de souci, et le comte Berchtold constate la chose tout tranquillement quand il fait à ses ambassadeurs à l'étranger, le 31 juillet, cette communication :
« Le gouvernement russe ayant procédé à des mobilisations sur notre frontière, nous nous voyons contraints de prendre des mesures militaires en Galicie Entre les
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cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg, des pourparlers conformes à la situation, et qui aboutiront, nous l'espérons, à un apaisement général, suivent leur cours. » Livre rouge, n° 53.)
Des pourparlers ont effectivement eu lieu encore le 31 juillet et le Ier août entre Szâpâry et Sazonow à Pétersbourg, et l'ambassadeur autrichien est resté dans cette ville jusqu'au 6 août (Livre rouge, nos 55 à 59). Aussi quand Sazonow, le 31 juillet (Livre bleu, n° 120), faisait remarquer qu'il était impossible de suspendre la mobilisation ; quand, dans la deuxième formule, il limitait l'engagement qu'il prenait en le réduisant à « une attitude expectante », — pour l'Autriche ces explications et restrictions de la part de la Russie n'étaient pas du tout un sujet d'inquiétude, encore moins un motif de déclarer la guerre. Comme dans les conflits précédents, l'Autriche se plaçait en face de la Russie au point de vue habituel et raisonnable : si l'un mobilise, l'autre mobilise aussi ; la mobilisation est une mesure de sûreté, mais non un motif de guerre ; de même que, dans le passé — en dépit ou peut-être précisément à cause de la mobilisation opérée des deux côtés — nous sommes arrivés à une entente, même fait peut et doit aussi se produire cette fois-ci encore. Ce point de vue a trouvé son expression, comme l'on sait (voir entre autres mon livre, p. 149) dans l'attitude comme dans les déclarations non équivoques des diplomates de toutes les puissances, voire des diplomates autrichiens. Seule l'Allemagne a fait exception. Pour l'Allemagne, mobilisation signifiait soi-disant guerre, quoique le gouvernement allemand ait poussé l'inconséquence jusqu'à ne pas faire valoir ce point de vue justement dans le document le plus décisif, nous voulons dire l'ultimatum à la Russie, et qu'il se soit contenté alors de répondre à la mobilisation par une menace de mobilisation (Livre blanc, annexe 24).
En s'engageant à « observer une attitude expectante » (Livre orange, n° 67), la Russie faisait tout ce qu'il lui était possible de faire encore en ce moment au point de vue technique et militaire ; et même elle faisait plus que l'Autriche ne demandait et pouvait demander, car dans l'intervalle l'Autriche aussi avait décrété la mobilisation générale. Ainsi tombe à son tour le dernier argument tiré par Helfïerich des propositions de conciliation de Grey et de Sazonow contre la volonté pacifique de la Russie et pour son
esprit belliqueux. La phrase par laquelle Helfferich termine son chapitre « L'incendiaire » devient exacte si l'on y apporte une légère modification consistant à substituer au mot « Russie » le mot « Allemagne. » En voici alors la teneur (p. 17) : « Les cercles influents d' Allemagne ont voulu la guerre, et l'ont voulue avec une brutalité redoublée quand s'est ouverte la perspective d'un arrangement. »
Qu'a fait Sazonow pour le maintien de la paix ?
Si l'on jette un coup d'ceil sur l'exposé qui précède, la résolution incendiaire de la Russie — à laquelle Helfferich assigne la date du 29 juillet — fait l'impression d'une monstrueuse invention, qu'un homme intelligent — et M. Helfferich l'est — ne peut se flatter de faire avaler à ses lecteurs, à moins d'être rempli du plus profond mépris pour leur intelligence ou leur bonne volonté.
Que n'a pas fait Sazonow, avant et après le 2g juillet, jusqu'à la déclaration de guerre, le Jer août après-midi, pour maintenir la paix ? Il a suivi, sans succès, tous les chemins qui pouvaient conduire à une solution pacifique, mais aussi sans être responsable de son insuccès.
Il a proposé quatre formules différentes de conciliation : une le 30 juillet, deux le 31, une dernière encore le Ier août.
Il a accepté avec joie, dès le premier moment, la conférence des quatre puissances à Londres et s'est déclaré prêt, pour son compte, à se tenir à l'écart et à se soumettre à ses décisions.
Il a commencé immédiatement les pourparlers directs avec Vienne et, quand ils furent brusquement refusés par Berchtold, il s'est efforcé de les reprendre. Quand enfin, après beaucoup de difficultés et la perte d'un temps précieux, ils furent repris, il a immédiatement recommencé les négociations avec l'ambassadeur autrichien à Pétersbourg, et cherché à leur fournir un terrain encore plus propice en proposant de les transférer à Londres.
Le 29 juillet — le jour même où, d'après le faux de Helfferich, il aurait définitivement pris sa résolucion incendiaire, — il a déterminé son souverain à trancher ou mieux à dénouer le nœud gordien de la façon la plus simple, et qui donnait à chacun son dû, c'est-à-dire en proposant de soumettre toute l'affaire à la décision du tribunal arbitral de La Haye — proposition que l'office des affaires étrangères de Berlin omet de mentionner dans son pre-
mier Livre blanc et qu'il a intercalée — mais seulement après que la Russie l'eut fait connaître, — dans sa seconde édition du Livre blanc du printemps 1915, et dissimulée, par une nouvelle numérotation, au milieu de la correspondance échangée par les monarques.
Il s'est déclaré prêt à s'en tenir à la mobilisation partielle du 29^juillet et à s'abstenir de l'élargir, contre la simple promesse de l'Autriche d'éliminer de sa note certains points qui portaient atteinte à la souveraineté serbe (30 juillet).
Le brusque refus de Jagow — tout aussi brusque que le refus de Berchtold, deux jours auparavant, de poursuivre les négociations — ne l'a pas empêché de combiner avec Grey et Viviani de nouvelles formules de conciliation, et de réduire à une ombre, par des propositions toujours plus larges, la différence qui existait entre les points de vue autrichien et russe (31 juillet).
Le jour de la déclaration de guerre encore, il s'est déclaré prêt à attendre, l'arme au pied, et à reprendre les négociations en vue d'un accord. Il a observé la même attitude à l'égard de l' Autriche six jours durant après l'ouverture des hostilités entre l'Allemagne et la Russie : il n'a ni déclaré la guerre, ni rappelé son ambassadeur, ni donné l'ordre aux troupes russes de franchir la frontière de la Galicie — point qui nulle part n'a été suffisamment relevé et qui est de la plus grande importance pour établir les responsabilités.
Voilà ce qu'a fait celui qu'Helfferich traite d'incendiaire, celui qui voulait la guerre à tout prix ! Il l'a fait pour s'amuser, pour tromper, pour établir un alibi, que sais-je ? Je n'ai pas d'explication, et n'ai pas besoin d'en donner une, du désaccord inconcevable qui existe entre le reproche adressé et la conduite réellement tenue. Mais M. Helfferich est tenu d'en donner une. Comment expliquet-il la conduite de Sazonow, si la volonté de Sazonow était aussi criminelle qu'il la représente ?
L' entretien de Sazonow avec Buchanan, le 25 juillet au matin. (Livre bleu, n° iy.)
Je saisis l'occasion de discuter encore un point qui constitue une grave charge, non pas pour Sazonow, mais pour Helfferich. Il s'agit ici d'une des falsifications les plus grossières dont le secrétaire d'Etat allemand se soit rendu coupable. Voici la base
LA RUSSIE A-T-EU,E ÉTÉ i/lNCENDIAIRE ? 3 II
sur laquelle repose son acte d'accusation : « Depuis le commencement de la crise, la Russie, d'après se . propres déclarations, était résolue à courir tous les risques d'une guerre, si elle pouvait compter sur l'appui de la France. » (P. 46.) Cette affirmation s'appuie sur le n° 17 du Livre bleu : rapport de Buchanan su. son entretien avec Sazonow, le 25 juillet, avant l'expiiation de l'ultimatum autrichien. Il ne m'es., pas possible de reproduire tout au long la longue note de Buchanan, qui renferme entre autres le consentement exprès de Sazonow à une conférence des quatre puissances, sans participation de la Russie, consentement déjà accordé à ce moment : aussi je prieiai le lecteur qui veut se former une opinion indépendante sur la question des responsabilités et sur la confiance que mérite le plus éminent des défenseurs de l'Allemagne, de parcourir cette note n° 17, et de dire si vraiment elle renferme cette volonté criminellement résolue à la guerre, que Helfîerich prétend y trouver, ou si l'on n'y trouve pas plutôt le désir de paix le plus vif et le plus pressant.
Il est vrai que la phrase arrachée par Helfîerich à son contexte {une ligne sur 47) se trouve dans le rapport de Buchanan. Mais que contient, à part cela, le rapport ? Quelle e?t la pensée fondamentale qu'exprime le ministre russe ? Précisément le contraire de celle que Helfîerich cherche à lui faire exprimer en isolant perfidement cette seule ligne. Buchanan et Sazonow parlent d'abord des efforts tentés, malheureusement en vain, par les puissances de l'Entente pour obtenir de l'Autriche un prolongement du délai de l'ultimatum, — efforts qui n'avaient plus aucune chance d'aboutir, puisque le soir du même jour déjà le délai était échu. Sazonow montre la Serbie prête à punir ceux qui ont pris part à l'attentat, mais aussi l'impossibilité, pour un Etat indépendant, de se plier à toutes les exigences politiques de l'Autriche. En cas d'une attaque autrichienne, il est à supposer que les Serbes quitteraient Belgrade pour se retirer dans l'intérieur du pays et en appeler aux puissances. Sazonow se déclarait d'accord pour que la question fût ainsi posée sur le terrain international puisque, en 1909, c'était aux puissances que les promesses de la Serbie avaient été faites. La Russie était prête à se tenir à l'écart et à remettre la question entre les mains des quatre puissances non intéressées. Comme Buchanan exprimait l'espoir que la Russie ne procéderait pas à la mobilisation au risque de provoquer une guerre, Sazonow assura que la Russie n'avait aucune intention agressive (that Rus-
sia had no aggressive intentions) et n'entreprendrait aucune action avant d'y être forcée. L'action de l'Autriche, ajoutait-il, était en réalité dirigée contre la Russie. L'Autriche voulait modifier le statu quo dans les Balkans au profit de sa propre hégémonie. Suivent les explications échangées entre Sazonow et Buchanan, que j'ai déjà citées à plus d'une reprise, au cours desquelles Sazonow déclarait considérer le maintien de la paix comme assuré si l'Angleterre se rangeait délibérément aux côtés de la Russie et de la France, tandis que l'ambassadeur anglais — en cela en parfait accord avec son ministre, comme l'on sait — attendait le meilleur résultat de l'action médiatrice impartiale de l'Angleterre. De cette conversation comme de toutes les autres traitant de la question de la solidarité, ressort le fait incontestable que la Russie et la France sollicitaient une déclaration de solidarité de la part de l'Angleterre non pas pour la guerre, mais pour la paix.
Enfin dans le dernier alinéa de la note de Buchanan, se trouve la seule et unique ligne sur laquelle M. Helfferich édifie le château de cartes de son accusation d'incendiaire. Buchanan mettait justement le ministre russe en garde contre une mobilisation qui pourrait déclancher la mobilisation de l'Allemagne et probablement une déclaration de guerre 1, à quoi Sazonow répondit que la Russie ne pouvait permettre à l'Autriche d'écraser la Serbie et d'établir sa suprématie dans les Balkans et que — c'est ici que vient la phrase de Helfferich — : si la Russie peut être sûre de l'appui de la France, elle envisagera tous les risques d'une guerre. (Russia could not allow Austria to crush Servia and become the prédominant Power in the Balcans, and, if she feels secure of the support of France, she will face ail the risks of war.) Le ministre russe se hâta d'ajouter de nouveau qu'il ne désirait nullement déchaîner un conflit, mais que certainement, si l'Allemagne ne réussissait pas à retenir l'Autriche, la situation devait être tenue pour désespérée. (He assured me once more that he did not wish
1 Cet avertissement du 25 juillet, avant la publication de la réponse serbe, avant le rappel par l'Autriche de son ambassadeur et sa déclaration de guerre à la Serbie, avant la mobilisation de deux corps d'armée autrichiens contre la Russie et le commencement du bombardement de Belgrade, — cet avertissement de Buchanan donné si tôt était certainement justifié, et l'on sait qu'il fut suivi par le gouvernement russe. Les mesures militaires russes, décidées déjà le 25 juillet, furent mises à exécution seulement le 29 juillet, après les faits militaires les plus graves de la part de l'Autriche et après que l'Allemagne et l'Autriche eurent manifesté leur intransigeance de la manière la plus brutale. (Voir la dépêche du tsar du 30 juillet, Livre blanc, annexe 23 a.)
to precipitate a conflict, but that unless Germany could restrain Austria I could regard the situation as desperate.)
HelfFerich voit dans ces mots la résolution ferme, inébranlable, de Sazonow à la guerre, résolution dont l'accomplissement dépendait d'une seule question, à savoir si la France prêterait secours ou non à son alliée. « Déchaîner la guerre était donc pour la Russie une pure question d'opportunité » (HelfFerich, p. 18). Si l'on pouvait s'assurer le succès par la coopération de la France, laquelle coopération à son tour dépendait de l'appui de l'Angleterre, la guerre étaic — d'après HelfFerich — chose résolue déjà le 25 juillet. Preuve : une ligne sur 47 du n° 17 du Livre bleu. Mais comme les 46 autres lignes sont diamétralement opposées à cette interprétation, je voudrais pouvoir regarder monsieur le secrétaire d'Etat dans le blanc des yeux et lui poser cette question : « Croyez-vous vraiment vous-même, Excellence, à votre interprétation des paroles de Sazonow ou bien voulez-vous seulement y faire croire ceux de vos lecteurs qui sont dépourvus de sens critique — et qui sont malheureusement la majorité en Allemagne aujourd'hui ? » J'admets la seconde alternative. Si déjà alors, le 25 juillet, Sazonow voulait absolument la guerre — la seule coopération de la France étant réservée, — pourquoi donc salue-t-il avec joie l'intention de la Serbie d'en appeler aux puissances ? Pourquoi se déclaret-il prêt à remettre aux quatre puissances non intéressées la solution du conflit et à se tenir à l'écart ? Pourquoi assure-t-il n'être animé d'aucune intention agressive, ne pas vouloir provoquer le conflit ? Pourquoi souhaite-t-il une déclaration de solidarité de la part de l'Angleterre afin qu'il n'y ait pas de guerre « there would be no war ? » S'il voulait la guerre, pourquoi se rallie-t-il à toutes les mesures qui devaient l'empêcher ? Tout cela est inexplicable et incompatible avec la thèse de Helfferich qui — très loyal ! — s'empare d'une ligne et en supprime 46.
En réalité, si on les interprète exactement, ces lignes concordent d'une manière parfaite. Sazonow veut la paix, il accepte tous les moyens qui sont propres à maintenir la paix. Mais si, malgré tout, l'Autriche persistait dans son plan, qui s'est manifesté par son ultimatum d'une rigueur inouïe, par son refus de toute prolongation de délai, comme du reste de toute discussion, si l'Autriche donc persistait dans son plan de faire servii la mort de l'archiduc à l'écrasement de la Serbie et à l'établissement de son
hégémonie sur les Balkans, alors, alors certainement la Russie envisagerait tous les dangers d'une guerre — pourvu que la France se mît à ses côtés. En d'autres termes : la Russie veut la paix de toute façon, mais non pas à tout prix, si ce prix consiste à laisser les Autrichiens écraser la Serbie et établir leur suprématie sur les Balkans.
A cette tendance de la politique russe — qui n'a rien d'étonnant pour personne, et s'était clairement révélée dans tous les conflits balkaniques précédents — correspond l'attitude qu'elle a observée en fait depuis le commencement de la dernière crise jusqu'au commencement de la guerre : désir instant de paix et efforts très sérieux dans ce sens, mais résistance à tout abaissement de la Serbie qui ferait d'elle une vassale de l'Autriche, résistance à la suprématie autrichienne dans les Balkans. C'est à cette formule souvent répétée, et qui se comprend d'elle-même tant qu'il existe une question des Balkans, formule que Sazonow avait, le 23 mai 1914 encore, condensée dans ces mots : « Les Balkans aux peuples balkaniques », — c'est à ce « lieu commun européen » (commonplace in European diplomacy, comme Grey l'appelle), que se réduisent les propos tenus par Sazonow le 25 juillet, et qui fournissent à M. Helfferich la base de son accusation. Quant au jugement à porter sur cette méthode qui, par-dessus le marché, cherche en recourant à des artifices typographiques à attirer toute l'attention du lecteur sur l'interprétation arbitraire de ces dix-sept mots arbitrairement arrachés à leur contexte — ce jugement, je l'abandonne en toute confiance au lecteur. Ici encore, le gouvernement allemand pourrait s'écrier : « Je demande des circonstances atténuantes — pour Monsieur mon défenseur. »
La question de la mobilisation.
Motifs de la mobilisation russe.
« Il n'y a pas de doute possible sur la cause immédiate qui a fait éclater la guerre. Cette cause fut la mobilisation générale ordonnée par le tsar le 31 juillet, de bonne heure le matin, mobilisation des troupes russes de terre et de mer, ainsi que le refus de la Russie de retirer cette mesure, comme l'Allemagne le lui demandait. » (Helfferich, p. 4.)
En connexion avec cette thèse, qui forme le pivot de toute la démonstration de culpabilité de Helfferich, le défenseur du gouvernement allemand examine quels ont été les motifs de la mobilisation générale russe — d'après les déclarations du gouvernement russe lui-même. Les raisons avancées par Pétersbourg sont, selon lui, les suivantes :
1. La mobilisation générale russe a été une « réponse aux mesures militaires prises par l' Autriche-Hongrie » ;
2. une réponse aux « prétendus préparatifs milù aires de l'Allemagne » ;
3. la conséquence du « refus de l' Autriche-Hongrie d'admettre une intervention des puissances ».
L/examen de chacun de ces motifs de la mobilisation conduit naturellement M. Helfferich à ce résultat qu'aucun ne tient debout, et que la mobilisation générale russe n'a été qu'un produit de la volonté belliqueuse sans réserve e*. nettement consciente du gouvernement russe.
Je puis être bref au sujet du point n° 3, ayant suffisamment dépeint et caractérisé, dans mon livre et dans les chapitres précédents du présent travail, l'attitude de l'Autriche et de l'Allemagne en présence de tous les essais de médiation des puissances. Naturellement, M. Helfferich lui-même ne peut se débarrasser de faits historiques nettement établis. Il peut tout au plus les falsifier ou les supprimer. L'assertion que l'Autriche s'est refusée à admettre une intervention des puissances lui paraît :
tout simplement grotesque si on la rapproche du fait que, premièrement, une nouvelle proposition de médiation émanant de Sir Edward Grey avait été transmise par le gouvernement allemand au gouvernement austro-hongrois le jour précédent, et que la réponse de l'Autriche à cette proposition était encore attendue ; secondement, que le 30 juillet après-midi un entretien avait eu lieu entre le comte Berchtold et l'ambassadeur russe, entretien que l'ambassadeur français à Vienne télégraphia aussitôt à Paris comme s un entretien de haute importance ». (Helfferich, p. 9.)
Ainsi donc, deux faits sont portés au compte de crédit de l'Autriche comme postes importants pour compenser la charge qui figure à son débit, c'est-à-dire le reproche d'avoir refusé toute médiation. A cet effet, Helfferich tire parti de la formule de conciliation de Grey (Livre bleu, n° 88) du 29 juillet après-midi, à laquelle on fit l'honneur, à Berlin, de la « transmettre » à Vienne (sans même seulement la recommander 1), et à laquelle jamais il n'a été répondu. « La réponse de V Autriche à cette proposition était encore attendue » — dit M. Helfferich par euphémisme. Le 31 juillet, jour de la mobilisation générale russe, donc 48 heures après la communication de la proposition de Grey à Lichnowsky, la réponse était encore attendue : on a vu que pour des prétextes multiples et aussi futiles les uns que les autres cette réponse, qui devait arriver par l'entremise de Berlin, avait été différée d'une heure à l'autre, d'un jour à l'autre, et que, finalement, elle n'était jamais arrivée. Mais pour M. Helfferich l'existence de la proposition de Grey et sa « transmission » à Vienne sont un indice de la disposition de l'Autriche à négocier.
Le second fait porté au crédit de l'Autriche, à savoir que le
1 J'entre dans plus de détails au sujet de la prétendue note de recommandation du 30 juillet, que M. de Bethmann a fait connaître pour la première fois dans son discours du 9 novembre 1916 — soit vingt-sept mois après le commencement de la guerre, — dans mon chapitre intitulé : « Bethmann le Pacifiste », qui s'occupe spécialement de ce discours du chancelier. (Voir la section : « Buts de guerre », vol. II.)
30 juillet après-midi le comte Berchtold a repris les négociations à Vienne avec M. Schébéko et s'est dit prêt à les poursuivre à Pétersbourg, ce fait en lui-même est exact. Mais nous avons vu plus haut que cette reprise était liée à tant de clauses, de restrictions et de conditions qu'il était difficile d'y découvrir de sérieuses perspectives d'entente. Et surtout l'entêtement que mettait l'Autriche à poursuivre ses opérations militaires en Serbie contredisait la pensée fondamentale de tous les efforts de conciliation des puissances, et n'offrait aux divers moyens de médiation (conférence ou pourparlers directs) que peu ou même point de chances de succès. Il faut néanmoins reconnaître que, par sa démarche du 30 juillet, le gouvernement autrichien abandonnait enfin la voie fatale qu'il avait suivie imperturbablement depuis tantôt huit jours, soit depuis le 23 juillet. Il avait refusé la prolongation de délai, déclaré la guerre à la Serbie et l'avait commencée, refusé brutalement tous pourparlers soit avec la Serbie soit avec les puissances en prenant sa note pour base, il avait laissé sans réponse la formule de Grey, refusé par l'organe de Jagow la première de Sazonow, décliné la proposition d'une conférence à quatre comme venant trop tard. Non seulement il avait observé une attitude absolument négative à l'égard de toutes les propositions d'entente, mais de son côté jamais il n'avait fait non plus une seule proposition de conciliation ; il avait plutôt — jusqu'au 30 juillet après-midi — opiniâtrement persisté dans son point de vue que l'explication avec la Serbie ne regardait personne que l'Autriche. Grâce à cette attitude intransigeante de l'Autriche — et à l'attitude correspondante de l'Allemagne — la situation de l'Europe s'était tendue à tel point que la soudaine volte-face du gouvernement de Vienne, le 30 juillet — et surtout une volte-face accompagnée de tant de réserves et d'échappatoires — ne pouvait dissiper d'un souffle les nuages menaçants qui s'étaient amoncelés. La guerre austro-serbe avait commencé, et devait suivre son cours de par la volonté de l'Autriche. La mobilisation russe avait suivi (le 29 juillet) la mobilisation partielle autrichienne. Dans les autres pays aussi, en Allemagne, en France, en Angleterre, on prenait déjà des mesures militaires de sûreté. Le danger de guerre était déjà si imnûnent que M. Bethmann proposa au gouvernement anglais le contrat de neutralité que l'on sait. La première formule d'entente de Sazonow, qui garantissait la suspension de tous les préparatifs militaires russes fut refusée par Jagow à
Berlin ce même 30 juillet, dans l'après-midi duquel Berchtold renouait les négociations avec Schébéko, et peut-être à la même heure. Bref, par la faute de l'Autriche (et de l'Allemagne) la situation générale de l'Europe était déjà arrivée à un tel point de tension qu'il ne convient vraiment pas de tenir compte des dispositions accommodantes de l'Autriche du 30 et du 31 juillet, qui avec leurs clauses et conditions étaient -plus feintes que réelles, et de les porter à son crédit, et d'autre part de négliger les formidables postes débiteurs qui s'étaient accumulés dans les huit jours précédents et avaient mis l'Europe à deux doigts de la banqueroute.
Au fond M. Helfferich lui-même ne nie pas du tout les fautes commises par les puissances centrales, ni le refus de la proposition de conférence de Grey, ni celui des pourparlers directs austrorusses ; il cherche seulement à les excuser par des phrases qui ne veulent rien dire : la proposition de Grey s'est heurtée à des « difficultés », et les pourparlers directs à de << terribles difficultés » (p. 10-11). Ce qu'il entend par là reste son secret. Les difficultés étaient, comme je l'ai démontré plus haut, la mauvaise volonté de l'Autriche, rien de plus. Je n'ai du reste trouvé chez Helfferich aucune trace du « malentendu » imaginé maintenant par M. de Bethmann, et à ce moment-là par le comte Berchtold.
Mais il n'importe. Même la situation la plus désespérée peut finalement être sauvée si de tous les côtés l'on fait preuve d'habileté et de bonne volonté ; c'est pourquoi j'estime qu'il n'aurait pas été impossible — surtout étant donnée l'atténuation progressive des demandes de Sazonow (Livre bleu, n063 133, 139) et les efforts toujours plus empressés de Grey pour l'entente (Livre bleu, n08 m, 135, 137) — j'estime qu'il n'aurait pas été impossible, malgré toutes les difficultés qui existaient bien réellement cette fois, de trouver un terrain d'entente entre Vienne et Pétersbourg — si la politique belliqueuse de Berlin n'avait pas éclaté comme un coup de tonnerre. Ceci m'amène à la partie principale de la présente enquête, à la question de la mobilisation.
L' Autriche a pris l'initiative de la mobilisation générale.
Je crois avoir démontré, en reprenant toute l'histoire de la crise depuis le 23 juillet, que la raison diplomatique de la mobilisation générale russe avait été l'intransigeance de l'Autriche. Je
vais maintenant prouver que la seconde raison invoquée du côté russe pour la mobilisation générale : « réponse aux mesures militaires autrichiennes » est solide et concluante.
J'ai déjà traité dans mon livre (pp. 119, 143 sq., 219, 234, 249) la question de la mobilisation, et m'en réfère pour les grandes lignes à ces passages. J'ai affirmé et prouvé, à ce que je crois, que l' Autriche avait été la première à décréter non seulement la mobilisation partielle contre là Serbie et contre la frontière russe, mais aussi la mobilisation générale, et que la Russie n'avait fait que suivre. Naturellement M. Helfferich s'attaque de la manière la plus violente à cette assertion, qui fait nécessairement crouler, si elle est exacte, tout le château de cartes de son argumentation. D'après son exposé, la mobilisation générale autrichienne, au contraire, a eu lieu « seulement en réponse à la mobilisation générale russe au cours du 31 juillet. » Il ajoute que l'affirmation opposée à la sienne, donc celle de la priorité de la mobilisation générale autrichienne, n'a jamais été soutenue par la Russie elle-même, mais qu'elle a été lancée seulement par la diplomatie française (p. 8). Il est facile de démontrer que cela n'est pas vrai : le gouvernement r lisse a toujours — d'accord avec les gouvernements français et anglais — catégoriquement affirmé la priorité de la mobilisation générale autrichienne (voir le Livre orange, n08 44, 47, 66, jj, 78).
Comment, en présence de ces passages non équivoques, M. Helfferich prétend-il maintenir son point de vue ? Dans le numéro 47 du Livre orange, la date assignée au décret autrichien de mobilisation générale est même celle du 28 juillet. Par prudence, je n'ai pas pris cette date comme base des explications contenues dans mon livre (p. 120), mais plutôt la date ultérieure du 31 juillet à une heure du matin, expressément donnée par l'ambassadeur français Dumaine dans sa dépêche du 31 juillet (Livre jaune, n° 115), et qui correspond aussi aux diverses mentions qui en sont faites dans le Livre bleu anglais, quoique le moment précis « une heure du matin » ne figure nulle part, que je sache, dans le Livre bleu (voir Livre bleu, n08 113, 118, 126, 134). Dans tous les passages du Livre bleu où il est question de ces mobilisations, il affirme avec autant de force que le Livre jaune et le Livre orange que la mobilisation générale de l'Autriche a précédé celle de la Russie.
Ainsi tout d'abord ce fait est certain : le gouvernement français n'est pas seul à affirmer, mais tous les gouvernements de l'Entente affirment la priorité de la mobilisation générale autri-
chienne. Il s'agit de savoir si leur affirmation repose sur la vérité. Je suis maintenant à même, après une étude prolongée et très approfondie des documents, de fournir de façon encore plus précise que ci-devant la preuve de l'exactitude de cette affirmation Bien entendu, je me base uniquement sur l'étude des documents. Déjà lors de la composition de mon livre, j'ai pris comme principe de ne m'arrêter à aucune des histoires ou historiettes, non attestées, qu'on raconte concernant la date, antérieure ou postérieure, à laquelle tel ou tel Etat aurait mobilisé. Elles sont légion, les fables de ce genre, et toutes plus sottes les unes que les autres. Ici c'est la Russie qui, au printemps déjà, longtemps avant le meurtre du grand-duc, aurait concentré ses régiments sibériens à la frontière prussienne. Là ce sont les troupes françaises qui auraient pénétré en Belgique, surtout à Liège, longtemps avant le commencement de la guerre. Et un tas d'histoires de ce genre, que rien n'atteste — histoires qui sont débitées de sang-froid par ceux mêmes qui, par ailleurs, défendent la théorie et la pratique de la guerre préventive , et ont prévu que l'attaque de l'ennemi ne devait se produire que plus tard, dans deux ou trois ans. Je ne me suis pas arrêté et ne m'arrêterai pas non plus, ni pro ni contra, à ces racontars, qui se dérobent à toute démonstration précise. Maintenant encore, je m'en tiendrai uniquement aux documents, car ils me fourniront — de façon plus précise encore que par le passé — la preuve de la priorité de la mobilisation autrichienne à chacune de ses étapes.
A. Mobilisation partielle. C'est un fait incontesté que l'Autriche est la première grande puissance qui ait commencé la série des mobilisations en levant huit corps d'armée contre la Serbie et deux contre la Russie. L'Autriche a toujours avoué sa mobilisation de huit corps d'armée contre la Serbie, mais par contre toujours nié avec la dernière énergie avoir mobilisé n'importe quelles troupes contre la Russie. Les gouvernements russe, anglais et français ont toujours affirmé que, dès le commencement, outre la mobilisation contre la Serbie, l'Autriche en avait décrété une — partielle tout au moins — contre la Russie, contre quoi le gouvernement de Vienne a toujours protesté (Livre rouge, n0*3 47, 48, 50. Livre jaune, n**5 100, 102, 109, 115, 118. Livre bleu, n08 71, 96, 98. Livre orange, nos 47, 49, 51). Tout comme Jagow, dans sa conversation du 29 juillet avec le chargé d'affaires russe Bronewsky, nie toute mobilisation de l'Autriche à la frontière russe
(Livre orange, n° 51), Berchtold fait de même dans sa conversation avec Schébéko le 30 juillet (Livre rouge, n° 50). On suivit le même procédé de dénégation vis-à-vis des ambassadeurs anglais Goschen et Bunsen à Berlin et à Vienne (Livre bleu, n08 71, 96, 98). Et pourtant il n'en est pas moins vrai que, avant la mobilisation partielle russe déjà, l'Autriche avait mobilisé au moins deux corps d'armée contre la Russie. Preuve : le témoignage du chancelier d'Empire, Dr Bethmann Hollweg.
J'ai attiré plus d'une fois dans mon livre (pp. 120, 145, 176, 249) l'attention sur cette preuve, qui jusqu'à présent n'a été relevée nulle part ailleurs. Un critique me reproche, dans la Gazette de Cologne, d'avoir arbitrairement altéré les déclarations y relatives du chancelier impérial : « Son discours du 4 août au Reichstag, dit-il, est cité quatre fois, chaque fois d'une manière différente. » Ce reproche repose sur une contre-vérité. Comme je suis revenu à plusieurs reprises sur cet aveu extraordinairement important du chancelier, je ne pouvais naturellement, pas le répéter textuellement chaque fois, et j'ai dû me contenter par la suite d'en reproduire le sens. Pour plus de précision je vais en répéter encore une fois la teneur, telle qu'elle figure dans le livre Der Kriegsausbruch IÇ14 (maison d'édition Karl Heymann, Berlin, p. 9) :
« Oesterreich-Ungarn selbst aber hatte nur seine Armeekorps, die unmittelbar gegen Serbien gerichtet sind, mobilisiert. Gegen Norden zu nur zwei Armeekorps und fern von der russischen Grenze. 1 »
« Contre le Nord » ne peut s'entendre autrement que « contre la Russie ». Que ce fût plus ou moins loin de la frontière russe, il n'importe. La mobilisation française, à dix kilomètres de la frontière, n'est-elle pas présentée dans le même discours du chancelier impérial comme un événement gros de dangers ? — Je ne puis naturellement pas établir s'il n'y eut pas plus de deux corps d'armée, mais le chancelier impérial atteste lui-même qu'il y en eut pour le moins deux, et les puissances de l'Entente sont fondées à affirmer que l'Autriche a mobilisé aussi contre la Russie dès le commencement.
Mais cette mobilisation partielle contre la Russie n'a pas, à
1 Maisl'Autriche- Hongrie, elle-même, n'avait mobilisé que ses corps d'armée qui sont dirigés immédiatement contre la Serbie. Contre le Nord seulement deux corps d'armée, et cela loin de la frontière russe.
elle seule et sur l'instant, provoqué la 'mobilisation partielle russe. Celle-ci fut le résultat final de toute la série des événements qui se déroulèrent jusqu'au 29 juillet : la déclaration de guerre de l'Autriche à la Serbie (28 juillet), le refus de la part de l'Allemagne (29 juillet) et de la part de l'Autriche (28 juillet) de participer à une conférence, le refus de négocier directement avec Pétersbourg (28 juillet), le fait que les puissances centrales n'ont présenté elles-mêmes aucune proposition de conciliation et n'ont fait connaître aucune forme de conférence qui leur agréât (du 25 au
29 juillet) — en en mot l'absolue passivité ou plutôt l'intransigeance de l' Allemagne et de l'Autriche. Et cette attitude devint suspecte au plus haut degré par le fait que l'Allemagne avait proposé les pourparlers directs entre Vienne et Pétersbourg comme seul moyen de conciliation, et que l'Autriche avait catégoriquement refusé de s'engager dans cette voie. C'est cet ensemble de circonstances, s' ajoutant à la mobilisation partielle autrichienne contre la Serbie et la Russie, qui avait déjà eu lieu, qui a et devait déterminer le gouvernement de Pétersbourg à mettre finalement à exécution le 29 juillet les mesures de mobilisation résolues dès le 25, mais suspendues dans l'intervalle (voir la dépêche du tsar du
30 juillet : Livre blanc, appendice 23a ; Livre jaune, nœ 50, 91). Que cette mise à exécution de la mobilisation partielle ait été
correctement notifiée le 29 juillet à tous les gouvernements étrangers, M. Helfferich ne le conteste pas, et il ne prétend pas non plus que du côté russe il y ait eu violation de la parole d'honneur donnée, en quoi il s'écarte du Livre blanc (p. 10). M. Helfferich interprète aussi les déclarations du chef d'état-major russe à l'attaché militaire allemand avec une parfaite loyauté, comme je l'ai fait moi-même (p. 145 de mon livre) : le chef d'état-major confirma la mobilisation — officiellement annoncée à Berlin le même jour — des quatre districts militaires du Sud contre l'Autriche, mais nia par contre qu'il y eût eu, jusqu'à ce moment, aucune mobilisation contre l' Allemagne (v. Livre jaune, n° 102 et Helfferich, p. 9). M. le secrétaire d'Etat désavoue absolument par là un élément de preuve important de l'acte d'accusation dressé par son supérieur, M. de Bethmann, contre le gouvernement russe et formulé comme suit (Livre blanc, p. 13) :
« Les mesures de mobilisation, sur la gravité desquelles il n'y avait déjà plus aucun doute, dans les cercles diplo-
matiques russes, ainsi que ses dénégations continuelles, démontrent clairement que la Russie voulait la guerre. »
J'ai « constamment démenti » dans mon livre (pp. 144-147) le « constant démenti » imputé au gouvernement russe, au chef d'état-major et au tsar lui-même. Il ne me déplaît pas de me voir appuyé aujourd'hui par M. Helfferich, qui construit tout son acte d'accusation (dont l'élément essentiel est la mobilisation russe) en se basant sur le fait que le chef d'état-major russe a dit la vérité ; tandis que l'acte d'accusation de M. de Bethmann part de l'idée que l'officier russe a dit un mensonge.
Voici comment raisonne M. Helfferich : Ni l'Autriche ni l'Allemagne n'ont fourni le motif de la mobilisation russe par leurs propres mesures militaires. Pour ce qui concerne l'Allemagne, cela ressort des déclarations faiies le 29 juillet par le chef d'étatmajor russe, qui contesta énergiquement — sur sa parole d'honneur — avoir ordonné des mesures militaires contre l'Allemagne. Y aurait-il eu lieu pour lui, demande M. Helfferich, de faire cette déclaration solennelle si l'Allemagne avait, en fait, pris déjà des mesures militaires ? Il s'ensuit que l'Allemagne n'avait encore rien fait de pareil, et c'est justement ce que M. Helfferich veut prouver. Mais en apportant cette preuve, qui part de la véracité des déclarations russes, il désavoue un point essentiel de l'accusation portée par Bethmann contre la Russie, — point qui a joué un rôle particulièrement important quand il s'est agi de créer en Allemagne les dispositions belliqueuses voulues, à savoir le reproche que non seulement la Russie avait opéré sa mobilisation contre l'Allemagne insidieusement, traîtreusement, mais que, par un redoublement de malice, elle l'avait encore « constamment démentie. » La traduction officielle anglaise du Livre blanc porte dans son sous-titre la mention, d'un goût exquis, que Sa Majesté l'Empereur de Russie lui-même a trompé (betrayed) l'Allemagne. Or le secrétaire d'Etat allemand reconnaît aujourd'hui que le chef d'état-major n'a pas menti. On peut en toute tranquillité prévoir que l'on reconnaîtra aussi plus tard que ni le ministre de la guerre russe ni le tsar ne se sont rendus coupables de mensonge.
La mobilisation partielle de l'Autriche « contre le Nord », — admise par le chancelier de l'Empire lui-même — et opérée en même temps que la mobilisation partielle contre la Serbie, a
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toujours été contestée, il est vrai, par le gouvernement autrichien, mais affirmée dès le commencement par les gouvernements de l'Entente (voir Livre orange, n° 49 : mobilisation de la plus grande partie de l'armée austro-hongroise. Ibidem, n° 58 : à la suite de la mobilisation à laquelle avait déjà procédé l'Autriche. Ibidem, n° yy : la mobilisation de la moitié de l'armée austro-hongroise. Livre jaune, n° 97 : ses envois de troupes sur la frontière austrorusse, la mobilisation russe consécutive sur la frontière de Galicie. Livre bleu, n° 113 : that she is moving troops against Russia as well as against Servia).
L'accord de tous les gouvernements — y compris l'Allemagne — sur ce point fait de la mobilisation précédente (partielle) autrichienne contre la Russie un fait historique indéniable. Il est donc établi que non seulement les événements diplomatiques, mais aussi les événements militaires ont poussé la Russie à sa mobilisation partielle, et que l'exposé de l'ensemble des événements, tel que Sazonow le communique le 2 août à ses représentants étrangers (Livre orange, n03 yy et 78) est, sur ce premier point, conforme à la vérité.
B. Un point beaucoup plus important encore, et d'importance vraiment décisive pour la question des responsabilités, est celui de savoir lequel des deux pays, — l'Autriche ou la Russie. — a procédé le piemier à la mobilisation générale. M. Helffeiich et tous les autres défenseurs de l'Allemagne rejettent sur la Russie la faute d'avoir été la première à le faire, et d'avoir, par là, déclanché la guerre européenne, qu'ils représentent à tort comme une conséquence nécessaire de la mobilisation russe. Je maintiens et vais démontrer que V Autriche a été la première à décréter la mobilisation générale.
Ordre de succession des mobilisations.
Les mobilisations, comme je vais le prouver, se sont succédé dans l'ordre suivant :
i° Mobilisation partielle autrichienne d'au moins huit corps d'armée contre la Serbie et de deux corps d'armée contre la Russie, avant la déclaration de guerre à la Serbie (28 juillet).
20 Mobilisation partielle russe des quatre districts mi-
litaires du Sud : Odessa, Kiew, Moscou et Kasan (treize corps d'armée), le 29 juillet et communiqué officiellement à toutes les pmssances.
30 Mobilisation générale autrichienne, le 31 juillet, à une heure du matin.
40 Mobilisation générale russe, après celle de l'Autriche, le 31 juillet, dans la matinée 1.
Les dates respectives des mobilisations qui figurent aux chiffres 1 et 2, de même que l'étendue de la mobilisation partielle russe ne sont pas contestées. Il n'y a de divergences qu'au sujet de Y étendue de la mobilisation partielle autrichienne. Le Livre jaune, le Livre orange et le Livre bleu renferment des communications qui, sans doute, ne précisent pas exactement le nombre des corps d'armée autrichiens mobilisés, mais font supposer que la mobilisation comprenait beaucoup plus de huit corps d'armée contre la Serbie et de deux contre la Russie. Le Livre orange, n° 47 (28 juillet) parle, déjà à cette date-là, de mobilisation générale, le Livre orange, n° 49, de la mobilisation de « la plus grande partie » de l'armée autrichienne ; de même le Livre jaune, n° 95. Le Livre orange, n° jj, parle de la « moitié » de l'armée autrichienne. En l'absence de sources spéciales, que je n'ai pas à ma disposition, il ne m'est pas possible de donner un chiffre précis. Je dois me borner à constater qu'à en croire les gouvernements des puissances ennemies la mobilisation partielle autrichienne a été beaucoup plus étendue que le comte Berchtold ne l'a admis et que M. de Bethmann ne l'a laissé transpirer. Les déclarations divergentes de Berchtold et de Szâpâry d'un côté (voir Livre rouge, n08 47 et 50), de Bethmann de l'autre (voir son discours au Reichstag en date du 4 août) portent en tous cas à croire que, outre les deux corps d'armée dont parle Bethmann, on pourrait bien en avoir mobi1isé d'autres encore « contre le Nord ». Les messieurs autrichiens qui, le 29 et le 30 juillet, déclaraient si catégoriquement que l'Autriche avait mobilisé exclusivement contre la Serbie, mais pas un homme contre la Russie, devront au moins comprendre qu'on les soupçonne du méfait que le gouvernement allemand reproche aux généraux russes : c'est-à-dire d'avoir mobilisé et d'avoir « cons-
1 Je reviens plus loin, dans le présent ouvrage, sur certaines controverses — qui ont surgi plus tard — à propos de certains points relatifs à la mobilisation, mais les thèses contenues dans ce chapitre et les preuves qui en sont données n'en sont nullement affectées.
tamrnent démenti » cette mobilisation. Si de cette dénégation
— prétendue, puisqu'en fait elle n'a jamais eu lieu, — on déduit immédiatement le reproche monstrueux, fait au gouvernement russe, d'avoir « voulu la guerre » (Livre blanc, p. 13), quel reproche ne doit-on pas déduire contre le gouvernement de Vienne de la dénégation authentique, à laquelle il s'est livré, de faits prouvés, et prouvés par l'aveu de Bethmann ? ! Si l'on n'en conclut pas à l'intention d'avoir voulu déchaîner une guerre européenne, tout au moins y verra-t-on la conscience coupable d'avoir contribué à la guerre par des mesures militaires contre la Russie
— sans parler de tout le reste.
