‹ Le curé de FavièresChapitre 1 sur 1 · Le curé de Favières · texte numérisé non relu

Le curé de Favières

Dans son cabinet, sévèrement meublé de chêne sculpté, aux murs tendus de serge verte, à bordure violette, assis près de la fenêtre qui versait sur son noble et grave visage une magnifique clarté, Mgr Espérandieu, évêque de Beaumont, écoutait avec une attention mêlée de contrariété les doléances de M. Lefrançois, maire de la commune de Favières. C'était un petit homme, chauve, à barbe clairsemée et grisâtre, d'aspect menaçant et mesquin, que ce magistrat municipal. Ses gros souliers de campagnard avaient sali le tapis soigneusement balayé du cabinet de l'évêque. Entre ses jambes, il serrait un lourd bâton propre à conduire les bœufs, et son chapeau melon qu'il avait posé sur la table, sans façon, offrait au regard une coiffe déteinte et graissée par la suem\ Ses mains, qu'il croisait et tordait alternativement en parlant, avaient des doigts courts, noueux, spatules du bout, comme ceux des avares. Le pouce, révélateur de volonté, était par sa grosseur digne d'un assassin. Le costume de M. Lefrançois était celui d'un bourgeois aisé, mais chiche, qui porte ses vêtements râpés pour ne pas avoir le crève-cœur de les donner à son domestique. En ce moment, il regardait Mgr Espérandieu avec un air féroce, et sa bouche pincée semblait mordre les mots au passage :

— Je vous dis, Monseigneur, que vous ne pourrez pas laisser le curé Daniel à Favières, il vous compromettra et vous aurez l'ennui de faire par nécessité ce que je vous demande aujourd'hui de m'accorder de bon gré.

Le prélat sourit doucement, et chiquenaudant d'un doigt léger et délicat sa soutane violette :

— Mais, mon cher monsieur, je n'ai aucune raison de consentir à ce que vous me demandez, autre que votre bon plaisir. J'ai à cœur de vous complaire, mais épargnez à ma conscience une injustice. L'abbé Daniel est un prêtre remarquable...

— C'est mon ennemi, interrompit le maire avec force, en relevant brusquement la tête et en faisant peser sur l'évêque le regard inquiétant de ses yeux jaunes.

— Ah ! monsieur le maire, voilà vraiment qui n'est pas chrétien ! Comment, vous poursuivez de votre haine un prêtre^dont la missioa

est toute de concorde et qui a pour devoir de vous rendre le bien pour le mal. Est-ce généreux?

— Eh ! Monseigneur, je ne fais que payer à l'abbé Daniel ce que je lui dois, et c'est avec la monnaie dont il se sert...

— Jamais un mot de plainte, sur votre compte, n'est sorti de ses lèvres...

— Je le crois parbleu bien, je suis sa victime...

— Quoique vous en juriez, dit finement l'évêque, j'en doute... Vous n'avez pas l'air, à vous franchement parler, d'un homme qui se laisse martyriser... Et, si j'avais à choisir, d'être à Favières, au presbytère ou à la mairie, je crois que, pour n'être pas un martyr, je serais obligé d'opter pour les fonctions laïques, ce qui me serait une admirable occasion de réconcilier le curé avec son maire.

M. Lefrançois baissa de nouveau la tête, non par humilité, mais par prudence. Il sentit la nécessité de dissimuler à Mgr Espérandieu la contraction atroce de ses mâchoires qui se serrèrent comme celles d'un loup. Ses mains nouées firent craquer leurs phalanges, et d'une voix qui s'enrouait de colère, il dit :

— Je vois bien. Monseigneur, que votre parti est pris, mais le jnien aussi. Je ne me laisserai pas faire la guerre sans me défendre. Vous allez déchaîner le scandale. Le curé de Favières s'est jeté très imprudemment dans des affaires de construction, pour l'École libre, qui le mèneront loin s'il n'est pas aidé puissamment par vous... Car il est inutile qu'il compte sur la municipalité. Nous sommes comptables des deniers de nos commettants et nous ne les emploierons pas à subventionner des entreprises hostiles au gouvernement... Nous sommes républicains à Favières...

— Eh ! monsieur le maire, dit le prélat, on l'est aussi à l'Évêché... Vous savez bien que nous ne faisons pas d'opposition.

— Je sais, Monseigneur, que vous êtes très fin, et que vous conduisez très habilement votre barque...

— C'est celle de saint Pierre, qui était un pauvre pêcheur, et, comme tous les apôtres, un homme du peuple. Monsieur le maire, le clergé a pour premier devoir d'être humble et de se rapprocher des humbles. Les heiu-eux de la terre n'ont pas besoin de Im, tandis que les déshérités, les souffrants, les désespérés sont ses clients habituels. Qui s'occupera des petits enfants et qui les instruira si les curés ne s'en chargent pas?

— Nous, Monseigneur.

— Oui, mais vous ne leur apprendrez pas à faire leur prière. La culture de l'esprit est excellente, mais celle de l'âme est indispensable. Quelle douleur pour nous de voir que l'éternel malentendu

persiste et que vous et vos amis vous demeuriez convaincus qu'il est impossible d'être bon républicain tout en allant à la messe ! Voyons, mon cher monsieur Lefrançois, vous qui avez une véritable supériorité intellectuelle, ne donnerez-vous pas l'exemple de la modération et de la conciliation? Ce serait un beau rôle à jouer, et digne de vous tenter.

— Que diraient mes électeurs?

— Est-ce donc uniquement pour satisfaire votre parti que vous pensez, que vous agissez? Ah ! monsieur le maire, vous voulez être conseiller général, puis député... Et c'est mon pauvre curé de Fa^'^ères que vous méditez d'offrir en holocauste à vos sectaires de l'arrondissement... pour, sa tête à la main, demander ce salaire !... Non ! Vous ne l'aurez pas !

L'évêque riait, mais une émotion savamment dissimulée faisait trembler sa voix. Il leva sa main fine, ornée de l'anneau pastoral, et menaçant le maire avec un geste gracieux :

— Prenez garde ! Je recruterai des alliés contre vous, dans votre propre maison. La charmante M™^ Lefrançois ne fera pas cause commune avec tous vos affreux radicaux. Je la mettrai dans mes intérêts, et je la crois très puissante...

— Ma femme ne sera pas si sotte que de se mêler à ces affaires, grogna le maire. Elle sait à quoi s'en tenir sur mes sentiments à l'égard du curé, et tout ce qu'elle pouvait tenter en sa faveur elle l'a essayé. Elle le connaît de longue date... Elle sait qu'il me hait. Si vous comptez sur son appui. Monseigneur, vous vous trompez singuUèrement. Au fond, je crois qu'elle ne serait pas fâchée de voir partir l'abbé Daniel...

— Comment ! les femmes elles-mêmes le lapideraient, ce pauvre enfant? Voyons, monsieur Lefrançois, combien doit-il? Vous devez connaître le chiffre, vous y avez intérêt.

— Monseigneur, le curé de Favières a répondu pour quarantedeux mille francs, sur lesquels il n'a pas le premier sou... Si vous connaissez un banquier qui les lui prêtera avec sa soutane comme seul gage, indiquez-le-lui, il en est temps...

— Quarante-deux mille francs ! Et qui sont dus?

— A de petits entrepreneurs : maçons, menuisiers, peintres...

— Ces braves gens attendront...

— Ils attendent déjà, depuis deux ans... Voulez-vous, Monseigneur, voir saisir votre curé? Ce sera un spectacle édifiant !

— Monsieur le maire, dit Mgr Espérandieu avec gravité, si j'avais la somme nécessaire, l'abbé Daniel la recevrait demain pour faire face à ses engagements; mais je suis pauvre. Cet argent a

été dépensé pour la gloire de Dieu, soyez sûr que Dieu y pourvoira.

— Amen ! dit le maire, avec un ricanement.

Il se leva, ramassa son chapeau, frappa le tapis de son bâton, et se courbant ironiquement devant l'évêque :

— Monseigneur, vous vous rappellerez, un jour, que j'étais venu vous apporter la paix et que vous l'avez repoussée.

— Parce que vous me l'avez offerte au prix d'une injustice.

— Vous regretterez votre refus, mais il sera trop tard.

— Monsieur le maire, ma conscience sera toujours en repos. Je souhaite qu'il en soit de même de la vôtre.

Il se leva, fit à son dur interlocuteur un signe de tête, pour indiquer que l'audience était terminée, et svelte, dans sa robe violette, glissant plutôt que marchant, il le reconduisit jusqu'à la porte. Là, comme le maire radical lui lançait un dernier regard de marchandage, il sourit, et de ses doigts évangéliquement réunis, il lui envoya sa bénédiction. Lefrançois se secoua, comme s'il avait été chargé d'un mauvais sort, il grommela quelques paroles, qui n'étaient ni bienveillantes ni révérencieuses, et hors de la présence de l'évêque il descendit l'escalier de l'Évêché, et regagna son cabriolet qui l'attendait dans la cour.

Mgr Espérandieu était un prélat courageux, mais prudent. Il voulait défendi'e son clergé, pourtant il voulait savoir pourquoi et comment il était attaqué. Il ouvrit la porte de son salon et passant dans la pièce voisine, qui servait de bibliothèque et d'archives, il chercha du regard son secrétaire. Debout devant la fenêtre ouverte, le jeune abbé s'occupait à émietter un morceau de pain aux nombreux pierrots qui nichaient dans les trous des vieilles murailles de l'Évêché. Un air doux montait du jardin et les tilleuls en fleurs embaumaient; dans les branches c'était une poursuite gazouillante et voletante. Et le prêtre, éclairé par un rayon de soleil, continuait sa distribution avec placidité, sans se douter que son maître, souriant à la suave et pure harmonie de ce tableau, se tenait derrière lui.

— Eh bien ! mon cher enfant, dit l'évêque en s'approchant, je vois que vos clients emplumés croissent et multiplient selon l'Écriture. Vous aurez bientôt à vos festins tous les oiseaux de la ville.

— Monseigneur, vous n'imaginez pas leur exigence et leur audace. Quand je ne suis pas, à l'heure exacte, prêt à leur distribuer la ration quotidienne, ils viennent frapper de l'aile et du bec aux carreaux de la fenêtre. Et je crois que Votre Grandeur a raison : ils amènent des invités...

L'abbé ferma la croisée. Les derniers pépiements des oiseaux se

perdirent dans les ramures des ^^eux tilleuls, et l'évêque et son secrétaire restèrent en présence dans la vaste pièce, claire et calme.

— Mon cher Richard, dit l'évêque à son favori, je viens d'avoir la visite de j\î. Lefrançois toujours pour cette affaire de Fa%aères. Vraiment le maire montre un acharnement extraordinaire contre notre pauvre curé. J'ai résisté aux sommations de ce fanatique, parce qu'il ne peut pas me convenir de paraître abandonner ma juste autorité, mais j'en suis à me demander s'il ne vaudrait, pas mieux, pour l'abbé Daniel, que je l'envoie dans une autre cure. Ce Lefrançois lui jouera quelque tour abominable, et nous compromettra tous avec lui.

Le jeune abbé Richard, appartenant par sa naissance à la noble famille de Préfont, se trouvait tout naturellement disposé à se montrer hostile aux prétentions du maire dont le ton, les manières, les tendances, choquaient ses habitudes, ses goûts et ses opinions. Il eut un sourire de dédain, et mettant dans la forme de sa réponse d'autant plus de respect que le fond en était plus hardi :

— Je m'étonne que Votre Grandeur songe à céder, sur le terrain ecclésiastique, à ce sectaire malappris. Dans la situation où vous êtes, vis-à-vis du gouvernement, vous pouvez vous offrir le luxe de la résistance. Un évêque bien pensant, rallié si l'on peut dire, doit avoir le droit de tenir tête à un tyranneau communal comme ce Lefrançois. Vous n'ignorez pas, Monseigneur, que le personnage jouit de la plus détestable réputation, encore qu'il soit par sa fortune l'homme le plus important du canton. Il a laissé à Beaumont des souvenirs détestables. Mon cousin de La Morandière affirme que le maire de Favières a fait plus d'usure que de banque, et tous les beaux fils de la ville ont perdu de leurs plumes à le fréquenter. Jusqu'à son mariage, il vivait dans la plus basse crapule. La belle hôtelière de l'Aigle-d'Or a été sa sers'-ante et la chronique scandaleuse attribue à Lefrançois les deux enfants qu'elle a eus de son union avec Regmalard.

L'évêque interrompit le jeune abbé, et avec un peu de sévérité :

— Il me semble, mon ami, que vous êtes bien au courant des racontars de la ville, et je trouve que vous les répétez avec une grande complaisance...

— Monseigneur, reprit le secrétaire en riant, je suis né dans le pays, et j 'ai été élevé au miheu de ces gens-là. Il m'a suffi d'entendre parler les domestiques de mon père, pour savoir à quoi m'en tenir sur la valeur matérielle et morale de tous les habitants de la ville. J'ai une très bonne mémoire, de sorte que ces dires sont classés. Il n'y a qu'à ouvrir un casier dans mon cerveau, pour que le flot des

renseignements déborde. Mais si vous désapprouvez mon langage, je me tais...

Le prélat, sans répondre, fit quelques pas dans la bibliothèque, réfléchissant, puis sans dissimuler son ennuî :

— Le curé de Favières est trop ardent, ce n'est pas douteux, et pourtant je ne puis blâmer son zèle, puisqu'il ne s'exerce qu'au profit de la Religion. Ah ! le tact ! Le tact ! Dans la situation où le clergé se trouve, c'est la première des qualités, la seule peut-être qu'il faille exiger d'un prêtre. Et voilà cet abbé Daniel qui met sens dessus dessous tout l'arrondissement, à l'heure où nous avons besoin de temporiser, presque de nous effacer. Vous voyez ce qui se passe dans le monde politique. Les modérés sont aux prises avec les violents. Le socialisme, par son audace, essaie de donner l'illusion de la force. Soixante insurgés prétendent opprimer le pays tout entier et détruire les assises séculaires de la société française. Il ne s'écoulera pas deux ans, avant que le gouvernement débordé se voie obligé, pour se défendre, de recourir à l'influence de l'Église, qui ne lui marchandera pas ses oflices pour une œuvre de sauvetage. Il faudrait donc ne fournir aucun motif d'inquiétude, ne se prêter à aucun conflit, tout apaiser, tout calmer, tout endormir. Et c'est juste le moment que le curé choisit pour déchaîner la guerre !

— Mais, Monseigneur, ce n'est pas lui qui la déchaîne, c'est ce Lefrançois. L'abbé Daniel fait, dans son village, ce que Votre Grandeur fait dans son diocèse. Seulement, au lieu d'avoir affaire, comme vous, à des indifférents, il se heurte, lui, à des ennemis. La religion, croyez-le bien, n'a rien à voir dans l'hostilité du maire. Si vous voulez que je vous dise les raisons véritables de cette animosité, vous comprendrez que, sous peine de livrer une victime à son bourreau, vous ne pouvez abandonner votre curé à son maire. Mais vous allez me reprocher encore de faire des cancans, aussi je m'abstiens...

L'évêque s'assit près de la table, et regardant son jeune secrétaire avec une spirituelle bonhomie :

— Il faut bien que je vous entende, maintenant, sous peine de paraître ne pas vouloir m'éclairer. Allons, parlez, puisque vous avez tant de choses à dire. Mais tâchez de n'être pas trop scandaleux.

— Monseigneur, dit l'abbé de Préfont en riant, je n'ajouterai pas aux faits, ils suffiront. Mais votre curé Daniel, comme [son glorieux patron, a eu affaire aux lions dévorants, et il les a domptés par la pureté de son regard. Il a été plongé dans la fournaise et il l'a traversée sans dommage, incessit per ignés, et il ne s'est pas brûlé.

— Allons ! Vous ne prêchez pas. Épargnez-moi les citations, interrompit gaiement Mgr Espérandieu.

— Donc, Monseigneur, Tabbé Daniel est né à Beaumont. Son père était ingénieur des ponts et chaussées. Il mourut jeune encore, lorsque son fils venait de faire sa première communion, ne laissant aucune fortune à sa veuve. M^'^^ Daniel prit des résolutions très promptes et très fermes. Elle mit le petit Paul interne au collège de Beauvais, et se retira à Berthencourt, dans une modeste maison qui lui venait de ses parents, et où elle savait pouvoir vivre avec ses très faibles ressources. Pendant que M'-^^ Daniel cultivait son jardin et se distrayait du binage des pommes de terre par la greffe des rosiers, son fils faisait de brillantes études. C'était un cerveau bien conformé que le travail échauffait sans le lasser. C'était aussi une nature ardente et très passionnée, incapable d'indifférence. Il aimait ou détestait, sans moyen terme. Vous voyez. Monseigneur, dès le début de sa vie, il se montrait tel qu'il devait être plus tard, avec ses larges enthousiasmes, ses répugnances obstinées, tout d'une pièce, et assurément déplacé dans le siècle d'opportunisme où nous vivons. Mettez ce tempérament d'apôtre et de martyr aux prises avec les convulsions religieuses et politiques du xv® siècle, vous avez un Savonarole, peut-être un Luther. Il s'était pris d'affection pour un de ses camarades de classe, Bernard Letourneur.

— Le fils de l'ancien Président du Conseil général de l'Oise?

— Oui, Monseigneur, le grand éleveur de Sarmonville, celui qui possédait des trotteurs si extraordinaires et qui faisait courir. Bernard était donc un gros garçon, beau, taillé en force, très paresseux, ayant beaucoup d'argent dans sa poche, car son père avait la main large avec lui. Tout l'opposé de Paul Daniel. Et peut-être ce contraste si complet entre l'insuffisance physique de l'un et la faiblesse intellectuelle de l'autre fut-il la raison déterminante de l'affection qui unit les deux écoliers. Dans toutes les circonstances on les trouvait unis. Quand il s'agissait de se battre, c'était Letourneur qui retroussait ses manches. Quand il fallait traduire une version ou débrouiller un thème, c'était Daniel qui fouillait le dictionnaire. Ils finirent ainsi leurs études. Seulement quand il s'agit de passer des examens, chacun dut s'y présenter pour son compte, et Daniel ne put aider Letourneur. Le beau garçon resta sur le carreau, pendant que son camarade triomphait. Mais il ne lui en voulut pas de cette différence de traitement. Ses puissants pectoraux et sa haute taille le consolèrent des succès scolaires de Paul. Et, à tout considérer, si on lui eût donné le choix entre les fortes connaissances acquises par son ami et la sohde charpente dont l'avait doué la nature, il est plus que probable qu'il eût préféré rester un homme superbe que de devenir un savant remarquable. Mais l'existence

qui s'offrait aux deux amis devait être si différente à raison de leurs tendances et de leurs aptitudes que l'intimité presque fraternelle qui les avait unis jusqu'à ce jour cessa brusquement. Daniel entra à l'École normale et Letourneur demeura auprès de son père, dans la large et plantureuse vie que menait le riche propriétaire de Sarmonville. Pendant que Paul continuait son labeur de bénédictin et se préparait à l'agrégation de philosophie, Bernard chassait, dépensait beaucoup d'argent, et obtenait de brillants succès auprès des dames. On connaît ses bonnes fortunes. Il n'était pas très discret. J'épargnerai ce dénombrement à Votre Grandeur pour arriver plus vite au point capital de mon récit, c'est-à-dire à l'entrée de Daniel dans les ordres et à ses différends avec M. Lefrançois. Celui-ci ne prévoyait pas alors qu'il pourrait avoir des ambitions politiques. Il vendait des grains, comme avait fait son père, et courait les fermes du département, pour profiter des moments de gêne pendant lesquels il savait que les cultivateurs seraient obligés de vendre au-dessous du cours. Il gagnait de l'argent, à ce métier, mais il ne gagnait pas d'eslime. On l'appelait volontiers « mangeur d'hommes «, Il n'en avait cure, car déjà, dans sa jeunesse, il était peu sensible au qu'en-dira-t-on et ne s'occupait que de lui-même. C'était un gars de trente ans, sec, petit, au regard jaune, à la mâjhoire féroce. Gomme on dit dans le peuple : il marquait mal. Mais il était en route pour la fortune. Un beau jour il songea que si le commerce des grains présentait de beaux avantages, le commerce de l'argent en présentait de bien plus sérieux, et au lieu d'acheter les récoltes engrangées, il se mit à prêter sur les récoltes sur pied. Le résultat ne se fit pas attendre. Ses capitaux, qui jusque-là lui avaient rapporté dix pour cent, commencèrent à lui rapporter vingt. Il s'établit à Beaumont, fonda la maison de banque Lefrançois, qui maintenant fonctionne sous la raison sociale Bertrand-Féron et Cie, et contribua, dans la plus large proportion, à la ruine de l'agriculture dans le département de l'Oise. On cherche le moyen de faire cesser la crise agricole, et on s'occupe de voter des tarifs prohibitifs, qui étouffent le pays tout entier dans les liens d'une protection qui supprime tout commerce avec l'étranger. C'est de la folie ! Il n'y a qu'un seul procédé pour redonner du courage aux cutivateurs, c'est de les mettre à même de se passer des marchands de bestiaux, qui les volent, et des banquiers, qui les grugent. Et pour cela il n'y a qu'à créer des banques régionales de prêts à l'agriculture...

— Mon cher Richard, j'admire votre compétence, dit Mgr Espérandieu en riant, et je suis tout saisi de votre ardeur...

— Ah ! Monseigneur, c'est que tous mes parents sont grands pro-

priétaires, et que, depuis que j'ai l'âge de comprendre ce qu'on dit autour de moi, j'entends discuter la question, et je l'ai vu résoudre par l'initiative privée... Mon oncle de Préîont a sauvé son domaine de l'Eure, en aidant ses fermiers au lieu de les étrangler, quand ils ont été atteints par la crise... Ce qu'il a fait, par affection pour ces braves gens, l'État devrait le faire dans l'intérêt national. Si, dans les moments difficiles, les cultivateurs trouvaient de l'argent à trois pour cent, et à long terme, au lieu d'être obligés de vendre leurs denrées, ou d'emprunter à douze et quinze, la prospérité renaîtrait dans les campagnes et aussi la confiance... Mais nous voilà bien loin de Lefrançois, quoique nous soyons au cœur de ses affaires. Ce coquin faisait l'inverse de ce que je recommande, et au lieu d'abaisser le taux de l'intérêt, à mesure que les difficultés devenaient plus grandes pour ses clients, il l'augmentait sous prétexte que l'argent était rare. Il s'engraissait ainsi de toutes les ruines, s'arrondissait de toutes les ventes et se choisissait, pour lui, les plus belles et les plus productives terres de la contrée. C'est ainsi qu'il est arrivé à posséder le domaine de Fresqueville près de Favières, et qu'il est devenu un des importants propriétaires fonciers de l'Oise. Il avait la quarantaine lorsqu'il vint s'installer à Beaumont. Depuis deux ans Paul Daniel, agrégé et docteur, était professeur au lycée de notre ville. Il avait fait revenir sa mère pour lui tenir son ménage, et sa vie, toute de travail, eût été la plus heureuse du monde, s'il n'avait rencontré Mlle Florence Guépin. C'était assurément la plus johe fille qu'on pût admirer à dix lieues à la ronde et Votre Grandeur n'ignore pas que notre département est renommé pour la beauté de ses femmes...

— Richard, interrompit l'évêque, je vous trouve un peu risqué dans vos commentaires...

— Monseigneur, il ne peut y avoir rien de scandaleux dans une appréciation historique. Il est notoire que le territoire des anciens Bellovaques offre de purs types de la race gauloise étonnamment conservés à travers les âges, comme la Bretagne montre des spécimens kimiis très accentués. Cette Florence était la plus déhcieuse blonde aux yeux noirs qu'il fût possible de voir. Et la belle Mme Lefrançois ne donne qu'une idée effacée de ce que fut la ravissante Mlle Guépin. C'était la rose en bouton...

— Là ! là ! calmez-vous, ne chantez pas le Cantique des cantiques !

— Moi, je ne l'ai pas connue. Monseigneur. J'étais trop jeune. Mme Lefrançois est mon aînée. Mais mes oncles en parlent encore avec un enthousiasme si vibrant qu'il fallait vraiment quela rose de Beaumont, ainsi qu'on appelait Florence, fût une personne extraordinaire.

Le vieux Guépin^son père était menuisier, au coin de la place de la Cathédrale. La boutique existe^encore, c'est son premier ouvrier qui a pris la suite des affaires, quand Lefrançois, humilié de voir le nom de son beau-père sur une enseigne, et le beau-père lui-même en bras de chemise, rabotant au milieu des copeaux, emmena le bonhomme à Orcimont, une autre de ses propriétés, pour lui donner la surveillance de ses ouvriers. Mme Daniel habitait la même maison que le menuisier. Elle y occupait, au second étage, quatre pièces donnant sur la place, et Tescalier, qui conduisait à son appartement passait devant l'atelier du père Guépin. L'odeur du sapin travaillé montait jusque chez elle, et c'était une de ses inquiétudes de penser qu'une allumette, jetée par un apprenti néghgent sous son établi, ferait de la maison un brasier avant qu'on eût le temps de ramasser ses affaires pour s'enfuir. Forcément, Paul, en descendant, voyait ce qui se passait dans l'atelier. Il écoutait avec amusement le grincement des varlopes et le ronflement de la scie mécanique. Un jour, il s'arrêta pour regarder; il venait d'apercevoir Mlle Florence, sortie de pension le jour même et installée chez son père. Le brave Guépin lui cria : « Entrez donc, monsieur le professeur, nous avons une habitante nouvelle à vous faue connaître. C'est ma fille, une personne savante et qui sera en état do vous répondre. « Paul franchit la porte du magasin, il marcha sur un moelleux tapis de sciure de bois, s'avançant ébloui, vers cette adorable jeune fille qui lui souriait illuminée par le jour cru qui passait à travers le vitrage, nimbée par les poussières blondes qui voltigeaient dans l'air doré, si ros3, si fine et si potelée, qu'il en resta, comme dit le bon Rabelais, déchaussé de toute sa cervelle... Ce que fut cette première entrevue, nul n'eût pu le dire, pas plus Paul Danif^l, qui ne reprit ses sens qu'en se retrouvant sur le pave municipal, que Florence Guépin qui n'avait vu dans l'apparition du jeune homme qu'un incident très banal, un voisin qui circulait dans un couloir et qu'on appelait pour le lui présenter.

La malicieuse personne avait appris à son pensionnat que les jeunes gens n'ont été créés que pour la commodité et la distraction des belles personnes, et comme elle se savait très jolie, elle cherchait en quoi le voisin de son père pourrait lui être utile ou agréable. Elle l'avait trouvé assez gauche dans ses mouvements, assez mal tourné dans ses vêtements noirs. Son visage, à vrai dire, lui avait paru supportable, encore qu'il fût déparé par un air de timidité qui le rendait glacial. Ce monsieur riait-il quelquefois, causait-il seulement, était-il capable de danser? Enfin quelle ressource pouvait-il être pour une jeune fille, qui sortait des classes de Mlle Formentin, après

dix ans de compression pédagogique, avec un désir immodéré de s'amuser ?

Paul Daniel ne paraissait pas vraiment offrir de sérieuses garanties, et il faut avouer que la première impression qu'il produisit fut défavorable. Mais il n'avait pas encore parlé, et tous ceux qui le connaissent savent quelle puissance de grâce et de séduction réside dans sa voix et dans son regard, quand il s'anime et veut convaincre. Le lendemain, après avoir étonné ses élèves par la distraction inusitée qu'il eut en faisant son cours, vers quatre heures, comme Mlle Guépin se promenait dans le petit jardinet qui s'étendait derrière la maison, juste assez grand pour contenir deux carrés do légumes, un puits et une plate-bande de giroflées, Paul se hasarda à pénétrer dans cet Eden. La jeune fille paraissait s'y ennuyer prodigieusement. Depuis le déjeuner, elle y faisait prendre l'air à sa rêverie, peut-être y cherchait-elle le serpent. Elle n'y trouva qu'un professeur de philosophie. Mais, ce jour-là, Daniel n'était plus paralysé par une terreur folle, il osa faire la conversation, et comme il avait de l'esprit, et surtout comme il désirait plaire, il sut distraire la charmante Florence qui dut s'avouer que la vie serait vraiment acceptable, à Beaumont, pour peu qu'il s'y trouvât une demi-douzaine de jeunes gens, professeurs ou autres, qui songeraient à mettre en commun leur ingéniosité et leur verve afin de lui procurer de l'amusement.

En attendant elle s'accommoda de son voisin, lui prodigua les sourires, les coquetteries, et l'affola si bien qu'il s'en ouvrit naïvement à sa mère, comme un véritable enfant qu'il était resté pour elle, lui déclarant que, hors do la possession de cette aimable fille, il ne connaissait pas de bonheur possible pour lui dans la vie. La mère Daniel fut très étonnée de cette soudaine éruption que rien n'avait fait prévoir, elle en fut même inquiète. Elle avait à peine soupçonné la présence de la jeune Florence dans la maison, et déjà elle en voyait les effets foudroyants. Son fils, à n'en pas douter, était en proie à une fièvre d'amour qui ne lui laissait plus la libre disposition de ses facultés. Et si le malheur voulait que du côté de la jeune fille il se heurtât à une résistance, très possible sinon probal)le, qu'allait-il devenir et qu'en pourrait-elle faire?

Elle essaya de le raisonner, de lui remontrer qu'il était bien jeune, que sa situation, pour assurée qu'elle fût, n'était pas brillante, que la fille de M. Guépin montrait un goût d'élégance et un raffinement de toilette qui détonnaient avec le métier modeste de son père. Elle insinua que la jeune Florence lui semblait évaporée et coquette, et que la gravité du caractère de Paul s'accommoderait

mal de cette légèreté. Les femmes de messiem^s les professeurs étaient toutes personnes sérieuses et même un peu sévères; elle n'ajouta pas qu'elles étaient toutes laides, ce qui était vrai, et qu'il fallait que la femme de Paul le fût aussi. Il ne lui parut pas que le devoir d'un membre de l'Université dût aller jusqu'à un pareil renoncement professionnel. Elle ajouta à son discom's beaucoup d'exclamations et un nombre considérable de soupirs, mais elle n'eut aucune prise sur l'esprit de son fils qui lui déclara, après comme avant, qu'il voulait devenir le mari de Mlle Florence, sous peine de ne prendre aucun plaisir à la vie. La mère Daniel était une brave femme, elle n'avait pas pensé une seule fois à elle-même, à son avenir, en tenant à son fils le langage raisonnable qui venait de le laisser si insensible. Elle dit alors : « Tu veux épouser cette jeune personne. C'est bien, je vais demain en parler à son père. »

Guépin était extrêmement appliqué à cheviller une persienne, quand Mme Daniel se présenta pour parler à son voisin. Celui-ci, sans remettre sa veste, introduisit la mère du jeune professeur dans sa salle à manger, qui était contiguë à son atelier, et pendant que ses ouvriers sciaient, rabotaient, clouaient avec un bruit diabolique, il fit asseoir la \àsiteuse et lui demanda, en criant, pour se faire entendre, ce qui lui valait le plaisir de la voir. Il se disait en lui-même : « Voilà une brave dame qui a besoin d'une bonne caisse pour serrer ses affaires à l'abri des mites et des papillons, pendant l'été, et qui vient me la commander. » Mme Daniel aussitôt, sans précaution oratoire déclara, en criant aussi, que son fils était amoureux fou de Mlle Florence et qu'il en perdait le boire et le manger. Le menuisier dit : « Fichtre ! » et comprenant qu'il n'était guère possible de continuer une conversation aussi importante au miUeu d'un pareil vacarme, il se leva, ouvrit la porte de l'ateher, regarda l'heure au coucou qui battait, ajoutant son tic tac à tous les bruits du travail, et dit : « Garçons, il est 4 heures, tournez-moi les talons, allez goûter. Vous re^àendrez à la domie. »

Il ferma la porte, se rapprocha de Mme Daniel et la regardant avec une surprise attendrie : « Alors comme ça, votre fils trouve ma Florence à son gré? Ça ne m'étonne pas, car c'est une personne très instruite et qui sait se tenir comme dans la société. Il est sûr qu'elle n'est point faite pour épouser un ouvrier comme son père. Mais vous savez, ma voisine, je ne la contrarierai pas, et avant tout il faut que M. le professeur lui plaise. Pour ce qui est de l'instruction, je trouve flatteur d'avoir un gendre savant, moi qui ne suis qu'un âne. Ma Florence aura un joli sac, quand j'aurai fini de travailler le bois, et pour l'instant je lui constitue dix mille

francs en dot. » Mme Daniel dut confesser avec un peu de souci que son fds n'aurait rien que ses appointements, mais qu'il pouvait compter sur l'avenir. Un homme de sa valeur n'était pas fait pour s'enterrer toute sa vie dans un lycée de province. Elle prononça le mot de « Paris » et vit la figure du menuisier s'épanouir. Il était évident que le brave homme, si simple et presque humble quand il s'agissait de lui-même, avait rêvé pour sa fille de brillantes destinées. Mais il devint réservé, presque silencieux, à partir de ce moment-là, et accueillit les amplifications de Mme Daniel avec un air de gravité. Il déclara à la voisine qu'il parlerait à sa fille de la proposition qui lui était faite, et que si elle ne la repoussait pas de prime abord, il consulterait certaines gens dans lesquels il avait grande confiance, afin de savoir au juste ce que la carrière d'un professeur de philosophie pouvait offrir de satisfaction à la juste ambition d'une femme.

Mme Daniel, comprenant qu'il n'y avait plus une parole utile à échanger avec Guépin, prit congé de lui en le priant de ne pas laisser languir son fils qui se morfondrait en attendant une réponse. Le menuisier retrouva sa langue pour dire qu'il savait ce que c'était qu'aimer, et qu'il ne voulait faire de chagrin à personne. Il se montra bonhomme, comme au début de l'entretien, et ses ouvriers recommençant à faire rage dans l'ateher, il reconduisit Mme Daniel jusqu'à l'escaher, et lui fit ses adieux en pantomime.

Les trois jours, pendant lesquels Guépin, très affairé, fit attendre sa décision parurent à Paul une éternité. Il était trop discret pour se montrer à Florence, et passait comme une ombre dans l'escalier commun pour se rendre au lycée. Il avait le cœur battant d'angoisse, le cerveau rongé par l'incertitude. Il supputait ce que pouvaient produire tous ses efforts de travail. En dehors de ses trois mille huit cents francs d'appointements, il avait la répétition qu'il donnait au fils du préfet, et le cours de littérature du pensionnat de Mlle Magimel, en tout quatre mille neuf. Était-ce assez pour être agréé par Mlle Guépin? Il se plaisait à mettre la fille du menuisier sur un piédestal. Il l'avait transfigurée. Ce n'était plus une gentille petite personne appartenant à la classe ouvrière de Beaumont, quelque chose comme une grisette. C'était une jeune princesse égarée dans un miheu qui n'était pas le sien, et sur lequel, par la grâce de ses charmes, elle rayonnait d'un éclat merveilleux. Le brave Paul était en pleine féerie. Il commençait à douter qu'il fût digne de sa bien-aimée, et cherchait avec angoisse quel homme, dans le département, serait en mesure d'épouser Florence, sans que celle-ci parût être une victime de la destinée.

— Mon cher enfant, interrompit Mgr Espérandieu, vous devenez étrangement prolixe, votre récit entamé avec sobriété commence à se noyer dans les développements.

— Ah ! Monseigneur, si vous ne me permettez pas de vous dépeindre mes personnages, comment puis-je espérer vous intéresser à leurs aventures?

— Il va donc y avoir des aventures ?

— Votre Grandeur ne croit pas qu'une préparation pareille ne servira à rien? Je pensais que mes articles de la Semaine religieuse avaient donné à Monseigneur une opinion plus favorable de mes facultés imaginatives.

— Poursuivez donc, puisqu'il faut que je subisse vos explications...

— « Subisse » est dur... Eh bien. Monseigneur, puisqu'il en est ainsi, je vais passer sur les accordailles de Paul Daniel et de Florence Guépin, qui m'auraient fourni cependant la matière d'un petit tableau de la vie provinciale tout à fait piquant. Je comptais tirer parti du jardin ensoleillé, comme cadre, et de la margelle du puits, comme siège, pour asseoir mes amoureux. Vous voyez la belle jeune fille blonde, dans un rayon de lumière, et les pampres de la \agne grimpante verdissant au-dessus d'elle. Son fiancé presque à ses pieds... C'eût été très joli. Mais vous m'accuseriez de me perdre dans le détail... J'en ^^ens donc tout de suite à l'événement grave, à l'acte décisif, à la péripétie dramatique de cette histoire d'amour.

— Je ne peux pas vous exprimer combien je trouve choquante ■ cotte intrigue d'un homme destiné à être prêtre, dit Mgr Espérandieu. Ces passions mondaines jettent dans ma pensée un insurmontable discrédit sur l'abbé Daniel. Il me semble qu'il est impossible qu'un cœur qui a éprouvé des sentiments si violents soit jamais pacifié.

— Ah ! Monseigneur, et les Saints : saint Paul, saint Augustin, et Marie-Magdeleine...

— Oui, mon enfant, sans doute, mais tous ces personnages sont jugés par nous, dans le lointain du passé, ils ne sont pas nos contemporains, nous avons devant l'esprit, en même temps que la connaissance de leurs fautes premières, l'exemple des vertus qu'ils montrèrent par la suite. Tandis que ce prêtre, qui a subi tous les entraînements des hommes, j'ai beau savoir que c'est un modèle de charité, de sagesse et de piété, j'ai toujours peur qu'à un moment donné les passions ne recommencent à bouillonner en lui et qu'il ne retourne à son vomissement... Je crois que vous avez

tort de vouloir me faire pénétrer le mystère de sa vie passée : il n'aura qu'à y perdre.

— Non, Monseigneur, car nous arrivons aux événements qui ont décidé de son entrée dans les ordres, et vous jugerez qu'un renoncement aussi complet aux espérances et aux joies humaines ne peut être que définitif.

— Avez-vous la prétention de me faire croire que la douleur d'avoir été supplanté par i\I. Lefrançois ait poussé Paul Daniel à un tel excès de désespoir qu'il se soit jeté dans le sein de l'Église, comme dans un précipice, pour y engloutir sa vie, sa pensée, ses regrets, tout de lui enfin?

— Mais, Monseigneur, cela est; je n'aurai pas à vous le faire croire. Vous le croirez de vous-même et par la suite naturelle du récit. Vous êtes trop bien informé des choses de la religion pour ne pas savoir comJiien ces conversions sont courantes.? N'a-t-on pas raconté qu'un soir, à la table du roi des Belges, pas celui d'aujourd'hui, le précédent; celui qui, chaque fois que son peuple s'agitait, commandait de faire ses malles, de sorte que les émeutes s'apaisaient comme par enchantement tant la Belgique avait peur de rester sans roi, — à la table donc de ce singulier monarque, il y avait des généraux et un évêque, Mgr de Mercy-Argenteau. On se mit à causer de l'armée, des soldats, des manœuvres. Le prélat parlait avec tant de compétence qu'on l'interrogea curieusement et il fut établi que, de tous les convives, dont la plupart commandaient des divisions, le prêtre seul avait fait campagne et vu le feu. Il est vrai que c'était comme colonel de hussards et sous Napoléon qui l'avait décoré de sa main. Ce brillant soldat avait eu le malheur de perdre sa fiancée qu'il adorait, et de chagrin il était entré dans les ordres. Je vous en citerais cent autres exemples, Monseigneur, et qui seraient tous aussi probants. Et je n'irai pas jusqu'à invoquer la Trappe comme argument, quoique ce soit de circonstance.

— Ah ! Richard, notre curé de Favières a en vous un avocat bien éloquent, dit Mgr Espérandieu. Mais je ne sais pas si vous lui rendez service en le défendant comme vous le faites. La prudence commanderait de biaiser et déterminer les choses en douceur, au heu de pousser ce maire aux dernières extrémités par une résistance qui va l'exaspérer. Je me reprochais déjà d'avoir été, ce matin, trop autoritaire, et voilà, mon cher enfant, que vous l'êtes plus que moi.

— Oh ! Monseigneur, je ne suis rien, dit le jeune abbé avec une souriante humilité, rien que votre fidèle serviteur... Et, si vous me commandez de me taire, je ne prononcerai plus une parole.

Au même moment, une cloche au son voilé tinta dans la cour agitée par une main discrète. Le prélat se leva et regardant son secrétaire :

— Voici le déjeuner. Donnez-moi votre bras, Richard; à table vous me continuerez votre récit; car maintenant que vous l'avez commencé, je regretterais de n'en pas connaître la suite.

Et appuyé sur son favori, plus par affectueuse familiarité que par maladive faiblesse, TÉvêque se dirigea vers la salle à manger.

Tout ce que le jeune abbé de Préfont avait raconté à son évêque était rigoureusement exact et il n'était pas un seul des habitants de la ville qui n'eût au moins entendu parler des incidents qui avaient accompagné le mariage du riche M. Lefrançois avec la charmante Florence Guépin. Il y avait eu trop de jalousie soulevée par la fortune imprévue de cette jolie fille épousant le plus riche bourgeois de l'arrondissement, pour que les langues ne se fussent pas exercées aux dépens de ceux qui leur donnaient ainsi de l'occupation. Et si l'on avait pu faire un reproche au secrétaire de Mgr Espérandieu, c'eût été de se montrer trop indulgent dans ses appréciations.

Au demeurant, Paul Daniel était agréé. Les personnes, à qui le père Guépin avait résolu de demander conseil, s'étaient sans doute montrées favorables aux prétentions du jeune professeur, car au bout de la semaine il fut admis à faire sa cour. Après des alternatives de confiance et de désespoir, la joie de Paul Daniel fut presque surhumaine. Il ne pouvait pas y croire, malgré les assurances de Guépin, les larmes de sa mère et les sourires de sa fiancée. Le printemps commençait. 11 fut convenu qu'on attendrait les vacances pour faire le mariage. C'était une raisonnable idée. Les jeunes gens iraient à Berthencourt, dans la petite propriété de Mme Daniel, chercher la tranquilUté propice au bonheur. On éviterait une noce officielle, tous les professeurs et employés du lycée étant dans leurs familles. Il n'y avait donc que des avantages à la résolution prise et cependant ce fut cette prudence qui fut cause de tous les malheurs.

Il y avait trois mois que Mlle Guépin et Paul Daniel étaient accordés, et jouissaient du plus parfait contentement, La bonne harmonie régnait entre les beaux-parents. On se réunissait, trois foi» par semaine, pour dîner en famille. Tout allait pour 1« mieux,

la route était sans une ornière, et le ciel était sans un nuage, lorsque, par le plus grand des hasards, un matin, vers dix heures, M. Lefrançois, qui faisait réparer des parquets par Guépin dans son hôtel, eut la fantaisie d'aller lui-même adresser des reproches à son entrepreneur pour une malfaçon qu'il avait remarquée la veille. Il entra dans l'atelier, l'air rogue, sans même efïleurer son chapeau du bout du doigt et il commençait à « sabouler « d'importance le menuisier lorsqu'une porte s'ouvrit et Mlle Florence entra.

Lefrançois demeura muet, ses yeux se voilèrent, il se découvrit instantanément et, coupant court à ses remontrances, il demanda à son entrepreneur qui était cette charmante personne. « C'est ma fille », dit Guépin heureux de cette diversion qui lui épargnait la seconde moitié de la mercuriale. Le banquier, pour la première fois de sa vie, se montra gracieux et aim.able. Il fit à Mlle Guépin les compliments les plus flatteurs, et comme s'il ne pouvait se détacher d'elle, il s'assit tout bonnement sur un établi et resta à causer avec son menuisier, lui qui était si fier, qu'à un subalterne il ne répondait jamais que par oui ou par non.

Il revint le lendemain, mais il n'eut pas la bonne fortune de rencontrer la jeune fille, et il en fut pour son dérangement. Mais, comme il lui fallait un prétexte pour obtenir ses entrées libres dans la maison, il commanda à Guépin, pour son château d'Orcimont, une armoire à fusils, très compliquée, dont il manifesta l'intention de surveiller lui-même la fabrication. Dès lors, il parut tous les jours dans l'atelier, et eut le plaisir de revoir Florence. Le père Guépin, qui n'était pas sot, s'était vite effarouché de l'assiduité de son riche client. Il connaissait les façons habituelles de M. Lefrançois. Il savait que le banquier n'avait jamais accordé rien pour rien. Et sa famiUarité même devait, à un moment donné, se payer comme autre chose. Il ne pouvait penser que Lefrançois à quarante-cinq ans, et avec sa mine de marchand de bestiaux, eût la prétention de séduire Florence. Cependant il était clair que son client avait un projet, et ce projet ne promettait assurément rien d'avantageux pour autrui. Le menuisier jugea convenable d'éclairer M. Lefrançois sur les projets qu'il avait formée pour sa fille.

Un après-midi que celui-ci était installé dans l'atelier, étudiant pour la dixième fois le plan du fameux meuble, qui lui fournissait régulièrement l'occasion d'une critique destinée à allonger le travail de préparation et à permettre de faire inter%'enir Mlle Guépin dans le débat pour l'animer, le menuisier dit d'un air futé :

— Si j'étais aussi minutieux pour le mobilier de ma fille que vous l'êtes pour votre armoire à fusils, la pauvre enfant ne pour-

rait pas entrer en ménage avant deux ans et son majriage serait reculé d'autant.

Lefrançois, à ces paroles, changea de couleur. Il fit sa grimace des mauvais jours, et regardant son entrepreneur comme s'il s'apprêtait à le faire saisir :

— Qu'est-ce que j'apprends, dit-il du ton d'un grand parent qu'on a négligé de consulter, vous mariez Mlle Florence?

— Oui, monsieur Lefrançois, et j'ai l'honneur de vous l'annoncer. La nouvelle est encore toute fraîche.

— Et avec qui la mariez-vous? demanda le banquier dont la voix devint cassante.

— Avec M. Paul Daniel, professeur de philosophie au lycée de la ville. C'est un homme très savant, agrégé, docteur, tout ce qu'il faut pour arriver aux plus hautes fonctions.

Lefrançois interrompit Guépin par un sifflement si méprisant que celui-ci en fut interloqué :

— Un professeur? Un mauvais petit professeur de philosophie, comme mari à cette ravissante fille? dit-il en commentant ses paroles d'un geste qui mettait le fiancé plus bas que la terre. Un pédagogue râpé, pauvre, et sans avenir? Vous êtes fou, Guépin !

C'était si net, si aiïirmatif, si probant, si indiscutable presque, que le menuisier en fut aplati, et qu'il eut le soupçon brusque qu'il avait fait une sottise. Il demeura silencieux, les pieds dans les copeaux, le nez dans son gilet, se disant : Mais M. Lefrançois a peut-être raison. Quelle idée de se presser tant pour marier Florence ! Était-on embarrassé de lui trouver chaussure à son pied, et n'ai-je pas agi bien à la légère? Comme s'il lisait dans la pensée de son auditeur, le banquier reprit :

— Il est vrai que tant qu'il n'y a pas de publications affichées, autant dire que rien n'est conclu, ce sont des pourparlers.

— Eh ! j'ai autorisé le garçon à courtiser ma fille ! cria Guépin, déjà inquiet comme si le feu était à sa maison.

— Eh bien ! vous direz à Mlle Florence de le tenir à distance. Est-ce qu'il lui plaît?

— Il ne lui est pas désagréable.

— Est-ce suffisant? Allons, Guépin, vous vous êtes trompé, mon ami, vous avez fait fausse route. Je vous trouverai mieux que votre maître d'école, fiez-vous-en à moi. Une si jolie fille, mariée à un meurt-de-faim, quel meurtre ! Je ne le permettrai pas.

