Le cur solitaire
Omon ami, mon vieil ami, mon seul ami, D' entre tout ce passé déjà mort à demi Rappelle-toi nos soirs de détresse commune. L'été, dans un jardin public baigné de lune. Après avoir de rue en rue longtemps erré, Nous nous asseyions là, le cœur désespéré , Sous le feuillage noir entouré de nuit claire. Il faut croire, être bon, sourire, admirer, plaire. Aimer, soupiraient l'ombre et l'eau, toutes les voix Nocturnes, qui parlaient et chantaient à la fois.
Il faut aimer, venez, nous avons d'enlaçantes
Caresses, murmuraient près de nous des passantes ;
Et la brise, à travers les fleurs et les rameaux,
Faiblement répétait encor les mêmes mots.
Il faut aimer, disaient les bouches sur les bouches ;
Mais leurs tendres conseils nous rendaient plus farouches,
Et nous restions crispés par un orgueil pervers.
Un air léger glissait sur nos yeux entr' ouverts,
La lune bleuissait les bosquets immobiles.
Et, dans l'obscurité des berceaux, les idylles
Chuchotaient.
O railleur, nous aurions dû pleurer.
Nous laisser vivre enfin, tressaillir, respirer L'arôme sensuel du foin coupé, des roses ; Avec avidité jouir de toutes choses.
Et répondre à la chair qui nous cherchait ce soir. Mais les cœurs trop subtils savent mal s'émouvoir. En regardant passer les formes vaporeuses Des amants suspendus aux bras des amoureuses, Nous ricanions, les poings levés contre le ciel ; Tu tendais à ma soif des paroles de fiel, Et j'offrais à ta faim des mots pétris de cendre. Ah ! pourquoi donc toujours en soi-même descendre ? Pourquoi prétendre aller au fond de ses douleurs Ou saisir les raisons de la grâce des fleurs ? Pourquoi dans un creuset jeter l'âme et le monde
Et dans l'être infini laisser tomber la sonde ? Nous n'aurions donc pas pu sentir plus simplement, Et, livrés sans pensée au charme du moment, Obéir au destin qui veut parfois qu'on vive ; Pleins d'ivresse, en suivant la nature naïve ? Hélas ! dans la langueur de ces longs soirs d'été Où tant d'amants depuis l'Éden ont sangloté, Nos veines ne roulaient qu'un sang libre de fièvres; Un dur orgueil scellait le baiser sur nos lèvres Et réprimait les pleurs qui nous venaient aux yeux. Au milieu des massifs d'arbres mystérieux Une pâle clarté flottait sur les pelouses. L'air était doux. Amants et pensives épouses, Tout être s'en allait sur un autre penché. Seuls, mon cœur solitaire et ton cœur desséché. Gorgés de désespoir, d'amertume et de haine. Reniaient cette nuit si saintement humaine.
SOUFFRIR infiniment, souffrir, souffrir assez Pour que le soc tranchant et fort de la douleur Ouvre à fond ce coteau de vigne desséché Et qu'au prochain automne on vendange mon cœur!
Souffrir ? Je ne sais plus souffrir, j'ai trop pensé; Et j'envie en mon dur sépulcre intérieur, O lamentable Dieu des croix, ton front penché Où des filets de sang versent de la fraîcheur.
J'implore un coup de lance au flanc, j'ai soif de fiel. Qu'une femme, implacable entre toutes les femmes, Me tende sa chair froide et sa bouche où je puisse
Me blesser d'un atroce amour! L'étoile au ciel
Palpite d'un éclat plus vif après la pluie,
Et notre âme renaît plus claire dans les larmes.
SOIRS de stérilité qui font l'âme plus sèche Qu'une route où le vent de décembre a soufflé! Soirs où sous la douleur acre le cœur gelé Fait le cri d'une terre aride sous la bêche !