J'en viens maintenant au point le plus important : où est la preuve de mon assertion que la mobilisation générale autrichienne
— tout comme la mobilisation partielle — a précédé celle de la Russie? La preuve se trouve dans le Livre rouge lui-même, sans qu'il soit besoin de recourir à aucun des documents des puissances de l'Entente.
Le comte Berchtold apprend le 29 juillet de M. de Tschirschky
— qui le tient lui-même de l'ambassadeur russe — que les quatre districts militaires du sud de la Russie ont été mobilisés. Le fait, dit-il, a été confirmé à l'ambassadeur allemand par Sazonow luimême. Berchtold invite son ambassadeur à Berlin (Livre rouge, n° 48) à porter cela sans délai à la connaissance du gouvernement allemand et à faire remarquer que « si les mesures de mobilisation russes ne sont pas suspendues tout de suite, elles seront suivies immédiatement, et pour des raisons militaires, de la mobilisation générale en Autriche-Hongrie ». Le comte Berchtold prie le gouvernement de Berlin de faire cette déclaration, d'accord en cela avec le gouvernement autrichien, à Pétersbourg et éventuellement à Paris, et il ajoute qu'« il est bien entendu que nous ne nous laisserons pas écarter de notre action militaire en Serbie ». Cette dépêche de Berchtold donne la clé de toute la question de la mobilisation : elle renferme pour ainsi dire le prélude autrichien de l'ultimatum allemand concernant la mobilisation, qui viendra plus tard. Tandis que ce dernier exigeait la cessation de la mobilisation générale russe en menaçant d'une mobilisation générale allemande, le pré-ultimatum autrichien menaçait d'une mobili-
IvA QUESTION DE LA MOBILISATION 327
sation générale autrichienne si la Russie ne suspendait pas sa mobilisation partielle dans les quatre districts méridionaux.
Je n'ai pas besoin de faire ressortir encore une fois que cette menace était un acte aussi insolent et provocateur que l'avait été toute la conduite précédente de l'Autriche — à l'égard de la Serbie, de la Russie et des puissances. Il va de soi que la Russie ne pouvait faire droit aux exigences inouïes de l'Autriche. La Russie avait, nous le savons, différé jusqu'au 29 juillet la mise à exécution de toutes ses mesures militaires — arrêtées déjà le 25 juillet ; elle avait attendu jusqu'à ce que la guerre eût été déclarée à la Serbie et commencée ; que l'Autriche et l'Allemagne eussent repoussé sous des prétextes futiles toutes les tentatives de médiation et de conciliation, sans avoir formulé, elles-mêmes, la moindre proposition d'entente ; jusqu'à ce qu'enfin l'Autriche eût mobilisé aussi contre la frontière russe plusieurs corps d'armée au moins. En présence de ces faits, tous gros de menaces, la Russie ne pouvait pourtant pas laisser les gouvernements de Vienne et de Berlin lui dicter l'ordre de renoncer à ses propres mesures de sécurité. La Russie continuait à négocier, à faire une proposition de conciliation après l'autre, acceptait de nouveau l'idée d'une conférence, désirait et cherchait d'ouvrir des négociations directes avec Vienne, mais n'était nullement résolue, tout en faisant les efforts les plus sincères en faveur de la paix, à renoncer à des mesures de précaution puisque, comme Sazonow le fit remarquer expressément « de la façon la plus officielle possible » à Szapâry quand il les lui annonça pour la première fois, « ces troupes n'étaient pas destinées à attaquer l'Autriche », mais resteraienc « l'arme au pied en prévision du cas où les intérêts balkaniques de la Russie seraient menacés ». L'empereur Nicolas avait trouvé ces mesures de précaution justifiées, puisque les Autrichiens avaient « dès maintenant, outre l'avantage d'une mobilisation plus rapide, une avance considérable ». (Livre rouge, n° 47.)
La demande de Berchtold que la mobilisation partielle russe fût suspendue, était d'autant plus inouïe qu'il ajoute dans la même note adressée à Berlin — comme il l'a fait jusqu'au dernier moment des négociations avec Pétersbourg — qu'il ne se laissera pas écarter de son action militaire contre la Serbie. Ainsi l'Autriche s'arme et fait la guerre dans les Balkans comme il lui plaît et jusqu'où il lui plaît, tandis que la Russie, comme le premier petit Etat venu, sans force et absolument désintéressé dans la question
balkanique, doit rester là les bras croisés, sans avoir même « l'arme au pied », et laisser messieurs les Autrichiens poursuivre sans entrave leurs intérêts politiques et assouvir leur soif de vengeance !
Le pré-ultimatum de Berchtold ne pouvait donc avoir aucun succès, et il n'en a eu aucun. Nous savons que Sazonow a fait valoir auprès du comte Pourtalès toutes les raisons — souvent répétées — de la mobilisation partielle russe, mais que, en même temps (le 30 juillet), il a fait connaître dans sa première formule d'entente les conditions, extraordinairement modérées, auxquelles la Russie cesserait ses préparatifs militaires. (Livre orange, n° 60.) Cette formule a été, comme on sait, repoussée à Berlin, et du même coup tombait la promesse donnée par la Russie de suspendre ses préparatifs militaires. Néanmoins la Russie n'a pas amplifié tout de suite sa mobilisation, mais du 29 au 31 juillet elle s'en est tenue à la mobilisation partielle des quatre districts méridionaux. On aurait très bien compris le contraire, après le refus de la formule d'entente de Sazonow par Jagow, c'est-à-dire l'extension au delà de ces quatre districts, car ce refus faisait soupçonner plus encore qu'auparavant que l'Allemagne et l'Autriche voulaient la guerre ; et les soupçons grandissaient à tel point qu'une amplification immédiate de la mobilisation partielle russe n'eût surpris personne. Elle n'eut pourtant pas lieu, et jamais la supposition n'a été émise, ni du côté allemand ni du côté autrichien, que la Russie ait passé à la mobilisation générale avant le 31 juillet.
Cette mobilisation générale eut lieu seulement quand le comte Berchtold mit à exécution la menace du 29 juillet (Livre rouge, n° 48) et répondit au maintien de la mobilisation partielle russe par la mobilisation générale autrichienne.
Le rapport qui existe entre ces diverses étapes de la mobilisation est déjà mis hors de tout doute par la note du 29 juillet (n° 48) et les notes autrichiennes subséquentes ne font que le confirmer de façon irréfutable. Voyons premièrement la note n° 50 : Berchtold rapporte à Szâpâry l'entretien qu'il eut le 30 juillet avec Schébéko, et à la suite duquel les négociations furent reprises entre Vienne et Pétersbourg. Pour l'enquête que nous poursuivons en ce moment, seule nous intéresse la fin de l'entretien Berchtold- Schébéko, qui touche à la question de la mobilisation. De l'avis de Berchtold, la mobilisation partielle russe du 29 juillet «présentait un caractère hostile à la monarchie » ; et pourtant, disait-il,
« il n'existait aucun point litigieux entre la Russie et nous ». (On sait l'ingénieuse distinction que Berchtold maintient encore ici entre un conflit austro-serbe et un conflit austro-russe, au moment de reprendre les négociations directes.) Puis, en contradiction avec l'aveu de M. de Bethmann, il conteste comme à l'ordinaire que l'Autriche ait mobilisé contre la Russie un seul homme, et il poursuit en ces termes :
« Mais, en face d'une mobilisation ouvertement dirigée contre nous, nous aussi nous devions donner plus d'ampleur à la nôtre. Toutefois, je voulus bien, à cette occasion, lui faire observer expressément qu'il était évident que cette mesure ne présentait aucun caractère hostile à la Russie, et devait être considérée uniquement comme une mesure de réciprocité nécessaire contre la mobilisation russe. »
Ainsi l'Autriche, pour riposter à la mobilisation partielle russe, étend sa mobilisation, qui comprenait déjà dix corps d'armée au moins. Quelle envergure devait prendre la mobilisation partielle autrichienne, qui datait déjà de quelques jours, et si elle devait être immédiate meni; transformée en mobilisation générale, c'est ce que Berchtold ne dit pas expressément à l'ambassadeur russe. Mais qu'en fait l'on projetât de pousser la mobilisation jusqu'à l'extrême limite de la mobilisation générale, cela ressort de la note n° 48 du Livre rouge, que nous avons analysée plus haut, et qui fait prévoir en termes non ambigus la « mobilisation générale » comme conséquence de la mobilisation partielle russe, si celle-ci n'était pas arrêtée sans retard.
L'entretien entre Berchtold et Schébéko, dans lequel l'extension de la mobilisation fut notifiée, eut lieu le 30 juillet. D'après le rapport de Dumaine (Livre jaune, n° 115), la mobilisation générale autrichienne a été décrétée dans la nuit du 30 au 31 juillet, à une heure du matin — donc dans la nuit qui faisait immédiatement suite à cet entretien. L' exactitude du rapport de Dumaine se trouve ainsi irréfutablement corroborée par les notes 48 et 50 du Livre rouge lui-même.
Voici comment était rédigé le premier alinéa de la dépêche de Dumaine en date du 31 juillet (Livre jaune, n° 115) :
« La mobilisation générale atteignant tous les hommes de 19 à 42 ans a été décrétée par le gouvernement austrohongrois ce matin à la première heure. »
Un de mes contradicteurs — l'écrivain adorateur du gouvernement qui le soudoie, celui qui, s'appropriant mon titre sensationnel, a baptisé sa très peu sensationnelle brochure Anti- J' accuse, — cite le premier alinéa de cette note de Dumaine, soidisant textuellement, mais en laissant tomber le mot essentiel « générale ». Sa citation devient donc : « L,a mobilisation atteignant
tous les hommes » Puis il fait suivre cette citation, tronquée
justement du mot décisif, de cette remarque : «Mais ici il n'est pas encore question non plus de la mobilisation générale. » Joli tour d'adresse, où l'on escamote le mot « générale » ! Ce seul exemple pourrait suffire pour justifier la résolution — que j'ai annoncée dans mon avant-propos — de ne pas traiter comme loyal adversaire un homme qui se sert de moyens pareils. Son anti-brochure, d'une puérile immaturité de fond, mais qui dépasse tous les écrits d'hommes mûrs quand il s'agit de tordre perfidement les textes, fourmille d'omissions et de falsifications de cette espèce. Je relèverai seulement ici qu'un homme qui ose s'appeler «pacifiste» n'a pas même jugé digne d'une mention, dans un écrit de 140 pages, la dépêche du 29 juillet, dans laquelle le tsar propose de faire trancher le différend par le tribunal arbitral de La Haye, ni le manifeste de Grey en faveur de la paix (Livre bleu, n° 101) dans la partie la plus importante (pacifiste) de son exposé. Ainsi les manifestations les plus importantes du camp opposé en faveur de la paix, qui ont en même temps pour la question de la culpabilité une valeur capitale, il s'en oucie comme un poisson d'une pomme. Pareil adversaire ne méritait pas d'être traité sérieusement ; de là ma résolution de le bannir de ce livre d'une amère gravité et de lui appliquer, en une autre occasion, et dans un autre endroit — à l'écart — la correction qui convient aux polissons « précoces » comme lui
Quittons donc ce peu édifiant « contemporain » pour revenir à notre thème, les aveux spontanés du gouvernement autrichien dans la question de la mobilisation.
Note de Berchtold à ses ambassadeurs à Londres et à Pétersbourg, en date du 31 juillet (Livre rouge, n° 51). Laissons de côté, puisque nous l'avons déjà étudié à plusieurs reprises, le contenu diplomatique de cette note (enfin, Berchtold paraissait disposé « à prendre en considération l'offre de médiation de Grey entre nous et la Serbie.... », mais il y mettait force restrictions et conditions irréalisables) et examinons seulement la phrase finale, relative à la mobilisation, et dont voici le texte :
« Toutefois, les conditions premières de notre acceptation seraient que notre action militaire contre la Serbie se poursuivrait en attendant, et que le cabinet anglais déterminerait le gouvernement russe à suspendre la mobilisation que la Russie dirige contre nous. Il est évident que, dans ce cas, les mesures militaires purement défensives prises par nous en Galicie et imposées par l'action russe, seraient rapportées par nous aussi. »
Cette phrase finale, notez-le bien, ne parle pas encore de la mobilisation générale russe, qui évidemment n'était pas encore connue à Vienne quand cette note fut rédigée, mais seulement de la mobilisation partielle : « la mobilisation que la Russie dirige contre nous » Mais il est question plus loin des « mesures militaires purement défensives prises par nous en Galicie et imposées par l'action russe». Ainsi donc, ici encore, l'aveu que la mobilisation partielle russe dirigée contre l'Autriche a eu pour effet des contre-mesures autrichiennes en Galicie, c'est-à-dire une extension de la mobilisation autrichienne dirigée contre la Russie, au delà des « deux corps d'armée » dont convient M. de Bethmann, jusqu'à la « mobilisation générale » dont menaçait Berchtold les 29 et 30 juillet. Que l'Autriche ait dû procéder à sa mobilisation en trois étapes, c'est là — abstraction faite des aveux de Berchtold — chose improbable au plus haut degré, pour des raisons politiques comme pour des raisons militaires. Les défenseurs de l'Autriche et de l'Allemagne ne parlent jamais eux-mêmes que de deux étapes : mobilisation partielle contre la Serbie (à laquelle viennent s'ajouter pour le moins les deux corps d'armée levés contre la Russie, dont la mention est échappée à M. de Bethmann) et mobilisation générale « en réplique à la mobilisation générale russe au cours du 31 juillet ». (Helfîerich, p. 8.) Mais si cette mobi-
lisation en deux étapes est exacte, le Livre rouge autrichien luimême prouve de façon irréfutable que la mobilisation générale autrichienne a précédé celle de la Russie.
Seule la supposition d'une mobilisation autrichienne en trois étapes — or, aucun des défenseurs de l'Autriche à moi connus ne l'admet — permettrait de conclure à la priorité de la mobilisation générale russe. Il faudrait pour cela que les événements se fussent suivis dans cet ordre : mobilisation partielle autrichienne contre la Serbie et la Russie — à laquelle répond la mobilisation partielle russe des quatre corps d'armée du Sud; — vient, par contre-coup, l'extension de la mobilisation partielle autrichienne à la frontière de Galicie — suivie de la mobilisation générale russe, et pour terminer la mobilisation générale autrichienne. Cette théorie des trois étapes serait quelque chose de tout à fait nouveau, en contradiction avec les affirmations des puissances centrales et de leurs défenseurs jusqu'à ce jour ; en contradiction également avec la «mobilisation générale» dont Berchtold menaçait la Russie déjà le 29 juillet et serait en outre hautement invraisemblable pour des raisons militaires. M. Helfferich, comme les autres auteurs allemands qui traitent cette question, a donc raison d'admettre seulement deux étapes de la mobilisation autrichienne, à savoir :
Première étape : mobilisation partielle au moment de la déclaration de guerre à la Serbie.
Deuxième étape : mobilisation générale dans la nuit du 30 au 31 juillet, en réponse à la mobilisation de treize corps d'armée russes ; cette mobilisation représente la mise à exécution de l'avertis ement donné par Berchtold le 29 juillet (Livre rouge, n° 48).
Entre autres preuves, le Àr° ioç du Livre faune confirme pleinement que c'est ainsi, et pas autrement, que les événements se déroulèrent. Entretien de Jules Cambon avec M. de Jagow le 30 juillet : Cambon demande à plusieurs reprises que le gouvernement allemand veuille bien de son côté proposer une forme d'intervention des quatre puissances non intéressées qui lui agrée ; Jagow donne la réponse évasive que l'on sait, et fait dévier la discussion sur la mobilisation partielle russe qui avait eu lieu le jour précédent. Il dit appréhender qu'elle n'ait pour effet de compromettre le succès de n'importe quelle intervention auprès de
l' Autriche, et qu'en outre elle ne décide V Autriche à répondre à cette mobilisation partielle russe par la mobilisation générale, qui déclancherait à son tour la mobilisation générale russe et, par suite, celle de l'Allemagne. Ces déclaration; de Jagow sont d'une importance décisive pour apprécier la question de la mobilisation. Le texte français du rapport de Cambon en date du 30 juillet est le suivant :
« Il a ajouté qu'il craignait que V Autriche ne mobilisât complètement à la suite de la mobilisation partielle russe, ce qui pouvait entraîner par contre-coup la mobilisation totale russe, et par suite celle de l'Allemagne. »
L'ordre dans lequel j'ai déduit du Livre rouge que les mobilisations se sont succédé se trouve ainsi pleinement confirmé : c'est ce que Jagow redoutait et ce dont Berchtold menaçait la Russie qui s'est produit : comme conséquence de la mobilisation partielle russe, l'Autriche a « complètement » mobilisé ; est venue par contrecoup la mobilisation totale de la Russie, qui a amené celle de l'Allemagne.
Ainsi se trouve confirmée l'exactitude de la dépêche de Dumaine du 31 juillet, Livre jaune, n° 115, qui assigne à la mobilisation générale autrichienne la date du 31 juillet à une heure du matin — et elle est confirmée par les déclarations des hommes d'Etat autrichiens et allemands eux-mêmes.
Ainsi encore est attestée l'exactitude du rapport de Paléologue du 31 juillet (Livre jaune, n° 118), qui préfente la mobilisation générale russe comme une conséquence de celle de l'Autriche :
« En raison de la mobilisation générale de l'Autriche et des mesures de mobilisation prises secrètement, mais d'une manière continue, par l'Allemagne depuis six jours, l'ordre de mobilisation générale de l'armée russe a été donné »
Les dépêches de Buchanan et de Bunsen (Livre bleu, n06 113 et 127) concordent au^si avec ces conclusions : la première parle déjà le 31 juillet, de mouvements de troupes autrichiennes contre la Russie ; la seconde constate, le Ier août, que l'on commence effectivement la mobilisation générale qui avait été décrétée dans la nuit du 30 au 31 juillet. De son côté, le contenu de la note-circulaire de Sazonow en date du 2 août (Livre orange, n° jy) concorde avec l'exposé ci-dessus de la situation.
Les documents des deux groupes de belligérants nous permettent également de conclure que la mobilisation générale autrichienne a précédé celle de la Russie.
Motifs de la mobilisation russe.
Combien ce résultat déplait aux accusateurs qui imputent à la Russie la conflagration européenne, cela résulte du fait que M. Helfferich, le plus éminent d'entre eux, ne mentionne ni les aveux de Jagow et de Berchtold, ni même seulement le rapport de Dumaine du 31 juillet. Tout cela est passé sous silence. Par contre, M. Helfferich affirme qu'on cherche en vain dans le Livre orange russe les motifs de la mobilisation générale.
Cette affirmation ne correspond pas à la vérité. Qu'on lise les n08 47, 49, 58, 61, 66, 68, yy et 78 du Livre orange. Dans tous ces passages, il est question en première ligne des mesures militaires autrichiennes et en seconde ligne aussi, incidemment, de mesures militaires allemandes. Au n° 47, le décret de mobilisation générale autrichienne est daté déjà du 28 juillet — date qui, comme je l'ai déjà relevé dans mon livre, ne convient qu'à la mobilisation partielle et non à la mobilisation générale de l'Autriche. Au n° 49, il est question de la mobilisation de la plus grande partie de l'armée autrichienne, qui, y lit-on, a provoqué la mobilisation partielle russe. Au n° 58 l'ordre dans lequel les deux mobilisations partielles se sont succédé est pareillement relevé. Aux n.08 61 et 62, du 30 juillet, est mentionnée la nouvelle de la mobilisation générale allemande (voir aussi Livre jaune n° 105) annoncée par une édition spéciale du Lokalanzeiger, mais étouffée par la confiscation de cette feuille. Au n° 66, du 31 juillet, Schébéko rapporte qu'il continue à négocier calmement avec le comte Berchtold « malgré la mobilisation générale » — par quoi il entend vraisemblablement les deux mobilisations, l'autrichiennne et la russe — . Aux n08 yy et 78, tous les antécédents du conflit sont récapitulés par Sazonow, et les motifs de la mobilisation générale russe, que M. Helfferich cherche en vain dans le Livre orange, y sont exposés avec toute la clarté désirable et d'une manière tout à fait détaillée.
Ces motifs sont à la fois du domaine diplomatique et du domaine militaire. Du domaine diplomatique : refus de toutes les propositions d'entente des puissances, refus de la conférence, refus
des négociations directes avec la Russie (jusqu'au 30 juillet), refus ou ignorance des formules d'entente de Grey et de Sazonow (etc.). Les motifs militaires de la mobilisation générale russe sont exposés par le ministre russe de la façon suivante :
« La proposition de la Russie fut jugée par l'Allemagne inacceptable pour l'Autriche-Hongrie. Simultanément on reçut à Saint-Pétersbourg la nouvelle de la -proclamation de la mobilisation générale par V Autriche- Hongrie. En même temps, les hostilités continuaient sur le territoire serbe, et Belgrade fut bombardée derechef. L'insuccès de nos propositions pacifiques nous obligea d'élargir les mesures de précaution militaires. » (Livre orange, n° yy.)
C'est dans ces phrases que les motifs diplomatiques et militaires de la mobilisation générale russe sont résumés. La « proposition de la Russie jugée par l'Allemagne inacceptable pour l'Autriche-Hongrie » est la première formule d'entente de Sazonow (Livre orange, n° 60) repoussée par M. de Jagow le 30 juillet (Livre orange, n° 63). Cette formule et son refus sont, comme je l'ai déjà exposé plus haut, passés sous silence dans la littérature apologétique allemande, bien que — ou plutôt parce que — cet élément de fait a la plus grande signification en ce qui concerne la question des responsabilités. Personne ne nous a jusqu'à présent expliqué — je ferai toujours ressortir ce point — pourquoi cette proposition de Sazonow était inacceptable pour l'Autriche, pourquoi elle fut re jetée par Jagow de la façon la plus cassante sans qu'il eût pris avis à Vienne. Si, pour M. Helfferich, la mobilisation russe manque de motifs, qu'il soumette ce point à un examen attentif et, ce qui ne saurait lui être difficile grâce à ses relations étroites avec les personnalités dirigeantes et responsables, qu'il donne au monde les explications qui font encore défaut sur le mystère de cette première proposition d'entente de Sazonow.
Si le ministre russe avait voulu être plus explicite dans sa circulaire du 2 août, il aurait encore pu indiquer toutes les autres raisons diplomatiques qui devaient finalement faire prendre à la Russie la décision de la mobilisation générale. Il se contente de quelques-uns de ces motifs diplomatiques et ajoute dans la phrase citée ci-dessus ce grave motif militaire : que l'Autriche
avait pris les devants de la mobilisation générale. En fait, comme je l'ai prouvé moi-même d'après le Livre rouge autrichien, la mobilisation générale autrichienne a été décrétée dans la nuit du 30 au 31 juillet comme conséquence de la mobilisation partielle russe du 29 juillet — et décrétée malgré la reprise et parallèlement à la reprise des négociations directes à Pétersbourg.
Cette reprise des négociations, à laquelle M. Helfïerich attache une importance si décisive, n'est contestée de personne. Mais il est tout aussi peu contestable que l'Autriche ait ordonné, à côté des négociations directes, la mesure de la mobilisation générale. Que l'Autriche eût déjà au moment de cet ordre l'intention de déchaîner la guerre européenne, il est difficile d'en décider. Elle avait conscience — comme l'Allemagne — qu'une guerre européenne pouvait ou même devait sortir de son attitude à l'égard de la Serbie et de l'intransigeance diplomatique dont elle fit preuve jusqu'au 30 juillet. Mais cette conscience — pour autant qu'il s'agit du gouvernement autrichien — n'est pas encore identique avec l'intention directe de provoquer une guerre européenne. Si l'Autriche avait pu poursuivre sans empêchement sa campagne contre la Serbie, — écraser et humilier sa voisine et ainsi affermir sa suprématie sur les Balkans, il est à présumer que ce résultat l'aurait satisfaite. Mais s'il n'était pas possible d'obtenir cela par une guerre localisée contre sa petite voisine, l'Autriche était résolue, pour assurer ses intérêts balkaniques, à risquer même une guerre européenne en ce moment qui lui paraissait particulièrement favorable. Elle était fortifiée dans cette résolution par son alliée l'Allemagne, qui était en réalité son « mauvais génie » : tandis que l'Autriche risquait seulement la guerre européenne, l'Allemagne la désirait directement, cette lutte <- inévitable » pour l'hégémonie continentale, qui ne devait être que le prélude d'une attaque ultérieure et décisive contre la Grande-Bretagne, dominatrice du monde
Donc l'Autriche mobilisa dans la nuit du 30 au 31 juillet, mais continua à négocier avec la Russie. Et que fit la Russie ? Exactement la même chose que V Autriche. Elle mobilisa et continua à négocier. Si la disposition de l'Autriche à négocier était — comme le pense Helfïerich — une preuve certaine des dispositions pacifiques des puissances centrales, la disposition de la Russie à négocier avait la même signification. Elle était même
une preuve encore beaucoup plus forte d'intentions pacifiques, parce que la Russie avait donné dès le début son adhésion à toutes les propositions pacifiques, s'était soumise aux décisions éventuelles d'une conférence, avait proposé l'appel au tribunal arbitral de la Haye, avait proposé même plusieurs formules d'entente et, parallèlement à toutes ces propositions pacifiques, s'était déclarée en tout temps prête à des négociations directes avec Vienne.
La conduite de Sazonow, du 30 juillet au Ier août, ne fut que la suite de sa conduite pendant toute la durée du conflit, soit depuis le 23 juillet. J'ai exposé ailleurs de façon détaillée à quel point le ministre russe fit bon accueil aux demandes de l'Autriche dans les derniers moments, et comment il proposa, outre sa première et sa seconde formule, une sorte de troisième et de quatrième formule (Livre bleu, n06 133 et 139). Sazonow est en droit d'affirmer, comme il le fait dans sa circulaire du 2 août, que, malgré la mobilisation générale devenue nécessaire après celle de l'Autriche, il n'a pas cessé de chercher de toutes ses forces une issue à cette situation périlleuse. Elles aussi, les dépêches du tsar Nicolas du 31 juillet et du Ier août (Livre blanc, p. 12 et 13) disent la vérité quand elles assurent solennellement que, malgré les deux mobilisations de l'Autriche et de la Russie, les préparatifs militaires « qui ont été nécessités par la mobilisation de l'Autriche» ne signifient pas la guerre, que la Russie est bien éloignée de désirer une guerre, que pendant la durée des négociations avec l'Autriche, « ses troupes ne se livreront à aucun acte de provocation » et qu'elle continuera à agir pour le bonheur des peuples dans le sens du maintien de la paix.
Dans la dépêche du tsar que nous venons de citer, en date du 31 juillet, se trouve aussi indiqué — remarquons-le en passant — le motif, que M. Helfferich ne découvre pas, de la mobilisation générale russe. M. Helfferich se demande à quelle mobilisation de la Russie le tsar fait allusion lorsque, dans le télégramme qui arriva l'après-midi du 31 à Berlin, il fait ressortir ce qui suit : « Techniquement, il est impossible de suspendre nos préparatifs militaires, qui ont été nécessités par la mobilisation de l'Autriche. » Cette hésitation n'est pas fondée. Dans sa dépêche de l'aprèsmidi du 31 juillet, le tsar ne peut songer qu'à la mobilisation générale autrichienne, qui a eu lieu la nuit précédente et qu'il allègue comme motif de la mobilisation générale russe. La mobi-
lisation partielle de la Russie contre l'Autriche, qui avait eu lieu déjà deux jours auparavant et avait été officiellement annoncée à Berlin, ne pouvait naturellement plus faire l'objet de négociations entre les souverains l'après-midi du 31 juillet, alors que les mobilisations générales de l'Autriche et de la Russie étaient un fait accompli. Dans la dépêche de l'empereur Guillaume, envoyée à Saint Pétersbourg également le 31 juillet, à 2 heures de l'aprèsmidi, il est aussi expressément question des « sérieux préparatifs de guerre également sur ma frontière orientale. » La dépêche du tsar du 31 juillet concorde donc avec tous les autres documents, en ce sens que la mobilisation générale de l'Autriche eut la priorité, et que la mobilisation russe n'a fait que la suivre. Nulle part il n'existe de lacune dans la démonstration. A ma démonstration s'oppose seulement l'affirmation des défenseurs des puissances centrales, d'après lesquels l'ordre successif des deux mobilisations serait interverti. Mais de preuves en faveur de cette affirmation contradictoire, ils n'en ont jamais fourni.
Comme conclusion et en même temps comme clef de voûte de ma démonstration, je renvoie encore aux n08 52 et 53 du Livre rouge. Le n° 52, dans lequel Szâpâry fait remonter l'ordre de mobilisation russe à « ce matin » (le 31 juillet) n'indique, il est vrai, pas l'heure précise du décret de mobilisation, mais semble néanmoins donner à entendre que c'était une heure du jour et non une heure de la nuit. Si donc le décret autrichien — d'après Dumaine — a été publié à 1 heure de la nuit, le décret russe, qui fut pris le 31 juillet de bonne heure, a été postérieur au premier.
Mais le n° 53 du Livre rouge est d'une portée beaucoup plus importante et vraiment décisive. Le comte Berchtold mande à ses missions à l'étranger ce qui suit (31 juillet) :
« Le gouvernement russe ayant procédé à des mobilisations sur notre frontière, nous nous voyons contraints de prendre des mesures militaires en Galicie. »
Il n'est pas question ici d'une mobilisation générale russe, mais seulement de «mobilisations sur notre frontière.» Si la mobilisation générale russe avait déjà eu lieu lors de la rédaction de
cette circulaire et du décret relatif aux mesures militaires en Galicie, Berchtold l'aurait sûrement relevé, et ne se serait pas contenté de parler de mobilisations russes à la frontière autrichienne. Si donc la mobilisation générale russe n'a pas été mentionnée, cela prouve que les mesures militaires de l'Autriche en Galicie n'ont été qu'une conséquence de la mobilisation partielle russe du 29 juillet. Cela concorde parfaitement avec le contenu des n08 48, 50 et 51 déjà discutés ci-dessus, et confirme à nouveau l'ordre des mobilisations que j'ai établi :
Mobilisation partielle de l'Autriche contre la Serbie et la Russie — mobilisation partielle de la Russie contre l'Autriche — mobilisation générale de l'Autriche — mobilisation générale de la Russie.
La désignation atténuée des mesures autrichiennes par les mots « mesures militaires en Galicie » concorde avec les mêmes mots employés dans la dépêche n° 51, mais trouve son interprétation — accablante pour l'Autriche — dans la menace du 29 juillet (I^ivre rouge, n° 48) d'après laquelle on faisait entrevoir, pour des raisons militaires, une mobilisation générale immédiate comme riposte à la mobilisation partielle russe. L'exécution de cette menace est confirmée par les dépêches du 31 juillet (n08 51 et 53). Les « mesures militaires en Galicie », c'est tout simplement la mobilisation générale autrichienne.
Quelques rapports du Livre bleu anglais confirment aussi mon exposé sur la succession des mobilisations. Dans son entretien du 28 juillet avec Goschen (Livre bleu, n° 71) M. de Bethmann mentionnait des nouvelles de journaux, d'après lesquelles la Russie aurait mobilisé 14 corps d'armée au sud — il s'agit de la mobilisation annoncée officiellement, le jour suivant, à Berlin des quatre districts militaires du sud — et ajoutait que l'Autriche, qui jusqu'alors n'avait mobilisé que partiellement, devrait prendre maintenant des mesures analogues (that Austria, who as yet was only partially mobilising, would hâve to take similar measures). M. de Bethmann prévoit donc la mesure dont le comte Berchtold menace directement le 29 juillet, c'est-à-dire l'extension de la
mobilisation jusqu'ici partielle de l'Autriche en suite de la mobilisation partielle russe du 29 juillet. Le chancelier de l'empire ne dit point jusqu'où cette extension irait. Il parle seulement de mesures « analogues », ce qui ne peut être compris que dans le sens de mesures analogues à celles que la Russie avait prises, donc mobilisation de 13 autres (ou, comme Bethmann l'admet, de 14) corps d'armée. D'après cela, l'armée de guerre de l'Autriche, dont la mobilisation partielle du 28 juillet au sud et au nord comprenait déjà au moins 10 corps d armée, se serait élevée en suite de cette mobilisation plus étendue à au moins 23 corps d'armée mobilisés. Et notez bien, si l'on se base sur les mots limitatifs de Bethmann « similar measures » et si l'on fait abstraction de la « mobilisation générale » dont Berchtold avait menacé la Russie. Mais même cette limitation de la mobilisation autrichienne à 23 corps d'armée devait contraindre le gouvernement russe à une extension de la sienne, limitée en premier lieu à 13 corps d'armée.
Les notes ç6 et g8 du Livre bleu donnent une confirmation semblable à mon exposé. Dans le n° 96, Bunsen fait rapport sur l'entretien entre Berchtold et Schébéko du 30 juillet (Livre rouge, n° 50) : « Le ministre des affaires étrangères lui avait dit que, la Russie ayant mobilisé, force fut à l'Autriche d'en faire autant. » Dans le n° 98, Goschen fait rapport sur son entretien du 30 juillet avec M. de Jagow, entretien dans lequel ce dernier exprime la crainte « que la mobilisation russe contre l'Autriche n'ait augmenté les difficultés, étant donné que l'Autriche, qui pour le moment n'a mobilisé que contre la Serbie (ceci est une erreur de Jagow) se trouvera probablement dans la nécessité d'en faire autant contre la Russie. »
Après tout cela, il n'existe pas pour moi le moindre doute sur l'exactitude des rapports des ambassadeurs français et anglais à Saint-Pétersbourg en date du 31 juillet, d'après lesquels — en faisant totalement abstraction de l'attitude diplomatique des puissances centrales — la mobilisation générale autrichienne a été la cause et l'origine de la mobilisation générale russe (Livre jaune, n° 118. Livre bleu, n° 113).
Les préparatifs militaires de V Allemagne ont contribué aussi sans aucun doute à la décision du gouvernement russe. En dif-
férents passages du Livre orange, on fait allusion à ces mesures allemandes, qui, il est vrai — le plan de guerre allemand consistant à écraser d'abord la France avec la rapidité de la foudre, puis à se retourner avec toutes ses forces contre la Russie — étaient plutôt dirigées contre l'ouest que contre l'est. Helfferich affirme — à l'encontre de la vérité — que le gouvernement russe n'a jamais laissé échapper un mot sur les préparatifs militaires allemands pendant les négociations. Les n063 60 et 68 du Livre orange prouvent le contraire. Dans le n° 60, Sazonow transmet à ses ambassadeurs dans les capitales européennes, l'ambassadeur de Berlin compris, la formule d'entente du 30 juillet dictée au comte Pourtalès,et prie spécialement l'ambassadeur russe à Berlin, Swerbéew, de lui mander d'urgence, par dépêche télégraphique, de quelle manière le gouvernement allemand a accueilli cette nouvelle preuve de ses efforts pacifiques. Il ajoute à ses instructions à l'ambassadeur que la Russie ne pourrait admettre que ces négociations n'eussent d'autre effet que de laisser l'Allemagne et l'Autriche gagner du temps pour leurs préparatifs militaires. Swerbéew s'exprime encore plus clairement, dans son entretien du 31 juillet avec Jagow, sur les préparatifs militaires allemands (Livre orange, n° 68) : Comme Jagow se plaignait des mesures militaires russes, l'ambassadeur répondit que, d'après des nouvelles sûres, confirmées par tous les Russes arrivant à Berlin, des mesures militaires étaient aussi poussées, et avec une grande activité, par l'Allemagne contre la Russie.
Il est également question de préparatifs militaires allemands contre la Russie à différents endroits du Livre jaune et du Livre bleu (voir Livre jaune, n06 102, 118. Livre bleu, n° 113). J'ai parlé en détail dans mon livre des mesures militaires prises contre la France (p. 147, 157 et suiv.) et je n'ai pas besoin d'y revenir ici. Naturellement les préparatifs de guerre allemands contre l'alliée de la Russie devaient produire les mêmes effets sur le gouvernement russe que s'ils avaient été faits directement contre la Russie. La longue discussion d'Helfferich sur l'absence de mention des mesures militaires allemandes dans les documents russes est donc tout à fait superflue et repose sur un exposé inexact des faits. Mais il est vraiment incroyable — remarquons-le en passant — avec quel soin Helfferich, en discutant cette question de mobilisation, examine l'entretien du 30 juillet entre Sazonow et Pourtalès (Livre orange, n° 60. Livre jaune, n° 103) sur ce point secon-
daire — mention ou non mention des mesures militaires allemandes — et passe simplement sous silence le point essentiel, un des épisodes les plus imporcants de tous les antécédents de la guerre, à savoir la proposition de la première formule d'entente de Sazonow, qui fut dictée au comte Pourtalès dans cette .même entrevue. Nous avons déjà vu que cette formule et son rejet n'existent pas pour M. Helfferich ; mais, discuter la note du Livre jaune dans laquelle elle est formulée et proposée, et dans laquelle le comte Pourtalès promit de l'appuyer à Berlin, — discuter cette dépêche à cause d'un point secondaire et insignifiant et éluder la chose essentielle, cela dépasse toutes les bornes de la partialité dans les recherches historiques, et suppose chez le lecteur un tel manque d'esprit critique et une confiance si aveugle que l'on ne devrait pas même s'attendre, aujourd'hui encore, à les trouver en Allemagne.
Le résultat de cette enquête est donc celui-ci :
La Russie a été provoquée à la mobilisation générale :
a) par la mobilisation générale autrichienne, qui l'a précédée ;
b) par des mesures militaires allemandes à l'est et à l'ouest ;
c) par l'échec de tous les efforts pacifiques des puissances de l'Entente grâce aux puissances centrales.
Mais la mobilisation générale de la Russie n'eut pas lieu pour assaillir l'Allemagne ou l'Autriche, mais simplement comme mesure de précaution contre toutes les éventualités. Preuve : la poursuite infatigable des négociations tendant au maintien de la paix, la proposition de formules d'entente toujours nouvelles, la disposition, après comme avant, à remettre la question litigieuse à la Cour arbitrale de La Haye ou à la médiation des quatre puissances désintéressées, et enfin, le Ier août encore, jour de la déclaration de guerre, le consentement à garder l'armée russe mobilisée en deçà de la frontière, pendant une dernière tentative de solution pacifique du conflit. Toute l'attitude diplomatique de la Russie depuis le premier jusqu'au dernier moment de la crise
fournit la preuve irréfutable que la Russie n'a pas voulu la guerre et ne s'y serait jamais résolue sans la déclaration de guerre de l'Allemagne. La mobilisation générale russe n'effacerait pas, même si elle avait précédé l'autrichienne, les effets sérieux et sincères de la Russie en vue de maintenir la paix. Même si elle avait eu la priorité, elle garderait, grâce à l'attitude diplomatique de la Russie, le caractère d'une mesure de sécurité et n'aurait pas celui d'une mesure d'agression. Mais elle n'a pas eu la priorité : la mobilisation générale de l'Autriche l'a précédée. Ainsi, le prétendu compte débiteur de la Russie est liquidé jusqu'au dernier poste, et c'est sur les épaules de l'Autriche et de son alliée, l'Allemagne, seules, que repose la responsabilité effroyable de la guerre mondiale.
Mobilisation ne signifie pas guerre.
Nous sommes donc arrivés à ce résultat que la mobilisation générale russe n'a été que la conséquence de l'autrichienne ; ainsi s'explique aussi le fait déjà relevé, et qui devait rester jusqu'ici complètement incompréhensible — le fait que l'Autriche n'a déduit de la mobilisation générale russe aucune espèce de conséquences belliqueuses, tandis que l'Allemagne a mis à profit cette circonstance pour déchaîner sur l'humanité la plus grande catastrophe qui se soit jamais produite. 1/ Autriche n'a nullement été choquée par la mobilisation générale russe et ne pouvait en être choquée, puisqu'elle savait que la mesure russe n'était qu'une suite de sa mesure à elle. C'est pourquoi le comte Berchtold, malgré les deux mobilisations, a continué à négocier tranquillement à Vienne et à Pétersbourg (Livre orange, n° 66. Livre rouge, nOS 53> 55 e"t 56), et a expressément émis le désir « de maintenir les rapports de bon voisinage. »
« Entre les cabinets de Vienne et de St. -Pétersbourg, des pourparlers conformes à la situation et qui aboutiront, nous l'espérons, à un apaisement général, suivent leur cours. » (Livre rouge, n° 53, 31 juillet.)
Vienne et Pétersbourg étaient d'ailleurs déjà, par suite d'anciennes expériences, habituées à cet état de mobilisation réciproque, et avaient déjà trouvé plus d'une fois, l'arme au pied, moyen de s'entendre dans des questions beaucoup plus difficiles.
Berlin exigeait, dans son ultimatum du 31 juillet, qu'on démobilisât aussi du côté de l'Autriche. Mais l'Autriche elle-même n'avait et n'aurait jamais formulé une telle exigence; elle désirait au contraire la « continuation des pourparlers » et le « maintien des rapports de bon voisinage. » L'Autriche ne voyait, comme le comte Forgach l'assura expressément à M. de Buusen (Livre bleu, n° 118) aucun acte hostile dans les deux mobilisations , avant tout pour la bonne raison que l'Autriche elle-même avait pris l'initiative de la mobilisation générale. La Russie, non plus, ne voyait dans la mobilisation générale autrichienne aucun motif de guerre, mais, animée de la meilleure volonté, elle entra en de nouvelles négociations avec Vienne, justement le jour des deux mobilisations générales.
La mobilisation générale de V Autriche signifiait aussi peu la guerre que la mesure correspondante de la Russie, Malgré toutes les clauses et réserves du gouvernement de Vienne, on s'était engagé dans la voie de l'entente, et il était toujours possible d'arriver au but, quoique cela fût peu vraisemblable. Le but aurait été sûrement atteint si l'Allemagne avait voulu le maintien de la paix ; il était impossible de l'atteindre, parce que les dirigeants de l'Allemagne attribuaient à la mobilisation russe des buts et des fins qu'elle n'avait pas réellement, pour poursuivre de leur côté des buts et des fins qu'ils ne pouvaient avouer au monde et à leur propre peuple.
Pendant que j'écris ces lignes, on annonce dans les journaux la mobilisation de la Bulgarie et de la Grèce (automne 1915). L'officielle Agence bulgare déclare à ce sujet expressément :
La Bulgarie n'a aucun projet agressif, mais elle est fermement décidée à sauvegarder, l'arme au pied, ses droits et son indépendance. Suivant l'exemple de la Hollande et de la Suisse, qui n'hésitèrent pas à prendre des mesures semblables depuis le début de la guerre, la Bulgarie se voit obligée, en raison des mouvements de troupes chez ses voisins, à décréter l'état de neutralité armée, ce qui n'empêche pas de continuer les discussions et les négociations avec les représentants des deux groupes de belligérants.
