‹ Le Croix et l'épée au CanadaChapitre 16 sur 23 · M. TRUDEL · texte numérisé non relu

M. TRUDEL

J’ai vu quelque part, dans une histoire illustrée de la révolution française, le portrait d’un jeune officier de la Vendée, à la foi sublime, au patriotisme héroïque. M. Trudel lui ressemble, il en a les traits, et le caractère et, comme lui, il se ferait tuer avec plaisir pour son Dieu et son roi.

M. Trudel est une de ces natures fortes, vigoureuses, à la morale austère, aux principes inflexibles, à la logique impitoyable. Il n’est point pour lui d’accommodements avec le ciel et de ménagements pour les faiblesses humaines ; il ne connaît point les circonstances de temps et de lieux, les questions d’opportunité.

On ne peut s’empêcher de l’estimer, même quand on ne l’aime pas, car

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il croit ce qu’il dit et il pratique ce qu’il enseigne ; ses convictions s’alimentent aux sources les plus élevées de la foi et de la raison. Dévoué, sensible et généreux, lorsqu’on fait appel à ses sentiments, il est sans pitié ni merci pour les principes qu’il ne partage pas et pour ceux qui les professent. Il aime les situations tranchées, les combats à outrance, les guerres saintes, les luttes du moyen-âge. C’est un véritable soldat de l’ Église, toujours prêt à payer de sa personne, à verser son sang, s’il le fallait, pour son triomphe.

M. Trudel a eu le rôle le plus difficile à remplir dans la cause Guibord ; venant en troisième lieu après MM. Cassidy et Jetté, qui avaient épuisé le côté pratique de la cause, il s’est lancé dans une voie immense, vers des horizons qui paraissaient trop éloignés de la véritable question.

Ce n’est pas un plaidoyer, c’est une dissertation magnifique qu’il a faite sur l’origine de l’autorité de l’Église et l’exercice de son pouvoir dans le monde. Ce travail remarqua-

ble indique des études sérieuses, une intelligence vigoureuse, un esprit réfléchi ; c’est bien sans contredit le plaidoyer qui a exigé le plus d’efforts, de soin et de méditation.

M. Trudel écrit mieux qu’il ne parle; l’abondance de se pensées nuit à son improvisation ; il lui faudrait, pour grouper toutes les idées qui fourmillent dans son cerveau, un talent d’analyse et une habitude de parler qu’il ne paraît pas avoir.

Toutes ces idées indisciplinées luttent, se pressent, s’accrochent, s’embarrassent et produisent, dans son langage, ces hésitations, ces réticences et ces longueurs qu’on a remarquées. Malgré tous les désavantages de sa position et ces défauts que l’expérience amoindrira, M. Trudel a justifié, dans cette cause, l’opinion que l’on a de ses talents. Il met ordinairement trop d’aigreur dans ses polémiques ; l’énergie de ses convictions et la vivacité de son tempérament lui attirent des rancunes, et des hostilités qu’il ne mérite pas.

La vérité doit se manifester par la

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douceur et non par la colère ; la foi ne s’impose pas à coups de fusil.

M. Trudel a de l’avenir, il doit non seulement défendre avec chaleur ses principes et ses convictions, mais il doit encore les faire aimer et accepter. Dans un pays comme celui-ci, les ménagements et l’esprit de conciliation sont nécessaires à celui qui veut parvenir et faire du bien dans l’ordre religieux comme dans l’ordre politique ou social.

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L’affaire Guibord est devant la Cour d’appel. Elle ne pouvait mieux tomber en ce temps de pénitence et de mortification. Les savants juges ont là une belle occasion d’expier leurs fautes judiciaires, si jamais ils en ont commises. Oue l’honorable juge en chef, par exemple, accepte avec esprit de pénitence les ennuis que cette cause lui donne, et nous sommes certains qu’il obtiendra une grande réduction sur les peines qu’il peut avoir méritées.

Quint à l’honorable juge Monk, c’est déjà fait, et loin de chercher à diminuer son supplice, on dirait qu’il veut au contraire l’augmenter pour avoir plus de mérite sans doute.

Les belles questions soulevées dans

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cette cause doivent naturellement avoir beaucoup d’attraits pour lui.

Nous pourrions en dire autant de l’honorable juge Drummond. Homme de lutte et de discussion, cette cause doit le rajeunir.