On se sent seul, on se sent las, on se sent vieux, Avec des mains sans foi pour lever le calice. On attend vainement qu'une larme jaillisse Des paupières de plomb qui pèsent sur les yeux.
Il fait si froid vraiment, vraiment si froid dans l'âme, Si froid. On tourne en rond dans un grand pays noir, En rond, toujours en rond, et sans même l'espoir De voir, là-bas, surgir la colonne de flamme.
Il fait noir, il fait froid, car les dieux sont partis, Emportant l'idéal foyer et la lumière.
L'humanité s'endort en pleurant, et la terre Reste sourde aux profonds sanglots de ses petits.
Dieu qu'on a descendu des croix, dieux qu'on exile, Ignorez- vous pourquoi, d'un cœur débile, au soir, Le poète, mauvais jardinier, va s'asseoir Et se croise les bras devant le sol stérile ?
C'est que malgré la femme, hélas ! on est trop seul. Et l'orgueil souffle à l'homme écrasé qui succombe « Prends le lit nuptial pour mesurer ta tombe ; Découpe, dans tes draps de noces, ton linceul.
Tout est vain ; laisse là le labeur et la lutte. Rêve ; épuise ta vie en baisers inféconds. Regarde s'iriser le vin dans les flacons. Souris ; chante ta peine en mineur sur la flûte.
Le conclave hideux des Péchés Capitaux Chuchote sous le dôme altier du Temple : écoute Dans un bris de vitrail craquer la clef de voûte Et les piliers s'ouvrir du sol aux chapiteaux.
L'hostie a déserté son refuge de verre. Sois athée, et regarde, en face de la mort, Les empires crouler sous les sabots du Sort Et le Temps aiguiser sa faux sur le Calvaire. »
Ainsi, sans l'espérance éternelle, sans dieux, L'humanité vieillie et lasse des étreintes, Avec des aboiements d'épouvante et des plaintes. Tourne en rond dans un champ aride et ténébreux;
Champ qui restera noir, à moins qu'une foi fraîche. Vive rosée, y trace un chemin lumineux, Ou que l'amour tombant en étoiles des deux, Divine manne ardente, embrase l'herbe sèche.
STÉRILES nuits d'hiver où ton âme trop pauvre, Haineuse et lâche, éparse auvent, boueuse et noire, Fuyant l'âtre où les chats obséquieux se chauffent Et le thé musical et blond des rêveurs sobres. Dans la rue où l'impur amour chuchote et rôde Porte conune une croix son lourd désir de gloire ! Retourne boire alors dans les tavernes, boire Les vins de pourpre où l'oeil voit fleurir sous des roses Les jeunes seins légers des danseuses d'Hérode,
Les vins d'ambre pareils aux feuillages d'octobre, Et la liqueur de lait, d'opale et d'émeraude.
O ruches de rumeur inféconde, tavernes
Où vont mortellement rire jusqu'au jour terne
Les rêveurs qui sont veufs d'amour et de génie !
On dément sa douleur et son cœur, on renie
La foi qui réconforte et le bel art sincère.
Et les acres poisons qu'on puise dans les verres
Accroissent l'impuissance et les sourdes colères.
O fins des nuits, départs lugubres des tavernes Quand le vent fait tinter les vitres des lanternes ! Un train siffle, la neige est noire dans les rues. Et les arbres plaintifs croisent leurs ombres nues Le long des murs où le poète, enfant divin. Titube pesamment de tristesse et de vin.
Va-t'en, la pierre humide est bonne au sang qui brûle. Va-t'en, rêveur, poser tes coudes et ton front Sur le granit rugueux du parapet d'un pont. Ta bouche desséchée aspirera la brume, La fraîcheur de la mort remphra tes naiines.
Et tu verras, funèbre et forte volupté, Le fleuve, sombre, large et lourd comme un Léthé, Grand voyageur qui rotde embrasser d'autres villes, Le fleuve lent mêler en remous sur les piles L'ombre, le sang et l'or qu'il ne peut emporter.