Cette déclaration officielle du gouvernement bulgare est une nouvelle preuve du fait — établi par des exemples innombrables tirés de l'histoire — que mobilisation n'est pas synonyme de guerre, mais que c'est une mesure de sécurité en vue de toutes les éven-
tualités, que chaque Etat souverain est en droit de prendre suivant son appréciation. Même si l'Etat qui mobilise a la priorité, la mobilisation n'est pas un motif de guerre ; elle l'est d'autant moins, si l'Etat ne fait que suivre la mobilisation de l'autre partie et exclut en même temps par son attitude diplomatique tout soupçon d'intentions belliqueuses. La Grèce a répondu en son temps à la mobilisation générale bulgare par la même mesure, mais n'a ni posé d'ultimatum à la Bulgarie, ni manifesté d'intentions belliqueuses 1.
Mobilisation contre mobilisation — tel a été jusqu'ici et tel est encore maintenant le droit des gens en vigueur. Mobilisation, synonyme de guerre, — c'est le droit des gens prussien et allemand, qui est né sur le même sol que toutes les fleurs analogues de politique militariste et belliqueuse, comme la tentative de justifier, après coup, l'invasion de la Belgique par la prétendue conspiration de ce malheureux pays avec les ennemis de l'Allemagne ou le fait de couler des vaisseaux de commerce ennemis et neutres, la noyade en masse de civils ennemis ou neutres par le blocus de famine de l'Angleterre. Le principe nouvellement introduit dans le droit des gens par le gouvernement allemand : mobilisation signifie guerre, repose sur des considérations purement militaires, mais va à l' encontre de toutes les théories et pratiques du droit des gens. La guerre mondiale est née de ces considérations militaires intéressées, qui devaient apporter en même temps l'accomplissement si longtemps attendu des aspirations des pangermanistes à la domination mondiale. La diplomatie s'est abaissée au rôle de mandataire des généraux.
L'échange de télégrammes entre le tsar Nicolas et l'empereur Guillaume.
A propos de la question de la mobilisation russe qui, pour la littérature apologétique allemande, est identique à la question des responsabilités, je veux m'étendre ici d'une façon plus détaillée encore sur un point, qui — à ma connaissance — n'a encore été suffisamment discuté nulle part et, cependant, est d'une grande importance pour déterminer la culpabilité. Je veux dire l'échange de télégrammes entre le tsar Nicolas et l'empereur Guillaume.
1 La Grèce vient de démobiliser (été 191 6) sous la pression des puissances de l'Entente.
Déjà lors de la publication du Livre blanc allemand, od a dû être étonné du fait que l'échange de dépêches entre l'empereur Guillaume et le tsar avait été coupé en deux dans la brochure de l'office des affaires étrangères : cinq dépêches des deux monarques sont reproduites dans les annexes 20-23 a du livre blanc, tandis que quatre autres dépêches — les dernières, du 31 juillet et du Ier août — ont été insérées dans le texte du mémoire allemand.
Pourquoi cette dislocation de documents appartenant à la même catégorie ? Eh bien, un motif — et même un très important motif — est apparu entre temps, qui explique ce groupement artificiel : plus on obscurcissait la vue d'ensemble que l'on pouvait avoir sur l'échange de télégrammes entre les deux monarques, mieux on pouvait dissimuler l'absence de la dépêche la plus importante de toutes — à savoir celle du tsar du 29 juillet, concernant la cour d'arbitrage de La Haye. Le lecteur inattentif — la plupart sont malheureusement inattentifs, et l'on pouvait escompter chez les députés allemands au Reichstag en ce jour orageux du 4 août 19 14 un manque spécial de sens critique — le lecteur inattentif, dis-je, découvrira plus difficilement une lacune dans la correspondance des deux princes, si celle-ci est dispersée en différentes parties du Livre blanc, que si elle est présentée dans l'ordre chronologique. Et c'est ainsi que personne en Allemagne ne remarqua dans ce moment critique la circonstance que les annexes 22 et 23 du Livre blanc contenaient l'une après l'autre deux dépêches de l'empereur Guillaume au tsar, mais qu'entre deux il n'y avait aucune réponse du tsar. Cette réponse laissée de côté était justement la fameuse dépêche dans laquelle Nicolas proposait de soumettre le conflit au tribunal arbitral de La Haye.
Mais à côté de ce point obscur — maintenant éclairci — j'en trouve un autre qui attend explication. Les dépêches réunies dans les annexes du Livre blanc finissent par l'annexe 23 a : dépêche du tsar à l'empereur Guillaume du 30 juillet à 1 h. 20 après-midi. Cette dépêche commence par les mots : « Je te remercie cordialement de ta prompte réponse » — et est évidemment la réponse à la dépêche de l'empereur Guillaume du 30 juillet à 1 heure après minuit, imprimée à l'annexe 23. Pour suivre l'échange ultérieur des dépêches, on doit lire ensuite le mémoire de l'office
des affaires étrangères, qui de son côté (p. 12) commence par un télégramme du tsar à l'empereur Guillaume, expédié le 31 juillet à 2 heures après-midi ; le Livre blanc remarque expressément (p. 13) : «Le télégramme du tsar.... a été consigné à 2 heures de l'après-midi » et ajoute encore (p. 12) que ce télégramme du tsar s'est croisé avec un télégramme de l'empereur « adressé également le 31 juillet à 2 heures après-midi. » Ce second télégramme du tsar commence également par les mots : « Je te remercie de tout cœur de ton intervention . »
Le tsar a donc répondu deux fois au télégramme de l'empereur du 30 juillet à 1 heure du matin — le 30 juillet à 1 h. 20 aprèsmidi et le 31 juillet à 2 heures après-midi — et les deux télégrammes commencent presque par les mêmes mots. Comment s'expliquer cette loquacité télégraphique du côté russe comparée au silence étrange du côté allemand ? L'empereur Guillaume a gardé le silence non moins de 37 heures — du 30 juillet à 1 heure du matin jusqu'au 31 juillet à 2 heures de l'après-midi — 37 heures, une éternité dans ces jours où le sort du monde dépendait de minutes ! Par contre, le tsar a répondu au télégramme de son impérial ami du 30 juillet à 1 heure du matin déjà 12 heures plus tard — le 30 juillet à 1 h. 20 après-midi — et alors, comme il n'obtenait aucune réponse de l'empereur Guillaume, 25 heures plus tard — le 31 juillet à 2 heures de l'après-midi — il a expédié un autre télégramme, qui commence presque par les mêmes mots que le premier, mais exprime de la façon la plus solennelle et en termes beaucoup plus chaleureux encore sa volonté pacifique.
Je ne puis dire si, comme pour le télégramme du tsar du 29 juillet, nous avons affaire ici à une omission volontaire qui, dans ce cas, aurait supprimé un télégramme de l'empereur Guillaume. Si une pareille omission a eu lieu, cela constituerait une nouvelle et grave preuve de culpabilité à la charge de l'Allemagne : car l'omission n'aurait pu avoir lieu que pour éviter de faire ressortir encore plus vivement le contraste entre l'attitude du tsar — qui manifeste sans cesse son désir pressant de paix — et l'allusion continuelle et froidement négative de l'empereur à la mobilisation russe. Mais si aucune dépêche impériale n'a été supprimée, et si, en fait, l'échange des dépêches a été tel qu'il ressort du Livre blanc, la circonstance que le tsar, dans l'espace de 25 heures, a proposé si instamment deux fois l'une après l'autre à l'empereur Guillaume, et sans en obtenir de réponse dans l'intervalle, son
intervention en faveur de la paix et a protesté si chaleureusement de sa volonté pacifique — cette circonstance parle de nouveau en faveur de la Russie ; mais d'autre part, le fait que l'empereur Guillaume a laissé passer 37 heures précieuses avant de faire suivre sa dépêche de la nuit du 30 juillet par la dépêche postérieure du 31 juillet après-midi — ce fait parle contre l'Allemagne. Pendant ces 37 heures de silence impérial, la mobilisation partielle russe s'est transformée en mobilisation générale, la proclamation du « danger de guerre » a été décidée à Berlin, et l'état de tension entre l'Allemagne et la Russie s'est aggravé de la façon la plus dangereuse. Pourquoi l'empereur Guillaume s'est-il tu pendant un temps si étrangement long ? Son intention a-t-elle été peut-être de pousser par ce silence son ami le tsar à des mesures de sécurité militaire plus étendues, pour les représenter ensuite comme une menace et — au moyen d'un ultimatum inexécutable — en faire finalement un motif de guerre ?
La dislocation artificielle de la correspondance impériale dans le Livre blanc, dont le but est de dissimuler le long silence de l'empereur Guillaume, l'envoi, l'une directement après l'autre, de deux dépêches successives russes sans réponse de Berlin dans l'intervalle, justifie tout soupçon. Mais si le soupçon n'est pas fondé, si l'échange de télégrammes a eu lieu en fait comme il est représenté dans le Livre blanc, cette circonstance constitue un nouvel indice à la décharge du tsar et de son gouvernement et un nouvel indice à la charge de l'empereur Guillaume et de ses gens.
Le dernier échange de télégrammes entre le tsar et l'empereur à la date du Ier août provoque une autre étude — tout aussi intéressante :
D'après le Livre blanc (p. 13 et 14) les faits se présentent de la façon suivante :
« Deux heures après le délai imparti dans cette communication, le tsar a télégraphié à Sa Majesté l'empereur : « J'ai reçu Ton télégramme, je comprends que Tu sois obligé de mobiliser, mais je voudrais avoir de Toi la même garantie que celle que je T'ai donnée, à savoir que ces mesures ne signifient pas la guerre, et que nous poursui-
vrons nos négociations pour le bien de nos deux pays et la paix générale si chère à nos cœurs. Notre longue amitié éprouvée doit, avec l'aide de Dieu, réussir à empêcher ces effusions de sang. J'attends avec confiance une réponse de toi. »
A ce télégramme, Sa Majesté l'Empereur a répondu :
« Je Te remercie de Ton télégramme; j'ai indiqué hier à Ton Gouvernement le seul moyen par lequel la guerre pouvait encore être évitée. Bien que j'eusse demandé une réponse pour aujourd'hui midi, aucun télégramme de mon ambassadeur contenant une réponse de Ton gouvernement ne m'est encore parvenu. J'ai donc été contraint de mobiliser mon armée. Une réponse immédiate, claire et non équivoque de Ton gouvernement est le seul moyen de conjurer une calamité incommensurable. Jusqu'à ce que je reçoive cette réponse, il m'est impossible, à mon vif regret, d'aborder le sujet de Ton télégramme. Je dois Te demander catégoriquement de donner sans retard l'ordre à Tes troupes de ne porter en aucun cas la moindre atteinte à nos frontières. »
Le délai de 12 heures fixé dans l'ultimatum allemand du 31 juillet à minuit est expiré le Ier août à midi.
Le télégramme du tsar a été envoyé deux heures après l'expiration de ce délai, donc le Ier août à 2 heures de l'après-midi (Livre blanc, p. 13) et peut être arrivé à Berlin au plus tôt entre 3 et 4 heures de l'après-midi.
Là-dessus l'empereur Guillaume a rédigé et envoyé sa réponse, qui peut donc être arrivée à Pétersbourg au plus tôt entre 5 et 6 heures (heure de l'Europe centrale).
Entre temps, à midi 52 minutes, était parti avec la mention «pressant» le télégramme du chancelier à l'ambassadeur allemand â Pétersbourg, dans lequel celui-ci recevait l'ordre de remettre au gouvernement russe la déclaration de guerre à 5 heures (heure de l'Europe centrale) de l'après-midi. (Livre blanc, Annexe 26.) Du côté allemand, nous n'avons pas de renseignements sur la question de savoir si cette déclaration de guerre fut remise ponctuellement à cette heure ou seulement plus tard le même jour. Par contre, le Livre orange russe (n° 76) et le Livre jaune fran-
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çais (p. 131) affirment en parfait accord que la déclaration de guerre fut remise à 7 heures et 10 minutes du soir.
Je ne puis déterminer si cette divergence dans l'indication du moment doit être attribuée à une différence dans le calcul du temps ou à quelque autre circonstance. Mais cela n'importe pas pour le point que j'étudie en ce moment. Ce qui est décisif pour ce que je veux établir ici, ce n'est pas le moment de la remise matérielle de la déclaration de guerre, mais le moment auquel elle devait être remise, d'après l'ordre du gouvernement allemand. Ce moment est 5 heures de l'après-midi.
Comment s'accorde avec cette fixation de l'heure la demande de l'empereur allemand au tsar de lui donner une réponse immédiate, claire et sans équivoque à l'ultimatum allemand « comme le seul moyen de conjurer une calamité incommensurable ». Quand le tsar ou son gouvernement devaient-ils donner cette réponse ? La dépêche impériale ne pouvait en aucun cas atteindre la capitale russe avant 5 heures ; mais, justement à cette heure, la déclaration de guerre devait déjà être remise à St. Pétersbourg. Même si le tsar avait voulu obtempérer à l'inouïe exigence allemande de démobiliser contre l'Allemagne et l'Autriche alors que ces deux pays étaient et restaient mobilisés, — comment le pouvait-il pratiquement puisque son cousin, l'empereur Guillaume, ne lui laissait pas une minute pour l'aviser télégraphiquement de son acceptation ?
Si donc un miracle s'était produit, et que le tsar se fût malgré tout décidé à donner la « réponse claire et sans équivoque » exigée de lui, cette décision n'en serait pas moins arrivée trop tard, car la déclaration de guerre allemande devait être remise auparavant, soit à 5 heures de l'après-midi déjà.
Merveilleux procédé, en vérité : on exige de la Russie une réponse, en déclarant qu'on examinera 1' « objet » du télégramme de l'empereur Nicolas après son arrivée, mais au lieu de laisser au souverain le temps de répondre, on le surprend par la déclaration de guerre ! Le télégramme de Guillaume ne pouvait cependant signifier autre chose qu'une prolongation du délai de l'ultimatum, déjà expiré à midi. Le consentement à cette prolongation n'était lié à aucun délai déterminé, mais devait naturellement courir au moins aussi longtemps qu'il le fallait pour que pût arriver une réponse au dernier télégramme de l'empereur allemand. Cette réponse pouvait parvenir à Berlin au plus tôt entre
6 et 7 heures du soir, mais la déclaration de guerre devait déjà être remise à 5 heures de l'après-midi.
Cette énigme ne devient intelligible que si l'on admet que le désir de l'empereur Guillaume n'était pas sérieux et que la guerre était, quoi qu'il pût arriver, chose décidée à Berlin. Que dirait-on d'un particulier qui, entré en conflit avec un autre, lui écrirait : « Si vous ne réparez pas immédiatement l'offense que vous m'avez faite, je vous ferai rosser par mon valet, » — mais qui, deux heures déjà avant l'envoi de cet écrit, aurait envoyé son valet de chambre rouer de coups son correspondant ? Le croirait-on, s'il assurait s'être efforcé de vider pacifiquement la querelle ? La dernière dépêche de l'empereur Guillaume au tsar doit être jugée exactement de la même façon.
Le point suivant aussi de la dépêche de l'empereur Guillaume est au plus haut degré surprenant. Son dernier télégramme ne peut, comme je l'ai déjà relevé, avoir été consigné avant 3 heures de l'après-midi. Mais la dépêche du chancelier de l'empire concernant la remise de la déclaration de guerre était déjà partie pour St. Pétersbourg deux heures plus tôt, à midi 52 minutes. Pourquoi V empereur Guillaume ne fait-il aucune mention de cette déclaration de guerre dans son télégramme ? Pourquoi ne parle-t-il que de la mobilisation de son armée comme conséquence du refus de l'ultimatum allemand par la Russie, mais non de la déclaration de guerre déjà partie ? Pourquoi éveille-t-il dans l'esprit du tsar l'idée erronée que, par une « réponse claire et sans équivoque » de la Russie, la guerre pourrait être encore évitée, alors qu'elle était en fait déjà inévitable lors de l'envoi du télégramme impérial ; inévitable pour deux raisons :
a) parce que la déclaration de guerre, avec l'ordre de la remettre à 5 heures de l'après-midi, était déjà partie deux heures auparavant pour St. Pétersbourg ;
b) parce que l'empereur de Russie n'avait pas, jusqu'à la remise de la déclaration de guerre, le temps de faire parvenir à Berlin une réponse satisfaisante, même s'il voulait l'envoyer.
Le télégramme de l'empereur Guillaume ne peut, en conséquence de tout cela, être interprété que comme devant au dernier moment faire naître l 'apparence d'une volonté pacifique, mais rendre en fait le maintien de la paix impossible.
La dernière phrase du télégramme impérial est, elle aussi, significative et caractéristique. L'empereur Guillaume met en garde le tsar contre toute violation de la frontière par des troupes russes. Il ressort d'abord de cela que, le Ier août, entre 3 et 4 heures de T après-midi, pareille violation de frontière n'avait pas encore eu lieu. Mais l'avertissement impérial avait manifestement pour but de préparer l'affirmation ultérieure que la Russie avait pris l'initiative de la guerre en faisant pénétrer ses troupes en territoire allemand. (Livre blanc, p. 14.) J'ai montré ailleurs l'inanité de cette affirmation, sur laquelle on se fonde en Allemagne pour soutenir le caractère défensif de la guerre. Le télégramme impérial de l'après-midi du Ier août était le premier prélude à la cantate de libération que le peuple allemand a entonnée depuis sous la direction du chef d'orchestre impérial, et qu'aujourd'hui encore il chante à pleins poumons.
Pour quelle raison l'Allemagne a-t-elle déclaré la guerre à la Russie?
Dans les publications allemandes il règne, comme on sait — et comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire — une profonde obscurité sur la raison pour laquelle l'Allemagne a au fond déclaré la guerre à la Russie. La déclaration officielle de guerre contient deux formules différentes à choix : d'après l'une, la Russie a refusé de démobiliser, d'après l'autre, elle n'a pas donné de réponse à la demande de l'Allemagne. Le comte Pourtalès avait reçu de Berlin ces deux formules dans le texte de la déclaration de guerre — évidemment avec l'ordre de biffer l'une d'elles, suivant les circonstances, dans la pièce qui devait être remise au gouvernement russe. L'ambassadeur qui, ou bien avait complètement perdu la tête, ou bien partait du principe : « deux précautions valent mieux qu'une », laissa subsister les deux motifs de déclaration de guerre dans la pièce. (Livre orange, n° 76.) Difficile est satiram non scr ibère
A ces deux motifs à choix s'en ajoute, dans le mémoire du Livre blanc (p. 14), un troisième : «C'est la Russie qui a commencé la guerre contre nous. »
Cette affirmation que l'ultimatum allemand serait resté sans réponse de la part du gouvernement russe, je dois encore l'examiner en quelques mots pour mettre en évidence un point de vue que je n'ai pas mentionné jusqu'ici.
Même si la Russie n'avait donné aucune réponse à l'ultimatum allemand, cela rie prouverait nullement encore que la Russie ait pris l'initiative de la guerre. La faute en retomberait toujours sur le gouvernement qui, en un moment aussi dangereux, formula
une exigence aussi grave — et dans une forme aussi arrogante
envers une grande puissance voisine. C'est l'ultimatum allemand qui était comdamnable, non l'attitude russe relativement à cet ultimatum. L'exigence de l'Allemagne était superflue, car l'Allemagne pouvait, comme tout Etat souverain, et comme l'Autriche et la Russie l'avaient déjà fait, mobiliser de son côté sans demander à la Russie de démobiliser. Elle était provocante et devait rendre la guerre inévitable, parce que la Russie ne pouvait accepter un ultimatum qui exigeait dans les douze heures la suspension de toute mesure de guerre contre l'Allemagne et contre l'Autriche, bien que cette dernière elle-même eût mobilisé complètement, et que l'Allemagne eût déjà pris les mesures militaires les plus étendues. En posant un ultimatum qu'il était bien naturel de la part de la Russie de refuser, l'Allemagne ne pouvait qu'amener une tension plus vive, même si elle n'avait pas déclaré la guerre immédiatement après. Ce qui aggravait le danger d'une guerre européenne et le rendait immédiat, ce n'était pas le fait de laisser sans réponse cet ultimatum, mais bien de formuler à si court délai des exigences aussi inouïes à l'égard d'un grand Etat voisin. C'est donc renverser les rôles que d'attribuer à la Russie la faute de la guerre parce qu'elle n'a pas répondu à l'ultimatum, au lieu de l'imputer à l'Allemagne, qui a posé l'ultimatum.
Mais est-il bien vrai que, comme les écrivains allemands de la guerre le proclament constamment, la Russie ait préféré « ne pas donner de réponse à l'ultimatum allemand » et ait ainsi manifesté clairement sa volonté d'amener la guerre ? Non, cette affirmation n'est pas vraie, je l'ai déjà fait remarquer ailleurs, et je vais le prouver maintenant.
Nous ne connaissons, il est vrai, pas de réponse du gouverne-
ment russe, et nous ne savons si cette réponse a été donnée, si elle s'est perdue, ou ce qu'elle est devenue. Mais une chose est certaine : la réponse du tsar, qui est partie de Pétersbourg le ieraoût à 2 heures de l'après-midi, donc deux heures après l'expiration de l'ultimatum — cette réponse du tsar au télégramme de l'empereur Guillaume (du 31 juillet à 2 heures de l'après-midi) constitue en fait une réponse à l'ultimatum allemand. Le Livre blanc paraît aussi envisager la chose de cette manière, car, immédiatement après avoir remarqué que « le gouvernement russe n'y a (à la communication de l'ultimatum qui eut lieu le 31 juillet à minuit) jamais fait aucune réponse » il reproduit la dépêche du tsar du Ier août à 2 heures de l'après-midi. J'ai maintes fois déjà parlé du contenu de cette dépêche : elle envisage la mobilisation allemande comme une mesure toute naturelle, mais qui, pas plus que la mobilisation russe, le souverain l'espère du moins, ne signifie la guerre. La dépêche du tsar était donc la réponse à l'ultimatum allemand — tout au moins la réponse matérielle, bien que les usages formels des relations diplomatiques n'eussent pas été observés dans ce cas. Les usages formels étaient depuis quelques jours complétés et même partiellement remplacés par un échange direct de dépêches entre les monarques d'Allemagne, de Russie et d'Angleterre : justement le choix d'un télégramme personnel et d'ami avec le « Tu » de la familiarité, le fait d'en appeler à « la longue amitié éprouvée » des souverains, au lieu de s'en remettre à une froide note diplomatique qui n'aurait pu répondre que négativement à un pareil ultimatum — justement, le choix d'une conversation personnelle, dans cette minute dernière et désespérée, où le sort de millions d'hommes était en jeu, prouve plus que toute autre chose la volonté pacifique du tsar et de son gouvernement. Le télégramme du tsar en date du Ier août n'est pas seulement une réponse de la Russie à l'ultimatum allemand, mais une réponse dont la forme et le contenu parlent éloquemment en faveur de la volonté pacifique de la Russie. Le rejet inévitable de l'ultimatum allemand — inévitable si la réponse avait été donnée par l'intermédiaire du ministre russe des affaires étrangères — était remplacé, d'une façon manifestement consciente et intentionnelle, par un appel personnel de l'impérial ami à son impérial ami, appel qui considérait la mobilisation allemande comme un fait naturel, mais n'en conservait pas moins l'espoir que les deux gouvernements « pour le bien de nos deux pays et
la paix générale, si chère à nos cœurs, continueraient à travailler au maintien de la paix. » « Notre longue amitié éprouvée doit, avec l'aide de Dieu, réussir à empêcher ces effusions de sang. J'attends avec confiance une réponse de toi. » Ainsi se termine la dépêche du tsar du Ier août après-midi. Jamais le gouvernement d'un grand Etat n'aurait pu répondre de cette manière à un tel ultimatum. Une réponse du gouvernement russe aurait dû couper tous les ponts. Mais la réponse du tsar laissait intacts toutes les relations entre les deux empires et cherchait à maintenir, dans leurs lieux de stationnement, les armées prêtes au combat, en faisant vibrer la corde sensible de la vieille amitié.
L'empereur Guillaume comprit très bien le dernier et émouvant appel de son ami russe. On n'a certainement pas tort de croire qu'il n'a pas douté de l'honnêteté et de la sincérité de cet appel pacifique. Mais « des raisons d'Etat supérieures » qui, depuis le 29 juillet — j'ai déjà donné dans mon livre les motifs de cette date — avaient rendu inébranlable la volonté belliqueuse de Berlin, des raisons d'Etat supérieures l'amenèrent à faire la sourde oreille aux accents personnels, amicaux et pacifiques de son impérial ami, à réclamer dans sa réponse télégraphique du Ier août aprèsmidi les tractations entre gouvernements, soit une réponse du gouvernement russe, et à ajouter : « Jusqu'à ce que je reçoive cette réponse, il m'est impossible, à mon vif regret, d'aborder le sujet de ton télégramme. » Qu'on remarque ce froid refus, ce rappel aux usages diplomatiques, cette exigence formelle d'une réponse du gouvernement russe à l'ultimatum allemand, — ce refus « d'aborder le sujet de ton télégramme, » — et qu'on lui compare la chaleur émouvante du dernier et désespéré appel au secours du trône russe. L'empereur Guillaume insistait pour que son ultimatum eût la suite formelle qu'il comportait, et qui ne pouvait être que fatale à la paix. L'empereur Nicolas éludait cette suite formelle et faisait personnellement appel aux sentiments d'humanité et d'amitié de l'empereur allemand, afin de prévenir la rupture imminente.
C'est ainsi que sont les choses pour celui qui, ne s' arrêtant pas à l'aridité de la lettre et à la froideur des faits, tente de pénétrer l'âme ardente des acteurs du drame. Seul, d'ailleurs, est capable de juger exactement des événements historiques, celui qui peut saisir, par une intuition de poète et de psychologue, l'âme des hommes qui agissent et qui, sous l'apparente indifférence des
faits, perçoit les pulsations vivantes des sentiments et des passions humaines. Ceux-là seuls ont été véritablement de grands historiens qui — à côté d'une conscience intelligente dans la recherche des faits — ont eu assez d'imagination et de sensibilité pour se mettre dans l'âme de leurs personnages. L'échange de télégrammes entre les monarques d'Allemagne et de Russie découvre au psychologue les âmes des deux souverains pendant la crise européenne, et lui fait même voir aussi chez l'empereur Guillaume l'évolution des sentiments. D'un jour à l'autre, on peut — rien qu'en lisant les dépêches échangées entre eux — constater le chemin parcouru et déterminer jusqu'à quel moment l'empereur Guillaume hésita encore, et depuis quel moment il fut résolu à la guerre. Dans les déclarations de l'empereur de Russie, par contre, on ne remarque aucune espèce de changement ou d'évolution, du premier au dernier moment. Dans sa première dépêche, du 29 juillet, comme dans sa dernière, du Ier août, il aspire au maintien de la paix et propose tous les moyens propres à atteindre ce but élevé. Le trait le plus lumineux, qui éclairera toujours les ténèbres créées artificiellement par les écricains soudoyés de l'Allemagne, est sa dépêche du 29 juillet, où il suggère de soumettre le différend à la Cour arbitrale de La Haye — cette dépêche que le gouvernement allemand a escamotée, et que les écrivains allemands voudraient encore aujourd'hui faire disparaître. Tout ce que Nicolas II a fait dans cette crise europépéenne peut se résumer dans les paroles qu'il a adressées, luimême — après la déclaration de guerre allemande, le Ier août après-midi — au roi d'Angleterre : « Dans cette heure solennelle, j'aimerais vous donner encore une fois l'assurance que j'ai tout fait ce qui était dans mon pouvoir pour écarter la guerre. » Cette assurance du tsar Nicolas sera confirmée par l'histoire.
Les explications ci-dessus ont réduit à néant le motif allégué dans la déclaration de guerre allemande dans le but d'en fournir la justification ou même d'en établir la nécessité, motif consistant à dire qu'aucune réponse n'aurait été donnée à l'ultimatum allemand.
Outre ce motif, le mémoire du Livre blanc (p. 14) en avance un autre : la Russie a commencé la guerre contre nous. Cet autre
motif, que l'on tenait avec raison pour plus sérieux que les motifs officiels à choix de la déclaration de guerre, on s'en sert pour entretenir la flamme ardente de l'enthousiasme populaire allemand, et il a été accueilli par le gouvernement autrichien — par stupide crédulité ou par complicité concertée avec Berlin — dans son recueil de documents. D'après la dépêche du comte Szôgyény au comte Berchtold, en date du 2 août, et d'après la déclaration de guerre de l'Autriche à la Russie du 5 août (Livre rouge, nos c^j et ^g^ ia guerre entre l'Allemagne et la Russie n'a pas éclaté à cause de la simple mobilisation de la Russie, mais ensuite d'une attaque effective des troupes russes.
Ces contradictions entre les diverses explications autrichiennes et allemandes suffisent déjà pour enlever toute confiance à des juges versés dans la science criminaliste, et pour faire reconnaître dans l'accusation formulée contre la Russie — d'avoir, de façon ou d'autre, provoqué la guerre — le faux-fuyant habituel des criminels convaincus.
Cette conviction est encore renforcée par le récit, également confus et contradictoire, de la prétendue attaque russe (Livre blanc, p. 14). J'ai déjà montré dans mon livre, (p. 154) que la prétendue violation de frontière russe « dès V après-midi du Ier août, c'est-à-dire l'après-midi même où le télégramme du tsar susmentionné était envoyé » ne constitue pas une agression russe, même s'il était vrai que les troupes du tsar eussent franchi la frontière : car, l'après-midi du Ier août, l'Allemagne avait déclaré la guerre à la Russie, et le fait de franchir la frontière après la déclaration de guerre n'était pas une agression, mais un acte de guerre normal. Quant à savoir ce que les mots « l'après-midi même où le télégramme du tsar était envoyé » doivent signifier, j'ai eu beau me creuser la tête, je n'ai pu le découvrir jusqu'à présent. Le télégramme du tsar — d'après l'exposé du Livre blanc — a été expédié à 2 heures de l'après-midi. La déclaration de guerre devait être remise à 5 heures de l'après-midi. Donc, à partir de 5 heures, l'état de guerre existait entre V Allemagne et la Russie. Peut-on faire un reproche au gouvernement russe de ce que ses troupes — ce qui n'est naturellement prouvé par rien — auraient effectivement franchi la frontière à 5 h. ]/2 ? Le reproche d'avoir violé le droit international peut-il être fondé sur le fait que le tsar avait envoyé à 2 heures un télégramme conciliant à Berlin ? Le tsar devait-il peut-être encore être lié par ce télégramme, du
moment que l'empereur allemand lui avait déclaré la guerre à 5 heures ?
Le reproche devient naturellement d'autant plus ridicule que cette « agression » est censée avoir eu lieu plus tard — après la déclaration de guerre. Que dire donc à M. Helfferich qui — comme je l'ai déjà relevé — reporte l'agression russe à la «nuit du Ier au 2 août ? Le prudent M. Helfferich est sur ce point le plus imprudent et le plus compromettant de tous les défenseurs de l'Allemagne.
Mais poursuivons. Le Livre blanc raconte : « Avant que communication de l'exécution de cet ordre (il s'agit de l'ordre à Pourtalès de remettre la déclaration de guerre) nous fût parvenue, les
troupes russes franchissaient ». Cette phrase, elle aussi, est
obscure comme tout le reste. M. de Bethmann veut mettre en évidence l'agression contraire au droit des gens commise par les troupes russes. A cet effet, il affirme que des troupes russes ont franchi la frontière, avant que la nouvelle de la remise de la déclaration de guerre soit arrivée à Berlin. Or cette affirmation est insuffisante en ce qui concerne le point à établir. Ce n'est pas le moment de l'arrivée de la nouvelle, mais seulement le moment de la remise de la déclaration de guerre à Pétersbourg qui importe quand il s'agit de décider si les troupes russes ont franchi à bon droit ou à tort la frontière allemande — au point de vue du droit des gens. — Le bon droit ne commençait pas seulement au moment de l'arrivée de la nouvelle à Berlin, mais à celui de la remise de la déclaration de guerre à Pétersbourg. Entre ces deux moments, des heures peuvent s'être écoulées. Les actions militaires russes qui auraient eu lieu pendant ces heures auraient été des actes conformes et non contraires au droit des gens, et n'auraient pas donné à l'Allemagne le droit de se plaindre d'une agression russe ou de « l'ouverture des hostilités » par la Russie.
L'exposé de M. de Bethmann ne prouve donc nullement ici non plus ce qu'il veut prouver : on fait des efforts surhumains pour falsifier l'histoire, mais d'une façon si maladroite que la plupart du temps on discute à côté de la question. L'affirmation que la Russie nous aurait attaqués et qu'elle serait ainsi responsable de la guerre, on ne l'a produite qu'après coup, après la déclaration de guerre et ad usum populi germanici, — et, malgré tous les efforts du Livre blanc, on nous en doit toujours la preuve,
après comme avant. Mais il n'y a pas que le manque de preuves : les obscurités et les contradictions du Livre blanc ainsi que les divergences entre le chancelier de l'Empire et son secrétaire d'Etat en ce qui concerne le moment de l'agression, tout cela impose au chercheur sans parti pris la conviction que l'agression russe n'est autre chose qu'une invention allemande. C'est pourquoi la « cantate de libération » allemande — malgré la réputation universelle de son compositeur et de ceux qui en dirigent l'exécution
— a trouvé si peu d'écho dans le monde
L'histoire des aviateurs français.
Le prétexte que le gouvernement allemand a invoqué pour justifier sa déclaration de guerre à la France n'est pas moins inconsistant que celui auquel elle a recouru vis-à-vis de la Russie. J'ai déjà, dans J'accuse, p. 155-157, montré que l'on n'avait fourni aucune preuve des attaques — prétendues et bien invraisemblables
— d'aviateurs français contre des voies ferrées allemandes, et rendu attentif aux contradictions qui existent entre les allégués de la déclaration de guerre du 4 août, de la note de l'ambassadeur allemand au gouvernement belge du même jour, et du discours du chancelier du 4 août. J'ai cité en outre les plaintes élevées à Berlin par le gouvernement français, plaintes qui — tout au contraire des assertions allemandes — exposaient dans tous leurs détails des cas d'agressions allemandes avant la déclaration de guerre, et ont même été confirmées en partie par le chancelier de l'Empire dans le discours mentionné ci-dessus. Je renvoyais également à une série d'autres circonstances, d'où il ressortait que l'agression française était une invention germanique destinée à donner à la guerre le caractère d'une guerre défensive allemande.
Je prie le lecteur de vouloir bien relire tout ceci dans mon livre, et je voudrais seulement mentionner ici une intéressante constatation de fait rendue publique au cours de cette année (1916) et qui réfute d'une manière péremptoire un point essentiel de la déclaration de guerre franco-allemande. Dans la Deutsche Medizinische Wochenschrift (Semaine médicale allemande) du 18 mai 1916, le professeur Schwalbe a publié un échange de lettres entre le conseiller secret Riedel et le magistrat de Nuremberg, dans lequel ce dernier écrivait au premier, le 3 avril 1916, ce qui suit :
Il n'est jamais arrivé à la connaissance du représentant du généralcommandant du IIIe corps d'armée bavarois que des bombes aient été jetées par des aviateurs ennemis, avant ou après le commencement de la guerre, sur la voie ferrée de Nuremberg-Kissingen et de Nuremberg- Anspach. Toutes les affirmations et nouvelles de journaux relatives à des faits de ce genre se sont révélées fausses.
Ainsi, il est établi officiellement par la déclaration concordante d'autorités civiles et militaires que, des quatre prétendues attaques d'aviateurs français (à Wesel, dans la contrée de l'Eiffel, à Carlsruhe et à Nuremberg), la dernière n'a en tout cas pas eu lieu. Jusqu'à quel point les trois autres imputations sont dignes de foi, le lecteur en jugera de lui-même après la lecture de mes deux réquisitoires.
La tentative que fait la déclaration de guerre allemande pour établir que non seulement les Français ont ouvert les hostilités par des raids d'aviateurs, mais qu'ils ont, les premiers, violé la neutralité belge, ne manque pas de piquant. La déclaration de guerre a été remise à Paris le 3 août à 6 h. 45 minutes du soir. Le délai fixé par l'ultimatum au gouvernement belge était déjà expiré le même jour à 7 heures du matin. L'entrée des troupes allemandes en Belgique a eu lieu le 4 août à la pointe du jour. L'histoire des aviateurs dans la déclaration de guerre francoallemande devait prouver que les Français avaient été les premiers à violer la neutralité. En effet, dit cette pièce : « plusieurs de ces derniers ont manifestement violé la neutralité de la Belgique survolant le territoire de ce pays. » Donc, les aviateurs qui avaient jeté des bombes sur Wesel, Carlsruhe et Nuremberg avaient « manifestement » survolé le territoire belge ! Ainsi on cherchait à faire d'une pierre deux ou même trois coups : la France a ouvert les hostilités ; la France a violé la neutralité belge, et la Belgique a fait bon marché de sa neutralité, puisqu'elle a permis aux aviateurs français de survoler son territoire. Il faudrait être vraiment de rudes gobe-mouches pour gober des volatiles de cette taille. Aussi la preuve officielle, actuellement acquise, du mensonge de Nuremberg, n'était-elle pas nécessaire pour que cet essai stupide, cette construction en l'air d'un motif de guerre, provoquât dans le monde entier une douce hilarité et des hochements de tête significatifs.
La Russie est-elle responsable de la guerre ?
(Duel Bethmann-Sazonow , février igiô 1.)
Dans son discours à la Douma, le 22 février 1916, Sazonow a prononcé cette parole :
« Cette guerre est le plus grand crime qui ait été commis contre l'humanité; ceux qui s'en sont rendus coupables portent une lourde responsabi1ité et sont, à l'heure qu'il est, suffisamment démasqués. »
Le gouvernement allemand, se sentant à juste titre atteint par ce reproche, s'est aussitôt appliqué — suivant son habitude, et poussé par sa mauvaise conscience — à faire à nouveau dans la Norddeutsche Allgemeine Zeitung l'histoire des antécédents de la guerre et à dénoncer derechef au monde M. Sazonow comme étant l'homme qui, « en toute première ligne porte le fardeau de cette formidable responsabilité. » « C'est la Russie qui, sûre de l'appui non seulement de la France, mais aussi de l'Angleterre,
1 La présente étude a été écrite en mars 191 6 — immédiatement après une violente campagne de discours et de presse, menée par les gouvernements allemand et russe au sujet des responsabilités de la guerre, — mais n'a pas été publiée jusqu'ici. Je lui fais une place dans mon second acte d'accusation, parce qu'elle scrute encore une fois, sous forme concentrée, la question de la responsabilité russe — pivot de tout le système de défense allemand — et met en outre en lumière plusieurs points de vue nouveaux. Voir l'article de la Norddeutsche Allgemeine Zeitung reproduit dans le Berliner Tageblatt du 27 février 1916, ainsi que le télégramme de Wolff du 26 février qui s'y rapporte.
a déchaîné la guerre. » Tel est le pivot de la défense officieuse la plus récente du gouvernement allemand.
Il est impossible de réfuter toutes les interprétations exclusives, les omissions ou les falsifications de ce plaidoyer officieux sans reprendre, par le détail, toute l'histoire qui a immédiatement précédé la guerre : l'on sait qu'un homme mal intentionné ou un fou peut plus avancer de choses en vingt lignes, qu'un homme sain d'esprit ou un sage n'en peut réfuter en deux cents.
Le contenu tout entier des livres diplomatiques de tous les gouvernements, y compris ceux de l'Allemagne et de l'Autriche, fait voir combien la prétendue démonstration de la Norddeutsche Allgemeine Zeitung est caduque et sans valeur. Je suppose le lecteur au courant de ces documents et de l'étude critique que j'en ai faite dans J'accuse, ainsi que dans les chapitres précédents de cet ouvrage-ci, et je borne ma réfutation de la dernière preuve que l'Allemagne allègue de son innocence aux points suivants :
La Norddeutsche Allgemeine Zeitung — fidèle en cela à la tactique connue de Helfferich — met tout l'accent sur la mobilisation russe, qui seule aurait fait éclater la guerre, mais elle laisse absolument de côté les événements diplomatiques qui ont précédé. Elle cite les divers entretiens du comte Pourtalès avec M. Sazonow, avec son adjoint Neratow et avec le tsar (les 26, 27, 28, 29, 30, 31 juillet). Elle relève qu'on a mis plus d'une fois la Russie en garde contre les suites possibles des mesures militaires prises par elle, mais passe complètement sous silence les raisons de la mobilisation russe — de la mobilisation partielle d'abord, de la mobilisation générale ensuite — et elle arrive ainsi naturellement à conclure que c'est la Russie qui a voulu la guerre et l'a criminellement déchaînée.
Il est certain, assurément, que la Russie a mobilisé le 29 juillet les quatre districts militaires du sud, Kiew, Odessa, Moscou et Kazan, et le 31 juillet l'ensemble de ses troupes.
Mais, d'autre part, il est non moins certain :
a) que, du premier au dernier moment de la crise, aucun autre ministre européen des affaires étrangères n'a travaillé avec
BETHMANN-SAZONOW 363
plus d'ardeur et avec plus d'esprit de coudescendance que Sazonow en faveur du maintien de la paix ;
b) que, par leur attitude mi-négative, mi-équivoque et contradictoire, l'Allemagne et l'Autriche ont rendu impossible la solution pacifique du conflit et ont forcé la Russie — vu l'extrême lenteur et la difficulté plus grande de sa mobilisation — à prendre des mesures militaires de précaution ;
c) que ces mesures, selon les assurances formelles et solennelles du tsar, n'avaient aucun caractère agressif ;
d) que c'est l'Autriche qui, par la forme et la teneur de son ultimatum, par la rupture des relations diplomatiques avec la Serbie et la déclaration de guerre à celle-ci, a fait éclater le conflit européen, et en mobilisant — d'abord partiellement, puis complètement — a forcé la Russie à procéder à son tour à des contre- mobilisations ;
e) que l'Allemagne, de son côté, au plus tard à partir du 25 juillet — jour où l'ambassadeur autrichien a quitté Belgrade — a commencé ses préparatifs militaires, spécialement du côté de l'ouest, et que le Ier août, jour de la mobilisation proprement dite, ses troupes étaient déjà aux frontières, prêtes à faire irruption dans le Luxembourg, la Belgique et la France.
Ce que Sazonow a fait pour le maintien de la paix, je prie le lecteur de s'en pénétrer en reprenant les pages 106 à 264 de J'accuse et les chapitres ci-dessus. J'en ai donné un résumé en dix- huit articles dans J'accuse, pages 215 à 218.
Sazonow a, entre autres, contribué à faire donner par la Serbie une réponse si condescendante qu'il fallait être irrévocablement résolu à la guerre pour la prendre comme motif d'une déclaration de guerre.
Il a accepté avec empressement toutes les propositions de médiation, quel qu'en fût le contenu et de quelque côté qu'elles vinssent.
Il a, dans les dispositions les plus conciliantes, entamé avec l'ambassadeur autrichien Szâpâry des pourparlers au sujet des exigences autrichiennes imposées à la Serbie et demandé la continuation officielle de ces négociations ; mais le comte Berchtold lui a opposé un refus brutal.
364 IvE CRIME
Le 31 juillet, comme l'Autriche se montrait disposée à recommencer les négociations, il les a immédiatement reprises à Pétersbourg et a envoyé à Londres un message exprimant sa joie de l'heureuse tournure que prenaient les événements.
Il a accepté la conférence de Grey et s'est déclaré prêt à se tenir à l'écart et à se soumettre aux propositions de paix des puissances.