Voyez le juge Caron, dont la figure calme et distinguée orne le tribunal ; l’observateur peut facilement remarquer une pointe de mécontentement à travers ses dehors bienveillants.

L’honorable juge Badgley, insensible aux bruits de la terre, est enseveli dans les profondeurs de la question où il est à son aise.

C’est M. Doutre qui a pris, le premier, la parole. On peut ne pas approuver tout ce qu’il a dit, mais il est incontestable que, cette fois, il s’est renfermé dans son rôle d’avocat, et qu’il a montré du talent, de l’étude, beaucoup de logique et d’énergie dans la pensée et le style.

Au moment où je trace ces lignes, M. Laflamme se tourne et se retourne dans la cause comme le ver

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à soie dans sa chrysalide. Nous assistons à un travail intéressant.

L’honorable juge Monk est à la veille de le piquer un peu pour activer la métamorphose. Déjà d’ailleurs, on voit miroiter de belles couleurs.

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PIERRE-LUCIEN MALO

Le célèbre Pierre-Lucien Malo a encore été volé.

On sait que M. Malo habite, sur la rue Saint-Louis, une maison qui n’indique pas l’opulence de son possesseur. C’est là qu’après une vie agitée, cet antique citoyen coule des jours paisibles, ne songeant plus que par habitude à ses intérêts. Victime, plusieurs fois déjà, de l’ingratitude de quelques-uns de ses compatriotes qui passent la dernière moitié de leur vie à lui arracher ce qu’ils lui ont si généreusement payé pendant la première moitié, il vit dans la solitude et la crainte des hommes de son temps.

Qui a vu une fois Pierre-Lucien n’oublie jamais cette figure abrupte et pittoresque comme le Cap des tem-

pètes, sauvage et grandiose comme le Pic Éternité sur les bords du Saguenay, terne et chiffonée comme des billets vieillis de ses mauvais débiteurs. C’est bien son malheur, qu’ils soient si faciles à reconnaître ; les voleurs en abusent. On dirait vraiment que le bien de Pierre-Lucien est leur bien tant ils mettent de sansgêne à le prendre. Ils font comme ces joyeux compagnons qui vont sans cérémonie dans les armoires de leurs amis chercher cravate, chemise ou pantalon.

Il y a de cela huit jours ; c’était la nuit, à l’heure des mystères et des crimes ; Pierre-Lucien dormait profondément, aux rayons de la lune, qui venait à travers la fenêtre caresser sa candide et innocente figure. Son esprit flottait dans des rêves d’or et d’argent qui imprimaient à ses lèvres un sourire angélique. A cette heure de calme et de repos pour les justes, deux hommes, deux monstres, sans doute, s’introduisaient dans la maison de Pierre-Lucien et passaient la nuit dans la cave à

PIERRE-LUCIEN MALO

boire quelques restes de bière perdus au fond d’une cruche de 1837.

Mais ce n’était pas pour si peu qu’ils étaient venus là. Le matin, au moment où l’aurore, avec ses doigts de rose, entr’ouvrait les portes dorées de l’Orient, et les paupières de Pierre-Lucien, ces deux hommes, dont la figure était masquée, pénétraient dans sa chambre à coucher, lui sautaient à la gorge, et tirant de grands poignards, ils le sommaient de leur dire où était son argent.

Pierre-Lucien, qui pousse le désintéressement rare, dans notre siècle, de préférer la vie à l’argent, ne se le fit pas dire deux fois ; il indiqua, d’une voix étouffée, l’endroit désiré. Les voleurs y trouvèrent $2,000. C’était tout ce qu’il y avait dans la maison, et ils n’osèrent pas lui demander un chèque sur la banque.

Mais ce n’est pas tout ; ils lui firent jurer, en lui appliquant la pointe de leurs poignards sur la poitrine, de ne faire aucun pas, aucune démarche pour les faire arrêter, et le laissèrent pétrifié de terreur et complètement

dégoûté des choses de ce monde.

On dit que cette dernière affaire a achevé de ruiner sa confiance dans les hommes et qu’on pourrait bien apprendre, ces jours-ci, qu’ après s’être dépouillé de tous ses biens en faveur de ses anciens débiteurs, Pierre- Lucien est entré chez les Trappistes.