Mlle Florence ne s'étant pas montrée ce jour-là, M. Lefrançois quitta l'atelier en proie à une agitation singuUère et rentra chez lui à grands pas. A ce moment-là, il n'avait pas encore formé le

projet d'épouser Florence. Il en était extrêmement épris, il ne songeait pas à se donner le change sur ce point. Mais, de là à renoncer au célibat qui était si cher à son égoïsme, il y avait loin. Il se disait : Je marierai la petite Guépin à un de mes fermiers, à un riche grainetier qui sera mon tributaire, et, un jour d'échéance imprévue, à quelque fin de mois difficile, la belle viendra me demander un renouvellement ou du crédit. Elle ne sortira pas de ma sphère d'action. Mais la laisser à ce professeur, plus souvent ! Cette caille blonde ne sera pas pour ce merle noir !

Sans se douter du danger qui menaçait son bonheur, Paul Daniel était heureux. 11 voyait Florence tous les soirs, dans le petit jardin, quand il faisait beau; quand le temps était incertain, soit dans la salle à manger du père Guépin, soit chez sa mère. Le jeune professeur, s'il eût possédé avec toute sa philosophie quelques notions de psychologie pratique, eût pu étudier le caractère de sa future femme, mais il ne songeait qu'à admirer sa beauté. Florence ne dissimulait pourtant point avec lui et se montrait sans artifice telle que la nature et l'éducation l'avaient faite : très vaine de sa grâce, très futile dans ses goûts, extraordinairement coquette et capable de tous les sacrifices pour briller. Point méchante avec cela, très tendre et disposée à la générosité.

La perspective de se voir la femme d'un professeur, c'est-à-dire d'un « monsieur », ne lui déplaisait pas. Elle avait trop redouté d'épouser un artisan, ou un cultivateur, et de mener la vie la plus plate dans un fond de boutique, ou dans un coin de ferme, pour ne savoir pas gré à Daniel de lui assurer une condition relevée. Elle ne pouvait oublier qu'un jour elle avait vupasser en voiture les professeurs du lycée se rendant en costume à la Préfecture pour faire leur visite du premier de l'an et qu'elle avait eu l'impression que ces gens-là, avec leurs robes et leurs toques, étaient des personnages. Elle serait la femme d'un de ces personnages, qui n'était ni vieux, ni laid, ni désagréable, qui paraissait l'adorer, et qui se déclarait prêt à tous les efforts pour parvenir à un rang élevé et y faire briller celle qui porterait son nom.

Il faut convenir que, pour la petite Guépin, c'était un beau rêve, et que le magicien qui procurait ces flatteuses illusions méritait d'être favorablement traité. Aussi la passion qui s'était emparée de Daniel augmentait-elle à mesure que le temps passait, et menaçait-elle de tourner à la folie pour peu que les délais réclamés par sa mère et le père de la fiancée dussent se prolonger. C'était à ce point qu'en venaient les choses quand la visite de M. Lefrançois refroidit soudain l'enthousiasme du père Guépin, Un avare,

à qui on aurait promis cinq pièces d'or et qui s'ape^ce^'Tait qu'on lui a donné de la fausse monnaie, ne serait pas dans un trouble plus grand que celui éprouvé par le menuisier lorsque son riche client lui eut rabaissé avec tant de dédain le gendre qu'il choyait si respectueusement. Pour qu'un homme tel que M. Lefrançois, qui connaissait la société, eût formulé sur le compte de Daniel un jugement aussi catégorique, il fallait que \Taiment ces situations de professeurs fussent bien médiocres, ou peut-être que la beauté et le charme de Florence eussent plus de prix qu'il ne se l'était imaginé dans sa simphcité paternelle.

En tout cas il ne s'agissait plus de partir du pied gauche et de se jeter, sans regarder autour de soi, dans une aventure qu'on pourrait regretter amèrement un jour, La première chose à faire était de prévenir Florence, et, sans lui ouvrir trop complètement les yeux sur les défauts que M. Lefrançois avait trouvés à ce projet d'union, de la mettre en mesure cependant de réfléchir et de ne pas s'engager à fond. Guépin n'était pas un grand diplomate. Toute sa mahce avait consisté, jusqu'à ce jour, à majorer ses mémoires de trente pour cent, de façon à gagner le plus d'argent qu'il pouvait en se conformant aux usages de sa profession. Il savait qu'il faut tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler. Mais il n'ignorait pas non plus que rien au monde n'est difficile comme de se taire quand on a quelque chose à dire.

Aussi, à peine depuis dix minutes, était-il attablé en face de sa fille, pour le déjeuner du matin, que Florence savait déjà qu'après tout M. Lefrançois ne trouvait pas que le mariage préparé pour elle fût si brillant, et se faisait fort de présenter un candidat qui effacerait les mérites du professeur de philosophie. Il est bon de constater que le premier mouvement de Mlle Guépin fut excellent. Elle rougit d'indignation, et réphqua que, pour se mêler de choses qui le regardaient si peu, il fallait que M. Lefrançois fût singulièrement effronté. Était-il seulement un proche, un alhé, seulement un ami, pour intervenir dans une affaire qui n'intéressait que son père et elle? Il était vraiment aisé de venir ainsi dire du mal des gens, et se jeter à la traverse des plans les mieux conçus, mais il était plus difficile de présenter des coml^inaisons meilleures et d'être soi-même à la hauteur de ceux que l'on décriait. Elle fut si vive, si fière, si nette, que Guépin, impressionné par les raisonnements de sa fille, comme il l'avait été par les critiques de son client, se rangea à l'opinion de la dernière qui parlait, et conclut avec Flo- » rence que Lefrançois était un impertinent. Il fit le meilleur accueil dans la journée^à son futur gendre, et remarqua, avec surprise,

que sa fille se montrait plus réservée que d'habitude. Il ne pensait plus à ce que Lefrançois lui avait dit, et Florence au contraire commençait à y réfléchir très sérieusement.

Un singulier travail se faisait dans l'esprit de la jeune fille. Les idées, que son père y avait jetées au hasard, germaient peu à peu, et déjà y portaient le trouble. Après avoir cédé à l'irritation de voir un étranger blâmer un accord consenti par elle, maintenant elle analysait la valeur de ce blâme et se demandait s'il était fondé. Il y avait, dans le cas qui se présentait, une satisfaction d'amourpropre pour elle. L'opposition formulée par M, Lefrançois pvait pour point de départ la supériorité qu'il reconnaissait à la jeune fille sur son fiancé. Il est toujours doux d'être flatté, même quand la flatterie prend la forme de l'opposition.

L'évolution qui se fit dans la tête de la jeune fille eut instantanément une influence sur ses rapports avec Daniel. Elle n'y mit pas d'intention, mais la légère froideur qui se marquait dans sa façon d'être saisit l'amoureux et le bouleversa. Il eut l'intuition qu'un changement se produisait qui ne pouvait lui être avantageux. Il n'osa pas interroger Florence, car pour un cœur sensible, l'illusion est encore précieuse et, restant dans l'ignorance de ce qu'il redoutait, il avait encore le droit do s'imaginer qu'il se trompait. Il fut glacé par ces réflexions et, quand il aurait fallu redoubler d'ardeur pour étourdir, entraîner, convaincre la jeune fille, il ne sut lui montrer qu'un visage préoccupé et lui faire entendre que des paroles contraintes. Ils se séparèrent, ce jour-là, en faisant effort pour se sourire, et pour un étranger qui eût assisté à leurs adieux, il n'eût pas été douteux que le lien qui les attachait l'un à l'autre était bien relâché, sinon rompu.

Le soir, il y eut entre Mlle Guépin et son père une très sérieuse conversation, dont le résultat fut le départ de Florence pour un petit pays voisin de la ville, où une de ses tantes la priait depuis plusieurs semaines de venir la voir. Lorsque le lendemain dans l'après-midi, Daniel, en rentrant de donner sa répétition au fils du préfet, s'arrêta au rez-de-chaussée de la maison, comme toujours, et demanda à la servante « si Mlle Florence était là », la réponse sans détours de cette femme, qui n'était point dans le secret des combinaisons de ses maîtres : « Mademoiselle est partie hors de ville », donna à Daniel un coup dans le cœur. Il resta un moment les jambes molles, les yeux troubles, à regarder la brave femme, puis la volonté de savoir le poussa en avant, et il entra dans l'ateher.

Le père Guépin, par la porte vitrée, le regardait depuis un instant, ruminant l'explication préparée, mais la miae basse, caj* il

appréhendait une controverse avec un personnage ayant la langue aussi bien pendue que M. le professeur. Il comptait sans rémotion qui paralysait les facultés de Daniel et ne lui laissait pas le loisir de peser les paroles qu'il devait prononcer. La question naïve, que lui adressa le fiancé de sa fille, eût pu éclairer le menuisier sur la faiblesse de son adversaire, et lui inspirer de la pitié au lieu de crainte. L'infortuné Daniel ne sut que s'écrier :

— Oh ! mon Dieu ! monsieur Guépin, Mlle Florence est donc partie?

Le menuisier se montra digne de son interlocuteur en répondant :

— Oui, mon ami, oui, elle est partie.

Après quoi, ils restèrent en présence, m.uets l'un et l'autre, Daniel bouleversé par le désespoir, Guépin oppressé par le silence. Enfin le jeune homme trouva la force d'ajouter :

— Mais elle reviendra?

— Oui, sans doute, dit le père, mais pas avant une huitaine. Il s'agit d'une tante à succession, il ne faut pas la contrarier.

C'était l'explication préparée. L'amoureux n'y prêta qu'une médiocre attention. Ce qu'il voyait de plus clair c'était que Florence ne reparaîtrait pas de huit jours, et que pendant ce tempslà il allait vivre comme un corps sans âme. Il n'en demanda pas plus au père Guépin, il lui adressa un « au revoir » mélancolique, et monta chez lui où il régala sa mère de tout ce que son chagrin put lui suggérer de soupçonneuses lamentations. Évidemment ce départ si soudain cachait quelque trahison. Pourquoi Mlle Guépin n'avait-elle pas averti Daniel, qu'elle voyait tous les jours, de ce déplacement? C'était donc qu'elle ne savait pas, la veille, qu'elle dût disparaître le lendemain? Et alors que s'était-il passé qui nécessitât cette absence? A moins d'être aveugle ou stupide, il fallait voir, dans cette fuite, une modification complète de la situation. Et une modification qu'est-ce que c'était, sinon la rupture?

Emporté par la logique de son désespoir, Daniel arrivait bien près de la vérité. Mais que pouvait répondre la vieille mère à ces développements irrités? Elle ne savait pas, elle ne comprenait pas. Il était invraisemblable que la famille Guépin revînt sur des engagements pris avec tant de satisfaction et même de fierté. Paul était aujourd'hui ce qu'il était hier. Rien de changé en ce qui le concernait. Alors pourquoi, comment, sous quel prétexte une rupture? Tout ce que disait Mme Daniel étoit vrai, clair, sans répUquo. Mais par cela même son fils s'en montrait enccTC plus exaspéré. Pour cet homme, habitué à tout comprendre par profession,

cette situstion incompréhensible était un sujet de colère et de stupeur. La confiance imperturbable que sa mère opposait à ses accès de désespoir, irritait tellement Daniel que lui, le plus casanier des hommes, il passa la plus grande partie de ses journées hors de la maison. Il allait s'asseoir au bord duThérain et regardait couler l'eau. Les pêcheurs à la ligne inquiets se demandaient ce que pouvait faire là ce flâneur qui n'avait même pas la pensée d'occuper sa longue station à tremper une Hgne dans le courant.

Un jour qu'il revenait songeur, il sentit une main se poser sur son épaule. Il se retourna vivement et poussa une exclamation do surprise en se trouvant nez à nez avec son ami Letourneur.

— Où vas-tu ainsi, le dos courbé? demanda Bernard, comme s'il avait quitté Daniel la veille. Tu as l'air de porter le^diable en terre !

— Je ne suis pas gai, dit Paul. J'ai des ennuis.

— Pour quoi faire?

— Ah ! parce que je ne peux pas faire autrement. Ce n'est pas pour mon plaisir.

— Conte-moi ça.

Ils se prirent par le bras, comme au temps de leur plus grande familiarité, et sans penser une seconde à se cacher de celui qu'il avait toujours eu l'habitude de traiter comme un frère, le jeune professeur expliqua à Bernard ce qui lui arrivait. Le grand garçon avait écouté avec une gravité émue le récit de son ami. Il le voyait m.alheureux et le plaignait sincèrement. Beaucoup moins naïf que Paul, il entrevoyait déjà les causes du changement de front de la famille Guépin, il devinait une ingérence étrangère, des propositions nouvelles, une éviction problabe du fiancé, en présence d'un parti plus avantageux. Toute la politique à la fois naïve et canaille de Guépin se découvrait à lui, et il pensait : Ce pauvre Daniel est roulé par ces gens-là. Il va être la victime d'un marchandage dont il n'a pas la plus légère idée. Peut-être seraitil encore temps d'arrêter les choses, si la fille a du goût pour lui. Il est clair qu'on l'a chambrée pour l'empêcher de dire ou de faire des confidences. Elle est chez la tante, il faudrait que Paul^allât l'y rejoindi'e pour causer avec elle, profiter d'un instant de surprise, d'émotion, et obtenir une nouvelle confi.rmation des promesses échangées. Mais y aller, lui, jamais il ne saura s'y décider. Et s'il se décide il ne sortira pas des difficultés de son entreprise. Il faut que je l'y conduise. Déjà Daniel, inquiet du silence de son ami, le regardait avec des yeux troublés.

— Eh bien ! mon vieux Paul, dit rondement Bernard, il ne s'agit pai d« rester ici à tirer la langue, Il faut aller retrouver ta bonne

amie, car n'espère pas qu'on te la ramène. On t'a parlé de huit jours, mettons quinze. Ce sont des délais de menuisier. Ils ne sont jamais exacts. Si tu veux un bon conseil, prends le train et va chez la tante relancer Mlle Guépin.

— ?>Iais que dira la tante ?

— Elle dira ce qu'elle voudra.

— Et Florence?

— Si elle est contente, tant mieux pour toi. Si elle se fâche, eh bien ! tu sauras au moins à quoi t'en tenir. Mais tout est préférable à l'indécision dans laquelle tu vis.

Daniel n'avait besoin que d'être entraîné pour marcher. Il suivit le conseil de Bernard, mais il pria son ami de l'accompagner. Celui-ci curieux de connaître la belle qui jetait tant de désordre dans les pensées du sage Paul, consentit à partir avec lui, et vers les quatre heures, ils descendirent à une petite station de la ligne de Beauvais et en un temps de marche gagnèrent la maison de la tante. C'était une rentière de village, vivant entre ses chats et sa bonne, qui ne désirait en aucune façon recevoir la visite de sa nièce, et ne manifestait que par politesse, et pour dire quelque chose, dans ses lettres de bonne année, le regret de ne pas embrasser Florence. Elle avait été ahurie d'abord, gênée ensuite, puis pas mécontente enfin d'avoir à loger la jeune fille pendant huit jours. Elle l'avait trouvée charmante, après l'avoir examinée, et s'était amusée de l'émoi que l'arrivée de cette petite Guépin avait causé dans le pays. On était venu la voir, comme une curiosité, on avait fait force politesses à la vieille tante qui tout à coup se voyait tourner au personnage. Quelle ne fut pas son agitation, quand sa bonne entra comme un coup de vent, un bel après-midi, en criant :

■ — Madame, c'est deux messieurs de la ville pour Mademoiselle !

Florence n'était pas loin et elle avait l'oreille fine car elle apparut instantanément dans la salle, juste à point pour recevoir Paul et Bernard qui faisaient leur entrée.

Il ne faudrait pas jurer que c'était son fiancé qu'elle attendait. Elle croyait plutôt à l'arrivée d'un prince Charmant conduit vers elle par M. Lefrançois. Car depuis les confidences du père Guépin, elle avait rêvé à son aventure, et s'attendait à des surprises extraordinaires. Celle qui lui était ménagée la saisit un peu et, en présence des deux jeunes gens, elle resta interdite. Elle se laissa cependant prendre la main par le jeune professeur et attendit qu'il lui présentât Bernard Letourneur, dont elle admirait, au même moment, l'air de force, la belle tournure et l'air assuré.

— Mademoiselle, dit l'ami de Daniel, je vous amène un pauvre

garçon que votre départ avait jeté dans la désolation. En vous voyant, je m'explique son chagrin.

Florence rougit, en souriant à Daniel, et elle répondit évasiveraent :

— Il ne faut pas m'en vouloir, je n'ai fait qu'obéir à mon père.

La réponse offrait matière à réflexion et quelqu'un qui eût été de sang-froid, ne se fût pas fait faute sur-le-champ de demander pourquoi M. Guépin avait pris le parti d'éloigner sa fille. Mais la présence de celle qu'il aimait avait en quelque sorte affolé Daniel. Il ne songeait qu'à la regarder, à lui prendre les mains, et surtout à l'entraîner du côté d'un petit jardin qui s'ouvrait à eux, propice aux confidences. Florence, qui sans doute préférait, s'il y avait des explications à donner, ne les risquer qu'en tête à tête, se laissa conduire par son fiancé hors de la salle, et laissa égoïstement Bernard en présence de la tante ravie d'avoir à faire les honneurs de chez elle à un aussi beau monsieur. Or, pendant que le naïf Daniel se laissait conter par Mlle Guépin tout ce qu'elle voulait lui faire croire, le malin Letourneur s'était mis en tête de confesser la vieille dame et de lui tirer la vérité sur le cas de sa nièce.

Il manœuvrait si bien que, au bout de vingt minutes, grâce à quelques questions habilement posées, il avait acquis la certitude que le père Guépin était décidé à ne pas donner suite au mariage de sa fille avec le professeur de philosophie. Certes c'était une union très sortable, mais on lui avait offert un gendre plus avantageux. Le petit séjour de Florence, chez sa tante, était tout bonnement destiné à couper court aux relations quotidiennes des deux jeunes gens, et à préparer une rupture en douceur. La vieille dame se lamenta beaucoup sur le triste sort de ce pauvre jeune homme, qui paraissait si honnête, elle blâma la duplicité du menuisier qui « du reste était peu droit de nature et n'avait pas donné à la défunte Mme Guépin tout le bonheur qu'elle méritait ». Elle ne craignit pas d'insinuer qu'il buvait un peu, ce qui était vrai, et qu'en conséquence il n'avait pas toujours sa tête à lui. Quant à Florence, c'était un bijou, une vraie perle, qui méritait d'être la femme d'un prince. Le prince rêvé par la jeune fille, et dont elle avait vaguement parlé à sa tante, apparaissait là, pour expliquer la trahison.

Bernard voulut pousser la tante à des révélations plus précises, mais comme elle ne savait rien, elle ne put rien raconter. L'heure s' avançant, les fiancés abandonnèrent leurs plates-bandes et reparurent dans la maison parfaitement d'accord en apparence. La belle Guépin avait prodigué à son fiancé les assurances les plus

satisfaisantes, et promis de revenir à Beaumont vers la fin de la semaine. Comme ce n'était que trois jorn-s à attendre, Daniel s'accommodait du délai, et, après quelques politesses à la tante, afin de réparer, autant qu'il était en lui, l'effet, qu'il jugeait fâcheux, de son arrivée inattendue, il reprit avec son ami la route du chemin de fer.

Il était si parfaitement content que Bernard eut conscience de, le troubler par ses appréciations sur l'attitude de sa fiancée, et les confidences de la tante. Il attendit que le train fût parti pour poser à son ami quelques questions qui parurent à celui-ci tellement anormales qu'une inquiétude soudaine succéda à sa rayonnante sérénité.

— En somme, qu'est-ce qu'elle t'a dit, ta bonne amie, demanda Bernard, pendant que vous vous promeniez dans le jardin le long du buis familial?

— Elle m'a dit que son père avait exigé qu'elle allât voir sa tante, qui est sa seule parente, et dont elle doit hériter, afin de la bien disposer pour moi...

— Ah ! Et tu crois qu'il fallait huit jours pour obtenir ce résultat ? Et surtout qu'il était indispensable de ne pas te prévenir?

Les soupçons de Daniel, dissipés par la joie de l'entrevue, reparurent plus pressants et plus nombreux. Il se retrouva tel qu'au départ de Beaumont, avant d'avoir causé une heure avec Florence. Il s'avoua qu'il était furieusement naïf, et que Mlle Guépin avait l'air de ne lui raconter que ce qu'elle voulait qu'il crût. Bernard ne lui laissa aucun doute à cet égard. Il poursuivit ;

— '■ Pendant que tu marivaudais, en effeuillant des marguerites, avec cette johe blonde, car elle est bien jolie, il n'y a pas à le nier, moi je tirais les vers du nez de sa vieille bécasse de tante qui m'avouait avec candeur que le pochard de menuisier... car tu ignores peut-être que Guépin a une fâcheuse tendance a lever le coude, — que ton pseudo-beau-père enfin, avait en vue un candidat nouveau, avec lequel tu ne pouvais pas entrer en comparaison, et qui, par sa situation, mettrait sa femme à la hauteur de tout ce qu'il y a de plus huppé dans le département. Il s'agirait du petit vicomte de Perceval, qui a trois cent mille francs de rentes, et le bateau de Marquiset, ou du baron de Larmoise qui fait courir, ou de Goguelat le sénateur, que la bonne dame n'en aurait pas eu plus gros dans le bec. Mais tout cela importe peu ! Ce qui est à retenir c'est que tu es berné, qu'on est en train de se servir de toi pour amorcer un gros prétendant, et que la petite, si tu n'y mets pas bon ordre, va te passer devant le nez.

Daniel tomba dans un silence morne. L'hypocrisie lui faisait horreur, il ne comprenait pas qu'on pût tromper, et, pendant une heure, il en avait la preuve, Florence n'avait fait qu'abuser de sa confiance, de sa tendresse, et entassé mensonges sur mensonges. 11 dit d'une voix étouffée :

— Gomment croire à une pareille infamie? C'est à douter de tout !

— Ah ! mon pauvre garçon, en ce monde, il ne faut pas croire à grand'chose, surtout à la franchise et à la fidélité des femmes. Que voulais-tu que cette aimable fille te répondît, quand tu lui assurais que ton amour serait aussi long que ta vie? Qu'elle avait déjà passé parole à un autre prétendant? Est-ce que c'était possible? Fatalement elle devait te tromper et mentir. C'était une nécessité de sa situation, et, à ces nécessités-là, elle et ses pareilles obéissent toujours, parce que c'est leur intérêt, d'abord, et ensuite leur goût. La femme ment, comme l'oiseau vole, tout naturellement. Il faut être professeur de philosophie, et bourré de Spinoza jusqu'aux sourcils, pour ne pas savoir ces vérités élémentaires. Et encore ! Est-ce qu'on ne nous a pas raconté au collège que Spinoza lui-même avait eu des déboires dans le genre des tiens? Ainsi, tu vois, même sous Louis XIV et du temps du Grand Pensionnaire, c'était déjà comme ça !

Bernard aurait pu continuer à raisonner gravement ou plaisamment, c'eût été en pure perte. Daniel ne l'écoutait pas. Absorbé par une profonde rêverie, il avait penché la tête sur sa poitrine, et la pâleur de son \àsage, la contraction de sa bouche indiquaient l'amertume de ses pensées. Pendant tout le trajet, les yeux vagues, les mains inertes, il resta dans la même prostration. Il descendit sans avoir prononcé une parole, et se laissa emmener par son ami qui commençait à être inquiet d'un pareil mutisme. Pour le robuste et expansif Bernard, tout ce qui était silence, contention, devenait inexphcable. Il ne pouvait pas comprendre qu'on ne criât pas son chagrin et qu'on n'agitât pas sa douleur. Malheureux et jaloux, il aurait frappé, tué peut-être. Mais il ne serait pas resté morne et prostré.

^; Il conduisit Paul chez sa mère et raconta, en gros, à la bonne femme les infortunes qu'elle pressentait depuis le départ de Mlle Guépin. Puis, comme l'heure le pressait, il se retha en promettant de revenir, le lendemain, savoir dans quel état d'esprit se trouverait son ami. Resté seul avec Mme Daniel, l'amoureux de Florence se sentit plus calme. La présence de Bernard lui avait été insupportable. Ce témoin de son malheur avait doublé la por-

tée de ce malheur même. Sa compassion, ses explications, ses théories avaient pesé sur la pensée de Daniel jusqu'à l'anéantissement. Il avait préféré cesser de réfléchir plutôt que d'appliquer ses facultés de réflexion à des idées aussi basses que celles émises par Bernard. Tout ce mélange de matérialisme viveur et de cynique expérience le soulevait de dégoût. Il éprouva du soulagement à se voir seul dans son chez lui, en présence de sa mère qui ne lui parlait pas, mais le suivait tendrement de ses yeux inquiets. Il put prendre sur lui d'exprimer ce qu'il ressentait et le fit en termes mesurés et raisonnables. Alors, la vieille mère l'interrogea tranquillement et ils causèrent avec douceur et tristesse :

— Ce que je ne comprends pas, dit Mme Daniel, c'est que notre voisin ait si complètement changé de manière de voir. Comment ce qu'il jugeait excellent, il y a trois mois, lui paraît-il méprisable aujourd'hui ? Il faudra avoir un entretien avec lui, à ce sujet, ne fût-ce que pour connaître ses motifs, car il doit en avoir, même]|mauvais.

— Il n'en a d'autres que l'intérêt, et c'est le plus fort de tous, celui auquel il est impossible de résister sans vertu. Et je ne crois pas M. Guépin très vertueux. Si j'en crois ce que la tante aurait dit, le père de Florence aurait la tête montée, par je ne sais qui, et s'attendrait à marier sa fille avec un prince. Il doit y avoir de l'exagération dans ces racontars, mais le fond est certainement vrai, et notre voisin a fermement l'intention de manquer à ses engagements envers nous.

La petite bourgeoise têtue et formaliste qu'était Mme Daniel se révolta à cette affirmation et, comme s'il s'agissait d'un intérêt lésé et qui appelât le papier timbré, elle dit d'un ton menaçant :

— Eh bien ! c'est ce que nous verrons. On ne se moque pas ainsi des gens !

— Ma bonne mère, qu'espérez-vous? Si M. Guépin est décidé à ne pas tenir sa parole, rien ne fera qu'il la tienne. Ce ne sont pas des torts matériels dont il se rend coupable. Et il n'y a pas de réparation pour le mal qu'il me fait. Toute la question est de savoir si sa fille est de comiivence avec lui, comme Bernard le croit, ou si elle est ignorante de ce qui se prépare, comme je l'espère encore, contre toute vraisemblance.

— Il faudra le lui demander. Une bonne conversation avec le père nous éclairera sur les sentiments de la fille. Avant tout, il ne faut pas se laisser berner. Mais en y réfléchissant, ce sera peutêtre un très grand bonheur pour toi, si tu n'épouses pas cette petite Guépin, qui est vaine et coquette et pensera bien plus à s'attifer qu'à bien tenir ton ménage.

— Le mal en ceci c'est que je Taime.

— Eh ! il vaudrait mieux souffrir de n'épouser pas une femme aimée, que de soufinr pour avoir épousé une femme mauvaise. Dans le premier cas, ce n'est qu'un temps à passer; dans le second, il s'agit de toute la vie.

Le jeune homme baissa la tête, il ne trouvait rien à répondre aux arguments de sa mère. C'était la logique des gens simples, et elle est inattaquable. Aucun raisonnement ne pouvait prévaloir contre le bon sens populaire de la vieille maman. Et son fils, si supérieur par l'instruction, n'essayait même pas de discuter. Oui, si Florence était perfide et légère, il valait mieux s'écarter d'elle. Au moins serait-on sûr de s'épargner de plus cuisants regrets. Mais comment persuader cette prudence à un amoureux? Au momentoùil paraissait résigné à son sort, Daniel nerêvaitquede revoir Florence, pour la reconquérir et la garder cette fois triomphalement.

Le père Guépin, pendant ce temps-là, commençait à regretter d'avoir écouté les propos de ^L Lefrançois, et d'avoir si vite rompu avec Daniel, sans avoir un autre gendre sous la main. Les assurances du banquier étaient séduisantes, mais elles ne valaient pas une bonne réalité, et la réalité c'était Daniel qui l'offrait en l'épousant. Le vieux se disait : Qu'est-ce que je vais faire de ma fille dans ma menuiserie? Elle me gêne diablement! Il faut que je m'occupe d'elle, et ce n'est pas une besogne d'ouvrier... Le professeur me la prenait, il en faisait une dame. Et l'autre, avec ses raisonnements, m'a conduit, je le crains bien, à agir au rebours de mes intérêts. Il est temps qu'il s'explique, et s'il a un prétendant, qu'il le montre !

Mais M. Lefrançois, depuis que Florence n'était plus chez son père, ne paraissait pas à l'atelier. Guépin prit le parti d'aller le relancer à son bureau. Il fut reçu, après avoir attendu un bon quart d'heure, en compagnie de gens divers, qui tous avaient des mines do malheureux, et se jetaient entre eux des regards de défiance, comme s'ils craignaient que le premier qui passerait dans le cabinet du banquier épuisât la caisse au point qu'il n'y eût plus d'argent à prêter ensuite à un taux raisonnable. Ce fut Guépin qui entra avant tout le monde. Le prestige de Florence agissait, et on ne pouvait vraiment pas traiter le père d'une si jolie fille, comme les fermiers besogneux de la vallée. Mais M. Lefrançois sembla avoir épuisé sa politesse par cette marque de condescendance. Il ne se lova pas de son bureau pour recevoir Gu-^pin, et lui montrant d'un doigt sec et pointu un tabouret de bois placé à côté de son bureau, sellette de ses victimes :

— Bonjour... Asseyez-vous, dit-il. Qu'est-ce qui vous amène?

Le menuisier se trouva bien embarrassé pour répondre, il tortilla sa casquette entre ses mains, regarda ses chaussons de lisière avec un intérêt passionné et se tut, abruti par la difficulté de formuler sa réclamation.

— Eh bien! qu'est-ce que vous voulez? reprit plus rudement Lefrançois. Est-ce que vous avez perdu votre langue, en venant de chez vous? Est-ce que vous avez besoin d'argent? Je vous en dois...

— Non, monsieur Lefrançois, dit Guépin, remis de son hébétement par cette question à laquelle il pouvait répondre. Non, je n'ai besoin de rien... C'est pour ma fille...

— Quoi? Qu'est-il arrivé à votre fille? fiit Lefrançois, dont le visage se colora comme par enchantement.

— Il ne lui est rien arrivé, Dieu merci, monsieur Lefrançois. Elle est chez sa tante ainsi que vous me l'avez conseillé...

— Eh bien?

— C'est que je n'ai plus de gendi'e, maintenant que vous m'avez fait rompre avec le professeur.

— Guépin, ne disons pas d'absurdités, si vous le voulez bien. Je ne vous ai pas fait rompre avec le professeur; je vous ai prouvé que votre fille valait mieux que la condition que vous lui prépariez... Mais vous n'avez fait que ce que vous avez voulu.

A l'énoncé de cette finasserie, Guépin se retrouva lui-même, il leva les yeux sur son riche cHent, et de sa voix de pochard, enrouée et traînarde :

— Alors, si c'est comme ça, et s'il faut que je ne fasse que ce que je veux, je vas renouer avec M. Daniel qui est un bien gentil et honnête garçon. Voilà ce que je veux !

Du coup, yi. Lefrançois se leva et regardant Guépin avec colère :

— Êtes-vous donc enragé pour la marier? Elle n'a que dix-sept ans, elle peut attendre, que diable ! Je vous trouverai un mari pour elle, je vous l'ai assuré.

— Un bon tiens, vaut mieux que deux tu l'auras, comme dit l'autre, fit le menuisier, qui se sentait reprendre de l'autorité. Je ne peux pas laisser ma fille plus longtemps chez sa tante, il faut qu'elle revienne à Beaumont, et je ne veux pas qu'elle y rentre comme une fille délaissée.

— Eh bien ! Écoutez, dit le banquier. Mon métayer de Noiremont, Fricher, un beau gars de trente ans, bien établi, et qui a de l'avenir, car il sait son état, cherche femme...

Guépin pâlit de colère, car il eut le soupçon que M. Lefrançois se moquait de lui. Il se leva aussi, et frappant sur le bureau :

— Votre métayer ! Est-ce que vous croyez que ma fille est faite pour votre domestique? Votre métayer? Pourquoi pas votre vacher?... En voilà une affaire. Et vous me rabaissiez mon futur gendi'e, un monsieur qui vous vaut grandement, pour me proposer un pacant !

— Faites-moi le* plaisir de vous taire, vous ! répliqua rudement M. Lefrançois. On ne crie pas chez moi.

— Excepté quand on y est écorché ! ricana insolemment Guépin. Il y avait avec moi, dans votre antichambre, des gens qui n'ont pas l'air de venir ici de bon gré, ni de rire en s'en allant... Est-ce parmi eux que vous me voulez dénicher un gendre? Grand merci ! Ma fille n'est pas pour leur nez !

— Guépin, rasseyez-vous, et écoutez-moi.

— Non, j'en ai assez ! cria le menuisier hors de lui. Après tout, je n'ai besoin de personne, je n'emprunte pas ! Je suis bien dans mes affaires, et ma fille est la plus belle demoiselle de la ville. C'est vous qui me l'avez dit. Je ne vois pas pourquoi je me laisserais humilier...

Lefrançois saisit Guépin par le collet de sa veste, et le secouant :

— Entêté, voulez-vous m'écouter, à la fin... Je vous dis que je vous marierai votre Florence... Oui, et mieux que vous ne le feriez vous-même. Ayez un peu de patience, que diable ! Laissez-moi trouver ! En tout cas, ne renouez pas avec le professeur... Me le promettez-vous ?

Guépin leva fièrement sa tête finaude, et jouissant de voir le puissant banquier réduit à l'implorer :

— Monsieur Lefrançois, nous sommes jeudi. Je vous donne jusqu'à lundi prochain, parce que vous êtes un client... Si lundi vous ne vous exécutez pas, je saurai ce qu'il me reste à faire...

Lefrançois eut une reprise de rage orgueilleuse, en entendant le menuisier lui parler sur ce ton-là, dans son propre cabinet.

— Fichez-moi le camp, vieil idiot ! cria-t-il. Vous avez de la chance que votre fille soit si jolie, car je vous ferais sortir d'ici, avec bien du plaisir, à coups de pied dans les jambes, pour vous apprendre à être poh, vieux drôle, vieil ivrogne I...

Guépin, en s'entendant ainsi traiter, retrouva le sentiment des distances, il se courba devant le banquier, et avec un humble regard:

— Monsieur Lefrançois, excusez si je me suis laissé emporter à vous déplaire... Je suis bien votre respectueux serviteur...

— Ah ! C'est encore heureux ! grogna Lefrançois. Maintenant, fichez le camp ! Vous me faites perdre mon temps, avec vos âneries. A lundi !

Il le poussa vers la porte, et, le laissant aux mains de son garçon de bureau, il rentra en gi'om mêlant, ce qui ne promettait pas d'agrément aux pauvres diablr-s qui attendaient leur tour d'entrer dans le cabinet du banquier.

Mlle Guépin, le surlendemain du jour où elle avait eu, chez sa tante, la visite de son fiancé, était fort occupée à nettoyer des rosiers dans le petit jardin, lorsque, par-dessus la baie, elle vit une main passer qui tendait un gros bouquet de fleurs des champs. Au même moment, la voix de Paul Daniel se faisait entendre :

— Bonjour, mademoiselle Florence, voulez-vous m'ou^Tir la porte, que je vienne jusqu'à vous?

La belle iDlonde prit le bouquet avec un gracieux sourire, et sans émotion apparente, elle suivit la haie jusqu'à la barrière de bois qui donnait dans la ruelle où se trouvait son amoureux, détacha le crochet de fer rouillé, et dit :

— Entrez, monsieur Paul.

Il la regarda dans la clarté de cette lumineuse journée, cherchant la trace de ses faussetés dans ses yeux noirs si purs, sur son front blanc encadré de cheveux d'or. Il la vit calme, fraîche, naïve, image de la simplicité et de la candeur. ''

— Je n'attendais pas votre visite, dit la jeune fille. Est-ce que vous avez amené votre ami?

Cette question si simple et si naturelle eut le don de déplaire extraordinairement à Daniel. Qu'est-ce que Bernard avait à faire là? Comment occupait-il la pensée de Mlle Guépin? Il répondit :

— Non. Je suis seul. En avez-vous du regret?

— Grand Dieu ! Pourquoi? C'est vous seul que j'ai plaisir à voir. Il n'y avait pas trois minutes qu'ils étaient en présence, et déjà

elle ne disait plus la vérité. Elle regarda Daniel d'un air coquet et dit :

— Mais vous, comment se fait-il que vous ayez pu vous absenter de Beaumont, aujourd'hui? Vous êtes donc en vacances?

— Non, mademoiselle, j'ai prié qu'on me suppléât afin de venir vous voir. J'avais besoin de causer avec vous très sérieusement...

^ — 'Si sérieusement que cela?

— Oui. Car il faut que je sache en vous quittant, cette fois, si je dois compter ou non sur votre promesse.

Florence fronça le sourcil. Elle haïssait la contrainte, et l'expU-

cation que Daniel prétendait lui imposer lui parut insupportable. Elle dit :

— Vous avez besoin de bien des assurances. Ne vous en a-t-on pas donné assez?

— Toutes celles que j'ai reçues sont infirmées : je n'ai plus le droit de croire à rien. Votre père lui-même m'a avoué qu'il hésitait à donner suite à nos projets...

— Mon père? Quand lui avez -vous parlé?

— Hier soir. Il m'a paru fort troublé par la précision de mes questions. Je lui demandais, comme à vous, une réponse catégorique. Il s'est d'abord répandu en paroles vagues sur le danger d'aller trop vite en affaires, sur la duplicité des donneurs de conseils, sur l'ambition bien naturelle de caser sa fille le mieux qu'on peut. Et, comme je le ramenais toujours à ma question : Oui ou non serai- je votre gendre? il a fini par me répondre : Eh ! je ne sais plus auquel entendre. L'un me dit blanc, l'autre me dit noir. Allez trouver ma fille, et qu'elle décide elle-même. Après tout, ce n'est pas une autre qu'elle qui sera mariée. Elle a une bonne tête. Ce qu'elle fera sera bien fait. Voilà, mademoiselle, très résumé, le discours que m'a tenu votre père. Vous comprenez maintenant s'il m'a paru indispensable de venir ici aujourd'hui. Vous devez avoir assez de confiance en moi pour ne pas douter que tout ce que je vous ai dit ne soit rigoureusement exact. Expliquons-nous donc, comme votre père le veut, et comme je vous en prie.

Florence regarda Daniel avec une candeur attristée. On eût dit un ange injustement accusé et qui se désole d'avoir à protester de son innocence.

— Il est vrai que mon père a eu la tête montée par quelqu'un et que son intention en m' envoyant ici était de se donner le temps de réfléchir. Mais il n'a agi que par affection pour moi, et je ne puis lui en faire un crime. Je lui ai obéi, comme je lui obéissais quand il me doimait à vous. Qu'auriez-vous pensé de moi, si je m'étais mise en révolte contre sa volonté? Je croyais que le temps arrangerait les choses, que vous sauriez vous défendre, et que tout finirait par s'accorder. Et vous voyez que je n'avais pas tort, puisque vous avez parlé à mon père, puisqu'il vous a envoyé me trouver, et que vous êtes ici, dans ce petit jardin où il serait plus agréable de se promener, en causant gentiment, que de rester immobile à se quereller.

Il est bien difilcile de tenir rigueur à une très jolie fille qui vous parle en souriant, dans le parfum des héliotropes et des roses, sous les rayons dorés d'un soleil de printemps. Le ciel, les fleurs,

la brîse, toute la douceur du renouveau était complice de Mlle Guépin pour abuser le tendre Daniel. Il dérida son front grave, et passant le bras de la jeune fille sous le sien, il commença à marcher le long de la haie d'aubépine, dans une ombre embaumée, dont la fraîcheur était exquise.

— J'aurais bien des reproches à vous faire, dit-il, car vous vous êtes résignée très facilement. N'avais-je donc pas mérité d'être un peu plus favorisé?

— Vous ne savez pas si je n'ai pas parlé pour vous. Et vous ne savez pas non plus ce que j'aurais fait, au dernier moment. Vous êtes bien prompt vous-même à me soupçonner.

— C'est que je vous aime passionnément et que mes craintes sont en proportion de mon amour. Si j'étais tranquille et résigné comme vous, songerais-je à vous adresser des reproches? Je prendrais le temps comme il vient avec une admirable indifférence. Mais ce n'est pas cela. Tout ce qui met en cause l'avenir de ma tendresse, la sécurité de mon bonheur, me trouble et me tourmente. Et c'est si j'étais resté bien sage, à Beaumont, que vous auriez le droit de m'adresser des reproches, et non pom' m'être affolé, vous eussé-je, dans mon désespoir, un peu accusée d'ingratitude.

— Voilà un amour qui ne sera peut-être jamais bien agréable, dit Florence avec une gracieuse moue. Vous serez donc inquiet, en toute occasion, et jaloux à l'avenant? Cette perspective n'est pas très séduisante pour une femme. En tout cas, on ne pourra pas vous accuser de dissimulation, et vous montrez votre caractère tel qu'il est, avec ses bons et ses mauvais côtés. Si je n'étais pas bonne et indulgente, j'aurais l'occasion de vous quereller, car il y a bien peu de confiance dans votre façon d'agir. Vous prenez l'alarme, après que je vous ai donné les assurances les plus formelles, et pour des racontars, des on-dit, vous doutez de moi. Est-ce d'un esprit très réfléchi?

— C'est d'un cœur très épris.

— Eh bien ! Un peu moins de sentiment et un peu plus de raison. Les transports ne me saisissent pas l'imagination. Je crains d'être un peu trop calme pour vous, ou plutôt que vous soyez un peu plus enthousiaste qu'il ne faudrait pour être heureux avec moi.

— Laissez-vous aimer et je vous réponds de mon bonheur. Quant au vôtre, ma préoccupation unique sera de l'assurer.

— Ah ! Je ne doute pas que vous ne soyez bon. Tout me le prouve et ce que m'a dit de vous votre mère, suffirait à me convaincre. C'est vous qui m'effrayez par l'exagération de vos sentiments. Aucun de ceux qui sont autour de moi ne pense et ne parle

comme vous. Vos idées sont nouvelles pour moi et elles me font un peu peur.

Ils marchaient, en parlant ainsi, dans le petit jardin, à l'ombre de la haie qui les enveloppait du parfum amer de ses fleurs. Si Daniel avait été en état de réfléchir, il aurait pu trouver, dans ce court entretien, des éléments d'observation qui l'auraient renseigné sur le caractère, les tendances, les goûts de sa bien-aimée, La frivolité, l'indifférence, l'égoïsme qui s'y marquaient lui auraient donné, de celle qu'il regardait comme une créature idéale, une tout autre conception. Il l'aurait jugée prétentieuse, sèche, et surtout dissimulée. Il se serait prudemment détourné d'elle, quitte à passer quelques nuits blanches et quelques journées à regretter son rêve perdu. Tout eût été préférable à épouser cette ravissante fille, créée par la nature, avec tant de soin, pour répandre à la fois autour d'elle la joie et la douleur. Mais Daniel était obsédé par l'idée fixe de posséder Florence. Et tout ce qui ne tendait pas à assurer la réalisation de son désir n'existait plus pour lui. Incapable de raisonnement, les yeux fermés à toute observation, ses facultés intellectuelles absorbées par la préoccupation unique qui l'entraînait-, il ne voyait que la jeune fille, subordonnait tout à elle, et eût sans hésiter plongé au fond d'un gouffre s'il avait été sûr de l'y retrouver.

Florence avait un vague soupçon de cet état d'esprit. Elle l'avait dit au jeune homme. Et cette franchise instinctive était la révolte de sa pensée fatiguée de suivre une pensée plus haute, plus forte, plus rapide. Elle sentait bien qu'avec Daniel elle n'était pas de plain-pied. Il n'y avait pas, quoi que tentât l'amoureux pour faire tomber la barrière, accord cérébral possible entre Florence et lui. Ils ne possédaient aucun point de contact, aucun sujet d'entente. Ils n'étaient pas de la même partie intellectuelle. Ils parlaient chacun un langage différent, exprimaient des idées opposées et, en somme, se trouvaient absolument étrangers l'un à l'autre. Voilà ce qu'avec toute sa claire intelligence Daniel, aveuglé par son amour, ne parvenait pas à distinguer, et ce que Florence, servie seulement par son tact féminin, comprenait presque.

Cependant, elle ne repoussait pas le fiancé qui, le premier, lui avait ouvert sur le monde une perspective séduisante. Elle conservait une secrète reconnaissance à celui qui l'avait rehaussée à ses propres yeux, en lui faisant comprendre qu'elle méritait mieux que d'épouser un ouvrier ou un petit commerçant. Mais elle était prête à l'abandonner si, comme le lui avait annoncé son père, un parti plus avantageux se présentait pour elle. En attendant, son embarras était extrême, car suivant Daniel, le père Guépin laissait à sa

fille le soin de prendre une décision, et elle ignorait ce qui se passait à Beaumont et ce qu'elle devait espérer. Comme les sourires ne signifiaient rien et étaient moins dangereux à prodiguer que les promesses, elle ne les marchandait pas à son amoureux. Ils revinrent vers la maison et entrèrent dans la salle où la tante travaillait près de la fenêtre, jetant de temps en temps, pour l'acquit de sa conscience, un coup d'œil sur les jeunes gens qui se promenaient si sagement le long des plates-bandes. La vieille dame ne marqua aucun étonnement d'avoir vu paraître Daniel après que sa nièce lui avait expliqué que le mariage projeté était rompu. Et quand il partit, elle le suivit d'un tranquille et compatissant regard.

Florence accompagna Daniel jusqu'au tournant de la route et là, au milieu des champs, à l'abri d'un mur palissé de vignes, dans le silence et le calme du soir qui tombait, ils restèrent encore quelques instants à causer. Une secrète mélancolie assombrissait le front de l'amoureux. Il ne pouvait, quelque aveuglé qu'il fût, ne pas se rendre compte que celle qu'il adorait ne lui avait pas donné une seule fois, pendant le temps qu'il venait de passer auprès d'elle, l'assurance d'être à lui. Au moment du départ, plus hardi qu'il n'avait jamais été, il voulut contraindre Florence à se promettre. Il ne put supporter l'idée de s'en aller sans savoir s'il pouvait compter sur la parole donnée. Exaspéré par le doute et la crcdnte, il osa prendre la jeune fille dans ses bras, et, la tenant là prisonnière sur son cœur, dont elle sentait les battements, il lui dit :

— Florence, jurez que vous serez à moi ! Elle eut un sourire d'ange et répondit :

— Êtes-vous donc encore inquiet, après toute cette longue causerie?

— Florence, reprit-il avec insistance, je suis malheureux de vous quitter. Donnez-moi du courage, pour supporter l'absence, jurez que vous serez à moi !

Elle leva le doigt d'un air coquet et dit :

— Ah ! vous avez bien peu de confiance en moi, et je devrais vous en punir...

Il eut une crispation douloureuse, en voyant qu'elle éludait toujours et fuyait devant la nécessité de répondre. Pour la troisième fois il répéta :

— Florence, avec quelques paroles vous pouvez me rendre si heureux. Ne voulez-vous pas me faire le serment que je vous demande?

Elle pencha sa tête sur la poitrine de Daniel et le fe'gàrdant

avec une expression mutine, elle approcha ses lèvres de la bouche du jeune homme et murmura :

— Un serment ne vaut pas un baiser.

Daniel ne raisonna plus. Il ne vit que la caresse qui s'offrait, et avec une joie délicieuse il accepta le baiser pour un serment. Quand il reprit possession de son sang-froid, Florence était déjà partie dans la direction du village. Il vit sa jupe qui tournait l'angle du mur, et le cœur serré, malgré son plaisir, l'esprit inquiet, en dépit du gage obtenu, il retourna à Beaumont.