Mais avant tout- — et l'on ne saurait trop revenir sur ce point en présence des falsifications systématiques des défenseurs de l'Allemagne — il a proposé de faire trancher le conflit austroserbe par la Cour d'arbitrage de La Haye, comme auparavant déjà la Serbie l'avait proposé dans sa réponse à l'Autriche.
Ce fait, qui a été prudemment passé sous silence dans le premier livre blanc allemand et n'a été publié que dans le second (après que le gouvernement russe l'eut fait connaître) ce fait à lui seul suffit pour renverser de fond en comble le réquisitoire du gouvernement allemand. Si la Russie avait voulu la guerre, pour laquelle elle était, comme nous le voyons maintenant, très insuffisamment préparée, aurait-elle fait cette proposition de paix qui, en tout état de cause, devait empêcher la guerre ?
Le 29 juillet, la Russie a décrété sa mobilisation partielle et officiellement notifié la chose à Berlin. Cette mobilisation, comme je l'ai montré ailleurs, était la conséquence de quatre faits :
i° De l'explosion de la guerre entre l'Autriche et la Serbie ;
20 de la mobilisation d'au moins deux corps d'armée autrichiens à la frontière russe ;
30 du refus, par l'Allemagne et l'Autriche, de la proposition de conférence Grey ;
40 du refus absolu du comte Berchtold de toutes négociations nouvelles au sujet de l'affaire serbe.
Le comte Pourtalès se présenta le 29 juillet chez Sazonow et eut avec lui une longue conversation dont le compte- rendu nous est donné par le Livre blanc allemand (p. 10) et par le Livre orange
BETHMANN-SAZONOW 365
russe (n° 49) . Sazonow se déclarait de nouveau prêt à se soumettre à la décision des quatre puissances non intéressées et à entrer en même temps en pourparlers directs avec V Autriche pour trouver un terrain d'entente. Pourtalès, au contraire, chercha toutes sortes d'échappatoires contre les deux propositions, prétendit que l'on voulait porter atteinte aux droits souverains de l'Autriche, demanda que la Russie laissât « la double monarchie régler seule ses affaires avec la Serbie. Il serait toujours assez temps, au moment de la signature de la paix, de revenir à des ménagements à l'égard de la souveraineté serbe. »
Sazonow chercha, suivant le récit du comte Pourtalès lui-même :
de me persuader que je devais insister auprès de mon gouvernement pour qu'il prît part à une conversation à quatre, afin de trouver le moyen d'amener par la voie amicale l'Autriche- Hongrie à renoncer à ses prétentions portant atteinte à la souveraineté de la Serbie.
Pourtalès promit, il est vrai, qu'il ferait rapport sur l'entretien qu'ils venaient d'avoir, mais il déclara que :
la Russie s' étant décidée à la redoutable mesure de mobilisation, tout échange de vues à ce sujet était fort difficile, sinon impossible.
Pourtalès prétendait que la déclaration du « désintéressement territorial » de l'Autriche tenait déjà compte des intérêts lusses et y voyait «une concession de haute importance de la part d'une puissance belligérante. » Ainsi l'ambassadeur allemand ne pouvait ou ne voulait pas même promettre le respect absolu de la souveraineté serbe. Cela cadre parfaitement avec l'exposé que Sazonow fit le lendemain (30 juillet) de l'entretien germano-russe à l'ambassadeur français et à l'ambassadeur anglais à Pétersbourg. (Voir Livre bleu, n° 97 et Livre jaune, n° 103.) Nous avons donc sur cet important échange de vues entre Sazonow et Pourtalès, auquel la publication de la N orddeutsche Allgemeine Zeitung confère une nouvelle importance, quatre exposés qui concordent parfaitement : ceux du Livre blanc, du Livre orange, du Livre bleu et du Livre jaune. Il en ressort :
a) que Sazonow a confirmé la mobilisation partielle russe, l'a motivée par la mobilisation partielle autrichienne, mais a contesté, jusqu'à ce moment-là, toute mobilisation contre l'Allemagne et nié que la mobilisation contre l'Autriche eût un caractère agressif.
b) que Sazonow a proposé une double action diplomatique, à savoir : une conversation à quatre, pour rechercher en commun un terrain d'entente, et des négociations directes entre Vienne et Pétersbourg ;
c) que Pourtalès a déclaré difficile, sinon impossible, tout échange de vues sous quelque forme que ce fût et exigé que la Russie se tînt complètement à l'écart ;
d) que Pourtalès a bien promis que l'on respecterait l'intégrité du territoire serbe, mais non ses droits souverains.
En d'autres termes : le représentant du gouvernement allemand ne fit de concessions d'aucune sorte dans le but de régler diplomatiquement le conflit austro-serbe et le conflit austrorusse qui en sortit, refusa absolument d'exercer une pression quelconque sur le gouvernement autrichien pour en obtenir la moindre concession, et réclama de la Russie non seulement un complet désintéressement, mais encore la suppression de toute mesure militaire de précaution. Voilà ce que le gouvernement allemand appelle, dans son dernier plaidoyer : une invitation adressée à la Russie « de ne pas contrecarrer l'action diplomatique par des mesures militaires. »
Quelle action diplomatique V Allemagne a-t-elle mise en scène, recommandée et appuyée pendant les jours critiques ? Aucune.
Elle a refusé la conférence Grey.
Elle a toléré l'action de l'Autriche contre la Serbie à toutes ses phases.
Elle a laissé sans réponse la proposition russe de s'en remettre à la cour d'arbitrage de La Haye.
Elle a transmis au cabinet de Vienne pour « examen » la proposition de Grey d'accepter la note serbe au moins « comme base d'une discussion entre les diverses chancelleries. » (Livre rouge, n° 43.)
Elle n'a ni donné elle-même ni obtenu de Vienne une réponse quelconque 1 à la formule de conciliation de Grey (occuper Belgrade et faire connaître, de là, les conditions de paix).
1 J'aborde ailleurs la question des « notes de recommandation » que M. de Bethmann a fait connaître l'une une année, l'autre deux ans et trois mois après la publication du premier Livre blanc allemand.
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Elle a soit repoussé soit laissé sans réponse les diverses formules de conciliation de Sazonow, etc., etc.
Pendant toute la crise, la seule chose que l'Allemagne ait faite a été de « soumettre à l'examen » du gouvernement autrichien la proposition des pourparlers directs entre Vienne et Pétersbourg. Ces pourparlers ont été repoussés de la façon la plus brutale par le comte Berchtold le 28 juillet, et repris seulement le 31 juillet et le Ier août (Livre rouge, n06 55 et 56), à la suite d'un télégramme de Berchtold à Szâpâry en date du 30 juillet (Iyivre rouge, n° 49).
Mais, le 31 juillet, la mobilisation générale avait déjà été promulguée en Autriche et en Russie, en Allemagne on avait proclamé le « danger de guerre » et décrété les ultimatums à la France et à la Russie, lesquels furent remis à ces deux gouvernements à 7 heures du soir et à minuit.
Voilà en quoi consiste l'action diplomatique de l'Allemagne, qui, à ce que l'on prétend, fut contrecarrée par la mobilisation russe. S'il y a eu quelque chose de contrecarré, c'a été la reprise des négociations entre l'Autriche et la Russie, et elle l'a été par les ultimatums allemands. Pourquoi n'a-t-on pas laissé ces négociations — si tant est que l'Autriche les prît au sérieux et qu'elles ne fussent pas simplement une feinte concertée avec Berlin pour rejeter sur la Russie les responsabilités — pourquoi n'a-t-on pas laissé ces négociations suivre librement leur cours pendant un, deux ou trois jours ? Pourquoi a-t-on adressé à la Russie, par un ultimatum à brève échéance et outrageant pour un grand Etat, une demande dont on savait fort bien à Berlin que l'exécution était, en fait, impossible « pour des raisons techniques ? » (Voir la dépêche de l'empereur Guillaume au roi Georges en date du Ier août.)
Toutes les notes actuellement publiées du comte Pourtalès, tendent non à décharger, mais à charger le gouvernement allemand. Tout ce qu'elles prouvent, c'est ce que nous savons depuis longtemps : que l'Allemagne a barricadé toutes les voies d'entente proposées par les autres, et fait échouer, par sa propre conduite, la seule proposition de conciliation venue de son côté : que, reléguant au second plan le conflit diplomatique, elle a fait passer au prenùer les mesures militaires russes et exigé de la Russie une absolue passivité dans ce domaine en dépit de l'activité qu'y déployaient l'Autriche et l'Allemagne.
Au cours de toutes les conversations entre Pourtalès et Sazonow, qui viennent d'être publiées encore une fois, ce n'est jamais que de la question formelle de la mobilisation qu'il s'agit : jamais ou presque jamais du conflit proprement dit et des moyens de le résoudre.
Le gouvernement allemand sait, entre autres, passer avec une diabolique habileté par-dessus les propositions de conciliation de Sazonow (Livre orange, nœ 60 et 67). S'il n'existait pas déjà par ailleurs cent preuves de la mauvaise foi et de la mauvaise conscience du gouvernement allemand, la conspiration du silence faite autour des propositions de Sazonow suffirait à établir la faute du gouvernement de Berlin et à prouver qu'il en a le sentiment.
Que dire d'une argumentation qui passe sous silence des faits importants, décisifs, et qui sont dans le rapport le plus étroit avec la question de la mobilisation ? Ce n'est pas seulement dans le Livre blanc et dans le Livre rouge que cette tactique est suivie, mais encore dans la dernière tentative — manquée — que l'on a faite pour rejeter sur le gouvernement russe la responsabilité de la guerre. Si M. de Bethmann entre dans tous les détails des six ou sept entretiens qui eurent lieu, dans les journées du 26 au 31 juillet, entre le comte Pourtalès et Sazonow, pourquoi ne fait-il aucune mention de l'entretien du 30 juillet, sur lequel nous possédons des documents authentiques (Livre orange, n° 60, Livre bleu, n° 97, Livre jaune, n° 103) ? La Norddeutsche Allgemeine Zeitung — chose significative — fait un saut du 29 juillet au 31 juillet, puis elle cherche à combler cette lacune en parlant de «l'activité médiatrice de Sa Majesté l'empereur et du gouvernement. » Mais quant aux événements décisifs pour la suite, qui se produisirent entre ces deux journées, soit le 30 juillet, elle les laisse dans l'ombre.
On trouvera dans les documents ci-dessus mentionnés, dans J'accuse et dans les chapitres qui précèdent, les détails relatifs à cet important événement diplomatique. Ici je relève seulement l'essentiel, à savoir que :
le 30 juillet, donc avant la mobilisation générale russe, Sazonow promit de la façon la plus formelle de suspendre tous les préparatifs militaires de la Russie, si l'Autriche
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voulait seulement reconnaître au conflit un caractère européen et se déclarer prête à retirer de son ultimatum les points qui portaient atteinte aux droits souverains de la Serbie.
Le comte Pourtalès, qui — comme le prince Lichnowsky — peut avoir eu personnellement le désir sincère de maintenir la paix et paraît avoir été inconsolable quand il vit la ruine imminente de ses espérances (voir Livre bleu, n° 97), — Pourtalès poussa un soupir de soulagement quand Sazonow lui eut dicté sa formule de conciliation en lui recommandant instamment de la transmettre sans retard à Berlin. Il promit d'appuyer la proposition auprès de son gouvernement (voir Livre jaune, n° 103).
Aussi tous les intéressés durent-ils trouver d'autant plus inattendu et incroyable le refus sec et catégorique opposé à la proposition de Sazonow par M. de Jagow qui, le jour même {30 juillet), déclarait à l'ambassadeur russe à Berlin, Swerbéew, que la proposition de Sazonow était inacceptable pour V Autriche.
Ce refus, donc la forme brutale n'était atténuée par aucune indication de motif, amena la Russie à proclamer le lendemain la mobilisation générale. L'attitude diplomatique de Jagow fut soutenue par l'attitude militaire de la monarchie austro-hongroise qui, dans la nuit du 30 au 31 juillet, donc avant la mobilisation générale russe, mobilisa ses forces complètes, de terre et de mer, comme je l'ai prouvé ailleurs. De son côté, l'Allemagne avait déjà poussé ses préparatifs militaires si loin avant la proclamation formelle de l'état de guerre (31 juillet) que la situation militaire à elle seule aurait justifié la mobilisation générale russe.
Mais tenons-nous-en ici à la question diplomatique. Pourquoi M. de Bethmann persiste-t-il, aujourd'hui encore, comme il l'a fait dans ses deux livres blancs et dans tous les discours qu'il a prononcés depuis le commencement de la guerre, à taire les faits diplomatiques qui figurent dans les nos 60 et 63 du Livre orange russe et dans les documents correspondants publiés par l'Angleterre et par la France ? Pourquoi a-t-on repoussé à Berlin la proposition de Sazonow ? Pourquoi ne l'a-t-on pas même jugée digne d'être discutée, ou d'être transmise à Vienne ? Etait-ce trop demander à l'Autriche que de lui faire promettre de respecter la souveraineté de la Serbie ? La promesse faite par la Russie de s'en tenir à la mobilisation partielle et de ne pas la développer
n'était-elle pas l'équivalent de celle que l'on réclamai i; de l'Autriche ? Et s'il était au pouvoir de l'Allemagne et de l'Autriche d'empêcher la mobilisation russe par cette concession toute naturelle — que l'Autriche feignait même de représenter comme s'accordant avec se- intentions — et si malgré cela cette concession fut refusée, comment faire au gouvernement russe un reproche d'avoir vu dans ce refus une aggravation du conflit, une nouvelle manifestation de l'humeur belliqueuse des puissances centrales, et d'avoir poursuivi ses préparatifs militaires en conséquence ? Si, au lieu de la réponse inouïe qu'il donna à l'ambassadeur russe le 30 juillet, M. de Jagow lui avait dit : « Nous voyons dans la proposition de Sazonow la claire intention du gouvernement russe de maintenir la paix ; nous demanderons à l'Autriche la promesse expresse de respecter la souveraineté de la Serbie ; » — si le secrétaire d'Etat allemand avait tenu ce langage sensé, conciliant et encourageant, la mobili ation générale n'aurait pas eu lieu le lendemain, et nous n'aurions pas aujourd'hui la guerre européenne — qui, comme M. de Bethmann ne cesse de le répéter, n'a été que la conséquence de la mobilisation générale russe.
Qui donc est coupable d'avoir déchaîné cette guerre ? Bethmann ou Sazonow ? Même en adoptant tout à fait le point de vue du gouvernement allemand et en attribuant à la seule question de mobilisation la valeur déterminante, on est bien forcé de conclure :
C'est le gouvernement allemand qui est responsable de la guerre puisque, le 30 juillet encore, en acceptant la condition très naturelle et facilement exécutable réclamée par la Russie, il pouvait empêcher la mobilisation générale dans l'empire du tsar et, par conséquent, éliminer la cause de la guerre.
Les documents diplomatiques témoignent clairement de l'importance immense que les gouvernements de l'Entente attribuaient à la proposition de Sazonow, sur laquelle l'Allemagne et l'Autriche sont complètement muettes aujourd'hui encore. Sazonow transmet à l'instant même à ses ambassadeurs dans toutes les capitales la teneur de la proposition qu'il a dictée au comte Pourtalès. Il demande à son ambassadeur à Berlin de l'informer sur-le-champ par dépêche de l'accueil qui lui aura été fait par le gouvernement allemand (Livre orange, n° 60).
BETHMANN-SAZONOW 37I
L'ambassadeur français Paléologue confirme, dans son rapport à Viviani, que le tsar désire ardemment éviter la guerre, et que le gouvernement russe ne néglige rien pour enrayer le conflit (Livre jaune, n° 103).
L'ambassadeur anglais à Pétersbourg, Buchanan, voit dans la proposition de Sazonow le pivot de la solution de la crise : si elle est repoussée par l'Autriche, la Russie ne peut guère — sachant que l'Autriche et l'Allemagne s'arment — retarder la conversion de la mobilisation partielle en mobilisation générale, et l'inévitable résultat en sera une guerre européenne (Livre bleu, n° 97).
On voit partout quelle importance le monde diplomatique attachait à la proposition de Sazonow, et comment, en cette journée du 30 juillet, le sort de l'Europe dépendait de l'attitude de ces messieurs de la Wilhelmstrasse. Même si l'on admet leur propre point de vue, mobilisation signifie guerre, ce sont MM. de Bethmann et de Jagow qui portent la responsabilité formidable :
d'avoir provoqué la mobilisation russe, et, par suite, la guerre.
Le refus de la proposition de Sazonow est d'autant plus inouï qu'elle n'imposait pas même comme condition le départ des Autrichiens de la Serbie ; et que, faute d'une interdiction expresse, elle les laissait même libres d'y pénétrer plus avant. A cet égard, la proposition de Sazonow concordait avec celle de Grey, à teneur de laquelle : l'Autriche devait occuper une portion du territoire serbe, y compris Belgrade, d'où elle pouvait dicter ses conditions (Livre bleu, n08 88, 98 et 103), — proposition à laquelle on se souvient que les puissances centrales n'ont jamais répondu.
Y avait-il moyen de faire plus de concessions diplomatiques que n'en renfermaient toutes ces propositions de conciliation anglaises et russes ? L'Allemagne et l'Autriche avaient, déployée devant elles, toute une carte d'échantillons de moyens d'entente : il suffisait d'étendre la main et de saisir un de ces moyens, un seul, et la paix européenne était sauvegardée.
Elles pouvaient, du moment que la Serbie s'était soumise comme elle l'avait fait, soumettre à la cour d'arbitrage de La Haye les quelques points litigieux encore pendants.
Elles pouvaient faire délibérer les représentants à Londres des quatre puissances non intéressées sur les propositions de conciliation qui seraient recommandées simultanément aux gouvernements de Vienne et de Pétersbourg.
Elles pouvaient, par des négociations directes entre les gouvernements autrichien et russe, pour peu que de part et d'autre on se montrât disposé à céder quelque chose sur les quelques points non encore résolus, trouver un moyen terme acceptable entre les exigences autrichiennes et les concessions serbes.
Elles pouvaient faire occuper Belgrade et le territoire environnant par les troupes autrichiennes, à titre de gage, et dicter de là leurs conditions.
Elles pouvaient déclarer simplement, et d'une manière toute générale — sans s'entendre immédiatement sur les détails — que l'Autriche éliminerait de son ultimatum les articles qui portaient atteinte à la souveraineté serbe, etc.
Si les puissances centrales avaient accepté, au plus tard jusqu'au 30 juillet, une seule de ces propositions, au lieu de les rejeter ou de les ignorer toutes (sans parler du décret de mobilisation générale qui fut lancé dans la nuit du 30 au 31 juillet par l'Autriche), la Russie n'aurait pas ordonné sa mobilisation générale, le 31 juillet. Où est-elle donc, demandé-je encore, cette action diplomatique de l'Allemagne et de l'Autriche, que l'on prétend avoir été contrecarrée par les mesures militaires de la Russie ? Cette action diplomatique fut tout entière négation et passivité. Ce n'est pas la Russie qui a contrecarré l'action diplomatique, mais l'Allemagne et l'Autriche qui ont, d'une part, fait échouer tous les moyens diplomatiques qui s'offraient, et de l'autre, ont poursuivi leurs propres préparatifs militaires sans en démordre. Cette action diplomatique négative, menée de front avec l'action militaire positive par les puissances centrales, a forcé la Russie à prendre des mesures militaires de prudence, lesquelles — les assurances données par le tsar et son gouvernement comme aussi toute l'attitude diplomatique de la Russie en font foi — ne constituaient ni des moyens de pression militaire ni des actions agressives. C'étaient des mesures de prudence qu'exigeait la détermination toujours plus manifeste des puissances centrales de pousser
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cette fois-ci les choses jusqu'au ploiement ou à la rupture. Le ploiement, c'était, pour la Russie, assister en spectatrice muette à l'écrasement militaire de la Serbie et à sa transformation en Etat vassal. La rupture, c'était l'explosion de 1' « inévitable » guerre européenne qui, d'un coup, devait assurer à l'Allemagne l'hégémonie sur le continent, et à l'Autriche la suprématie dans les Balkans.
S'il fallait encore une preuve quelconque pour montrer que la Russie, en prenant ses mesures militaires, ne songeait pas le moins du monde à troubler la paix, on la trouverait facilement dans l'attitude observée far le gouvernement russe après la mobilisation générale. Le 31 juillet — jour où celle-ci eut lieu — Sazonow, comme l'on sait, envoya aux chancelleries européennes sa seconde formule de conciliation (Livre orange, n° 67, Livre bleu, n° 120, Livre jaune, n° 113). Sans doute, cette formule, envisagée comme un compromis entre la première formule de Grey et la première de Sazonow, et qui concordait effectivement pour les points essentiels avec la proposition anglaise — cette seconde formule de Sazonow ne pouvait plus répéter la promesse que donnait la première, celle de la veille, de suspendre les préparatifs militaires de la Russie. Il était trop tard pour cela, puisque la Russie, à la suite du refus de Jagow le 30 juillet, avait décrété, le 31, la mobilisation générale, et que celle-ci — comme l'empereur Guillaume et le tsar Nicolas sont d'accord à le dire — ne pouvait « pour des raisons techniques » être arrêtée d'un moment à l'autre. (Voir la dépêche du tsar à l'empereur Guillaume en date du 31 juillet, et celle de l'empereur Guillaume au roi d'Angleterre en date du Ier août.) La suspension des mesures militaires n'était donc plus possible du côté russe, d'autant plus que l'Autriche avait décrété le jour-même la mobilisation générale. Mais la Russie pouvait fort bien, à cette heure encore, faire une déclaration de ses dispositions pacifiques, et c'est ce qu'elle fit dans la seconde formule de conciliation de Sazonow le 31 juillet :
Si l'Autriche consent à arrêter la marche de ses armées sur le territoire serbe, et si, reconnaissant que le conflit austro-serbe a assumé le caractère d'une question d'intérêt européen, elle admet que les grandes puissances
examinent la satisfaction que la Serbie pourrait accorder au gouvernement d'Autriche-Hongrie sans laisser porter atteinte à ses droits d'Etat souverain et à son indépendance — la Russie s'engage à conserver son attitude expectante. (Livre orange, n° 67.)
Cette seconde proposition d'entente de Sazonow, en date du 31 juillet, qui fut ensuite, comme je l'ai montré dans les chapitres précédents, modérée encore et adoucie à seule fin de rencontrer l'agrément des puissances centrales (voir : Livre bleu, n° 133, Livre orange, n° 69, Livre jaune, n° 120) ; — puis le joyeux empressement mis par Sazonow à se prêter aux négociations directes nouvellement entamées avec le cabinet de Vienne ; — sa proposition ultérieure de poursuivre ces négociations sur le terrain plus propice de Londres — et sa dernière proposition du Ier août, d'après laquelle toutes les puissances s'engageraient à rester l'arme au pied en deçà de leurs frontières pendant qu'on ferait une dernière tentative de conciliation (Livre bleu, n° 139), — tous ces faits, toutes ces circonstances, il faut les considérer dans leur rapport avec la mobilisation russe pour établir que celle-ci était uniquement une mesure préventive et de prudence, sans aucun caractère agressif.
Le gouvernement allemand et ses défenseurs ont constamment recours à un artifice : ils traitent la mobilisation russe comme un fait indépendant, sans rapport avec les événements diplomatiques, et lui attribuent ainsi un caractère agressif. Par cette méthode fallacieuse, on peut naturellement tout démontrer, mais on arrive toujours à de faux résultats. Les actes militaires ne prennent leur vrai caractère que considérés dans leur rapport avec l'attitude diplomatique du gouvernement en cause. Même une déclaration de guerre peut, quoiqu'elle déchaîne les hostilités et soit par conséquent un acte offensif au sens le plus strict du terme, être en réalité un acte défensif, si elle est provoquée par l'intransigeance diplomatique ou par d'autres circonstances qui Tévèlent les plans belliqueux de l'adversaire. L'Allemagne eûtelle fait toutes les propositions de paix qu'elle n'a pas faites, mais qui sont parties des puissances de l'Entente, — n'en eût-elle même fait qu'une seule, celle de soumettre le différend au tribunal arbitral de La Haye, la Russie eût-elle décliné cette proposition, alors la déclaration de guerre allemande aurait un tout autre
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caractère : au lieu de l'acte offensif qu'elle est maintenant, elle apparaîtrait comme un acte défensif.
Ce n'est qu'en relation avec toute l'attitude diplomatique de l'Allemagne que la déclaration de guerre à la Russie apparaît pour ce qu'elle est : un acte offensif voulu et prémédité.
Inversement, la mobilisation générale russe — même si elle n'avait pas été provoquée par celle de l'Autriche — apparaît, quand on l'étudié dans son enchaînement avec l'attitude diplomatique de la Russie, simplement comme une mesure préventive de sûreté contre l'attaque dont la menaçaient les puissances centrales.
C'est ainsi que s'écroule, une fois de plus, toute l'argumentation fondée sur la mobilisation russe. D'après ses notes, qui ont été publiées par la Norddeutsche Allgemeine Zeitung, le comte Pourtalès a dit, le matin du 31 juillet de bonne heure à l'adjoint de Sazonow, Noratow : « La mobilisation générale de l'armée Tusse ne peut être envisagée chez nous (en Allemagne) qu'en un sens, c'est que la Russie voulait absolument la guerre. » Pareille interprétation était possible seulement de la part de gens qui ne savaient pas un traître mot des négociations diplomatiques qui se sont déroulées depuis le 23 juillet, et qui ignoraient aussi quelle avait été l'attitude de Sazonow le 31 juillet et le Ier août — jusqu'au moment de la déclaration de guerre. Pour qui connaissait ces négociations diplomatiques, il ne pouvait faire l'ombre d'un doute que la mobilisation de la Russie n'indiquait aucune volonté belliqueuse, qu'elle n'avait pour but que de se mettre en garde contre les intentions hostiles de l'étranger. C'est justement un des côtés néfastes de la diplomatie secrète, que les peuples dont l'heur ou le malheur sont en jeu n'apprennent des actes diplomatiques que ce que chaque gouvernement trouve bon de leur en faire savoir. En laissant de côté certains faits réels ou en les tordant, chaque gouvernement peut imprimer à l'attitude des autres un cachet trompeur ; d'une mesure de prudence prise par l'adversaire on peut faire une menace ; de l'acte agressif que l'on a commis soi-même un acte défensif. C'est ainsi qu'en Allemagne on a faussement représenté la mobilisation russe comme une menace dirigée contre la patrie allemande, et l'on continue encore aujourd'hui à pratiquer délibérément cette falsification systématique.
De là est née la « guerre de libération », de là le but assigné à la guerre, de se garantir contre une attaque future, — en d'autres
termes la politique annexionniste, — de là, la poursuite interminable de ces hécatombes insensées.
L'attaque russe est à la base de cette construction diabolique.
De là les efforts sans cesse renouvelés — en vain, il est vrai — pour faire voir au peuple allemand dans cette attaque russe la cause de la guerre.
Je veux encore mentionner un point qui, quoique secondaire, caractérise la méthode à laquelle recourent les Allemands pour se défendre. Ceux qui, en Allemagne, écrivent sur la guerre, vont répétant l'un après l'autre que le gouvernement russe — un peu par mauvaise conscience — n'a fait connaître à son alliée, la France, la mobilisation générale qu'avec un fort retard pour faire accroire au public français que c'était l'Allemagne qui avait rompu la paix. Voici comment s'exprime sur ce point la Norddeutsche Allgemeine Zeitung :
Le caractère fatal de la mobilisation générale russe est, présumablement, aussi la raison pour laquelle le gouvernement russe ne s'est pas hâté de notifier la chose à la France, son alliée : il est avéré que le gouvernement français ignorait encore, le soir du 3 1 juillet, que la Russie avait décrété la mobilisation totale dans la nuit du 30 au 3 1 juillet ; l'ambassadeur français à Saint- Pétersbourg ne l'avait pas non plus — à en juger d'après cela — annoncé immédiatement à Paris, si incroyable que cela puisse paraître. Ainsi la réplique allemande y a été connue plus tôt, et pouvait ainsi plus facilement être envisagée par le public français comme une menace partant de l'Allemagne.
Cette affirmation est contredite par la dépêche de Paléologue en date du 31 juillet (Livre jaune, n° 118), dans laquelle l'ambassadeur français annonce la conversion de la mobilisation partielle russe en mobilisation générale, en raison de la mobilisation générale de V Autriche et des armements auxquels l'Allemagne procédait depuis six jours en secret. La Norddeutsche Allgemeine Zeitung semble se baser sur la remarque adressée par Viviani le 31 juillet à 7 heures du soir à l'ambassadeur allemand, baron de Schôn, quand celui-ci lui remit l'ultimatum allemand. Viviani déclara à l'ambassadeur ne rien savoir encore d'une mobilisation générale russe (Livre jaune, n° 117). Cette remarque du chef du cabinet français s'explique très facilement : la dépêche de Paléologue, qui était partie nous ne savons pas exactement à quelle heure, n'était ou bien pas encore arrivée à Paris à 7 heures du soir, ou bien n'avait pas encore été portée à la connaissance de
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Viviani. La preuve de la mauvaise foi du gouvernement russe n'est donc pas faite par là : l'ambassadeur français a lancé à Paris la nouvelle de la mobilisation complète le jour même où elle eut lieu, voilà tout.
L'ambassadeur anglais à Pétersbourg, Buchanan, a pareillement télégraphié à Londres le 31 juillet la mobilisation générale russe, qui était un fait accompli (Livre bleu, n° 113). Le Livre bleu relève expressément que ce télégramme est arrivé à Londres le 31 juillet. Donc aucun indice qu'on ait voulu cacher la mobilisation russe ni à l'alliée, la France, ni à l'amie de l'Entente, l'Angleterre.
Plus futile encore que cette argumentation me paraît être celle que la Norddeutsche Allgemeine Zeitung étaie sur des citations tirées de la « Nowoje Wremja » et de la correspondance de l'Agence Reuter, et qu'elle introduit à la fin de son réquisitoire contre la Russie, pour l'enjoliver. Voici en quels termes est formulée cette accusation :
Ainsi donc, la Russie n'a pas été entraînée à la guerre ; c'est le gouvernement russe qui a déchaîné la guerre. Sazonow savait quelles seraient les suites de la mobilisation russe. Il ne l'a pas empêchée, parce qu'il voulait la guerre, se croyant sûr du succès. (Bureau télégraphique \Volff, 26 février.)
Cette incroyable falsification de l'histoire est le fait d'un bureau officieux du gouvernement allemand. Je ne demanderai pas à cet écrivain soudoyé de parcourir les pièces diplomatiques, pas même celles de l'Autriche et de l'Allemagne, qui toutes, indistinctement, lui opposent un formel démenti. Je ne lui demande pas de parcourir la littérature chauviniste impérialiste de l'Allemagne, ses journaux, périodiques, livres et brochures, qui tous déclarent — avec plus ou moins de netteté — que la Russie, en l'an 1914, n'était pas prête, qu'elle espérait avoir terminé ses préparatifs militaires seulement deux ou trois ans plus tard, qu'elle songerait, il est vrai, à attaquer l'Allemagne plus tard, mais qu'elle était loin de vouloir la guerre en 1914 et qu'elle fut prise au dépourvu. Presque toute la littérature des traîneurs de sabres allemands est là pour témoigner contre la déclaration de Bethmann, que Sazonow voulait cette guerre « parce qu'il se croyait sûr du succès. » Je laisse à M. de Bethmann le soin de tirer au clair avec ses propres compatriotes cette inso-
lubie contradiction. Quant à l'auteur de l'article de la Norddentsche Allgemeine Zeitung, je lui recommanderai seulement de lire la phrase suivante de rarchi-chauviniste allemand Chamberlain :
Sazonow aurait sincèrement voulu éviter la guerre ; c'est l'impression
qui se dégage de la lecture de toutes les dépêches échangées ; jusqu'au dernier moment — même plus tard encore — il chercha à s'entendre avec l'Autriche ; il eût suffi que celle-ci consentît à abandonner une seule de ses exigences
(il s'agit ici du n° 6 de l'ultimatum autrichien) pour qu'il se trouvât
prêt à toutes les concessions. (Neue Kriegsaufsâtze, p. 75.)
En ce point, M. Chamberlain a dit une fois, par exception, la vérité. Le dit échange de dépêches entre les chancelleries européennes prouve que personne n'a plus ardemment souhaité le maintien de la paix que Sazonow. Mais se baser sur des coupures de journaux, comme M. de Bethmann essaie de le faire au moyen de deux citations de la Nowoje Wremja, et de deux dépêches de l'agence Reuter, pour conclure de là aux intentions belliqueuses des gouvernements — doux Jésus ! Quel dossier on pourrait rassembler dans les Alldeutsche Blâtter, la Post, la Tâgliche Rundschau, la Kreuzzeitung, la Deutsche Tageszeitung, la Rheinisch Westfâlische Zeitung, etc., dans des milliers de périodiques, livres et brochures de nos pangermanistes et nationalistes, pour prouver que la guerre était depuis longtemps le rêve et le plan caressés par les Hohenzollern et leurs complices ! Les documents sont si abondants qu'on en remplirait des bibliothèques 1. Et en face de cet accablant matériel de preuves, le gouvernement allemand a l'audace d'exhiber quatre misérables petites coupures de journaux — dont deux ne veulent absolument rien dire du tout, et dont les deux autres émanent d'un Anglais, correspondant anonyme de journal — pour faire la preuve des intentions belliqueuses de la Russie ? ! Même si ces quatre coupures renfermaient quelque témoignage important à la charge du gouvernement russe, elles ne seraient qu'une goutte en regard de l'océan des incitations et provocations pangermanistes qui, depuis plusieurs décades, a inondé l'Allemagne et noie encore aujourd'hui le jugement et la modération du peuple allemand.
Faut-il que les affaires aillent mal, pour que les défenseurs d'une cause se livrent à de pareils exercices avec des coupures de journaux !
1 Je consacre plus loin (IIe volume) un long chapitre à cette littérature provocatrice allemande.
-^i^-ot ^-^-N^Ctt ~^i-si>^iOi ' v^— i^»^0 c ^-<^^y ' "^li-v^'^C^c "-^—^sActt^
Les bagatelles de M. Helfferich.
M. Helfferich attache une importance énorme à certains petits désaccords du Livre jaune et du Livre bleu, désaccords qui, appréciés à leur juste valeur, sont, relativement aux erreurs, omissions et faux exposés des publications allemandes et autrichiennes, comme i est à iooooo. De quelques insignifiantes erreurs de rédaction dans les livres de l'Entente, le défenseur officiel du gouvernement allemand déduit immédiatement les conclusions les plus étendues : il y voit la fabrication après coup des documents, l'intention de sir Edward Grey de replâtrer, etc.
Que diraient les défenseurs du gouvernement allemand si l'on voulait tirer des conclusions analogues des grossières bourdes, omissions, exposés faux et contradictoires que contiennent leurs livres ? Je rappelle seulement, pour ne pas me répéter, l'omission de la dépêche du tsar du 29 juillet, la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie avec les deux motifs offerts à choix, la dépêche de Bethmann du 27 juillet, dans laquelle il déclare, ce jour-là encore, ne rien savoir de la proposition de conférence de Grey, le récit de la violation de frontière russe et de l'ouverture des hostilités par la Russie « déjà l'après-midi du Ier août » (donc après la déclaration de guerre qui devait être remise à 5 heures de l'après-midi), etc.
Vis-à-vis de ces incorrections et de ces falsifications et d'une quantité d'autres tout aussi grossières des publications allemandes, vis-à-vis du silence encore aujourd'hui gardé sur presque toute la correspondance entre Vienne et Berlin, qui est pourtant décisive pour la question de culpabilité (à l'exception de deux télégrammes de Bethmann à Tschirschky exhumés subitement,
l'un après une année, l'autre après deux années de guerre) — vis-à-vis de ces lourdes fautes et omissions, M. Helfferich allègue à la charge des puissances de l'Entente les bagatelles suivantes, dont un examen plus approfondi fait voir la futilité, et qui ne constituent nullement une charge pour l'Entente.
Dans le rapport secret, d'une personnalité qu'on ne nomme pas, à l'ancien ministre des affaires étrangères Stephen Pichon, du 30 juillet 1913 (Livre jaune, n° 5) on dit de M. de Kiderlen qu'il fut l'homme le plus haï de l'Allemagne « l'hiver dernier », mais que maintenant « il commence à n'être plus que déconsidéré » -. car il laisse entendre qu'il prendra sa revanche. M. de Kiderlen est mort en décembre 1912 et ne pouvait donc plus, en fait, — en cela, je dois donner raison au pénétrant M. Helfferich — songer à prendre sa revanche en juillet 1913. Mais cela ne prouve pas — et là-dessus M. Helfferich a tort — que le rapport secret du 30 juillet 1913 ait été fabriqué après coup pour être publié dans le Livre jaune. A première vue, il semble bien en réalité que l'auteur du rapport secret du 30 juillet 1913 ait commis l'erreur impardonnable de traiter M. de Kiderlen-Wàchter, mort déjà en décembre 1912, comme vivant encore sept mois plus tard. Cette erreur au sujet d'une personnalité serait en tout cas cent fois plus pardonnable que les erreurs matérielles, lourdes de conséquences, dont foisonnent les recueils de documents allemands. Mais si l'on y regarde de plus près, on constate que l'erreur n'a pas même été commise, et que c'est M. Helfferich qui est coupable de distraction. Le n° 5 du Livre jaune porte la suscription suivante :
<> Note à M. Stephen Pichon, Ministre des Affaires étrangères (sur l'opinion publique en Allemagne, d'après les rapports des agents diplomatiques et consulaires).
Paris, le 30 juillet 1913. »
Le rapport commence par ces mots : « Des observations que nos agents en Allemagne ont pu recueillir auprès de personnes en mesure de pénétrer dans les milieux les plus divers, l'on peut tirer cette conclusion »
De la suscription et de la première phrase, il résulte donc que le rapport du 30 juillet 1913 constitue le résumé d'une série de rapports spéciaux diplomatiques et consulaires — résumé à l'usage de M. Pichon, alors ministre des affaires étrangères, pour lui donner une vue d'ensemble des courants dominants en Allemagne depuis le dernier conflit marocain de 191 1. Des résumés de cette sorte sont faits dans les chancelleries de tous les Etats à l'usage des souverains et des ministres pour leur épargner la consultation d'une série de rapports particuliers répartis sur d'assez longues périodes. Le second Livre blanc allemand (p. 49- 57), contient, lui aussi, une série de rapports secrets analogues, la plupart sans date exacte, et seulement avec l'indication du mois.
Il suffit de lire attentivement le rapport du 30 juillet pour reconnaître aussitôt que l'exposé historique, — à partir de la crise marocaine de juillet 1911, — des courants belliqueux qui allaient sans cesse grandissant en Allemagne, et dont les bruyantes fêtes commémoratives de la guerre de libération de 1813 ont été l'expression la plus violente et la plus inquiétante, n'a pas été écrit d'un seul jet au mois de juillet içi3, mais se compose, — comme la suscription et la première phrase l'indiquent, — de rapports séparés, rédigés au fur et à mesure des événements. Ainsi s'explique de façon toute naturelle l'erreur apparente sur la date de la mort de M. de Kiderlen-Wàchter — erreur que l'on voudrait, comme tant d'autres bagatelles, amplifier jusqu'à en faire, au sens strict du mot, « une question de vie ou de mort. »
De cette erreur apparente, petite goutte d'eau, on voudrait déduire — à l'exemple d'Helfïerich — un océan de mensonges français, de fabrications après coup, etc. En réalité, le rapport spécial de l'agent diplomatique ou consulaire qui a été utilisé à la première page du résumé destiné au ministre, a été manifestement rédigé entre le printemps et le mois de décembre 191 2, donc à un moment où M. de Kiderlen-Wàchter vivait encore, et où il était réellement un des hommes les plus haïs des pangermanistes, comme nous le savons par leur littérature.
L'auteur du résumé du 30 juillet 1913 aurait peut-être mieux fait de noter en marge de son écrit les dates des rapports spéciaux utilisés par lui, comme l'a fait l'auteur allemand des Aktenstucke zum Kriegsausbruch (documents allemands sur les origines de la guerre), p. 49-57. Mais conclure tout de suite de cette omis-
sion à une falsification ou à une fabrication après coup est une spécialité tactique des défenseurs de l'Allemagne, spécialité qu'explique l'impossibilité de briser par des moyens loyaux les preuves péremptoires de culpabilité fournies par les pièces diplomatiques contre l'Allemagne et l'Autriche.
M. Helfferich croit faire un autre touché en établissant que l'annexe 3 du n° 105 du Livre bleu (ire édition), indique par erreur un jour de semaine pour un autre. La dite annexe, dont le contenu concorde avec la note de Viviani à Paul Cambon du 30 juillet 1914 (Livre jaune, n° 106) fut remise au jour indiqué par l'ambassadeur français au secrétaire d'Etat anglais des affaires étrangères pour lui prouver que les préparatifs militaires allemands battaient déjà leur plein depuis cinq jours, c'est-à-dire depuis le 25 juillet — jour de la remise de la réponse serbe à l'ultimatum autrichien — que les troupes allemandes étaient déjà concentrées aux frontières, de Metz au Luxembourg, que les postes-frontière étaient fortifiés, les réservistes incorporés rappelés, les routes barricadées et fermées à la circulation des automobiles.
L'annexe 3 du n° 105 du Livre bleu (dans l'édition que j'ai sous les yeux) commence par cette phrase : « L'armée allemande a ses avant-postes sur nos bornes-frontières ; hier, par deux fois, des patrouilles allemandes ont pénétré sur notre territoire. » La seconde partie de cette phrase, dans la note de Viviani à Cambon (Livre jaune, n° 106), est rédigée en termes un peu différents : « par deux fois, hier, des patrouilles allemandes ont pénétré sur notre territoire. » M. Helfferich affirme donc — et je n'ai aucune raison de mettre en doute ses allégués, bien que je ne sois pas à même de les contrôler — que dans le premier tirage du Livre bleu anglais le mot « vendredi » se trouvait après le mot « hier », mais que cette indication de jour avait été biffée dans le tirage suivant parce qu'elle contenait une inexactitude. En effet, le 30 juillet était un jeudi ; le jour précédent, 29 juillet, n'était donc pas un vendredi, mais un mercredi. De cette fausse indication biffée dans la suite, Helfferich — arguant ici aussi des méchantes intentions de ses adversaires — conclut que la note du (prétendu) 30 juillet ne peut avoir été réellement rédigée et remise au secrétaire d'Etat anglais que le samedi ieT août. En indiquant
la date du 30 juillet, on aurait donc intentionnellement antidaté de deux jours, pour faire remonter au mercredi 29 juillet déjà les prétendues provocations et violations de frontières dont on accuse les troupes allemandes.
Très ingénieux, M. le secrétaire d'Etat ! Malheureusement pour vous, votre accusation ne tient pas debout ! L'explication la plus simple de cette fausse indication de jour dans le premier tirage du Livre bleu serait d'y voir une faute d'impression. Les mots vendredi et mercredi contiennent chacun huit lettres, dont cinq sont identiques et trois seulement différentes. Si l'on met dans vendredi, à la place de v, n, d, les lettres m, r, c, on en fait un mercredi. Si le compositeur s'est trompé sur ces trois lettres, tout l'argument s'écroule.