Toujours est-il que rien au monde ne peut lui arracher un seul mot capable de mettre la police sur les pistes des voleurs. Pierre-Lucien, fidèle à son serment, refuse de parler; il a toujours présentes à l’esprit ces paroles terribles que les brigands lui jetaient dans les oreilles en partant : « Si tu dis un mot, tu es un homme mort. » Or, il veut vivre, il trouve que la vie est bonne, malgré les épreuves dont elle est remplie.

Ce pauvre Pierre-Lucien Malo, les persécutions ne l’ont pas épargné.

Il n’y a pas si longtemps qu’un de ses débiteurs, sommé de lui payer un billet dont les intérêts égalaient le capital, avait recours à un moyen vraiment injuste et malhonnête de se libérer de sa dette. Ayant de-

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mandé à Malo de lui laisser voir le billet, il le saisit, le déchira en petits morceaux, l’avala et se hâta de s’en aller pendant que Malo au désespoir criait comme un possédé : « Au voleur, » Lorsque l’aventure fut connue, il y eut un éclat de rire général. Pierre-Lucien Malo, malheureux jusqu’au bout, fit arrêter son débiteur qui fut acquitté, faute de preuves.

LE CLERGÉ

Toutes les religions depuis le commencement du monde ont eu leurs pontifes, leurs prêtres, que les peuples se sont plu à entourer de respect et de vénération. Placé entre l’homme et la divinité, le prêtre a une autorité d’autant plus grande qu’il puise ses enseignements plus profondément aux sources de la vérité.

Le catholicisme lui a donné sa plus sublime consécration, l’a élevé à sa plus haute dignité en le faisant le seul dépositaire de la vérité, le représentant de l’homme-Dieu, la personnification la plus parfaite de la vertu et du dévouement. Debout sur les limites du temps et de l’éternité, le prêtre enseigne à l’humanité, par ses paroles et ses exemples, la vanité des choses de la terre et lui

LE CLERGÉ

montre la voie de ses immortelles destinées. Grands et petits, riches et pauvres s’inclinent devant son autorité, reconnaissent la sublimité de sa mission. Il a des enseignements pour toutes les grandeurs, des espérances et des consolations pour toutes les souffrances.

Au prêtre catholique seul, Dieu a mis sur le front cette auréole évangélique qui le fait reconnaître par toutes les nations infidèles comme l’envoyé de Dieu et illumine les âmes des divines clartés de la foi.

Le prêtre pour le catholique n’est pas un homme ordinaire ; il participe de la nature divine, et lorsqu’il prie à l’autel et parle de la chaire, sa voix semble tomber des hauteurs du ciel !

Le catholicisme étant pour les catholiques la seule vraie religion, le prêtre, ministre de cette religion, interprête de ses doctrines et dispensateur de ses grâces et de ses faveurs, sera toujours pour eux supérieur aux autres hommes et aura sur les cœurs et les intelligences une immense influence.

Cette influence, il ne l’exerce pas seulement dans le domaine spirituel, il la possède encore dans les choses matérielles avec lesquelles les nécessités de la vie le forcent de venir en contact.

Son action sur les gouvernements, sur les destinées des nations s’est fait sentir, dans tous les temps. Les rois ont cherché son appui et les peuples ont sollicité son intervention.

Mais combien cette intervention doit être prudente afin que les fautes du citoyen ne rejaillissent pas sur le prêtre et n’affectent pas l’efficacité de son saint ministère ! Les intérêts sacrés qu’il a entre ses mains sont si grands, si au-dessus des préoccupations terrestres, qu’il ne peut prendre trop de soin pour conserver l’ascendant qu’il exerce sur les âmes au point de vue de la vie future.

Il y aurait à faire ici des considérations générales, que je néglige pour m’attacher spécialement à considérer cette grande question dans ses rapports avec notre société, avec ses besoins et ses aspirations.

LE CLERGÉ

Le rôle du clergé au Canada est intimement lié à l’histoire de notre nationalité, à ses gloires, à ses vicissitudes et à ses souffrances. On le trouve à notre origine, veillant sur notre berceau avec la sollicitude d’une mère, donnant à nos pères l’exemple du dévouement et du sacrifice, et fécondant de son sang l’arbre de la nationalité française.