Il était bien obligé de s'apercevoir qu'il n'avait rien gagné sur sa fiancée qu'un après-midi de tête à tête, où aucune des paroles échangées n'avait eu une portée significative, et le baiser le plus équivoque, accordé au coin d'une route, sans qu'il eût vraiment le droit de s'en prévaloir comme d'une preuve d'amour. Il se sentit las des efforts qu'il avait faits, et en pure perte, il le comprenait bien maintenant, et se demanda ce qu'il allait devenir s'il lui fallait lutter continuellement pour défendre son bonheur contre celle même qui aurait dû le lui garantir. Resté chaste jusqu'à cette heure décisive de sa vie, il s'était donné à cette tendresse, avec une ardeur qui excluait tout retour possible. Il aimait pour la première fois et avec cette certitude que, si la femme qu'il avait choisie lui échappait, il n'aimerait jamais plus. Dans ce cœur vierge, une telle transformation s'était faite, qu'il était impossible qu'il changeât encore et s'adaptât aux nécessités, aux exigences, aux tyrannies d'une affection nouvelle. Cela Daniel s'en rendait très clairement compte. Tant qu'il ne s'agissait pas d'analyser les sentiments de Mlle Guépin, il se trouvait lucide et jugeait avec sagacité les diverses phases de sa maladie morale. Ce n'était que sur les sentiments de Florence qu'il s'abusait, car il espérait, en dépit de ses douteS; de ses inquiétudes, et persistait à croire que la jeune fille n'était qu'influencée par son père, et finirait par faire prédominer sa volonté. Et la volonté de Florence naturellement, c'était, dans la pensée de Daniel, de devenir la femme d'un professeur de phi'osophie.

Il rentra chez lui très fatigué, la figure altérée par l'émotion, presque muet, car il aimait mieux ne rien raconter à sa mère que de l'impressionner fâcheusement sur le compte de Mlle Guépin. Il corrigea, pour se calmer, une dizaine de dissertations élaborées par des cancres qui confondaient Descartes avec Condillac, et faisaient honneur à Leibnitz de ce qu'avait pensé Kant. Il conçut un dégoût extraordinaire de sa profession, qui jusqu'alors lui avait paru la plus bell« du monde, et se coucha de bonne heure, pour

ne pas fermer l'œil et voir, dans son souvenir, Mlle Florence Guépin qui souriait d'une bouche énigmatique en refusant de lui jurer qu'elle serait sa femme.

Le lendemain matin, comme il sortait pour prendi'e l'air et chasser les impressions fâcheuses de la nuit, il rencontra, sur la place de la Cathédrale, Bernard qui se promenait suivi d'un superbe chien de chasse. Son ami -sint à lui les bras ouverts :

— Où vas-tu?

— Nulle part.

— Allons y ensemble.

Daniel n'aurait pas demandé mieux que de se dérober. Il avait encore sur le cœur une question de Mlle Guépin sur le compte de son ami, et l'obUgation où il allait se trouver de parler de-ses affaires, pour n'en pas donner de flatteuses nouvelles, lui paraissait insupportable. Mais il était de ces gens faibles qui ne savent pas se dégager quand il y a quelque brutalité à le faire. Il subit l'ascendant de son ami et le sui^'it sans résister :

— Eh bien ! dit Letourneur, où en sommes-nous avec la belle Florence? As-tu raboté le père?

— Le père dit : Ma fille fera ce qu'elle voudi'a. La fille dit : J'obéirai à mon père.

— Fichtre ! Voilà des gens qui jouent bien de la raquette ! Et c'est toi qui leur sers de volant.

— C'est moi.

• — Tu vas te laisser faire longtemps?

— Que puis-je?

— Les envoyer promener.

Daniel baissa la tête. Il savait bien que, si quelqu'un allait se romener, ce serait lui.

— Y tiens-tu tellement à cette aimable blonde?

— Je ne sais pas ce que je deviendrai si elle me repousse.

— Il faut cependant te préparer à quelque chose dans ce goût-là, dit Bernard. Du moment que tu n'as pas réussi à raccommoder tes affaires, depuis notre visite, ta cause est bien compromise. Voyons, mon brave Paul, ça me fait de la peine de te voir prendre les choses au tragique. A ton âge, il y a de la ressource. Nous ne sommes pas dans une île déserte, il existe d'autres femmes...

— Je n'aimerai jamais que celle-là, dans ma vie.

— Combien ont fait la même déclaration, puis ont été ensuite les plus grands volages ! Tout se renouvelle dans la nature, les sentiments comme les éléments. S'il fallait toujours penser et désirer les mêmes choses, le monde no serait plus habitable.

— Oui, je sais bien que la plupart des hommes raisonnent comme toi. Mais quelle misère morale ! Après avoir fait tant d'efforts pour se faire aimer, avoir prononcé des paroles qui n'avaient jamais été prononcées par votre bouche et qui en sortaient pures et enflammées de sincérité, renouveler les mêmes tentatives, répéter les mêmes paroles mais sans sincérité, comme un exercice de mémoire, et cette fois, jouer la comédie de l'amour, voilà ce que tu me vantes et ce que tu me conseilles. Plutôt que de m' avilir à ce point l'esprit et le cœur, j'aimerais mieux me sauver dans un désert.

— En fait de comédie, tu me joues le Misanthrope. Mon cher, si tes idées avaient cours, une moitié de l'humanité fuirait l'autre, qui l'aurait trompée, et il n'y aurait pas assez de solitudes pour tant de malheureux en passe de se faire anachorètes. Heureusement il n'en va pas ainsi. Les hommes sont moins farouches, les femmes plus aimables, et, d'une désillusion fâcheuse, on se console fort bien avec une agréable réalité. Mais tu me parais être une sorte de quaker qui ne transige pas avec le sentiment, et c'est bien malheureux pour toi, car tu rencontreras beaucoup de gens comme le père Guépin et sa ravissante fille, et très peu de héros d'inébranlable fidélité.

■— Mais quel plaisir a-t-on à tromper? Pourquoi donner une espérance qu'on ne peut pas réaUser?

— Souvent on veut, la plupart du temps on ne peut pas. On ne trompe pas par plaisir. Plutôt par intérêt. Il est probable que la famille Guépin est aussi embarrassée que toi-même, et il est fort possible que tout s'arrange, en fin de compte, à ta satisfaction. Cependant, même si toutes choses tournent à ton gré, laisse-moi te conseiller de bien réfléchir, à ton tour, avant de sauter le pas. Mlle Florence t'a donné la mesure de ses sentiments, et tu sais à quoi t'en tenir avec elle. C'est énorme ! Peu d'hommes ont cette chance d'avou* pénétré les secrètes dispositions de leur fiancée et de connaître le fort et le faible de son caractère. Si tu épouses et que tu sois malheureux, tu n'auras pas le droit de te plaindre, car on t'aura montré le piège, avant de t'y prendre.

Les deux amis continuèrent à philosopher, sans arriver à une conclusion qui pût satisfaire l'un et l'autre. Mais déjà le sort de Daniel était décidé, et tout ce qu'il aurait dit ou fait n'aurait servi de rien. A la suite de son entrevue avec le père Guépin, M. Lefrançois avait passé une soirée fort maussade. D'une part, il était humihé d'avoir à subir les exigences de son menuisier. D'une autre, il se sentait pris, pour cette johe Florence, d'un caprice d'homme de quarante ans. Et ce sont les plus impérieux, parce

que leur violence est faite de cette conviction que l'heure est suprême et que tout plaisir dédaigné ne se retrouvera jamais.

Il se révoltait encore cependant, et enfermé dans son cabinet, il essayait de se persuader à lui-même qu'une belle fille ne valait pas qu'on s'agitât tant pour elle, et que si la fantaisie lui en prenait, il pouvait faire venir au commandement, chez lui, à l'heure qu'il lui plairait, les plus gentils minois de la vallée. Mais son caprice lui répondait: A quoi bon? Tu ne les regarderais pas plus que tu ne les as regardées jusqu'ici, puisque c'est Florence que tu veux et pas une autre. Laquelle t'a ému? Laquelle t'a jeté dans cette agitation qui te fait commettre, depuis quinze jours, toutes les sottises que tu as tant raillées chez tes amis? Tu te croyais bien mort aux impressions amoureuses, et, tout d'un coup, sous le regard de cette ravissante fille, tu te ranimes, tu es prêt à tous les sacrifices ?

Et le banquier, se promenant de long en large, dans son cabinet, comme un ours en cage, grognait : Tous les sacrifices, en tout cas pas celui de ma liberté ! Il résistait encore. C'était un homme de caractère et qui savait se défendre. On ne le menait pas par le nez comme un nigaud de fils de famille. Il savait tous les tours du métier. Il connaissait la ruse, la fausseté, l'ambition et la cruauté des femmes. Il n'était pas du tout disposé à bouleverser son existence si belle, si assurée, si prospère, pour les yeux noirs d'une Florence. Pourtant il la voulait. Son instinct de commerçant lui conseillait de tâcher de l'acheter.

Il alla chez le père Guépin. Celui-ci avait un peu bu à son dîner, et, dans sa salle, il dégustait un dernier verre de cognac, quand son riche client apparut. Le menuisier était dans cet état de béatitude stomacale qui rend expansif et tendre. Il poussa à M. Lefrançois son meilleur fauteuil, et s'apprêtait à lui offrir de trinquer avec lui, mais le regard du banquier lui parut si féroce qu'il s'arrêta dans ses avances hospitalières.

— Guépin, dit celui-ci, après un temps, j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit. Nous avons tort tous les deux, je crois, en songeant à marier votre fille. Elle est encore bien jeune. Cependant, il vous est difficile de la conserver chez vous : ce n'est point un lieu convenable, pour une fille comme elle, qu'un atelier fréquenté par des hommes, fort mal embouchés la plupart du temps. Ce qu'il faudrait c'est qu'elle vécût dans une maison riche, sous la garde d'une personne sérieuse et recommandable... Elle pourrait attendre ainsi sa majorité... C'est une affaire de trois ou quatre ans... Vous seriez tranquille, elle serait heureuse et le mariage qu'elle ferait, dans le

monde où elle aurait vécu, serait plus avantageux que celui que vous lui aviez préparé...

Guépin avait écouté le discours de M. Lefrançois avec une mine soucieuse. Il se gratta la tête avec violence et dit :

— Oui, mais tout dépend de la personne sérieuse et recommandable... Cette dame...

— Comment? Cette dame! interrompit rudement Lefrançois... Qui vous a parlé d'une dame? Pourquoi serait-ce une dame?

— Eh! qui donc serait-ce, à votre compte? demanda le menuisier avec vivacité. Vous ne pensez pas que je vais mettre ma fille en pension, chez un monsieur? A qui croyez-vous parler? Un monsieur! Et quel monsieur, encore? Peut-être bien vous?

— Et puis après? Je vous conseille de faire la petite bouche! Si je consentais à me charger de votre fille, moi qui n'ai pas d'héritier, je crois que vous n'auriez pas à le regretter, vous et elle ! Eh bien ! oui, c'est de moi qu'il s'agit, là ! Elle m'intéresse, cette enfant. Je veux la prendre chez moi. Je trouve souvent les soirées longues : elle me fera la lecture. Et je lui donnerai... ma foi, je lui dcnnerai trois cents francs d'appointements par mois... Entendezvous, vieux pochard, trois cents francs, qui iront dans votre poche. Car je me charge de sa toilette : je veux qu'elle soit bien mise ! Ça va-t-il?

Le menuisier était devenu taciturne. L'offre de M. Lefrançois, au lieu de le satisfaire, avait paru le navrer. Il appuyait sa tête dans sa main et regardait obstinémicnt la table sans parler.

— Eh bien ! Est-ce que vous dormez? cria Lefrançois. Vous pourriez bien me répondre.

Le père Guépin leva sur son client un douloureux regard et d'une voix attristée :

— Monsieur Lefrançois, vous vous êtes trompé sur notre compte. Nous ne mangeons pas de ce pain-là, dans ma famille.

— Qu'est-ce que vous me chantez? Quel pain? Est-ce que vous ne comprenez plus ce qu'on voua dit, maintenant? Votre fille sera lectrice chez moi, et je lui donnerai vingt mille francs, quand elle se mariera !

— Non, monsieur !

— Trente mille !

•*— Non, monsieur !

— Cinquante mille !

— Non monsieur, !

— Vieux misérable ! cria le banquier, devenu pourpre^de colère.

dites votre prix tout de suite, sans surenchère ! Puisque vous vendez votre fille, on vous la paiera ! Le père Guépin secoua la tête avec un dédaigneux sourire :

— Non, monsieur Lefrançois, je ne la vends, ni ne la loue. Et ce n'est pas une question d'argent. Ma fille ne sortira d'ici qu'au bras d'un mari, entendez-vous?

— Vous n'espérez pas cependant que je l'épouserai?

Le menuisier regarda insolemment le millionnaire et dit :

— Pourquoi donc pas? Une belle fille vaut bien un richard?

— Et si je vous donnais cent mille francs, à vous, oui, à vous, pour lâcher votre métier et vivre comme un bourgeois?

— Je vivrai tout aussi à mon aise, si vous devenez mon gendre, goguenarda Guépin. Vous ne voudriez pas laisser le père de Mme Lefrançois continuer à pousser la varlope...

Le banquier saisit Guépin par le collet de sa veste, et le secouant de toute sa force :

— Coquin ! Tu me fais chanter ! Tu es le premier ! Mais ça ne te portera pas bonheur. Et je te rattraperai !

— Nous verrons bien ! dit froidement le bonhomme. En attendant vous ne m'attraperez pas.

— Amenez-moi votre fille, demain. Je veux la revoir et lui parler.

— Ah ! \'ous pouvez examiner la marchandise, ricana le menuisier. C'est bien conditionné. Et vous ne trouverez nulle part une fille aussi jolie pour être la mère de vos enfants. Ah ! Vous en aurez, de la chance !

— Qu'entendez-vous par là ! demanda Lefrançois, dont la mine devint soudainement inquiète.

— J'entends que vous ne pouviez pas espérer, à votre âge et avec votre physique, obtenir une compagne aussi avenante. On vous l'enviera! Et le petit professeur, qu'est-ce qu'il va dire?

— Ce qu'il voudra ! Vais-je me préoccuper de cet imbécile?

— Alors, demain soir, je vous amène ma Florence. Oh ! quand vous la verrez, vous serez bien plus amoureux que maintenant, où vous n'avez devant vous que son pauvre diable de père... Mais c'est son père, monsieur Lefrançois, et vous l'avez secoué tout à l'heure ! Il ne faudrait pas vous accoutumer à ces manières-là, car elle m'aime, ma foi, et pourrait vous faire repentir de vos vivacités.

— Allons ! La paix, grommela le banquier.

Il tendit, avec une répugnance visible, une main que Guépin

erra entre ses doigts calleux, et frappant de sa canne les meubles,

comme il eût voulu sans doute battre leur propriétaire, il sortit.

Le lendemain soir, à la nuit tombante, en passant devant la boutique du menuisier pour remonter chez lui, Daniel eut une violente émotion. Il lui sembla apercevoir une gracieuse forme féminine dans l'atelier. Il poussa vivement la porte vitrée et entra. Un petit cri accueillit son apparition et, comme par enchantement, au milieu de l'obscurité, la silhouette séduisante s'évanouit.

Daniel resta immobile, se demandant s'il avait rêvé. Cependant il avait encore devant les yeux la jupe qui venait de disparaître, il avait encore dans l'oreille l'exclamation qui avait accompagné la fuite. C'était Florence qui était là, à n'en pas douter, et Florence le fuyait. Il soupçonna des machinations mystérieuses et voulut les connaître. Il fut poussé en avant par une curiosité qu'il lui eût été impossible de refréner. Et, prenant le chemin qu'avait suivi celle dont il prétendait établir l'identité, il passa dans la salle du père Guépin. Elle était vide, mais à peine Daniel y eut-il pénétré que le menuisier parut. Il était visiblement contrarié. Daniel le regardait s'approcher et s'affermissait dans la conviction qu'il se passait dans la maison quelque chose d'extraordinaire. Le menuisier lui dit :

— Vous vouhez me parler, monsieur Daniel?

— Non pas à vous, répliqua hardiment le jeune homme, mais à votre fille qui était là tout à l'heure, quand je suis arrivé.

— Ma fille? Où avez-vous l'esprit? Florence est toujours chez sa tante.

— Qui donc était dans l'atelier, il n'y a qu'un instant?

— La servante, sans doute, ou la femme d'un ouvrier, qui venait chercher une avance sur la paie.

— C'était votre fille, je ne me suis pas trompé. Elle s'est enfuie à mon approche. Et vous-même, en ce moment, vous essayez de me donner le change. Qu'est-ce que cela signifie? Voilà trop longtemps que vous finassez avec moi, monsieur Guépin. Il faut enfin dire ce que vous pensez et ce que vous voulez. Je suis las de l'équivoque.

— Alors, mon ami, s'il en est ainsi, il vaut mieux jouer cartes sur table. Aussi bien, moi aussi, j'en ai assez de tergiverser. Je voulais vous ménager, mais puisque vous allez au-devant des explications, mettons les points sur les i. Oui, c'était ma fille qui était là tout à l'heure, elle est arrivée hier soir...

— Et pourquoi me l' avez-vous cachée? demanda Daniel d'une voix étranglée.

— Parce que je suis bonhomme et n'aime pas dire aux gens les choses qui ne doivent pas leur faire plaisir.

— Qu'avez-vous donc résolu ? Parlez ! Ayez la pitié de finir votre explication, puisque vous avez eu le courage de la commencer?

— Eh bien ! J'ai beaucoup réfléchi et je suis arrivé à comprendre que vous n'êtes pas notre fait, à ma fille et à moi... Vous êtes trop supérieur à nous... Il nous faudrait trop d'efforts pour nous mettre à la hauteur. Et encore je crois bien que, pour moi, je n'y arriverais jamais... Voyez-vous, il est sage de ne pas vouloir souffler plus haut que son bec... Vous êtes un savant, et moi je suis un âne. Vous me mépriseriez et tout irait de travers, parce que ma Florence s'en mêlerait et, naturellement, c'est vous qui paieriez les pots cassés... Un attelage qui ne marche pas du même pied, c'est mauvais pour tirer une voiture... Pendant que vous auriez envie de travailler, ma fille, elle, ne rêverait que de se distraire. C'est jeune, ça n'a jamais rien vu, et dame, il faudrait quitter vos bouquins, vos élèves et fréquenter un peu le m.onde... Vous n'aimez pas ça. Jamais on ne vous rencontre dehors et, excepté votre chez vous, je crois bien que rien ne vous attire... Non, voyez-vous, ma fille ne s'accommoderait pas d'une existence pareille. Elle aura de l'argent, ma fille, elle n'est pas dénuée, et son père n'est pas près de mourir... Vous, vous n'avez rien que votre place... Si vous veniez à disparaître, je serais bien, moi, avec une veuve sur les bras, et qui me reviendrait sans douaire... 11 faut tout prévoir, dans la vie... On ne sait pas ce que le sort nous réserve. Et, vous-même, vous ne seriez pas flatté à l'idée qu'une femme, que vous auriez aimée, retomberait dans l'obscurité après vous avoir perdu...

Le père Guépin parla ainsi, pendant dix bonnes minutes, sans que Daniel l'interrompît. Le jeune homme debout, appuyé au mur, car ses jambes ne le soutenaient plus, sombre, le front baissé, les yeux sans larmes, n'écoutait pas le discours du père de Florence. Cette seule phrase l'avait frappé : « Vous n'êtes pas notre fait. » Tout le reste, qui n'était que commentaire, lui importait peu. Et, le cœur rempli d'une douleur et d'une amertume profondes, il assistait à la ruine soudaine de son bonheur rêvé. Au bout d'un instant, il s'éveilla de cette espèce de somnolence morale. Le père Guépin avait cessé de parler et le regardait avec une curiosité inquiète. Daniel prit son chapeau, qu'il avait posé sur la table, fît un signe de tête au menuisier, et, sans prononcer un mot, il sortit. Derrière lui, il entendit le bonhomme qui disait :

— Eh bien ! En voilà, par exemple, un drôle de corps ! On craint qu'il ne meure de ce qu'on a à lui apprendre, et il n'a même pas l'air de s'en soucier ! Est-on bête !

Marchant devant lui, sans savoir où il allait, Daniel arriva jusqu'au bord de la rivière. Il suivit la berge et s'arrêta dans un endroit désert. Assis sur le gazon, il demeura à rêver, regardant l'eau qui reflétait la lune claire, et il lui sembla que ce serait une délicieuse sensation de se plonger dans ce courant silencieux et rapide, d'anéantir sa pensée et de mettre, pour toujours, entre soi et la méchanceté, la fausseté, la bassesse humaine, cette enveloppe souple, caressante et glacée. Aller dormir sous les eaux murmurantes, qui berceraient sa douleur et l'endormiraient du suprême sommeil. Il se leva, descendit jusqu'au bord et se pencha. Un seul mouvement et, les yeux fermés, il descendait dans le dernier asile.

A la minute décisive, alors qu'il oscillait entre la mort et la vie, brusquement, comme si un rideau se déchirait devant ses yeux, il eut la vision d'une petite chambre où, penchée sur la table, dans la clarté de la lampe, une vieille femme travaillait, en attendant son retour. Il la distinguait nettement et, comme par une sorte de magie, il lui semblait l'entendre murmurer : « Il rentre bien tard, ce soir, pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé ! « En un instant il lui parut qu'il se réveillait et qu'il sortait d'une affreuse hallucination. Il regarda autour de lui, et se vit les pieds dans l'eau, prêt à se précipiter. Dans l'obscurité, qui déjà était profonde, il reconnut la place où il se trouvait, il se rendit compte de sa tentative désespérée, et aussi il recommença à souffrir de son amére détresse.

Mais la raison était rentrée en lui, il avait recouvré la notion de son devoir, il ne songeait plus à mourir. Il remonta sur la berge et lentement reprit le chemin de la ville. Il marchait dans les ténèbres, rencontrant de rares passants. Il arriva ainsi sur la place de la Cathédrale et un instinct invincible le poussa sous le pofche. Une porte basse était encore ouverte et, dans le silence recueilH de la nef, le bruit de ses pas le fit tressailUr. Il s'approcha de l'autel, qu'une petite lampe éclairait, et enveloppé dans l'obscurité tiède du lieu saint, se mettant à genoux, penché sur la pierre, ainsi qu'il était tout à l'heure penché sur les eaux, mais plus calme, plus maître de lui, presque apaisé, il pria longuement.

Comme il était plongé dans sa méditation, un léger mouvement, qui se produisit auprès de lui, le fit retourner. Venu silencieusement sur la natte épaisse qui recouvrait les dalles du chœur, un prêtre était à ses côtés et le regardait avec intérêt. Un instant ils s'examinèrent l'un et l'autre, puis le jeune homme se releva et salua doucement. Frappé de sa pâleur, de l'altération de ses traits et de la tristesse de ses yeux, devinant une douleur à consoler ou une misère à soulager, le prêtre s'approcha et d'une voix grave :

■ — Il y a longtemps que vous êtes là, monsieur... J'ai retardé, pour ne pas vous déranger, la fermeture des portes... Mais le bedeau attend, il ne faut pas retenir cet homme plus tard qu'il n'a l'habitude de rester...

Daniel baissa la tête et dit d'une voix brisée :

• — Je vous remercie, mon père.

Le prêtre eut un geste apitoyé :

— Vous paraissez souffrir, mon enfant?...

— Beaucoup.

• — Votre mal vient-il du corps ou de l'âme?

— De l'âme.

— D'où veniez-vous quand vous êtes entré ici?

— Je venais d'essayer de m'anéantir.

— Un suicide? Quel crime! N'avez-vous donc plus au monde personne qui vous aime?

— J'ai ma mère.

— Vous avez votre mère et vous songiez à la quitter?

— Vous voyez que je ne l'ai pas fait.

— Pauvre enfant ! Comme vous devez être malheureux !

A ces paroles, prononcées avec une commisération sincère, le jeune homme tressaillit. Il leva sur le prêtre un regard reconnaissant et, pris d'une soudaine faiblesse, devant cet étranger qui, le premier, paraissait le plaindre et cherchait à le consoler, il se mit à pleurer amèrement.

— Allons, mon enfant, dit le prêtre, prenant avec un geste paternel le malheureux par le bras, ne restons pas là. Venez avec moi. Sortons sur la place. Nous allons causer tous les deux, en marchant. Je pense que votre mère doit être inquiète de vous, je vous reconduirai auprès d'elle. Et demain, si vous le voulez, vous me confierez les motifs de votre résolution désespérée. Vous avez déjà compris qu'elle n'était point bonne, puisque vous en avez diiïéré l'accomplissement. Je tâcherai do vous prouver qu'il y a mieux à faire, pour vous, que de fuir la vie parce qu'elle vous a déçu. Notre passage sur cette terre de misère et de larmes est bien court. Nous devons le subir avec résignation et tâcher de faire servir nos chagrins à notre relèvement moral. Toute douleur est une épreuve, dont il faut triompher. Mais il est aisé de prêcher la résignation à un cœur souffrant et vous pourriez me répondre que mes belles théories ne vous procurent aucun soulagement, ajouta le prêtre d'un ton bonhomme. Venez chez vous. Votre mère sera plus habile que \noi et la conversion qu'elle aura commencée, je m'ingénierai à

'cichever.

Ils sortirent ensemble, et, dans la nuit profonde, appuyés l'un à l'autre, comme deux amis, ces deux hommes qui, une heure avant, ne se connaissaient pas, s'acheminèrent vers la maison de Daniel.

Il y avait deux ans que l'abbé Paul Daniel était curé de Favières, une des plus mauvaises paroisses du diocèse, lorsque le bruit se répandit que le domaine de Fresqueville, distant du bourg à peine de deux kilomètres, venait d'être acheté par M. Lefrançois qui allait s'y installer pour l'été. Le premier mouvement du curé, en apprenant cette nouvelle, fut de se rendre à Beaumont pour solliciter de son évêque un changement de résidence. L'idée de se trouver en présence de M. et Mme Lefrançois lui fut insupportable. Mais l'obligation où il se trouvait de confier à son supérieur les raisons qui lui faisaient souhaiter son éloignement de Favières, lui parut extraordinairement pénible. Remuer toutes ces cendres du passé, analyser devant un étranger, si bienveillant et si éclairé qu'il fût, les souffrances anciennes qui l'avaient jeté dans la vie religieuse, avouer ses appréhensions nouvelles, exphquer ses répugnances, tout cet effort à faire sur sa pensée était comme une violation de sa pudeur de prêtre. Il le jugea odieux et il ajourna sa détermination.

Il eut surtout le tort de ne point mettre sa mère, dès les premiers jours, au courant de l'inquiétude que lui causait l'arrivée de M. Lefrançois dans le pays, car certainement la vieille et bonne femme eût pesé de toute son influence sur la détermination de son fils. Elle lui eût dit ce qu'il n'osait pas s'avouer à lui-même, que peut-être le sourd désir de revoir la Florence tant aimée agissait sur sa volonté, et que, même mariée à un autre, même oubheuse et perfide comme elle l'avait été, elle exerçait encore une sorte de mystérieuse fascination sur sa pensée. Il resta.

C'était un bon prêtre. Il avait su se faire aimer par la population de Favières, qui cependant passe, et à juste titre, pour une des plus difficiles à conduire du département. Les usines de métallurgie et 1 s fabriques de jais, qui utilisent le cours du Thérain, ont fait de Favières un centre ouvrier, avec toutes les passions, les agitations et les violences même qui sont la conséquence dts idées révolutionnaires dont la masse laborieuse est infectte. Tous ces gens-là, pris à part, sont de bons maris et de bons pères. Ils ne voudraient pas faire tort de cinq centimes à leurs voisins. En

masse, ils deviennent capables des pires excès et la moindre de leur prétention est de s'emparer de la fabrique qui appartient à leur patron. Quand les orateurs socialistes ont besoin, pour le succès d'une candidature douteuse ou d'une manœuvre politique, qu'une bonne grève secoue le département, ils n'ont qu'à venir à Favières et, avec quelques tirades ronflantes, dans les réunions publiques, quelques rasades libéralement offertes chez les marchands de vins d'alentour, tout s'allume, tout flambe, et voilà les braves pères de famille, changés en bêtes féroces, qui sont tout près d'égorger leurs contremaîtres et de démolir les ateliers où ils gagnent leur pain.

Il n'y avait pas six mois que l'abbé Daniel était installé qu'à propos de la fête de Jeanne Hachette, qui était originaire du hameau de Favières, une terrible bagarre eut lieu entre la population et la fabrique. Il avait été décidé que la procession sortirait de l'église et ferait le tour de la place de Favières, les femmes en tête, et portant la bannière, en souvenir de l'héroïque défense de Beauvais. Le malheur avait voulu que, ce jour-là, Malversin, le conseiller général sociahste, fût en tournée dans la vallée. Il déjeunait justement à Favières chez l'aubergiste Thiboré, son agent électoral, et avait réuni autour de lui les fortes têtes de l'endroit.

Il y avait là Rousset, le secrétaire de la mairie, ancien clerc d'huissier qui n'avait pas trouvé à acheter une charge et qui se vengeait sur la société entière de ses déceptions professionnelles; Raison, agent voyer, gravement compromis dans la Commune de Paris, et ramené de Nouméa par l'amnistie, vieux sectaire féroce pour le bourgeois et capable, par passion politique, de toutes les illégalités; Frottier, le garde champêtre, imbécile, ivrogne, dont l'unique occupation consistait à faire les courses du maire et à soutirer des verres de vin à la complaisance des habitants; Espitalet, contremaître de la fabrique de boutons de Favières, Méridional, très malin, qui paraissait servir le conseiller général, mais en réalité se servait de lui pour assurer son autorité sur le syndicat ou\Tier dont il était le président.

Tous ces soutiens de la cause populaire prenaient le café, sous une tonnelle dans le jardin de Thiboré, lorsque, au milieu d'un rassemblement de curieux, la procession sortit de l'éghse. Rien ne pouvait paraître plus choquant à des révolutionnaires finissant de bien déjeuner, que cette manifestation à la fois religieuse et patriotique. Malversin rougit de colère. Raison frappa un si grand coup sur la table que les carafons et les tasses sautèrent. Quant au stupide Frottier, il enfonçait déjà son képi sur ses oreilles, comme

un agent qui va verbaliser. Paisiblement les femmes, les enfants, le prêtre et ses diacres s'avançaient suivant la bannière, et sous la direction du maître d'école la maîtrise chantait un cantique de circonstance, où il était question du salut de la France et de sa liberté. Rien de moins offensif, ni de moins perturbateur. Les révolutionnaires n'ont qu'à rester sous la tonnelle en sirotant leurs liqueurs, la procession fera le tour de la place, émerveillant les petits enfants qui battent des mains, comme à un spectacle, amusant les badauds qui, les mains derrière le dos, suivent du regard le défilé. Mais ce n'est pas ainsi que le citoyen Malversin peut se conduire. Il n'a pas le droit d'être raisonnable et modéré : il est devant ses électeurs. D'un bond il est arrivé sur le seuil du jardin, et là poussant un cri d'indignation, il a lancé en avant le garde champêtre, qui a brusquement interrompu le cortège. Les femmes qui entourent la bannière se sont arrêtées interdites :

— Vous n'avez pas le droit de sortir de vos églises ! hurle le conseiller général, pourpre de fureur. Je vous y ferai rentrer de force s'il le faut... Qu'on aille chercher le maire !

— Le maire, répond une voix goguenarde, celle de Thiboré, il n'y a pas de danger qu'il soit ici, aujourd'hui... Il est à Beaumont, pour ne pas se compromettre...

Mais de chez Vincelas, le concurrent de Thiboré, une trentaine d'ouvriers, qui jouaient aux boules dans le clos, sont sortis et voici des huées qui s'élèvent. Elles n'ont point de sens précis, mais elles ont fait écho aux défenses opposées par le conseiller général et, dès lors, elles paraissent s'adresser à la procession. Encouragé par le bruit, enhardi par les cris, Frottier a bondi sur celle des femmes qui porte la bannière et veut la lui arracher des mains. Mais il a affaire à forte partie. C'est la fille du boulanger de la grande rue, le riche Everard, une grande et forte commère de vingt ans, fîère de sa beauté plantureuse et orgueilleuse de la fortune de son père. Elle a fait un pas en arrière, en serrant la hampe dans ses mains, et comme le garde champêtre la bouscule, elle devient pourpre de colère, crie : « Butor, vous m'avez fait mal ! j) et, à la volée, gifle si rudement l'agent municipal que son képi roule dans la poussière. C'est une stupeur d'abord, mais à l'aspect de Frottier, ahuri et dompté, des cris s'élèvent, c'est le parti Malversin qui proteste. Le conseiller général s'élance à l'aide de son gai'de champêtre en déroute, il ordonne :

— Arrêtez cette fille !

Mais voilà Everard, en longue cotte blanche, qui apparaît, ses pieds nus dans des sa^'ates, et le visage blanc de farine. Ses trois

garçons le suivent, et ce sont les hommes les plus vigoureux du pays. Il va droit à Malversin et l'apostrophant rudement :

— De quoi vous mêlez-vous donc, vous, ici? Vous donnez des ordres? Qu'est-ce que vous êtes? Avez-vous la charge de la police?... Et quant à cet inibécile, qui est déjà saoul à midi...

— Votre fille m'a frappé, braille Frottier. Et voilà que vous m'insultez!... Ça ne se passera pas comme ça!

■ — Tais-toi ou je t'assomme ! dit l'aîné des fils Everard en s'avançant. Et puis tu \aendras encore chercher du pain à crédit... On t'en donnera avec la pelle à enfourner... En voilà une canaille !

— Vous opposez résistance à l'autorité? intervient le conseiller général en prenant le miheu de la place.

— Vous, vous n'avez rien à dire... Espèce d'apothicaire !

A cette allusion à l'ancienne profession de Malversin, qui pendant vingt ans a été pharmacien, le tumulte redouble. Les vociférations répondent aux sarcasmes. De tous côtés les curieux accourent et sur la place on a, maintenant, de la peine à circuler. Le curé a laissé s'échanger les rapides apostrophes qui ont aggravé le conflit. Mais il voit autour de lui les visages s'animer, il entend la foule gronder, il sait à quel point la population de Favières est violente, et comme il faudrait peu de chose pour amener une sérieuse bagarre. Dans sa sagesse il décide de céder à la violence, et s'avançant entre les partis qui se menacent et s'invectivent:

— Mes amis, dit-il, nous n'avions pas pensé que cette démonstration, bien moins religieuse que patriotique, pût éveiller les susceptibilités de quelques-uns... Mais il ne faut pas qu'une cérémonie aussi touchante soit une cause de dissension; regagnons l'église en passant par le champ du repos... Nul, je pense, n'essaiera d'en troubler la paix.

Le cimetière ouvre sa perspective de verdure parsemée de tombes. Là, c'est le silence, la fraîcheur, le calme. La tête du cortège reprend sa marche et passe par la grande route, sans qu'un cri se fasse entendre. Les chants reprennent, et lentement la procession avec la bannière, les diacres, les fidèles et le plus grand nombre des curieux faisant escorte, passe sous la porte à croix de fer. La place est demeurée vide. Malversin, mécontent du résultat de son intervention, est rentré avec ses acolytes dans la cabaret de Thiboré. Seul Frottier, les joues brûlantes des soufflets de la belle Everard, regarde d'un œil de haine les derniers manifestants disparaître.

Dans le cimetière, le curé à l'ombro de l'église s'est arrêté. Autour de lui, la fabrique se ser'i'e, les enfants de chbelir agîteht

leurs encensoirs, et dans la grande lumière l'image de la vierge de Beauvais resplendit. Plus de cinq cents personnes s'entassent entre les murs autour des tombes, sur les gazons, chacun seml3le attendre une conclusion à l'incident qui vient de se produire. L'abbé Daniel comprend que le moment est venu pour lui de parler. Il s'avance, gi'avit deux marches du Calvaire, qui se dresse au centre, et d'un geste tranquille réclamant le silence, il commence l'apologie de Jeanne.

Parmi ceux qui étaient là, bien peu avaient eu jusqu'à ce jour l'occasion de l'entendre. Les fidèles, très rares, qui assistaient, le dimanche, à la messe, écoutaient avee l'indifférence de l'habitude les prônes du curé. La forme charmante que l'ancien professeur, le lettré, savait donner à ses courtes allocutions avait échappé à des esprits très incultes. Mais l'auditoire que, en cette circonstance exceptionnelle, le curé de Favières avait autour de lui, n'était plus le même. Dans ce cimetière, il no parlait plus devant vingt Ijormes femmes et une douzaine de vieillards. Il groupait là tout ce que la commune contenait de vivant, d'actif, d'hostile, et ce sentiment de parler devant des adversaires n'était pas pour lui déplaire. Il avait, pour la première fois, l'occasion de donner sa mesure, et avec un enthousiasme où l'orgueil humain entrait peutêtre tout autant que la foi rehgieuse, avide de convaincre, ardent à émouvoii', il parlait.

Et c'était, dans le grand silence recueilU de la foule étonnée, comme une révélation émouvante par sa spontanéité admirative. Tous, hommes, femmes, fidèles, incrédules, partisans ou adversaires, pris par cette éloquence, simple, élevée, nourrie de pensées, captives par cette voix aux inflexions harmonieuses, retenaient leur souffle, tant ils craignaient de voir se taire cette bouche inspirée, et de perdre un peu de la sensation déUcieuse qu'ils éprouvaient. Les yeux fixés sur le visage du prêtre, ils ne le reconnaissaient plus dans l'apôtrè rayonnant qui leur parlait, avec cette chaleur d'âme, de l'amour de Dieu et de la patrie. Ce n'était plus un petit curé de paroisse négligé par les fidèles, bafoué par les libres penseurs, mais un orateur sacré, capable d'entraîner les foules et se faisant comprendre aussi bien des plus simples que des plus raffinés.

Il revenait maintenant sur l'incident qui avait marqué la cérémonie, et avec une douceur évangélique, sans un reproche à l'adresse de ceux qui avaient donné le signal des violences, il glorifiait là frat^fûité et la concorda. Aucun lùot qui détonnât, dans cette longue et touchante improvisation, tout s'y enchaînait avec

une hauteur de vues et une sérénité de langage qui n'avaient été prévues ni par ceux qui écoutaient, ni même par celui qui se faisait entendre. C'était la révélation simple et singulièrement puissante d'une personnalité supérieure, et, tout à leur stupeur, les assistants ne se lassaient ni d'entendre ni d'admirer.

Un grand silence régna dans le cimetière, le prêtre avait fini de parler, puis, ainsi qu'un flot trop longtemps contenu, les acclamations et les applaudissements se répandirent dans l'espace, allant porter jusqu'au cabaret de Thiboré l'annonce stupéfiante de ce triomphe religieux sur une population renommée pour son incrédulité. Comme l'abbé Daniel se dirigeait vers la porte de son église instinctivement entraînée à sa suite, la foule suivit et, en un instant, l'église se trouva pleine. Le prêtre se retourna, et la face éclairée par la lumière qui tomljait de la voûte, grave et recueilli, du haut de l'autel, il étendit la main sur tous ceux qui l'entouraient et d'un geste doux, paternel, il leur donna sa bénédiction. Lentement les assistants s'écoulèrent sous le porche, et sortis sur la place, par groupes, mais sans parler presque, ils se dispersèrent.

Le dimanche suivant, contrairement à ce qui avait lieu d'ordinaire, l'église se trouva pleine. Les habitants de Favières étaient revenus entendre leur curé. L'abbé Daniel ne monta pas en chaire. Au moment de l'Évangile, il se tourna vers la nef, et, simplement appuyé à la barre de bois qui limitait le chœur, il parla, sur le texte que le livre saint lui fournissait. Ce n'était plus la même parole, vibrante et passionnée, qu'il avait fait applaudir dans le cimetière, mais un langage clair, calme, intéressant, presque familier, relevé par la distinction suprême d'un organe flexible et sonore qui prenait le cœur.

Tous ses paroissiens l'écoutaient, retrouvant l'enchantement de la première rencontre, encore que leur sensation fût différente, moins angoissante, plus plaisante, peut-être, pour eux qui aimaient mieux sourire que pleurer. Et l'abbé Daniel avait une façon d'évoquer la misère des humbles, de décrire leurs efforts, de plaindre leurs souffrances, qui mettait devant les yeux de cette population d'ouvriers et de cultivateurs le tableau de son existence de tous les jours, mais, retracée, appréciée par un esprit charmant qui en palhait la tristesse pour n'en montrer que le côté consolant de probité et de résignation.

Ce fut, dès cette époque, que le bruit se répandit dans le pays que le curé de Favières était sociahste, ce qui produisit à l'Évêché le plus mauvais effet. En réalité, l'abbé Daniel se sentait profondément ému par les peines qu'il voyait endurer autour do lui. Sincè-

reraent occupé des travailleurs, mis en communication avec eux par leurs constantes misères, il s'efforçait de leur inspirer la patience, la douceur, il contre-balançait l'influence des meneurs qui agitaient sans cesse cette population. Lui aussi, il parlait de leurs droits aux ouvriers, mais il n'oubliait pas de leur parler de leurs devoirs. Il allait les visiter, quand ils étaient malades, il causait avec eux, interrogeait leurs femmes, caressait leurs enfants, et laissait toujours de l'argent sur la table en se retirant. Pas beaucoup, car il était pauvre, mais le plus qu'il pouvait, et au prix des plus grandes privations pour sa mère et pour lui.

Il passait dans les rues, vêtu d'une soutane élimée qui eût fait honte au dernier des desservants de la pro\'ince, coiffé d'un chapeau roux de vieillesse, dévoré par la pluie et le soleil Et quand il n'avait plus rien à donner, dans des circonstances urgentes, on l'avait vu retirer la couverture de son lit et prendre la viande qui cuisait dans le pot-au-feu de la cure. C'était un saint. Les hommes politiques du canton commençaient à le calomnier : on l'accusait d'ambition. Ce prêtre ascétique, simple jusqu'au dénûment, toujours sur les routes ou dans les chantiers, causant ingénument avec le premier passant qui l'arrêtait, leur avait paru un concurrent redoutable. Il se montrait si désintéressé qu'on devait supposer qu'il rêvait des avantages personnels immenses. Une ambition démesurée se cachait sûrement derrière cette humilité chrétienne. Et ce curé populaire, habile à remuer les cœurs, menaçait la démocratie d'un péril aussi grand, suivant eux, qu'un généra! témérah'e prêt aux coups de force. Si le clergé s'emparait des esprits à la faveur d'une sorte de socialisme chrétien, que ne pouvait-on pas redouter? D'abord le crédit des exploiteurs de situations révolutionnaires tombait à rien. Il était trop facile de faire la différence entre les ambitions des uns et l'abnégation des autres. Jamais les agitateurs politiques n'avaient donné que des conseils désastreux, dans une forme oratoire plus désastreuse encore. Le prêtre, lui, abandonnait même son manteau à un pauvre qui avait froid, et quand il parlait pour endormir la misère humaine, sa voix était harmonieuse, inspirée, comme si elle était la parole nïême de Dieu. Comment soutenir la concurrence? Comment lutter? En niant la vertu de l'adversaire, en calomniant ses intentions. Là les sectaires se retrouvaient eux-mêmes, ils évoluaient sur leur terrain favori. Il suffisait d'insulter et de mentir, on devait l'emporter.

Le curé de Favières leur prêtait le flanc par un côté et, très rapidement, ils avaient découvert ce défaut de sa cuirasse. Il avait, contre les riches, qui no font pas un libéral usage de leur richesse.

une amertume et une colère qui se traduisaient en paroles violentes, presque jusqu'à la menace. A l'église, dans les réunions de prêtres, dans les conversations privées, au foyer des pauvres, au chevet des malades, il ne pouvait se retenir de flétrir l'avarice, la dureté, l'égoïsme de ceux qui conservaient, pour eux seuls, le hén»'fice de leur heureuse fortune. C'était un terrible ennemi de la classe riche que ce prêtre qui donnait tout. Et il vidait aussi libéralement son cœur d'objurgations, de reproches et d'anathèmes que sa pauvre bourse de l'argent qu'elle contenait.

C'était là surtout ce qui l'avait fait considérer par la classe aisée comme un ennemi. Et pourtant le pauvre homme n'était l'ennemi que de lui-même. Ses violences étaient faites de-ses souvenirs douloureux, et si la passion ancienne était morte dans son cœur épuré, une latente rancune l'animait encore contre tout ce qui ne tirait sa force et sa puissance que de l'argent. Mais il aimait les bons riches, il les vénérait, il en tirait tout ce qu'il pouvait pour ses pauvres, et leur offrait une gratitude infinie en échange do leurs générosités.

Au nombre de ces braves gens, pour l'amour desquels il aurait bravé les plus mortels dangers, se trouvait la vieille Mme de Fresqneville, qui n'ayant pas d'autres héritiers que des neveux très viveurs et peu empressés, répandait en libéralités le trop-plein de ses revenus. L'accord, entre la vieille dame et le curé do Favières, n'avait pas été long à s'établir. Ils s'étaient compris tout de suite, et par la main du prêtre les aumônes du château s'étaient répandues chez les malheureux. Un projet, qui tenait au cœur de l'abbé Daniel, avait obtenu l'approbation de Mme de FresqueAnlle. C'était une grosse affaire : il s'agissait de construire une école libre à Fa%'ières pour remplacer l'école des sœurs qui avait été laïcisée.

La population enfantine du bourg était très nombreuse, il fallait que les bâtiments fussent vastes, et par conséquent la dépense devait être très importante. Le devis atteignait soixante mille francs. Il va sans dire que la municipahté ne donnerait pas un centime. Il fallait donc que le curé obtint de ses fidèles non seulement le terrain sur lequel s'élèverait l'école, mois encore l'argent pour la construire. Grave entreprise, dans un centre ouvrier où les familles n'avaient pas trop de toutes les ressources de leur travail pour vivre, et où toute économie sur le salaire représentait une privation. Heureusement Mme de Fresqueville était là, et l'occasion s'offrait trop bonne d'aider son curé pour qu'elle hésitât à patronner rœuNTo. Donc, fort de l'appui de sa riche paroissienne l'abbé Daniel avait acheté un terrain de quatre mille francs, et commencé la c'onstrùction, en répo'ndànt du paiement vis-à-^ns dès entrepreneurs.

D'abord tout avait bien marché, au grand mécontentement du conseil municipal, dont le radical Thiboré était une des lumières, et l'affreux Malversin l'inspirateur. Le terrain payé, les fondations sorties de terre, un premier acompte donné au maçon et au charpentier, l'affaire seniblait en voie de réussite. Il fallait encore trois mois pour que la toiture fût posée, la peinture terminée, et le drapeau placé, en signe d'achèvement, sur le haut do la cheminée, quand le malheur voulut que Mme de Fresqueville mourût, en trois jours, d'une attaque de paralysie.

Dans tout le pays, ce no fut qu'un cri : Comment le curé va-t-il se tirer d'affaire? Puis tout de suite on pensa : La défunte a dû lui laisser de quoi achever l'œuvre commencée. Mais le bruit se répandit bientôt que la bonne dame n'avait pas eu le temps de faire un testament et que ses neveux n'étaient pas disposés à subvenir aux dépenses du curé, par des libéralités personnelles. Mme de Fresqueville avait certes assez donné, et plus à l'abbé Daniel qu'à sa propre famille. Il était temps de couper court à toutes ces folies. Et les héritiers n'avaient pas si longtemps attendu une si belle succession pour l'écorner à faire des fondations pieuses.