Mais allons plus loin : dans le Livre jaune (n° 106), l'indication de temps est formulée simplement par « hier » sans désignation du jour. Elle indique donc nettement le mercredi comme jour des violations de frontière par les troupes allemandes, puisque la note de Viviani est datée du jeudi 30 juillet. Il n'est pas concevable que le président du Conseil français ait indiqué, dans sa note à l'ambassadeur à Londres, Paul Cambon, une autre date que dans l'exposé du même jour (30 juillet), destiné à Sir Edward Grey, exposé que devait remettre ce même ambassadeur à Londres. Cette circonstance, elle aussi, porte à croire à une simple faute d'impression.
C'est dans ce sens que parle encore la considération suivante : quel but le gouvernement français aurait-il poursuivi en antidatant les prétendues violations de frontière et en les reportant du vendredi au mercredi, du 31 au 29 juillet ? Les violations de frontière du vendredi 31 juillet n'auraient-elles pas été tout aussi contraires au droit des gens, tout aussi provocatrices que celles du mercredi 29 juillet ? Le 31 juillet, l'état de paix existait encore entre l'Allemagne et la France. C'est seulement ce jour-là, à 7 heures du soir, que le gouvernement français fut invité à dire quelle attitude prendrait la France en cas de guerre russo-allemande. C'est seulement le jour suivant, samedi Ier août, à 1 heure après-midi, qu'expirait le délai de l'ultimatum et le lundi 3 août, au soir, que la guerre fut déclarée à la France. Je ne puis donc voir aucune différence dans le fait que les violations de frontière mises au compte des troupes allemandes auraient eu lieu le mercredi au lieu du vendredi. Même le vendredi, elles auraient été
commises quatre jours avant la déclaration de guerre et constitueraient donc un acte absolument contraire au droit des gens. Comme personne ne falsifie par plaisir, mais que l'intérêt du falsificateur doit toujours apparaître, je demande à M. Helfferich : Quel avantage le gouvernement français s' assurait-il en reportant l'attaque du vendredi au mercredi ?
Et j'attire encore l'attention sur un autre point, passé sous silence par M. Helfferich, parce qu'il met en lumière la bonne foi du gouvernement français. A l'alinéa 2 de l'annexe 3 du n° 105, il y a une véritable erreur dans l'indication du jour. Mais cette erreur, on l'a tranquillement laissée subsister dans le Livre bleu, et le gouvernement anglais l'a même expressément relevée dans une note. L'exposé français contient en effet (annexe 3 du n° 105) la phrase suivante :
J'ajoute que toutes nos informations concordent pour montrer que les préparatifs allemands ont commencé samedi, le jour-même de la remise de la note autrichienne.
Cette phrase contient une erreur, puisque la note autrichienne a déjà été remise le jeudi 23 juillet, et que c'est la réponse serbe qui ne l'a été que le samedi 25. Dans la phrase ci-dessus, il faut lire « note serbe » à la place de « note autrichienne ». Il y a ainsi accord avec l'affirmation contenue dans les instructions de Viviani à Paul Cambon en date du 30 juillet (Livre jaune n° 106), et d'après laquelle l'Allemagne avait commencé ses préparatifs militaires depuis cinq jours, soit depuis le samedi 25 juillet. La note anglaise à l'annexe 3 relève expressément l'erreur commise dans le texte français, et fait remarquer que manifestement il s'agit du jour de la remise , non de la note autrichienne, mais de la note serbe. En corrigeant ainsi l'erreur commise par le gouvernement français dans cette indication de jour, le cabinet anglais démontre à l'évidence qu'il n'y a pas eu complot entre les deux gouvernements — complot qui, d'ailleurs, aurait été sans but, comme je l'ai montré plus haut. Si l'on avait intentionnellement antidaté l'annexe 3 ou si on l'avait falsifiée de quelque autre façon « pour la galerie », on aurait d'abord écarté l'erreur réelle (samedi comme jour de remise de la note autrichienne) et on se serait gardé de rectifier le texte français par une note anglaise. Les falsificateurs ne pouvaient-ils pas opérer secrètement entre eux cette rectification ? A quoi bon la rendre publique et attirer les yeux sur une
bévue — assurément excusable — du rédacteur français ? La loyauté des intéressés, qui se révèle dans la composition du second alinéa, porte à croire — comme tout le reste — que la bévue du premier n'est qu'une coquille d'imprimerie, et qu'il n'y a pas ici de mauvaise intention.
Pour finir, encore un article extrait de la liste des péchés que M. Helfferich reproche au « perfide » secrétaire d'Etat anglais — article qui montrera à la fois l'ardeur incroyable du critique allemand à prendre son adversaire en faute et l'inanité de ses efforts. Le 27 juillet, au matin, eut lieu entre Sir Edward Grey et le prince Lichnowsky un entretien dans lequel Grey fit résolument remarquer que le gouvernement serbe se montrait très accommodant dans sa réponse ; que la Russie avait exercé une influence conciliante à Belgrade ; qu'il fallait que l'on montrât aussi un peu de bonne volonté à Vienne, et que l'Allemagne y fît pression dans ce sens. La réponse serbe devait au moins être admise comme base de discussion et de réflexion. Si l'Autriche refusait cette réponse comme sans valeur et pénétrait en Serbie, il pourrait en résulter des conséquences qui dépasseraient de beaucoup la querelle austro-serbe ; d'autres puissances pourraient être entraînées dans le conflit, et l'on verrait éclater la guerre la plus vaste qu'on eût jamais connue.
Cet entretien entre Grey et Lichnowsky est rapporté en détail dans la note de Grey à Goschen, du 27 juillet (Livre bleu, n° 46) et est brièvement résumée par le chargé d'affaires français de Fleuriau dans une dépêche au ministre français d'alors, Bienvenu- Martin (Livre jaune n° 66). La remarque de Grey: qu' 'éventuellement d'autres puissances encore pourraient être entraînées dans le conflit, est reproduite en termes identiques dans la note anglaise et dans la française. Le texte anglais dit : « and would bring other Power s in » ; le texte français : « une guerre à laquelle d'autres Puissances seraient amenées à prendre part ». Jusqu'ici la chose est donc parfaitement claire. Mais M. Helfferich, avec l'ardeur d'investigation qu'il faut lui reconnaître — ardeur qui se manifeste malheureusement pour la mauvaise cause et non pour la bonne — a découvert que, dans une traduction autorisée du Livre jaune en anglais, les mots en question sont reproduits de la façon suivante :
LE CRIME l<f
« a war in which al the Powers would take part ». Halte ! se dit M. Helfferich, voici encore une perfidie, une falsification i Les « autres Puissances » dont parle le Livre jaune (et aussi le Livre bleu), Grey les transforme par une retouche intentionnelle en « toutes les puissances » pour se faire attribuer, en date du 27 juillet déjà, « une netteté de langage qu'il n'a trouvée que quelques jours plus tard ». Traduit du style d' Helfferich en langage intelligible, cela signifie : Grey désirait faire croire au public anglais qu'il prévoyait, le 27 juillet déjà, la participation de toutes les puissances, donc aussi de l'Angleterre, à la guerre, si l'Autriche persistait dans son intransigeance.
A cette chinoiserie, que l'on peut à peine prendre au sérieux, je réplique ce qui suit :
a) Du point de vue philologique, le mot « tous » ne se dit pas en anglais « al », mais « ail » (avec deux /). Il faut donc ou qu'une lettre soit tombée ou qu'il y ait eu quelque autre faute d'impression. Vraisemblablement, l'auteur de la traduction anglaise avait écrit « other », et le typographe a lu « ail the » et composé « al the ». En ce cas, le texte de la traduction concorderait exactement avec celui du Livre bleu.
b) Peut-on croire l'intelligent ministre anglais assez fou pour vouloir, en présence des textes originaux français et anglais, introduire dans la traduction anglaise du texte français une phrase de sens différent et contradictoire ? ! La falsification pouvait être immédiatement établie par comparaison avec les textes originaux. Le public anglais ne devait-il pas consulter avant tout le Livre bleu luimême, qui était pour lui le document le plus important et le plus autorisé ? Et ne devait-il pas y lire exactement : « other Powers » et non : « al the Powers » ? Comment Grey pouvait-il, le 27 juillet, prétendre et faire croire — soi-disant dans son intérêt — que toutes les puissances seraient entraînées dans la guerre ? Il y a encore maintenant, malgré l'extension toujours plus grande de la conflagration, un certain nombre de puissances qui sont restées à l'écart des hostilités. L'Italie a été neuf mois sans y prendre part ; la Bulgarie plus longtemps encore ; la Roumanie deux ans, et d'autres puissances, très intéressées à leur issue, sont
encore aujourd'hui neutres. L'affirmation de Grey aurait donc été trop compréhensive, et par conséquent fausse.
c) Le but que le secrétaire d'Etat anglais poursuivait en dévoilant au prince Lichnowsky ses perspectives d'avenir ne réclamait pas du tout cette affirmation grossièrement positive que toutes les puissances seraient entraînées dans le conflit. La tournure plus diplomatique : d'autres Puissances aussi seraient entraînées, suffisait amplement pour faire entrevoir au diplomate Lichnowsky la possibilité de la participation de l'Angleterre.
d) Comment peut-on raisonnablement attribuer au secrétaire d'Etat anglais du Foreign Office l'intention de revendiquer après coup, par des falsifications de textes, une attitude qui contredit ses actes authentiques, publics et connus de tout le monde ? J'ai démontré, dans J'accuse et dans cet ouvrage-ci, que la tactique de Grey consistait précisément à n'encourager aucun parti, à ne promettre ni à l'un la neutralité, ni à l'autre le secours militaire, et que le but de cette tactique était d'engager les deux parties à la modération et ainsi d'éviter la guerre. Grey — en parfait accord avec ses collègues et aussi avec le roi d'Angleterre, qui se comporta de la même manière à l'égard du président Poiucaré — a suivi cette tactique inébranlablement jusqu'après l'explosion de la guerre russo-allemande. Même M. Helfïerich date — faussement — l'attitude plus décidée de Grey, sa « netteté de langage » en faveur des puissances de l'Entente du 29 juillet seulement (Livre bleu, n° 87), mais non du 27 (Livre bleu, n° 46). M. Helfïerich attribue-t-il vraiment à celui qu'il accuse la bêtise de surenchérir sur les reproches de l'accusateur et de vouloir s'incriminer intentionellement d'avoir pris déjà le 27 juillet le parti que M. Helfïerich lui-même date seulement du 29? ! On le voit, cette perfidie, déduite d'une prétendue falsification de texte, se réduit à rien comme tous les autres reproches d'Helfferich.
Puisque nous en sommes toujours aux « bagatelles », je ne voudrais pas laisser passer l'occasion de faire remarquer à M. Helfïerich
jusqu'où sa manie de tirer de grandes conclusions de petites bévues pourrait conduire à ses dépens et aux dépens de son gouvernement. J'ai suffisamment — au cours de ce travail — découvert et étalé ses grosses bévues — pour emplo3^er une expression bénigne — et celles de son client, le gouvernement allemand. Ci-dessous relevons quelques bévues plus petites, mais qui n'en dépassent pas moins de beaucoup celles qu'on reproche aux gouvernements étrangers et permettent de rappeler au défenseur de l'Allemagne la vérité de l'adage : « Intra muros peccatur et extra ».
M. Helfferich parle longuement, p. 22, du n° 102 du Livre jaune, alors qu'il discute le n° 101. M. Helfîerich (p. 23) date l'entente franco-anglaise de l'année 1905, tandis qu'elle a été en réalité conclue le 8 avril 1904.
La déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie a été, comme on sait, remise à Pétersbourg, dans une rédaction double, pour ainsi dire à choix (voir J'accuse, p. 152). C'est sûrement là une négligence inouïe, une négligence comme on n'en avait jamais vu encore, mais, tout aussi sûrement, ce n'est pas mauvaise intention !
Un point beaucoup plus grave, qui autorise assurément les conclusions les plus étendues — j'y ai déjà fait brièvement allusion ci-dessus — est le suivant : la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie n'a été motivée — comme on sait — que par le refus de démobiliser ; pour renforcer ce motif de guerre et pour faire croire au peuple allemand qu'on engageait une guerre défensive, le Livre blanc ajoute que les troupes russes avaient franchi la frontière allemande « déjà l'après-midi du Ier août ». Or, de « l'après-midi du Ier août », M. Helfferich fait la « nuit du ieT au 2 août » (p. 14). Il se met donc en contradiction avec son chef, M. de Bethmann, et détruit complètement par cette contradiction entre le secrétaire d'Etat et le chancelier d'Empire la légende de l'attaque russe. L'« après-midi du Ier août » de Bethmann était déjà une indication de temps aussi peu prouvée qu'absurde ; absurde, parce que la déclaration de guerre devait être remise à 5 heures de Y après-midi, et que des actes de guerre postérieurs de la Russie ne constituaient donc pas une attaque. La « nuit du Ier au 2 août » d' Helfîerich n'est pas davantage prouvée, mais elle est encore bien plus absurde, car à ce moment la guerre était, en tout cas, déclarée à la Russie, si l'on place la remise effective
de la déclaration de guerre — d'après les indications francorusses — à 7 heures 10 minutes du soir.
Autre exemple d'inexactitudes allemandes : Le Livre blanc (p. 9) rapporte que Grey avait fait sa proposition de conférence le 26 juillet. C'est déjà là une erreur, car la proposition remontait au 24 juillet (Livre bleu, n° 10). Mais l'annexe 12 du Livre blanc affirme que même le 2j juillet « on ne sait rien ici d'une proposition de Sir E. Grey de tenir à Londres une conférence à quatre».
Le Livre blanc (p. 8) date du 24 juillet le communiqué bien connu par lequel la Russie déclare qu'elle ne peut rester indifférente, etc. ; en fait, ce communiqué est du 25 juillet (Livre orange, n° 10).
Voilà un petit choix de petites erreurs. Vous voyez, très honoré Monsieur le secrétaire d'Etat, combien il est facile de relever à votre charge et à celle de votre client des inadvertances dans la mise en œuvre d'un matériel aussi étendu et aussi compliqué de documents. Si l'on voulait réunir toutes les erreurs de ce genre contenues dans les publications allemandes et autrichiennes, dans les déclarations du chancelier de l'Empire et dans votre propre écrit, on aurait de quoi remplir un gros volume. Et que diriez-vous si l'on voulait déduire de chacun de vos « lapsus » le grave reproche de falsification, de fabrication après coup, d'inauthenticité de toutes les pièces sur lesquelles vous vous appuyez ? Je me dispense de suivre votre exemple. Je prends ces erreurs pour ce qu'elles sont, pour des erreurs. Je réserve le reproche de falsification, de tromperie à l'égard du peuple et du monde pour les faits importants et décisifs, où ce reproche est à sa place. Malheureusement, je n'ai eu que trop souvent et je n'aurai que trop encore l'occasion de braquer cette pièce lourde contre les puissants de l'Allemagne. A quoi bon tirer sur des moineaux avec des canons ?
Le complot anglo-belge.
Après l'irruption des troupes allemandes en Belgique, le gouvernement allemand a, comme on sait, déclaré — par le discours du Chancelier en date du 4 août — que cet acte était un tort qu'on réparerait aussitôt que le but militaire de l'Allemagne serait atteint. Plus tard, cependant, on a rétracté cet aveu et l'on s'est mis à affirmer que les Belges n'avaient reçu que ce qu'ils méritaient, puisque depuis des années déjà ils avaient en fait abandonné leur neutralité et s'étaient placés, en prévision de la guerre, du côté des puissances de l'Entente. En ce qui concerne la France, le gouvernement allemand n'a produit jusqu'ici aucune preuve. Mais en ce qui concerne l'Angleterre, on a essayé de prouver par des documents trouvés dans les archives de Bruxelles qu'un complot anglo-belge avait été ourdi contre V Allemagne.
Dans J'accuse (p. 161 à 167), je me suis occupé longuement de cette accusation ; cependant, du fait de l'énorme quantité de matériaux, je n'ai pas pu traiter chaque point en détail, mais j'ai dû me contenter, comme complément de mes explications, de renvoyer le lecteur au distingué ouvrage de Waxweiler : La Belgique neutre et loyale (Lausanne, librairie Payot & Cie, 1915 *)• L'écrit de M. Helfferich m'oblige à revenir sur certains points laissés de côté ou insuffisamment discutés dans mon livre.
Les accusations allemandes contre la Belgique s'appuient essentiellement sur deux pièces : sur un rapport du général Ducarne, du 10 avril 1906, relatif à des conversations qu'il avait eues avec
1 Entre temps, a paru la suite de cet ouvrage sous le titre : Le Procès de la Neutralité belge (Lausanne, Librairie Payot & C'e, 1916). Je recommande la lecture de ces deux ouvrages à toute personne qui veut se renseigner d'une manière complète et impartiale sur la question belge.
l'attaché militaire anglais, lieutenant-colonel Barnardiston, et sur une note de la main du comte van der Straaten, directeur au Ministère belge des Affaires étrangères, du 23 aviil (probablement de l'année 1912), au sujet d'un entretien entre le général belge Jungbluth et l'attaché militaire anglais, lieutenant-colonel Bridges.
Selon le gouvernement allemand, ces deux conversations fournissent la preuve que l'Angleteire, sans envisager l'éventualité d'actions allemandes, était d'elle-même décidée à violer la neutralité belge par l'envoi de troupes en Belgique, et que de même le gouvernement belge « était d'emblée décidé à se joindre aux ennemis de l'Allemagne et à faire cause commune avec eux. »
Qu'en est-il de cette démonstration ?
Il est surprenant d'abord que M. Helfferich ne cite que le second entretien, celui de 1912, et non celui de 1906. Le motif en est évidemment que le premier entretien, entre Ducarne et Barnardiston, fait, en termes si clairs, dépendre l'envoi de troupes anglaises de la violation préalable de la neutralité belge par l'Allemagne, qu'une interprétation de ce document dans un sens défavorable à l'Angleterre et à la Belgique est tout simplement exclue. La remarque jointe au rapport de Ducarne met dans la bouche de l'attaché militaire, qui exposait au général belge les plans de débarquement des troupes anglaises, ces mots précis et qui n'admettent aucune fausse interprétation : « L'entrée des Anglais en Belgique ne se ferait qu'après la violation de notre neutralité par V Allemagne. » Cette remarque, qui représente l'entrée des troupes anglaises comme la suite chronologique et l'effet d'une violation de la neutralité belge par l'Allemagne, est évidemment très gênante pour M. Helfferich. Voilà pourquoi il préfère garder le silence sur toute la conversation de 1906.
D'autant plus s'appuie-t-il sur l'entretien de.1912 entre Jungbluth et Bridges. D'après le rapport du comte van der Straaten, l'attaché militaire anglais a fait la déclaration suivante :
Au cours des derniers événements (il s'agit de la crise marocaine), le gouvernement anglais se serait proposé immédiatement de débarquer des troupes chez nous (en Belgique), même si nous n'avions demandé aucun secours. Le général a objecté que notre assentiment (de la Belgique) était nécessaire pour cela. L'attaché militaire a répondu qu'il le savait, mais que, comme nous étions incapables d'empêcher les Allemands de traverser notre
pays, l'Angleterre aurait dans tous les cas débarqué ses troupes en Belgique
Le général a ajouté que nous (Belges) étions parfaitement en mesure d'empêcher les Allemands de traverser la Belgique. (Deutsche Aktenstûcke zum Kriegsausbruch, p. 65, 66.)
Selon M. Helfferich, cette conversation doit fournir la preuve irréfutable que la perfide Albion, qui soi-disant avait prh les armes à cause de la violation de la neutralité belge, était déjà décidée en 1912 à violer elle-même cette neutralité « sans sourciller », et que la Belgique même « avait compromis sa neutralité de la manière la plus grave par ses accords militaires avec l'Angleterre ». (Helfferich, p. 45.)
J'ai déjà montré dans mon livre (p. 165), en invoquant des principes reconnus du droit international, que lorsqu'il y a garantie collective — comme celle dom la Belgique bénéficiait — tout Etat garant peut sans autre et de son propre droit, en cas de violation de cette neutralité par un autre Etat, s'attribuer la protection du neutre, et qu'il y est même obligé vis-à-vis des autres puissances garantes. Les deux officiers, le général belge et le lieutenant-colonel anglais, étaient donc mal renseignés en matière de droit international, quand ils s'accordaient à penser que l'assentiment belge était nécessaire à la protection de la neutralité belge par l'Angleterre. Mais, abstraction faite de cette erreur juridique commune, ils divergeaient d'opinion sur la situation réelle. L'attaché militaire anglais ne croyait pas les Belges capables d'empêcher les Allemands de traverser le territoire neutre. Le général belge, au contraire, prétendait que la Belgique était en mesure de les en empêcher. De cette remarque finale du général, il ressort qu' Helfferich a tort d'affirmer qu'on n'aurait fait du côté belge aucune objection ni aucune réserve à l'égard des intentions anglaises. Cette affirmation n'apparaît exacte aux lecteurs crédules de M. Helfferich que parce que son auteur — de peur de leur faire perdre leur croyance — laisse simplement de côté la phrase finale citée plus haut de la note du comte van der Straaten. Le général belge se refuse expressément à admettre les conditions de fait qu'invoque le lieutenant-colonel anglais pour motiver une entrée éventuelle des troupes anglaises. N'est-ce pas une réserve ? Si non qu'est-ce que c'est ? Donc il ne peut être question en aucune manière d'un assentiment de la part du général belge, et le reproche formulé contre la Belgique est absolument infondé.
Mais qu'en est-il du reproche adressé à l'Angleterre ? Ce reproche aussi tombe de lui-même en vertu de ce principe du droit international que le garant de la neutralité est fondé et obligé à protéger le neutre. Mais, de plus, il tombe de par cette constatation de fait que l'envoi de troupes anglaises — exactement comme dans
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l'entretien de 1906 — ne devait avoir d'autre but que d' empêcher les Allemands de traverser la Belgique. Ce n'est pas là une violation de la neutralité, c'est justement le contraire : la protection de la neutralité. C'est cette seule protection que le lieutenant-colonel Bridges avait en vue dans la conversation de 1912, de même que le lieutenant-colonel Barnardiston dans l'entretien de 1906. Les plans de l'état-major allemand, basés sur la traversée de la Belgique, étaient connus des puissances intéressées longtemps déjà avant 1906. Ils étaient la cause et l'objet des conversations militaires anglo-belges, dont le but était à' empêcher les troupes allemandes de passer par la Belgique. Ce but était lui-même justifié et devait être poursuivi en vertu de la garantie collective de 1839, et l'on ne peut reprocher ni à l'Angleterre ni à la Belgique d'avoir engagé des conversations militaires à ce sujet.
Il ne peut être question à' engagements pris par les deux pays du fait seul de ces conversations militaires. Un attaché militaire n'est pas un ministre. Même si les attachés militaires Barnardiston et Bridges étaient allés plus loin dans leurs promesses aux officiers belges qu'ils ne sont allés en réalité, il n'en résulterait pas que les deux gouvernements eussent acquis des droits ou contracté des devoirs l'un envers l'autre. Par la lettre de Sir Edward Grey du 7 avril 1913, citée déjà dans mon livre (p. 163), le gouvernement anglais a déclaré expressément que toute idée de violation de la neutralité belge lui était étrangère, et qu'il n'enverrait pas de troupes en Belgique tant que la neutralité de ce pays ne serait pas violée par une autre puissance. Les événements qui se sont passés entre le 2 et le 5 août, entre l'ultimatum allemand à la Belgique, du 2 août, et la demande belge de secours militaires aux puissances de l'Entente, en date du 5 août seulement, prouvent aussi clairement que possible que l'Angleterre et la France se sont conformées exactement à leurs déclarations antérieures, et que ce n'est qu'une fois la neutralité belge violée, et sur la demande expresse de la Belgique, qu'elles lui ont promis leur appui militaire. En fait, l'Angleterre a observé en 1914 une attitude encore plus réservée que ne l'avait fait supposer auparavant l'attaché militaire anglais à l'occasion de la crise marocaine. Cette conversation préparatoire, ainsi que l'attitude effective de l'Angleterre en août 1914, confirment d'une manière irréfutable que ni le gouvernement anglais ni son attaché militaire n'ont jamais pensé à autre chose qu'à protéger la Belgique contre une invasion allemande.
Les falsifications allemandes de textes.
A cette occasion, je dois revenir sur un point qui, lors de la rédaction de mon premier ouvrage, ne s'était pas encore suffisamment manifesté pour pouvoir être soumis à une discussion un peu approfondie.
Dans deux articles, du 13 octobre et du 25 novembre 1914, la Norddeutsche Allgemeine Zeitung a publié deux documents sur lesquels s'appuie l'accusation du complot anglo-belge : la conversation Barnardiston-Ducarne l, suivant rapport de ce dernier en date du 10 avril 1906, et la conversation Jungbluth-Bridges, suivant rapport du comte van der Straaten, en date du 23 avril 1912.
D'après le premier article de la Norddeutsche Allgemeine Zeitung, le rapport du général Ducarne se trouvait dans un portefeuille qui portait l'inscription : « Intervention anglaise en Belgique ». D'après le deuxième article du même journal, ce rapport se trouvait dans une enveloppe avec l'inscription : « Conventions anglobelges ». Ce dernier titre est reproduit en fac-similé de la manière suivante dans les Aktenstûcke zum Kriegsausbruch (voir p. 396).
Il n'existe pas, dans les documents allemands, de reproduction de la prétendue inscription du portefeuille : « Intervention anglaise en Belgique ».
En reproduisant le rapport Ducarne dans son numéro du 25 novembre 1914, la Norddeutsche Allgemeine Zeitung a eu le malheur de mettre dans la bouche de l'attaché militaire anglais la remarque adressée au général belge : « dass unser A bkommen absolut vertraulich sein sollte » (que notre convention était absolument confidentielle). Mais comme le fac-similé du rapport Ducarne reproduit par les officieux allemands portait nettement le mot conversation (au lieu de convention) , et que, du côté belge, on protesta immédiatement contre cette falsification, la Norddeutsche Allgemeine Zeitung se vit réduite à déclarer qu'elle avait fait une faute de traduction insignifiante, et à rectifier après coup le texte de la manière suivante : « dass unsere Unterredung (conversation) absolut vertraulich sein sollte ». C'est sous cette forme corrigée que la phrase a passé ensuite dans les Aktenstiicke allemands de 1915.
Iya différence entre le texte vrai et le texte faux saute aux yeux : il ne vaut pas la peine de s'appesantir là-dessus. Une con-
1 Les publications allemandes nomment le général belge Ducar»«e ; suivant Waxweiler il s'appelle Ducarwe.
LE CRUiE
versation est autre chose qu'une convention. I,es professionnels militaires étaient justifiés à engager une conversation sur les préparatifs militaires de la Belgique en cas d'invasion allemande. I,es autorités politiques étaient seules compétentes pour discuter une convention. L'excuse de la Norddeutsche Allgemeine Zeitung vaut
celle du gouvernement allemand quand il déclare avoir laissé de côté, parce qu'insignifiante, la plus importante des dépêches échangées entre les empereurs allemand et russe.
Il est vrai que sur l'enveloppe dans laquelle a, dit-on, été retrouvé le rapport Ducarne, on lit l'inscription « Conventions anglo-belges ». Mais l'écriture de cette inscription me paraît tout à fait différente de celle du rapport lui-même. Il faudrait donc tout d'abord établir si le titre, qui parle de « convention », provient du général Ducarne, qui, dans son rapport, parle seulement d'une « conversation ». De plus, je suis surpris de voir que dans le double mot « anglo-
belges », le « g » de « anglo » est un g latin, tandis que le « g » de « belges » est un g allemand. Je ne peux pas me représenter qu'une personne écrivant en français et en lettres latines trace tout à coup un « g » allemand. Le titre de l'enveloppe a-t-il peut-être été écrit par un fonctionnaire allemand qui, à Bruxelles, avait à classer les documents trouvés et à les mettre dans des portefeuilles ou des enveloppes ? Cette supposition n'est sûrement pas à écarter, étant donné surtout que l'autre désaccord entre le titre du portefeuille : « Intervention anglaise en Belgique », et le titre de l'enveloppe « Conventions anglo-belges » n'a pas été éclairci jusqu'ici. Une chose est en tous cas certaine : même si l'inscription de l' enveloppe provenait du général Ducarne, elle ne serait pas conforme au contenu du document. Ce document ne contient, de a jusqu'à z, autre chose qu'une discussion sur des éventualités militaires pour le cas d'une attaque allemande du pays neutre. J'ai déjà attiré l'attention plus haut sur l'adjonction, connue et souvent citée, de la main du général Ducarne (concernant la violation préalable de la neutralité par l'Allemagne), mais j'aimerais relever aussi ici le premier alinéa, jusqu'ici peu cité, du rapport belge : tout au début de la conversation, on y met dans la bouche de l'attaché militaire anglais la remarque suivante :
« Un envoi de troupes, d'un total de ioo ooo hommes environ, était projeté pour le cas où la Belgique serait attaquée. »
Ce passage confirme à nouveau que la conversation des deux officiers n'envisageait qu'une action défensive commune contre V Allemagne attaquante, mais nullement une action ofïeisive.
Nous avons déjà parlé, à plusieurs reprises, de la tentative que fait la Norddeutsche Allgemeine Zeitung pour distraire l'attention de la remarque jointe au rapport Ducarne : « L'entrée des Anglais en Belgique ne se ferait qu'après la violation de notre neutralité par l'Allemagne. » Au lieu d'imprimer cette remarque dans la traduction allemande, en marge du quatrième alinéa du rapport — comme elle s'y trouve dans l'original — la feuille officieuse allemande donne tout d'abord le texte complet du rapport belge du 10 avril 1906, puis une note de septembre 1906, et ensuite seulement elle ajoute : « La pièce porte encore la remarque marginale suivante : « L'entrée des Anglais etc. » En reléguant
ainsi à l' arrière-garde la supposition qui avait donné lieu à tout l'entretien militaire, on voulait voiler le caractère purement défensif de cet entretien et faire croire, — si insensé que cela soit, — que la Belgique se serait concertée avec les ennemis de l'Allemagne en vue d'une attaque commune.
Attitude pareille de la Belgique à l'égard de toutes les Puissances.
Dans son dernier livre : Le Procès de la neutralité belge (p. 61), Waxweiler, afin de prouver que la Belgique avait également assuré sa défense de tous les côtés, contre toutes les grandes puissances, dresse la liste des voyages d'étude de l'état-major général belge pendant les cinq années 1906 à 1910. Les thèmes de ces voyages d'étude étaient :
1906 contre l'Allemagne ;
1907 contre la France ;
1908 contre l'Angleterre ;
1909 contre l'Allemagne ;
1910 contre la France.
Le point de vue également neutre de la Belgique vis-à-vis de toutes les puissances — sans différence ni préférence de l'une à l'autre, — a toujours été affirmé par le gouvernement belge et ses représentants diplomatiques, et sitôt que l'on entendait dire qu'en cas de conflit européen telle ou telle grande puissance violerait la neutralité belge, le cabinet de Bruxelles s'efforçait d'obtenir des éclaircissements et des assurances des gouvernements mis en cause. On connaît la déclaration rassurante de M. de Bethmann en 191 1, alors que le projet hollandais de fortifier Flessingue avait soulevé d'une manière particulièrement aiguë la question de la neutralité belge. Comme tous les militaires et les hommes d'Etat compétents exprimaient alors le très sérieux soupçon que l'Allemagne, en cas de guerre avec la France, traverserait la Belgique, le gouvernement belge pria le chancelier allemand de bien vouloir, quand une occasion favorable s'en présenterait, dissiper publiquement ce soupçon au sein du parlement. M. de Bethmann fit exprimer au gouvernement belge ses remerciements chaleureux de ses
sentiments amicaux, l'assura que l'Allemagne n'avait pas l'intention de violer la neutralité belge, mais regretta de ne pouvoir faire une déclaration publique dans ce sens, parce que l'assurance de n'être pas attaquée du côté de la Belgique donnerait à la France un avantage militaire sur l'Allemagne (Livre gris I, n° 12). La sincérité de cette déclaration de Bethmann est apparue en été 1914.
Quand, au printemps de 1913, un soupçon semblable à celui qui s'était élevé deux ans auparavant contre l'Allemagne se fit jour contre l'Angleterre, le gouvernement belge demanda aussi des explications rassurantes et reçut en réponse la lettre catégorique de Sir Ed. Grey du 7 avril 1913 (voir J'accuse p. 163 et Le livre gris belge II, n° 100) lettre qui répudiait toute pensée de violation de la neutralité belge aussi longtemps que cette neutralité ne serait pas violée par un autre Etat.
Un mois et demi auparavant, le 22 février 1913, avait eu lieu à Paris entre l'ambassadeur belge, baron Guillaume, et le directeur à l'office des affaires étrangères Margerie, un entretien dans le quel fut discuté le même sujet à Londres et à Berlin. Le diplomate belge déclara qu'en élaborant une nouvelle loi militaire, la Belgique voulait éviter de devenir à nouveau, comme si souvent déjà, le champ de bataille de l'Europe : elle voulait posséder une aimée solide et forte pour pouvoir maintenir absolument, comme c'était son devoir, son indépendance et sa neutralité. Les armements belges étaient dirigés contre quiconque tenterait une irruption en Belgique. Le président Poincaré avait donné au ministre belge l'assurance que la France ne prendrait jamais l'initiative d'une telle violation.
Néanmoins la Belgique ne pouvait se fier et ne se fierait pas à un calcul des probabilités : car ce qui était vrai aujourd'hui pouvait ne l'être plus demain, par le fait de circonstances nouvelles « Notre but est uniquement d'empêcher, dans les limites de nos forces, toute violation de notre neutralité » (Livre gris II, n° 1).
M. de Bethmann se garde bien de publier clans sa collection de documents belges ce rapport envoyé de Paris par le baron Guillaume. Il en insère un autre du même diplomate, en date du 21 février 1913 (n° 99 de la collection allemande, p. 116) qui parle du réveil des instincts militaires chez le peuple français. Mais le rapport du jour suivant — 22 février 191 3 — qui se trouve dans
le second livre gris belge, le gouvernement allemand évite prudemment de le reproduire, parce qu'il fait entendre une note favorable à la France et à la Belgique.
C'est là un petit exemple du choix adroitement tendancieux que, pour se disculper, le gouvernement allemand fait parmi les pièces. Nous reviendrons ailleurs en détail sur les documents belges.
Voici, en résumé, le résultat de mes considérations sur le prétendu complot anglo-belge :
i° Il n'a jamais été fourni la moindre preuve que la Belgique ait eu l'intention de participer à une guerre offensive contre l'Allemagne, et l'ait traduite en acte.
2° Les conversations de militaires anglais et belges roulaient uniquement sur la question de savoir si, et dans quelle mesure, la Belgique était prête à s'opposer, seule ou avec l'appui des garants de sa neutralité, à une violation de son territoire par les troupes allemandes.
La violation de la neutralité belge — cause ou prétexte de la déclaration de guerre anglaise?
A l'appui de mon affirmation — longuement motivée ailleurs — suivant laquelle la violation de la neutralité belge n'a pas été le prétexte, mais bien la cause de la participation de l'Angleterre à la guerre européenne, j'aimerais encore faire entendre ici un témoin important pris dans le camp de mes adversaires, et dont la compétence ne sera certainement pas contestée. Dans un article de sa revue Das grôssere Deutschland, intitulé Unsere Gegner (« Nos adversaires »), Paul Rohrbach écrit ce qui suit, en date du n août 1914 1 :
La volonté de l'Angleterre que l'Allemagne respecte, quoi qu'il puisse arriver, la neutralité belge, a de plus une raison particulière, qui réside dans les traditions les plus fermes de la politique anglaise. Depuis l'époque de Louis XIV, c'est un principe anglais de ne pas laisser tomber la Belgique dans les mains d'une forte puissance continentale. Sous Louis XIV, la France a lutté pendant une série de décades, et de toute sa puissance, pour la possession
1 Reproduit dans la publication de Rohrbach : Zum Weltvolk hindurch, Stuttgart 1914. P- 5i-
de la Belgique et pendant tout ce temps elle a encouru de ce fait l'hostilité infatigable de l'Angleterre, que rien ne pouvait fléchir. Quiconque possède la Belgique peut en même temps faire pression sur la Hollande. Ces contrées riches, industrielles, habitées par une population nombreuse et habituée à la mer, dont l'importance matérielle aux xvne et xvnie siècles était plus grande encore qu'aujourd'hui relativement au reste de l'Europe, auraient valu à la France, si celle-ci en avait eu la possession durable, un tel renforcement de sa puissance, surtout de sa puissance commerciale et maritime, qu'elle aurait pu, dans ces domaines que l'Angleterre revendique comme siens, rivaliser peut-être avec les Anglais. Or, cela ne devait pas être. Ces dispositions de l'Angleterre envers la France, elle les a naturellement aussi envers nous en ce qui concerne la Belgique. Une fois les Allemands en Belgique, les Anglais craignent qu'ils n'en sortent jamais, et alors une partie de la côte allemande de la mer du Nord se trouve tout d'un coup immédiatement en face de la Grande-Bretagne. Point n'est besoin d'approfondir les sentiments que ferait naître ce fait dans les consciences anglaises.
En un autre endroit de la même publication (p. 71), Rohrbach écrit encore :
Il y a un siècle, l'Angleterre était en guerre avec Napoléon. Le véritable objet de la lutte était la Belgique. La République française avait proclamé le principe des « frontières naturelles » de la France, et avait déclaré la Belgique et la Hollande alluvions de fleuves français. L' Angleterre se sentit menacée dans sa sécurité par le fait que la côte méridionale de la mer du Nord, pays peuplé et riche, pratiquant activement l'industrie et la navigation, était devenue française, et elle fit la guerre pour forcer la France à la rendre. A ce seul prix, le gouvernement anglais aurait fait immédiatement la paix avec Napoléon. Napoléon décréta le blocus de tout le continent européen pour le commerce anglais, afin d'abattre l'Angleterre par l'arme économique. Les pertes du monde des affaires anglais devinrent peu à peu si grandes que la cité de Londres suppliait le ministère de faire la paix même au prix de l'abandon de la Belgique à Napoléon. Mais les membres du gouvernement, le ministre Pitt en tête, restèrent inflexibles. Us défendaient l'avenir de l'Angleterre, et ils avaient d'ailleurs raison de déclarer en même temps que la liberté
de l'Europe était dans le camp anglais Il y a cent ans, le droit était du
côté des Anglais contre Napoléon. Aujourd'hui, des gens comme le ministre Grey veulent eux-mêmes jouer au Napoléon, et font du seul avantage de l'Angleterre poursuivi sans scrupule la mesure de toutes choses. Mais c'est dans notre camp que se trouve le droit, non pas seulement le droit du peuple allemand, mais le droit de l'humanité. C'est par la guerre que nous devons le défendre ; par la guerre l'Angleterre sera abattue, et nous, nous monterons. Mais par le fait que nous montons et que nous nous étendons, c'est une nouvelle ère de l'histoire qui commence.
Il n'est pas possible de montrer plus clairement que dans ces deux passages l'intérêt de l'Angleterre au maintien absolu de la neutralité belge. En fait, ce maintien n'est pas seulement depuis la garantie de la neutralité, en 1839, niais depuis des siècles,
l'astre sur lequel se règle la politique anglaise. Depuis l'époque de Louis XIV, en passant par la période napoléonienne, et jusqu'à la guerre franco-allernnade et à la guerre européenne actuelle, l'Angleterre a toujours soutenu le principe que la Hollande et la Belgique ne devaient pas être en la possession ou sous le contrôle d'une grande puissance européenne, cela dans l'intérêt de la sécurité de la Grande-Bretagne elle-même. Si la Belgique se plaçait du côté allemand en permettant la traversée de son territoire, elle devenait pour l'avenir, — en dépit de toutes les assurances allemandes — dépendante de l'Allemagne, et liait indissolublement son sort au succès des armes allemandes. C'en était fait à jamais de sa neutralité, du moment qu'elle l'aurait elle-même sacrifiée en se prononçant pour l'Allemagne. « Si les Allemands sont en Belgique, les Anglais craignent qu'ils n'en ressortent jamais », remarque Rohrbach avec raison. C'était pour la Eelgique que se livrait la lutte de Napoléon avec l'Angleterre, c'est pour la Belgique que se livre la guerre actuelle entre l'Allemagne et l'Angleterre.
En face de ces faits historiques exprimés avec une louable franchise par son coreligionnaire politique, M. Helfferich ose prétendre qu'en soulevant la question belge, le gouvernement anglais s'est livré à un habile tour de cartes destiné à s'assurer un atout décisif, vis-à-vis du monde et de l'opinion publique en Angleterre ? ! Rarement, sans doute, un historien a tenté de résoudre des questions de responsabilités historiques et diplomatiques avec si peu de connaissance et de respect de l'enchaînement historique des faits, avec un coup d'œil si étroit et des tendances si exclusives. Pour M. Helfferich, les choses se présentent sous un aspect extraordinairement simple : la question serbe et l'appui de la France n'étaient pas, à son avis, des raisons suffisantes pour justifier l'entrée en guerre de l'Angleterre devant l'opinion publique de ce pays :
Aussi s'efforcèrent-ils (les dirigeants de la politique anglaise) de découvrir un prétexte de guerre acceptable pour l'opinion publique anglaise. Ils s'emparèrent à cet effet de la violation de la neutralité belge qui, depuis de longues années déjà, avait été compromise par la Belgique elle-même, et que l'état-major anglais n'avait pas l'intention de respecter au cas où la guerre éclaterait, si l'on en croit les propres déclarations de l'attaché militaire anglais à Bruxelles, (p. 46.)
En différents endroits de sa publication, M. Helfferich varie si souvent et d'une façon si spirituelle ce thème du « deuxième
prétexte de guerre tenu prêt » — la question analogue posée à Berlin et à Paris le 31 juillet est peur lui « naturellement une comédie >>, — qu'on doit lui être extraordinairement reconnaissant de ne pas déclarer que l'entrée des Allemands en Belgique ne fut qu'uite diabolique invention de Grey, destinée à obtenir enfin l'approbation longuement souhaitée de l'opinion publique anglaise. L'affirmation que Grey aurait provoqué l'entrée des Allemands et en serait directement responsable ne serait en tous cas pas plus éloignée de la vérité que la construction de Helfferich, d'après laquelle, le 29 juillet déjà, Grey aurait promis aux puissances de l'Entente son concours militaire et n'aurait, depuis ce moment, fait que chercher un prétexte plausible à ce concours. J'ai déjà exposé ailleurs l'inanité, le ridicule même de cette construction, que contredisent cent faits prouvés et démontrés même par les publications austro-allemandes.
Les preuves accessoires de la culpabilité de la Belgique.
J'ai déjà montré, dans J'accuse et dans les exposés qui précèdent *, que la Belgique n'avait pas, comme le prétend Helfferich, « compromis déjà depuis de longues années » sa neutralité, et que ce n'était pas la violation, mais la protection de cette neutralité qui était prévue par l'Angleterre en cas de conflit. Il est à peine nécessaire, après la réfutation des principales preuves fournies par Helfferich en faveur de sa thèse, d'examiner de plus près les preuves accessoires — c'est ainsi que j'appelle ce complément des prétendues preuves principales — avancées par le gouvernement allemand.
