AD B
JE t'aime parce que tu dores, Le départ des feuilles qui tremblent ; Mois des déclins, je t'aime, octobre, A cause d'une âme qui te ressemble.
Tu berces les branches de vigne
Tristement vers les roses pâles.
Ta buée adoucit les lignes ;
Mais elle est plus douce et triste cette âme.
Les champs pacifiques se taisent De leur silence des dimanches, Les jardins remplis d'ombre rêvent ; Je sais une âme vouée au silence.
Aussi, jours purs d'octobre, j'aime Votre azur pénétrant et calme, En poète automnal que baigne La divine lumière de cette âme.
18 mars 1897
JE t'aime, parce que tu dors.
Ta gorge et ses deux gérâmes, nue, Se gonfle, amoureuse et menue.
Sous tes cheveux de soie et d'ors.
Ta lèvre heureuse que tu mords Ingénument, rouge et charnue.
Rêve à la délice inconnue De cent voluptueuses morts.
Ta chair fut, divine assoupie, Prise aux neiges du Marboré, Ta ligne onduleuse copie
L'Aphrodite au corps adoré, Et ta nuque a l'éclat doré Des topazes d'Ethiopie.
HEURES de plme, heures de peine Où l'on voudrait mourir à cause Qu'on se trouve au fond de soi-même Si pauvre, si pauvre.
Pour apaiser, sourire ou geste.
Ces sanglots d'enfant qui s'étouffent, Seule une femme a des tendresses Si douces, si douces...
Ah ! qu'une amovireuse m'endorme, Qu'une amante au visage grave Me console avec des paroles Si lasses, si lasses.
Et que l'ombre du jour qui baisse Mêle les sources de nos âmes En un même murmure pâle, Si faible, si faible...
4 juiUet 1897.
LA corde sourde vibre encore...
Je fus, dans une époque ancienne, Aux doigts d'une musicienne Un instrument simple et sonore
Guiterne, luth, viole ou théorbe, Bois des îles et bois de rose.
La dame avait la bouche rose Comme le corail et la sorbe,
Le menton moucheté d'un signe.
Eut-elle nom Irmice, Aurore ?
Elle ornait de rubans aurore Mon manche courbe en col de cygne
Dans son alcôve elle riait de Mes sourdines d'amour, quand elle Me laissait parmi la dentelle Soupirer sur sa gorge tiède.
Elle pinçait, étant cruelle.
Sa viole avec des langueurs feintes ; Si l'instrument jetait des plaintes, On l'étouffait dans la ruelle,
Ou bien ma musique mineure Servait à marquer la cadence.
Qui de vous sous mes airs de danse Sut deviner l'âme qui pleure ?
Un soir enfin, un soir d'automne, Fêlé par les doigts lourds de bagues, Je mourus en murmures vagues.
— Ah ! que personne ne s'étonne.
Mon Dieu, dit-on, l'àme est usée. — On mit la viole dans sa gaine ; Pour la dame je crois sans peine Qu'elle s'était fort amusée.
La corde sourde vibre encore...
Je fus, dans une époque ancienne, Aux mains d'une musicienne Un instrument simple et sonore.
23 juiUet 1897,
DANS les soirs d'ombre où mon cœur saigne Je veux que ma dovileur s'éteigne En cris de cuivre, en sanglots d'or, Comme un cor.
Assez des plaintes qu'on raffine En arpèges de Séraphine Et qui semblent le faible écho D'un jet d'eau !
Il me faut le rhythine sonore De la ballade de Lénore Et le verbe, comme du fer, Souple et clair.
Ton œuvre était limpide et nue ; Or voici l'époque venue D'ouvrager l'or et d'émailler, Joaillier.
Incise, Que tes métaphores Se bombent en panses d'amphores !
Ductilise tes vers en fils D'or subtils.
Clinquant, happelourde et pépite, Qu'on ne sache plus qu'il palpite Dans ce beau cliquetis moqueur, Ton vieux cœur !
Et pourtant, pourtant, ce poème, Prenant vie à ta douleur même, Ébranlera sous ses métaux Les tréteaux,
Et, saignant du fard qui te grime, Tu feras pleurer rime à rime, Le cristal de ton carillon, Histrion.
30 décembre 1897