Le premier effet de tous ces bruits fut d'amener les entrepreneurs chez l'abbé Daniel. Celui-ci, avec l'admirable insouciance des gens qui n'ont pas d'argent et qui trouvent toujours, le lendemain, ce qu'ils n'avaient pas espéré se procurer la veille, rassura les braves gens, leur parla des services que l'école était appelée à rendre, leur montra les bâtiments pleins d'enfants apprenant gratuitement à lire, à écrire, à prier. Il attesta que Dieu n'avait jamais abandonné ceux qui S3 donnaient à lui avec confiance. Il les charma, les remua, leur tira la promesse de continuer les travaux et prit l'engagement de payer toutes les dépenses, à la condition qu'on ne le tourmentât pas trop.

Il était convaincu que la foi accomphrait un miracle, et que, dans son tiroir, il trouverait un matin la somme nécessaire pour s'acquitter. La puissance céleste se manifesterait, ou bien quelque inconnu généreux viendrait prendre la place de Mme de Fresqueville et achèverait l'œuvre qu'elle avait commencée. C'est à cette date précise que le curé de Favières éprouva une première déception qui le fit douter de la réussite de ses desseins. Trois mois à peine s'étaient écoulés, depuis la mort de sa bienfaitrice, lorsqu'un matin il apprit, en faisant sa tournée quotidienne chez les pauvres gens du bourg, que le château était vendu et que le nouveau propriétaire habitait Beaumont. Ce premier point le laissa indifférent, mais une seconde affirmation compléta les renseignements en dëcla-

rant que ce propriétaire était banquier. Et, instinctivement, l'abbé Daniel éprouva un tel trouble qu'il voulut savoir le nom de l'acquéreur de Fresqueville. Il passa chez le notaire, interrogea le clerc, et reçut ce coup d'entendre nommer M. Lefrançois.

Il rentra chez lui taciturne, inquiet vaguement, et supputant tout ce que cette réapparition de M. Lefrançois dans sa vie allait y jeter d'agitation, d'amertume et de danger. Puis il pensa que le banquier était possesseur de cinq ou six propriétés importantes autour de Beaumont, et qu'il n'y avait pas de raison pour qu'il vint justement habiter la dernière achetée. Il ne s'était jamais installé à Charnetay, ni à Prêteuse, et se contentait de louer ces belles résidences aux riches rentiers qui voulaient passer l'été à la campagne. Pourquoi changerait-il sa façon de procéder, justement lorsqu'il y aurait, pour lui-même, tant d'inconvénients à le fah'e?

Il s'imaginait que M. Lefrançois savait où l'ex-professeur Daniel s'était réfugié. Il croyait, ayant tant souffert à cause de cet homme, que celui-ci ne pouvait pas le traiter avec indifférence. En quoi il se trompait. Le mari de Florence avait profondément oubUé son rival, ne se souciait point du tout de savoir ce qu'il était devenu, et n'ayant jamais eu la moindre pitié pour lui, ne lui témoignait pas la plus légère animosité. Il l'ignorait. Il avait acheté Fresque\-ille, parce que l'affaire était avantageuse, et qu'il trouvait à placer son argent à quatre pour cent en terres. De plus, le château passait pour agréable, et la population ouvrière de Favières constituait, aux portes du domaine, un centre électoral très important.

Le député de l'arrondissement, M. Robesnault, venait de mourii-, tué par la campagne panamiste, au cours de laquelle sa probité avait subi de terribles atteintes. M. Lefrançois, approchant de la cinquantaine, marié à la plus joHe femme du pays, riche au delà de ses désirs, s'était découvert des ambitions politiques. Il avait pensé que si les hommes les plus experts à conduire leurs affaires personnelles ne s'occupaient pas de gérer les affaires pubhques, il y avait de grandes chances pour que tout allât de travers en France. Et se sentant soudainement aussi excellent patriote qu'il se savait habile administrateur, il avait résolu de faille profiter le pays de son expérience.

Mais la question consistait à savoir si le pays apprécierait le service que Lefrançois avait l'intention de lui rendre. Il y a des électeurs aveugles qui ne voient pas leur véritable intérêt et qui, ayant à choisir entre un candidat parfait et un candidat exécrable, s'empressent de voter pour le second et méprisent le premier. C'était là justement ce que se disait le banquier, et comme il était,

LE CUEfi DE FAVIÈRES 61

avant tout, pratique, il avait jugé nécessaire de se mettre en contact avec ceux à qui il réservait l'honneur de l'envoyer à la Chambre. Il savait l'art de parler aux hommes le langage qu'ils comprennent le mieux : celui de l'intérêt. Il ne craignait pas, dans une affaire difficile, de donner la somme qui doit faciliter la conclusion. Il se sentait prêt à dépenser ce qu'il faudrait pour mener à bien l'élection même la plus disputée. Comment, dans de pareilles conditions, aurait-il pu redouter un échec?

Il vint avec sa femme inspecter sa nouvelle acquisition et constata, avec plaisir, que le château était tout neuf, confortable, et si bien meublé qu'il suffirait d'arriver avec ses malles pour s'installer. Il fit visite aux autorités, causa avec les industriels qui occupaient les ouvriers du canton, s'enquit des tendances des trois médecins et du pharmacien, car il pouvait redouter de leur part une concurrence. Il acquit la certitude que ces praticiens étaient trop occupés par les devoirs de leur profession pour songer à perdre du temps à politiquer. Il entra à la gendarmerie et passa la revue de la brigade. Il frappa même à la cure et ne trouva pas le curé qui, suivant sa coutume, était en tournée chez les pauvres.

Le nom de Daniel, prononcé plusieurs fois devant lui, n'éveilla aucun souvenir précis dans son esprit. Il se laissa raconter que le desservant de P'avières était un homme doux, simple, uniquement occupé de charité, et il se proposa de le gagner par de larges aumônes. Il rentra à Beaumont, content de son voyage. Le pays lui plaisait, le terrain électoral ne paraissait pas encombré, tous ceux à qui il avait ou affaire s'étaient mis avec empressement à sa disposition. Il lui était impossible de ne pas voir l'avenir en rose. Et il s'apprêta à habiter Fresqueville avec une satisfaction qu'il ne dissimulait pas.

Cependant l'abbé Daniel, en rentrant de sa tournée, avait trouvé chez lui la carte de M. Lefrançois. Son trouble fut si grand que sa mère, qui travaillait dans la salle, et dont la vue avait beaucoup baissé, ne put se retenir de lui demander ce qui lui arrivait. Le prêtre n'avait jamais rien caché à sa mère. Il lui tendit la carte sans parler. La vieille femme lut et son visage se crispa. Elle pencha la tête un peu, puis regardant son fils :

— C'est le M. Lefrançois qui a...

Elle n'acheva pas, mais elle voulait si bien dire : qui a épousé Florence Guépin, que l'abbé répondit simplement :

— Oui.

— Et qu'est-ce qu'il te voulait, mon enfant, ce monsieur?

— Je l'ignore. Il a acheté dernièrement la propriété de la bonne

Mme de Fresqueville... Peut-être a-t-il entendu parler des intentions charitables de cette vertueuse femme, et veut-il se substituer à elle pour aider l'œuvre de l'École.

Touchante illusion du prêtre qui n'admettait pas qu'on pût avoir d'autre idée que celle de faire le bien. Sa mère, moins crédule, piqua son aiguille dans son ouvrage et après un instant de silence :

— Je crois bien qu'il a dit à Barbe qu'il avait l'intention de s'installer dans le pays.

L'abbé Daniel à ces mots devint soucieux. Ce qu'il avait tant redouté allait-il donc se réaliser? Aurait-il à subir l'angoisse continuelle de la présence de Florence, le seul être qui pouvait troubler sa tranquilUté d'âme? Était-ce une épreuve que le ciel lui réservait? Devait-il s'y soumettre ou avait-il le droit de s'y dérober?

Il sortit de sa maison et entra dans la petite égUse. Le silence y régnait et le calme grave et recueilli du saint lieu saisit la pensée du prêtre. Il marcha vers le chœur, déjà plus maître de lui, plus sûr de sa résignation et de sa force. Il s'agenouilla et pria longtemps, demandant au ciel de lui dicter sa conduite. Comme la nuit grandissante noyait d'obscurité les voûtes nues de l'Église, une dernière clarté frappa la tranche d'or dn livre sacré demeuré sur l'autel. Il parut à l'abbé que c'était une sollicitation qui s'adressait à sa conscience. Il monta les marches et s'arrêta à la place où il avait l'habitude de dire la messe et, ouvrant d'une main un peu tremblante le missd, il pencha la tête pour connaître ce que les textes saints répondraient à sa pensée inquiète. Dans l'ombre, qui déjà s'était faite épaisse autour de lui, il lut :

« Et Jésus dit : Heureux ceux qui souffrent, heureux ceux qui pleurent, car mon père les consolera de leurs épreuves, dans le Royaume des Cieux... »

Voyant dans ces paroles un ordre que son maître éternel lui adressait, courbé obéissant sous la main divine, il dit avec une foi sincère :

t^ — Mon Dieu ! que votre volonté soit faite.

Et par le cimetière tout noir, où les hulottes mélancoliques faisaient entendre leur appel nocturne, il rentra au presbyière

L'union de M. Lefrançois et de la belle Florence Guépin n'avait pas donné, tout d'abord, au banquier autant de satisfaction qu'il se croyait en droit d'en attendre pour son argent. J '\ fille du

menuisier, un peu grisée par ses prospérités soudaines, avait pris une très haute idée d'elle-même. Les adorations exagérées do son mari avaient achevé de faire d'elle la personne la plus infatuée qui se pût rencontrer à vingt Ueues à la ronde. La riche bourgeoisie de Beaumont, déjà portée à critiquer le mariage du banquier, qui épousait une fille d'aussi basse extraction, avait été justement choquée par les airs de triomphe de Mme Lefrançois. Un peu de modestie aurait valu à Florence la bienveillance d'une société qui n'avait pas de raison de repousser la petite Guépin, si elle savait se tenir à sa place.

Une maison ouverte, où la jeunesse trouvait à se divertir, n'était pas à dédaigner. On aurait passé, pour y venir, sur la mauvaise réputation du mari et sur la modeste origine de la femme. Mais quand les vieilles familles de la ville virent le nouveau ménage se donner des allures dominatrices et vouloir prendre le haut du pavé, une opposition se manifesta très nette contre ces prétentions et M. et Mme Lefrançois constatèrent qu'on leur faisait grise mise.

— Ce sont des envieux, dit le banquier à sa femme. Ils m'en veulent de ce que je suis plus riche qu'eux !

— Ce sont des chipies, réphqua Florence, elles ragent de ce que je suis plus jeune qu'elles !

Elle n'ajouta pas : et plus johe, mais elle le pensa et son mari aussi. Il était de plus en plus épris d'elle, et se sentait prêt à tenir tête à tout Beaumont pour les beaux yeux de la ravissante blonde qui l'avait ensorcelé au point de le conduire jusqu'à la mairie. L'empire qu'elle possédait sur lui était tel qu'il ne regrettait pas d'avoir aliéné sa liberté. C'était bien la première fois qu'ayant conclu un marché, il n3 soupirait pas, en pensant qu'il avait donné quelque chose en échange de la marchandise.

Froidement accueillis par la société, ils ne firent pas d'effort pour désarmer les préventions. Ils se cantonnèrent chez eux et jouirent de la plus grosse fortune du pays, dans le plus bel hôtel do la ville. Ils cultivèrent les relations particulières de M. Lefrançois, qui étaient presque toutes commerciales et où dominaient les célibataires. Les dîners qu'ils donnèrent furent bientôt renommés. On y buvait des vins choisis et on y mangeait une chère exquise. Lefrançois, très gourmand, vit ses manies flattées par sa femme qui se révéla maîtresse de maison supérieure. En un an le banquier fut à ce point édifié sur les capacités administratives de Florence qu'il lui laissa conduire son ménage comme elle voulait et paya la dépense sans même la contrôler. De la part d'un

homme aussi défiant que l'était le banquier, c'était une preuve d'estime extraordinaire. Jamais il n'en avait fait autant, pour qui que ce fût, même son propre père.

Il prit l'habitude de consulter la jeune femme. Le matin il venait s'asseoir dans son cabinet de toilette, pendant qu'elle s'habillait, et tout en se régalant du spectacle de cette fine et blonde créature allant, venant, en peignoir, peignant ses beaux cheveux, attachant son corset, et passant devant lui en pantalon brodé et en bas de soie, il lui racontait ses affaires, lui expliquait ses opérations, et lui dem.andait son avis. Il était surpris de son rapide et sûr jugement. Presque sans réfléchir, comme par une intuition secrète, elle disait : « Non, il ne faut pas faire cela », ou bien : « Je crois que tu auras raison d'agir de la sorte », et immanquablement le résultat démontrait l'exactitude de son appréciation. Il lui disait dans les premiers temps :

— Mais pourquoi me réponds-tu ainsi? Quel motif as-tu de déconseiller telle spéculation, ou de recommander telle autre?

Elle eut la franchise de répondre tout simplement :

— Il m'est impossible de l'expliquer. Je sens que c'est avantageux, ou que c'est défavorable. Pourquoi? Je ne saurais le dire. C'est une impression.

Lefrançois était trop intelligent pour croire que sa femme recevait des inspirations du ciel. Il conclut qu'elle était douée d'un parfait bon sens, d'un admirable instinct des affaires, et que, sans efforts, sans contention, elle allait tout naturellement à la solution juste. Il en profita, car il n'était pas homme à rien laisser perdre, et ayant un si bon conseiller dans sa maison, il se fût jugé bien sot de ne pas le consulter. Florence devint donc, en quelque sorte, une associée pour Lefrançois, et acquit sur son esprit un ascendant que rien désormais ne devait affaiblir.

Ce fut ainsi que la belle put le tromper, sans gêne et sans danger. Car si la petite Guépin se révéla une maîtresse de maison incomparable, une femme d'affaires hors hgne, elle donna, par contre, à son mari, quelques rivaux, qui, s'il les avait soupçonnés, auraient pu lui fournir, sur les causes de la chance que lui valait sa femme, des données imprévues. On n'épouse pas, à quarante-cinq ans, la plus johe fille du département sans courir quelques risques. Lefrançois n'avait jamais été beau, et il était vieux. Vieux s'entend comparé à une petite Guépin de dix-sept ans. Il n'était pas gracieux, et la passion qui lui venait, sur le tard, le rendait plus exigeant qu'agréable.

Pendant deux ans, cependant, il fut Je seul maître et le seul

bénéficiaire de cette ravissante Florence, à qui le mariage avait réussi, et qui s'épanouissait dans un embonpoint savoureux de beau fruit velouté. Mais au bout de la deuxième année, comme l'hiver commençait, Lefrançois commit l'imprudence d'amener chez lui le vicomte de Sasseval, qui cherchait à emprunter une grosse somme sur ses terres de Hermès, et le charmant jeune homme ne fit pas dans la maison qu'un emprunt d'argent.

Du reste, adroite et délurée, la belle Mme Lefrançois s'arrangea pour n'être même pas soupçonnée à Beaumont. Elle avait Paris à portée, et le chemin de fer facilitait toutes les rencontres que peut souhaiter un amour partagé. Elle eut, toutes les semaines, des achats à faire, et le magasin du Lou"\Te, et l'hôtel du même nom, se partagèrent les heures qu'elle sut dérober à l'astuce clairvoyante de Lefrançois, car presque toujours elle se fit accompagner par lui à Paris.

Elle poussa l'audace et la précaution, jusqu'à ne pas vouloir se mettre en chemin de fer sans qu'il fût du voyage. Et le banquier avait la tâche de la ramener, le soir, écrasée de fatigue, brisée d'amour et mettant ses accablements sur le compte du piétinement dans les magasins. La jeune femme était habile, mais les amants ne furent pas discrets et ce fut grâce à leurs bavardages qu'on put dresser la hste, pas très longue, car elle était amoureuse et point changeante, de ceux qui furent favorisés par elle. On en connut trois, qui tous valaient la peine qu'on s'émût pour eux car c'étaient de fort beaux garçons et des galants hardis. Un quatrième parut douteux. Les malveillants seuls l'ajoutaient au compte de Mme Lefrançois. Les indifférents se contentaient de rire en disant que l'exagération était inutile. En tout cas, la petite Mme Lefrançois sauvait bien les apparences, car jamais personne ne surprit quoi que ce fût qui pût être donné comme une preuve de sa mauvaise conduite.

Il y avait cinq ans qu'elle était mariée lorsque, pour la première fois, Lefrançois eut un soupçon et des inquiétudes. Le père Guépin, aussitôt sa fille étabhe, comme il disait, avait vendu son fonds à son premier ou\Tier et s'en était allé à Orcimont surveiller les intérêts de son gendre. Il habitait une sorte de petit bâtiment, à portée de la ferme, et vivait là comme un régisseur. Il se promenait sur le domaine avec un fusil, et finissait réguhèrement sa tournée par une station chez l'aubergiste, avec lequel il faisait une partie de piquet en buvant des apéritifs variés.

Son gendre lui ayant interdit formellement de venir à Beaumont, c'était Florence qui se déplaçait, de temps en temps, pour

s'assuier de l'état de santé du père Guépin et surtout de la façon dont il gouvernait son existence. Le vieux menuisier, les joui's où sa fille lui faisait visite, se mettait en grande tenue, ne buvait que de Teau rougie à son déjeuner, afin d'être parfaitement lucide, car il craignait fort Mme Lefrançois qui ne se gênait pas, à l'occasion, pour le gronder sévèrement. Elle passait habituellement quelques heures avec son père et rentrait à Beaumont pour dîner. C'était une promenade, entre deux trains. Le vieux Guépin la reconduisait à la gare, et, après l'avoir aidée à s'installer dans le wagon, il reprenait, avec le soulagement d'un écolier qui est quitte de l'inspection, le chemin de l'auberge où son compère l'attendait.

Un jour d'autonme que Florence était venue à Orcimont, le temps s'étant mis à la pluie, la jeune femme exigea que son père la quittât à la gare et retournât chez lui, avant l'arrivée du train. Assise dans la salle d'attente, elle songeait, au coin d'un feu de coke qui brûlait mal, lorsqu'un voyageur élégant et de belle tournure entra, fit un tour, s'approcha de la chenùnée, moins pour se chauffer que poiir examiner la femme qui était là, et ayant lancé à Florence un coup d'œil appréciateur, il alla s'adosser à la muraille et regarda sur la voie à travers les carreaux poussiéreux de la porte.

Dans l'obscurité, et sous son voile, Mme Lefrançois était diiïicile à reconnaître. Cependant, le beau voyageur avait distingué facilement l'élégance de la tournure, la jeunesse du visage, et cet ensemble de recherches et de soins de tout l'habillement, depuis la pointe des bottines jusqu'aux fleurs du chapeau, qui trahit la femme coquette et désireuse de plaire. Florence, immobile au fond de son fauteuil, masquée de sa voilette, mais voyant très clair, avait parfaitement reconnu, elle, celui qui ignorait encore avec qui il se rencontrait. C'était Bernard Letourneur, l'ami de Paul Daniel, qui venait de sa propriété de Sarmonville qu'il habitait toute l'armé , et se rendait à Paris pour ses affaires.

Amusée de se retrouver, après cinq ans, en présence de celui qui avait été mêlé si fortuitement à ses affaires de cœur avec le jeune professeur de philosophie, elle étudiait Bernard, de l'œil, sans sortir de son apparente indifférence, et lui trouvait belle mine, l'air gai et heureux, avec sa haute stature et son visage rosé encadré d'une belle barbe châtain. Elle voyait très bien qu'il la guignait du coin de l'œil, tout en regardant les manœuvres des hommes d'équipe, et s'amusait de son incertitude. Il cherchait qui elle pouvait être et se demandait où il l'avait vue, car s'il ne la reconnaissait pas, il avait la conviction qu'il l'avait déjà rencontrée. Mais où?

LE CURÉIdE FAVIÈKES 67

Il se disait : Comment diable, dans cette forme vague, ensevelie sous ce manteau, et affalée au fond de ce fauteuil, distinguer une femme? C'est un paquet de soie et de drap ! Est-elle grande ou petite? A coup sûr elle est jolie. Mais a-t-elle de belles dents, de beaux yeux, une taille élégante? Mystère ! Quand elle va se lever tout à l'heure, nous verrons ça.

L'employé, en ouvrant la porte du quai, dit : '

— Les voyageurs pour Beaumont et la ligne !

Bernard sortit lentement et affecta de regarder, avec beaucoup d'intérêt, du côté opposé à celui par lequel le train arrivait. Il laissa ainsi passer derrière lui la voyageuse, et, comme elle mai'ch£Ùt sm' le quai, il put l'examiner à son aise. Grande, bien dégagée, la tournure élégante, une torsade de cheveux blonds étincelant sous la forme du chapeau. Elle ne paraissait pas faire la moindre attention à lui. La curiosité de Bernard, piquée au vif, le poussa à ne pas abandonner son étude. Le train stoppait. Le jeune homme passa une rapide revue des compartiments et, avisant celui devant lequel stationnait l'inconnue, il en ouvrit la portière, et, mettant le chapeau à la main, il s'effaça avec une gracieuse politesse.

Florence fit un léger signe de tête, pour remercier, monta, aidée par Bernard, et s'installa dans un coin, en arrière. Le jeune homme entra à sa suite, s'assit en avant, à l'autre bout du compartiment. Pas une parole n'avait été échangée. Le train partit. Ils étaient là, en présence l'un de l'autre, et, maintenant, Bernai'd pouvait distinguer le visage de la voyageuse éclairé par le jour cru tombant de la fenêtre, et, peu à peu, ces traits évoquaient dans son souvenir l'image d'une jeune fille dans un jardin, et auprès de laquelle son ami Paul Daniel se morfondait d'amour. Il revoyait la petite maison, la vieille tante avec laquelle il avait fait la conversation, et la jolie blonde si près de trahir ses serments pour épouser un prince. Oui, c'était la petite Guépin qu'il avait devant lui, mais singulièrement transformée depuis qu'elle était devenue Princesse, sous le nom de Mme Lefrançois. Et aussi belle, aussi élégante, et plus fièrement hautaine que Bernard n'avait pu le prévoir, dans sa courte entrevue avec elle. Il se leva, et s'approchant, il dit avec une politesse souriante :

— Je vous prie de m'excuser, madame, si je ne vous ai pas saluée tout à l'heure, en entrant dans la salle d'attente, mais on n'y voyait pas clair et voilà seulement que je viens de vous reconnaître. Je serais fâché que vous me prissiez pour un malappris...

Mme Lefrançois pencha la tête d'un air coquet :

— Vous êtes tout excusé, monsieur. Je voyais Lien que vous essayiez de découvrir qui j'étais, mais franchement je ne pouvais pas aller au-devant et vous l'apprendreA'ous avez bonne mémoire, cependant, car nous ne nous sommes pas trouvés enseml)le plus d'un quart d'heure, je crois...

— Il n'en fallait pas plus, dit Bernard, pour ne jamais vous oublier.

— Dites que les circonstances étaient romanesques et que c'est cela qui vous a fait garder le souvenir d'une petite fille fort simple et obéissante, car elle n'a eu, dans toute cette affaire, aucune initiative, et s'est bornée à suiATe les ordres de son père.

Elle plaidait l'innocence, vis-à-"\-is de l'ami de Paul Daniel, c'était donc qu'elle supposait qu'une impression fâcheuse était restée à Bernard de l'abandon si brusque, fait par elle du fiancé pauvre, en faveur du riche mari. Il répliqua doucement :

— Quelle qu'ait été la cause do votre changement, il a été bien douloureux pour ce pau^-re garçon.

Elle répondit d'un air apitoyé :

-- On me l'a dit et j'en ai été très affligée, car j'avais pour lui beaucoup d'estime et de sympathie. Mais que peut une fille de dix-sept ans contre la volonté de tous ceux qui sont autour d'elle.^ J'ai cédé, tout en plaignant, du fond de l'âme, celui qui était la ^dctime, bien innocente, de ces variations.

Il y eut un silence, puis elle ajouta :

— Et qu'est-il devenu, ce malheureux M. Daniel?

Ce fut si atroce d'indifférence dédaigneuse que Bernai'd tressaillit. Il hocha la tête, et regardant la jeune femme avec des yeux railleurs :

— Il s'est fait prêtre, estimant qu'après avoir perdu l'affection d'une personne aussi belle, aussi constante et aussi bonne, il n'y avait plus pour lui d'autre recom-s que Dieu.

— Monsieur, reprit Florence d'une voix tremblante, vous êtes cruel... Mais vous croyez avoir à venger votre ami, je vous pardonne...

— Oh ! madame, vous vous méprenez; je ne songe pas à venger Daniel... S'il était présent, du reste, il me le défendrait. C'est une âme trop noble, un esprit trop élevé pour descendre jusqu'au rêve un peu bas de la vengeance. Je vois bien, en ce moment, que vous l'avez méconnu. C'est pourquoi vous l'avez délaissé. Si vous aviez soupçonné tout ce que son cœur contenait de sentiments tendres et passionnés, tout ce que son esprit renfermait de pensées élc-

LE CTJBÉ DE FAVISBBS 69

vée^ et généreuses, vous auriez su résister à votre père et vous auriez évité le malheur d'être la femme de M. Lefrançois.

La figure de Florence s'éclaira d'un sourire narquois et brusquement elle interrompit Bernard :

— Me croyez-vous si à plaindre?

— Ma foi, madame, à vous dire vrai, si vous n'avez pas quelques compensations, votre existence ne me paraît pas devoir être charmante tous les jours... Je connais M. Lefrançois, votre mari, pour avoir traité quelques affaires avec lui, quand j'étais jeune. Il ne m'a point laissé un agréable souvenir.

— Il a beaucoup gagné, depuis qu'il est mon mari... Bernard se mit à rire :

— Il gagnait pourtant assez avant !

— Oh ! je ne vous parle pas d'argent... Je sais que ses affaires étaient bonnes... Elles continuent, d'ailleurs, à l'être... Je veux dire qu'il est plus sociable, plus avenant...

— Je ne doute pas que votre influence lui ait été profitable... Il en avait bien besoin. C'était un ours assez mal léché... Qui aurait pu penser qu'il se marierait jamais?

— Il a bien fait tout ce qui dépendait de lui pour cela, car je vous assure que je ne l'ai incité en rien.

— Et n'avez-vous aucun regret aujourd'hui?

— Un seul, qui est d'avoir fait du chagrin à qui vous savez. Mais ce tort-là est irréparable.

— Tout à fait. Et si vous voulez mon opinion, je crois que vous devez être absolument oubliée.

— Ainsi soit-il, dit gaiement Florence. Alors, si vous le voulez bien, parlons d'autre chose.

Ils se mirent à causer, avec la plus parfaite tranquillité, toute passagère aigreur ayant disparu entre eux, et tout à la satisfaction de s'être rencontrés. Bernard pensait : Voilà une petite femme qui n'a pas perdu, depuis cinq ans qu'elle est mariée, et vraiment c'est une iniquité de la voir liée à ce vieux Lefrançois. Si l'occasion se présentait de venger ce bon Daniel et de rendre à ce scélérat la monnaie de sa pièce, ne serait-ce pas une juste revanche, et non sans douceur, car vraiment la dame est charmante. Florence de son côté se disait : Ah ! maître Letourneur, vous vous permettez de me reconnaître, vous venez remuer effrontément les débris d'un passé qui ne m'est pas agréable. Vous me le paierez, mon bel ami. On vous montrera que le premier devoir d'un homme est de ne pas parler à une femme de ce qui peut lui déplaire et le second de ne pas paraître penser qu'il' est si aisé de l'oublier

quand on l'a aimée. Gomme ils arrivaient à Beaumont, Letourneur demanda à Mme Lefrancois :

— Est-ce que vous voyagez souvent sur la ligne, madame, et aurai-je la bonne fortune de vous y rencontrer quelquefois?

Elle le regarda de haut et dit d'un ton sec :

— Quant on veut me voir, on vient chez moi. Bernard sourit et s'inclina.

— Je vous remercie, madame, de m'en donner la permission, je n'osais pas vous la demander.

Cette fois, elle le regarda de travers et ajouta :

— Il faudra aussi la demander à mon mari.

On entrait en gare. Il l'aida à descendre, lui tira un coup de chapeau cérémonieux, et la laissa s'éloigner sans l'accompagner. En gagnant la salle d'attente, il se disait : Fichtre ! Il me semble que voilà mes affaires bien mal engagées. Il ne fait pas bon badiner avec cette belle blonde. Et la petite Guépin m.e paraît avoir pris singulièrement de l'assurance. Quel air et quel ton? Qu'auraitelle pu y ajouter si elle avait été la reine? M'imposer d'aller gracieuser son époux, ce singe qui m'a prêté de l'argent à vingt-cinq pour cent, quand j'étais petit garçon, pour avoir le droit de venir ensuite lui adresser, à elle, des sourires? Parbleu ! Non! ce serait trop cher. Toujours l'usure, même dans les rapports sociaux ! La femme a pris les mauvaises habitudes de son^mari. Nous ne ferons pas de galanterie à ce taux-là.

Tout en s'éloignant d'un pas souple, Mme Lefrancois, un peu agitée, jugeait Bernard aussi sévèrement qu'il venait de la juger librement lui-même. Elle l'accusait d'impertinence voulue, et de famiharité déplacée. Hors de la présence de ce. beau garçon, dont la jeunesse som'iante et épanouie agissait sur elle favorablement, elle retrouvait sa rectitude d'appréciation, et se rendait très bien compte de tout ce qu'il y avait eu de hardiesse dans son langage. Parce qu'il l'avait connue autrefois très modeste et très simple, s'imaginait-il qu'on pouvait la traiter cavahèrement ? Elle lui ferait bien voir la différence qu'il y avait, entre la fiancée de Daniel et la femme de M. Lefrancois.

Elle était tout à fait en colère, quand elle monta en voiture pour rentrer chez elle. Ne pas être prise au sérieux était ce qui avait, par-dessus tout, le don de lui déplaire. Elle avait trop souffert, depuis cinq ans, de l'ironie et du dédain des gens de Beaumont, pour tolérer qu'on prît avec elle des airs de plaisanter. A froid, et seule en face d'elle-même, maintenant elle vouait à ce beau Bernard une haine féroce. Elle lui eût fait volontiers du mal.

Elle se promettait d'user, vis-à-vis de lui, de ses coquetteries les plus savantes, de Tenflammer à souhait, puis de le laisser se refroidir lentement dans le mépris qu'elle montrerait de ses désirs. Il ne faisait pas doute pour elle que cet insolent personnage allait promptement reparaître pour la courtiser de son mieux. Gomment il arriverait à pénétrer chez elle, et à se glisser dans l'intimité de son mari, elle ne s'en préoccupait guère.

Les hommes, elle le savait, ne sont jamais embarrassés pour trouver un moyen de se rapprocher de la femme qu'ils convoitent. Et Bernard était suffisamment audacieux pour que l'on n'eût pafe à se soucier de l'aider dans ses tentatives. Florence était donc bien décidée à l'attendre de pied ferme et à lui prodiguer toutes ses grâces d'abord, tous ses dédains ensuite, pour le renvoyer avec sa courte honte, en définitive, et bien renseigné sur le cas qu'il fallait faire de Mme Lefrançois.

La perspective d'une victoire complète, remportée sur cet insolent, la calma, elle rentra chez elle le sourire sur les lèvres et raconta, pendant le dîner, son voyage à son mari en mentionnant hardiment la rencontre de M. Letourneur. Le banquier parla de Bernard, en homme pénétré et déférent. Il se garda de dire que le jeune homme avait passé à sa caisse, après des parties malheureuses au cercle. Florence affecta une indifférence hautaine dont son mari essaya inutilement de lui démontrer l'inanité. Jamais il n'y avait eu de relations entre le fils de famille et le banquier, et Lefrançois ne soupçonnait pas qu'il pût s'en établir. Alors à quoi bon paraître dédaigner ce garçon qu'on n'était destiné à rencontrer que de loin en loin et par hasard? La ville était pleine de ses pareils contre lesquels il n'y avait pas lieu de se guinder. On savait ce qu'ils valaient et il suffirait de donner un beau bal ou quelques dîners pour faire accourir à l'hôtel Lefrançois tous ces dédaigneux. Car, avec des violons et un bon cuisinier, on était sûr de mener le monde.

C'était plaire à Florence que de lui parler de dominer et d^ conduire. Elle avait incontestablement des instincts tyranniques. Lefrançois calma donc avec assez de faciUté le mécontentement de sa femme. Mais quand, au bout d'une semaine, la jeune femme dut constater que M. Letourneur n'avait point donné signe d'existence, sa mauvaise humeur reparut; seulement, cette fois, elle n'en expliqua pas les causes. Elles étaient difficiles à énoncer. Florence, elle-même, n'en saisissait peut-être pas toutes les nuances. Ce qui dominait, dans son esprit, c'était que Bernard, après avoir été insolent avec elle, n'avait pas fait amende honorable et

que par conséquent il la bravait. Elle attribuait cette rébellion à de la hauteur de caractère et aussi à un désir de venger l'infortune de Daniel. Et, par une singulière association d'idées, elle s'irritait contre celui à qui elle avait fait tant de mal, en même temps que contre celui dont elle jugeait avoir à se plaindre.

Mais elle en fut pour ses agitations. Aucune occasion ne s'offrit de les calmer. Après avoir fait bien innocemment cette manifestation qui entraînait tant de conséquences, Bernard avait disparu et il y avait de grandes chances pour que Mme Lefrançois n'entendît plus jamais parler de lui, à moins qu'elle ne recherchât les occasions de le rencontrer. Et encore n'était-ce point facile, puisque le jeune homme n'habitait pas la ville et n'y venait que par hasard et jamais à jour fixe. Cependant Florence, dans l'ennui désœuvré de sa vie, commençait sérieusement à songer qu'il lui faudrait faire le premier pas pour amener cet insoumis à composition. Et déjà elle se demandait comment elle s'arrangerait pour amener le hasard qui les mettrait de nouveau en présence.

Il y avait à peu près six semaines que Bernard avait rencontré Mme Lefrançois en chemin de fer et il ne pensait pas plus à elle que si elle n'avait jamais existé, lorsqu'un matin qu'il chassait dans son bois de la Varenne, à une lieue de chez lui, sur la lisière d'Orcimont, au lieu de prendre à travers plaine pour rentrer, il eut la fantaisie de suivre la route. Il allait d'un bon pas, escorté de son chien, sans fusil et sans carnier, ayant renvoyé le garde qui l'accompagnait, lorsqu'en passant près d'un enclos qui dépendait du château de M, Lefrançois, il vit la barrière s'ouvrir et un vieil homme, ayant l'aspect d'un jardinier, s'avancer vers lui en souriant. Il s'arrêta aussitôt, pendant que le chien grognant montrait les dents d'un air féroce.

— Eh ! dit le vieux, est-ce que votre corniau est méchant? Je tiens à mes mollets, monsieur, je n'en ai pas une paire de rechange...

— N'ayez pas peur, il ne vous mordra pas... La paix, Gun, nous ne sommes pas chez nous, ici. Qu'est-ce que vous me voulez, mon ami?

— Moi, rien. Mais une dame, qui est là, vous veut quelque chose...

— Une dame ! Quelle dame?

— Eh ! pardié, venez-y voir, sans tant d'affaires. Soyez tranquille, elle est comme votre chien : elle ne mord pas !

Bernard se laissa introduire dans l'enclos, où auprès d'une serre il aperçut Mme Lefrançois qui, de ses mains délicates, cueillait des fleurs dont elle faisait un magnifique et rare bouquet. Elle

regarda le jeune homme avec une souriante tranquillité et dit :

— • Eh bien ! monsieur Letourneur, il me semble qu'il faut bien

de la diplomatie pour obtenir que vous veniez me dire bonjour,

— Ah! madame, dit Bernard, comment aurais-je pu soupçonner que vous étiez là?

— Parfaitement juste ! Aussi ai-je envoyé mon père vous en avertir.

Bernard tourna son regard vers celui qu'il avait pris pour un jardinier, et le saluant avec affectation :

— Ah ! Monsieur est votre père?... Enchanté, monsieur Guépin, de faire votre connaissance.

— C'est réciproque, monsieur Letourneur, dit le bonhomme. Il y a joliment longtemps que nous nous rencontrons. Car moi j'habite le pays, comme vous. Je gère la propriété de mon gendre, et je fais un peu d'horticulture... Vous voyez ces orchidées qui sont dans les mains de ma fille... C'est moi qui les cultive... Il faut bien se distraire ! Quand on a travaillé toute sa vie, il est bien difficile de se reposer, sans s'ennuyer.

C'était en pure perte que le père Guépin arrondissait ses périodes et développait sa philosophie. Bernard ne "écoutait pas, il regardait Florence qui jamais n'avait été aussi joUe. Une robe de lainage bleu très simple, mais bien coupée, mettait en valeur sa taille charmante, et elle était coiffée d'un grand chapeau noir, qui donnait à ses cheveux blonds, à ses beaux yeux, un éclat fascinant. Elle allait devant elle, dans les étroits sentiers de la serre, marchant lentement sur le sable jaune, entre les bordures verdoyantes des plantes, sans paraître se préoccuper de savoir si Bernard la suivait. Elle en était bien sûre, pourtant. Et, sans se retourner, elle le sentait derrière elle, étonné, troublé, déjà à demi conquis, ne demandant qu'un prétexte pour capituler. Ce prétexte elle était résolue à ne pas le lui fournir. Elle voulait le contraindre à faire amende honorable, et se donner le premier plaisir de triompher des résistances un peu dédaigneuses qu'il avait affectées.

Ils arrivèrent ainsi à un rond-point orné de fleurs, masqué de larges feuilles de latanier et au milieu duquel se trouvaient des chaises de jardin, un banc et une table. Mme Lefrançois posa son bouquet et s'assit. Le père Guépin avait disparu, et Bernard se trouvait en tête à tête avec la belle blonde. Il la connaissait pourtant, et la savait dangereuse. Mais elle était bien séduisante, ce jour-là. Il était garçon, n'avait rien à craindre, se confiait à son expérience des fenmies et pensait qu'on ne le mènerait jamais plus

loin qu'il ne voudrait aller. Il s'assit donc à côté de Florence, dans l'atmosphère tiède de la serre, et pendant qu'elle déchiquetait de ses doigts nonchalants une tige de verveine parfumée, il roula dans ses mains les oreilles de son chien qui s'était couché près de lui.

— Vous savez que vous n'êtes guère aimable, dit Mme Lefrançois, au bout d'un instant. On n'annonce pas sa visite quand on n'est pas décidé à la faire. J'avais raconté à mon mari notre rencontre et votre prochaine venue... Vous pensez s'il a été étonné de votre abstention...

— Qu'a dit M. Lefrançois?

■ — Oh ! mon Dieu, ce qu'on pouvait dire de plus indulgent sur votre compte : que vous étiez fort mal élevé.

— Il a si mauvaise opinion de moi? Voilà vraiment une chose navrante ! Mais vous, madame, êtes-vous aussi sévère et confirmez-vous l'arrêt? S'il en était ainsi je ne vous cacherai pas que j'en aurais un tel chagrin qu'il me paraîtrait difficile de le supporter.

— Allons ! ne dites pas de sottises. Parlez sérieusement, si vous le pouvez. Et tâchez de trouver à votre conduite une explication qui soit acceptable.

— Je ne me donnerai aucune peine pour la trouver, je vais me contenter de vous dire la vérité : je ne suis pas sorti de chez moi, depuis que j'ai eu le plaisir de vous rencontrer.

— Bon ! C'est une impertinence bien conditionnée. Vous auriez pu sortir exprès, ce n'eût été que le minimum de ce qu'on devait attendre de votre courtoisie.

Bernard frotta si énergiquement les oreilles de son chien que le pauvre animal poussa un gémissement.

— Laissez donc cette bête tranquille, dit Florence, elle n'a commis aucune faute. Si des oreilles devaient être tirées, ce ne seraient que celles de son maître.

— Ma foi, vous avez raison, fit gaiement Letourneur, et je vous abandonne ma tête. Je suis mal embarqué et, de quelque côté que je me tourne, je suis sûr de chavirer. Il ne me reste qu'à faire appel à votre générosité.

— Vous auriez dû commencer par là.

— Eh bien ! je me rends, j'avoue mes torts, je demande grâce, ne soyez pas impitoyable pour un convaincu...

— Rassurez-vous, on n'a aucune intention à votre égard, ni mauvaise ni bonne. On compte bien vous laisser dans votre coin, puisque vous tenez tant à y rester.

— Ah ! Voilà que vous devenez tout à fait féroce.

— Mais non. Retournez chez vous, probablement vous y êtes attendu...

— Moi, quelle plaisanterie ! Et par qui?

— N'avez-Yous pas quelque cotillon, dans votre château, si peu que ce soit : intendante, lingère, servante-maîtresse?

— Ma foi, non. J'aime à être obéi, et je n'abdique mon autorité dans les m.ains de personne.

— Mais vous n'avez pas déjeuné?

— J'y allais, quand vous m'avez fait la gracieuse surprise de m'envoyer chercher.

— Eh bien ! alors, puisque vous êtes ici, voulez-vous déjeuner avec mon père et moi?

— Comment donc, mais avec bonheiu* !

— Alors, venez...

Elle se leva, sortit de la serre et marcha à travers le potager vers une petite grille qui donnait sur le parc d'Orcimont. Bernard la suivit, un peu penaud à la perspective deUer partie avec le père Guépin, mais amusé par l'imprévu de la situation. Il ne se divertissait pas follement tous les jours, quand il n'avait pas quelque camarade pour lui tenir compagnie. Et cette équipée soudaine, avec la belle Mme Lefrançois, réchauffait singulièrement. La femme était bien séduisante, elle ne paraissait pas de composition facile, elle avait la repartie vire, toutes choses qui donnent du piquant à une aventure. Et quoique la présence de l'ancien menuisier fût une sauvegarde sérieuse pour la femme du banquier, il y avait dans tout cela une allure de galanterie qui promettait, pour l'avenir, beaucoup plus que le présent ne semblait accorder.

— Mon père, dit Mme Lefrançois, en arrivant près de la platebande dont le père Guépin paUssait consciencieusement les arbustes, je t'amène un convive : M. Letourneur va déjeuner avec nous.

— Qu'il soit le bienvenu. Je vais faire mettre son couvert. Le bonhomme rentra dans son pavillon riant, tapissé de vigne

vierge, et Bernard l'entendit qui gourmandait sa servante.

— Et que dira M. Lefrançois, dit Bernard, s'il apprend que j'ai été, ce matin, votre hôte?

— Mais je n'ai pas l'intention de le lui laisser ignorer. Et il regrettera fort de n'avoir pas été ici pour vous faire les honneurs lui-même.

Bernard pensa : Ou bien Lefrançois est devenu stupide depuis que je no l'ai rencontré, ou bien cette petite femme-là est d'une force supérieure.

Il eut le pressentiment qu'il commettait une faute qui aurait

de graves conséquences. Il s'arrêta. La porte n'était pas encore franchie, il suffisait d'un prétexte pour ne pas entrer et retourner chez lui. Il eut la tentation de faire un bon mensonge et, au risque de ce qu'on en pourrait penser, de battre en retraite. Une honte l'éperonna, et, comme la belle blonde se retournait, en souriant, pour voir s'il la suivait et disait : « Entrez donc, monsieur Bernard », il répondit : « Me voici. »

A peine M. Lefrançois s'était-il installé au château de Fresqueville et avait-il tâté de l'opinion du pays qu'il fut manifeste que les ambitions électorales caressées par lui ne seraient pas très facilement satisfaites. Le bourgeois financier, dès le premier jour, se heurta très rudement aux tendances sociafistes des ouvriers de Favières. Le député, qui venait de disparaître, était un républicain très avancé et, sur ce chapitre, Lefrançois était disposé à aller aussi loin que personne. Mais, dès qu'il s'agissait de réformer le mode de répartition de la richesse acquise et de convenir que ceux qui avaient tout partageraient avec ceux qui n'avaient rien, les principes sociaux du banquier cessaient d'être d'accord avec ses sentim-ents pohtiques, et le désordre de ses pensées devenait extrême.

Il était prêt à dépenser les sommes nécessaires, à circonvenir le corps électoral, à afficher les doctrines les plus contraires à ses véritables opinions, à corrompre, à mentir, en un mot à faire le métier de candidat. Mais, dès qu'on lui parlait de se dépouiller au profit de ses commettants, il cessait de les voir sous le même aspect, et, après les avoir appelés ses chers amis, ses frères, il n'était pas loin de les considérer comme un ramas de bandits, et de faire appel à la force pour les mettre à la raison. Cependant, il sut dissimuler l'horreur sincère qu'il ressentait pour les revendications populaires et se montrer aussi passionnément révolutionnaire qu'il fallait l'être pour plaire aux meneurs de l'arrondissement.

Aux yeux de ceux-là il avait, du reste, un prestige presque irrésistible, c'était celui de l'homme très riche. Pour Thiboré, le cabaretier, et Malversin, l'ancien pharmacien, pour leur séquelle, ce qui établissait la supériorité de M. Lefrançois, c'était sa situation de fortune. Ils l'euA'iaient, ils le haïssaient probablement, mais ils le respectaient et ils étaient décidés à le servir. Entre

Malversin et Lefrançois, l'accord avait vite été conclu. Il avait suffi de quelques paroles, comme pour un marché : Je n'irai pas sur vos brisées. Je ne viserai pas votre siège au conseil général, mais vous m'aiderez à devenir maire de Favières et député de l'arrondissement. Avec ThLboré, le partage d'influence avait été tout aussi catégorique ; Je vous prendrai comme adjoint, et jamais je ne m'occuperai des affaires de la commune, pour vous laisser une autorité absolue. Appuyé sur ces deux alliés, dont la puissance était très sérieuse, Lefrançois se croyait très fort. Mais il eut bientôt une déconvenue. Un concurrent se produisit dans la personne d'un ex-fabricant de meules, retiré à Courchamps, petit hameau dépendant de Favières, et qui par sa situation, par ses opinions et par son caractère s'annonçait comme un adversaire redoutable.

Ce vieillard, qui était populaire dans l'aiTondissement par ses idées philanthropiques, était habituellement appelé le père Binant et avait à son actif vis-à-\as des ouvriers la création de Sociétés coopératives d'ahmentation qui rendaient de grands services dans ce centre industriel. Les femmes, les enfants le connaissaient et il leur parlait famihèrement. Thiboré, le cabaretier, haïssait le bonhomme à cause de la concurrence que les Sociétés fondées par lui faisaient au commerce de boissons dont il aurait voulu garder le monopole. Le Utre do vin frelaté, que Thiboré vendait cinquante centimes, la coopérative le livrait à trente centimes et naturel. L'oau-de-vie, que les ouvriers consomment en trop grande quantité, était meilleure et coûtait moitié moins à la coopérative. Seulement il fallait rentrer boire chez soi, et c'était là que le cabaretier reprenait l'avantage.

La douceur de flâner, les coudes sur la table, en face d'une bouteille et d'un verre, de fumer en causant avec les camarades, de jouer la consommation au tourniquet, attirait les clients chez ThiLoré, malgré tout. Ils savaient que ce qu'ils absorbaient était du poison, qui leur coûtait le double de ce qu'ils auraient dépensé pour boire des liqueurs moins dangereuses. Mais l'attrait qu'exerçait cette salle de cabaret était plus puissant que le raisonnement, que le calcul, que la prudence. Ils y couraient, les jours do paye, et Thiboré malgi'é tout conservait son influence. La haine du cabaretier contre le cm'é venait tout naturellement de ce qu'il était franc-maçon et libre penseur, mais elle avait été redoublée par l'appui que M. Daniel avait apporté au père Binant dans ses créations philanthropiques.

— De quoi se mêle ce prêtre? disait rageusement l'affreux

TMboré. Il ne boit que de Teau. Est-ce que je l'en empêche? Ne peut-il laisser les autres boire à leui' guise? Chacun son métier, les vaches seront bien gardées. Mon troupeau n'est^pas le sien. Je le lui ferai bien voir.