La Norddeutsche Allgemeine Zeiiung des 6 novembre et 2 décembre 1914 a révélé l'existence d'une série de cartes anglaises, de manuels, etc., qu'elle tente de représenter comme autant de preuves d'un complot anglo-belge. Elle dit, en effet :
Un tel travail n'a pu être fait sans l'appui le plus empressé et le plus
large du gouvernement et des autorités militaires belges Tant l'Angleterre
et la Belgique avaient mis de soins à régler, en temps de paix déjà, une collaboration militaire. Politiquement et militairement, la Belgique n'était autre chose qu'une vassale de l'Angleterre. (IIe Livre blanc allemand, p. 76.)
1 Mon étude encore à paraître sur les « Documents belges » complétera cette preuve dans plus d'un sens.
En réalité, toutes ces publications prouvent ceci seulement : que l'Angleterre — comme l'Allemagne et toutes les nations belligérantes — entretenait un service d'espionnage très bien organisé en Belgique, pays le plus espionné du monde et malheureux champ de bataille européen in spe. I/état-major allemand a-t-il peut-être possédé moins de cartes exactes, de manuels, de plans, etc., se rapportant à la Belgique ? Existe-t-il un pays au monde qui puisse se mesurer avec l'Allemagne dans ce domaine, ainsi que dans tous les autres domaines de la préparation à la guerre ? Résulte-t-il de l'excellente information de l'Allemagne sur toutes les choses belges, pour autant qu'elles pouvaient se rapporter à la guerre, que la Belgique ait été politiquement et militairement une vassale de l'Allemagne ? L'Allemagne n'a-t-elle pas été aussi bien informée de tous ces points, relativement à la Suisse, quoique la Suisse n'offrît que des possibilités beaucoup plus lointaines de servir de théâtre de guerre ? De telles accusations et de telles conclusions sont si peu sérieuses qu'il ne vaut pas la peine de perdre un mot de plus à ce sujet.
Mais il vaut bien la peine d'attirer l'attention sur quelques points que Waxweiler (p. 190 à 192) avance contre l'accusation de complot répandue par le gouvernement allemand. N'est-il pas notoire que, justement vers l'année 1906 — lorsque Ducarne et Barnardiston auraient soi-disant ourdi leur premier complot agressif contre l'Allemagne — les relations entre V Angleterre et la Belgique s'étaient considérablement refroidies ? Les suites de la guerre du Transvaal, la campagne anglaise contre la prétendue mauvaise administration du Congo belge, la protection que, à l'encontre des efforts anglais, les intérêts belges au Congo avaient trouvée justement en Allemagne depuis le début du xxe siècle — tout cela avait contribué en ce moment à rendre beaucoup plus étroites les relations entre la Belgique et l'Allemagne qu'entre la Belgique et l'Angleterre. Et c'est justement alors que la Belgique aurait forgé un complot avec l'Angleterre contre l'Allemagne ? !
Waxweiler attire aussi l'attention sur un autre point intéressant, dont il sera en mesure de prouver l'exactitude. Le 28 juillet 1914, lorsque la crise commençait à devenir aiguë, le gouvernement belge recommanda à Y Administration du Congo des mesures de prudence aussi bien contre le blocus éventuel de la part de la France et de l'Angleterre que contre une violation des frontières
de la part de l'Allemagne. Ce n'est qu'après la rupture entre la Belgique et celle-ci que cette instruction fut limitée au dernier point.
Visites de rois.
Waxweiler relève encore un point secondaire, en apparence insignifiant, comme preuve que toute préférence des puissances de l'Entente de la part de la Belgique était exclue : depuis l'accession au trône du roi actuel, la famille royale belge avait rendu visite aux cours de Berlin et de Vienne, mais non à celle de Londres.
Je mentionne ce point pour être complet, quoique, pour mon compte, je n'accorde pas la moindre importance à ces marques de politesse des monarques. Il est plus qu'indifférent au bien des peuples que les rois s'embrassent, se baisent, se tutoient et se présentent mutuellement leurs uniformes et leurs régiments. On pourrait, à ce propos, citer l'anecdote bien connue des deux Juifs polonais qui, en guenilles et en haillons, s'entretenaient des hommes plus heureux, qui peuvent mieux vivre et mieux s'habiller. Lorsqu'ils eurent remonté l'échelle des heureux jusqu'au Viennois Rothschild, qui change deux ou trois fois d'habit par jour, l'un demanda à l'autre : « Et que fait l'empereur d'Autriche ? »> L'autre : « Il s'habille, il se déshabille ; il s'habille, il se déshabille ! » C'est ainsi que font les commis-voyageurs princiers dans leurs visites de politesse, où ils s'entretiennent avec abondance de la paix et du bonheur des peuples, de l'amitié des nations et des maisons royales — chacun drapé dans l'uniforme de l'autre — pour continuer, sitôt de retour chez eux, la politique néfaste et meurtrière qui excite les peuples innocents et désintéressés de leurs plans ambitieux, et finalement les pousse tous ensemble à la ruine à travers des océans de sang et de misère.
Les rois s'habillent et se déshabillent. Le cousin d'hier sera aussi le cousin de demain. Le congrès européen « dansera » comme l'a fait le congrès de Vienne. Mais les millions de cadavres et de mutilés, les biens détruits par centaines de milliards, les charges fantastiques qui pèseront sur les peuples pendant des générations — tout cela ne dégrisera pas un seul instant messieurs les gouvernants de leurs rêves de gloire. Entourés des cris d'allégresse de leurs peuples aveuglés, ils ceindront autour de leur front les couronnes de laurier ; ils tendront la main à leurs adversaires réconciliés, ils
se jetteront dans les bras les uns des autres, et de nouveau le vieux jeu recommencera : ils s'habilleront, ils se déshabilleront ; ils se rendront visite et parleront, autour de la table de fête, de paix et d'amitié des peuples, puis de nouveau ils intrigueront, armeront et combattront ; tout cela pour un misérable accroissement de puissance que l'un voudrait obtenir aux dépens de l'autre...
Visites de rois ! Sable dans les yeux des peuples. Baisers et embrassements ! Baisers de Juda avec le poignard nu dans le dos de l'autre. Au printemps I9i3,les souverains de Russie et d'Angleterre n'étaient-ils pas en visite à la cour impériale allemande pour fêter les noces de la fille de l'empereur avec le duc de Brunswick ? Oui eût pu croire qu'un an plus tard cette fête ro3^ale de famille ferait place à l'orgie sanglante de leurs peuples ? Qui aurait pu croire que l'impérial amphitr3Ton, qui promenait rayonnant à travers la foule enthousiaste ses illustres visiteurs dans les rues de Berlin, portait déjà « sous le vêtement le poignard » avec lequel, à la première occasion favorable, il tomberait dans le dos « de ses sincèrement dévoués amis et cousins » ?...
Pourquoi ce carnage ? Pourquoi ce sang ? Cette question — nous l'espérons — s'élèvera toujours plus menaçante des profondeurs du peuple aux oreilles des coupables, dans la mesure où le peuple se convaincra de leur faute. Pour quels intérêts populaires ce combat a-t-il été déchaîné ? Le paysan, le commerçant, l'industriel, l'artisan, le médecin, l'avocat, l'artiste, le savant allemands deviendront-ils plus riches et plus heureux si leur grand pays devient encore plus grand, la puissance de leur Etat encore plus puissante, l'éclat de leurs rois encore plus éclatant ? Un seul atome de bonheur, de bien-être, de contentement sera-t-il ajouté à un de ces nombreux millions d'hommes si leur pays est augmenté de quelques milliers de kilomètres carrés, leur population de quelques millions d'individus ? Les citoyens des petits Etats qui ne nourrissent pas d'ambitions de grandes puissances, les citoyens de la Suisse, de la Hollande, du Danemark, de la Suède, de la Norvège et de la malheureuse Belgique (avant l'invasion des Allemands) n'ont-ils pas été pour le moins aussi heureux, et la plupart beaucoup plus heureux que les citoyens de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la France et de la Russie, écrasés de charges militaires et, justement de ce fait, continuellement menacés de guerre ? Pour ma part, je préférerais, moi, — si j'en avais aujourd'hui le choix, — vivre comme citoyen de la principauté de Lichtenstein et finir
mes jours à Vaduz que d'être « sujet » royal prussien sous la domination de 5 Hohenzollern.
Heureux les petits, malheureux les grands ! voudrait-on crier aux Allemands, et aussi à nombre d'autres peuples, possédés de la même folie des grandeurs. Malheureux les Grands, mais trois fois malheureux ces tout Grands qui — ■ gorgés à crever — ne peuvent néanmoins jamais être rassasiés; qui, affligésd'une insatiable faim de territoires et d'une incurable cleptomanie, dérobent à leur prochain des lambeaux de terre, mais qui — et c'est là le tragique de l'impérialisme, — toujours fouettés par les Erinnyes de la méfiance, ne peuvent digérer en paix leurs rapines et doivent toujours penser au perfectionnement de leur cuirasse protectrice...
Malheur à l'exagération de la saine idée nationale en une malsaine idée nationaliste, de l'aspiration naturelle à l'unité nationale à l'aspiration contre nature qui pousse au-delà de l'unité nationale vers la domination universelle. 1/évolution historique — pour tous les hommes intelligents, ce doit être et ce sera la leçon de cette guerre, — porte dans une autre direction, vers des buts plus élevés et plus vastes. Elle porte à la fusion des petites et des grandes nations en une communauté internationale, où chacun aura son droit et sa place dans un ordre juridique assuré, où nul ne pourra s'enrichir aux dépens de l'autre ; elle porte à la vie commune et pacifique de tous les peuples dans le commerce, dans l'art et la science, dans le bien-être et la culture.
Les efforts de la France en vue de la paix et les socialistes français.
Dans J'accuse, tant au chapitre II « Les antécédents du crime », qu'au chapitre III, « Le crime », j'ai démontré de façon convaincante pour tout juge impartial le désir de paix du gouvernement français qui, dans les jours critiques d'avant la guerre, a cherché par tous les moyens à prévenir le conflit européen ; cette démonstration, je l'ai encore complétée en plusieurs sens dans le présent ouvrage. Mais dès lors on a mis au jour des documents qui corroborent les efforts pacifiques du cabinet de Paris tels qu'ils sont exposés dans le Livre jaune, et les confirment de telle façon que le plus malintentionné ne saurait plus douter de l'innocence absolue de la France dans la guerre actuelle.
Nous savons maintenant de façon authentique avec quelle énergie et quel succès Jaurès et le parti socialiste français dirigé par lui — aussi bien l'organisation économique que l'organisation politique — ont inspiré et influencé l'action en vue de la paix, en parfaite harmonie avec le gouvernement français (malgré Poincaré et Delcassé, M. Helfferich !) ; comment, même après la mort de Jaurès, cette collaboration des dirigeants socialistes et du gouvernement responsable a été poursuivie jusqu'au moment où l'Allemagne a déclaré la guerre à la France et où les troupes allemandes ont envahi la Belgique, et comment, mais pas avant que le maintien de la paix ne fût devenu impossible, gouvernement et chefs de partis durent se placer d'un commun accord sur le terrain de la défense nationale.
La guerre et la socialdémocratie internationale.
Quand fut connue la note autrichienne à la Serbie, les socialdémocrates de tous les pays, allemands et autrichiens en tête, furent d'accord pour déclarer que cette note était à elle seule déjà un signal de guerre, et menaçait, par sa brutalité intransigeante, de mettre l'Europe entière à feu et à sang. Les chefs de la socialdémocratie allemande publièrent dans le Vorwârts du 25 juillet un appel qui commence par ces mots enflammés :
Des champs balkaniques s'élève encore la vapeur du sang d'hommes massacrés par milliers ; les ruines des villes saccagées et des villages dévastés sont encore fumantes ; des sans-travail, des veuves et des orphelins errent encore affamés à travers les campagnes, et déjà la fureur belliqueuse déchaînée par l'impérialisme autrichien s'apprête à semer la mort et la ruine sur toute l'Europe.
Même si l'on condamne les menées des nationalistes panserbes, la frivole provocation de guerre du gouvernement austro-hongrois appelle une protestation énergique. Les exigences de ce gouvernement sont, en effet, si brutales que jamais l'histoire du monde n'en a vu adresser de pareilles à un Etat autonome, et qu'elles ne peuvent avoir pour but que de provoquer directement la guerre.
La social-démocratie allemande réclamait impérieusement du gouvernement impérial qu'il usât de toute son influence sur le cabinet de Vienne à l'effet de maintenir la paix, et. pour le cas où l'infâme guerre éclaterait néanmoins, annonçait sa résolution en ces termes :
Pas une goutte de sang d'un soldat allemand ne doit être sacrifiée au prurit de domination des gouvernants autrichiens, aux intérêts de l'impérialisme profitard Nous ne voulons pas de guerre ! A bas la guerre ! Vive la
fraternité des peuples !
La fraction des députés social-démocrates allemands au Reichsrat autrichien lança, elle aussi, quand fut connu l'ultimatum de Vienne, un appel dans lequel, au nom des travailleurs allemands d'Autriche, elle rejetait la responsabilité de la guerre qui se préparait sur «ceux qui ont imaginé, soutenu et provoqué la démarche fatale qui nous pousse à la guerre ». Les social-démocrates autrichiens se déclaraient solidaires « des travailleurs organisés du monde entier, et particulièrement des social-démocrates de Serbie. » Ils protestaient non seulement contre la guerre dont ils se
sentaient menacés, — guerre témérairement déchaînée et dont le but pouvait être atteint par un accord pacifique, — mais aussi contre l'étouffement systématique de la volonté populaire, que l'on empêchait de se manifester en refusant de réunir le parlement depuis des mois. On n'ignore pas, en effet, que le Reichsrat autrichien n'a pas été convoqué depuis le début de la guerre, et que tous les crédits militaires ont été décrétés par simple ordonnance du gouvernement. Iva réaction autrichienne s'est montrée pire, en cela, que la réaction russe, qui ■ — malgré les poursuites et l'oppression exercées sur l'opposition, — a convoqué la Douma à réitérées fois pendant la guerre et demandé au parlement de voter les crédits de guerre.
Plus la crise s'envenimait, plus les avertissements des organes de la social- démocratie allemande devenaient énergiques et pressants, plus leurs protestations devenaient enflammées 1. Pas une âme au monde — en dehors des partis de droite, des excitateurs à la guerre et des impérialistes d'Allemagne et d'Autriche — ■ pas une âme, surtout dans les camps social-démocratiques ou même simplement démocratiques de tous les pays, ne doutait dans les jours qui se sont écoulés entre le 23 et le 30 juillet, que si la terrible catastrophe éclatait, l'Autriche, par son attitude inouïe à l'égard de la Serbie, par sa déclaration de guerre malgré la soumission de sa voisine, par son refus de toute médiation ou de tout jugement arbitral, ne fût la principale coupable, et que l'Allemagne, en tolérant les provocations autrichiennes, ne fût la complice, sinon l'inspiratrice, du cabinet de Vienne. Les socialistes- patriotes allemands d'aujourd'hui étaient aussi de cet avis. Il n'existait à ce moment aucune divergence dans les pensées et dans les actes du parti social-démocratique. Le Vorwàrts exprimait le sentiment sincère de tous les camarades quand, le 30 et même encore le 31 juillet, il adressait le plus vibrant appel au gouvernement allemand, le conjurant d'épargner aux peuples « l'indicible crime contre la civilisation » que serait une guerre européenne ; quand il énumérait les efforts de l'Angleterre et de la Russie en vue de la paix, et déclarait inconcevable l'opposition du gouvernement allemand à toute proposition de paix; quand il désignait l'Autriche et l'Allemagne comme seules machinatrices de la conflagration
1 Voir l'excellent résumé qu'a donné Edouard Bernstein de ces faits historiques, dans son ouvrage : Die Internationale der Arbeiterklasse und der europàische Krieg (J.-C.-B. Hohr, Tubingue, 1915). Voir aussi mon écrit : Der springende Punkt von Gerynanicus (Zurich, librairie du Griitli, 1916.)
universelle et perturbatrices de la paix, et rejetait sur elles la responsabilité de la catastrophe imminente — responsabilité vis-àvis de leurs propres peuples, vis-à-vis des puissances étrangères et du forum de l'histoire universelle. L'organe social-démocratique dénonçait l'action puissante de la camarilla des traîneurs de sabres, des excitateurs irresponsables qui se remuaient dans les coulisses et tentaient par tous les moyens — suggestion, persuasion et menaces — de pousser à la fatale résolution la volonté peut-être encore hésitante de l'empereur ; il conjurait « encore de la façon la plus pressante le gouvernement allemand de ne pas trop tendre l'arc. Le peuple allemand veut la paix, il veut les négociations, il veut l'aplanissement du conflit ». Aux menées sans exemple des excitateurs qui cherchent « à faire échec et mat l'empereur et le chancelier et à déchaîner sans scrupule la furie de la guerre », le Vorwârts oppose inébranlablement ce mot d'ordre : « Champ libre pour les négociations, pour la garantie de la paix ! A bas les excitateurs ! »
C'est avec la même vigueur que s'exprimaient naturellement les socialistes d'Angleterre, de France, de Belgique et d'autres pays sur les instigateurs et les auteurs de la guerre menaçante. L'organe du parti travailliste anglais, le Daily Citizen, déclarait sèchement dans son numéro du 27 juillet :
Nous considérons absolument l'Autriche comme l'agresseur Sans le
moindre semblant de procès, l'Autriche a déclaré coupables la Serbie et des officiers serbes. Dans la répression de cet assassinat, elle veut être à la fois juge, juré et bourreau Sa tentative de faire expier à la Serbie par la baïonnette des accusations non prouvées n'est pas un procédé que des gens civilisés puissent approuver.
Le parti ouvrier belge accusait de même dans son organe Le Peuple, numéro du 31 juillet, les gouvernements autrichien et allemand de provoquer la guerre qui allait éclater et insistait particulièrement sur le rejet de la conférence proposée par l'Angleterre et acceptée par les puissances de l'Entente et par l'Italie. A l'appel de l'empereur François-Joseph aux peuples de l'Autriche, appel qui venait d'être publié, la feuille belge reproche «la sénilité, le manque de conscience et le mensonge » et trouve une seule excuse pour l'homme « qui a écrit ces lignes et ne craint pas de déchaîner la plus effroyable tuerie : il ne se rend pas suffisamment compte de la portée de ses actes. »
Jaurès et le parti socialiste français.
On sait très bien, et il n'est pas besoin d'exposer longuement ici comment Jaurès, le plus ardent des apôtres de la paix, et le parti socialiste français conduit par lui, se sont opposés à la guerre imminente. Pour nous, il nous suffit de constater que, tandis que les socialistes allemands et autrichiens devaient combattre les tendances belligérantes de leurs gouvernements, Jaurès et ses gens marchaient tout à fait d'accord avec le cabinet de Paris, non seulement dans leur désir général de paix, mais aussi dans toutes les actions tendant à ce but, et que, par conséquent, la volonté pacifique des socialistes français était identique à la volonté pacifique du gouvernement français.
Cette preuve, qui a été rendue possible par les récentes révélations, est d'une très grande importance pour résoudre la question de culpabilité : elle ruine les bases de l'édifice d'accusation échafaudé contre le gouvernement français par les Helfïerich, les Helmolt, les Schiemann, les Chamberlain et consorts ; elle détruit le mensonge sans cesse réédité en Allemagne, dans les cercles compétents ou incompétents, que cette guerre est en définitive une guerre française de revanche, préparée et soutenue par la Russie et l'Angleterre, lesquelles, de leur côté, auraient poursuivi des buts intéressés en exploitant l'idée de revanche de la France. Si un seul iota de cette accusation était vrai, elle atteindrait non seulement le gouvernement français, Viviani, Alillerand, Poincaré etc., mais aussi Jaurès et ses compagnons — ■ ce Jaurès qui, au cours de toute sa carrière politique, n'a cessé de proclamer la paix entre nations son idéal suprême et le but de ses efforts 1, qui, du pacifisme, s'était élevé au socialisme, et a toujours considéré la victoire du socialisme non comme un but en elle-même, mais comme un moyen d'atteindre l'idéal d'une organisation supérieure et pacifique de l'humanité. S'il était vrai, comme on l'en accuse, que la France voulût une revanche, il faudrait, à côté de Jaurès, tenir Marcel Sembat pour complice du parti de la guerre, Sembat qui, avec Jaurès, a le plus lutté pour le rapprochement franco-allemand, Sembat l'initiateur et l'orateur le plus vivant des conférences d'entente franco-allemandes, l'auteur bien connu de la brochure : Faites la paix, sinon faites un roi, où il posait l'alter-
1 Voir les efforts de Jaurès pour amener une entente entre la France et l'Allemagne : J'accuse, p. 85 et 86.
native de conclure une fois pour toutes une paix véritable avec l'Allemagne ou de faire table rase de la République et de se jeter dans les bras d'une royauté belliqueuse. Il faudrait aussi ranger parmi les complices de la politique de revanche Jules Guesde, qui, à la fin d'août 191 4, est entré avec Sembat dans le ministère de la défense nationale, — Jules Guesde, le marxiste orthodoxe et l'antimilitariste le plus convaincu que le socialisme français compte dans ses rangs, l'un des premiers qui, avec Jaurès, et dès le commencement de ce siècle, ait combattu sans réserve de la tribune de la Chambre l'idée de revanche.
Vaillant aussi, le communard rouge, l'ennemi le plus acharné de la guerre parmi les socialistes français, devrait subitement, sur ses vieux jours, être devenu un fauteur de guerre, si le gouvernement de la République avait voulu la guerre ; car lui aussi, du commencement de la crise jusqu'à sa mort — survenue en pleine guerre ■ — il s'est placé résolument du côté des défenseurs de la patrie française. Si un homme comme Vaillant, qui, toute sa vie, a lutté pour la paix et la fraternité des peuples, a dû, au soir de ses jours riches de travail, devenir le héraut du combat parce que sa patrie assaillie, dévastée et saignante se trouvait sous la domination du conquérant, — si un homme comme Vaillant, peu de jours avant sa mort, a dû faire d'une voix faible, à son ami Dubreuilh, cette navrante confession : « Cette guerre m'a tué ! Avoir combattu quarante ans à la rendre impossible, et être obligé maintenant de la supporter dans son effroyable dureté ! C'est l'écroulement de tout mon être !» — si un champion de la paix aussi infatigable et aussi fidèlement convaincu a dû à la fin de sa vie, comme au commencement de sa carrière, se ranger du côté des défenseurs de la patrie, alors il doit être vrai que la France mène une guerre défensive, et non pas une guerre d'agression, et que les dirigeants français ont fait tout ce qui était humainement possible pour épargner les horreurs de la guerre à leur pays et à l'Europe.
Ces chefs et leurs compagnons, les Renaudel, les Bracke, les Longuet, les Compère-Morel, les Pressemane, les Dubreuilh, et tant d'autres dont je pourrais citer les noms, tous seraient devenus subitement, de socialistes et pacifistes, militaristes et revanchards, si le reproche adressé au gouvernement français d'avoir voulu la guerre était fondé : car tout ce que, dans ces jours critiques, le gouvernement a pensé, dit et fait, a été pensé auparavant, inspiré et influencé par le parti socialiste ; on peut même dire : conduit
de derrière la scène. Il y a là une nouvelle et irréfragable preuve à décharge pour la France et, en même temps, la charge la plus écrasante pour l'Allemagne. De deux choses l'une : ou bien l'un et l'autre, gouvernement et socialisme sont coupables en France, ou bien ils sont l'un et l'autre innocents de l'incendie mondial.
Le gouvernement français et le parti socialiste.
Quels sont maintenant les faits qui le prouvent ?
Aassitôt qu'on eut connaissance de l'ultimatum autrichien, Jaurès attira l'attention, dans l'Humanité, sur l'extraordinaire gravité de la situation \ Le groupe socialiste rit, le 28 juillet, une déclaration qui invitait le ministère à soutenir énergique ment les efforts anglais en vue de la paix, et qui concluait en disant : « que la France qui, depuis plus de quarante ans, a subordonné aux intérêts suprêmes de la paix sa revendication sur l'Alsace-Lorraine, ne peut pas se laisser entraîner à un conflit dont la Serbie serait l'enjeu ». Les 27, 28 et 29 juillet parurent dans l'Humanité des manifestes socialistes où l'on ne faisait pas seulement appel à l'action pacifique du gouvernement français, mais qui attestaient expressément sa volonté claire et sincère d'écarter les dangers de conflit. Le gouvernement était invité, puisque la médiation était facilitée par la réponse conciliante de la Serbie, à soutenir tout moyen d'accord et à éviter tout ce qui pourrait faire le jeu de l'agressif impérialisme allemand, qui paraissait bien avoir choisi cette heure pour un coup de force inouï.
Le ton et le contenu de ces manifestes qui, pour une bonne partie, sont émanés de la plume de Jaurès, se retrouvent dans le discours que le chef français a prononcé le 29 juillet à Bruxelles, dans la grande manifestation du bureau socialiste international contre la guerre, pour la paix et pour le règlement arbitral du conflit austro-serbe. Les déclarations de Jaurès sont d'une importance décisive pour la solution de la question de culpabilité et méritent en conséquence d'être citées :
Pour nous, socialistes français, notre devoir est tout tracé. Nous n'avons pas besoin de prescrire à notre gouvernement la politique de paix; c'est celle qu'il pratique. Moi qui n'ai jamais craint d'attirer sur ma tête la haine de nos chauvinistes par mes efforts obstinés et inlassables en vue d'un rap-
1 Voyez sur ce qui suit l'article sensationnel de Daudé-Bancel dans Y Internationale Rundschau du 5 octobre 19 15 (Orell-Fussli, Zurich).
prochement entre l'Allemagne et la France, j'ai le droit de déclarer qu'à l'heure actuelle le gouvernement français veut la paix et travaille au maintien de la paix.
Le gouvernement français est le meilleur allié de cet admirable gouvernement anglais, qui a pris l'initiative d'une médiation. Et il agit sur la Russie par ses conseils dans le sens de la sagesse et de la patience.
Notre devoir est de veiller à ce qu'il (le gouvernement français) pèse de tout son poids sur la Russie pour qu'elle s'abstienne de déclarer la guerre. Mais si, par malheur, la Russie passait outre, notre devoir est de déclarer que nous ne connaissons qu'un traité, le traité qui nous lie à l'humanité.
Le discours de Jaurès rencontra l'approbation enthousiaste des masses populaires pacifiques. De même sa proposition de convoquer immédiatement à Paris le Congrès socialiste internationa1 annoncé pour Vienne, à l'effet « d'exprimer avec toute la force possible la volonté de paix du prolétariat mondial », tomba en bonne terre, mais ne put être mise à exécution par suite des événements qui se précipitèrent et de l'assassinat, commis deux jours plus tard, du grand tribun populaire. Le témoignage que Jaurès a rendu aux hommes d'Etat français dans cette dernière manifestation de sa vie — pour ainsi dire à titre de testament politique — est inattaquable. Tandis que les social-démocrates allemande et autrichiens, d'accord avec l'Internationale tout entière, flétrissaient de la façon la plus énergique le crime qui se préparait et qu'ils clouaient au pilori les malfaiteurs — leurs propres compatriotes, — Jaurès, l'apôtre français de la paix, qui avait toujours attiré la haine et l'aversion des chauvinistes français sur son activité anti-guerrière, déclarait solennellement que ce n'était pas le chauvinisme, mais la plus sérieuse et la plus sincère aspiration à la paix qui avait inspiré les actes du gouvernement français, que celui-ci poursuivait de concert avec l'Angleterre la solution pacifique du conflit et agissait aussi sur la Russie dans le sens de la sagesse et de la patience.
La dernière phrase de Jaurès concernant l'action du gouvernement français sur le gouvernement russe a été interprétée de divers côtés en ce sens que le chef socialiste français aurait préconisé l'abandon de la Russie, soit la neutralité de la France en cas de guerre germano-austro-russe. C'est là, nous le savons maintenant, une interprétation erronée. Ainsi que le remarque son biographe, Rappaport, Jaurès n'était pas adveisaire, en principe, de l'alliance franco-russe. Il demandait seulement que cette alliance n'entraînât pas son pays à suivre servilement les velléités
que pouvait avoir la Russie de faire la guerre et des conquêtes. C'est dans ce sens qu'il faut interpréter aussi la phrase de Jaurès qui se trouve dans le manifeste du parti socialiste du 28 juillet, et où il revendique pour la France le droit de ne pas se laisser impliquer dans un conflit épouvantable par l'interprétation arbitraire de traités secrets et d'obligations inconnues. Cette phrase du manifeste concorde exactement avec le discours de Jaurès à Bruxelles : suivant la pensée du leader socialiste, la France ne devait se dégager de son traité d'alliance avec la Russie qu'au cas où celle-ci n'appuierait pas les efforts pacifiques franco-anglais et se laisserait aller à provoquer et à déclarer la gueire. Mais cette condition ne s'est pas présentée. Comme je l'ai démontré à l'évidence dans J'accuse et dans le présent ouvrage, la Russie a non seulement soutenu ces efforts sur tous les points sans exception, mais elle les a même devancés plusieurs fois de sa propre initiative.
Le manifeste français dont il vient d'être question date du 28 juillet, jour de la déclaration de guerre de l'Autriche à la Serbie. Le discours de Jaurès a été prononcé le 29 juillet à Bruxelles. Ce même jour, l'empereur de Russie proposait, dans sa dépêche à l'empereur allemand, le règlement du conflit austro-serbe par le tribunal arbitral de La Haye. Le 30 juillet, Sazonow dictait au comte Pourtalès sa première formule de conciliation qui, comme on le sait, fut repoussée par Jagow. C'est du 31 juillet que date la seconde formule de conciliation de Sazonow, résultat des efforts de Grey et de Viviani pour amalgamer en une seule les formules de Grey et de Sazonow. Ce même 31 juillet, Sazonow télégraphiait à son ambassadeur à Londres le texte d'une formule encore plus conciliante (Livre bleu, n° 133), que j'ai désignée dans mes précédents exposés du nom de troisième formule Sazonow. Le Ier août, le ministre russe alla encore plus loin dans la voie des concessions, bien que la nuit précédente déjà lui eût été posé l'ultimatum allemand, dont le délai expirait le Ier août à midi ; il se déclarait lié, après comme avant, par ses deuxième et troisième formules, aussi longtemps que des troupes allemandes n'auraient pas franchi la frontière russe ; il certifiait qu'en aucun cas la Russie ne commencerait les hostilités, et qu'elle était prête à maintenir ses troupes immobiles en deçà de la frontière, aussi longtemps que des négociations seraient encore en cours. J'ai appelé cela la quatrième proposition d'accord de Sazonow. A la première seulement il fut répondu, et d'une manière négative,
sans indication de motifs; ni à Vienne, ni à Berlin on n'a daigné répondre aux trois autres.
A part sa propre initiative, le ministre russe s'est associé à toutes les propositions de paix des autres puissances, même à celles de l'Allemagne et de l'Autriche pour autant qu'elles se produisaient. Il a accepté la conférence des quatre puissances non intéressées, proposée par Sir Ed. Grey, et s'est déclaré prêt à rester à l'écart. Il a entamé les négociations directes avec Vienne, et les a pouisuivies jusqu'au moment où elles ont été rompues brusquement par le comte Berchtold (28 juillet). Quand il a plu ensuite au gouvernement de Vienne de reprendre les pourparlers (le 31 juillet et le Ier août), il s'y est aussitôt déclaré disposé ; il a abaissé davantage encore les prétentions russes et a proposé, pour continuer les négociations, le terrain plus favorable de Londres. La mobilisation russe — tant la mobilisation partielle que la générale — a été, aini que je l'ai démontré irréfutablement, une conséquence de la mobilisation autrichienne, dont elle a été précédée, ainsi que des préparatifs militaires de l'Allemagne et, avant tout, de l'attitude diplomatique intransigeante des puissances impériales.
Toutes ces choses sont aujourd'hui des faits historiques établis. Mais Jaurès et les socialistes français ne pouvaient pas savoir, les 28 et 29 juillet, comment la Russie se comporterait dans la suite du conflit. Us ne pouvaient pas savoir si le tsar pacifique et son non moins pacifique ministre ne deviendraient pas peut-être les victimes de tendances belliqueuses possibles de leur entourage, et si, pour leur part — à côté de la faute initiale indiscutable de l'Autriche et de la Russie — ils ne commettraient pas aussi une faute par contre-coup. De là les réserves des chefs socialistes français, qui constituaient en même temps des avertissements sérieux à l'allié russe. Les événements des jours suivants ont démontré que ces réserves et ces avertissements étaient superflus. La Russie a été comme la France impliquée, sans qu'il y eût de sa faute, dans cette guerre voulue et préméditée par l'Allemagne et l'Autriche ; elle a, comme la France et l'Angleterre, travaillé inébranlablement pour la paix ; la condition de la dénonciation éventuelle de l'alliance que Jaurès pouvait alors encore envisager ne s'est donc pas présentée. Les événements, tels qu'ils se sont déroulé: jusqu'à la mort et postérieurement à la mort de Jaurès, les ultimatums à la France et à la
Russie, les exigences irréalisables de riiltimatum à la Russie, la déclaration de guerre à la Russie en lieu et place de la contremobilisation dont on la menaçait, la façon dont fut adressée la déclaration de guerre à la France, et les motifs invoqués à l'appui, la violation des neutralités de la Belgique et du Luxembourg, les tentatives faites pour acheter la neutralité de l'Angleterre afin de pouvoii écraser plus facilement la France et la Russie — tous ces faits survenus avant ou après la mort de Jaurès, et qui mettent hors de doute la volonté de guerre des puissances impériales et leur culpabilité, auraient appelé le grand tribun français aux côtés des défenseurs de la patrie et l'auraient engagé à mettre en pratique les principes qu'il a indiqués dans la Nouvelle Armée comme fil? directeurs de l'action socialiste en cas de guerre.
Guerre d'agression et guerre de défense.
Pour fixer l'attitude de Jaurès, il aurait déjà suffi du fait que l'Empereur de Russie avait proposé de faire régler le conflit par le Tribunal arbitral de La Haye, mais que l'Empereur Guillaume avait ignoré, donc repoussé cette proposition. Pour Jaurès, — comme pour toute l'Internationale, — l'attitude des partis socialistes vis-à-vis de la guerre était déterminée dans tous les pays par la question : Quel pays fait une guerre d'agression ? Quel pays soutient une guerre de défense ? Jusqu'à la dernière illumination qui lui est venue de l'Oberland bernois, l'Internationale considérait la défense du pays comme le droit naturel et le devoir évident des socialistes du pays attaqué. Pour la social-démocratie internationale, il ne peut exister, en vertu de ses principes, qu'une seule guerre permise : la guerre de défense contre une attaque criminelle. Dans cette guerre, les socialistes ont, eux aussi, le droit et le devoir de prendre les armes pour la protection de leur patrie. Dans toute autre guerre, ils ne doivent pas seulement refuser toute obéissance militaire, mais même tourner leurs armes contre leur propre gouvernement, qui abuse criminellement des biens et du sang du peuple.
Pour le socialiste, toute la question est donc de pouvoir distinguer nettement à l'explosion d'une guerre qui est l'agresseur, qui est l'attaqué. Chaque fois qu'éclate une guerre, cette question doit être étudiée par les socialistes des pays intéressés et la ré-
ponse qu'ils y font fixe leur attitude. Dans la guerre de défense, les socialistes sont tenus d'assister leur gouvernement, dans la guerre d'agression ils doivent lui opposer résistance, et non pas seulement une résistance passive au moyen de la grève générale et du refus de marcher, mais aussi, selon les circonstances, une résistance active, par des mesures révolutionnaires. Ces principes n'ont pas été développés seulement par Jaurès, mais aussi par d'autres chefs socialistes ; non seulement dans des congrès socialistes, mais aussi dans des congrès pacifistes, bien qu'ils n'aient pas été érigés en décisions formelles.
Trancher la question : Qui fait une guerre d'agression, qui soutient une guerre de défense ? n'est toutefois pas toujours chose aussi facile que dans la guerre européenne actuelle. Cela exige souvent l'étude historique, longue et difficile, de faits compliqués dans le présent et dans le passé, et les résultats de cette enquête peuvent souvent être très incertains. Nous n'avons pas encore de juridiction internationale obligatoire, qui puisse formuler une sentence suprême et sans recours dans les conflits de droit international. Iy'appel à la conscience et au jugement du monde civilisé ne constitue pas non plus une base sûre d'appréciation, puisque tout barbare peut suggérer au monde civilisé (et cela arrive en fait tous les jours) et émettre des opinions de nature à justifier ses actions, quand bien même elles seraient un défi à toute civilisation et à toute humanité. Voyez, par exemple, comment on justifie le massacre en masse, systématique, d'innocents passagers de tous les pays par le prétendu plan anglais d'afïamement, qui ne consiste qu'à couper les approvisionnements à une ville assiégée (moyen de combat permis, employé depuis les temps les plus anciens, qui a, il est vrai, souvent conduit à la prise de forteresses, mais qui n'a jamais fait couler le sang, et qui, au cours de toute l'histoire militaire de tous les temps, n'a probablement jamais fait mourir de faim un être humain). Je dis donc : l'opinion du monde civilisé est un critère peu sûr vis-à-vis d'Etats et de gouvernements qui se placent au-dessus. Bans la littérature socialiste et pacifiste, dans les congrès de la social-démocratie internationale et des pacifistes, on a donc cherché un critère plus sûr pour déterminer le droit et l'injustice en cas de guerre, et l'on a trouvé le mode de distinction infaillible que voici : L'Etat qui propose la solution d'un conflit international par un tribunal arbitral agit selon le droit ; celui qui
repousse le tribunal arbitral et recourt aux armes agit contre le droit.
Cet état de choses purement formel peut toujours être fixé d'une façon non équivoque. Dans le conflit actuel, par exemple, c'est d'abord la Serbie, puis la Russie qui ont proposé de s'en remettre au Tribunal arbitral de La Haye. Mais l'Autriche et l'Allemagne n'ont pas même jugé ces propositions dignes d'une réponse. Voilà qui nous donne le critère formel de la culpabilité ou de la non-culpabilité. Les puissances impériales seraient coupables de la guerre, même s'il s'était agi vraiment de leur propre existence et de leur propre indépendance, et non pas seulement de simples questions de suprématie et d'accroissement de puissance. Jaurès a considéré ce mo3'en formel de distinction de la culpabilité et de la non-culpabilité comme si important qu'il a bâti dessus toute sa théorie de la défense nationale du point de vue socialiste. La distinction difficile du droit matériel de l'une ou de l'autre partie se résout ainsi dans la détermination facile et infaillible de l'attitude formelle des parties en conflit. Ici aucun doute n'est possible, ici il s'agit d'un fait indiscutable, par lequel on peut reconnaître la volonté de guerre de l'un, la volonté de paix de l'autre. C'est le moyen employé pour arriver au but, mais non le but lui-même qui est déterminant.
De ce point de vue purement formel aussi, l'Allemagne et l'Autriche — comme je l'ai déjà dit — doivent être condamnées comme seules coupables. L'histoire s'est même permis dans ce cas un parallèle plaisant. L'Allemagne et l'Autriche, chacune pour soi, ont envoyé les déclarations de guerre qui eurent pour conséquence la guerre européenne. L'Allemagne et l'Autriche, chacune pour soi, ont repoussé la sentence arbitrale qui aurait évité cette guerre. Il n'est donc pas même nécessaire de rechercher les causes matérielles du conflit. Les actions formelles des deux gouvernements suffisent pour motiver la sentence de culpabilité. J'ai déjà démontré en d'autres endroits, et ne le répéterai pas ici, que la culpabilité des deux gouvernements apparaît encore plus affreuse et plus monstrueuse quand on considère la vanité des raisons pour lesquelles la lutte a été déchaînée et la solution à l'amiable repoussée.
Dans son fameux discours de Tivoli-Vauxhall, Jaurès a exposé d'une manière admirablement claire et précise — comme du reste dans d'autres écrits et discours — le point de vue que doit adopter l'Internationale vis-à-vis d'une guerre future. Vu l'importance de ses déclarations et leur signification quant au jugement à porter sur la social-démocratie allemande, d'une part, sur le socialisme français de l'autre, je veux en reproduire ici une partie :
Quand un litige commencera, nous dirons aux gouvernants : Entendez vous par vos diplomates. Si vos diplomates n'y réussissent pas, allez devant les arbitres que vous avez désignés vous-mêmes, inclinez-vous devant eux; pas de guerre, pas de sang versé ; l'arbitrage de l'humanité, l'arbitrage de la raison. Et si vous ne le voulez pas, eh bien, vous êtes un gouvernement de scélérats, un gouvernement de bandits, un gouvernement de meurtriers. Et le devoir des prolétaires, c'est de se soulever contre vous, c'est de prendre, c'est de garder les fusils que vous leur mettez en mains, mais non pas... (Ici Jaurès fut interrompu par des applaudissements frénétiques et il ne put achever sa pensée qui était que, en pareil cas, les socialistes devraient retourner leurs armes contre leur propre gouvernement. )
Je dis qu'alors, avec cette règle, avec cette sommation d'arbitrage obligatoire, que vient de formuler l'Internationale réunie à Stuttgart, toutes les questions se simplifient. Il n'est plus nécessaire de rechercher dans la complication des événements, dans les roueries de la diplomatie, dans les intrigues et le mystère des gouvernements, quel est le gouvernement qui attaque, quel est le gouvernement qui est attaqué. L'agresseur, l'ennemi de la civilisation, l'ennemi du Prolétariat, ce sera le gouvernement qui refusera l'arbitrage et qui, en refusant l'arbitrage, acculera les hommes à des conflits sanglants. Et alors l'Internationale vous dit que le droit, que le devoir des prolétaires, c'est de ne pas gaspiller leur énergie au service d'un gouvernement de crime, c'est de retenir le fusil dont les gouvernements d'aventure auront armé le peuple, et de s'en servir, non pas pour aller fusiller de l'autre côté de la frontière des ouvriers, des prolétaires, mais pour abattre révolutionnairement le gouvernement de crime .
Voilà les principes dont Jaurès a été toute sa vie le champion. Voilà les principes qui, dans les jours critiques de juillet 1914, le placèrent aux côtés du gouvernement français, qui l'amenèrent, dans la grande assemblée populaire de Bruxelles, à déclarer que le gouvernement français voulait sincèrement la paix et travaillait pour la paix.
Cela se passait le 29 juillet, le jour même où l'Empereur de Russie proposait dans son télégramme à l'Empereur Guillaume de faire trancher le conflit par le tribunal arbitral de La Haye. Si Jaurès, à Bruxelles, avait déjà connu cette proposition d'arbitrage du tsar, ainsi que toutes les propositions d'accord faites les jours suivants par Sazonow, il aurait compris, et avec raison, le
gouvernement russe dans le témoignage d'honneur rendu aux gouvernements français et anglais. La dépêche du tsar en date du 29 juillet à elle seule ■ — ■ abstraction faite de toutes les autres démarches russes en faveur de la paix durant les jours critiques — prouvait l'absolue volonté de paix de la Russie, et devait en conséquence, selon les principes de Jaurès, placer les prolétaires de tous les pays aux côtés de la Russie, de la France et de l'Angleterre. Si les socialistes allemands avaient alors suivi la voie que leur prescrivaient les principes de l'Internationale et leur plus brillant interprète, Jaurès ; s'ils avaient refusé les crédits de guerre et si, non contents de cela, ils avaient résisté à leur criminel gouvernement en décrétant la grève générale et le refus en masse du service militaire, l'exécution du crime eût été rendue impossible et la guerre eût été empêchée au dernier moment.