Sur les champs de bataille, au sein de nos immenses forêts et sur les eaux de nos grands fleuves qu’il sillonne et parcourt en tous sens, on le voit, la croix à la main, à l’ombre du drapeau de la France, tou j oms prêt à mourir pour Dieu et le Roi.

Lorsque plus tard la France épuisée livre au joug étranger cette terre que ses héroïques enfants du Canada ne peuvent plus conserver, il se soumet au vainqueur et reste fidèle aux vaincus dont il continue de partager les vicissitudes et d’encourager la foi et le patriotisme. Dq même qu’il avait bravé les balles et les bûchers pour nous protéger,

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ainsi pour nous conserver les droits et les institutions garantis par les traités, il brave la colère du despotisme et déjoue les complots du fanatisme. Sans peur et sans reproche il résiste aux injustices du pouvoir sans cesser de commander le respect à l’autorité établie.

Quand il voit que nous avons besoin d instruction pour lutter, par la plume et la parole, contre des ennemis forts et puissants, il nous met ms armes à la main, il ouvre des collèges et des écoles et nous donne des orateurs et des écrivains qui font trembler nos fiers vainqueurs et illustrent le nom français.

La famille canadienne augmente, se multiplie merveilleusement, il lui faut s’éloigner des rives du Saint- Laurent qui ne suffisent plus à son extension ; il donne encore, le premier, l’exemple du dévouement, il s’enfonce dans la forêt, élève une croix et des générations vigoureuses se groupent autour de lui.

Tel a été le prêtre au Canada.

Inutile de chercher à nier ses ser-

LE CLERGÉ

vices : ils sont inscrits à chaque page de notre histoire. Est-il étonnant après cela qu’il ait les sympathies, la confiance et la vénération du peuple canadien ?

Mais les temps sont changés, les événements ont modifié nos besoins et nos conditions d’existence.

Ce qu’il nous faut maintenant, un cri universel le proclame : c’est le progrès matériel, le développement de l’industrie et de l’agriculture ; c’est une éducation pratique en rapport avec nos besoins.

Le clergé sera-t-il, cette fois encore, à la hauteur de la situation ?

Continuera-t-il son œuvre de protection et de conservation ?

Nous l’espérons, car déjà il s’agite et prend part au mouvement heureux qui s’opère en ce moment au milieu de nous. Déjà il se lance dans la discussion de ces questions importantes que nous avons signalées, com,' munique ses opinions et ses projets et ouvre à l’esprit public des horizons pleins d’espérances. Des prêtres éminents se mettent à la tête

d’entreprises qui ont pour objet le développement de l’industrie et de la colonisation. Les réformes dans l’enseignement sont aussi commencées, et bientôt la jeunesse ne sera plus condamnée à végéter dans les professions libérales, faute d’une éducation plus pratique et plus appropriée à nos besoins et à nos ressources.

Encore quelques efforts et le clergé aura une fois de plus sauvé le pays, mérité sa reconnaissance et justifié sa confiance.

Inutile de se le dissimuler ; tous les efforts de nos hommes publics pour tirer la population de son apathie et de son découragement seront inutiles, si le clergé ne leur prête pas le secours de son influence. Il l’a habituée à compter sur lui dans les moments de crise ; s’il ne jette pas le cri d’alarme, elle croira qu’il n’y a pas de danger. Il lui faut nécessairement subir la responsabilité de l’ascendant et de l’influence qu’il exerce sur elle.

Le clergé a jugé à propos de lui

LE CLERGÉ

faire accepter la Confédération ; je suis un de ceux qui l’en ont blâmé.

Qu’il aide, qu’il force même les auteurs de ce nouveau régime à nous prouver que nous nous sommes trompés et nous n’aurons plus qu’une seule voix pour louer sa sagesse et son patriotisme.

En présence du fait accompli et des voies nouvelles qu’il nous ouvre, il n’y a plus de place pour les divergences d’opinions et les récriminations inutiles. Nous devons tous unir nos efforts pour essayer de faire jaillir de cette organisation politique le bonheur et la prospérité de notre commune patrie. Les transformations politiques que nous traversons bon gré mal gré ne doivent pas nous empêcher de poursuivre toujours le même but, la même pensée : la conservation de notre autonomie, l’honneur de la race française en Amérique.

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