— Un curé, qui se mêle de régenter le peuple, renchérissait le secrétaire de la mairie, c'est bon à coller au mur !

— Bon ! Bon ! On le pincera dans quelque sale affaire ! Et il faudra qu'il saute !

Le rêve de ces sacripants était de compromettre le curé et de le rendre impossible dans le pays. Lorsque M. Lefrançois leur eut apporté le renfort de ses ambitions et de ses inquiétudes, la situation de M. Daniel devint plus difficile. Jusque-là, il luttait avantageusement contre ses adversaires. L'intervention du banquier rompit l'équilibre en faveur du parti ennemi. Et très promptement le curé fut au fait de ce qu'il pouvait craindre.

Un matin qu'il se promenait dans le cimetière, qui lui servait de jardin et dans les allées duquel il aimait à hre son bréviaire, l'abbé Daniel vit arriver le maire fraîchement élu de Favières. Un tremblement intérieur le secoua. Il eut la sensation qu'une action décisive pour lui s'engageait, et soudainement il fut pénétré d'une profonde tristesse. M. Lefrançois s'approchait le front penché, l'air dur, les mains serrées sur un bâton qui lui servait de canne et avec lequel il avait l'habitude de taper sur tous les chiens qu'il rencontrait. Arrivé à deux pas du prêtre, il toucha légèrement le bord de son chapeau avec l'index de sa main droite, et sans que son froid visage se déridât :

— Eh bien ! monsieur le curé, vous faites les cent pas, dit-il de sa voix rude. Il montra les toiubes par im geste ironique : Il y en a pas mal ici, qui voudraient pouvoir en faire autant...

— Monsieur, dit doucement l'abbé Daniel, ils sont pourtant plus heureux que beaucoup de ceux qui se promènent.

— Oui, je sais bien. Vous autres croyants, vous considérez les joies de ce monde comme rien. Moi j'aime mieux prendre que d'attendre... On sait ce qu'on a, on ne sait pas ce qu'on aura... Aussi je ne suis pas pour retarder les solutions, et j'aime à m'expliquer sans balancer... Voilà pourquoi je viens vous trouver, ce matin.

— Voulez-vous que nous rentrions à la cure, dit l'abbé Daniel, nous y causerons plus à loisir.

— Restons au grand air, si cela ne vous gêne pas. Nous marcherons. L'exercice assoupht les nerfs et coordonne les idées... Monsieur le curé, je suis nouveau dans ce pays... Je compte m'y

installer d'une façon durable, c'est pourquoi je tiens à m'assurer le concours et la sympathie de ceux qui disposent d'une sérieuse influence... Ceci vous explique le but de ma démarche.

— Monsieur, je crois que vous vous exagérez singuUèrement l'importance du rôle que je puis jouer dans cette paroisse... Je suis un modeste serviteur de Dieu. Je ne m'occupe que des pauvres et des malades.

— Ta ! ta ! ta ! interrompit le maire. Je ne me laisse pas raconter de balivernes. Je sais à quoi m'en tenir sur l'autorité dont vous disposez... J'ai ma police, monsieur le curé, et je me fais rendre compte. Vous êtes un saint homme, c'est un fait acquis. Mais, par cela même, vos i^aroissiens vous estiment, ou vous craignent d'autant plus... Ils tiennent à votre opinion, ils l'écoutent, ils s'y conforment... Vous êtes un orateur, et, quand vous parlez, vous entraînez les masses... Je tiens à vous avoir avec moi, je viens tout bonnement vous le dire et vous demander ce qu'il faut faire pour cela.

Le prêtre baissa la tête, et, d'une voix sourde, il répondit :

— Du bien.

— Eh ! je passe ma vie à en faire, du bien, s'écria le maire, à un tas de coquins qui ne m'en savent aucun gré et qui me viUpendent... Monsieur le curé, on ne me connaît pas. Je suis un bon homme. Seulement je n'aime pas qu'on se moque de moi. J'ai fait bien des ingrats, c'est ce qui m'a dégoûté de l'humanité. Si vous voulez que nous marchions d'accord, vous verrez que vous n'aurez pas à vous en plaindre.

— Oh ! Monsieur, je ne m'occupe jamais de moi. Je n'ai souci que des autres.

— Allons ! ne finassons pas, monsieur le curé, ricana le maire. Je suis un bon homme, je vous l'ai dit, mais je ne suis pas ime bête... Vous êtes dans des embarras sérieux, depuis la mort de la dame de Fresqueville. Les échéances ne se paient pas avec des sermons et il faut que vous fassiez honnem" aux engagements que vous avez pris. Fichue spéculation, de se lancer dans la bâtisse ! Il vaut mieux acheter les bâtisses des autres, quand elles sont bien établies et que des imbéciles se sont ruinés à les construire. Si j'avais été là, quand vous avez entamé ces opérations, jamais je ne vous aurais laissé traiter dans de pareilles conditions. Vous auriez vu ce que c'est que Lefrançois en affaires ! Vous y auriez eu du bénéfice et la commune aussi... Mais c'est engagé, n'est-ce pas, il n'y a plus à y revenir, il s'agit de payer... Et comment ferez-vous?

— Dieu y pourvoira.

Lefrançois regarda froidement le prêtre et dit :

— Écoutez, monsieur le curé, je crois en Dieu, mais, pour le moment, j'aurais plus de confiance dans un banquier. Combien vous faudrait-il?

— Nous devons quarante-deux mille francs environ, répondit l'abbé Daniel avec un pâle sourire.

— Les voulez-vous? demanda brutalement Lefrançois.

— Si vous mettez cette somme à ma disposition, je prierai tous les jours de ma vie pour votre bonheur.

C'était le mari de Florence, dont il s'agissait, et c'était lui, Daniel, qui venait de promettre ses prières à l'homme qui lui avait fait le plus de mal en ce monde. Il oubliait, en un instant, toutes ses rancœurs, toutes ses préventions, il faisait le sacrifice de ses sentiments à son devoir de pasteur d'âmes. Il était prêt à subir Lefrançois, pour l'amour de ses pauvres. Il éleva son cœur vers Dieu et lui demanda d'accepter le sacrifice et de lui donner la force de l'accomplir. I\Iais le banquier ne lui laissa pas longtemps l'illusion qu'on pût attendre de lui de la générosité :

— Vos prières, bon, dit-il, j'en veux bien : ça ne peut pas faire de mal. Mais, comme intérêts de mon argent, c'est un peu mince. Il me faut plus et mieux. Causons franchement, monsieur le curé. Il n'est rien de tel que de s'expliquer, pour se comprendre. En trois mots, nous allons vider la question. En échange df mon appui financier, qui vous est indispensable pour sortir de vos embarras, je vous demande votre appui moral, au moment des élections. Vous avez voulu une école libre, à Favières, vous l'avez, et il ne vous en coûtera rien. Moi, je veux être député, m'aiderezvous à me faire nommer?

A ce brutal marchandage, le prêtre rougit. Il resta un instant pensif, et Lefrançois, prenant pour une indécision d'esprit ce qui n'était qu'une pudem^ de conscience, voulut donner le dernier coup et dit :

— S'il vous faut, en outre, une somme pom' votre casuel...

— Oh ! monsieur, protesta le prêtre. Quelle idée vous faitesvous de mon ministère, et quelle opinion avez- vous de moi?

— Monsieiu" le curé, le prêtre vit de l'autel, comme on dit chez nous, il n'y a donc pas d'offense à vous proposer une offrande. Libre à vous de vous en servir en faveur des pauvres... Mais, peu importe ! Ne perdons pas de vue les termes de ma proposition qui, j'ose le dire, n'est pas déshonnête... Puis-je compter sui' vous?

— Monsieur le maire, dit l'abbé Daniel avec tranquillité, tous mes paroissiens ont le droit de compter sur moi.

— Oh ! pas d'ambiguïté ! s'écria Lefrançois, en frappant fortement le sol avec son gourdin. Il s'agit de parler franc et clair. Je ne me paye pas de mots en l'air. Vous êtes mon allié, monsieur le curé, ou vous serez mon ennemi, mettez-vous bien cela dans la tête.

— Êtes-vous venu ici, pour me menacer? demanda le prêtre avec une indignation qu'il ne parvint pas à dissimuler.

— Non, certes ! Mais pour vous forcer à vous expliquer. A tort ou à raison, vous passez pour favoriser mon concurrent, cette vieille bête de père Binant, avec ses idées à la Fourier et son socialisme de Sainte-Périne. Or, moi je n'aime que les situations franches, et je prétends ne vous quitter que quand je serai édifié sur vos dispositions à mon égard.

— Monsieur le maire, dit l'abbé Daniel, redevenu maître de lui, vous n'ignorez pas que les prêtres ne doivent pas s'occuper de politique, que les instructions de Mgr l'Évêquc le leur interdisent, et que la modération naturelle à leur caractère le leur déconseille. Vous jugerez donc bon que je ne me mêle pas à la campagne électorale.

— Voilà encore que vous biaisez, monsieur le curé, s'écria Lefrançois. Me dire que vous vous abstiendrez, c'est m'avouer que vous travaillerez contre moi. Pourquoi? Qu'est-ce que je vous ai fait?

— Rien, monsieur, et je ne vous veux aucun mal.

— Ce n'est pas assez, il faut me vouloir du bien et qu'on le sache.

— Monsieur le maire, ça dépend de vous, et tout ce que vous ferez de profitable à la commune sera cordialement loué par moi.

Lefrançois se tourna vers le curé, et le toisant d'un air menaçant :

— On m'avait prévenu que je ne vous forcerais pas dans vos retianchements, que vous m'échapperiez et que j'avais tout à redouter de vous... J'ai tenu à en avoir le cœur net. Je l'ai. Vous me rendi'ez cette justice que je me suis présenté devant vous avec des paroles de concihation, et même mieux. Vous n'avez voulu entendre à rien. Ne vous en prenez donc qu'à vous de ce qui arrivera par la suite. Si vous me gênez ici, il faudra que je me débarrasse de vous, et, pour vous fah'e sauter, tous les moyens me seront bons, je vous en avertis. Réfléchissez, monsieur le curé, vous ne savez peut-être pas très bien à qui vous avez affaire...

L'abbé Daniel sourit avec sérénité ^et^dit :

— Je le sais très bien. ^

A ces mots Lefrançois pâlit de colère, il jura terriblement, et dirigeant vers le prêtre son lourd bâton :

— Gare à vous, curé, je vous briserai !

— Cela vous sera bien facile, monsieur le maire, je suis si peu de chose.

— Trêve de jésuitisme ! Nous nous retrouverons ! Faites vos dévotions à saint Ignace de Loyola, votre digne patron, demandez-lui sa protection, car vous en aurez besoin.

— Monsieur le maire, vous m'accusez de duplicité; que diraije donc de votre façon d'agir ?

— Dites-en ce que vous voudrez, peu m'importe. Je vous mettrai à la raison. Il serait curieux qu'un petit prestolet me tînt tête, dans un pays où il n'y a que des libres jpenseurs, et où le gouvernement lui-niême est en guerre avec l'Eglise ! Allez, vous verrez qui l'emportera, de vous ou de moi. Je vous apprendrai qui est le maître !

L'abbé Daniel sourit et compléta la phrase de Lefrançois par cette ironique citation :

« La maison est à moi je le ferai connaître !:.. *)

— Si elle ne l'est pas encore, elle le sera, je vous en donne mon billet ! Et quant à vous, curé, savez-vous ce que c'est que des huissiers ?

— Oui, monsieur, je le sais pour en avoir payé qui venaient saisir de pauvres diables...

— Eh bien ! Quand ils viendront, pour vous saisir vous-même, nous verrons si vous les paierez si facilement. Adieu !

Il marcha à grands pas vers la grille entr'ouverte, et, sur le seuil, le visage noir sous l'ombre de son chapeau.

— Une dernière fois, la paix ou la guerre?

— Monsieur le maire, une dernière fois, mon miaistère est tout pacifique et vous jurer la paix serait une superfétation. Si donc vous me déclarez la guerre, vous la ferez tout seul.

Le maire tourna le dos sans répondre et sortit. A compter de ce jour les hostilités commencèrent contre le curé. Lefrançois se flattait d'obtenir sans difficulté de l'évêque le changement de l'abbé Daniel. Il s'était heurté à une résistance qui l'avait exaspéré. Son premier mouvement avait été d'essayer d'obtenir gain de cause, sans bourse déher. Voyant que la diplomatie était impuissante, il se décida à recourir à ses moyens habituels. Les entrepreneurs qui avaient construit l'école libre, réunis par

l'avoué de Lefrançois, car il était trop rusé pour se montrer, avant que la négociation fût terminée, consentirent à A-endre leurs créances, pour la sécurité desquelles ils commençaient à éprouver de sérieuses inquiétudes. Pour vingt mille francs, payés comptant, le maire se substitua, dans la personne de Jacques Mayeur, son homme de paille ordinaire, aux ouvriers dont le curé s'était reconnu le débiteur. Dès lors il se jugea maître de la situation. Dans les entretiens qu'il avait avec ses conseillers, Lefrançois avait coutume de dire :

— Quand le moment sera venu, je m'offrirai le coup d'œil d'une affiche de vente collée sur la porte de la cure, et ensuite j'exproprierai l'école et je mettrai les sœurs dans la rue, comme des mendiantes !

Cependant, quoiqu'il pût déjà faire ce qu'il disait, il ne s'y décidait pas. Il s'était heurté subitement à une résistance imprévue et très ferme de la part de Mme Lefrançois, et quoiqu'il se donnât volontiers des airs de tyran, il tenait toujours grand compte des opinions et des désirs de sa femme. Or Florence, qui s'était installée à Fresqueville, sans savoir comment s'appelait le curé de Favières, avait, dès le premier instant qu'elle l'avait entendu nommer, ressenti la plus pénible impression. Aucun trouble de cœur ni d'esprit. Elle n'avait point de remords d'avoir brisé la carrière et bouleversé la vie de celui qui l'avait tant aimée et qu'elle avait si vilainement trahi. Mais elle était ennuyée à la pensée de se trouver en face de l'abbé Daniel. Elle craignait les indiscrétions, non pour lui, mais pour elle, estimant désagréable et presque honteux d'avoir été fiancée à un homme qui s'était fait prêtre.

Quoique Fresqueville dépendît de la paroisse de Favières, elle alla à la messe à Ourscamp qui était plus loin de quatre kilomètres. Mais là elle ne craignait pas de se trouver face à face avec le curé, elle pouvait au contraire aller à la cure, s'enquérir des besoins des pauvres, faire des libéralités, accomplir enfin, dans la plus large mesure, ses devoirs de châtelaine. La première fois qu'elle avait commandé sa voiture, le dimanche, au début de leur installation, pour se rendre à la messe à Ourscamp, Lefrançois avait voulu plaisanter :

— Oh ! oh ! Tu peux bien aller à Favières, si cela te plaît ! Je ne suis pas jaloux de ton ancien fiancé !

Florence l'avait regardé de telle manière et si vertement rembarré qu'il avait perdu, pour toujours, l'envie de recommencer. Cependant lorsque, après ses tentatives de conciliation, il se décida à commencer sa campagne contre l'abbé Daniel >J ne put

se retenir de conter à sa femme son désappointement et ses projets.. Elle l'écouta Froidement, et après avoir réfléchi :

— Tout ce que vous me dites là n'est pas bien combiné, ditelle, et je ne crois pas que ce soit vous qui ayez eu ces idées-là. Ce sont vos imbéciles d'amis politiques qui vous ont conseillé, eu cette occasion, et cela se voit.

— Mais que pouvais-je faire d'autre?

— D'abord vous pomiez me confier vos embarras.

— Tu m'avais si mal reçu le jour où je t'ai parlé du curé.

— Quel rapport y a-t-il entre une sortie que vous aviez faite hors de propos, et la situation actuelle, si importante pour vous? Ai-je jamais refusé de m'occuper de ce qui vous intéresse?

— Non, certes, et quand tu t'en mêles, je n'ai jamais qu'à m'en louer.

— C'est pourquoi vous préférez vous en rapporter à ce sot de Malversin ou à ce butor de Thiboré. Oh ! vous êtes bien entouré ! Et vous réussirez, avec de pareils auxihaires !

— Mais toi, à ma place, qu'aurais-tu fait, dans cette affaire du curé:'

— D'abord j'aurais évité d'aller le trouver moi-même, dans la crainte de le froisser. J'aurais usé d'un intermédiaire.

— Lequel?

— Eh ! un ami à lui. Vous en avez un sous la main, le mieux quahfié pour vous servir.

— Qui donc?

— M. Letourneur.

Le visage de Lefrançois se rembrunit

— Ah ! Bernard !

— Eh ! oui, M. Bernard, qui est l'ami d'enfance du curé de Favières, et qui aurait dû obtenir beaucoup de lui,

— Je n'aurais pu me décider à lui réclamer ce service. Nous sommes en froid, tu le sais bien...

— Je sais aussi que vous n'auriez qu'un mot à dire pour qu'il revînt. Vous avez eu des torts envers lui et il n'a rien à se reprocher.

— Que de t'avoir fait la cour !

— Comme tous les autres. Allez-vous me faire un crime de ce que je plais aux gens qui viennent dans votre maison? Je vous ai plu à vous. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour les autres? Êtes-vous jaloux, à présent? Est-ce que vous avez des doutes sur moi?

— Non! s'écria Lefrançois avec conviction. Je n'en ai jamais

eu sur ton compte, mais j'en ai sur le sien. Toi, je te trouve irréprochable, mais j'avoue que son attitude, à lui, m'a paru si différente de celle de nos autres amis que j'en ai pris de l'ombrage.

— Vous êtes fou !

— Non ! non ! je ne suis pas fou. Je sais très bien ce que je dis. Et Bernard est le seul homme qui m'ait inspiré des craintes. Les autres, tu riais avec eux. Lui, tu le traites sérieusement... Et puis, c'est un instinct que j'ai, je sens qu'il me veut du mal et qu'il m'en fera, si je n'y mets bon ordre.

— Lui ! pauvre garçon ! Il en est bien incapable. Enfin, vous êtes le maître. Mais pour en revenir à votre curé, l'idée d'aller lui offrir de l'argent, en échange de son concours, était la plus mauvaise qu'on pût vous suggérer, car ce n'est pas de vous, c'est trop bête !

■ — C'est Malversin qui m'a engagé à le faire, dit naïvement Lefrançois.

— Et vous, habitué à tout devoir à l'intérêt, vous n'avez pas hésité et vous êtes allé à la conquête de l'Êghse, votre argent à la main... Les prêtres sont des gens qu'on ne corrompt pas avec de l'argent, parce qu'ils ont un but, une mission, un idéal qui sont supérieurs aux satisfactions que peut leur procurer la somme qu'on leur ofïre. Il fallait dire à votre curé que votre influence serait à sa disposition en cas de réussite. Alors là, vous aviez des chances de le séduire, parce que vous lui montriez, en pendant à votre intérêt personnel, l'intérêt de la religion. Mais lui offrir de l'argent ? Quelle faute !

— Il en a pourtant diablement besoin.

— Il en trouvera, soyez tranquille. Toutes les femmes de la province feront danser l'anse du panier pour lui payer son école.

— Eh bien! alors, maintenant, que faire.?

— Vous, rien. Vous êtes brûlé.

— Qui?

— Je vous l'ai dit : M. Letourneur,

— Pourquoi pas toi?

Florence rougit à cette demande, si grossièrement cynique, (!e son mari :

— Y pensez-vous? Je suis la dernière personne du monde qu'il faudrait envoyer au curé de Favières.

— Tu en feras ce que tu voudras. Tu es si maline.

— Je crois que toute ma malice, en admettant que j'en aie, ferait long feu. Vous ne connaissez pas l'abbé Daniel. C'est un esprit éminent. J'étais trop jeune, quand mon père me l'a amené.

je n'ai pas su le comprendre. Mais depuis j'ai réfléchi, et je me suis rendu compte que j'avais dédaigné un homme supérieur.

— Supérieur! Qu'est-ce qui le prouve?

— Sa détermination d'entrer dans les ordres, après sa déconvenue. Une nature vulgaire aurait cherché des consolations et en aurait trouvé. Lui, il n'a pas voulu survivre moralement à ses désillusions.

— Oui, tu lui fais honneur de ce qu'il n'a pas su t'oublier. Au fond cela te flatte. C'est, à tes yeux, une sorte de martyr de l'amour. Aux miens, ce n'est qu'un imbécile ! Un homme qui croit tout perdu, parce qu'il est dédaigné par une femme? Voilà un héros ! Moi, si tu m'avais repoussé, je me serais jeté à corps perdu dans mes affaires, pour oublier, et je serais devenu encore plus riche !

— Oui, mais vous, vous êtes un homme d'action. Lui, c'est un homme d'imagination.

Cette qualification d'homme d'action plut à Lefrançois. Il répéta plusieurs fois :

— Oui, tu as raison, je suis un homme d'action.

Et, comme calmé, par cette espèce de supériorité que sa femme lui reconnaissait, il concéda :

— Après tout, si Bernard, comme tu le crois, peut réussir auprès du curé, je serais trop bête de me priver de son concours...

— Il est trop tard, à présent, vous avez tout gâté par votre démarche.

^ — Il arrangera les choses. Je vais lui écrire de venir à Fresqueville. 1^ — Si vous voulez, conclut Florence, avec un air d'indifïérence. ^11 est probable qu'elle avait obtenu ce qu'elle souhaitait, car, à partir de ce moment, elle acquiesça à tout ce que son mari proposa. Par quel hasard le banquier s'était-il ingénié de prendre ombrage des assiduités de Bernard Letourneur auprès de sa femme, après avoir donné à celle-ci tant et de si fortes preuves de confiance? Il est probable que c'est parce que jamais Florence n'avait été bouleversée par la passion comme elle l'était cette fois-là. Arrivait-elle à l'âge où les femmes sont plus ardentes? Bernard, en paraissant la dédaigner, l'avait-il plus fortement piquée au jeu? Le vrai, c'est que la belle Mme Lefrançois avait perdu la tête, autant qu'une personne aussi calculatrice pouvait la perdre, et avait commis quelques imprudences qui avaient mis son mari en éveil. Cette charmante femme, qui avait su, jusque-là, régler si habilement ses galanteries que, si tout le monde les soupçonnait, nul n'avait pu les surprendre, avait, m différentes reprises, risqué

de se perdre en allant chez Bernard, ou en le faisant venir chez elle à rinsu de son mari. Le beau garçon, très flatté du caprice qu'il avait inspiré, s'était laissé enflammer peu à peu et maintenant il était au même degré que sa maîtresse. Les' diflicultés que présentait cette liaison l'irritaient au plus haut point. Il maudissait Lefrançois, l'avait pris en grippe et aimait mieux ne pas voir Florence, que d'aller chez elle officiellement.

En deux ou trois circonstances, il avait été si agressif avec le banquier que celui-ci avait été outré, et qu'avec une particulière finesse de jugement il avait démêlé sous tant d'insolence une sorte de jalousie d'amant contre le mari. Il avait observé Bernard et Florence, et s'il n'avait rien trouvé de suspect dans l'attitude de sa femme, il avait jugé singulièrement insolites les agitations du jeune homme. Et aussitôt, très ferme dans sa prudence, il avait espacé les occasions qui s'offraient à Letoiu'neur de rencontrer Florence. Il fallait donc qiie ses intérêts fussent en jeu pour qu'il se décidât à faire appel à un allié qu'il soupçonnait si malintentionné.

C'était miracle que, même ayant en sa femme une confiance complète, il se risquât à supporter dans sa maison la présence de Bernard. Elle venait cependant de l'y amener, par un chefd'œuvre d'adresse. Il y avait quinze jours qu'avec une patiente ingéniosité elle préparait l'occasion de faire rentrer son amant en grâce auprès de son mari. Et, comble d'habileté, c'était Lefrançois qui finalement avait l'air d'y tenir quand elle paraissait ne pas s'en soucier. Le lendemain, comme le déjeuner finissait, un tilbury attelé de deux magnifiques chevaux entra dans la cour, et Bernard jetant les guides à son domestique descendit devant le perron. Florence à la fenêtre de la selle à manger adressa au jeune homme son plus doux sourire, pendant que Lefrançois allait avec empressement au-devant du visiteur :

— Comment, vous êtes venu en voiture? dit -il, nous ne vous attendions que ce soir, par le chemin de fer...

— J'ai fait huit lieues, sur la route surperbe, dit Bernard en saluant cérémonieusement Mme Lefrançois. Qu'est-ce que cela pour mes chevaux?.. Ils en feront autant ce soir pom' retourner.

— Comment, pour retourner? s'écria le banquier. Mais vous n'avez donc pas compris ma lettre? Je vous demandais de venir vous installer...

— Je vous suis très reconnaissant, fit Bernard avec une physionomie soudain glacée. Mais je ne puis pas profiter de votre offre aimable... Il faut que je rentre chez moi, ce soir.

— Oh ! quel ennui ! dit Lefrançois, qui ne pensait qu'à la mission dont il voulait charger Bernard, et qui craignait qu'il n'eût pas le temps de la remplir.

— Vous m'avez écrit que vous aviez un servàce à me demander, c'est pour cela que je suis venu. Pour toute autre cause je n'aurais pu me déplacer... J'ai des affaires très importantes à régler en ce moment.

— Des affaires? Chargez-moi de les traiter, vous vous en trouverez bien. Bernard, des affaires! imagines-tu cela, Florence? A-t-il la mine d'un homme qui s'occupe d'affaires?...

— Pourquoi pas? fit sérieusement Mme Lefrançois.

— Mais enfin, il faut qu'il reste avec nous. Dis-le-lui donc. Bernard, il faut que vous nous dormiez quelques jours, mon cher. \*os affaires sont-elles si urgentes?

— Des plus urgentes.

— Oh ! quel ennui ! quel ennui !... Mais avez-vous déjeuné, au moins?

— Non.

— Vite, Florence, sonne... Ou plutôt, chère amie, veille toimême à ce qu'on lui prépare à déjeuner... Satané Letourneur, va, puisqu'il est si pressé, alors mettons les bouchées doubles.

Mme Lefrançois les avait laissés seuls. Le jeune homme, assis en face de son hôte, le regardait avec curiosité. Il n'avait rien à apprendre sur la démarche que le banquier lui réservait, Florence lui avait écrit en même temps que son mari. Il était curieux de voir comment Lefrançois allait s'y prendre pour l'enrôler parmi ses auxiUaires. Mais le banquier ne faisait jam^ais de préambules inutiles,'il avait l'habitude d'aborder résolument la question.

— Mon brave ami, dit-il, je vous ai prié de venir me voir parce que j'ai une négociation à vous confier, que vous seul pouvez mener à bien. Il s'agit de voir l'abbé Daniel, votre ami, et d'obtenir de lui qu'il ne me tire pas aux jambes, pendant ma campagne électorale.

— Le croyez-vous capable de le faire?

— Il doit me haïr, s'il n'est pas plus qu'un saint.

— Il est plus qu'un saint.

— J'ai été le trouver, pour lui demander sa protection. Il n'a voulu s'engager à rien. Pourquoi, s'il ne me hait pas?

— Parce qu'il ne veut sans doute pas prendre d'engagements à la légère... Mais ce n'est pas une raison pour qu'il vous combatte.

— Il patronne ouvertement mon concurrent

— En êtes-vous bien sûr?

— Comme de causer avec vous.

— Eh bien! tantôt j'irai chez lui. Et toute l'influence que je puis avoir, je l'emploierai en votre faveur.

— Merci, mon cher Bernard, voilà ce que j'attendais de vous.

— C'est très simple.

Florence rentrait annonçant que le déjeuner était prêt. Ils passèrent dans la belle salle à manger de Fresqueville, et Bernard eut la satisfaction de pouvoir serrer au passage les doigts deMmeLefrançois. Le mari était tout à la préoccupation du résultat de la démarche suprême tentée auprès du curé de Favières. Ses soupçons s'atténuaient. Peut-être en eût-il fait bon marché, en ce moment, tant il était avide de réussir. La jeune femme et Bernard échangeaient de furtifs mais expressifs regards. Lefrançois dit :

— Voyez-vous, mon cher, la représentation de ce pays-ci va tomber dans les mains des socialistes, si on n'y met pas bon ordre. Et le socialisme qui s'implanterait ici, serait le plus dangereux de tous. Ils se sont engoués d'une espèce de philanthrope, qui les amuse avec des théories humanitaires : l'égalité, la fraternité, la liberté. Toutes les blagues, qu'on inscrit sur les monuments, deviendraient des réalités. Hein, quel bonheur! L'harmonie régnerait entre le capital et le travail. Il a trouvé des bases d'accord, entre le patron et les ouvriers, ce vieux fou ! Plus de prolétaires. Tout le monde aura sa part du gâteau. Il ne dit pas : à chacun suivant ses besoins, parce qu'il sait que c'est impossible, ni à chacun suivant ses capacités, parce qu'il trouve que c'est injuste. 11 fait une cote mal taillée, entre les deux systèmes, et au moyen d'assurances et de caisses de garanties, il arrive à une sorte d'équilibre des nécessités sociales. Il l'a pratiqué dans son industrie, et il s'est retiré avec une petite fortune réalisée, laissant son affaire à ses ouvriers qui en étaient devenus propnétaires, à l'aide d'annuités qu'ils payaient et qui allaient par moitié dans les mains du patron et dans leur caisse d'acquisition. Au bout de vingt ans l'usine était à eux et Binant était rentier. Au fond, je crois que le vieux coquin les a mis dedans. J'étudie son système et si je puis le démolir...

— En attendant, il a la faveur des ouvriers.

— Naturellement ! Est-ce qu'ils comprennent ce qu'on leur dit? Ils entendent parler de sociétés coopératives. On leur raconte qu'ils seront les maîtres. Et on leur montre la propriété, à l'horizon. Ils ne s'occupent pas des moyens par lesquels ils pourront l'acquérir. Il suffit qu'on la leur promette. Quant à la leur donner, c'est une autre question. A la faveur de ces utopies les

candidats hostiles au gouvernement passent, et, une fois dans la place, ils ne s'occupent plus que de faire leur affaire, de trafiquer de leur influence, en laissant leurs électeurs le bec dans l'eau. Voilà ce qu'il faut empêcher. On trompe le peuple !

— Mon cher monsieur Lefrançois, dit tranquillement Bernard, que ce soit par des opportunistes, des radicaux ou des socialistes, le peuple est toujours trompé. Au fond, il n'est jamais bien traité que par les tyrans. Et c'est ce qu'il ne veut pas comprendre. Le jour où le peuple se rendrait compte de son véritable intérêt, il ne se mettrait plus à plat ventre pour servir de marchepied à tant de coquins. Il nommerait un bon dictateur, qui aurait la garde de la tranquillité publique, sans Chambre, sans Sénat, avec un simple Conseil d'État, pour élaborer les lois, et un Conseil des finances, pour ordonner les dépenses, et tout marcherait supérieurement. En vingt ans, avec un pareil régime, la France serait la puissance la plus riche, la plus luxueuse, la plus brillante, et la plus redoutable de l'Europe. Et le peuple serait heureux.

— Mais il ne serait plus libre ! s'écria le candidat avec feu. Et la hberté, c'est le premier des biens !

— Pour qui? Est-ce que vous êtes libre, vous? Moi, je ne le suis pas. J'obéis à tout le monde. Il y a des entraves continuelles à ma liberté. Et elles sont d'autant plus vexatoires qu'elles sont plus hypocrites. Nous sommes en République, n'est-ce pas? Avezvous jamais entendu parler d'un régime plus despotique et plus oppresseur? Le dernier garde champêtre est menaçant pour ma tranquillité. Et si je me défends contre ses sévices, il a derrière lui son maire, qui s'appuie sur le conseiller général, qui met en mouvement le député, qui en appelle au ministre, et la machine gouvernementale, en un moment, m'écrase de son poids. La liberté ! Mais nous avons la liberté d'obéir à cinq cent mille maîtres de la plus basse catégorie, et bêtes, et plats, et malveillants, et envieux. Donnez-moi le bon tyran. Au moins, avec celui-là, il y aura moyen de raisonner et de s'entendre, mais avec votre République à cinq cent mille gueules, il faut se résigner à être dévoré.

— Eh ! mon cher Bernard, dit aigrement Lefrançois, vous êtes bien mal préparé à me défendre !

— Moi! s'écria le jeune homme, je crois que je déteste encore plus les idées de votre adversaire que celles de vos partisans. Ne craignez rien, je suis prêt à plaider votre cause, et ce que je vous dis à vous, je ne le dirais pas à un autre. Avant tout, je m'attache à vous servir... Et le souci de vos intérêts sera ma règle de conduite.

— Eh bien ! Ne perdez donc pas de temps, et allez tout de suite à Favières,

Bernard vida sa tasse de café, alluma un cigare, et, conduit par Florence et son mari, il descendit dans le parc, et se dirigea vers la maison de l'abbé Daniel.

Dans la modeste salle de sa petite maison, le curé de Favières était occupé à lire près de la fenêtre ouverte. Sa mère tricotait des bas de laine, pour les enfants de la crèche, et, dans le silence profond, le bruit seul des pages tournées par le prêtre, et le froissement des aiguilles d'acier de la vieille femme se faisaient entendre. Comme deux heures sonnaient au clocher de l'église, une main impatiente secoua le loquet de la porte pendant qu'une voix demandait :

— L'abbé Daniel est-il là?

Le prêtre leva la tête et dit avec émotion :

— Oh! ma mère, c'est Bernard !

Au même moment, celui dont le curé venait de prononcer le nom, acheva d'ouvrir et joyeusement entra, disant :

— Eh oui ! c'est Bernard !

Les deux hommes se regardèrent surpris, troublés, puis, entraînés par l'amitié ancienne, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. La vieille mère les regardait en souriant :

— Ah ! mon cher ami, dit Letourneur, avec un peu de gêne, comme te voilà changé depuis notre dernière rencontre !...

Le prêtre rougit, puis reprenant son assurance :

— Et bien plus changé moralement que matériellement, ditil avec gravité.

Il poussa son ami vers sa mère :

— Dis bonjour à ma mère, qui, elle, est toujours la même : la plus tendre et la plus dévouée des femmes.

— C'est bien facile auprès d'un garçon qui, en tout, donne l'exemple, dit la vieille femme d'une voix douce. Je suis contente de vous voir, monsieur Bernard. Vous êtes un peu rare, mais Daniel a toujours conservé votre souvenir, et il m'a parlé bien souvent de vous.

— Ah ! C'est que Daniel est le meilleur des hommes, et que, si je n'en suis pas le plus mauvais, il ne s'en faut pas de beaucoup. Vous menez une vie calme, ici, moi une vie dissipée, dont

la pire conséquence est de ne pas me laisser le loisir de voir les gens que j'aime le mieux.

— Si tu t'accuses toi-même, il n'y a plus, pour moi, d'autre parti à prendre que de pardonner, dit l'abbé Daniel. Mon caractère m'y oblige, du reste, et mon goût m'y porte. Tes péchés te sont donc remis. Assieds-toi, maintenant, et raconte ce qui t'amène.

Silencieusement et avec un tact parfait, la vieille mère s'était levée, laissant les deux amis en tête à tête. Ils se regardaient étonnés et contents de se revoir, le sourii^e aux lèvres, le cœur chaud, avec toute leur confiante afîection des anciens jours, en un instant retrouvée.

— Ah ! mon bon Daniel, dit enfin Bernard, on m'a chargé d'une diable de commission pour toi, et je te prie de croire que, si je m'en acquitte, c'est parce que je ne puis pas faire autrement.

— D'où donc viens-tu?

— De Fresque ville.

Le prêtre pâlit et baissa le front, d'un air soucieux. Devant Bernard il ne se croyait pas obhgé de dissimuler. Celui-ci était trop informé de sa vie, de ses espoirs et de ses chagrins, pour qu'il prît le souci de lui cacher son véritable état d'esprit.

— Ah! tu es lié avec M. Lefrançois?

— Oui, mon ami, et ce n'est pas de quoi me vanter, car le personnage n'est ni intéressant ni sympathique... Mais enfin, comme tu dis, je suis lié avec lui, et il m'a chargé d'aller te trouver pour te parler en sa faveur... Tu vois comme c'est facile ! Dès les premiers mots, je suis obhgé d'abandonner mon chent. En réalité, je ne suis venu que pour te voir, car, depuis deux ans, je me reproche de t'oubher et, pour rien au monde, je n'aurais voulu passer si près de toi, sans t'embrasser...

Le curé de Favières prit la main de Bernard et la serra affectueusement, puis rasséréné :

— Voyons, acquitte-toi tout de même de ta mission, puisque tu t'en es chargé. Peut-être pourrai-je faire quelque chose de ce que tu désires. Il m'en coûterait de te refuser...

— Mon cher ami, cette vieille canaille de Lefrançois est féru de l'idée d'être député.

— Je le sais bien. Cette candidature est la source de nombreux ennuis pour moi. Le maire de Favières me traite comme un ennemi, ce qui ne l'empêche pas de me demander des services...

— Peux-tu lui en rendre?

— Non, sans mentir à ma conscience.

— Voilà. On ne pourra jamais arriver à un accord. C'est ce

que je lui ai dit, mais il ne sort pas de son idée fixe. Il répond : Si l'abbé Daniel m'est hostile, c'est qu'il est poussé par la rancune...

— La rancune !...

— Oui. C'est toujours Lefrançois qui parle : Il ne peut pas me pardonner d'avoir épousé ma femme.

Le prêtre rougit et ses mains se choquèrent. Il se détourna, fit silencieusement deux ou trois tours dans la salle, puis d'une voix calme :

— Ce malheureux me juge d'après lui-même. En renonçant au monde, j'ai fait abandon de tout sentiment profane, j'ai dépouillé mon cœur de toutes ses passions, et je suis aussi incapable de haïr M. Lefrançois, pour le motif qu'il suppose, que je le serais maintenant d'aimer celle à qui il fait honneur de ma résistance à ses volontés. Hélas ! ami, je ne me fais pas un mérite de cette impassibilité, crois-le bien. Je constate un fait et c'est tout. Il n'y a nul orgueil, dans mon affirmation. Je sens mon âmem-orte à toutes ces folies anciennes, et je suis bien sûr qu'elle ne pourra jamais se ranimer. Je n'ai pour Mme Lefrançois ni sympathie ni antipathie : elle m'est profondément indifférente, je ne la juge pas, je ne saurais la condamner. Elle a agi comme il lui a plu de le faire, et si elle est heureuse, ce que je souhaite sincèrement, je ne crois pas avoir payé son bonheur trop cher au prix de tous les chagrins dont elle m'a accablé.

— Elle n'est pas heureuse.

— Pourquoi?

— Elle a épousé son mari par ambition et n'a trouvé auprès de lui que de misérables avantages. Mais ni l'esprit ni le cœur n'ont été satisfaits. Elle se rend compte aujourd'hui que son existence est manquée, mais elle est trop fière pour en convenir.

— Elle a raison, si ce sentiment prend sa source, chez elle, dans une ferme idée de ses devoirs.

— Ça, c'est une autre affaire, dit Bernard avec un sourire. Jeune fille, elle était un peu légère. Femme, elle l'est restée... Charmante du reste, et Lefrançois n'a point à se lamenter... Il est traité mieux qu'il ne le mérite.

— Tu vas beaucoup dans la maison? demanda le prêtre.

— Non. Lefrançois m'est antipathique et il n'est pas bien disposé pour moi. Mais, quand ses intérêts sont en jeu, il sait mettre de côté ses sentiments. C'est ainsi qu'il m'a prié de venir à Fresqueville, pour user de mon crédit sur toi... Je n'ai pas pu me refuser à aller te trouver, et me voilà.

— Ainsi c'est à un pur hasard que je dois ta visite?

— J'ai la franchise de te Tavouer. Mais j'en rougis, parole d'honneur... Voyons, mon bon Daniel, qu'est-ce que tu peux m'accorder pour ce malandrin? Donne-moi, au moins, de l'eau bénite? C'est dans tes attributions.

Le curé resta pensif, un instant. Puis il regarda fixement son ami et dit :

— T'a-t-il expliqué la situation dans laquelle je me trouve visà-vis de lui?

— ^^Non.

— !,Eh bien, mon ami, sache que cet horrible homme a mon sort dans ses mains. Il a acheté toutes mes créances et s'apprête à m'exécuter après l'élection, s'il n'est pas nommé.

— Alors pourquoi ne l' aides-tu pas?

— Parce que ce serait mentir à ma conscience.

— Le juges-tu si dangereux?

— Son concurrent pourrait être si utile.

— Eh ! mon ami, entre les utopies du père Binant et la réaUté de ta situation, tu hésites? Ce n'est vraiment pas raisonnable. Combien dois-tu?

— Quarante-deux mille francs !

— Et tu n'as pas le premier sou pour les payer. Que diable ! Il ne faut pas mépriser un homme qui peut te donner quittance. Ce n'est pas déjà d'un si petit esprit ni d'un si mauvais cœur.

— Je ne puis rien accepter de lui.

— Oh ! Tu as plus d'animosité que tu ne le crois toi-même. On a beau être prêtre, on est homme, et il est difficile de cadenasser complètement sa mémoire.

— Bernai'd !

— Eh ! Quand tu protesteras, qu'est-ce que tu arriveras à prouver? C'est l'évidence, pour qui que ce soit. Comment persuader à un être raisonnable qu'après ta mésanventure tu n'en veux pas à M. Lefrançois? Moi, parce que je suis ton ami, parce que tu me le dis et parce que tu parais tenir à ce qu'on te croie. Mais un étranger, un indifférent? Non, mon bon Daniel, on pensera : Voyez ce prêtre, qui a gardé dans son état religieux des idées profanes, voyez-le faire de l'opposition à ce pauvre Lefrançois, parce qu'autrefois une femme le lui a préféré ! N'est-ce pas un monstre de méchanceté, d'envie et de luxure? La preuve qu'il s'acharne contre son ancien rival, c'est qu'il est resté dans le pays, quand celui-ci est venu s'y installer. Il pouvait demander son changement, il ne l'a pas fait. Il a préparé sa vengeance, et si le pays n'a pas eu un député riche, bienfaisant, protecteur, comme M. Lefrançois, au lieu d'un

LE CUEB DE FAVIÈBES 95

idéologue fortement teinté de socialisme comme ce vieil attardé du Saint-Simonisme de père Binant, c'est la faute du curé de Favières. Et si la belle Florence n'avait pas eu de si jolis yeux, tout cela ne serait pas arrivé !

— Tais-toi ! dit sourdement le prêtre, tu ne peux savoir le mal que tu me fais.

— Eh bien ! Alors, ne te martyrise pas toi-même, ne sois pas ton propre bourreau. Es-tu ici pour faire de la politique ou pour évangéliser? De quoi te mêles-tu? Mets-moi donc tes opinions de côté, et laisse aller les choses. Si tu veux seulement te tenir tranquille, tout est sauvé. Lefrançois passe, tu as la paix, et tes affaires s'arrangent. Hein?

— Notre Seigneur, lorsqu'il parlait aux humbles dans les petits hameaux de la Judée, et qu'il exaltait les malheureux et abaissait les superbes, faisait-il autre chose que me donner l'exemple? Il serrait sur son cœur le bon Samaritain, il ressuscitait Lazare, et chassait les vendeurs du Temple. Tu sais bien qu'il est mort pour n'avoir pas voulu céder aux menaces des pharisiens. Pourquoi, moi, son infime serviteur, serais-je hésitant, là où il a été résolu, et céderais-je pour une misérable somme, quand il n'a pas hésité à résister au prix de tout son sang? Si je trahissais ma foi, sa doctrine, pour le rachat de ma dette, ne serait-ce pas comme si je le vendais et; à mes propres yeux ne serais-je pas un second Judas?

— Paroles ! paroles ! Tu enfiles des sophismes ! Oh ! tu as été professeur de philosophie ! Et la richesse de ton argumentation s'en ressent. Mais, malheureux garçon, tu te perds, en t'entêtant à résister. Je connais Lefrançois, c'est un brigand. Il ne reculera devant rien, pour te perdre !

— Et tu me demandes de le favoriser?

— C'est le seul moyen de l'améliorer. Une fois parvenu au sommet que son ambition s'est fixé, il est capable de devenir bon S'il échoue, il sera féroce, enragé. Et c'est toi qui seras sa victime.

— Tu me décides.

— Tu mettras du dilettantisme à souffrir par cet homme?

— Peut-être.

— Tu es fou ! Non ! jamais je n'ai regretté davantage d'avoir gaspillé mon patrimoine. Je te donnerais tes quarante-deux mille francs, afin de t'éviter l'horreur du naufrage financier. Veux-tu que j'aille trouver mon oncle et que je lui demande cet argent? En lui disant quel emploi j'en veux faire, j'obtiendrai peut-être qu'il me l'avance.

— Non ! je n'accepterais pas.

— Daniel, je ne te comprends plus, mon ami. Jusqu'à présent, je t'avais cru raisonnable et voilà que tu cours, de toi-même, à la catastrophe. Tu ne diras pas, en tous cas, que je ne t'ai point prévenu ?

• — Tout le monde m'a prévenu, même mon évêque, même le préfet, même le père Binant, qui m'engageait à l'abandonner. Tu vois quel brave homme c'est. Mais rien, ni personne ne m'empêchera de faire mon devoir.

— Ton devoir ! Encore un mot vide de sens, en la conjoncture. Tu ne sais pas quel serait le résultat de la nomination de Lefrançois, par conséquent tu ne peux la considérer comme néfaste. Et rien ne te prouve que ton devoir ne consisterait pas à le faire nommer. Suppose que le père Binant soit élu, que ses idées amènent une révolution et qu'on se massacre, pour les beaux yeux du socialisme. Tu auras une aimable part dans l'affaire, et tu auras joliment compris ton devoir ! Vois-tu, il ne faut pas être si absolu. Crois-moi, réfléchis, il en est temps encore. Lequel est le plus mauvais de Lefrançois ou de Binant? Je donnerais la différence pour une épingle. Eh bien ! abstiens-toi. Cela suffira. Si tu te tiens tranquille, on s'arrangera pour te considérer comme bienveillant et tu auras tout à y gagner, en tout cas rien à y perdre.

L'abbé Daniel resta silencieux. Il réfléchissait. Sa tête fine et pâle, aux traits creusés par la vie ascétique, éclairée par ses yeux qui paraissaient plus grands dans son maigre visage, se penchait sur sa poitrine. On eût dit un Christ au Calvaire, souffrant sa mortelle passion. Enfin il dit d'une voix étouffée :

• — Je pense, Bernard, qu'il est des êtres créés pour la souffrance et qui doivent aux autres hommes l'exemple de leur constance dans le martyre. Depuis que je suis sur la terre, je n'ai cessé de subir des épreuves. Quand j'étais enfant, j'eus la douleur de perdre un père que j'adorais et dont la mort mit en deuil toute ma jeunesse. Homme, j'ai passé par toutes les déceptions les plus cruelles d'une tendresse méprisée. Et, maintenant, que j'ai renoncé à toutes les joies du monde, que j'ai fait abandon de tous mes espoirs afin de me consacrer à consoler la désespérance humaine, je n'ai même pas le droit de suivre mon dur chemin, sans qu'on me jette de la fange pour me salir, et des pierres pour me blesser. Comme mon maître gravissant le Golgotha et chargé de ma croix, bien lourde, je suis en proie aux menaces, aux injures et aux violences. Je ne suis qu'un homme, moi, je n'ai pas pour m'exalter le sentiment d'une céleste origine, et mon supplice sera sans gloire. Je le supporterai cependant, et en succombant pour l'amour du

vrai et du bien, j'offrirai mes douleurs à mon maître, comme un suprême rachat de mes erreurs et de mes fautes.