On le voit : ce ne sont pas les justes principes qui ont manqué, c'est seulement la volonté arrêtée de les suivre au moment décisif. L'Internationale n'a pas besoin de se régler sur d'autres principes pour s'opposer avec succès à des guerres futures ; elle n'a qu'à prendre courageusement les mesures nécessaires pour assurer l'exécution stricte et sans réserve des principes jusqu'ici reconnus. Ce sera la premièie, la plus urgente et la plus importante tâche de la nouvelle Internationale.
Les dernières démarches de Jaurès.
Il n'existe pas pour moi, d'après tout cela, le moindre doute sur l'attitude qu'eût prise Jaurès si le sort ne l'eût préservé de voir sombrer tous ses idéals dans cette catastrophe universelle.
Après son retour de Bruxelles, Jaurès eut, le 31 juillet, des entretiens avec des membres du gouvernement français, avec Malvy; Abel Ferry et Viviani. De nouveau, il insista pour que la France exigeât de son alliée le meilleur accueil à l'action médiatrice proposée par l'Angleterre et la menaçât, dans le cas contraire, de se ranger aux côtés de cette dernière et de suivre la même ligne de conduite qu'elle. Tout ce que Jaurès, dans cette dernière conversation, peu avant sa mort, demandait aux hommes d'Etat français s'est réalisé, ou s'était déjà réalisé. Jaurès demandait au cabinet d'exercer une pression afin que le conflit fût tranché par la cour d'arbitrage de La Haye. Comme on le sait maintenant, cette proposition avait été faite le 29 juillet déjà par le tsar à l'empereur
Guillaume, mais n'avait pas même été jugée digne, d'une réponse par ce dernier. Jaurès demandait qu'on pesât sur la Russie pour lui faire accepter la formule d'accord de Sir Edw. Grey. Cette action de Paris sur Pétersbourg fut exercée de la manière la plus énergique et conduisit tout de suite au résultat désiré : l'amalgame des formules de Sir Ed. Grey et de M. Sazonow. (Livre jaune, nos II2 et 113 ; J'accuse, p. 224 à 226 et les chapitres précédents du présent ouvrage.) Mais au lieu de faire à la proposition Grey une réponse positive, Berlin et Vienne, nous le savons aujourd'hui, opposèrent délai sur délai, malgré la pressante recommandation du roi d'Angleterre lui-même, et sous les prétextes les plus futiles. Quant à la formule amalgamée de Sazonow (du 31 juillet), il n'y a jamais été fait aucune réponse par les gouvernements allemand ou autrichien. D'accord avec les diplomaties française, russe et italienne, Jaurès considérait une déclaration de solidarité de V Angleterre avec les autres puissances de l'Entente, en cas de conflit, comme un excellent mo3ren de conjurer le danger de guerre. Le jour précédent déjà, le président Poincaré avait développé cette idée à l'ambassadeur anglais, Sir Fr. Bertie (Livre bleu, n° 99). Jaurès pensait qu'il fallait imprimer encore plus de relief à cette idée en la soumettant au roi d'Angleterre dans une noie directe du président de la République. Cet échange de notes eut lieu le 31 juillet (voir J'accuse, p. 186) et confirma à nouveau la volonté commune de paix de l'Angleterre et de la France, bien que l'Angleterre espérât atteindre le but plutôt en restant dans son rôle de médiatrice qu'en se déclarant pour l'une des parties. La fameuse proposition de paix de Sir Ed. Grey, du 30 juillet (Livre bleu, n° 101), correspondait aussi aux principes qui avaient dirigé pendant tout le temps de sa vie le chef socialiste français en matière de politique étrangère. Bref tout ce qui fut fait du côté anglais, français et même russe jusqu'à la mort de Jaurès (le soir du 31 juillet) correspondait aux tendances pacifiques du parti socialiste français et ne peut par conséquent pas avoir poussé à la guerre, mais favorisé la paix.
Le faux jeu des patriotes sociaux allemands.
Scheidemann.
Les patriotes sociaux allemands ne pouvant contester le désir de paix du chef du parti socialiste français, tentent de faire croire
à un antagonisme entre lui et le gouvernement français, afin de pouvoir maintenir leur thèse, suivant laquelle ce dernier, de concert avec l'Angleterre et la Russie, est responsable de la guerre. L'argument principal sur lequel ils se fondent est une lettre que Jaurès aurait écrite à Vandervelde peu avant sa mort, le 30 juillet, et dans laquelle il aurait accusé le gouvernement français de tendances belliqueuses.
Cette lettre — cheval de bataille que la propagande socialpatriotique enfourcha avec prédilection pendant un certain temps, — a été produite entre autres au Reichstag par Scheidemann. Vandervelde, le prétendu destinataire, a, par une déclaration nette et claire, tordu le cou à cette légende. Cette déclaration, reproduite par Renaudel dans V Humanité du 21 avril 1916, est conçue dans les termes suivants :
« La lettre de Jaurès citée par Scheidemann est fabriquée de toutes pièces. J'ai passé avec Jaurès les deux jours qui ont précédé sa mort. Il ne m'a donc pas écrit de lettre. Protestez en mon nom. »
Le cas de Jaurès est ainsi liquidé une fois pour toutes.
Heilmann.
Non contents de faire croire, par leurs altérations et leurs falsifications, à un antagonisme entre les socialistes français et leur gouvernement (pendant les jours critiques de juillet 1914), les socialistes allemands s'efforcent de représenter les chefs des socialistes français comme des traîtres au prolétariat de leur nation.
Bans les nos 6 et 7 de la Neue Zeit (novembre 1916), Ernest Heilmann, rédacteur en chef de la Chemnitzer Volksstimme (Voix du peuple de Chemnitz, l'un des principaux organes de la majorité social-démocrate) a écrit sous le titre : Die « Emser Depesche » von IÇ14 fabriziert von franzôsischen Sozialdemokraten, un article dans lequel il essayait de prouver que V Humanité s'était livrée à une falsification qui — tout comme la fameuse dépêche d'Ems de Bismarck — avait trompé les ouvriers français sur l'origine vraie de la guerre et sur les vrais coupables. Cette prétendue démonstration de Heilmann est si ridicule et témoigne d'une telle méconnaissance des faits diplomatiques, que je tiens pour superflu de
l'examiner de plus près. Pour autant qu'il était nécessaire d'abattre ce pathétique défenseur de l'innocence allemande, cette opération a déjà été faite par Kautschky dans le n° y de la Neue Zeit (17 novembre 1916), immédiatement après l'article en question. Si l'on voulait tirer au clair toutes les torsions de textes, toutes les falsifications de Heilmann, il faudrait écrire une longue étude — plus longue encore que la sienne — et cela n'en vaut vraiment pas la peine.
Heilmann part de l'erreur fondamentale — pour m'exprimer par euphémisme — que la mobilisation générale russe fut déjà, ordonnée le 30 juillet. h' Humanité aurait intentionnellement transformé cette mobilisation générale en une mobilisation partielle, afin d'effacer du compte débiteur de la Russie le poste le plus important. Mais la mobilisation russe du 29 juillet, dont parle le n° en cause de V Humanité, a été en fait partielle — elle comprenait les quatre districts militaires du Sud, Kiew, Kasan, Odessa et Moscou — et ce n'est que le 31 juillet au matin que la Russie a passé à la mobilisation de toutes ses armées.
Pour réfuter toute « l'histoire de brigands » de Heilmann — et c'en est bien une au sens littéral du mot, puisqu'il va jusqu'à rejeter à mots couverts la faute de l'assassinat de Jaurès sur la clique de falsificateurs que constitue, selon lui, la rédaction de l'Humanité, — pour renverser tout l'échafaudage de culpabilité construit par Heilmann, il suffit de renvoyer à deux passages du mémoire que renferme le Livre blanc :
« Le 29 juillet, le gouvernement russe informait officiellement le gouvernement allemand qu'il avait mobilisé quatre districts militaires. » (P. 10.)
« Avant même que ce télégramme (du 31 juillet, à 2 heures de l'après-midi) ait atteint sa destination, la mobilisation de toutes les forces russes, qui avait déjà été décidée ce même jour avant midi, et qui était ouvertement dirigée contre nous, était en pleine activité. »
Ces deux phrases du Livre blanc concordent avec tous les autres documents diplomatiques, et ces deux dates — officiellement indiquées par le gouvernement allemand — n'ont jamais été mises en doute ni dans la presse gouvernementale austro-allemande ni dans les discours des hommes d'Etat dirigeants. L' Humanité
n'a donc pas menti, mais dit la vérité. La « dépêche d'Ems » de 1914 n'existe pas.
Au reste, à quiconque veut se faire une pinte de bon sang, je recommande la lecture de l'acte d'accusation dressé par Heilmann. Pour caractériser cette catégorie de social-démocrates allemands, disons seulement que le fameux télégramme du tsar en date du 29 juillet — concernant le renvoi du conflit au tribunal arbitral de La Haye — y est qualifié de « tout à fait sans importance » ; il « n'a été mis au jour par nos ennemis, des mois après l'explosion de la guerre, que parce qu'il manquait dans le Livre blanc. Le Livre blanc n'a jamais prétendu reproduire sans exception tous les documents de l'époque où la guerre a éclaté ». Voilà le niveau intellectuel et moral auquel se trouve tout l'article de ce journaliste, chef du parti de la majorité allemande.
Un seul trait lumineux — un seul — se rencontre pourtant dau>î l'exposé de Heilmann : il voit le critère d'après lequel il faut juger l'attitude des socialistes des divers pays dans la question de culpabilité, question qu'il formule en ces termes : Qui a été, dans la guerre européenne, l'agresseur, et qui l'attaqué ? C'est là la thèse que j'ai développée en détail et avec toute la fermeté dont j'étais capable dans ma brochure : Der springende Punkt, par Germanicus (Zurich, 1916). Et c'est là la thèse qui, si l'on considère les faits dans leur exactitude et en toute impartialité, conduit à la condamnation sans réserve de la majorité du parti socialiste allemand et à l'acquittement sans réserve des socialistes français. *
La polémique qui s'est engagée entre Kurt Eisner et Heilmann à l'occasion de la révélation, par ce dernier, d'un prétendu complot, a mis au jour quelques faits intéressants, qui méritent d'être mentionnés ici.
Eisner, partisan zélé et intelligent de la « Sozialdemokratische Arbeitsgemeinschaft », et adversaire implacable des apologètes menteurs des patriotards sociaux, était, en été 1914, avant qu'éclatât la guerre, le correspondant munichois de la Chemnitzer Volksstimme, dirigée par Heilmann ; il rapporte de ces jours-là les faits suivants, en se basant sur des autorités absolument dignes de foi :
1. Le représentant berlinois de l'Agence télégrarjhique russe, qui était en même temps employé du bureau télégraphique Wolff,
M. Markow, téléphona dès l'apparition du supplément du Lokalanzeiget du 30 juillet (Livre orange, nos 61 et 62), la nouvelle de la mobilisation générale allemande à l'ambassadeur russe Swerbéew, et celui-ci lança immédiatement son télégramme à Pétersbourg (Livre orange, n° 61). M. Markow envoya en même temps un télégramme annonçant la même nouvelle à l'Agence télégraphique russe. Les deux télégrammes furent immédiatement expédiés par le bureau télégraphique de Berlin. Mais quand, ensuite, arriva le démenti du ministère des Affaires étrangères, et que l'ambassadeur et le correspondant voulurent le transmettre à Pétersbourg, « le bureau télégraphique de Berlin fit toutes sortes de difficultés ; ces télégrammes, qui démentaient la guerre, ne furent pas aussi rapidement transmis que ceux qui l'annonçaient ; ils subirent à Berlin un retard de plusieurs heures par ordre supérieur ». Cette pause de plusieurs heures entre l'annonce de la mobilisation allemande et le démenti de cette nouvelle peut fort bien, selon Eisner, avoir donné lieu à Pétersbourg à des mesures décisives en réponse à celle qu'on attribuait à l'Allemagne. Ainsi Bethmann aurait tort de prétendre contre Grey que le temps qui s'est écoulé entre le télégramme et le contre-télégramme fût trop court pour qu'on pût y prendre des résolutions décisives.
Je reviens encore en détail sur cette discussion entre Grey et Bethmann — discussion soulevée par le discours du chancelier de l'Empire en date du 9 novembre 1916 — dans le chapitre intitulé « Bethmann le Pacifiste » (section Buts de guerre). Je me contenterai de remarquer ici que, pour ma part, je n'attache pas une importance déterminante au supplément du Lokalanzei ger , en ce sens qu'il dût provoquer ou qu'il ait provoqué — conformément aux intentions perfides de Berlin — la mobilisation générale de la Russie. Cette dernière a été amenée, pour ne pas dire contrainte, à décréter sa mobilisation générale par l'ensemble de Y attitude diplomatique et militaire de l'Allemagne et de l'Autriche, et non par un entrefilet de journal.
2. La même polémique avec Heilmann a fourni à Eisner l'occasion de révéler un autre fait très intéressant : la mobilisation générale allemande aurait, à l'en croire, été déjà chose résolue le 28 juillet, soit le jour de la déclaration de guerre de l'Autriche à la Serbie. La Chemnitzer Volksstimme en a répandu la nouvelle le 28 juillet, par un supplément, après en avoir reçu communication téléphonique de Munich par Eisner. Eisner ne dit pas en termes
précis de qui il a reçu cette importante nouvelle à Munich, mais il remarque expressément que le rédacteur Heilmann << connaît son autorité (à lui Eisner) pour cette information ; qu'il (le rédacteur) sait aussi que cette autorité devait, de par sa situation, être renseignée en premier lieu sur la décision prise de la mobilisation allemande, et ne pouvait pas être renseignée d'une manière incertaine ou fausse. » D'autres sources, et aussi de la réplique de Heilmann, il résulte que l' autorité d'Eisner appartient aux cercles militaiies les plus élevés de la Bavière. Si les faits rapportés par Eisner sont exacts, ils prouveraient :
a) que la mobilisation générale allemande a été décrétée trois jours déjà avant que fût ordonnée celle de la Russie, et que, par conséquent, la mobilisation générale allemande n'a pas été une conséquence de celle de la Russie, mais qu'an contraire celle de la Russie a été la conséquence de l'allemande ;
b) que la mobilisation générale russe n'a pas été le motif, mais le prétexte de la déclaration de guerre de l'Allemagne ;
c) que la décision de guerre prise par le conseil de la couronne cenu à Potsdam le 29 juillet au soir, en présence des ministres et des généraux, avait été préparée et mise à exécution le jour précédent déjà par des mesures militaires décisives et, à ce qu'on peut supposer, sans que l'on eût consulté le gouvernement civil c demandé son adhésion.
Que les révélations d'Eisner soient exactes ou inexactes dans tous leurs détails, elles confirment en tous cas d'une manière générale nos preuves de culpabilité. J'ai montré ailleur que la ferme résolution de faire la guerre existait déjà à Berlin avant la mobilisation générale russe, et que la décision définitive de guerre a très probablement été prise déjà le 29 juillet à Potsdam. Cette conclusion, à laquelle conduit tout le cours des négociations diplomatiques, acquiert un nouveau et sérieux degré de certitude si la décision militaire de la mobilisation générale allemande a précédé la décision de guerre prise en présence de toutes les autoiités civiles et militaires.
Pour caractériser les méthodes de preuve des champions de l'innocence allemande, je ferai remarquer qu'ici encore — dans sa
réplique à Eisner — Heilmann déplace les dates des mobilisations russes ; pour varier, il fait remonter au 25 juillet déjà la mobilisation partielle des quatre districts militaires du Sud, et déclare au sujet de la mobilisation générale :
Même quand la Russie a ordonné, le 2 g juillet, la mobilisation générale à la frontière allemande, mobilisation qui a été vendue publique le 30 juillet, à 6 heures du matin, l'Allemagne n'a pas incontinent tiré l'épée.
Ceci ne dépasse-t-il pas tout ce qu'on a vu jusqu'ici par la profondeur de l'ignorance ou l'impudence de la falsification ? Tous les documents diplomatiques, à commencer par le Livre blanc luimême, démentent ces affirmations. Je somme le « compagnon » Heilmann d'apporter les preuves de ses dates, qui sont en désaccord aussi avec celles du gouvernement allemand, s'il veut détourner de lui le reproche d'avoir intentionnellement dénaturé les faits.
Le Dr Edouard David, député au Reichstag.
Il serait injuste de ne pas mentionner ici le Dr David, député au Reichstag, l'un des chefs de la majorité impérialiste de la socialdémocratie allemande, homme qui a consacré son incontestable intelligence et sa force de travail à la tâche ingrate de justifier la « politique du 4 août », c'est-à-dire d'apporter toujours de nouvelles preuves en faveur de cette thèse que l'Allemagne a été attaquée par ses adversaires, qu'elle fait une guerre défensive, et qu'ainsi les social-démocrates, défenseurs de la politique de guerre poursuivie par l'Allemagne, se trouvent sur le terrain reconnu de l'Internationale.
C'est la lutte four leur propre existence politique que ces Allemands de la démocratie sociale soutiennent. S'il reconnaissait faire une guerre préventive, et surtout une guerre impérialiste de conquêtes, — guerre que les partis bourgeois peuvent tranquillement avouer, et que certains avouent en effet sans mettre en danger leur avenir politique et sans renier leur passé politique, — le parti qui veut conserver tout au moins Y apparence de la fidélité au drapeau de la démocratie sociale, creuserait sa propre tombe. Il est donc obligé de soutenir que l'Allemagne se défend contre une sur- Prise réelle de l'ennemi, et de se servir de ce prétexte comme d'un
manteau pour cacher l'appui donné à la guerre de conquête des Hohenzollern ; il est obligé de triturer et de tordre les événements diplomatiques qui ont précédé l'explosion de la guerre jusqu'à ce qu'ils présentent l'aspect voulu.
C'est à ce travail de déformation que s'est voué le député David, travail dont il a fait sa spécialité ; ses recherches permettent à ses partisans, qui parcourenc le pays en tous sens, et en première ligne au compagnon Scheidemann, de commencer et de conclure leurs discours par la thèse : « L'Allemagne soutient une guerre défensive; et nous, démocrates socialistes, ne pouvons pas abandonner la patrie menacée. »
Dans l'un de ses derniers discours au Reichstag (le n octobre 1916), le député Dr David a donné, une fois de plus, un brillant échantillon du talent qu'il a de débrouiller les écheveaux diplomatiques — échantillon qui m'a paru assez intéressant et caractéristique pour lui ménager une modeste place dans mon nouveau réquisitoire. Le collaborateur suisse de l'Humanité, « Homo », m'ayant demandé justement alors une interview, je lui fis part, sur sa demande, de ma critique des résultats de l'enquête de David, en l'autorisant à publier cette critique dans son journal. L'impression en eut lieu au milieu de novembre 1916.
Ci-dessous, nous donnons cet article.
Les a erreurs » du député David.
Avec quelle ténacité les socialistes-impérialistes maintiennent maintenant encore la thèse de la guerre défensive, après que les impérialistes proprement dits — tout au moins nombre d'entre eux — ont convenu depuis longtemps, sous une forme plus ou moins voilée, qu'il s'agit d'une guerre offensive, avec ou sans but préventif, voilà ce que nous montre — à côté de beaucoup d'autres déclarations, — de nouveau et d'une manière particulièrement crasse, le discours au Reichstag du député David, le 11 octobre 1916.
Voici, d'après le résumé sténograplùque, les phrases essentielles du discours de Dav'id sur la culpabilité de l'Angleterre et de la Russie 1 :
1 A la base de mon interview j'avais placé le compte rendu du Berliner Tageblatt du 12 octobre — le seul qui me fût connu alors. Ce compte rendu reproduisait exactement — comme le Dr David l'a confirmé expressément plus tard dans sa réplique — « pour le lecteur tant soit peu attentif, l'essentiel de son exposé. »
Je. ne veux pas entrer ici dans une discussion approfondie de la question de culpabilité. Mais puisque, jusqu'à ces derniers jours, on continue à soutenir sans cesse et sans fin en Angleterre que la guerre a été frivolement déchaînée par l'Allemagne, parce que l'Allemagne a contrarié les tentatives de conciliation faites par l'Angleterre, il est nécessaire de répondre un mot à ce sujet.
Pendant les différents stades de l'évolution diplomatique, dans les jours critiques qui ont précédé la déclaration de guerre, jamais il n'y a eu de situation dans laquelle la guerre ait été inévitable, dans laquelle on n'eût pu l'empêcher d'éclater par l'action de la diplomatie. La dernière de ces situations fut celle du 30 juillet 19 14. A ce moment, un grand soupir de soulagement fit tressaillir le monde à la suite d'une nouvelle venant de Londres. On y avait trouvé, par la collaboration du ministre anglais des affaires étrangères, sir Edward Grey, et de l'ambassadeur allemand, prince Lichnowsky, une formule qui avait aussi rencontré l'assentiment de l'ambassadeur russe à Londres, formule qui encore une fois donnait lieu d'espérer que la guerre pourrait être évitée. Cette formule était la suivante :
Si l'avance autrichienne est arrêtée à Belgrade, les puissances examineront comment la Serbie peut satisfaire l'Autriche sans porter atteinte à sa souveraineté et à son indépendance.
Cette formule tenait compte de tout ce qui était exigé par les Etats les plus directement intéressés. On permettait à l'Autriche, qui, on le sait, avait déjà déclaré la guerre et marchait, de continuer son expédition « punitive » jusqu'à Belgrade. On accordait à la Russie et à la Serbie qu'au-delà de cette limite, la Serbie se trouvait sous la protection des puissances, qui considéraient sa souveraineté et son intégrité comme une affaire européenne. Ce que Grey avait toujours voulu, à savoir que la décision fût remise à une conférence des quatre puissances, était contenu aussi dans cette formule. Cette formule était donc une formule d'entente entre l'Allemagne et l'Angleterre, qui semblait avoir aussi l'assentiment de la Russie.
Cette formule alla à Vienne en passant par Berlin ; mais le même jour aussi était parvenu à Vienne le télégramme que M. Naumann a déjà mentionné aujourd'hui brièvement, et sur lequel je veux revenir encore une fois parce que, dans le*- pays étrangers hostiles, on ne paraît pas ou qu'on ne veut pas le connaître : il s'agit du télégramme envoyé par le chancelier de l'empire à notre ambassadeur à Vienne, et dont la source a été un malentendu. En effet, notre ambassadeur à Pétersbourg avait transmis la nouvelle que, dans cette capitale, on affirmait que Vienne refusait des pourparlers directs avec Pétersbourg. Là-dessus le télégramme suivant fut envoyé le 30 juillet à Vienne :
Le refus de tout échange de vues avec Pétersbourg serait une grave faute. Nous sommes prêts, il est vrai, à remplir notre devoir d'allié ; toutefois nous ne pouvons admettre que l' Autriche-Hongrie nous entraîne dans une conflagration universelle faute d'écouter nos conseils. Que Votre Excellence veuille bien parler dans ce sens au comte Berchtold immédiatement avec toute l'énergie et tout le sérieux nécessaires 1.
1 C'est là le télégramme exhibé par M. de Bethmann pour la première fois le 19 août 1915.
Telles étaient les instructions de Berlin à Vienne. En même temps arrivait, par Berlin, à Vienne, le 30 juillet, la formule d'entente Grey-Lichnowsky. Cette proposition d'entente fut acceptée par Vienne. Une fois encore, la fatalité aurait pu être conjurée. Mais entre temps, nouveau trouble à la situation, la mobilisation générale russe avait été ordonnée. Elle contraria toutes les négociations. Le 3 1 juillet parvint la nouvelle de la mobilisation générale russe, qui transforma d'un coup toute la question en la transportant du domaine diplomatique dans le domaine militaire.
Ce que la mobilisation russe, qui ne commença pas seulement alors, mais qui se développa progressivement dès le 25 juillet, devait signifier, l'ambassadeur anglais à Pétersbourg l'avait fait savoir à Londres le 25 juillet en télégraphiant à Grey qu'il avait attiré l'attention de Sazonow, ministre des affaires étrangères, sur le danger de la mobilisation russe : l'Allemagne, de son côté, mobiliserait aussi, et selon toute probabilité déclarerait même immédiatement la guerre.
Où est maintenant la faute de l'Angleterre dans cette situation? La réponse est très simple : La faute de l'Angleterre est dans ce fait, que de Londres on n'a pas envoyé à Pétersbourg un télégramme pareil à celui qui, le
30 juillet, avait été expédié de Berlin à Vienne, c'est-à-dire un télégramme disant en substance : nous nous refusons à nous laisser entraîner dans une conflagration générale par notre alliée, si celle-ci ne suit pas nos conseils.
Voilà le point décisif de toute l'affaire. Un mot décisif comme celui-là n'a pas été prononcé à Pétersbourg. On y était assuré d'être suivi par l'Angleterre, et cela suffisait pour donner aux promoteurs de la guerre, à Pétersbourg, le 30 juillet, alors que cette formule d'entente avait été trouvée et que la paix « menaçait », la résolution de contrecarrer les choses par la mobilisation générale. Toutes les explications qui ne tiennent pas compte du fait que la Russie a mobilisé la première ne peuvent prétendre à être prises au sérieux. Le fait de la mobilisation totale russe dans la nuit du 30 au
31 -juillet ne peut plus être contesté par personne, et personne n'essayera même de le contester.
Pareil mélange de déformations mensongères n'est sorti jusqu'à présent ni d'un bureau du gouvernement allemand, ni d'une plume mercenaire allemande. Si je voulais réfuter en détail les déformations de David — et presque chacune des phrases ci-dessus en est une — il me faudrait rédiger un travail assez long et répéter tout ce que j'ai déjà dit et prouvé par des documents dans mon réquisitoire.
Voici simplement un sommaire des « erreurs » de David :
1. Il n'est pas vrai que la guerre ait été évitable le 30 juillet IÇ14 pour la dernière fois. Elle était encore évitable le 31 juillet, voire même le Ier août, jusqu'au moment où la déclaration de guerre a été remise à la Russie. Le 31 juillet et le Ier août précisément sont constamment venues de Londres, de Pétersbourg et de Paris de nouvelles propositions d'entente. , C'est ^précisément
pendant ces jouts-là que Sazonow a proposé ses formules d'entente que j'ai désignées sous le nom de deuxième, troisième et quatrième formules de Sazonow. Le Ier août encore (Livre bleu, n° 139), avant la remise de la déclaration de guerre allemande, le ministre russe confirmait aux ambassadeurs anglais et français qu'il se tenait, après comme avant, pour lié à sa formule d'entente du 31 juillet : que cette formule avait été remise à toutes les capitales, Vienne y comprise, et que, maintenant encore, elle l'obligeait, si Grey pouvait la faire adopter par le gouvernement de Vienne avant que des troupes allemandes eussent franchi la frontière russe. En aucun cas la Russie ne commencerait les hostilités (if you could obtain its acceptance before the frontier was crossed by German troops. In no case would Russia begin hostilities first).
Dans ce même entretien du Ier août, Sazonow fit ressortir encore une fois que la Russie était disposée à tenir ses troupes mobilisées en deçà de ses frontières, tant que les dernières tentatives en faveur d'une solution amiable de la crise étaient encore pendantes (to keep their armies mobilised on their own sides of the frontier, as Russia has expressed her readiness to do, pending a last attempt to reach a settlement of the présent crisis).
Qu'on veuille bien relire dans le Livre jaune, dans le Livre bleu et dans J'accuse ce que les gouvernements anglais et français ont fait pendant les trois derniers jours du 30 juillet au Ier août (inclusivement) pour le maintien de la paix, et qu'on relise aussi les efforts de l'empereur de Russie et du roi d'Angleterre manifestés dans les télégrammes échangés par eux avec l'empereur Guillaume. Que celui qui ne veut pas se donner la peine de lire en détail les publications diplomatiques retienne seulement les chiffres suivants : le Livre bleu anglais ne renferme pas moins de trente-cinq notes (de et pour Londres), datées des journées du 30 juillet au Ier août inclusivement ; le Livre jaune français, pas moins de trente ; le Livre orange russe, dix-huit numéros. Toutes ces pièces avaient uniquement pour but d'éteindre les flammes naissantes de l'incendie ; mais tous les efforts des gouvernements de l'Entente échouèrent en présence de l'attitude des gouvernements de Berlin et de Vienne, et furent complètement anéantis par les ultimatums allemands du 31 juillet.
La disposition finale du gouvernement de Vienne d'entrer en discussion avec Pétersbourg sur le conflit serbe, et de vouloir aussi « faire bon accueil » à une médiation anglaise entre l'Autriche
et la Serbie (31 juillet, Livre rouge, n° 51), était — eu admettant que ce ne fût pas une feinte concertée avec le gouvernement de Berlin — absolument sans valeur à cause des nombreuses clauses et réserves que le comte Berchtold mettait à cet acquiescement de la dernière heure : à cause de sa demande de pouvoir continuer même pendant les négociations l'action militaire commencée contre la Serbie, et surtout à cause de la politique d'ultimatums de Berlin, qui rejetait à l'arrière-plan le conflit réel et exploitait sciemment et intentionellement la question de mobilisation pour en tirer un casas belli.
De tout cela il résulte que ce n'est pas seulement le 30 juillet 1914, comme le prétend David, mais le 1er août encore — jusqu'au moment de la remise de la déclaration de guerre allemande — que la situation permettait d'éviter la guerre. Seule, la volonté absolue de Berlin a rendu la guerre inévitable.
2. La formule d'entente citée par David ne date pas, comme il le prétend, du 30, mais du 31 juillet. Il confond — je me permets d'ajouter : intentionnellement, car dans l'opinion du groupe de droite des social-démocrates David passe pour être spécialiste dans le domaine de l'histoire diplomatique des antécédents de la guerre, — il confond, dis-je, la première formule d'entente de Sazonow. du 30 juillet, avec la deuxième, du 31 juillet. La prenûère (Livre orange, n° 60) a été écartée par M. de Jagow ce même jour encore, 30 juillet, comme « inacceptable pour l'Autriche » (Livre orange n° 63). L'acceptation de cette formule aurait, comme je l'ai prouvé ailleurs, empêché la mobilisation générale russe du 31 juillet et enlevé par cela même tout prétexte de guerre à l'Allemagne. L'acte de Jagow du 30 juillet est l'un des postes débiteurs les plus graves dans le compte du gouvernement allemand.
La formule d'entente citée par David date du 31 juillet (Livre orange, n° 67), mais le député social-démocrate falsifie le texte et le sens de cette formule de la manière la plus grossière. Qu'on en relise le texte dans le Livre orange, n° 67, dans le Livre bleu, nos 120 et 132, et l'on se convaincra de la justesse de mon accusation. Dans le Livre orange, la formule qui, à part quelques petites différences de style, correspond exactement avec celle du Livre bleu, a la teneur suivante :
Si l'Autriche consent à arrêter la marche de ses armées sur le territoire serbe et si, reconnaissant que le conflit austro-serbe a assumé le caractère d'une question d'intérêt européen, elle adiuet que les grandes puissances
examinent la satisfaction que la Serbie pourrait accorder au gouvernement d'Au triche-Hongrie sans laisser porter atteinte à ses droits d'Etat souverain et à son indépendance, — la Russie s'engage à conserver son attitude expectante.
Voici ce que David fait de cette formule :
Si la marche en avant de l'Autriche est arrêtée à Belgrade, les puissances examineront de quelle manière la Serbie peut donner satisfaction à l'Autriche sans porter préjudice à ses droits souverains et à son indépendance.
Abstraction faite de beaucoup d'autres inexactitudes dans le résumé de David, ce qu'il faut relever avant tout, c'est le fait qu'il supprime complètement la proposition finale : « La Russie s'engage à conserver son attitude expectante. » Cette proposition finale est le centre de gravité de la proposition d'entente russo-anglaise : l'Autriche n'a qu'à faire arrêter la marche de ses troupes en Serbie, qu'à permettre aux puissances d'examiner la satisfaction que la Serbie doit accorder — sans porter atteinte à sa souveraineté et à son indépendance — et, en échange, la Russie s'engage à conserver son attitude expectante. Ainsi, ce jour-là encore — 31 juillet — le maintien de la paix était possible, pourvu que l'Autriche se décidât à accorder ce qu'on lui demandait en échange d'une concession qui, selon l'interprétation de David lui-même, « tenait compte de tout ce qui était exigé des Etats les plus directement intéressés. On accordait à l'Autriche qui, on le sait, avait déjà déclaré la guerre et marchait, de pousser son expédition punitive jusqu'à Belgrade ».
3. Voici maintenant le mensonge capital de David. Il prétend que cette formule d'entente du 31 juillet (qu'il reporte faussement au 30 juillet) « a été acceptée par Vienne ». Cette affirmation est, je le déclare positivement ici, inventée de toutes pièces. Ees exclamations : « Ecoutez ! Ecoutez ! », qui, dans la salle du Reichstag, accompagnaient l'exposé de David n'étaient que trop justifiées. Non seulement la formule de Sazonow, du 31 juillet, n'a pas été acceptée par l'Autriche, mais elle n'a jamais été jugée digne de recevoir même une réponse de Vienne ou de Berlin. A tout le moins, le Eivre rouge autrichien devrait-il, si la prétendue acceptation dont parle David avait eu lieu, en dire quelque chose. Je défie le député David de trouver la preuve ou même simplement l'ombre d'une preuve de son affirmation dans le Livre rouge ou dans n'importe quelle autre publication diplomatique. Ea formule de Sazonow du 31 juillet n'est mentionnée nulle part ni dans le
Livre rouge ni dans le Livre blanc. Le n° 51 du Livre rouge, daté du 31 juillet, auquel je suppose que M. David songe comme moyen de preuve, se rapporte aux événements du 2g juillet, à des pourparlers qui ce jour-là ont eu lieu à Londres entre Grey et Lichnowsky (Livre bleu, n° 84), mais n'a pas trait à la seconde proposition d'entente de Sazonow du 31 juillet. Le n° 88 du Livre bleu contient la première formule d'entente du 29 juillet ; cette première proposition d'entente de Grey n'a jamais été, elle non plus, honorée d'une réponse de la part de l'Allemagne et de l'Autriche. M. de Bethmann lui-même (Livre blanc, p. 11) dit seulement de cette proposition « qu'il l'a transmise à Vienne ».
Résultat : Aucune des propositions d'entente faites par Grey et Sazonow n'a été acceptée par Vienne. Seule, la première proposition de Sazonow du 30 juillet a reçu une réponse, et une réponse négative de la part de M. de Jagow. Toutes les autres propositions d'entente de Londres et de Pétersbourg sont simplement tombées à l'eau.
4. David prétend que la formule d'entente citée par lui a été « trouvée à Londres par la collaboration du ministre des Affaires étrangères, Sir Edward Grey, et de l'ambassadeur allemand, le prince Lichnowsky » et « avec l'approbation de l'ambassadeur russe ». Nouveau et grossier mensonge. La formule a été élaborée par Sazonow à Saint-Pétersbourg et de là communiquée aux gouvernements de toutes les grandes puissances (Livre orange, n° 67 ; Livre bleu, nos 120 et 132). Cette formule était destinée à amalgamer la première formule de Grey et la première formule de Sazonow, et Grey, dans sa note du 30 juillet à Buchanan (Livre bleu, n° 103), avait expressément formulé le désir de cet amalgame des deux propositions et fait des propositions précises dans ce sens. Le vœu de Grey fut entendu par Sazonow et de là sortit la seconde formule de Sazonow du 31 juillet. Ce n'est pas Londres, mais Pétersbourg qui a été le lieu de naissance de cette formule, et ce n'est absolument pas l'ambassadeur allemand à Londres, le prince Lichnowsky, qui en a été le parrain. On sait bien d'ailleurs le rôle passif que les gouvernements allemand et autrichien ont joué dans toutes ces tentatives de conciliation.
Dans quel dessein David tait-il le nom de l'auteur et le lieu d'origine de cette formule ? Parce qu'il reproche au gouvernement anglais d'avoir assumé la responsabilité de la guerre en n'appuyant pas cette formule d'entente à Pétersbourg. Si David avouait la
vérité, à savoir que la formule a pris naissance à Pétersbourg et que de là elle a été transmise aux gouvernements de toutes les grandes Puissances, le reproche qu'il adresse à l'Angleterre tomberait à l'eau en même temps que celui qu'il fait à la Russie. De là la fausse explication que, dans ce cas encore — étant donnée la clarté évidente des événements, — je ne puis qualifier que de sciemment fausse.
5. Le chancelier allemand doit avoir envoyé à M. de Tschirschky, à Vienne, l'instruction connue qui — chose curieuse — a été révélée pour la première fois dans la séance du Reichstag du 19 août 1915, en connexion avec la formule d'entente soi-disant Grey- Lichnowsky. Nouvelle grossière falsification. L'instruction de Bethmann à M. de Tschirschky ne se rapportait à aucune des formules d'entente proposées par Grey ou Sazonow, mais seulement au refus que le gouvernement opposait au principe d'entrer en discussion effective avec Pétersbourg au sujet du litige serbe 1. Le 28 juillet, Berchtold avait brusquement refusé ces négociations. Le 29 au soir — ainsi que le rapporte M. de Bethmann lui-même dans son discours au Reichstag — , le comte de Pourtalès fit part à Pétersbourg de l'impression fâcheuse produite par ce refus. Là dessus, M. de Bethmann envoya à Vienne l'instruction citée textuellement dans son discours du 19 août 1915 au Reichstag. Cela arriva, on doit l'admettre, entre le 29 et le 30 juillet, car, le 30 juillet déjà, M. de Tschirschky mandait de Vienne que le comte Berchtold tenait pour un « malentendu » du côté russe le prétendu refus de ces négociations, et qu'il était maintenant prêt à « entrer en conversation avec la Russie. »
La formule d'entente citée par David est en réalité du 31 juillet. Il est donc impossible que l'instruction de Bethmann, expédiée à Vienne entre le 2ç et le 30 juillet, puisse s'être rapportée à cette formule-là : elle se rapportait simplement et d'une manière tout à fait générale aux discussions qui avaient lieu entre Vienne et Pétersbourg, et qui, dans l'idée du gouvernement allemand, étaient directement opposées à n'importe quelle médiation de la part d'autres Puissances. Car, on le sait, MM. de Bethmann et de
1 Dans sa réponse à ma critique {Frankfurter Zeitung du 31 décembre), sur laquelle je reviendrai plus tard, M. David reconnaît expressément après coup que : le télégramme de Bethmann ne se rapportait assurément pas directement à la proposition d'entente de Grey, mais qu'il avait été « important pour décider du sort » de cette proposition, « parce qu'il préparait à Vienne un courant d'opinion en sa faveur l » Comme on voit bien ici les contorsions convulsives de l'anguille qui cherche à se sortir du filet !
Jagow revenaient toujours à cette distinction : seul un entretien direct entre Vienne et Pétersbourg pouvait conduire à l'entente, mais l'immixtion de puissances tierces, d'un « tribunal européen », d'un « aréopage », etc., ne pouvait être tolérée. Et voilà que tout à coup — d'après la plus récente « révélation » de David — la recommandation de pourparlers directs entre Vienne et Pétersbourg doit être identique à l'appui d'une prétendue formule d'entente de Grey, qui est en réalité celle de Grey-Sazonow ? ! La date de cette formule et la date de l'instruction de Bethmann montrent déjà que le député social-démocrate s'est grossièrement « trompé » et qu'il a marché comme un écolier docile dans les traces des hommes d'Etat allemands1.
Résultats de cette enquête :
a) La formule citée par David ne date pas du 30, mais du 31 juillet.
b) Elle n'émane pas de Grey et du prince Lichnowsky, mais bien de Sazonow, et constitue une fusion de la première formule de Grey et de celle de Sazonow.
c) Elle n'a pas été trouvée à Londres, mais bien à Pétersbourg, et saluée et acceptée par le gouvernement anglais comme la meilleure combinaison possible de la formule anglaise et de la formule russe.
d) Elle n'a reçu du gouvernement de Vienne ni acceptation ni réponse.
e) M. de Bethmann n'a pas recommandé l'acceptation de cette formule à Vienne et ne s'est d'ailleurs, d'après les documents mis au jour, jamais prononcé à son sujet.
f) Il n'y avait pas la moindre raison de la part du gouvernement anglais de recommander à Pétersbourg une formule qui émanait de Pétersbourg même à titre de proposition.
1 On sait que dans son discours au Reichstag du 9 novembre 1916, M. de Bethmann a sorti une nouvelle instruction — sans date, mais qui doit être du 30 juillet, au plus tard — qu'il prétend avoir envoyée à M. de Tschirschkv pour recommander la première formule d'entente de Grey du 29 juillet (Livre bleu, n° 88). J'ai expliqué ailleurs (chapitre : « Bethmann le Pacifiste », tome II de cet ouvrage) ce qu'il en est de cette plus récente révélation — survenue quinze mois après la première ! Cette seconde instruction de Bethmann, du 30 juillet, n'a en tous cas pas plus que la première de rapport avec la deuxième formule d'entente de Sazonow (Livre orange, n° 67), laquelle n'a été télégraphiée de Pétersbourg aux différentes capitales que le 31 juillet.
Voilà pour l'album de M. David. Par cette nouvelle et monstrueuse déformation de faits établis par des pièces, le député social-démocrate a de nouveau mis en relief la faiblesse de la cause qu'il défend. Les sociaux impérialistes allemands ont pu, au premier moment de l'excitation guerrière, alors que les faits réels étaient encore peu clairs et difficiles à débrouiller, tomber dans le panneau du gouvernement allemand ; les tentatives qu'ils font — maintenant que tous les faits ont été clairement établis et qu'il ne subsiste plus de doutes, — pour décharger aujourd'hui l'Allemagne de la culpabilité de la guerre et pour en charger les gouvernements adversaires, sont pires que leur faux jugement d'il y a deux ans : leur erreur d'alors peut au besoin être excusée comme un incident ; leurs tentatives actuelles de justification ne sont pas autre chose que des falsifications conscientes.
L'exposé ci-dessus m'a valu une réponse fulminante du député David, réponse qu'il a publiée - — après une étude préalable de six semaines ■ — dans la Frankfurter Zeitung du 31 décembre, sous ce beau titre : « L' accusateur au banc des accusés ». La réponse de David se distingue plus par sa longueur que par sa profondeur : elle remplit a peu près six colonnes du grand format de la Frankfurter Zeitung, et l'on comprendra que je ne puisse la reproduire ici in extenso. Je dois me contenter d'énumérer de mon mieux les choses qu'il prétend avoir établies dans sa réplique, soit quant aux faits, soit relativement à ma personne.
1. La formule d'entente de Grey du 29 juillet a non seulement été l'objet d'une réponse de la part de l'Autriche et de l'Allemagne, mais elle a même été acceptée de Vienne et de Berlin.
2. La proposition de conférence de Grey n'a pas non plus été écartée par l'Allemagne et l'Autriche, mais acceptée.
3. La Russie a sciemment voulu et prémédité la guerre et l'a provoquée par sa mobilisation « dans la nuit du 30 au 31 juillet », — dans la nuit même où la proposition d'entente de Grey a été acceptée à Vienne.