LE grain de blé qu'on va moudre contient l'hostie. Le vin se change au sang divin de la Victime. Le fruit tire son suc de la branche brisée. La rose, vierge en pleurs, fléchit sous la rosée. Et le miel alourdit l'abeille suspendue Qu'un souffle d'air bcilance aux lèvres de la rose. La nuit, épouse obscure, est grosse de l'aurore. Et la mer sourdement couve un nouveau déluge. Chaque être, de la plante au poète qui prie, Supporte son anneau dans la chaîne infinie : L'enfant déjà mûrit au cœur des fiancées. Et le vieillard, tout près de Dieu, traîne sa vie.
Poète, sois un arbre aux fniits lourds de pensée.
AIME : la bouche aimée est savoureuse et chaude, Et ton amante nue est un rosier vermeil ; Mais sache que le miel enivre de sommeil La cétoine, émeraude amoureuse des roses.
La gloire te sourit en aïeule ridée :
Reste obscur. Passe vite auprès des philosophes Qui t'offrent sous un jour propice leurs idées Comme les marchands font miroiter leurs étoffes.
Les dieux sont paternels au mortel pieux : prie, Afin qu'autour de ta maison les arbres ploient Sous les fruits, que ta ruche accroisse sa rumeur.
Attends la mort comme une amie, et que ton cœur Te soit un calme ciel intérieur où brille La lumière toujours égale des étoiles.
JE voudrais être un homme ; or rien, dans mes poèmes, Ne touche au fond sacré de l'humanité même. Aux heures de paresse on s'arrête à ce Hvre Comme on entre dans une auberge somptueuse. Pour y goûter un peu la paix voluptueuse Qui coule des chansons et des belles musiques. Les affligés s'en vont bercer leur peine ailleurs, La femme reste indifférente, et les railleurs Gardent le pli crispé de leur sourire amer. On dit : « Ce sont des mots, des mots, de simples mots.
C'est un enfant qvii crie avant d'avoir souffert ;
Peut-être un baladin qui mime les sanglots...
Que vient-il nous parler de l'amour, celui-là,
Avec sa flûte et ses sonnets à falbalas ?
Oh ! ce cortège exquis de petites douleurs
Qu'il précède en jetant sur leur chemin des fleurs ! »
Hélas! ceux qui m'ont lu ne disent que trop vrai.
Que n'ai-je le génie âpre qu'il me faudrait
Pour émouvoir profondément leurs cœurs secrets ?
Hélas! oui, je voudrais leur offrir en écho
Le livre où chaque amant revivrait ses baisers,
Et,puisqu'au fond tout est des mots, rien que des mots,
Savoir au moins les mots divins qui font pleurer.
AVEC le ciel doré, le vent, la voix des chênes. L'ombre qui redescend les collines et l'homme Qui redescend l'amour, j'écrirais des poèmes Pareils par la douleur aux soirs d'extrême automne.
Ceux qui portent le poids d'un cœur mélancolique Y viendraient dans la fin solennelle des choses, Les uns, prier, rêver, d'autres, pleurer, et d'autres, Remplir leurs yeux pensifs du couchant de la vie.
« Le déclin du soleil, diraient-ils, nous est bon, A nous qui sommes pleins d'ennuis et solitaires, Et le parfum de mort qui monte de la terre Enivre en nous tes fils amers, ô vieux limon.
Ah ! qu'il fut vain d'aimer, de lutter et de croire ! Le sépulcre sans cesse a faim des belles formes ; L'homme efface en riant ses antiques symboles. Et le temps a bouché les clairons de la gloire.
Enfin le soleil meurt dans la cendre nocturne. Le jour las s'abandonne entre les bras du soir, La vieille année expire, et nous allons pouvoir Nous mêler au sommeil de l'immense nature. »
Et les mortels plaintifs, remâchant leurs soucis. Boiraient la froide nuit aux pages de mon livre : Au bord d'une eau qui roule un ciel lugubre, ainsi Les roseaux jaunissants gémissent sur la rive.