Bernard fut violemment ému. Des larmes lui montèrent aux yeux et il ne sut trouver aucune parole pour répondre à la plainte dou loureuse du prêtre. Il comprenait bien que Daniel disait vrai et qu'il était une victime. Il savait que la situation embarrassée, dans laquelle il se débattait, il l'avait acceptée par délicatesse, il sentait bien que Lefrançois se conduisait avec le curé comme un dur goujat. Enfin il avait le cœur serré d'un remords en face de son ami à l'âme ingénue, en pensant qu'il avait, lui, les bonnes grâces de cette Florence qui s'était montrée si perfide et si ingrate. Le prêtre grandissait de tout l'abaissement de ceux auxquels il avait affaire. Et l'ignorance même dans laquelle il paraissait être de toutes les basses manœmTCs dont on usait pour le contraindre, complétait la sublimité de son caractère. A Bernard, surpris et fort gêné, il apparaissait très simple, très naïf et en même temps très gi'and. Le jeune homme se disait : Ce pauvre Daniel, il ne voit pas plus loin que le bout de son nez, il va être roulé par Lefrançois d'une pitoyable façon, c'est un agneau dans la gueule du loup. Il sera sacrifié et sans utilité. En même temps, il devait s'avouer que le curé de Favières était un noble esprit, une âme pure, un véritable ministre de Dieu. Il balbutia :

— Daniel, tu m.e désoles... Que puis-je pour toi? —Rien !

— Faut-il donc t'abandonner?

— Comme les autres, dit doucement le prêtre. ■ — Tu es sévère !...

■ — T'ai-je blessé? Pardonne-moi.

— C'est toi qui me demandes de te pardonner? s'écria le jeune homme, oppressé par une émotion trop forte. Si tu savais...

— Je ne veux rien savoir. Je prierai pour mes ennemis, comme pom* des frères. Tu peux le dire à M. et à Mme Lefrançois... Mais, malheureusement, c'est tout ce que je pourrai faire pour eux.

— Hélas ! Que je le regrette.

— Tu as tort.

Bernard s'était levé. L'abbé Daniel alla à lui et avec un regard attendri :

— Tu pars?

— Oui. Il faut que je retourne au château.

— Ne peux-tu me donner la fin de cette journée?

— On doit m'attendre avec impatience, et je ne reste pas, ce soir, chez M. Lefrançois...

— Adieu donc. Maintenant que tu sais le chemin de ma maison, reviendras-tu?

— Je te le promets.

— Nous pourrons causer de choses plus douces et qui nous plairont mieux. Notre jeunesse, si insouciante, notre temps d'études si intime, tout le passé, moins ce qui est douloureux. J'aurais grand plaisir à m'y reporter avec toi... Je t'aime bien, Bernard, tu le sais

Il était sur le seuil et serrait les mains de son camarade. Bernai'd eut une rapide efîusion et, prenant l'abbé par les épaules, il le serra dans ses bras vigoureux, sur sa large poitrine et dit :

— Moi aussi je t'aime bien... Et j'aurais voulu te le prouver... Allons, au revoir...

Et faisant effort pour s'arracher à l'étreinte de son ami, il ouvrit la porte et disparut. Le prêtre, un peu attristé, s'assit à la place qu'il occupait près de la fenêtre, quand Bernard était arrivé, et reprenant son livre, il se remit à lire ses prières.

Le résultat de la négociation était impatiemment attendu, car Bernard, en arrivant au parc de Fresqueville, trouva Lefrançois qui faisait les cent pas devant la grille, pour user le temps. Rien qu'à l'allure de son plénipotentiaire, le banquier eut la certitude qu'il n'avait pas réussi dans son entreprise. Il courut plutôt qu'il n'alla à lui, et le prenant par le bras, il l'entraîna vers le château, parlant tout en marchant :

— Eh bien? Que vous a répondu ce diable de prêtre? Consentil?

— A rester neutre. Oui.

— Eh ! Il me l'a déjà offert ! Est-ce que c'est suffisant?

— Vous n'obtiendrez pas plus.

— Bon ! Alors je lui promets un chien de ma chienne, qui lui mettra les crocs dans sa soutane. Ah ! Il veut jouer avec moi. Il verra.

' ^ — Qu'allez-vous faire?

'' — Je lui rendrai le pays inhabitable.

— C'est peu généreux !

— Je m'en moque !

— Vous serez blâmé.

— Par qui? Par les cagots? La belle affaire ! Ils blâment tout, j — Les honnêtes gens vous tourneront le dos.

— On ne tourne pas le dos à un milhoimaire, pour un rat d'éghse qui fait scandale avec ses dettes.

— Vous m'avez dit, vous-même, que Tévêque ne lâchait pas son desservant.

— Nous lui forcerons la main. C'est un homme qui a horreur du bruit et des difficultés. Je lui en prépare. Il verra ce qu'il en coûte de recevoir, par dessous-jambe, un homme tel que moi Je lui ferai payer cher la grimace qu'il m'a faite à l'Évêché !

— Vous n'allez pas entrer en lutte avec tout le monde?

— Avec tous ceux qui me feront de l'opposition. Vous ne me cormaissez pas, mon petit : j'ignore ce que c'est que de ne pas réussir. Et ce n'est pas à mon âge que je ferai cet apprentissage. Du reste, ma femme veut que je sois député, et, nom de nom ! rien que pour la satisfaire j'irai au Palais-Bourbon, comme les autres. Voilà-t-il pas une affaire ! Qu'est-ce que c'est, en somme, que la plupart des députés? Une collection d'imbéciles. Eh bien! Il n'y aura pas de mal à ce qu'il arrive quelques hommes dans mon genre. Ça tranchera sur la masse. Moi, je ne vais pas là pour tripoter, comme tant de meurt-de-faim qui ne voient dans leur mandat qu'un moyen de s'enrichir. J'ai une fortune qui me met au-dessus des spéculations louches et des entreprises véreuses. Je veux arriver au pouvoir et mettre la main à la direction du pays. Voilà, mon cher, ce que je rêve. Et vous pensez bien que ce n'est pas devant un mauvais calottin que je m'arrêterai !

— C'est un saint homme !

— Eh bien ! Il ira au diable, avec toute sa sainteté !

— Prenez garde! Je ne l'avais pas vu depuis longtemps et il m'a étonné, moi qui le connais bien. S'il veut parler à ses paroissiens, comme il m'a parlé tantôt, je ne répondrais pas qu'il ne soulevât la conscience publique contre vous. En somme, mon cher, ce que vous projetez contre lui est fort vilain...

— Comment ! Voilà comme vous en jugez?

— Mais pas une personne indépendante n'en jugera autrement. Vous avez pris cet innocent dans un traquenard.

— Ses créances?

— Vous savez bien à quoi cet argent a passé...

— Qu'est-ce que ça me fait ! J'ai acheté les titres, je ne connais plus qu'une chose : les trente mille francs que j'ai payés...

— Quarante-deux, rectifia Bernard.

— Non, trente. Voyons, vous ne me croyez pas assez naïf pour avoir donné, à ces imbéciles d'entrepreneurs, le montant intégral de ce qui leur était dû? Je leur ai acheté ça au rabais... Et ils ont encore été bien contents !

— Et vous réclamez cependant la totalité au curé de Favières?

— Mais naturellement. Est-ce que je fais des affaires pour l'amour de l'art? Ah çà ! d'où sortez-vous?

Bernard eut bien envie de répondre à Lefrançois : C'est de chez vous que je sors et pour n'y jamais rentrer. Mais le souvenir de Florence l'arrêta. Il surmonta le dégoût que le banquier lui inspirait et s'efforçant de sourire :

— Voulez-vous ma garantie pour l'abbé Daniel?

— Non, mon ami. D'abord votre garantie ne vaudrait pas grand'chose. Et puis je prétends ne pas me lier les mains.

Ils arrivaient au château. Florence d'une fenêtre les regardait venir. Elle descendit au-devant d'eux, et voyant la figure renfrognée de son mari, elle dit à Bernard :

— Vous n'avez pas réussi?

— Non, madame.

— C'était à prévoir. Mais la démarche devait être faite. Maintenant on sait à quoi s'en tenir.

— J'espère, dit le jeune homme, que vous ferez entendre à M. Lefrançois des paroles conciliantes.

Elle leva la tête, prit un air indifférent et répondit :

— Je ne m'occupe jamais des affaires de mon mari.

— Une fois n'est pas coutume, et jamais vous ne trouverez occasion meilleure.

Cette fois elle regarda Bernard, et ses yeux avaient une expression si ironique qu'il ne répliqua pas. L'instant d'après, comme Lefrançois était rentré et les avait laissés seuls dans le parc, Florence dit d'un ton sec à son ami :

— Je vous demande un peu ce qui vous prend de défendre, contre mon mari, ce petit abbé Daniel qui décidément manque de tact. Vous serez bien avancé, quand la maison vous sera fermée? Est-il dans votre caractère de faire à ce point le don Quichotte?

■ — Chère Florence, il est dans mon caractère de vous aimer...

— Eh bien ! Aimez-moi donc, puisque je suis assez bonne pour vous le permettre. Et ne me chagrinez plus, en revenant sur un passé qui m'est extrêmement désagréable.

La femme était bien jolie et bien séduisante. Bernard eut la lâcheté d'accepter ses volontés et de se taire, quand il aurait dû parler, au risque de se brouiller irrémissiblement avec sa belle. Mais il était amoureux : il baisa une main blanche qui s'offrait et demanda tout de suite le prix de sa trahison :

— Est-ce que vous allez rester enfermée dans cette propriété, sans en sortir jamais ! Est-ce que je ne vais plus vous voir qu'ici?

Vous savez comme c'est incommode et compromettant. Ne viendrez-vous pas à Paris?

— Cela sera bien difficile. Sous quel prétexte ?

— Sous celui que vous inventerez.

— Les communications sont longues et embarrassantes. Il est plus simple que vous veniez. Vous voyez comme c'est aisé. Un temps de galop, avec un bon cheval de selle, et vous êtes ici.

— Mais Lefrançois ?

— Eh ! Ne saurai-je pas m' arranger pour qu'il ne se doute de rien? Vous partez de chez vous, à la nuit tombante. Vous arrivez dans le parc de Fresqueville à neuf heures et je me charge de vous ouvrir. Au matin vous repartez. Ètes-vous de force à tenter l'aventure?

— Mille fois !

— Ce serait beaucoup !

Ils arrivèrent en riant à un joli ponceau, construit en retour sur l'aile gauche du château, et dont le pied plongeait dans des douves alimentées par une petite rivière. Un perron contourné montait du parterre à la française, et le rez-de-chaussée était aménagé en salon de repos. C'était là qu'en été, pendant les heures brûlantes, Mme Lefrançois aimait à se retirer. Elle y avait des ouvrages, des hvres, et, par un escaher de trois marches, communiquait avec le rez-dechaussée. Ils gravirent les degrés de pierre et entrèrent dans le salon, fraîchement tendu de perse à fleurs. La bonne dame de Fresqueville y avait passé bien des journées autrefois et, tel qu'elle l'avait aménagé, il était resté. Les portraits au pastel qui l'ornaient, de son temps, souriaient encore, suspendus aux murs, et la table à ouvrage, qui avait vu confectionner tant de tricots pour les petits pauvres, était la même qui supportait la broderie de Mme Lefrançois. Le cadre demeurait pareil, mais les personnages étaient bien différents et une note de mélancolie étendait sur tout ce qui meublait et décorait cette pièce comme un regret du temps disparu.

Assis, près de la fenêtre, Bernard et Florence, la main dans la main, causaient distraitement. Il semblait que cette évocation du curé de Favières entre eux deux eût glacé leur pensée. Ils s'aimaient ardemment, et ils se sentaient gênés l'un près de l'autre. Bernard dit :

— Vous savez que votre mari prétend être poussé par vous dans sa tentative électorale.

— Il n'a pas tort : c'est exact.

— Quel intérêt avez-vous à ce qu'il soit député?

— Un petit intérêt très simple : s'il est nommé, nous habiterons

Paris, pendant les sessions et même dans les intervalles... Car, une fois installée, je ne reviendrai à la campagne que pour y passer l'été.

— Mais vous ne connaîtrez personne à Paris.

— Bon ! J'y nouerai des relations. Quand on a un large état de maison ce n'est point difficile. Vous-même vous avez une partie de votre famille à Paris, vous pourrez nous faire faire d'utiles connaissances.

— Certainement tous ceux qui tiennent à m'être agréables vous feront bon accueil, mais M. Lefrançois sera bien difficile à faire accepter. Il est...

— M. Lefrançois est le mari de Mme Lefrançois, cela suffit.

— Eh ! Cela suffît pour lui, mais cela ne suffit pas pour vous.

— Je vous conseille de vous en plaindre ! S'il était jeune, beau, charmant, que feriez-vous ici, mon bel ami?

— Le pied de grue, très probablement, à moins que... Les femmes sont si bizarres ! On a vu des maris déhcieux aussi mal appréciés que des maris atroces.

— Si j'étais votre femme, à vous, croyez-vous donc que je vous tromperais?

— J'espère que non. Mais je n'en suis pas bien sûr. Florence donna, du revers de sa main fine, un petit soufflet à

Bernard, et le regardant de ses yeux pervers :

— Et si je vous trompais, que feriez-vous?

Bernard rougit, im tressaillement agita ses mains robustes et lentement il dit :

— Je n'en sais rien, Florence, mais souvenez-vous que je vous aime passionnément, que j'ai tout oublié pour vous aimer et que ce sont de ces choses qui engagent.

— Comme vous prenez un air tragique. Me tueriez-vous ?

Il fit un effort pour détendre les Ugnes soudain durcies de son visage et répondit :

— J'en serais bien fâché. Vous êtes trop johe et trop séduisante. Mais je ne répondrais pas de ce qui arriverait à votre complice.

— Allons, assez de fohes, dit Florence en se levant. Il ne faut pas faire de ces professions de foi. Elles se logent dans le souvenir et, un beau matin, on pourrait se trouver inconsciemment entraîné à les mettre en action.

— Êtes-vous donc si peu sûre de m'être fidèle?

— Êtes-vous sûr que je vous aime?

La nuit tombait et les enveloppait d'ombre. Florence se tourna vers Bernard qui la saisit et la pressa sur sa large poitrine. Au même

moment, dans Tair du soir paisible, comme un rappel des choses qu'ils s'efforçaient d'oublier, une cloche tinta faiblement au lointain, pure, argentine, annonçant l'angélus. Ils se séparèrent vivement et Bernard murmura :

— C'est la cloche de l'église de Favières ?

— Oui, dit Florence, c'est la cloche de Favières... Et comme Bernard demeurait soucieux, elle ajouta :

— Vous voyez bien, vous-même, qu'il faut que ce prêtre s'en aille.

Le lendemain du jour où le père Binant avait été élu, contre M. Lefrançois, avec une majorité que les tripotages effrontés des membres des bureaux n'avaient pu réussir à dénaturer, en même temps que les habitants du bourg arrachaient les placards collés à profusion sur les murs de leurs maisons, un huissier apposait, sur la porte du presbytère, une affiche annonçant la vente par suite de saisie des meubles, bardes et objets généralement quelconques appartenant à M. Daniel, curé de Favières. Il n'y avait pas un quart d'heure que la feuille jaune s'étalait à l'entrée de la cure que cinquante femmes stationnaient, commentant l'acte judiciaire et surtout le procédé dont usait le créancier. On n'était pas tendre pour M. Lefrançois et les bonnes femmes qui formulaient leur opinion n'y mettaient aucun ménagement :

— Si ce n'est pas une pitié de voir un propriétaire si riche tourmenter un pauvre homme qui n'a rien à lui que sa soupe quand il l'a mangée.

— Ça ne se fait quasiment jamais, de vendre un prêtre...

— Qu'est-ce qu'il peut espérer de la vente, M. le Maire? Il sait bien que le curé ne possède pas pour cinq sous. Les frais ne seront tant seulement pas couverts...

— Oui, mais il l'aura exécuté. Il l'avait dit. Il le fait.

— C'est une vengeance...

— Parce que le père Binant est nommé !...

— Il sera drôle, tout de même, le père Binant, à la Chambre, avec une blouse. Car il a affirmé qu'il ne la quitterait pas.

— Croyez-vous que son élection va faire baisser le prix du pain.

— Oui, cherche !

— Alors pourquoi l'a-t-on nommé, plutôt que le maire, qui avait promis une route, pour aller de Favières à Blézy, ©t un pont pour passer la rivière, au lieu et place du bac?

— Promesses. Autant en emporte le vent !

— Le père Binant est un bon homme, et le maire est un mauvais chien... On le voit bien par ce qu'il fait au curé...

— Il paraît qu'il y a des choses anciennes entre eux, et qu'ils s'en veulent à mort, quoi ! On dit que Mme Lefrançois...

La porte de la cure s'ouvrant, les commérages s'interrompirent. Un grand silence se fit quand le curé s'avança sur le seuil. L'abbé Daniel parut surpris de voir ce rassemblement devant sa maison, il regarda autour de lui, et l'affiche jaune aussitôt lui tirant l'œil, il s'en approcha. Aux premiers mots qu'il lut, une rougeur ardente lui monta au visage. Il ne poursuivit pas, et se détournant en silence, le front baissé, il traversa lentement les groupes, et d'un pas tranquille, il se dirigea vers l'église, monta les degrés de pierre et disparut sous le porche. Derrière lui, ce fut un concert d'exclamations et de réflexions :

— Hein ! avez-vous vu quelle figure il a faite, le pauvre digne homme, en lisant ce placard?...

— On aurait dit sa condamnation à mort !

— Dame ! c'est tout comme... Quarante-deux mille francs !... Où les trouvera-t-il !

— Je suis sûr qu'il n'a pas vingt francs chez lui...

— Et sa mère ! Elle est capable d'en avoir une attaque !

Le garde champêtre, en passant, jeta une autre note dans cet ensemble de lamentations :

— Laissez donc ! Il s'arrangera. Est-ce que ces gens-là n'ont pas des ressources spéciales? Il mettra la main sur une vieille dévote et le tour sera joué.

— Il est bon là, Frottier ! La lui indiqueras-tu? Il n'y en a pas à la douzaine ! La bonne dame de Fresqueville aurait payé, elle.

— D'autant que c'était elle qui avait commandé.

— En connais-tu, des dames qui donneraient des quarante mille francs?

— Êpouses-en une, alors !

— Ah ! tu en as un toupet, toi !

Le garde champêtre redressa son képi, d'un revers de main et chgnant de l'œil :

— Vous savez, mes petites mères, pas d'histoires, pas de manifestations On n'aurait qu'à exécuter l'arrêté relatif aux ordures ménagères déposées sur la voie publique, et vous y seriez toutes de votre contravention...

Co fut une t mpête de cris et de rires :

— Oh ! En voilà un farceur cpie ce Frottier ! Où est-il, ton arrêté ?

— Affiché SOUS le grillage, à la mairie. Ainsi gare ! Et silence ! Ce ut le signal de la dispersion pour le groupe des commères.

Et la rue se trouva vide. Chez Thihoré, Raison, l'agent voyer, et le greffier de la justice de paix, attablés devant une bouteille de vin blanc, discutaient les résultats du coup de théâtre préparé par le maire :

— Il est réglé, le calottin. Que voulez-vous qu'il fasse? Il faudra qu'il s'en aille.

— Et pourquoi? S'il tient bon, que pourra le maire contre lui? Quand ses frusques auront été vendues, si on trouve quelqu'un qui les achète, il lui restera toujours son lit, et il est homme à s'en contenter.

— S'il a un peu de courage, il ne bougera pas. Et c'est encore le maire qui paiera les pots cassés. On n'a pas facilement raison d'un débiteur insolvable et qui vit avec du pain et de l'eau claire.

— Mais la mère Daniel? Comment prendra-t-elle la chose? Elle est vive, et de mauvaises paroles sont graves, quand elles s'adressent à un fonctionnaire. Si on pouvait la pousser à bout... Le curé sera peut-être moins patient, s'il s'agit de sa mère... Il faut essayer de ce moyen-là, c'est peut-être celui qui réussira le mieux.

— Et s'il tourne mal, le maire est roulé.

— Eh bien ! Celui-là ou un autre...

— Après tout, il n'a pas même pu enfoncer le père Binant !

— C'est bien la peine d'être si riche.

— Il n'a pas su faire les frais nécessaires...

— Les consommations n'ont pas assez marché. - Et il fallait donner de l'argent habilement.

— Mais son argent, c'est son cœur.

— Il ne l'emportera pourtant pas avec lui.

— Et sa femme saura le manger, elle...

— Ah ! sa femme !...

— Eh bien?

Thiboré fit la grimace et baissant la voix :

— C'est étonnant que M. Lefrançois n'ait pas plus de chance, car il en porte...

— Il en porte?

— Oui.

— Et de qui?

— Ah!

Les trois amis, affriandés par cette promesse d'un potin scandaleux, s'étaient rapprochés, et maintenant, le coude sur la table

de la bouche à roreiîle comme s'ils craignaient d'être entendus par le maire, ils parlaient à voix basse.

— Oui, dit le cabaretier, il y a un beau garçon qui, toutes les semaines, vient la nuit au château. Il arrive par les bois, met son cheval soit dans la loge à Babin, soit dans un petit hangar qui sert à remiser les parcs à moutons, pendant l'hiver, et de là, il entre dans le parc. C'est Bridier, le charbonnier, qui couche dans la vente des Hazards, qui l'a vu déjà deux fois. Il n'a pu le reconnaître. Ce n'est pas quelqu'un du pays.

— Peut-être un galant de la ville.

— Il faudra raconter l'histoire à Malversin. Il pourra tirer la chose au clair... La petite dame est galante... Il parait que la grande haine, qui existe entre M. le maire et le curé, vient de ce que M. Daniel, quand il était un homme, comme vous et moi, a dû épouser la belle Mme Lefrançois, qui était alors Mlle Florence Guépin...

— Eh ! M. le curé en pince peut-être encore pour elle?...

— Oh ! se récria Frottier, dont la conscience, pourtant peu sensible, protesta.

— Il n'y a pas de oh ! réphqua Thiboré, en roulant des yeux terribles. Apprends que les prêtres sont capables de tout... De tout, entends-tu? Aussi bien de te filouter ta femme, que ton argent... C'est pour cela qu'il n'en faut plus ! Non ! Il n'en faut plus !

Et le cabaretier déchargea sur la table un coup de poing si furieux qu'il fît sauter en l'air ses verres et ses bouteilles.

— N'ai)ime pas ton matériel, dit Raison.

— Je lui apprendrai, à ce calottin, à prêcher contre moi ! hurla Thiboré devenu violet. Car enfin, quand il monte en chaire, pour dire qu'il ne faut pas aller au cabaret, il essaie de ruiner mon commerce ! Est-ce vrai?

— C'est vrai !

— Qu'est-ce que ça peut lui faire qu'on se divertisse, en vidant un verre entre amis? Est-ce que je l'empêche de se faire verser à boire par son commis, quand il dit la messe? Chacun son métier! Pourquoi dit-il du mal du mien? Il me détourne mes cUents ! Faut qu'il parte !

— Il partira.

— Voilà un an que tu dis ça. Et il est toujours sur notre dos.

— Celui-là de moins, un autre le remplacera.

— Ça ne sera plus lui !

Des cris s'élevant sur la place interrompirent la conversation.

Les trois compères sortirent du cabaret et du premier coup d'oeil aperçurent devant l'église un rassemblement qui se formait. Au centre se trouvaient M. Lefrançois et Mme Daniel, qui, face à face, paraissaient se disputer violemment. Un gamin, se tenant la joue, poussait les cris qui avaient été entendus du cabaret, et à l'attitude du maire, il était clair que c'était lui qui venait de gifler son jeune administré :

— Je te ferai brailler : A bas le maire ! criait M. Lefrançois. Sais-tu que c'est un cri séditieux, espèce de polisson !

L'autre recula de trois pas et, changeant son refrain, il hurla d'un air de défi :

— Vive le père Binant ! Vive notre député !

— Et laissant le maire, devenu jaune de colère, il partit au galop, au miUeu des éclats de rire.

— Quant à vous, madame Daniel, dit Lefrançois, revenant à la mère du curé, je veux bien faire la part de votre mécontentement dans les paroles que vous venez de m'adresser, mais n'abusez pas de ma bonté et ne m'échaufïez pas les oreilles.

— Votre bonté, monsieur, reprit la vieille femme avec amertume, nous payons pour la connaître. Qu'est-ce que cette affiche qu'on a posée sur notre maison, sinon une marque de votre bonté? Le scandale et la ruine, pour un pauvre homme qui n'a jamais eu en vue que l'intérêt des pauvres et l'instruction des ignorants, voilà ce que nous devons à votre bonté. Il y a des gens qui viennent dans un pays et qui y sévissent comme la peste ou le choléra !

— Mais savez-vous que vous m'outragez, madame ! Oubliezvous qui je suis et ce que vous êtes? Si votre fils n'avait pas été assez fou pour risquer de ruiner d'honnêtes ouvriers, en les faisant travailler sans avoir de quoi les payer, je ne serais pas dans la nécessité de le poursuivre pour rentrer dans l'argent que j'ai avancé...

— Pourquoi le poursuivez-vous? Vous savez bien qu'il n'a rien? Pourquoi avez-vous acheté ces créances, sinon pour lui nuire? Il aurait payé ses créanciers, avec le temps, eût-il dû mendier pour ne faire de tort à personne. Mais vous, vous voulez l'étrangler... et tout le monde sait bien pourquoi.

A ces mots le maire devint blême. Il bondit vers la mère Daniel et, levant la main dans un paroxysme de fureur :

— Misérable femme, cria-t-il, vous mériteriez...

Il n'acheva pas. La porte de l'égUse venait de s'ouvrir et le curé s'avançait, aussi pâle que le maire, mais parfaitement maître

de lui. Il passa devant sa mère et, venant se placer en face de Lefrançois, presque à le toucher de l'épaule, il dit lentement :

— Monsieur le maire, il faut être indulgent pour Mme Daniel, la colère l'a emportée. Elle a eu tort de parler comme elle l'a fait. Mais que celui qui est sans péché lui jette la première pierre,

— Venez-vous ici pour me donner des leçons? cria Lefrançois, d'autant plus exaspéré qu'il voyait son adversaire plus calme.

— Non, monsieur, je vous apporte des excuses.

— J'aimerais mieux mon argent...

— Votre huissier vous donnera le produit de la vente que vous avez ordonnée. Et, pour le surplus, ma conscience vous en répond.

— Belle garantie !

— C'est la seule que je puisse vous offrir, dit froidement le prêtre, chacun donne ce qu'il a.

— Que prétendez-vous insinuer?

— Rien, monsieur le maire. Je suis à votre discrétion, je m'y tiens. Mon divin maître m'a donné l'exemple de la soumission et, serviteur si indigne que je sois, je tâcherai de me résigner, comme il l'a fait sous la main des Pharisiens.

— Pas de mots latins, pour déguiser vos injures ! grogna le maire. N'oubliez pas que vous vous adressez à un magistrat municipal et que, si vous me manquez, moi, je ne vous raterai pas. Vous iriez en police correctionnelle, comme n'importe qui, vous savez, mon brave homme. Les juges ne se laissent pas influencer par les costumes, et votre soutane ne vous protégerait pas.

— Elle ne protège pas les missionnaires, qui sont mis à mort par les barbares et les idolâtres, pourquoi me protégerait-elle contre vous?

— N'en faites pas tant parade, ricana Lefrançois, nous savons comment et pourquoi vous l'avez prise !

A ces mots le prêtre devint pourpre, puis une pâleur de cire s'étendit sur son visage, ses mains s'agitèrent crispées, il fit trois pas d'un air si menaçant que le maire recula jusqu'à ses partisans, comme pour leur demander assistance; Mais l'abbé Daniel s'était déjà ressaisi.

— Dites à tout autre, fit-il d'une voix sourde, ces paroles auraient pu vous coûter la vie. Mais, pour moi, qui ne suis plus un homme, elles n'ont aucun sens. Je vous pardonne votre mauvaise intention, monsieur. Allez en paix.

Et baissant la tête, il prit le bras de sa mère, et rentra dans le presbytère. Derrière lui, les assistants se dispersèrent, parlant bas, impressionnés par la scène, et commentant la portée des

mots échangés par le maire et le curé. Les affîdés de Lefrançois discutaient plus bruyamment.

— Il avait une mauvaise figure, M. l'abbé Daniel, et à la place de M. le maire je ne m'y fierais pas, dit Thiboré. Si nous n'avions pas été présents, je ne sais pas comment ça se serait passé.

— Croyez-vous que je le craigne? répliqua insolemment Lefrançois. Je n'en ferais qu'une bouchée !...

— Eh ! eh ! Il est jeune et soUde !

— Avez-vous vu la moutarde lui monter au nez?... Il a serré les poings. J'ai pensé qu'il allait se jeter sur M. le maire.

— Il aurait bien arrangé ses affaires.

— La colère ne réfléchit pas.

— Un prêtre, voyons !

— Tiens ! Il est encore naïf, lui ! Est-ce que ce ne sont pas ces scélérats en robe noire qui commettent les plus grands crimes, et sans qu'on puisse les soupçonner, les trois quarts du temps?

— Alors comment sait-on que c'est eux qui les commettent?

— Tu n'as qu'à lire les journaux : ils t'expliqueront ça!

— Oh ! Les journaux !

Le maire partit escorté de Frottier. Seuls Raison et Thiboré restèrent pour travailler l'opinion, et accréditer le bruit que le curé s'était répandu en menaces contre M. Lefrançois. Rentré chez lui, l'aJ^bé Daniel s'était assis en silence, au coin de la cheminée, pendant que sa mère, pour calmer l'émotion qui l'agitait, allait de la cuisine à la salle, jetant une phrase entre deux voyages, et répandant ainsi le trop-plein de son indignation.

— Vois-tu, ça ne lui portera pas bonheur à M. Lefrançois de s'attaquer à nous. C'est trop indigne, sa façon d'agir. Et qu'est-ce que la population va dire de voir son curé à la mendicité? Il est \'Tai qu'elle y est habituée, car on ne nous a jamais vu vingt francs à la fois dans notre tiroir. Les pauvres en pâtiront... Mais voilà une belle raison à donner à un richard, qui ne sait quoi faire de son argent... Pourvu qu'à l'Évcché on ne te cherche pas des chicanes... Mgr Espérandieu, qui a si peur des complications ! En voilà une qui lui paraîtra grave, car elle l'est. Les journaux vont parler et envenimer les choses, suivant leur coutume. Il ne peut rien sortir de bon de tout cela. Et il aurait suffi d'une volonté, généreusement exprimée, pour arrêter les poursuites.

Mm3 Daniel s'avança près de son fils, et le regardant de près :

— Oui, insista-t-elle, si cette femme avait eu un peu de cœur, elle n'aurait jamais permis à son mari de te tourmenter après t'avoir fait, elle-même, tant de mal !

Le curé leva la tête et, avec une violence qu'il ne cherchait pas à modérer :

— Ne me parle jamais de ces choses. Je les ai oubliées et ne veux pas qu'on en salisse ma pensée.

Sa mère, sans ajouter une parole passa dans sa cuisine et le laissa seul. Il les avait oubliées, ces choses, c'était vrad, depuis plusieurs années, mais à cette heure critique de sa vie, comme de trist-^s fantômes, elles reparaissaient en lui. Il en était étonné et honteux : de là, sa colère. Les coudes appuyés sur ses genoux, le front baissé, en proie à une douloureuse méditation, il revoyait ce passé, qu'il avait cru mort et qui se reprenait à ^^^Te. Il sentait bien que sa mère avait raison. Mme Lofrançois aurait dû empêcher son mari de persécuter celui qui, pour elle, avait renoncé au monde. Le souvenir des promesses échangées, seul, aurait dû lui être une sauvegarde, car elle s'était promise et il entendait encore sa voix quand elle lui répétait qu'elle ne manquerait pas à ses engagements. Le petit jardin de Berthencourt apparaissait devant ses yeux, cadre paisible et riant de la trahison. Il lui semblait sentir l'odeur des lavandes qui bordaient la longue et étroite allée où ils s'étaient promenés si longtemps, la main dans la main, alors que déjà Florence av3it promis à Lefrançois d'être sa femme.

Un soupir gonfla la poitrine de l'abbé Daniel, non de regret, mais de pitié, devant tant de duplicité. \'alait-elle le sacrifice qu'il avait fait de sa carrière, df sa liberté, de son avenir, cette femme si prompte au mensonge, si facile à l'abandon, et n'avait-il pas grossi démesurément l'acte misérable qu'elle avait commis? Avec une amertume soudaine il s'avgua qu'il avait agi avec la faiblesse et l'inexpérience d'un enfant. A quoi lui avait servi d'étudier, pendant des années, les richesses philosophiques de l'humanité? Hélas! à quoi aboutissait la science, puisque l'obscurité du problème de la xie ne s'en trouvait pas mieux éclairée? L'allégorie du \aeux Faust, maudissant l'erreur de sa longue existence laborieuse et reniant son savoir, était donc immuablement \raie?

Là, sa conscience protesta contre cette conclusion, qui l'amenait à constater le néant de la sagesse et de la raison humaines. Il entendit, au fond de lui-même, une voix qui s'élevait forte et pure et qui disait : Non, tout n'est pas qu'illusion et erreur dans la \ie. Celui qui marche les regards tournés vers le ciel ne s'égare pas dans sa route, et va avec certitude vers la vérité. Au-dessus des passions, des faiblesses, des fautes, il y a le devoir et c'est la rehgion qui enseigne à le connaître, à le respecter. Tu n'as donc pas

perdu ta vie, en te consacrant à l'éducation des esprits, à la consolation des cœurs, tu accomplis chaque jour la plus haute et la plus noble fonction humaine. Tu te rapproches de ton Dieu qui est l'absolu dans la grandeur, dans la justice et la bonté. Rappelletoi ce qu'il a consenti à souffrir pour l'amour de ses créatures, compare sa Passion à la tienne et juge maintenant la valeur de ton courage. Quelles seraient les jouissances terrestres qui pourraient valoir, à tes yeux, la satisfaction immense d'endurer les persécutions pour l'honneur de la foi? Laisse-toi tourmenter, souffre les humihations, les injures, c'est là que doit être ta joie. Chaque méfait de tes ennemis, chaque outrage, te prouvent leur petitesse, leur lâcheté et te vengent en te grandissant. Plus ils sont acharnés, plus tu es fort. Et c'est leur fureur qui fait ta puissance. Ne regrette donc rien. Tu as accompli ta destinée : tu n'étais pas créé pour les agitations et les violences du monde, mais pour les mystérieuses douceurs de la retraite et de la contemplation. Reste dans ta simplicité et ton innocence. Il n'y a d'homme vraiment fort que l'homme chaste. Jésus le fut, et, depuis deux mille ans, le monde est à ses pieds. Élève ta pensée. Dédaigne les vaines affections, méprise les plaisirs éphémères. Tu n'aurais pas eu le temps de t'y livrer qu'il faudrait y renoncer déjà. Et après bien des déceptions tu n'aurais que des regrets.

Lentement le curé de Favières se leva et sortit. Il entra dans le cimetière verdoyant, qui séparait sa maison de l'éghse, et marcha dans les allées bordées de buis, le long des tombes qui s'alignaient, avec leurs croix plantées dans l'herbe, et leurs couronnes séchées par le soleil et le vent. Une paix profonde régnait dans l'asile de la mort. La grande preuve de l'inanité des agitations humaines s'offrait là, si forte, si saisissante que le prêtre se sentit oppressé par ce néant. Il poussa la porte de l'église et pénétra sous la voûte, il se trouva dans une obscurité tranquille et sereine. Ce fut comme un bain de calme et de douceur. Il se sentit rafraîchi, purifié. Un soupir de reconnaissance s'exhala de ses lèvres, et s'avançant vers l'autel, le cœur plein de reconnaissance, il s'agenouilla et pria.

Le soir du même jour, vers dix heures, comme M. Lefrançois venait de se retirer dans son cabinet, en disant à sa femme qu'il avait des comptes à vérifier et qu'il ne se coucherait pas avant minuit, Florence se dirigea, sans lumière, à travers le rez-dechaussée désert, vers le pavillon où elle recevait Bernard, quand celui-ci venait secrètement à Fresqueville. La jeune femme, arrivée à la coquette pièce, ouvrit sans hâte la fenêtre et écoutB

dans la nuit. L'air était frais, une obscurité complète enveloppait la pelouse et les massifs du parc, un silence profond régnait. Seules les rainettes, dans l'herbe, faisaient entendre leur cri grêle, annonçant de la pluie pour le lendemain.

Au bout d'un instant, le salDle de l'allée craqua sous les pas d'une personne qui avançait avec précaution, et, à quelques mètres du pavillon, une silhouette masculine apparut dans l'ombre. Mme Lefrançois quitta la fenêtre, ouvrit la porte, l'homme gravit lestement les marches du perron, et se trouva saisi et attiré par les bras de celle qui l'attendait. La porte se referma, sans qu'une parole eût été prononcée, et le bruit seul des baisers troubla le silence du pavillon. Cependant Bernard parla le premier :

— Est-ce que nous allons rester sans lumière? J'ai grand plaisir à être près de vous, mais il me serait agréable de vous regarder un peu.

— Attendez, alors, dit Florence, je vais fermer les volets, pour qu'on ne voie rien du dehors.

Avec une adresse et une force que Bernard admira, la jeune femme manœuvra les lourds panneaux de bois, les barra de leurs loquets de fer, et tout bien clos, revenant vers la cheminée, elle alluma un candélabre qui éclaira brusquement la pièce. Sur un guéridon, deux couverts étaient disposés et un en-cas, composé d'une volaille froide, de pâtisseries et de fruits, attendait. Les deux amants revinrent l'un vers l'autre en souriant :

— Eh bien ! êtes-vous satisfait, dit Florence, en attirant Bernard auprès d'elle, vous voyez qu'on vous obéit avec une soumission exemplaire.

Le jeune homme hocha la tête et avec une mélancolie soudaiae :

— Oui, vous êtes prévenante et gracieuse, c'est ce qui vous fait si tendrement chérie, mais je vous voudrais peut-être moins aimable et plus aimante.

— Vous jouez sur les mots, dit Florence en riant.

— Oh ! Je ne plaisante pas, reprit Bernard, je sens quevous n'avez pas pour moi la tendresse forte et passionnée que j'ai pour vous.

— Une scène de jalousie?

— Dieu, non. Je ne vous reproche que de l'indifférence.

— Il me semble qu'une femme qui vous reçoit chez elle, au risque de se perdre, prouve bien, en effet, que vous lui êtes indifférent.

— Pardonnez-moi. Florence, je suis ingrat, je le sens, mais c'est plus fort que moi, il faut que je me plaigne, je suis trop malheureux. Je vous aime, un peu plus chaque jour, et je ne parviens pas à vous attacher plus étroitement à moi.

— Mais, je ne suis pas libre : j'ai un mari. Je suis obligée de m'en souvenir, lorsque vous paraissez si bien l'oublier... M'attacher plus étroitement à vous, le puis-je?

— Cela dépend de vous, mais en avez-vous le désir? C'est un singulier état d'esprit et de cœur que le nôtre. Au début de nos relations, c'était vous qui faisiez des avances, c'était moi qui restais, non pas indifférent, mais défiant...

— Grand merci.

— Oh ! Je vous en prie, ne prenez point mal ce que je vous dis. Cela est nécessaire, pour que je vous explique ce que j'éprouve de douloureux... Vous savez fort bien qu'entre nous deux il y avait un obstacle difficile à franchir...

Ils se regardèrent, un peu gênés par le souvenir brusquement évoqué de Daniel. L'ombre noire du prêtre, qui avait obscurci si souvent leur commune pensée d'amour, semblait, en cette minute, se faire plus opaque et plus sombre. Bernard secoua la tête et reprit avec force :

— Ce qui nous éloignait l'un de l'autre, autrefois, devrait nous mieux rapprocher à présent, car nous partageons la faute, et le remords en est moins lourd à deux.

— Le remords ! protesta Florence. Vous êtes fou ! Quel crime ai-je donc commis?

— Vous avez détruit les espérances, brisé le cœur, anéanti l'avenir d'un homme.

— Quels grands mots ! Savais-je qu'il pousserait les choses à l'extrême? Si tous les fiancés, qu'on n'épouse pas, entraient dans les ordres, mais les églises seraient insuffisantes ! Soyons sérieux. Vous étiez en train d'expliquer à l'instant que c'était moi qui vous avais fait des avances. Est-ce bien cela? Vous ne répondez pas. Eh bien ! oui, c'est vrai, je vous ai fait des avances. Vous me plaisiez, Bernard, et je vous trouvais réservé et ironique, cela me contrariait extraordinairement. Je me suis, un peu plus que de raison, piquée de cette froideur et j'ai voulu la faire cesser. J'y suis arrivée. Allez-vous me le reprocher et vous en plaindre?

— Ce n'est pas cela que je vous reprocherais et dont je serais tenté de me plaindre. C'est, m' ayant amené à vous aimer comme vous le vouhez, de ne m' aimer pas comme je le voudrais.

— Eh bien ! Dites un peu comment vous le voudriez.

Elle était si provocante, si belle, que Bernard frissonna. Il la prit dans ses bras, la serra, comme s'il voulait la faire entrer en lui, toute, et la bouche contre son oreille :

— Je ne me contente plus d'être, pour vous, une récréation de quin-

zaine. Je vous veux plus et mieux. Ces rares rendez-vous, que vous m'accordez, dans ce pavillon, ne sont pas des apaisements pour mon désir. Je vous quitte affolé de votre beauté, brûlant de vos caresses et il me faut attendre de longs jours, avant de vous revoir. Si vous m'aimiez, vous ne supporteriez pas si tranquillement une séparation dont vous souffririez autant que moi.

— Voyons, Bernard, vous êtes tout à fait déraisonnal)le. Mais je suis bonne et je veux vous traiter doucement. Je vais rentrer à Beaumont, je m'arrangerai pour abréger notre séjour ici...

— Mais à Beaumont qu'y aura-t-il de changé?

— Nous pourrons aller à Paris et nous y rencontrer.

— Encore les rendez-vous de raccroc, dans les petits appartements ou les chambres d'hôtel !

— Trouvez mieux.

— C'est facile : quittez votre mari, et venez avec moi.

A cette proposition énorme, énoncée avec tranquilUté, elle le regarda d'un air inquiet, comme si elle pensait qu'il devenait fou. Mais il était parfaitement calme. Elle hocha la tête avec découragement et d'un ton lassé :

— Mon Dieu ! Mais c'est qu'il a l'air de parler sérieusement i

— Oui, certes ! La pensée que vous vivez auprès de cet homme, et que je vous partage avec lui, m'est odieuse. J'ai beaucoup réfléchi avant de vous tenir le langage qui vous surprend si fort. Et c'est après avoir pesé toutes les conséquences de ce projet que je vous le propose. Partons tous les deux, allons en Italie vivre librement. Vous divorcerez et je vous donne ma parole que vous serez ma femme .

Elle se mit à rire doucement :

— Vous arrangez bien les choses. Mais, en conscience, vous croyez qu'un tel scandale est nécessaire? Nous serons bien avancés l'un et l'autre, quand nous aurons fait cette bêtise de gâcher notre situation dans le monde, pour obtenir cet avantage de pouvoir déjeuner et dîner ensemble tous les jours? Qui me dit que je vous plairais, si vous me voyiez depuis le matin jusqu'au soir? On se lasse vite d'un amour sans intermède. Vous me paraissez vous plaindre de ce qui fait le plus grand avantage de notre liaison.

Bernard ne discuta pas. Il répéta douloureusement :

— Vous ne m'aimez pas, Florence.

Elle ne discuta pas non plus, mais elle usa de l'argument lo plus sûr qu'ait une femme pour prouver à un homme qu'elle l'aime. Sa tête se pencha pâlissante, ses bras se nouèrent autour du cou

de Bernard, sa gorge soulevée contre la large poitrine du jeune homme, et lèvre à lèvre, avec un grand soupir elle s'abandonna dans ses bras.

Onze heures venaient de sonner au clocher de l'église de Favières et le curé, ayant dit ses prières, se préparait à gagner sa chambre pour se coucher, lorsque des coups heurtés avec force ébranlèrent la porte de la maison. L'abbé Daniel seul était encore debout au presbytère. Sa mère et sa servante étaient montées depuis longtemps et dormaient. Il prit la lampe et, traversant la cuisine, il gagna le vestibule et ouvrit. Dans la nuit noire, il vit un enfant assis sur le pas de la porte, dans une attitude de découragement et de lassitude inexprimables. En reconnaissant le curé, éclairé par le rayonnement de la lumière, l'enfant se mit debout avec efîort et montra un visage trempé de larmes.

— Qu'y a-t-il donc, mon ami.? demanda le prêtre. Comment es-tu à ma porte, au milieu de la nuit, et pourquoi pleures-tu?

— Ah ! monsieur le curé, gémit l'enfant, c'est maman qui m'envoie vers vous, et je pleure parce que mon père est si malade que le médecin de Maisoncelle dit qu'il va mourir...

— Entre, mon garçon, dit doucement l'abbé Daniel.

Il emmena le petit bonhomme dans la salle, et là, auprès du feu, le faisant asseoir, il l'interrogea doucement :

— Gomment t'appelles-tu?

— Jean...

— Et ton nom de famille?

— Malafert.

— Où demeurent tes parents?

— A Maisoncelle près de Fresqueville, à une lieue d'ici...

— A Maisoncelle? Dans les bois, donc?

— Oui, monsieur le curé, mon père est sabotier.

— Ah ! Je sais, oui, fit le prêtre. Et qu'est-ce qui lui est arrivé, à ton père?

— Depuis quinze jours, il est couché sans pouvoir faire un mouvement, d'une fièvre qui lui est venue, et aujourd'hui le médecin dit qu'il va passer. Alors maman m'a envoyé vous chercher,... Cours, qu'elle m'a dit, va chez le curé de Favières, il ne craindra pas de se déranger, même au milieu de la nuit, pour de pauvres gens qui sont dans la peine... Il ne faut pas que le père s'en^aille sans consolations... Alors j'ai pris mes jambes, et me voilà.

Les larmes recommencèrent à couler des yeux de l'enfant, tra* rant jusqu'à sa bouche tremblante un double sillon amer. Le curé le front penché, la figure grave, assistait à cette douleur et voulut essayer de la consoler :

— Ne pleure pas, mon petit, tout n'est peut-être pas désespéré. La miséricorde de Dieu est infinie, et, si tu le pries bien, il te prendra en pitié et te conser^'era ton père. Réponds : as-tu faim? Veux-tu manger?

— Oh ! non, monsieur le curé, j'ai trop de peine...

■ — 'Alors, attends-moi, une seconde, je vais me chausser, prendre mon manteau et je t'accompagne.

• — Merci bien, monsieur le curé.

Quelques instants se passèrent, puis l'abbé Daniel reparut, tenant en main une lanterne allumée.

— Il doit faire noir dans les bois, prends ma lanterne.

— Oh ! monsieur le curé, je connais bien le chemin, et puis il y a de la lune; mais c'est égal, je vous éclairerai, pour que vous ne risquiez pas de butter dans une ornière.

Ils partirent. Le bourg de Favières était endormi. Le cabaret même était sombre. Sur leur passage, des chiens hurlèrent dans une cour, au bout du pays, et, de ferme en ferme, se répondirent mélancoliquement dans la nuit. Ils allaient d'un bon pas, sans parler, et ne ralentirent leur marche qu'au bout de deux kilomètres, quand ils arrivèrent à l'orée de la forêt. Ils étaient alors à l'extrémité des terres de Fresqueville, et des bois, fippartenant à Lefrançois, étaient enclavés dans ceux du gouvernement. Comme ils passaient sur une route, qui coupait le tailhs, ils entendirent non loin d'eux plusieurs coups de sifflet et, sur la terre sonore, des pas de chevaux retentirent.

— S'il vous plaît, monsieur le curé, dit le gamin, entrons dans le bois, voici les gendarmes.

— Pourquoi entrer dans le bois? demanda avec étormement le prêtre.