4. Mes affirmations en sens contraire sont autant de « clous au cercueil de mon honneur littéraire ».
5. Les preuves de David « pulvérisent comme des coups de massue » toutes mes « constructions mensongères ».
6. Mes attaques contre David sont « des témoignages du manque de conscience littéraire le plus absolu qu'on puisse se figurer ».
7. En somme, le « grand accusateur » n'est autre chose qu'un « plumitif superficiel et un calomniateur sans conscience ». »
J'espère n'avoir oublié aucune des invectives et des coups de boutoir de David, et je laisse ceux de mes lecteurs qui seraient curieux de voir une fois, pour changer, l'accusateur sur le banc des accusés, se procurer la Frankfurter Zeitung du 31 décembre 1916.
L'accusateur accusé aurait naturellement préféré se défendre devant le public auquel on l'a dénoncé comme un « calomniateur sans conscience », etc. Mais toute tentative de prendre la parole en Allemagne aurait d'avance échoué, cela va sans dire. Ma défense qui, entre temps, prenait les proportions d'une accusation écrasante contre le Dr David, l'explorateur de sources social-démocrate, appartient à la catégorie des « lettres qui ne l'atteignirent pas » (je parle de mon adversaire), c'est pourquoi je dois trouver ici — dans mon second réquisitoire — l'asile que l'on refuse dans l'Etat constitutionnel prussien à la défense de ceux qui sont attaqués injustement — quand ils sont en même temps des accusateurs incommodes.
J'aurais renoncé à la publication si la personne de mon adversaire entrait seule en considération, car il est digne de pitié, puisque — comme je l'ai déjà fait remarquer plus haut — il a l'obligation pénible de soutenir la défense jusqu'à épuisement afin de sauver pour le présent et l'avenir sa situation politique et celle de ses amis.
J'éprouve une sincère compassion pour ces socialistes — autrefois braves et fidèles à leurs convictions, — auxquels on a inopinément jeté sur les épaules, le 4 août, la tunique mortelle de Nessus, en les obligeant à soutenir un mensonge, et qui maintenant — bien que mieux renseignés — n'ont pas le courage et l'énergie de se délivrer des liens qui les efïéniinent : n'osant pas courageusement confesser le mensonge qu'ils ont reconnu depuis longtemps comme tel, ils n'ont plus d'autre moyen de salut que de
le présenter comme vérité, et dans ce noble faux-monnayage M. David est le maître incontesté.
J'ai pitié, je le répète, de ces pauvres « prisonniers de guerre de l'impérialisme », qui sans doute sont entrés innocents en captivité, mais sont coupables d'y être demeurés, puisqu'au prix minime d'une confession virile et libre de leur erreur, ils pouvaient en tout temps racheter leur liberté. Ainsi ils ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes s'ils ont perdu aujourd'hui leur indépendance, et ne méritent pas la pitié que l'on témoigne d'ordinaire volontiers aux individus tombés dans la détresse sans qu'il y ait de leur faute. Il ne s'agit d'ailleurs pas ici de ménager ou de ne pas ménager des individus ; il s'agit ici du bonheur ou du malheur du peuple allemand, de tout son avenir, et par là de la tranquillité future du monde. Ici la pitié n'est pas vertu, mais vice : seule ici, l'extirpation impitoyable de ce cancer malin qui s'appelle la « guerre de défense », seule une opération radicale peut être efficace ; arrière les remèdes de vieilles femmes, les emplâtres et les compresses chaudes. Il ne s'agit pas ici d'oindre, il faut tailler dans le vif, et au besoin opérer l'Oint lui-même. Et aucune pitié pour n'importe quel malheureux tourmenté par sa conscience, ne doit nous empêcher de clouer au pilori le mortel mensonge, où que nous le rencontrions, si par ce moyen il est possible de frayer à la Vérité salutaire la voie qui conduit au cœur et au cerveau du peuple allemand.
Tous ménagements de ces perroquets social-démocrates clamant la « défense de la patrie » seraient déplacés, car leur collaboration — depuis bientôt deux ans et denù — à la campagne menée pour égarer le peuple a produit un effet particulièrement funeste : la répétition constante par leurs chefs spirituels et politiques de la légende de la patrie attaquée, a abruti des millions de prolétaires, qui continuent bénévolement à les considérer comme les champions du vieil idéal social-démocratique et les représentants inflexibles de la vérité et du droit. La volte-face politique et le changement d'attitude de ceux qui jusqu'ici étaient leurs chefs paraît si impossible aux masses, que tout bonnement elles n'y croient pas. Si l'empereur et le chancelier, les pangermanistes, les hobereaux, les prêtres et les réactionnaires étaient seuls à prêcher la défense de la patrie outrageusement attaquée et à dire que les prolétaires, eux aussi, devraient verser pour elle jusqu'à la dernière goutte de leur sang, alors les ouvriers, qui ont personnellement
assez souvent et assez cruellement éprouvé les instincts mauvais et égoïstes de ces classes dominantes que pendant des décades on leur a présentées sous leur vrai jour — les ouvriers deviendraient méfiants ; ils percevraient dans ce fracas de phrases sonores et patriotiques des cris dissonnants, bien connus de longue date, et y distingueraient la soif insatiable de puissance et de conquêtes. Mais quand se présentent des Scheidemann, des Ebert, des Heine, des David, des Lensch, des Heilmann et consorts, et qu'eux aussi prêchent et même « prouvent » qu'effectivement la patrie a été menacée et attaquée, que les adversaires ont voulu exécuter dans l'été de 1914 un plan diabolique de morcellement et d'anéantissement ; que l'Allemagne se trouve par conséquent en état de légitime défense et doit être défendue par tous ses fils — comme c'est leur devoir et conformément aussi aux principes socialistes, — quand de tels discours sortent de telles bouches, l'effet produit sur les masses populaires est naturellement tout autre, car elles ne peuvent croire à l'aveuglement des hommes qui les dirigent, et les tenir pour capables d'acclamer aujourd'hui d'un « hosanna » ce qu'ils avaient repoussé hier d'un « Apage Satanas ».
Ainsi, les Scheidemann et consorts exercent une action mille, cent mille fois plus dangereuse que les Bethmann et les Bassermann. Ceux-ci ont préparé le poison, mais ceux-là le répandent dans le peuple et contaminent par là les grandes masses, qui seraient capables, comme elles le devraient, si on faisait luire devant elles le flambeau de la vérité, de mettre en feu l'échafaudage vermoulu de l'ordre politique et social de la malheureuse Allemagne et d'élever à sa place l'édifice solidement fondé du nouvel ordre de choses démocratique et social. Les chefs de la majorité socialdémocrate, au lieu de proclamer ce qu'ils savent être la vérité et d'avouer ainsi ouvertement et virilement leurs erreurs passées, travaillent à l'encontre de cette évolution, nécessaire pourtant au bien du peuple allemand et du monde, en se faisant sans se lasser les colporteurs du mensonge impérialiste ; plusieurs même — comme David — s'en font les pionniers, travaillent à en prouver l'innocence et lui cherchent des échappatoires à travers les montagnes de documents qui s'accumulent pour sa condamnation.
Ces nouveaux trabans socialistes, qui suivent en habits civils le char triomphal de l'empereur, sont bien plus dangereux pour l'avenir de l'Allemagne que les vieux chevaliers prussiens armés et cuirassés qui de tout temps ont précédé en hérauts le milita-
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risme des Hohenzollern. De ces « figures à la Basserrnann », qu'il connaît bien et apprécie à leur juste valeur, le peuple se méfie et s'écarte craintivement, tandis qu'il suit en toute confiance ses chefs éprouvés. Ces néo-impérialistes socialistes, il s'agit de les rendre inoffensifs, de leur arracher du visage le masque menteur de « défenseurs de la patrie », afin que le peuple les reconnaisse enfin pour ce qu'ils sont : des « trompés » qui, par crainte de se déclarer tels, se sont faits trompeurs.
Que cette terrible guerre ne puisse, à l'extérieur, procurei aucun succès au peuple allemand, mais seulement un préjudice matériel et moral incalculable, voilà ce que j'ai déjà prédit dans mon livre il y a deux ans, et ce qui aujourd'hui saute aux yeux de tous. Mais si cette grave épreuve ne fait mûrir non plus aucun fruit pour la vie intérieure de l'Allemagne et n'apporte aucune amélioration à notre vie politique, qui est celle d'un Etat encore à moitié absolu, aucun développement dans le sens de la démocratie, aucun progrès vers le socialisme, la faute en est en première ligne aux portebannières socialistes de nos dirigeants. S'ils avaient en temps utile renseigné les masses populaires sur la véritable origine et sur les vrais promoteurs de cette guerre, une tempête d'indignation aurait traversé le pays allemand et dépouillé de ses feuilles plus d'un vieil arbre généalogique, à commencer par les plus élevés. Mais ils ont traité de « réserves » les forêts — entourées de murailles — des grands, ils en ont soigneusement écarté l'âpre souffle de la vérité, et, non contents de cela, ils ont apporté des couches inférieures du sol un humus nouveau pour fortifier les racines des vieux arbres.
Le résultat sera que rien ne sera changé ; tous les maux enracinés dans le sol allemand y deviendront plus forts que jamais ; après comme avant, — comme au temps de Heine, — l'Allemagne « ronflera » sous la sollicitude de quelques douzaines de monarques; elle continuera à mener patiemment sa vie d'assujettissement sous le sceptre puissant de la famille couverte de lauriers des Hohenzollern — avec sa suite de généraux, d'amiraux, de princes, de comtes et de barons ; — et elle s'armera de plus belle sur terre et sur mer ,dans l'air et dans les profondeurs des océans. Et, quand un jour ce sera le bon plaisir de ces grands seigneurs, lorsque les soldats trouveront que « la période amollissante » de la paix a duré trop longtemps, alors la seconde guerre « punique », en vue de laquelle aujourd'hui déjà le pangermanisme fait sonner ses
fanfares, sera déchaînée, de nouveau « la patrie sera en danger », de nouveau « les foyers seront menacés », et — quand on aura convenablement attisé la flamme patriotique, — on organisera le grand champ de bataille sur lequel de nouveaux millions d'hommes succomberont, mais où de nouveau la vie précieuse des très distingués « organisateurs », celle de leurs fils, de leurs cousins, de leurs frères et de tous leurs autres parents sera soigneusement ménagée.
Tout restera en l'état, en Allemagne, si la vérité sur le grand Crime ne pénètre pas dans le peuple. Et si elle n'y pénètre pas, c'est avant tout grâce à la muraille protectrice élevée entre elle et les coupables par les social-démocrates fidèles à l'empereur.
Faire une brèche dans cette muraille, tel est le but que j'ai poursuivi en caractérisant le chef le plus éminent de la « garde impériale », le député David.
Ce qui suit est la réplique — jusqu'ici inédite — à la défense et au réquisitoire que le Dr David a publiés dans la Frankfurter Zeitung :
David, le sourcier.
Le « compagnon » David se promène avec la baguette de coudrier : il cherche des sources cachées pour montrer que l'Allemagne est innocente de la guerre mondiale. Et voici que, partout où il touche, l'eau désirée ruisselle, et les preuves désirées jaillissent en faveur de l'innocence allemande. Dommage seulement que ce soit une eau nauséabonde et infecte, où l'examen critique du microscope fait voir des bacilles dangereux et qui empoisonne toutes les fontaines publiques.
Dans une interview, j'avais soumis à l'examen microscopique une des nombreuses recherches de sources de David et montré les germes infectieux qui grouillaient dans cette mare trouble. Là-dessus, terrible indignation de l'homme à la baguette de coudrier dans la Frankfurter Zeitung, et tentative — par des moyens sans valeur et par un réquisitoire de plusieurs colonnes, — d'amener l'accusateur sur le banc des accusés.
La place et le temps me manquent pour répondre à la réplique du compagnon David d'une manière aussi détaillée qu'il a répondu à mes attaques, et d'ailleurs je ne me sens pas obligé de
le faire. An chapitre III de J'accuse, j'ai consacré non moins de 180 pages aux antécédents diplomatiques de la guerre en me basant sur les documents officiels, et dans cet ouvrage-ci, qui complète J'accuse, les mêmes questions sont développées en plus de 400 pages. M. David, qui a le courage de me traiter de « plumitif superficiel » et de « calomniateur sans conscience », s'est rendu la tâche beaucoup plus facile. Ce spécialiste de l'histoire des antécédents diplomatiques consacre dans son livre sur La Social-Démocratie dans la guerre mondiale (Die Sozialdemokratie im~Weltkrieg) vingt-six pages en tout, format de brochure, à la question de la culpabilité ; et de ces vingt-six pages, la moitié environ traitent de tout autre chose que des documents diplomatiques. M. David sent la nécessité de faire devant le public allemand, auquel il ne m'est pas permis de parler, étalage de sa science documentaire, et il abuse en même temps du monopole qu'il a de parler dans son propre pa3"s pour insulter son adversaire qui ne peut pas s'y défendre. Pour ma part, je peux et je dois m'en référer à l'explication que j'ai donnée dans mes livres des événements diplomatiques, et où rien n'a été laissé dans l'ombre ; la matière est si vaste et si compliquée, et les faits s'enchevêtrent de telle façon qu'il est impossible de faire une étude sérieuse et consciencieuse de n'importe quel détail des antécédents immédiats de la guerre sans dérouler tout le cours des événements.
Ma critique — imprimée ci-dessus — du discours de David ne constitue, elle non plus, qu' un petit excursus dans un grand livre, et suppose, pour être comprise, que les autres parties de ce livre ont été étudiées et sont connues.
Ceci dit, je me contenterai de faire quelques remarques sur l'article de David dans la Frankfurter Zeitung :
1. Si M. David, dans son discours du 11 octobre, ne faisait pas allusion à la formule d'entente de Sazonow, du 31 juillet, mais bien à celle de Grey du 29 juillet (livre bleu ,n° 88), il s'est à tout le moins très peu clairement exprimé. D'abord il a omis d'indiquer la date exacte : il parle d'une « situation », du 30 juillet, par laquelle la paix aurait encore pu être sauvée. Mais la formule de Grey date du 29 juillet, après-midi. En outre, le texte de la formule indiqué par David dans son discours au Reichstag, texte qui ne représente d'ailleurs qu'un mélange de différentes formules d'entente, ressemble en tout cas bien plus à la formule de Sazonow
du 31 qu'à celle de Grey du 29 juillet, ce dont chacun peut se convaincre en comparant les formules de Grey, de Sazonow et de David.
Mais admettons que M. David se soit mal exprimé en désignant la formule, et qu'il ait pensé en effet à la formule de Grey du 29 juillet. Comment arrive-t-il à présenter précisément cette formule comme la dernière possibilité d'entente, puisque, après la formule de Grey, furent proposées encore les deux formules de Sazonow du 30 et du 31 juillet, sans compter toute une série d'adoucissements postérieurs venus de Paris, de Londres et de Pétersbourg, — adoucissements qui faisaient des concessions toujours plus grandes à l'intransigeance autrichienne et montraient de la part de la Russie une condescendance toujours plus marquée ? Pourquoi, aujourd'hui encore, M. David, comme le font, par habitude, tous les défenseurs du gouvernement, depuis le chancelier de l'Empire jusqu'au dernier journaliste, passe-t-il sous silence la première formule d'entente de Sazonow, que le ministre russe dictait le 30 juillet au comte Pourtalès, formule qui ne réclamait de l'Autriche que l'élimination des points de l'ultimatum qui blessaient la souveraineté serbe, en échange de quoi la Russie s'engageait à cesser ses préparatifs militaires ? Pourquoi M. David tait-il le refus d' accepter cette formule, qui ne réclamait pas même un arrêt de l'avance militaire d'Autriche en Serbie, et qui était ainsi bien plus modeste que celle de Grey du jour précédent ? Pourquoi passe-t-il sous silence le brusque refus de cette proposition d'entente russe, refus donné par M. de Jagow le 30 juillet, refus a limine, sans motifs et sans que Vienne eût été consultée ? (Livre orange, n° 63).
Ce n'est pas la formule de Grey du 29 juillet, sur laquelle M. David essaie courageusement de se replier, non, c'est la formule de Sazonow du 30 juillet qui forme le pivot de toute l'histoire du conflit en ces derniers jours. Jamais et nulle part le refus de Jagow n'a jusqu'ici été motivé — acte d'autant plus criminel que Sazonow déclarait immédiatement le 30 juillet (comme le rapportent aussi à leurs gouvernements les ambassadeurs anglais et français à Pétersbourg), que ce refus d'une proposition conciliante dans la plus large mesure aurait fatalement pour conséquences de transformer la mobilisation partielle russe en une mobilisation générale. Tout cela, je l'ai traité en détail, avec documents à l'appui, dans J'accuse et dans les chapitres précédents du présent ouvrage. Je
ne puis que recommander à M. David, pour s'initier une fois aux faits les plus élémentaires de l'histoire diplomatique d'avant la guerre, d'étudier avec zèle et application les livres du « plumitif superficiel et du calomniateur sans conscience » ; il ne vaudra la peine que je continue à discuter avec lui que quand il pourra en parler en connaissance de cause.
2. A ce que prétend David, la proposition d'entente du 29 juillet a été acceptée par Vienne. Pareille chose a été aussi affirmée dernièrement par M., de Bethmann, dans son discours du 9 novembre
Contrairement à cela, j'ai déjà prouvé dans J'accuse, documents en main, que la formule d'entente de Grey du 29 juillet — malgré le désir pressant et constamment répété de l'Angleterre — n'a jamais été jugée digne d'une réponse précise de Vienne ou de Berlin. Cette affirmation doit — selon le beau mot de David — être « un clou au cercueil de mon honneur littéraire ». Eh bien, je souhaiterais pour M. David que son honneur littéraire — et surtout son honneur politique, — après les efforts désespérés et stériles qu'il a tentés pour blanchir des nègres irrémédiablement noirs, après les efforts convulsifs qu'il fait maintenant encore et comme social-démocrate pour justifier une «guerre défensive» que ses promoteurs pangermanistes responsables ont reconnu depuis longtemps être une guerre de conquête ou tout au moins une guerre préventive, je voudrais, pour M. David, que son honneur littéraire et politique fût resté, après ces vaines tentatives de réhabilitation, aussi intact que le mien, après ma dénonciation des criminels.
Mon affirmation que la proposition d'entente de Grey du 2ç juillet n'a jamais reçu de réponse positive — acceptation ou refus — de Vienne ou de Berlin est, d'après tous les documents connus, aussi vraie et prouvée que l'affirmation contraire de David est fausse et indémontrée. Ce n'est que par un artifice malhonnête, en tordant le vrai sens de ce que j'ai dit, en y substituant un sens qui en est justement le contraire, que ce consciencieux historien cherche à me convaincre de mensonge. Avec un aplomb superbe, il cite une série de pièces qui toutes sont aussi citées dans J'accuse, en vue de l'explication de la proposition Grey, et où David les a probablement pêchées (voir J'accuse, p. 118, 120, 134-135, 257- 260). Mais ces pièces prouvent précisément le contraire de ce que
M. David cherche à leur faire dire ; elles prouvent ce que moi j'ai voulu prouver, c'est-à-dire que le gouvernement de Berlin prétend constamment avoir transmis et recommandé à Vienne la proposition de Grey, mais que jamais, jusqu'à aujourd'hui, il n'a produit une réponse positive de Vienne à cette proposition. Tous les numéros du Livre bleu, cités par David, et divers autres encore (Livre bleu, nos 98, 103, 107, 108, 112, etc.), je les cite aussi dans mon livre, mais comme preuve que jamais une réponse positive à la proposition de Grey n'est intervenue de Vienne ou de Berlin, que bien plutôt on a constamment avancé des prétextes et des subterfuges pour l'ajournement de cette réponse. J'y cite même textuellement les expressions des rapports anglais qui s'y rapportent, par exemple dans le passage suivant {J'accuse, p. 118) :
Les amis de la paix étaient renvoyés d'un jour à l'autre : une fois, Jagow n'a point encore obtenu de réponse, une autre fois Bethmann Hollweg affirme qu'il « a pressé trop fort sur le bouton à Vienne », qu'il est peut-être allé trop loin et qu'il a produit un effet contraire. Une troisième fois, que Goschen insistait pour obtenir une réponse, et recommandait de peser encore plus fortement sur le bouton, Bethmann lui répondit que, le lendemain matin, le comte Berchtold exposerait la situation à l'empereur François- Joseph. (Livre bleu, nos 98, 103, 107, 112.)
Trois jours se passèrent, du 29 au 31 juillet, sans que l'Autriche donnât une réponse quelconque à la proposition de Grey, que le roi d'Angleterre avait pourtant recommandée si chaleureusement à l'empereur Guillaume, et pendant ces jours l'Europe, dans l'attente et l'effroi, voyait venir les plus terribles événements. Les diplomates allemands et autrichiens n'étaient pas pressés. Sachant ce qu'ils voulaient, ils préparaient le drame dans les coulisses en toute tranquillité d'esprit, tandis qu'au-devant de la scène, tout le monde s'agitait dans l'angoisse et criait au secours.
Ceci n'est qu'un des nombreux passages dans lesquels je décris le jeu de cache-cache de Berlin derrière le paravent autrichien. Qu'on relise les passages de mon livre indiqués ci-dessus; et l'on saura comment il faut qualifier l'attitude du député David. N'a-t-il pas le front de m'accuser d'avoir voulu nier toute déclaration de Berlin ou de Vienne au sujet de la proposition de Grey ? Non, des déclarations, il y en a eu à foison de la part de MM. Bethmann et Jagow, mais jamais la déclaration qui seule importait, celle de savoir si la proposition de Grey était acceptée ou refusée. Cette absence de toute réponse positive — acceptation ou refus — voilà ce que j'ai établi et fustigé dans mon livre. Mais M. David — partant probablement du principe : « Pas de réponse, c'est aussi une réponse » — déplace le thème de la démonstration pour attaquer mon honneur littéraire ; en réalité, il enterre ainsi le sien.
LE CRIME 2a
3. Mais David affirme de plus que la proposition Grey a été acceptée à Vienne. Qu'en est-il de cette affirmation ?
Cette affirmation qui, comme je l'ai déjà fait remarquer, a été présentée aussi par M. de Bethmann dans son discours du 9 novembre 1916, est une illumination qui n'a brillé que tout dernièrement devant les yeux des défenseurs de l'Allemagne. J'ai déjà réfuté cette affirmation dans J'accuse, et dans une critique détaillée (parue au milieu de décembre 1916), documents diplomatiques en mains, je l'ai de nouveau réduite ad absurdum 1 ; à ce propos, j'ai aussi apprécié comme elles le méritent les deux instructions de Bethmann à Tchirschky que le chancelier de l'empire a produites pour la première fois le 19 août 1915 et le 9 novembre 1916. M. David aurait donc eu l'occasion — avant la rédaction de sa réplique — de faire son profit de cette dernière démonstration, tout en étudiant mon livre. Je ne puis développer à nouveau ici cette vaste question ; elle a été traitée en détail aussi dans le présent réquisitoire, et je me contente de m'en référer à deux autorités qui démentent carrément que la formule Grey ait été acceptée par l'Autriche. Ces autorités sont le Livre blanc allemand et M. Helfferich.
Dans l'exposé du Livre blanc allemand, il n'est expressément question que d'une « transmission » de la proposition anglaise. On dit textuellement :
« Avant même que la réponse de Vienne à la dernière proposition de médiation an glo- allemande... ait pu arriver à Berlin, la Russie ordonnait la mobilisation générale. »
Helfferich déclare de même (Die Entstehung des Weltkrieges, p. 10) que la proposition a été « transmise » par l'Allemagne à l'Autriche avec recommandation, puis il continue :
« La proposition n'avait pas encore été l'objet d'une réponse de l'Autriche, et la Russie n'avait pas encore pris position à son égard lorsque la mobilisation générale eut lieu. »
Ailleurs (p. 9) M. Helfferich confirme aussi qu'
« un nouveau projet émanant de Sir Edward Groy avait été transmis le jour précédent par le gouvernement
1 « Bethmann le Pacifiste » dans Wissen und Leben, Zurich, Orell-Fiissli, numéro du 15 décembre, p. 261-268.
allemand au gouvernement austro-hongrois, et que la réponse de l'Autriche à cette proposition se faisait encore attendre. »
Il résulte des deux passages que je viens de citer que la prétendue acceptation de la proposition Grey par Vienne, — acceptation affirmée maintenant d'une manière si surprenante et si concordante par le chancelier de l'Empire et par sa fidèle opposition social-démocratique, — n'était pas encore connue du chancelier de l'Empire le 4 août IÇ14, ni de son représentant au commencement de l'année 1915. Nulle part dans le Livre blanc ou dans le Livre rouge, il n'est question de l'acceptation de la formule Grey. Je demande pourquoi, si réellement elle avait été acceptée par Vienne, on a caché, dans les deux Livres blancs allemands et dans le Livre rouge autrichien, dans tous les discours et écrits précédents du chancelier de l'Empire — jusqu'à son discours du 9 novembre — ce fait important à la décharge de Berlin ?
Le fait est que cette affirmation n'est basée sur aucune preuve. Et moins que toute autre pièce, le n° 51 du Livre rouge, sur lequel s'appuient le Chancelier d'Empire et M. David, apporte, ne fût-ce que l'ombre d'une telle preuve. Dans J'accuse (p. 250-53, 257-260) et dans l'étude citée précédemment (et qui paraîtra au tome II du présent ouvrage) j'ai apporté la preuve :
1. que la note de Berchtold du 31 juillet 19 14 (Livre rouge, n° 51) ne se rapporte pas à la formule d'entente de Grey (Livre bleu, n° 88, entretien de Grey avec Lichnowsky l'après-midi du 29 juillet) mais seulement à la conversation à quatre (Livre bleu, n° 84, entretien des deux diplomates le matin du 29 juillet) ;
2. que cette note-là, même si elle se rapportait à la formule d'entente de Grey, même si elle n'avait pas été paralysée par les ultimatums de Berlin de ce même jour (31 juillet) serait tout autre chose qu'une acceptation de la formule Giey.
Sur ce point, je suis donc d'accord avec le Livre blanc et avec la brochure de Helfferich : la proposition d'entente de Grey a bien été « transmise » à Vienne, mais une réponse de Vienne et de Berlin au sujet de l'acceptation ou du refus de cette proposition n'a
jamais été faite. Sur ce point et sur d'autres, M. David est plus chancelier que le chancelier lui-même, tout au moins que le chancelier du 4 août 1914. Il prend part à l'évolution de M. de Bethmann ; par laquelle celui-ci a été amené sans encombre de l'affirmation primitive que la proposition de Grey n'avait pas reçu de réponse à l'affirmation que Vienne avait accepté cette proposition.
4. Mais, comme nous allons le voir, M. David ne se contente pas de faire escorte. Il précède M. de Bethmann sur le terrain des découvertes nouvelles ; pionnier intrépide de l'innocence allemande, il lui ouvre de nouvelles échappatoires. A M. David revient le mérite incontesté d'avoir, dans l'article dirigé contre moi, atteint le point culminant de la science historique appliquée à la guerre allemande, en écrivant la phrase suivante :
« Le fait que l'Autriche, comme l'Allemagne, a accepté la « conversation à quatre » c'est-à-dire le « tribunal européen » est ainsi incontestablement prouvé. »
En d'autres termes : la conférence de Grey n'a pas été refusée, mais acceptée par V Allemagne et V Autriche, et toutes les affirmations et aveux faits jusqu'ici dans le sens opposé reposent sur l'inexactitude.
Voilà le comble du zèle scientifique de David. La Patrie ne manquera pas de lui en prouver sa reconnaissance. Si M. de Bethmann a lu cette toute nouvelle découverte de son fidèle défenseur social-démocrate, (ce qui est bien le moins que M. David puisse réclamer de lui) il doit avoir été saisi d'un joyeux étonnement; et je ne m'étonnerais pas d'apprendre un jour que le chancelier de l'Empire a adressé à M. le député une lettre de remerciements — accompagnée peut-être de la croix de fer au bout d'un ruban blanc et noir — et rédigée à peu près comme suit :
Monsieur et très honoré Dr David,
Je ne puis vous dire à quel point j'ai apprécié la façon magistrale dont vous avez exécuté dans la Frankfurter Zeitung le misérable calomniateur J'accuse. Jusqu'à ce jour, j'ai toujours eu l'idée d'avoir refusé la conférence de Grey. Je l'ai expressément déclaré dans mon Livre blanc : «Nous ne pouvions prendre part à une semblable conférence;
vu que nous ne pouvions citer l'Autriche dans son différend avec la Serbie devant un tribunal européen. ,> Dès le 4 août 1914, je nai fait autre chose, dans tous mes discours et écrits - et avec moi tous mes écrivains officiels et officieux tous les défenseurs volontaires ou involontaires du gouvernement allemand - que de chercher de nouvelles raisons et de nouvelles excuses pour expliquer ce refus de la con erence refus dont le monde entier et même beaucoup d Allemands me font un reproche. Ce refus a été longuement motivé dans l'Exposé du livre blanc et dans les pièces annexes. Ma circulaire du 24 décembre 1014 s occupe en détail des raisons qui le rendaient nécessaire Mon secrétaire d'Etat, le D' Helfferich (p. 28 de sa brochure) enumere une série de raisons particulières, qui faisaient prévoir que la proposition de conférence de Grev était « a priori vouée à un échec » et permettaient de pronostiquer «le refus certain de l'Allemagne ». Dans tous mes discours, mes écrits et mes pièces justificatives j'ai confirme aussi le refus de l'Autriche.
^ Comme je me suis fourvoyé jusqu'à présent ! C'est vous très honore M. David, qui m'éclairez maintenant, car vous établi sezd une manière « inattaquable », que je n'ai pas du tout refuse la conférence, mais que je l'ai acceptée, - moi et mon très honoré collègue le comte Berchlold si misérablement calomnié. Enfin nous savons maintenant - car nous 1 avons ignoré jusqu'ici - ce que nous avons fait en réalité, et c est de vous que non, est venue la lumière - Je ne puis m'empêcher toutefois de vous adresser un reproche, honoré M. David : Pourquoi n'avez-vous pas dit plus tôt ce que vous nous dites aujourd'hui ? Que de discours, que de démonstrations plus épineuses que lumineuses, que de reproches et de remords vous nous auriez épargnes, si vous nous aviez dévoilé plus tôt que nous n avons jamats commis l'acte que nous avons toujours librement avoué, jamais nié, et dont nous n'avons jamais ait que nous excuser, - et que, ne l'ayant pas commis, nous sommes aussi innocents que l'enfant qui vient de naître Continuez, très honoré M. le député, dans vos louables tentatives de rehabilitation. La patrie vous en sera étertellement reconnaissante.
Dans l'espoir que vous me ferez bientôt l'agréable surprise de me communiquer de nouvelles et heureuses découvertes; je reste avec l'expression sincère de ma reconnaissance et de ma considération, votre toujours dévoué
Dr von Bethmann Hoixweg Chancelier de l'Empire.
David a largement mérité la reconnaissance de Bethmann. C'est en effet un cas extraordinairement rare de voir un accusé avouer sa faute et ne plaider que les circonstances atténuantes, tandis que son défenseur lui prouve qu'il n'a pas du tout commis la faute et qu'il doit par conséquent être acquitté.
Le comble, c'est que celui qui nie actuellement la faute, le défenseur David, présentait lui aussi dans le livre qu'il a publié eni.915, «Die Sozialdemokratie im Weltkriege » (p. 85, 86) le refus de la conférence comme un fait aussi inattaquable que l'est aujourd'hui, à l'en croire, son acceptation.
a On blâma le gouvernement allemand de l'avoir refusée » (la proposition de conférence de Grey.)
M. David enregistre le blâme sans l'approuver. A lui aussi, la proposition d'une conférence lui paraissait sans chances de succès parce que faite sans conviction. Mais le fait du refus, le savant historien social-démocrate n'en a jamais douté jusqu'à ce jour, où une lumière nouvelle s'est faite en lui.
On n'exigera pas de moi que je suive mon adversaire dans ses avatars : je m'en tiens au David de 1915 et lui laisse le soin de réfuter celui de 1916. Je suis curieux assurément de voir jusqu'à quel degré de soumission involontairement volontaire ces socialdémocrates allemands iront à la remorque du gouvernement militariste-impérialiste. Aujourd'hui déjà, ils en sont arrivés au point, non seulement d'avoir tout oublié ce qu'ils ont avancé dans les derniers jours de juillet 1914 contre la « frivole provocation à la guerre du gouvernement austro-hongrois », contre ce «brutal » ultimatum calculé directement en vue de la guerre, l'impérieuse exigence qu'ils ont adressée au gouvernement allemand en disant : « Pas une seule goutte de sang d'un soldat allemand ne doit être sacrifiée à la soif de domination des gouvernants
autrichiens, au profit des intérêts impérialistes», — aujourd'hui déjà, ils jouent le rôle lamentable de devoir défendre des choses et des hommes qu'autrefois ils ont maudits et condamnés. Mais il y a plus. Ils sont déjà à tel point dégradés et émasculés qu'ils cherchent à fournir aux hommes sur lesquels ils rejetaient la faute déjà avant l'accomplissement de l'acte, de nouveaux motifs de justification pour l'acte accompli, — motifs auxquels les responsables eux-mêmes n'avaient pas songé jusqu'alors. Non seulement ils se laissent employer par les auteurs responsables de ce massacre comme arrière- garde destinée à protéger l'armée contre le mécontentement de leur propre peuple qui murmure, mais ils s'acquittent déjà du service d'éclaireurs, et mettent en jeu, comme David, toute leur perspicacité pour découvrir des faux-fuyants qui jusqu'alors avaient échappé à l'intelligence de leurs maîtres.
Maintenant que M. David a trouvé que l'Allemagne et l'Autriche n'avaient pas refusé mais accepté la conférence de Grey, j'attends avec impatience sa prochaine découverte, et je ne serais pas trop surpris d'apprendre que la proposition du tsar, de remettre le différend au tribunal arbitral de La Haye (tribunal au sujet duquel M. David garde encore prudemment le silence) a été faite en réalité par Guillaume II et non pas par Nicolas II. Et finalement le moment viendra où — tel le roi de Bavière — le chef des patriotes socialistes allemands nous prouvera, pièces en mains, que ce n'est pas l'Autriche et l'Allemagne, mais la Serbie et la Russie qui ont fait les déclarations de guerre. Alors seulement, le patriotisme des socialistes germains aura atteint l'apogée de son développement.
D'après les résultats des plus récentes recherches de David, toutes les propositions importantes de conciliation, la conférence de Grey, la formule d'entente de Grey, ont été admises par l'Allemagne.
Mais pourquoi alors la guerre a-t-elle éclaté ?
Parce que la Russie la voulait, — ■ dit M. David.
Pourquoi alors, demandé-je, moi, cette même Russie a-t-elle, dès le premier et jusqu'au dernier moment de la crise, donné immédiatement et en temps utile son consentement à toutes les propositions d'entente reçues d'autre part ?
Pourquoi le gouvernement russe a-t-il accepté aussitôt la proposition de conférence de Grey et s'est-il déclaré expressément
456 IvE CRIME
prêt à se tenir à l'écart et à se soumettre aux décisions des quatre Puissances non intéressées ?
Pourquoi, le 29 juillet, le tsar a-t-il proposé de soumettre le litige au Tribunal arbitral de la Haye ?
Pourquoi Sazonow a-t-il, les 30 et 31 juillet, présenté ses deux formules d'entente, dont la première a été écartée et. dont l'autre n'a jamais reçu de réponse ?
Pourquoi, dès le premier moment, Sazonow s'est-il déclaré prêt à entrer directement en pourparlers avec l'Autriche pour discuter le différend et l'aplanir ?
Pourquoi a-t-il repris aussitôt avec le plus grand empressement les pourparlers rompus par l'Autriche, mais renoués le 31 juillet ?
Pourquoi a-t-il, le 31 juillet et le Ier août encore, modéré et adouci toujours plus les conditions qu'il mettait à l'entente ?
Pourquoi tout cela ? Etait-ce peut-être parce qu'il voulait la guerre ?
Non, à toutes ces questions il n'y a qu'une réponse : La Russie voulait la paix. Ceux qui ont voulu la guerre, c'était l'Allemagne, c'était l'empereur et ses conseillers militaires qui, — tablant toujours sur la neutralité de l'Angleterre — considéraient que le moment le plus favorable était arrivé pour amener l'« inévitable » guerre continentale et pour faire, avec un succès qui paraissait certain, le premier pas depuis longtemps désiré dans la voie de la domination universelle. {{Domination universelle ou déclin)}, voilà le mot d'ordre donné par Bernhardi. «Domination universelle ou déclin », voilà la pensée qui; dans les derniers jours de juillet 1914; a conduit les souverains allemands à la décision de la guerre....
Rien de tout cela n'est nouveau pour M. David. Il sait tout cela aussi bien que moi. La différence entre nous deux consiste en ce que, moi, je le dis, et que lui le tait, et qu'en ce jour encore je professe et défends, au sujet du militarisme et de l'impérialisme prusso-germain, l'opinion que M. David a professée et défendue jusqu'au 4 août 1914. C'est pourquoi lui reste l'historien savant et consciencieux, l'homme d'honneur, tandis que moi je suis le plumitif superficiel et le calomniateur.
Les foudres d'excommunication de ce renégat ne m'atteignent pas. Les infimes coups de fronde de ce David ne réduiront pas en miettes le géant Goliath qu'est mon réquisitoire
Après la mort de Jaurès.
Après cet excursus sur la fausseté des patriotes socialistes allemands, je reviens à mon thème sur l'activité des socialistes français pendant les derniers jours qui ont précédé la déclaration de guerre.
Même après la mort de Jaurès, l'accord continua à se maintenir en France entre le gouvernement et le parti socialiste. Daudé- Bancel précise exactement les exigences formulées par les socialistes et accordées par le gouvernement.
1. Les troupes françaises devaient, pour éviter les conflits à la frontière, être mobilisées à huit ou dix kilomètres de celle-ci. Cette condition fut déjà remplie le 30 juillet et communiquée ce jourmême au gouvernement anglais (voir Livre bleu, n° 105, annexe 3 ; Livre jaune, n° 106).
2. Le gouvernement devait, afin de rendre possibles des pourparlers de paix ultérieurs, annoncer officiellement que mobilisation ne signifiait pas guerre. Cette condition fut remplie textuellement par différentes communications de Viviani, par sa circulaire du Ier août aux missions extérieures (Livre jaune, n° 125) et par sa note à Cambon, ambassadeur à Londres (Livre jaune, n° 127) :
Notre décret de mobilisation est donc une mesure essentielle de préservation. Le Gouvernement l'a accompagnée d'une proclamation signée du Président de la République et de tous les Ministres, et dans laquelle il explique que la mobilisation n'est pas la guerre, qu'en l'état actuel c'est pour la France le meilleur moyen de sauvegarder la paix, et que le Gouvernement de la République multipliera ses efforts pour faire aboutir les négociations. (Livre jaune, n" 127.)
3. Le gouvernement français ne devait pas déclarer la guerre à l'Empire allemand. Cette condition aussi a, on le sait, été remplie. Il était réservé à l'Empire allemand de faire d'une histoire d'aviateurs misérablement inventée le point de départ de la plus grande effusion de sang connue dans l'histoire.
L'accord parfait entre les socialistes français et le ministère continua naturellement les jours suivants, le but et la méthode adoptés par le parti étant identiques à ceux du gouvernement. Le 2 août, jour où les armées allemandes pénétrèrent dans le Luxembourg, eut lieu à Paris, salle Wagram, une grande assemblée socialiste, à laquelle les chefs les plus en vue prirent part. Sembat déclara que les socialistes français ne s'étaient ralliés à la guerre ni par esprit de vengeance ni par folie belliqueuse. La viola-
tion de la neutralité du Luxembourg (l'invasion de la Belgique n'avait pas encore eu lieu) et l'entrée en scène de l'impérialisme allemand les forçaient à prendre part à la lutte, mais, ce faisant, ils ne cessaient pas de rester socialistes et de rester fidèles aux principes socialistes, puisqu'il s'agissait d'une lutte défensive. C'est dans ce sens que les crédits de guerre furent votés à l'unanimité par les socialistes français ; c'est dans ce sens que Guesde et Sembat entrèrent à la fin d'août dans le ministère de la défense nationale, et c'est dans ce sens, et dans ce sens seulement, nous pouvons y compter avec certitude, que les socialistes français continueront à collaborer à l'œuvre de la défense nationale — aux fins de libérer la patrie de l'invasion étrangère, d'empêcher à l'avenir toute nouvelle guerre de conquêtes impérialiste, et de créer en Europe un état de paix durable basé sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Si, dès le début du conflit jusqu'au jour où la guerre a éclaté, les socialistes français ont su dans tous leurs actes se laisser guider par les principes reconnus de l'Internationale, ils continueront pendant la durée de la guerre, et jusqu'à sa fin à se tenir sur le terrain sur lequel ils ont lutté jusqu'ici avec tant de succès, pour les principes immortels de la grande Révolution, pour les traditions léguées par ses grands chefs, pour l'avenir victorieux de leurs idées. Ils réaliseront les paroles prononcées le 2 août 1914 par Sembat dans la salle Wagram et resteront fidèles à leurs principes socialistes, même au sein de l'Union sacrée, principes que dernièrement encore, le 26 janvier 1917, le groupe socialiste de la Chambre a affirmés nettement en votant à l'unanimité l'ordre du jour suivant :
Le groupe socialiste au Parlement français enregistre avec joie l'admirable message du président Wilson au Sénat américain.
La conception de la Paix fondée sur la libre volonté des peuples et non sur la force des armes doit devenir la charte de l'Univers civilisé.
A cette affirmation de justice, héritage de notre Révolution, tradition de tous nos congrès internationaux, le président Wilson confère aujourd'hui par sa note un prestige nouveau et immense. Et cela dans le temps où il est le plus nécessaire que les démocrates, dans toutes les nations, s'élèvent contre les ambitions des impérialistes, d'où qu'elles viennent, contre leurs sanglantes et ruineuses conséquences.
Le Groupe demande avec instance au gouvernement français d'affirmer clairement son accord avec les hautes paroles de raison du président Wilson.
Le résultat de cette étude est le suivant :
Le gouvernement français n'a ni cherché ni provoqué la guerre.
Par tous les moyens diplomatiques, d'accord avec l'Angleterre et la Russie, il s'est appliqué à conserver la paix.
Ses efforts dans ce but ont été, du commencement à la fin du conflit, en harmonie avec ceux du parti socialiste français, qui a toujours été le parti de la paix et de l'entente avec l'Allemagne : à cet effet, il s'est conformé jusque dans tous les détails aux idées, aux désirs et aux exigences du parti socialiste.
Le gouvernement français est par conséquent aussi innocent que le socialisme français du crime de la guerre.
La majorité de la social-démocratie allemande, par contre, a voté les crédits en vue de la guerre d'agression.
Dans toutes les votations, depuis le 4 août 1914 jusqu'à ce jour, elle a marché sans conditions à la remorque de l'impérialisme belliqueux, sans s'inquiéter de l'origine ni du but de cette guerre de conquêtes, qu'elle cherche encore maintenant, à force de mensonges, à faire passer pour une guerre défensive allemande. Ainsi la majorité de la social-démocratie allemande s'est rendue complice du gouvernement allemand et porte sa part de responsabilité dans le déchaînement de la guerre européenne et dans toutes les conséquences qu'elle entraînera.
Fin du premier volume.
Table des matières.