Mais je renonce à t'enfanter, livre infécond Qui courberais encor plus bas le dos des faibles. Car j'ai vu les puissants travailleurs de la glèbe Semer d'un bras qui semble écarter l'horizon ;
Et je veux, en dépit de la Mort souveraine, Affirmer qu'il est beau de vivre et d'être fort, Et marcher parmi ceux que l'Espérance entraîne Au delà des chemins jonchés de feuilles d'or.
LE soleil disparu rayonne sur la mer, Le navire propage un remous d'émeraude, Le sable garde empreint le rampement du ver. Eve est nue, et derrière Eve le serpent rôde. Déjà l'étoile errante éclaire d'autres cieux Quand son sillage encor nous éblouit les yeux. Le soir l'ombre de l'arbre est plus longue que l'arbre. La source s'élargit dans le ruisseau, le marbre Jette au vent son manteau de lierre souple et noir. La douleur sur un sein meurtri berce l'espoir,
La volupté nourrit pour fille la tristesse,
Et la femme qui marche, harmonieuse, laisse
Après elle un siUon d'amour et de parfum.
Ainsi tout se survit dans un écho, dans un
Reflet ou dans une ombre, hélas ! quand l'homme est seul
A ne pas rayonner à travers son Hnceul.
L'aile agile du temps obscurcit sa pensée
D'une ride à l'instant par une autre effacée,
Et ses rêves, au cœur des races qui viendront,
Ne feront même pas le bruit lointain que font
Les chutes de cailloux dans l'eau d'un puits profond.
Aussi, lorsque, épuisant nos âmes inquiètes, Nous, les plus douloureux des hommes, les poètes, Les doigts entrelacés sur le front, nous songeons Que les élans plaintifs de nos coeurs vers la gloire Tariront comme l'eau qui pleure entre les joncs, Que nos livres détruits pleuvront en cendre noire Sur la terre féconde et les bois toujours verts, Que le temps laissera mourir dans sa mémoire Le son de plus en plus affaibli de nos vers. Alors le spectre amer du doute nous visite, La stance suspendue à notre plume hésite, Et, devant la croisée ouverte sur le ciel Dont l'azur sans écho nous dicte le silence,
Nous mêlons nos sanglots au soupir fraternel
Que forme le feuillage ému qui se balance
Dans l'ombre des jardins profonds, obscurément.
Le vent fait palpiter au bord de la fenêtre
Nos strophes où le sens dans les mots s'enchevêtre ;
Qu'il les balaie au loin pour que notre tourment
Sublime n'aille pas divertir un moment
L'ennui d'un siècle impur en qui rien ne réveille
L'intérieur écho de la divinité !
Tel, chanteur inutile à l'époque trop vieille, Le poète, pesant enfin sa vanité.
Prie et pleure, le cœur gonflé comme une voile, Jusqu'à l'heure où, baignant les toits de la cité L'aube naissante éteint l'étoile après l'étoile.
SUR nos pas le profond Enfer s'est refermé. O compagnon pensif qui m'enseignes la route, Moins réprouvés que nous, les morts au fond du gouffre Blasphèment : « Dieu nous hait, mais nous avons aimé, »
Sur l'extrême plateau qu'une aube obscure teinte, Nous desserrons nos mains qui vont se désunir, Et nos funèbres cœurs roulent des souvenirs Plaintifs comme le vol des âmes dans les limbes.
Vois s'étoiler le ciel terrestre au carrefour
Où Virgile attristé se sépare de Dante.
Un grand rêve t'arrête au seuil du monde humain ;
Tu restes dans la nuit quand je vais vers le jour Poiir me guider hors des ténèbres du chemin, Elève ton esprit sur moi, comme une lampe.