— Parce que, sauf votre respect, s'Os nous aperçoivent, ils vont s'arrêter, nous questionner, et il ne faut pas qu'on nous voie causer avec eux.

— Pourquoi ça? répéta le curé, tout en suivant son guide, qui venait de franchir le fossé, et de cacher la lanterne sous sa blouse.

— Parce qu'il y a des gars dehors, ce soir, et qu'il ne faut pas avoir l'air de paraître mêlés à leurs affaires.

— Quels gars?

— Eh ! Des braconniers, donc. N'avez-vous pas entendu siffler^

tout à rheure? C'était pour annoncer le passage des gendarmes... Et ceux-ci, qui aimeraient mieux être dans leur lit, sont à faire des rondes pour emi)êter le pamTe monde.

En ce moment les gendarmes débouchèrent d'une allée et, au pas de leurs chevaux, passèrent à dix mètres du curé et de son guide. Ils étaient deux, enveloppés dans leurs grands manteaux et de très mauvaise humeur, car le brigadier, en jurant, dit à son compagnon :

— Je crois que ce gredin de Thiboré mouille son tabac pour le rendre plus lourd. II ne brûle pas et voilà encore ma pipe éteinte...

— C'est pas une heure pour fumer dans les bois, dit sentencieusement le gendarme, on devrait être au pieu.

Ils passèrent et le curé reprit son chemin, sous la conduite du petit bonhomme. Ils n'étaient pas seuls, et les bois, ce soir-là, étaient peuplés d'invisibles hôtes. Vers onze heures, Bernard et Florence avaient quitté le pavillon et, par le perron de pierre, étaient descendus silencieusement dans le parc. La jeune femme reconduisait toujours Bernard jusqu'à une masure située à la Usière de Fresque-vdlle, abandonnée depuis longtemps et que l'on appelait la loge à Babin. Un carrier y avait habité autrefois. Un hangar en ruines, y attenant, servait d'écurie au cheval du jeune homme pendant qu'il était auprès de Mme Lefrançois.

Les gardes serraient dans cette hutte des bourrées, du bois et des outils. Florence s'en était procuré la clef et, souvent, dans le silence de la forêt, les deux amants prolongeaient leur tête-à-tête, assis, l'un près de l'autre sur un tronc d'arbre, dans la tiédeur de la loge pleine de la senteur acre des feuilles mortes. Ils étaient là, depuis un quart d'heure, la main dans la main, Bernard ne pouvant se décider à s'éloigner, lorsque la ronde avait passé. Ils ne s'en étaient pas inquiétés. Cette surveillance ne pouvait les troubler. Ils se croyaient bien en sûreté. Lefrançois dormait paisible et confiant. La nuit était à eux, appartenait à leur folie et à leur joie.

Cependant ils avaient tort de ne pas craindre. Jamais le danger n'est plus proche que lorsque la sécurité parait plus complète. Lefrançois, qu'ils se figuraient dans sa chambre et rêvant de quelque belle spéculation, était éveillé, dehors et sur leurs traces. Le hasard avait tout fait. Le banquier n'avait aucun soupçon. On fût venu lui dire : Votre femme vous trompe, il eût ri et dit au dénonciateur : Mon ami, veillez sur votre ménage et ne vous occupez pas du mien. Il était sûr de Florence et sûr de lui-même : on ne trompait pas Lefrançois ! Qui l'aurait osé.^ Qui y aurait pu réussir?

Jamais le mari, quand il avait dit bonsoir à sa femme, ne sor-

tait de chez lui pour aller la déranger. Elle l'avait mis sur un bon pied : elle était maîtresse chez elle. Garantie de la sorte, Florence n'avait aucune crainte d'être surprise. Et, en effet, ce soir-là, Lefrançois avait respecté la frontière conjugale, comme d'habitude, et, ses comptes débrouillés, s'était dirigé vers sa chambre pour se mettre au lit.

Il suivait le couloir du premier étage, tous ses domestiques étaient, depuis longtemps endormis, lorsque regardant par une fenêtre, dans la cour, il lui avait semblé distinguer une raie de lumière à travers les volets du pavillon où Florence se tenait habituellement. Comment! Elle n'est pas encore couchée? se dit le mari avec une tranquilUté parfaite. Qu'est-ce qu'elle peut faire si tard? Elle s'abîme les yeux à lire quelque roman. Je la gronderai demain. Il allait quitter la place, lorsque la raie de lumière disparut brusquement. Bon ! La voilà qui monte. Je vais l'attendre et lui dire tout de suite, ma façon de penser. Mais quelques minutes s'écoulèrent sans que le pas de Florence se fît entendre. Et soudain Lefrançois eut l'inquiétude que quelqu'un d'étranger se fût introduit dans le château. Il était vigoureux et résolu. Sans hésiter, il descendit l'escaUer et se dirigea à travers le rez-de-chaussée vers le pavillon.

Il marchait avec précaution. Arrivé au vestibule, il s'arrêta et pensant que, s'il avait affaire à des voleurs, il fallait qu'il pût se défendre, il ouvrit une armoire, prit son fusil de chasse, le chargea et, l'accrochant à son épaule par la bretelle, il poursuivit son chemin. Ce ne fut pas sans un battement de cœur qu'il ouvrit la porte du petit salon. Émotion inutile : il était vide. Mais, sur un guéridon, deux verres à demi pleins, un couvert en désordre, le poulet découpé et les assiettes de fruits entamées, attestaient qu'on venait de souper et que c'était en tête à tête. La confiance de Lefrançois était si enracinée qu'il ne pensa pas que sa femme fût de la fête. Ses soupçons se portèrent sur une jeune domestique qui coquetait, depuis quelque temps, avec un garçon du village.

Pourtant, il voulut savoir. Il alla à la porte qui donnait sur le parc, et la trouva fermée au pêne seulement. C'était donc par là qu'on venait de partir. Il souffla sa bougie, et sortant, il suivit le chemin qu'avaient pris ceux qu'il prétendait découvrir. Ils marchaient avec précaution et avançaient lentement, car, au détour d'un massif, et se détachant sur le fond plus clair du ciel, il les aperçut à une centaine de pas. Un homme et une femme, autant qu'il lui semblait. 11 suivit la ligne des arbres, afin de rester dans l'ombre, et gagna sur eux. Il voulait tâcher de les reconnaître.

Mais, arrivé à une vingtaine de mètres, le craquement d'une branche sous son pied attira Tattention de ceux qu'il poursuivait. Ils se retournèrent, regardèrent avec attention dans les ténèbres et reprirent leur marche. Mais c'était bien im homme et une femme. Où allaient-ils? Dans la direction des bois. Ils tournaient le dos à Favières. L'homme était donc de Maisoncelle ou des Coudreaux.

Lefrançois voulut en avoir le cœur net. C'était un obstiné, et, ayant pris la peine de traverser le parc derrière les deux promeneurs nocturnes, il ne craignait pas de faire un bout de chemin de plus à leurs trousses. Il se sentait parfaitement rassuré. Sur l'épaule il portait un bon fusil chargé, et il marchait sur sa terre. Le sentiment de la propriété était un des plus puissants que pût éprouver Lefrançois. Et il n'admettait pas qu'on lui résistât chez lui. Maintenant ceux qu'il suivait ne prenaient plus de précautions et se donnaient le bras, pressés l'un contre l'autre, parlant à voix basse, en véritables amants. Ils avaient ralenti le pas, comme s'ils approchaient du but de leur course, et en effet, ils étaient tout près de la loge à Babin. Le cheval, attaché sous le hangar délabré, reconnut probablement l'approche de son maître, car il hennit joyeusement.

Ce hennissement étonna beaucoup Lefrançois. Que signifiait cela? La présence d'un cheval changeait tout l'ordre des suppositions que, depuis une demi-heure, le banquier avait faites. Il croyait avoir devant lui un gars des environs courtisant une des filles de sa maison. Et soudainement l'état social du galant changeait. Un paysan, à moins que ce ne fût un des riches fermiers d'alentour, ne serait pas venu à un rendez-vous, autrement qu'à pied. Il avait donc affaire à un bourgeois, à quelqu'un de la ville ou des châteaux. Cette découverte le troubla profondément. La modification du galant entraînait logiquement la modification de la maîtresse. Et, pour la première fois, une angoisse lui serra le cœur : non pas encore soupçon, mais crainte confuse, et déjà commencement de colère. Il s'approcha de la masure, dans laquelle l'homme et la femmme étaient entrés et, collant son front aux plâtras, il essaya de regarder dans l'intérieur. Tout était noir, mais s'il ne voyait pas, il entendait, et un bruit de baisers arriva à ses oreilles. En même temps une voix, qui était celle de sa femme, le fit tressaillir. Florence disait :

— Allons, il faut nous séparer, il est tard, je devrais déjà être rentrée...

L'homme ne répondit pas, mais un baiser vibra dans lé sileace. La sueur perla sur le visage de Lefrançois. Ses mains vaguement saisirent le fusil et Tarnièrént. Il grinça des dents et, incapable de

contenir plus longtemps la fureur qui le transportait, il prit son élan, et d'un coup de pied jetant bas la porte de la loge, il se rua tête baissée. Dans l'intérieur régnait une obscurité opaque devant laquelle il s'arrêta comme stupéfait. Un cri étouffé lui indiqua cependant la direction dans laquelle se trouvaient ceux qu'il voulait surprendre :

Il épaula son fusil et cria :

— Florence, je sais que vous êtes là, sortez à l'instant ou je tire.

Ce ne fut pas Florence qui sortit, ce fut l'homme, et avec une décision, une vigueur telles que Lefrançois n'eut pas le temps de faire feu. Culbuté, le banquier laissa échapper son fusil, et, sur le seuil de la masure, il lutta désespérément contre son adversaire, dont il ne voyait pas le \asage, mais dont il sentait la poigne herculéenne. Grognant comme un sanglier, ruant de toutes ses forces pour tâcher de blesser l'inconnu, Lefrançois fît un effort surhumain qui le dégagea. Il saisit le fusil, et, dirigeant le canon, d'une seule main, à bout portant, il tira. A la lueur de la poudre, le %àsage de celui qu'il cherchait à tuer lui apparut, il \àt aussi Florence, terrifiée, blottie dans un coin. Il cria :

— Bernard ! misérable !... Et vous, coquine ! je... Il n'eut pas le temps d'en dire plus long.

Il reçut un coup tellement rude sur la tempe qu'il retomba assommé, et ne bougea plus. Debout, en un instant, Bernard cria :

— Florence, où êtes-vous?

— Ici, balbutia Mme Lefrançois du fond de l'ombre.

— Pas blessée?

— Non. Mais vous?

— Rien. Par miracle ! Le coup m'a brûlé les cheveux.

— Et lui? demanda Florence en tremblant.

— Oh ! Lui ! Je ne sais pas. J'ai frappé de toute ma force... Il est là sans mouvement...

— Il faut voir...

— Je vais faire de la lumière... Donnez-moi la lanterne...

Une lanterne sans \atres était sur un tas de bourrées. Florence l'apporta, et Bernard avec une allumette enflamma le reste de bougie qui s'y trouvait. A la clarté vacillante, les deux amants examinèrent Lefrançois, étendu, les jambes écartées, les bras en croix. Le sang lui sortait par le nez, et il était Uvide.

— Mon Dieu ! L'avez -vous donc tué ? demanda Florence épouvantée. Avec quoi Tavez-vous donc frappé?

— Avec le premier objet qui m'est tombé sous la main, dit Ber-

nard, en montrant une sorte de maillet en bois servant à fendre le châtaignier pour faire des lattes.

Florence agenouillée près de son mari lui tâtait la poitrine, et anxieusement cherchait un battement du cœur. Elle poussa un cri presque joyeux ;

— Il respire !

Mais Bernard :

— Alors qu'allons-nous faire?

— Ah ! L'emporter d'abord... S'il doit survivre, il ne faut pas qu'il reste dans cette masure, et qu'on aille le chercher au fond des bois. S'il succombe, ce doit être chez lui, dans son lit...

— Mais que direz-vous, s'il reprend ses sens? Quelle explication donnerez-vous s'il meurt? Dans l'un et l'autre cas, voyez le danger...

Elle répondit impétueusement :

— Oh ! Gela, nous verrons plus tard... Le plus pressé est de sortir d'ici ! Aidez-moi à le porter et retournons au château.

— Mais nous pouvons être rencontrés sur la route.

— Nous passerons à travers champs.

— Aurez-vous la force?

— Il le faudra bien.

Elle saisit Lefrançois par les pieds, Bernard le souleva par-dessous les bras et, funèbre groupe, ils sortirent de la loge. Ils avaient près d'un kilomètre à parcourir pour arriver au château, et là que do difficultés à surmonter ! Mais ils ne les voulaient même pas prévoir. Il fallait exécuter ce plan si difficile et si dangereux. Gomment? G'était ce qu'on saurait, au moment même, et sur place. En attendant ils marchaient lentement, méthodiquement, avec la ferme résolution d'aller jusqu'au bout, coûte que coûte. Ils parvinrent ainsi jusqu'à la hsière du bois. Une plaine les séparait du parc de Fresqueville. G'était la zone dangereuse, parce qu'on approchait des habitations et des chemins qui pouvaient être fréquentés. Ils reprirent un moment haleine. Florence avait les bras rompus, mais elle ne se plaignait pas. Le salut pour elle dépendait de son énergie.

La première elle dit :

— Repartons.

Mais comme ils reprenaient le corps inanimé, un pas se fit entendre sur la route, et la lueur d'une lanterne troua soudain l'obscurité à cinquante pas d'eux.

— Ne bougez plus, souffla Bernard.

Et le long du talus, dans le fossé, ils se blottirent, attendant

anxieux la venue de ce piéton malencontreux. Il venait rapidement, et sa lanterne dansait au bout de son bras comme un feu follet.

— Il va nous voir ! murmura Florence terrifiée.

Bernard ne répondit pas, mais il se ramassa sur lui-même et fit un geste tellement significatif que la jeune femme demeura sans voix, sans souffle, éperdue. Cependant le passant s'avançait rapidement. Il arriva à dix pas de Bernard et de Florence, et, la lueur de sa lanterne blanchissant tout à coup les ténèbres, il découvrit au bord de la route un groupe effrayant à l'aspect duquel il s'arrêta brusquement. En même temps Bernard se dressa; il venait de reconnaître le curé de Favières.

— Daniel ! s'écria-t-il. C'est la Providence qui t'envoie !

— Qu'y a-t-il donc? demanda le prêtre.

■ — Regarde, dit le jeune homme.

Le curé fit quelques pas, leva sa lanterne et aperçut Florence, les traits bouleversés par la terreur, accroupie auprès de Lefrançois inanimé. Il joignit les mains avec stupeur.

— Oh ! mon Dieu ! Est-il donc mort?... Et toi, Bernard, et vous, madame, que faites-vous là?

— Par grâce, ne demande rien, et aide-nous à rapporter ce malheureux. Il y va de mon salut et de l'honneur de tous.

— Est-ce donc toi qui l'as frappé?

— C'est moi !...

— Et pourquoi?

— Il a essayé de me tuer...

— Que lui avais-tu donc fait?

Le jeune homme ne répondit pas. Les traits du prêtre prirent une gravité soudaine. Il regarda Mme Lefrançois qui ne faisait pas un mouvement, ne prononçait pas une parole. Et, soulevant le corps avec Bernard, il prit le chemin du château. Florence suivait machinalement, comme privée de pensée. Ils arrivèrent au parc, le traversèrent, pénétrèrent dans le pavillon, et, avec des précautions infinies, montèrent Lefrançois dans sa chambre. Placé sur son Ht, le blessé parut éprouver une sorte de bien-être. Il respira et, comme l'abbé Daniel se penchait sur lui, cherchant à surprendre le réveil de la vie, les yeux de Lefrançois s'ouvrirent, d'abord vagues, et Se fixèrent sur le visage du curé. Un amer sourire passa sur ses lèvres, il fit un effort pour se soulever, mais avec un gémissement il retomba en arrière. "

— Éloignons-nous, dit Bernard à l'abbé Daniel. Il ne faut pas qu'on nous trouve ici. Ce serait tout perdre. Madame prétexteia un accident. Son mari aura eu un étourdissement, sera tombé sur

LE CUEÊ DE FAVIÊRES 123

Tangle d'un meuble. Ce qu'il faut d'abord, c'est égarer les premiers soupçons. Si le malheureux survit, on verra à se défendre. S'il meurt, il faut qu'il emporte le secret avec lui.

— Partons donc.

L'abbé Daniel n'avait pas échangé un regard avec Florence. Il s'était détourné d'elle, il ne lui avait point parlé. Et elle, comme annihilée par la présence du prêtre, n'avait point fait entendre le son de sa voix. Au moment où il partait, elle eut cependant un mouvement pour aller à lui. Il s'en aperçut, baissa les yeux, et, pour la première fois, s'adressant à elle, il dit de sa voix grave :

— Dieu ait pitié de vous, madame.

Et inclinant la tête il passa. Derrière lui, Bernard après quelques rapides paroles échangées avec Florence, descendit et ils se retrouvèrent dans le parc. Tout était silencieux, endormi. Nul n'avait surpris leur funèbre arrivée, ni leur furtif départ. Ils gagnèrent la route. Là, Bernard arrêtant l'abbé Daniel :

— Ami, il va falloir que je te quitte. Les instants sont précieux pour moi, et je devi'ais être bien loin déjà... Mais comment partir, sans te donner l'expHcation de ce que le hasard ^dent de te faire surprendre.

• — Je ne veux rien savoir, dit avec force le prêtre. Ce que j'entrevois de la vérité me paraît trop lamentable pour que je ne souhaite pas ignorer le reste.

— Ne juge pas trop sévèrement cette pauvre femme, dit Bernard...

— Je ne veux pas la juger. Je n'avais qu'un désir, c'était de l'oublier. Elle ne me l'a pas permis...

— Mais, moi, moi, Daniel, s'écria le jeune homme avec désespoir, me pardonneras-tu?

— Toi, Bernard, dit le prêtre avec douceur, je te plains de toute mon âme.

Avec des sanglots, le malheureux se jeta dans les bras que lui ouvrait son ami d'enfance et là comme dans un refuge, il épancha son désespoir, et se laissa aller à la douceur de se plaindre et de pleurer librement.

— Ah ! Que suis-je devenu? Et est-ce moi qui ai commis cette action abominable ! Un meurtre ! Comprends-tu? En un instant, et par la force seule de la fatalité, j'ai frappé ! Je ne le haïssais pourtant pas cet homme. Et il a fallu que, pour me défendre... Car je n'ai fait que me défendre, crois-le bien ! Et maintenant je regrette de ne pas l'avoir laissé me tuer... Mais sa femme, sa femme était là, et je ne pouvais l'abandonner à sa merci... Oh ! épouvantable engrenage des fautes qui de l'adultère conduit au meurtre, impla-

cablement. Que ne puis-je revenir en arrière ! On commence dans un sourire heureux, gaiement, sans arrière-pensée, et on finit dans l'épouvante du crime, avec un remords qui ne s'apaise jamais !

Il s'était assis sur le rebord du fossé, et dans la nuit, près de son ami, debout, grave, qui l'écoutait la tête penchée tristement, il se lamentait, devenu faible comme un enfant.

— Bernard, si tu détestes ta faute, tu as déjà fait un pas dans la voie du relèvement. La miséricorde de Dieu est infinie. Implore-la, et tu seras pris en pitié.

— Ah ! Mes yeux ne se tournent pas vers le ciel, s'écria Bernard, Je ne regarde qu'en bas, autour de moi, sur la terre, et tout m'y épouvante... Ce sont les hommes seuls que je crains. Ton Dieu, que peut-il contre moi ou pour moi?...

— Il peut apaiser ta conscience, dit le prêtre avec force, rassurer ton esprit, te donner le courage d'affronter le danger que tu cours, et de supporter l'épreuve des plus grandes douleurs.

— Eh ! Tu sais bien toi-même qu'il ne t'a pas défendu contre le désespoir...

— Il m'a rendu à la raison en m'appelant à lui. Prie-le, tu verras. Bernard se leva et, regardant son ami avec des yeux farouches :

— Daniel, je suis un homme : j'en ai les faiblesses, mais j'en ai aussi les énergies. Tu crains de me voir m'abandoimer. Crois bien que je ne suis pas incapable de me défendre. Je me reprends, je rougis de ma lâcheté, et je me prépare à lutter. Le jour où il n'y aurait plus pour moi de recours qu'en la Providence, où il me faudrait abandonner toutes mes espérances humaines et perdre tout droit au bonheur, ce jour-là serait pour moi sans lendemain.

— Malheureux! Qu'oses-tu dire? s'écria le prêtre avec douleur.

— La vérité, comme on la dit à son confesseur. Je suis incapable d'un renoncement à toutes les joies de la \ie. Le bonheur ou le le néant, Daniel, voilà la formule de mon avenir. Adieu !

Il pressa le curé de Favières, avec force, contre sa poitrine, et, sans lui laisser le temps de prononcer une parole, il s'éloigna à grands pas. Le jour commençait à blanchir les cimes des futaies. Quand Bernard arriva à la loge à Babin, tout était ainsi que quelques heures avant. Le fusil de Leîrançois, qu'il avait oublié d'emporter, gisait déchargé d'un coup, près de la porte. Il le prit, l'accrocha à son épaule et sautant sur son cheval, il s'élança au galop à travers la forêt. En passant près de l'étang alimenté par le petit rû de Maisoncelle, il jeta le fusil à l'endroit le plus profond, et, sûr de ne point laisser de preuves matérielles derrière lui, il regagna son logis.

Tout d'abord le récit que Mme Lefrançois fit aux gens de la maison de l'accident arrivé à son mari ne rencontra point d'incrédules. Le médecin de Favières, le respectable M. Routier, appelé dès le matin, parut accepter comme satisfaisantes les explications de Florence. Il examina le blessé avec soin, se fit montrer le meuble contre lequel il y avait présomption qu'il était tombé. Il écouta la description de l'état dans lequel Mme Lefrançois l'avait trouvé au milieu de la nuit, il ne dissimula pas que le cas était presque désespéré. Il y avait fracture de l'os temporal, épanchement dans le cerveau et perte complète du sentiment. Depuis le matin Lefrançois n'avait pas repris connaissance. Une médication énergique avait été commencée : sinapismes aux jambes, sangsues à la base du crâne, tout avait été inefficace. Le banquier demeurait étendu, la face contractée, les yeux fixes, le souffle court, dans une immobilité complète.

— Il peut passer ainsi, avait dit le médecin, d'un instant à l'autre. Vous feriez bien de faire appeler un prêtre. Pour moi, je ne puis vous être utile à rien et je reviendrai ce soir, seulement.

Restée seule, Florence se prit à réfléchir. Vis-à-vis des gens de sa maison, elle devait se donner toutes les apparences du regret le plus sincère. Et tout d'abord il convenait d'exécuter ce que le docteur Routier avait conseillé et d'appeler un prêtre. Elle fut tirée de ses méditations par l'annonce qu'on lui fit de l'arrivée des lieutenants de son mari. Thiboré et Malversin, avertis par le garde du château, s'étaient hâtés d'accourir. Ils marchaient dans la grande galerie du rez-de-chaussée anxieux, attendant des nouvelles précises, car ils étaient loin de croire. à la gravité désespérée de l'état du maire. Dès qu'ils aperçurent Florence, ils s'élancèrent vers elle:

— Eh bien ! madame, que s'est-il donc passé? Est-ce que nous ne pourrons pas voir M. Lefrançois?

— Hélas ! Il n'a pas repris connaissance, dit la jeune femme.

— Eh'quoil Le cas est-il si grave? De quoi s'agit-il? Est-ce une congestion? demanda l'ancien pharmacien.

^ Je ne puis vous expliquer ce qui est arrivé. J'ai trouvé, ce matin, mon mari dans son cabinet, étendu sur le plancher, avec un coup terrible à la tête. Il sera tombé sur l'angle d'un meuble... Mais à quelle heure, et comment? C'est ce qu'il m'est impossible de déterminer.

— Diable ! diable ! grommela Thiboré, en marchant lentement dans la galerie, voici qui est funeste ! Et que dit le docteur Routier?

— Il ne peut se prononcer avant ce soir.

— Mais croit-il qu'avec des soins...

Florence baissa la tête, sans répondre, et parut tout à fait désespérée.

— Diable ! diable ! reprit le cabaretier. Pauvre M. Lefrançois ! Un homme si vigoureux, et si intelUgent !,.. Ce sera un grand malheur pour l'arrondissement... C'est ce corbeau de curé, qui lui aura jeté un sort !

Malversin haussa les épaules. Il ne croyait pas à grand'chose, et aux influences occultes moins qu'à quoi que ce fût. Si on lui eût dit : C'est le curé qui a assommé le maire, pour se venger de lui, cela il l'eût pu croire. C'eût été un fait matériel, positif, explicable. Mais un maléfice, un sortilège? Lui, l'esprit fort, il en souriait de pitié.

— Allons, dit-il à Thiboré, ce sont des sottises !... Le curé n'est pas sorcier. Il est assez dangereux par lui-même, sans qu'on aille le gratifier d'un pouvoir surnaturel... Non !

Il se tourna vers Mme Lefrançois :

— Pouvons-nous vous servir à quoi que ce soit? Disposez de nous...

— Je vous remercie. Mais pour le moment, je ne vois rien à faire. Si quelque modification dans l'état de mon mari se produisait, je vous ferais prévenir...

Ils s'en allèrent. Thiboré soucieux, l'ex -pharmacien réfléchissant. Le ton et la tenue de Mme Lefrançois l'avaient mal impressionné. Il lui semblait que la jeune femme était trop calme, et trop prudente. Elle paraissait en défiance et comme sur ses gardes. Pourquoi? Cet accident, qui mettait le maire en danger do mourir, était mal expliqué. Y avait-il là un mystère? Et lequel? D'instinct ^lalversin se dirigea vers les communs. Il était tout naturellement porté à faire causer les domestiques. N'apprenait-on pas toujours par eux ce qui se passait dans la maison des maîtres? Le valet de chambre justement était assis sur une bille de bois, devant la remise, et regardait d'un air absorbé le cocher qui lavait le tilbury de M. Lefrançois :

— Eh bien ! dit l'ex-pharmacien, voilà une voiture dont ce pauvre M. le maire ne se servira plus, à ce qu'on prétend. Pauvre homme ! Un si bon vivant !

— Un bon vivant qui va faire un mauvais mort !

— Ah ! Tous les morts sont mauvais, déclara Thiboré. Un chien vivant vaut mieux qu'un évêque enterré !

— Ça va faire du changement dans la maison, reprit Malversin.

— Pas des masses. On dit comme ça que Madame hérite...

— Belle veuve à consoler !

— Oh ! Elle s'y est prise d'avance...

Thiboré et Malversin échangèrent un regard.

— Est-ce que M. Lefrançois s'en doutait?

— Ma foi non, dit le valet de chambre. A moins que ce n'ait été d'hier soir... Et encore non, puisque Monsieur et Madame ont soupe cette nuit, en tête à tête, dans le pavillon.

■ — Soupe?

— Oui, j'ai retrouvé, ce matin, les deux couverts...

— Et on avait mangé et bu ?

— Les deux verres avaient servi... Mais on n'avait pas mangé beaucoup... Un aile de poulet, et voilà tout, comme si Monsieur avait eu faim cette nuit, et que Madame lui ait tenu compagnie, histoire de ne pas le laisser collationner seul...

— Ah !... Et c'est à la suite de ça qu'est arrivé l'accident.

— Faut croire.

Thiboré et l'ex-pharmacien, très étonnés, essayèrent de tirer d'autres renseignements des domestiques, mais ce fut peine perdue : l'habileté avec laquelle Florence avait toujours dissimulé sa conduite, la garantissait contre la curiosité de ses serviteurs. Rien de précis ne pouvait être avancé contre elle. De vagues soupçons, de légers indices, des suppositions servaient de point de départ aux confidences que venaient d'entendre les amis du maire, mais de ces commérages ne se dégageait aucune certitude. Cependant il y avait deux faits qui pouvaient devenir la base d'une enquête : Mme Lefrançois avait un galant et avait soupe, en tête à tête avec quelqu'un, pendant la nuit où s'était produit l'accident.

Les deux compères reprirent le chemin de Favières, sans parler. Malversin réfléchissait et Thiboré avec sa canne décapitait les herbes mauvaises, sur le bord du fossé. Un peu avant d'arriver au village, l'ex-pharmacien s'arrêta, et regardant fixement le cabaretier :

— Dites donc, Thiboré, si M. Lefrançois n'était pas tombé de lui-même? Si on l'avait poussé?

— Qui ça ?

— Eh ! savoir ! Faut chercher ! Tout ce qui se passe au château n'est pas clair. Savez-vous que si la dame Lefrançois hérite, l'affaire de cette nuit est fameuse pour elle.

" — Pensez-vous donc que...?

— Oh ! je ne l'accuse pas. Je tâche de comprendre... Si le maire

a été assommé, il faut savoir pourquoi, où et par qui?... Ne parlons de rien à personne. Attendons, et si nous découvrons le pot aux roses, nous verrons ce qu'il y aura à en tirer.

Ils entrèrent dans le cabaret de Thiboré. Le garde champêtre Frottier, assis devant une bouteille de vin blanc, les salua du geste et, comme ils venaient à lui, avec un gros rire il leur dit :

— Eh bien ! C'est pour dans huit jours la vente...

— Quelle vente?

— Eh ! La vente du curé... Je quitte à l'instant Préval, l'huissier de Beaumont... On lui mettra ses nippes sur la route à notre calottin...

— Belle affaire ! On mènera peut-être avant M. Lefrançois au cimetière.

Il fallut raconter l'histoire. A mesure que Malversin avançait dans son récit, Frottier manifestait de plus en plus d'étonnement ; enfm quand il en vint au passage décisif de l'accident de Lefrançois, le garde champêtre frappa un grand coup sur la table et dit :

— Ça ne lui est pas arrivé chez lui : on se fiche de nous ! J'ai vu passer le maire, vers onze heures, au bout de son parc, cette nuit. J'arrivais au carrefour de la route de Fresqueville, comme il sortait de ses bois... Il avait un fusil en bandoulière et marchait avec précaution, comme s'il surveillait quelqu'un... Moi, j'étais de service avec les gendarmes pour tâcher de prendre les braconniers qui dévastent la chasse de Maisoncelle. Le maire avait peut-être voulu voir, par lui-même, comment les choses se passaient...

— Lui, s'en aller la nuit hors de sa maison pour quelques lièvres ou quelques faisans?... Allons donc !

— Enfin, il était, à onze heures, dans les champs, voilà ce qui est sûr. Je ne l'ai pas rêvé... Il est entré dans la forêt et a marché dans la direction de la loge à Babin... Au bout d'un instant je l'ai perdu de vue.

— Et qu'est-ce que tu as fait alors?

— J'ai été rejoindre le brigadier Jacquet et son gendarme, qui droguaient à la Patte-d'Oie et nous sommes revenus par Bretoncelle... Vers onze heures et demie, on a tiré un coup de fusil du côté de Fresqueville... J'ai même dit à Jacquet : « Tieus, si c'était le maire qui s'amuse à tirer au branché... » Il m'a répondu : « C'est pas un exercice pour un magistrat municipal. » Il faisait froid, la nuit était claire. Nous sommes rentrés, sans nous occuper de ce qui se passait. Voilà.

— Et le maire avait son fusil ?

— Oui, en bandoulière...

LE CUBÉ DE FAVIÊRES 129

• — La nuit? C'est bien extraordinaire.

— Tiens ! Comme défense donc?

— Défense contre qui?

— Est-ce que je sais, moi !

— Évidemment, tu ne sais pas. Nous non plus, mais nous saurons. Il y a quelque chose là-dessous. Il faut chercher, pour découvrir la vérité.

— Quelle vérité ?

— On t'expliquera ça plus tard.

Malversin dont la curiosité était éveillée, ne perdit pas un instant pour procéder à une enquête. Il s'y prit habilement par des voies détournées et arriva à son but. En quelques heures, il apprit que les gendarmes avaient entendu tirer du côté de la loge à Babin, et de plus qu'ils avaient vu passer le curé de Favières, cette même nuit-là, sous la conduite d'un petit gars qui portait une lanterne. L'abbé Daniel allait dans la direction de Maisoncelle. Cette fois l'ex-pharmacien demeura rêveur. Il apprenait plus de choses qu'il n'avait prévu, et la situation, déjà obscure, se compliquait singulièrement par la sortie certaine du curé et sa présence possible sur le théâtre même des événements supposés. Y avait-il une corrélation entre cette simultanée apparition du curé et du maire? Venaient-ils l'un pour l'autre? Et existait-il ime participation de l'abbé Daniel à l'accident dont M. Lefrançois était victime? Ah! si on pouvait, sinon le prouver, au moins l'insinuer ! Quel coup pour le prêtre ! Quelle revanche pour ses ennemis ! Quelle satisfaction pour sa victime ! Car Lefrançois n'était-il pas, et tout le parti radical avec lui, la victime des intrigues du curé?

Se remémorant tous les détails qu'on lui avait donnés et tâchant de les coordonner comme eût fait un juge d'instruction pour établir la culpabilité d'un prévenu, Malversin en vint à vouloir examiner de ses yeux le terrain même, et, prenant son chapeau et sa canne, il se dirigea vers l'extrémité du parc de Fresqueville, dans la direction do la forêt. Arrivé au croisement des routes, il marcha vers cette loge à Babin, dont il avait été question dans tous les récits faits par le garde champêtre et les gendarmes. Il la savait abandonnée, depuis longtemps. Bien souvent, en allant faire sa provision de bourrache et de gentiane, il avait passé près de la masure. Il l'aborda avec méthode, faisant un cercle tout autour pour examiner les environs. Il ne remarqua rien d'extraordinaire, si ce n'est la marque des fers d'un cheval toute fraîche imprimée dans la boue du sentier. Mais ce pouvait être la trace du passage des gendarmes. Il visita la loge extérieurement et, sous le petit hangar, il découvrit

l'endroit où Bernard avait l'habitude d'attacher son cheval. Là le sol était piétiné et durci. Cependant le crottin laissé par l'animal prouvait que depuis peu il avait séjourné à cette place. Un reste d'avoine était répandu par terre. Évidemment l'animal avait mangé dans une musette attachée à sa tête.

Ceci intriguait fort Malversin. Il ne comprenait pas. Mais il se rendait compte que le cavalier de cette monture avait dû jouer un rôle dans l'affaire qui l'occupait. Il se décida à entrer dans la loge. Là, les indices, les preuves, se multiplièrent. Deux grossiers tabourets, faits de souches de bois, étaient placés l'un près de l'autre, et la rude écorce de l'un d'eux retenait encore une frange de laine arrachée à un châle ou à un manteau de femme. Devant l'autre siège, de petites lignes tracées dans la terre, réguhèrement, comme avec des roues dentées, révélaient la présence d'un homme, dont les éperons avaient, à différentes reprises, rayé l'aire de la masure. Le cavaher était donc venu dans la loge à Babin, il avait même l'habitude d'y venir, et ime femme l'y rencontrait ou l'y accompagnait.

Malversin, lancé sur une piste qu'il ne cherchait pas, résolut de pousser ses observations et examina attentivement les murs de torchis. Quel ne fut pas son étonnement de trouver, sur la face opposée à la porte, le galandage broyé et labouré comme par un coup de feu. Il tira un canif de sa poche, et dans le trou de la muraille, il fouilla déUcatement, ramenant les matériaux poudreux. Au bout d'un instant, avec du plâtre et de la glaise séchée, il recueillit dans sa main cinq ou six grains de plomb n° 6, déformés par la violence du choc, comme si le coup tiré l'eût été à bout portant. Un coup de fusil dans la loge à Babin, voilà qui était extraordinaire. Par qui et contre qui avait-il été tiré?

Poussant ses recherches, Malversin en vint à ramasser le maillet qui avait servi d'arme à Bernard. Il l'examina avec soin, et sur la tranche, qui en contact avec le fer des coins était rugueuse, il découvrit des cheveux arrachés.

Cette fois, la clarté se faisait si grande qu'il n'était plus possible de douter. L'ex-pharmacien posa avec précaution le maillet sur un des billots de bois et sortit. Le coup de fusil tiré, le maillet tombé au miheu de la loge, les deux sièges rapprochés, le cheval sous le hangar, tout s'enchaînait avec une précision et une logique indéniables. Le fusil qui avait servi, c'était celui de Lefrançois; les cheveux, qui encore adhéraient au maillet, c'étaient ceux de Lefrançois. La femme qui était dans la loge, c'était sa femme, et l'homme au cheval et aux éperons, c'était un amant. Surpris par le

LE CUBÉ DE FAVIÈBBS 131

mari, rhomme avait défendu sa vie, et frappé pour éviter le second coup du fusil que Lefrançois venait de décharger sur lui. C'était l'évidence.

t La belle Florence, comme le laissaient entendre ses domestiques, avait pris l'avance sur les consolations auxquelles elle pouvait prétendre, et trompait Lefrançois, qui avait fini par s'en apercevoir. Mais l'amant, qui lo découvrirait, si le mari, irrémédiablement assommé, ne pouvait parler avant de mourir?

En suivant les routes de la forêt pour retourner à Favières, Malversin ruminait toutes ces choses et cherchait à arrêter un plan de conduite. Que lui importait que Mme Lefrançois eût un amant, et quel intérêt y avait-il, pour lui, à créer des difficultés à ces genslà? Il ne leur voulait aucun mal, et du moment que le curé n'avait rien à voir dans l'affaire, était-il bien politique de mettre la justice au courant de circonstances qu'elle ne découvrirait pas d'elle-même ? Pourtant le curé était sorti cette nuit-là. Les gendarmes l'avaient vu passer. A quelle heure était-il rentré? Par quel chemin? Le drame de la loge avait-il été ignorépar lui? Ne pouvait-on l'y mêler par une manœuvre habile? Quelle belle vengeance à offrir au maire expirant que de faire peser sur son ennemi la responsabilité de sa mort? Mais comment?

Il arrivait à Favières et suivait la grande rue du bourg, quand il rencontra le docteur Routier qui passait dans son tilbury, se dirigeant vers Fresqueville. Le praticien arrêta son cheval et dit à Malversin :

— Le maire a repris connaissance... On m'envoie chercher... Peut-être y a-t-il encore de la ressource...

L'ex-pharmacien bondit dans la voiture, et s'asseyant sur le siège à côté du père Routier :

— Je vous accompagne. Qui sait si je ne pourrai pas vous être utile, dans le cas où il y aurait une opération à faire...

— Ma foi, je ne vois pas bien quelle opération on pourrait tenter. Le pauvre homme a une fracture du temporal... Le trépan, c'est bien déhcat... Nous nous trouvons évidemment en présence d'un épanchement sanguin dans le cerveau... Ah ! il s'est donné une fière tape, pour avoir la tête si endommagée.

— Le maire est lourd, dit évasivement Malversin, et tombant de son haut...

— Oui. S'il a repris connaissance, il pourra peut-être nous expliquer ce qui lui est arrivé.

Ils entraient dans la cour du château. Par l'escaher d'honneur ils gagnèrent la chambre de Lefrançois. Sur le seuil, pâle et soucieuse,

les attendait Florence. Depuis que son mari semblait avoir repris possession de sa pensée, elle vivait dans l'épouvante. Lefrançois ne prononçait aucune parole, mais son regard, errant autour de lui, était sombre et menaçant. Il acceptait les soins de sa femme sans résistance. Il ne lui en manifestait aucune gratitude. Il demeurait silencieux. Peut-être était-il incapable de parler; peut-être se réservait-il pour le moment où il pourrait parler de façon à se venger. Voilà ce que Florence se disait, en le veillant, dans l'anxiété de ce que lui préparait l'avenir. Malversin s'approcha du lit, en même temps que le médecin, et ce fut avec lui que Lefrançois échangea le premier regard. Une rougeur monta au visage du blessé, il fit un mouvement; mais cet effort parut l'avoir accablé, il referma les yeux et parut perdre de nouveau connaissance. Cependant le docteur Routier lui faisait respirer des sels violents qui amenèrent une réaction.

Le maire se ranima et pour la seconde fois essaya de se mettre en communication avec Malversin. Une agitation soudaine convulsa ses traits, il fit entendre une sorte de râle strident, comme s'il s'efforçait de parler et ne pouvait pas y parvenir.

— Il a quelque chose à me dire, s'écria Malversin, et il ne peut pas!

Les yeux de Lefrançois devinrent fixes, et un sourire douloureux passa sur ses lèvres Uvides. Il agita la tête.

— Vous voyez. Il voudrait parler... Comment faire, docteur, pour l'y aider?

La main du blessé s'agita sur le drap, ses doigts se crispèrent.

— Pourrait-il écrire?... demanda l'ex-pharmacien.

Cette fois le regard du maire brilla, comme d'un rayon de joie. Malversin l'avait évidemment deviné. Ce qu'il voulait, c'était essayer d'écrire.

— Mon Dieu ! Monsieur, intervint Florence, tout ce que vous faites et dites là fatigue ce pauvre homme. Attendez qu'il ait repris un peu plus de force... Plus tard, nous verrons ce qu'on pourra risquer... Mais pour le moment ne nous occupons que de le soulager.

Le râle de mécontentement de Lefrançois ronfla de nouveau dans sa gorge, et sa physionomie eut une expression de sombre anxiété.

— Voyez, reprit Malversin, il nous indique très clairement ce qu'il désire. Ne le contrarions pas, c'est la première condition à remplir. Docteur, voulez-vous que nous mettions sous sa main, une feuille de papier et un crayon?

— Je m'y oppose absolument ! s'écria Florence. Vous allez le tuer!

LE CUB£ de FAVIÊBES 133

— Et moi je l'exige, répliqua Malversin, c'est sa volonté, et il faut la respecter.

— Faites donc, mais vous serez cause d'un malheur... Et pourquoi, je vous le demande?

— C'est à quoi Lefrançois va répondre lui-même.

Avec beaucoup de précaution, le docteur et Malversin soulevèrent la main du blessé et la placèrent sur une feuille de papier posée sur le lit. Entre les doigts, ils glissèrent un crayon que Lefrançois serra avec une force soudaine et que, d'un mouvement décidé, il fit marcher sur la page blanche. C'était un spectacle effrayant que celui de ce moribond, essayant de tracer sa pensée suprême d'une main défaillante. La sueur coulait le long de ses tempes, sur ses joues, tant l'effort qu'il faisait était grand. Bientôt, la puissance supérieure de la volonté dominant l'inertie de la matière, il parvint à exécuter quelques lettres, jambages énormes, comme ceux qu'aurait pu faire un enfant. Puis, arrivé au bout de ses forces, il poussa un soupir et, avec une pâleur mortelle, il s'évanouit.

— Qu'a-t-il écrit? s'écria Malversin en s'emparant du papier, pendant que le docteur s'occupait de ranimer Lefrançois.

Il s'approcha de la fenêtre, et, avec une exclamation furieuse, montrant la page, il dit :

— Je le devinais bien qu'il avait quelque chose à me confier. Voyez...

Et, tremblés, de travers, confus, mais lisibles, il montra ces mots écrits par Lefrançois : Assassiné... le curé...

— Assassiné ! s'écria Florence en pâhssant, que signifie cela? Invention d'un malade qui déhre. Comment mon mari aurait-il pu être assassiné, et par qui?

— Par qui? cria Malversin. Ne voyez-vous pas qu'il le révèle luimême!... Il n'a la force que d'écrire trois mots : « Assassiné... » et : « le curé »... Il a la tête brisée, et son ennemi avéré, pubUc, mortel, est ce prêtre du diable... N'y a-t-il pas, là, une preuve évidente qu'il sait fort bien ce qu'il écrit, et que sa déposition, car c'en est une, n'est pas une invention de cerveau en déhre. Au reste, cette affaire prend des proportions tout à coup si importantes et si graves, qu'il convient de prévenir le parquet.

— Y pensez-vous? s'écria Florence, Quoi ! Lorsque tout prouve que rien de ce que dit ce pauvre homme n'est possible, puisqu'il a été trouvé dans son cabinet, par moi, dont vous ne récuserez pas, j'imagine, le témoignage.

— Eh ! Madame, dans son cabinet, ne peut-on s'y être introduit? On tue très bien les gens chez eux, c'est même là qu'on les tue, la

plupart du temps... Est-il besoin d'être sur les routes, pour être assassiné ?

— Mais, n'aurais-je donc rien entendu?

— Votre chambre est au premier étage, le cabinet de M. Lefrançois est au rez-de-chaussée. Peut-être dormiez-vous ?

— Je n'étais pas couchée...

Malversin dirigea sur Florence îi regard si singulier que la jeune femme n'insista pas davantage. Épouvantée elle se dit : Que soupçonne cet homme? Comme il m'a regardée. Devine-t-il donc ce qui s'est passé? Et comment pourrait-il le de^^ner? Cependant cette insistance pour faire intervenir le curé de Favières et cet acharnement à recueiUir le témoignage de mon mari, ne donnent-ils pas à penser qu'il a surpris quelque indice de ce qui s'est réellement passé? Ou bien est-ce son fanatisme antirehgieux seulement et le désir de compromettre un malheureux que Lefrançois haïssait, qui l'entraînent à ces dangereuses résolutions? Et que signifie sur ce papier à côté de la révélation terrible : « assassiné » ces mots « le curé »? Qu'a-t-il voulu, lui? Est-ce une accusation atroce qu'il fait peser sur son ennemi? Est-ce simplement l'indication de celui qui, seul, peut révéler la vérité? Alors Lefrançois est plus maître . de sa pensée que je ne l'ai cru, et tout est à craindre de lui, s'il retrouve des forces, car il dira tout.

Une sueur d'angoisse glaça le dos de la jeune femme. Elle se vit en face de son mari, avec Bernard, ayant à supporter la responsabilité morale du crime, dont il n'avait été que l'exécuteur matériel, et perdue à tout jamais, retombant dans sa médiocrité, plus bas même, vivant avec le père Guépin pour seule ressource, après avoir connu l'indépendance et le luxe.

Elle frémit de colère et de peur. Ses yeux se tournèrent, avec des curiosités meurtrières, du côté du blessé, pour s'assurer qu'il était toujours près de mourir. Elle ne pouvait supporter la pensée de le A'oir revivre. S'il se relevait de ce ht d'agonie, c'était fait d'elle, il n'y avait pas à en douter. Dans cette minute terrible de clairvoyance, elle commit froidement le nouveau crime de souhaiter qu'il succombât. Elle se sentit capable de l'aider à mourir, s'il ne s'y décidait pas de lui-même. Ce fut, moralement, une sorte de constatation de sa légitime défense, et elle comprit le poison, donné dans une tisane, l'oreiller retiré de dessous la tête, pendant une syncope, appuyé même sur la bouche, s'il le fallait. Elle voua à ce moribond, qui la menaçait si dangereusement, ime haine féroce et sr- vit prête à ne reculer devant rien pour s'assurer l'impunité. Elle fut tirée de sa terrible rêverie par Malversin qui prenait congé.'

— Je VOUS laisse, madame, avec le docteur Routier, qui m'a promis de ne pas quitter M. Lefrançois. Je vais au télégraphe donner les instructions nécessaires poiu* qu'une information soit commencée, sans retard... Nous y avons tous intérêt, et je suis sûr que c'est le vœu de notre pauvre ami.

— Faites donc, monsieur, dit Florence, si vous croyez accomplir un devoir.

Restée avec le médecin, la jeune femme voulut savoir à quoi elle pouvait s'attendre.

— Que pensez-vous de cette manifestation, à laquelle M. Malversin paraît attacher tant d'importance? demanda-t-elle. Faut-il la croire raisonnable, ou n'est-ce qu'un effet de la fièvre et une preuve du désordre de ce pauvre cerveau endolori?

— Madame, je ne saurais vous dire. Si cet acte demeure isolé, si c'est la seule preuve de lucidité donnée par M. Lefrançois, il faudra ne l'accepter qu'avec une extrême réserve. Mais si le fait se répète, fortifié de preuves nouvelles, il sera possible de tenir compte de cette persistance, qui attesterait une volonté sérieuse et délibérée... Et ce serait bien grave.

— C'est fou ! Docteur. C'est l'hallucination d'un malade...

— A moins que ce ne soit le témoignage d'une victime.

— Quoi ! Vous aussi !

— Écoutez, je dois vous dire combien, dés le premier examen, la blessure de M. Lefrançois m'avait paru inexplicable. Une telle fracture, pour une chute si peu violente?... Songez que le rocher est d'une solidité très grande et que, pour le briser, il faut un choc formidable. Avant que le blessé n'intervint par sa révélation, le coup que je constatais était incompréhensible. A présent tout devient simple... Un instrument contondant a frappé votre mari près de l'oreille. La plaie est visible, les cheveux sont arrachés. Jamais, en tombant contre l'angle d'un meuble, M. Lefrançois n'aurait pu s'abîmer ainsi...

— Mais comment aurait-on pu le frapper? Où, et avec quoi?

— Voilà où mes conjectures s'arrêtent. Je n'ai pas à rechercher le pourquoi et le parce que. Je limite mes investigations àlablessure. Mon rôle de médecin se borne là. Mais, pour moi, la blessure est le résultat d'un coup et, en mon âme et conscience, il n'y a pas eu là un accident, mais un attentat.

■ — Docteur, parlerez-vous ainsi à d'autres que moi?

— Si on me questionne, il le faudra bien.'

— Mais que faire? Et que dire? murmura la jeune femme avec stupeur. Tout cela est bouleversant, incroyable. Croyez-vous à la

seconde partie de l'accusation, si vous ne doutez pas de la première? Après « assassiné » il y avait sur le papier : « le curé », croyez-vous que ce soit M. Daniel qui ait tué mon mari?

— Oh ! Dieu, non ! D'ailleurs, rien ne prouve que ces mots « le curé » signifient que c'est le curé qui a frappé. On peut les entendre de plusieurs façons. Peut-être M. Lefrançois voulait-il dire que le curé savait quel était le meurtrier. Peut-être désirait-il le lui demander, et nous allons bien loin chercher ce qui est peut-être tout simple. Se sentant très mal, M. Lefrançois a pu vouloir appeler un prêtre... Le curé? Qui prouve que c'est de son ennemi, le curé de Favières qu'il s'agit? II y a d'autres curés dans le pays : celui d'Ourscamps, celui de Clinchamps... « Le curé », je ne lis pas, dans ces mots, la désignation d'un meurtrier... Ce serait vraiment absurde et à faire douter de la véracité de l'accusation très nette qui est tout d'abord formulée.

— Ah ! Vous voyez !

— Mais tout n'est pas fini. La médication énergique que j'ai commencée peut dégager le cerveau du blessé, il parlera alors, et, en admettant même qu'il ne parle pas, il écrira, comme il l'a fait, et complétera sa pensée. Nous aurons des éclaircissements nécessaires, et tout deviendra raisonnable.

— Hélas ! Ce qui ne se modifiera pas, c'est l'état de ce pauvre homme...

— Il ne faut pas désespérer, quoique le cas soit très grave.

Ils revinrent prés du lit. Le blessé, toujours plongé dans la même torpeur, demeurait immobile. Les quelques instants de lucidité, qu'il avait paru avoir, avaient été courts, et maintenant il était de nouveau retombé dans les ténèbres. Les heures se traînèrent ainsi, occupées par les soins que le médecin variait très habilement, mais sans résultat appréciable, par les lentes allées et venues au moyen desquelles Florence essayait de tromper son inquiétude. Lorsque, vers trois heures, une voiture entra dans la cour et vint s'arrêter devant le perron, bientôt suivie d'un omnibus du chemin de fer : et, avec un terrible serrement de cœur, la jeune femme vit descendre successivement trois hommes vêtus de noir, qui, sous la conduite de Malversin, pénétrèrent dans le vestibule. Le commissaire de police les suivait, accompagné par le greffier de la justice de paix, gourmé et menaçant dans sa laideur méchante de raté judiciaire.

Florence sortit et, sur le seuil du salon, les reçut. Ils examinaient déjà tout, autour d'eux, avec une curiosité soupçonneuse. Malversin, qui les introduisait, leur avait£fait la leçon en route, et ils

étaient aussi prévenus que pouvaient l'être des magistrats décidés à ne pas s'en aller sans avoir découvert un criminel.

— Madame, dit Malversin, en présentant un petit homme chauve, à tête d'oiseau malade, voici M. le juge Hubert, qui vient pour instruire l'affaire...

— L'affaire? interrompit Mme Lefrançois. Monsieur, jusqu'à ce qu'il me soit démontré que je fais erreur, je persiste à croire qu'il n'y a, dans le cas si triste qui nous occupe, qu'un malheureux accident. Au reste, je m'en rapporte à votre sagacité pour en décider...

La beauté de Florence commençait à produire son effet sur le juge. Il esquissa un sourire et d'une voix aigre, en regardant la jeune femme par-dessus son lorgnon, il répliqua :

— Croyez, madame, que je tiendrai un sérieux compte de ce que vous voudrez bien me dire. Je sais à qui j'ai affaire en venant ici, et je ferai tout pour ménager votre sensibilité... Le médecin qui a soigné M. Lefrançois est-il là?

Le docteur Routier parut. Il se préparait à entrer dans des explications. Le magistrat le coupa d'un air impérieux :

— Le blessé est-il en état de m'entendre?...

— J'en doute.

— Ah ! Cependant il a parlé, ce matin?

— Non, monsieur le juge, il n'a point parlé, mais il a écrit...

— Oui, j'ai ici la feuille de papier... Mais ces indications sont bien sommaires et bien vagues... Pensez-vous que nous puissions obtenir davantage?

— Nous essaierons.

~ Sans danger pour le blessé?

— Au péril de sa vie, je ne vous le cache pas.

— Il faudrait cependant savoir... Vous alliez me donner votre opinion sur la blessure, tout à l'heure. Je vous ai interrompu... ExpUquez-vous à présent. Est-ce le résultat d'une chute?

Le regard de Florence implora le docteur. Le vieil homme baissa la tête, mais il répondit consciencieusement :

— Je ne le crois pas. En toute honnêteté je ne puis le croire... Et cependant comment expliquer le fait?

— C'est mon affaire, dit sèchement le juge. Contentez-vous de m'éclairer... Je me charge du reste. Alors, suivant vous, coup porté par une main criminelle?...

— Cela est probable.

— Avec une grande force? Par une main vigoureuse?

— Avec une force terrible, et par la main d'un homme exceptionnellement vigoureux.

— Ah! Par une main d'homme? Dès maintenant, vous écartez l'hypothèse qu'une femme ait pu frapper?

— Même à deux mains et avec une massue, je ne crois pas qu'une femme ait pu produire une fracture pareille d'un seul coup...

— Ah ! D'un seul coup? Il n'y a eu, pour vous, qu'un coup frappé?

— Pour cela, j'en réponds, par exemple...

— Bien.

Le magistrat jeta sur Mme Lefrançois un regard qui signifiait si clairement : Vous voilà, vous personnellement, hors de cause, jusqu'à plus ample informé, que Florence pâht d'angoisse et de honte. Le juge ouvrit la porte de la chambre de Lefrançois, et sans même s'excuser, il entra comme chez lui. La jeune femme, le docteurRoutier, Malversin, et les deux hommes en noir suivirent. Le magistrat s'approcha du lit, regarda le blessé avec un intérêt judiciaire et se tournant sur un des deux hommes en noir :

— Docteur, voulez-vous, je vous prie, examiner M. Lefrançois?... 11 ajouta, pour le père Routier :

— Monsieur est le docteur Jolefroi, médecin légiste...

Le médecin de campagne s'inclina avec déférence, devant son confrère officiel, et se mit en devoir de suivre l'expertise commandée par le juge. Florence, assise près de la cheminée, suivait, terrifiée, les phases de ce drame dont seule elle pouvait comprendre la gravité et mesurer les conséquences possibles.

— Tout ce qu'a diagnostiqué mon confrère est plausible, déclara après un temps le docteur Jolefroi, et je le crois admissible... Le coup porté a été d'une violence extrême, et tel que par un athlète... Le coup a été unique... L'état du blessé est des plus graves, et me parait dcA^oir entraîner des suites mortelles...

— Pensez-vous qu'il soit possible de lui rendre assez de lucidité pour qu'il puisse nous répondre?

— Je ne le crois pas. 11 doit y avoir, par suite de l'engorgement sanguin du cerveau, une aphasie complète...

— Peut-il y avoir connaissance?

— Momentanée, oui, puisque le blessé a tracé quelques mots ce matin...

— Peut-on essayer de nouveau de le faire écrire?

— C'est jouer sa vie.

— Est-il perdu sans ressource?

— Je le crois.

— Obéissons donc à ce que commande l'intérêt supérieur de la justice, dit le magistrat avec fermeté.

Les deux médecins alors penchés sur Lefrançois, avec des réac-

tifs puissants, ainsi qu'avais déjà fait le docteur Routier, dès la première heure, s'efforcèrent de ranimer la sensibilité du moribond. C'était un spectacle terrifiant que celui de ces hommes disputant à la mort, dont les ombres déjà l'enveloppaient, ce malheureux, pour lui arracher le secret que seul il pouvait révéler. Mais tous les efforts demeuraient inutiles, et Lefrançois les yeux fermés, la lèvre décolorée, restait inerte. Au bout d'une heure, le juge parut perdre patience. Après avoir fait dans la chambre quelques pas, l'air soucieux, il se dirigea vers le commissaire de pohce et presque à voix basse :

— Allez me chercher M. l'abbé Daniel.

— Quoi ! Monsieur, s'écria Florence, en un instant levée, vous voulez?...

— Confronter le curé avec M. Lefrançois, oui, madame.

— Mais qu'attendez-vous de cette mesure ?

— Peut-être une révélation décisive. Le curé de Favières a certainement, sur cette affaire, des renseignements personnels. Je veux If* mettre en demeure de nous les fournir.

Il se tourna du côté du commissaire qui attendait, et d'un ton ferme :

— Faites vite, monsieur, prenez une des voitures qui sont en bas. Que, dans une demi-heure, M. l'abbé Daniel soit ici. Vous le prierez de vous accompagner. J'entends que vous soyez fort respectueux. Allez.

Un silence régnait dans la chambre. Florence s'était rassise, épouvantée, et dans le lit, respirant avec effort, le blessé achevait de vivre

— Monsieur le curé, dit le juge, veuillez nous dire ce que vous savez sur la façon dont M. Lefrançois a reçu le coup qui le met en danger de mort...

Le prêtre loA'^a ses yeux de douceur et d'innocence sur le magistrat, et répondit avec tranquillité :

— Monsieur le juge d'instruction, je ne puis répondre à la question que vous me posez.

— Prenez garde, interjeta M. Hubert, c'est en quelque sorte déclarer que vous êtes informé, c'est un aveu par prétention. Je vous signale la valeur de vos paroles.

— Je les ai pesées, monsieur. Mais je vous demande instamment

de ne pas les détourner de leur vrai sens. « Je ne puis répondre » ne veut pas dire que je sais ce que vous me demandez et que je me refuse à le révéler.

Il y eut ime seconde de silence, pesant et comme oppressé. Le juge examinait le prêtre, et le voyant si calme, si simple, si sûr de sa pensée et de sa conscience, il mesurait la portée de ce qu'il pouvait essayer pour le contraindre à parler contre sa volonté. Il se demandait, avec un peu d'impatience déjà, s'il y parviendrait. Ce jeune homme au visage ouvert, au front pur, lui paraissait irréductible. D'im côté, le souci élevé de la justice, l'âpre ardeur de réussir à éclaircir cette mystérieuse affaire, et, de l'autre, un respect involontaire pour ce prêtre qui se montrait si droit, si ferme, une intuition secrète qu'il n'avait rien à se reprocher. Le juge se tourna vers ceux qui assistaient à cette scène, et les regardant d'un œil dur :

— Que tout le monde se retire, dit-il, excepté le médecin et le greffier.

La chambre se vida, et, libre désormais de s'exprimer, seul pour ainsi dire en présence de celui qu'il interrogeait, car le greffier et le docteur étaient rendus muets par le secret professionnel, le juge s'avança vers le curé de Favières, et très nettement :

— Vous vous êtes absenté, la dernière nuit, monsieur l'abbé. Où êtes-vous allé?

— Porter les secours de la religion à un mourant.

— Où cela?

— ■ A Maisoncelle.

— Qui pourra en témoigner?

— L'enfant qui m'y a conduit.

— Vous a-t-il ramené?

— Non, monsieur le juge.

— Et pourquoi?

— Parce que si, pour aller chez des gens dont j'ignore la demeure, j'avais besoin d'un guide, je n'en avais pas besoin pour retourner chez moi.

— Quelle heure était-il, quand vous êtes rentré à Favières?

— Trois heures du matin, environ.

— Et vous étiez parti de Maisoncelle?

— A onze heures.

— Deux heures pour faire une lieue?

— La nuit était très obscure.

— Qu'avez-vous vu pendant le trajet de Maisoncelle à Favières?

— Le curé se tut et détourna la tête.

— Vous n'avez rencontré personne?

Même silence, mais nul eml^arras, nulle crainte. Il ne voulait pas répondre, voilà tout.

Le juge pensa : Il sait tout, maintenant c'est très clair. Je le tiens. Mais est-ce lui qui a fait le coup, comme le prétendent les sectaires imbéciles qui l'ont dénoncé? C'est bien peu probable. Cependant sa situation obérée, les poursuites dont il était l'objet de la part de Lefrançois, les vexations continuelles qu'il avait à subir, tout cela pourrait expliquer un mouvement de colère. De plus, et ceci n'est pas à négliger, il a dû autrefois épouser la jeune femme, et c'est par désespoir d'amour ciu'il est entré en religion. Une jalouse rancune n'a-t-elle pas été le suprême mobile du crime?

II revint à l'abbé Daniel, et comme à regret, il dit :

— J'espérais, monsieur le curé, obtenir de vous, et de bonne volonté, des renseignements sur l'affaire qui nous occupe. Je vois que vous paraissez décidé à ne point parler, à moins que je ne vous y contraigne paj les moyens qui sont à ma disposition. Je vais donc y recourir. Je vous requiers de me dire toute la vérité.

— Monsieur, je vous ai répondu ce que j'avais à répondre.

— Rien.

Le silence s'établit de nouveau, pendant lequel la respiration haletante du blessé se faisait entendre lugubre. Le juge reprit :

— Vous avez eu des difficultés sérieuses avec M. Lefrançois, dès son arrivée dans le pays. Ne vous poursuivait-il pas pour le remboursement des sommes dues par vous pour la construction d'ime école?

— Oui, monsieur.

— Vous êtes, de par ces poursuites, sous le coup d'une vente de vos meubles et hardes.

— Oui, monsieur.

— N'aviez-vous pas projeté de faire revenir M. Lefrançois sur ses intentions mauvaises à votre égard?

— Je savais que toute tentative serait inutile.

— ■ Cependant si M. Lefrançois venait à disparaître, n'étiez-vous pas en droit d'attendre de sa veuve un traitement plus favorable?

— Je l'ignore.

■ — Ne pou\'iez-vous pas espérer qu'elle se souviendrait des relations que vous a^iez eues avec elle?

— Rien ne m'autorise à croire que ce souvenir eût été bienveillant.

— Vous aviez dû autrefois épouser Mlle Guépin.

Le prêtre rougit, ses yeux se troublèrent, mais sa voix ne changea pas,

— Oui, tout ce que vous me demandez est exact, mais, en prenant rhabit que je porte, j'ai rejeté loin de moi tous ces souvenirs.

Le juge regarda le curé avec une attention extrême, et brusquement il demanda :

— Voulez-vous me jurer sm* le Christ que vous ignorez par (jui M. Lefrançois a été frappé?

Du geste le juge montrait un crucifix suspendu dans l'alcôve, au-dessus de la tête du mourant. L'abbé Daniel regarda l'image de son Dieu, il hocha la tête et d'un ton résigné :

— Non, monsieur, je ne le jurerai pas.

— C'est donc que vous le connaissez? interrogea M. Hubert avec véhémence.

— Sur ce second point, pas plus que sur le premier je ne répondrai.

— Monsieur le curé, prenez garde ! s'écria le juge pâhssant de sa déconvenue.

— Monsieur, je n'ai rien à craindre : je fais mon devoir.

— Alors, monsieur, approchez, dit le juge en attirant le curé vers le Ut de Lefrançois. Et vous, docteur, essayez de ranimer ce malheureux.

Le médecin approcha des narines de Lefrançois le flacon qui l'avait, une fois déjà ressuscité. Une rougeur monta au visage du blessé, il ouvrit les yeux, et de ses lèvres, im sourd gémissement s'échappa. Devant lui, sombre et muet, il apercevait le cure de Favières. Que se passa-t-il à cette minute suprême, dans le cerveau du moribond? Toutes les injustices qu'il avait commises, toutes les iniquités dont il était coupable se présentèrent-elles à lui, effrayantes et accusatrices, sur le seuil de l'éternité qu'il allait franchir? Eut-il l'intention de se repentir, voulut-il demander à celui qui était la plus innocente et la plus malheureuse de ses victimes, de lui pai'donner et de demander pour lui l'indulgence dernière? Une larme jailht de ses yeux et roula, lente sur sa joue. Il souleva sa main et la dirigeant vers le prêtre, il fit un efîort pour parler, pour exprimer sa pensée. Le juge, ardent à le comprendre, se penchait sur l'oreiller, buvant les sons sur les lèvres du mourant.

— Parlez, monsieur, parlez! cria-t-il.

Le mourant se redressa par un effort désespéré, et fit entendre ce seul mot

— Lui !... Lui !...

— Que voulez-vous dire? Le désignez-vous comme votre assassin?

Une angoisse affreuse se peignit sur le visage de Lefrançois.

— Comiait-il votre assassin? reprit le juge.

Le malheureux, se débattant avec une énergie furieuse contre la paralysie qui lui liait la langue, devint blême et répéta sinistrement le mot unique :

— Lui ! Lui !

En même temps il joignit ses mains et les tendit vers le prêtre, comme pour l'implorer.

L'abbé Daniel s'avança d'un pas, il regarda le mom'ant avec une pitié fraternelle, et parlant à son tour :

— Je vous comprends, moi, monsieur, lui dit-il. Je devine le débat de conscience qui vous bouleverse. Je sais que ce n'est pas pour accuser, mais pour implorer que vous voudriez parler. Je lis vos angoisses sur votre \àsage et je vais les faire cesser. Au nom de tous ceux à qui vous avez pu faire du mal, pendant votre vie, je vous pardonne et vous absous. Soyez en paix avec vous-même et avec Dieu.

On eût dit que le mourant, à ce moment, oubliait toutes ses souffrances. Une expression de calme et de douceur s'étendit sur ses traits et le transfigura. Il retomba doucement en arrière, et referma les yeux comme s'il ne voulait plus rien voir en ce monde. Peu à peu son souffle s'affaiblit, et, au bout d'un quart d'heure, pendant que le prêtre à genoux récitait auprès du lit les prières des agonisants, le blessé rendit le dernier soupir.

— Tout est fini, dit le médecin.

— Appelez Mme Lefrançois, fit le juge.

Puis se tournant vers le prêtre qui se relevait :

— Monsieur l'abbé, mon devoir serait de vous gardez à ma disposition, mais, avant de prendre une décision, je veux en conférer avec M. le procureur de la République. Je vous laisse provisoirement en liberté, sous la surveillance d'un de mes agents.

— Que craignez-vous, monsieur? dit le prêtre avec un tranquille som^ire. Que je prenne la fuite? Ce serait donner la preuve que je suis coupable, et je suis innocent. Faites-moi surveiller, si cela vous plait : mais ce sera bien inutile. J'attendrai vos ordres.

Le juge baissa la tête, sans une parole, et comme Mme Lefrançois rentrait, il fit signe à son greffier de le suivre et passa dans le salon. Auprès du lit, la veuve et le prêtre se trouvèrent en présence, séparés par le mort, comme ils l'avaient été par le vivant. Florence s'agenouilla, baissant la tête elle fit une courte prière, puis jetant

un regard vers la porte du salon restée ouverte, et par laquelle on pouvait l'épier et l'écouter, elle s'assura qu'à voix basse elle pouvait parler au prêtre.

— M'entendez-vous? demanda-t-elle, comme si elle récitait une oraison.

Il ne répondit pas et tressaillit. Son visage austère se fit plus triste et plus grave. Il continua sa prière. Ses lèvres remuaient, sans qu'un son en sortît. Il avait les yeux clos, comme pour s'isoler de tout ce qui l'entourait.

— Monsieur le curé, murmura Florence, vous avez mon sort entre vos mains. Il suffira que vous disiez un mot pour me perdre Si vous gardez le silence je suis sauvée. Que risquez-vous? Pas grand'chose. On ne peut sérieusement vous accuser. Vous démontrerez d'ailleurs facilement votre innocence; tandis que si vous laissez soupçonner la vérité, Bernard et moi nous sommes perdus sans ressource. Il vous suffira d'un peu de courage et de patience pour nous permettre d'éviter le danger. Nul ne peut nous découvrir si vous gardez le silence. Un mot de vous et tout est fini.

Il continuait de prier et ne répondait pas.

— Est-ce que vous demeurerez insensible à mes supplications? reprit-elle. Faut-il faire appel à vos souvenirs? Vous ne pouvez vouloir qu'il m'arrive tant de malheur. Vous étiez bon, généreux, ne l'êtes-vous plus et dois-je croire que vous voulez vous venger de moi? Rien de plus aisé pour vous. Il suffira de dire que vous avez rencontré Bernard cette nuit. Mais Bernard est votre ami, vous avez pour lui une affection fraternelle. Si vous n'avez pas pitié de moi, au moins, ayez pitié de lui. Puis-je espérer que vous le ménagerez?

Il demeura impassible, les regards tournés vers le mort qui, les yeux ouverts, semblait fixer ses prunelles immobiles sur le groupe inattendu formé, à son chevet, par les deux fiancés d'autrefois. Alors, voyant qu'elle ne pouvait même pas se faire entendre du prêtre, désespérant de le gagner à sa cause, Florence se décida à menacer,

— Prenez garde ! Je puis faii'e contre vous ce que vous refusez de faire pour moi ! Vous êtes compromis, il suffirait d'un mot pour vous accabler. Si vous ne voulez pas être mon allié, je serai votre adversaire. Il faut bien que je me sauve, et je ne ménagerai rien pour y parvenir. Si vous êtes incapable de générosité, peut-être serez-vous capable de prudence. Nous laisser accuser, c'est vous jeter à l'abîme du même coup, car je ne vous innocenterai pas si vous ne m'aidez à m'innocenter. C'est tout ou rien. Nous aous

sauvons ensemble, ou nous nous perdons de compagnie. La vérité sera ce que nous voudrons qu'elle soit. Si nous nous tenons bien tous les trois, nous échappons à la justice, au scandale, au désastre. Si nous ne nous servions pas mutuellement, nous sommes à la merci : nous, des juges qui veulent nous démasquer; a'ous, des ennemis qui rêvent de vous déshonorer. Le résultat vaut cependant la peine qu'on y songe et qu'on fasse un effort pour l'assurer. Me comprenez-vous?

Il demeura muet et, les mains jointes, il acheva ses oraisons. Elle se leva alors, et, la face blême de colère, se penchant vers le prêtre qui ne paraissait même pas soupçonner sa présence :

— Avant ce soir, vous comprendrez que vous avez intérêt à rester d'accord avec nous.

Le commissaire entrait, elle passa devant lui et se rendit au salon où le juge d'instruction, son greffier et le médecin légiste rédigeaient leurs notes sur la table.

— Quelles sont vos intentions, madame? demanda le juge. Resterez-vous à Fresqueville ou rentrerez-vous à Beaumont?

— Monsieur le juge, après les obsèques de mon regretté mari, je me retirerai probablement à Orcimont; mais jusque-là, c'est ici que je dois rester.

— C'est bien, madame.

Le juge s'inclina et sortit. Mais il n'emmena pas tout son monde avec lui et Florence put se rendre compte que le magistrat avait laissé un agent au château. Était-ce pour la surveiller ou pour la servir? L'un et l'autre sans doute, car l'homme vint offrir ses offices, pour le cas où Mme Lefrançois éprouverait quelque embarras, et ne s'écarta point des alentours.

Pendant ce temps-là, le commissaire de police et l'agent mis à sa disposition par le juge étaient rentrés à Favières avec l'abbé Daniel. Celui-ci, arrivé au presbytère-, avait trouvé sa mère qui l'attendait. La pauvre femme, alarmée par les bruits hostiles que les partisans de Lefrançois, répandaient dans le bourg, guettait l'arrivée de son fils. Elle l'entraîna dans sa chambre et là, examinant silencieusement sa figure pâle et triste, elle attendit qu'il jugeât à propos de lui donner quelques éclaircissements. Lui, soucieux des inquiétudes de la pauvre femme, l'embrassa tendrement et, la faisant asseoir à ses côtés :

— Ne te tourmente pas, va, ma bonne mère, je sortirai intact de l'épreuve. Ces malheureux essayent de me perdre. Ils n'y réussiront pas, et je les confondrai avec l'aide de Dieu

— Mais que veulent-ils enfin?

— Maintenant, il ne s'agit plus pour eux que d'exercer une basse vengeance en me compromettant dans les laides affaires où le maire a trouvé la mort.

— Tout est donc fini pour lui?

— Il s'est éteint sous mes yeux, presque dans mes bras, et s'il avait pu parler, je l'ai compris, il m'aurait demandé pardon de m'avoir méconnu et tourmenté. Au moment suprême il a su la vérité, et il a fait la comparaison entre ceux qu'il appelait ses dévoués et celui qu'il déclarait son ennemi.

— Et la femme? demanda avec hésitation Mme Daniel. Le visage du curé se rembrunit :

— Ne nous occupons pas de cette pauvre créature. Il ne m'est pas permis de la juger. Mon maître divin ne l'eût pas fait. Détournons d'elle nos pensées.

— Oh ! Mon enfant, ce que tu me dis là me remplit d'inquiétude. Que ne doit-on pas craindre d'une femme, quand elle n'est pas bonne? Et celle-là, si frivole, si légère, si égoïste!... Fasse le ciel qu'elle n'ait pas intérêt à te sacrifier à sa tranquillité et à sa sécurité. Elle ferait bon marché de toi. Elle l'a déjà fait !

— Je n'ai rien à craindre, ma mère. Je suis fort de ma conscience.

— Je n'en doute pas. Mais de quoi ne sont pas capables les mauvaises gens du pays?

— C'est une minorité. Tout ce qui est honnête sera pour moi.

— L'honnêteté est timide. On est mal défendu, mais on est très bien attaqué. En somme que veulent-ils?

— Me forcer à quitter Favières.

— Oh ! que ne l'avons-nous fait, autrefois, quand je l'ai proposé? Avec cette femme, c'est le malheur qui est venu pour nous !

Le curé ne répondit pas. Il ne pouvait innocenter Florence. Il ne voulait pas l'accuser. Au fond de lui-même une paix singulière régnait faite de contentement et presque de fierté. Il avait vu la malheureuse à ses pieds, l'implorant, et il comprenait que, pour elle, le salut ne pouvait venir que de lui. Revanche des cruautés, des injustices, des mépris anciens. Il était l'arbitre de son sort. Elle le lui avait dit et il le savait. Il s'éleva, en im instant, au-dessus des misères humaines et, dans une sorte d'assomption morale, il goûta la pure jouissance de se rapprocher de son Dieu. Qu'était l'humanité contemplée des hauteurs où planait son âme? Que valaient ses passions, ses tendresses et ses haines? Quoi! Tant d'efforts, de peines, de souffrances, pour de si médiocres résultats. L'ambition satisfaite, qui n'avait qu'une durée fugitive, l'amour partagé, qui disparaissait aux premiers signes de caducité, et c'était

si prompt ! La haine qui succontibait vaincue par la générosité, il venait d'en avoir la preuve, et qui pleurait de repentir. Toutes ces agitations, qui aboutissaient à la même impuissance, au même néant, courtes et vaines manifestations du mal, en présence de l'éternité du bien.

A cette minute décisive de sa vie, il n'eut aucune hésitation. Il jugea qu'il avait suivi la bonne voie, celle qui mène au contentement de la conscience et il ne conçut aucun regret de ce qu'il avait autrefois considéré comme des sacrifices. Il s'estima heureux, en se comparant à ceux qu'il avait pu envier dans ses heures mauvaises, et avec ferveur il remercia le ciel de l'avoir, par des épreuves successives, mis à même de s'épurer et de grandir.

Sa méditation, si sereine et si consolante, fut interrompue par une rumeur qui grossissait sous ses fenêtres et, dans l'obscurité qui descendait, des clartés rougirent les maisons voisines. La première pensée du curé fut qu'un incendie venait d'éclater. Il s'approcha de la croisée et souleva le rideau. Une huée violente aussitôt s'éleva du pavé et monta, tandis qu'agitant des lanternes vénitiennes attachées au bout de bâtons quelques polissons dansaient et chantaient. Et c'étaient des injures sur l'air du Ça ira, chant consacré des invectives tumultueuses et féroces :

Ah ! ça ira ! ça ira !

Tous les calottins à la lanterne ;

Ah ! ça ira ! ça ira !

Tous les calottins on les pendra !

Des éclats de rire succédèrent à cet hymne du ruisseau, et sur la porte du cabaret de Thiboré, les consommateurs rassemblés firent avec les manifestants un brillant chorus. Le rideau levé laissait entrevoir la pâle figure du curé regardant avec tristesse ces gens qui l'insultaient sans raison, sans justice, avec cette stupide lâcheté des foules toujours cruelles parce qu'elles sont irresponsables. Une clameur monta de la place :

— Le voilà ! Le voilà ! A l'eau ! Enlevez-le ! Coua ! coua !

Et les injures, les croassements, les menaces se croisèrent, montant vers ce juste, en même temps qu'une volée de pierres crépitait sur le mur, lancée par les plus acharnés de la bande. Le prêtre demeura debout devant la fenêtre, contemplant, avec une douloureuse stupeur, ce spectacle. Dans son cœur, pas une révolte contre la barbarie du traitement qui lui était infligé, pas une protestation sur ses lèvres. Il se rappela son maître attaché à la colonne du temple et flagellé pour avoir voulu sauver le monde. Il se jugea moins innocent que lui, moins torturé, et il accepta,

Ii8 LES BATAILLES DE LA VIE

résigné, le sacrifice. Une nouvelle clameur d'outrages s'éleva, accompagnée d'une nouvelle bordée de cailloux. Un bruit strident retentit, une vitre éclata, et un fragment de verre déchirant le front du curé, le sang coula sur son visage. Alors, lentement, le prêtre laissa retomber le rideau, il s'approcha d'un crucifix attaché à la muraille, et regardant le divin martjT, il murmura : « Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » Puis, s'agenouillant, il se mit à prier pour ceux qui venaient de l'insulter et de le frapper.

Au palais de justice de Beaumont, dans son cabinet, le procureur général, debout devant la grande cheminée de pierre dans laquelle est encadré le portrejt du chancelier de Mérinville, le rival de Harlay, causait avec Mgr Espérandieu. Le vénérable évêque était venu rendre visite à M. Goussard, son ami d'enfance, et, en tête à tête, le procureur et le prélat discutaient les phases probables et les conséquences possibles de la fâcheuse affaire Lefrançois.

— Tu comprends bien, mon ami, disait M. Goussard, que dans un conflit aussi déplorable entre l'autorité judiciaire et l'influence ecclésiastique, le gouvernement ne peut pas hésiter, quelles que soient ses opinions. Notre garde des sceaux est un jacobin, mais c'est en même temps un garde des sceaux, et on n'imagine pas comme un révolutionnaire de^^ent promptement conservateur sous la simarre. Il sait fort bien que s'il ne poursuit pas, ses enneiTiis politiques vont l'interpeller à la Chambre, sous la pression des journaux radicaux qui, déjà, ont commencé une campagne contre celui qu'ils nomment Le Curé assassin. Tiens ! Vois, les feuilles du département et celles de Paris, avec leurs vedettes, en gros caractères, pour tirer l'œil du passant dans les kiosques des promenades publiques, ou à la devanture des papetiers. Tu penses si le ministère est dans ses petits souHers. S'il poursuit, autre chanson : tous les journaux réactionnaires vont tonner contre ce qu'ils appelleront « un ignoble traquenard libre penseur ». Ils invoqueront le ciel, fustigeront les francs-maçons, diront que le matérialisme perd la France, et concluront en disant que c'est le Pape qui est cause de tout par ses concessions au régime démocratique.

— Mais la justice? interrompit Mgr Espérandieu, avec un peu

d'impatience. Tu me parles de la politique, tu l'étends sur les ennuis de ton ministre. Il serait peut-être temps de penser aux angoisses de Tabbé Daniel, injustement accusé.

— Oh ! Injustement...

— Crois-tu que ce soit un meurtrier?

— Non.

— Crois-tu qu'il soit complice du coupable?

— Ça, c'est autre chose.

— Mais quel intérêt avait-il à la disparition de Lefrançois?

— Aucun.

— Alors pourquoi se serait-il compromis?

— Si je le savais, je tiendrais le fil de l'affaire et je pourrais arrêter l'auteur du crime.

— Est-ce un crime?

— Je t'en fais juge toi-même : voici la déclaration bien rudimentaire, bien incomplète, mais formelle, écrite par la victime même : Assassiné... Et il ajoute aussitôt : Le curé...

— C'est fou !

— - Non ! Ce n'est pas fou. C'est la vérité, et, qui plus est, la vraisemblance.

— Explique.

Le procureur général s'assit devant son bureau, et jetant à l'évêque un fin regard :

— Vois-tu, nous autres magistrats, nous savons presque toujours si un prévenu est innocent ou coupaJjle. Mais, malheureusement, nous ne pouvons pas toujours l'établir et le prouver. De là tant de crimes impunis, et si peu d'erreurs judiciaires. On fait grand bruit de quelques condamnations, sur lesquelles il a fallu revenir parce qu'il a été démontré que les accusés n'avaient point commis les crimes pour lesquels ils étaient poursuivis. Mais, remarque bien que jamais l'erreur n'a pu être imputée ni à l'absence de clairvoyance du parquet, ni à l'aveuglement du jury. Toujours il y a eu des dépositions fausses, qui ont égaré la justice. Par conséquent, l'erreur, encore une fois, si rare, est imputable à la méchanceté des hommes et point à l'insuffisance des juges. Chaque fois qu'un prévenu est mis entre les mains d'un juge d'instruction, tu peux être sûr que le magistrat pénètre, jusque dans ses plus intimes replis, la conscience de celui à qui il a affaire. Il sait s'il est coupable ou innocent, et quand il le relâche, le sachant coupable, et c'est fréquent, c'est qu'il n'a pas le moyen de corroborer, par des preuves matérielles, sa certitude morale. Eh bien ! dans l'affaire qui nous occupe, il n'y a pas de doute

possible : ton prêtre est innocent, mais il connaît le coupable, il l'a aidé, sinon à commettre le crime, du moins, à le dissimuler. Il a une part de complicité dans l'aiïaire. Et cela n'est pas seulement la conviction du juge Hui^ert, excellent magistrat, encore qu'un petit tatillon et tracassier. Mais c'est aussi celle du procureur de la République et enfin la mienne. L'abbé Daniel connaît la vérité, il tient la clef d'une affaire très délicate pour la justice, très ennuyeuse pour le gouvernement, car elle se greffe sur une agitation électorale à peine calmée. Il faut donc qu'il nous la donne, et que tu l'y encourages. Ce n'est pas pour autre chose que je t'ai prié de venir, ce matin, causer avec moi, non pas comme de chef du clergé à chef du parquet, mais de camarade à camarade et dans l'intérêt de tout le monde.

Mgr Espérandieu baissa un instant la tête et après un petit temps de réflexion :

— Tu me parles beaucoup de vos ennuis, de vos dangers, tu te fais expansif et tendre, mais tu restes très fermé sur la question principale et si importante de la complicité au moins morale dont tu charges mon curé. Tu dis : C'est la vérité et la vraisemblance. Je te réponds : Explique. Et alors, tu te perds dans des considérations plus ou moins admissibles sur l'infaillibilité des juges d'instruction, et sur la puissance de pénétration des procureurs généraux. Je ne prétends pas m'inscrire en faux contre tant d'éloges, mais je serais plus édifié, si tu m'apprenais comment tu peux être si sûr de ce que tu avances. Voyons, démontre-moi un peu les rouages de ton piège à prendre les criminels, montre-moi les dessous de ta profession de défenseur de l'innocence. Tu as fait blanc de ton épée, tout à l'heure : tu n'ignorais rien de l'affaire qui nous occupe. On ne t'en donnait pas à garder, tu étais comme le solitaire, qui voit tout et qui sait tout. Eh bien ! Raconte. Je suis très désireux de partager la conviction.

— Ah ! Malin prêtre, dit en riant M. Goussard, on ne te fait pas marcher comme on veut, et tu es aussi retors qu'un vieux juge... Allons ! Puisqu'il faut absolument te renseigner, je vais ouvrir mon dossier... Je t'ai dit que le curé de Favières était désigné clairement par la victime, non pas comme le meurtrier, mais comme celui qui pouvait le faire découvrir. Tout, dans l'attitude de Lefrançois, pendant les derniers instants de sa vie, prouve jusqu'à l'évidence que ses sentiments de haine avaient disparu, qu'il ne voulait plus de mal à l'abbé Daniel, et que bien au contraire, s'il avait pu se confier à lui, il l'aurait chargé de ses dispositions suprêmes. Le magistrat instructeur ne s'y est pas

LE CUEÊ DE FAVIÈEES 161

trompé, et si le curé avait voulu répondre aux questions qui lui étaient posées dans l'enquête préliminaire, et qui avaient pour objet de préciser les responsabilités, il sortait indemne de cette épreuve qui va peut-être devenir, pour lui, très redoutable, à cause de l'excitation grandissante des esprits.

— Mais comment expliques-tu que le curé de Faviéres qui était à Maisoncelle, au moment où le crime — si crime il y a — fut vraisemblablement commis, puisse être mêlé, même comme témoin, à cette mystérieuse affaire?

— Mon cher ami, il est certain que Lefrançois n'a pas été tué chez lui. Notre police, si insuffisante qu'elle soit, a travaillé depuis trois jours, et nous avons découvert des indices, qu'il ne m'est pas permis de te révéler — car nous avons, comme vous autres, notre secret professionnel — et qui ne nous laissent pas le moindre doute à cet égard. C'est donc en revenant de Maisoncelle, et vers minuit, que l'abbé Daniel a été mêlé, d'une façon ou d'une autre, et qui reste à élucider, au drame qui nous occupe. Il a très probablement aidé à rapporter la victime au château. L'a-t-il fait par intérêt ou par humanité.? C'est ce que nous établirons, mais il est entré, cette nuit-là, à Fresqueville. Qu'y allait-il faire? Pourquoi s'en est-il éloigné? Pourquoi refuse-t-il de répondre? Il prétend être tenu par le secret de la confession. Qui a-t-il confessé? L'assassin ou la victime?

— L'assassin, à coup sûr, car il n'hésiterait pas à le dénoncer, s'il lui avait été désigné par la victime.

— Vraiment? dit avec ironie le magistrat. Même si c'était une femme.

— Une femme ?

— Oui, la charmante Mme Lefrançois, par exemple. Tu sais qu'il a dû autrefois l'épouser, qu'il l'a aimée passionnément. Ne vois-tu pas, dans ce mutisme de ton prêtre, l'effet d'une générosité sublime? Tu vois si je lui fais la part belle. Il a surpris la jeune femme, il sait toutes les circonstances du crime, il est compromis, accusé, il se laisse perdre pour donner à celle qui l'a trahi, torturé, une grande idée de son caractère. Ah ! Il y aurait encore là dedans bien de l'ostentation humaine, et je vois à ta physionomie que ce chnquant sentimental ne te plaît guère et te parait rabaisser singuHèrement ton prêtre. Remarque, du reste, que ce sont de simples hypothèses. Mais ce que je te développe là n'est peut-être pas très loin de la vérité, c'en est même probablement une partie. En tout cas, c'est un joli système à soutenir pour un avocat. Et, dans mon temps, quand je défendais les scélérats au

lieu do les accuser, j'en aurais tiré certainement quelque chose. Mgr Espérandieu ne parut pas apprécier la concession que lui faisait son vieux camarade. Il réfléchissait. L'intervention, tant redoutée par lui, de Mme Lefrançois dans le débat, en ce qu'elle pouvait prêter à des commentaires fâcheux pour le curé de Favières, le rendait soucieux. C'était là, il le sentait bien, le point vulnérable de l'abbé Daniel. Par là on pouvait l'attaquer, le frapper, le tuer. Et, pour l'évêque, c'était non pas un prêtre qu'il fallait défendre, mais le clergé tout entier, rendu, comme toujours, solidaire d'un de ses membres par la maUgnité publique.

— Mais pourquoi fais-tu intervenir Mme Lefrançois dans l'affaire? Pourquoi y serait-elle mêlée? Quel intérêt aurait-elle eu à se défaire d'un mari avec lequel elle vivait en bon accord et qui subissait toutes ses fantaisies?

Le magistrat regarda tranquillement son interlocuteur, et répondit ces simples mots :

— Elle hérite.

— Voilà, dit le prélat, le fecit ciii prodest dans toute sa rigueur. Elle hérite, donc elle avait intérêt à tuer. Mais le pauvre curé de Favières, quelle raison a-t-il de se perdre en dehors des considérations, d'un ordre purement sentimental, que tu as développées tout à l'heure?

— Il en a une capitale, décisive, et même tellement puissante qu'elle m'en parait invraisemblable : Mme Lefrançois, hier, après l'enterrement de son mari, a fait mander chez elle l'huissier chargé de poursuivre l'abbé Daniel, pour le compte de M. Lefrançois, et lui a donné ordre d'envoyer quittance des quarante-deux mille francs, pour le paiement desquels ton curé s'était porté fort.

— Quittance? répéta l'évêque.

— Quittance, pure et simple. Eh bien ! Qu'en dis-tu? Si ce n'est pas une façon généreuse de le récompenser d'un service, c'est une manière diabolique de le compromettre.

Mgr Espérandieu, à cette dernière et capitale révélation, ne put maîtriser son agitation. Il se leva, marcha dans le cabinet du procureur général à pas pressés, parlant tout haut sans aucun souci d'être entendu par le magistrat :

— Ce malheureux est la victime d'une machination affreuse ! J'en ai la certitude. Oui, la vérité se décou"\Te à moi. Il a donné dans un piège, et tout seul il n'en sortira pas. Il est trop candide et trop simple. Quoi qu'il fasse, maintenant, on pourra tout tourner contre lui. S'il se tait, c'est l'exécution d'un hideux marché. S'il parle, c'est une infâme ingratitude. Richard avait raison,

LE CUEÉ DE FAVIÈKES 153

ce pauvre ab}3é est la proie d'ennemis contre lesquels il se débattra vainement !

Il revint à M, Goussard qui, appuyé à son bureau le menton dans sa main, le regardait avec une clairvoyante patience, et s'asseyant près de lui :

— Mon cher ami, je ne te fais pas l'injure de penser que si tu m'as fait appeler, ce matin, c'était pour obtenir de m.oi, par la ruse, des renseignements utiles à ta cause. Je sais que, dans une affaire comme celle-ci, il y a d'abord l'intérêt de la vérité, puis l'intérêt de la justice et que ces deux intérêts-là ne marchent pas toujours d'accord, quoi que vous en disiez. Je t'estime cependant assez pour être sûr que tu ne te préoccupes que de la vérité.

— Oui, dit avec fermeté le procureur général. Aide-m.oi à la faire éclater.

— Autant qu'il sera en moi de le faire. Mais pour cela il faut que tu m'autorises à voir l'abbé Daniel.

— Il est au secret.

— Je te donne ma parole de ne pas lui révéler quoi que ce soit d3 ce que tu m'as appris.

Le magistrat eut un fin sourire.

— TranquiUise-toi, je ne t'ai appris que ce que tu pouvais répéter.

L'évêque fit un geste d'admiration étonnée :

— Quoi! Magistrat, même quand tu pourrais ne pas l'être?

— Je crois qu'il me serait, à présent, impossible de ne pas l'être, tant l'habitude est prise. Je suis procureur général en causant, en me promenant, en mangeant et jusqu'en dormant, car je rêve souvent des affaires qui me préoccupent. Ces cauchemars sont la revanche de la nature. Tu veux voir ton prêtre : tu le verras.

— Quand?

— Tout de suite.

— Où ça?

— Ici. Tu ne penses pas que je vais te faire aller à la maison d'arrêt.

Le magistrat toucha un bouton de sonnette. Un attaché au parquet parut.

— Vous allez, monsieur, je vous prie, donner des ordres pour que le curé de FaA'ières soit conduit dans mon cabinet. Les gardes resteront dans l'antichambre, le prêtre entrera seul.

Le jeune homme s'inclina et sortit. Le procureur général dit à l'évêque :

— C'est l'affaire de quelques minutes. Par l'escalier intérieur

le parquet communique avec la prison. Nous avons, comme tu le vois, notre garde-manger sous la main.

?klgr Espérandieu ne répondit pas, il parut plongé dans une méditation que son ami respecta. Un bruit de pas au dehors, au bout de quelques minutes, rappela le prélat au sentiment du réel. Il regarda le magistrat qui s'était levé. Celui-ci lui dit :

— Oui, c'est le curé. Je vais donner ordre qu'on le fasse entrer, je te laisse seul avec lui. Vous pouvez parler librement. Personne ne pourra vous entendre.

Il sortit, l'évêque demem-a assis, le dos tomné à la porte. Un froissement d'étoffe dans le silence, une respiration entrecoupée, l'avertirent que l'abbé Daniel venait d'entrer. Il se pencha un peu, et, debout près de la porte, il aperçut le curé de Favières. Respectueusement, mais sans humilité, le prêtre attendait. Son pâle et maigre \'isage avait encore maigri et pâli. Ses yeux tristes étaient ceux d'une victime, et le douloureux sourire de sa bouche éloquente attestait la rigueur de l'épreuve endurée.

— Approchez, mon enfant, dit doucement l'évêque, et asseyezvous près de moi.

— Non, monseigneur, je ne le dois pas, répondit le curé en hochant la tête. Je suis accusé. Tant que mon innocence n'aura pas été proclamée, vous aurez le droit de me juger indigne et ma place est à vos genoux.

Il se courba devant son pasteur, mais celui-ci le releva et avec autorité :

— Je crois à votre innocence. Je ne vous ai jamais soupçonné. Je suis ici pour vous apporter le secours de mon autorité morale, et vous aider à vous défendre.

— Hélas! Monseigneur, comment puis-je le faire? Le réseau, dans lequel j'ai été enlacé, est bien habilement serré. Je pourrais d'un mot le rompre. Mais ce mot, mes ennemis savent que je ne le prononcerai pas.

— Vous êtes donc lié, comme vous l'avez dit, par le secret de la confession?

— Non, monseigneur.

— Alors?

— Alors le bâillon que j'ai sm* les lèvres est tout aussi solide. Il ne s'agit pas pour moi de me taire par devoir, mais par honneur. Ce n'est pas le prêtre qui est engagé dans ce débat, c'est l'homme. Mais l'un est aussi ferme que l'autre et ne trahira pas davantage.

— Vous connaissez donc le coupable?

— Oui, monseigneur.

— Voulez-vous me le nommer, à moi, votre supérieur, lié comme vous par le même devoir?

— Si vous l'exigez, monseigneur, j'obéirai. Mais je vous supplie instamment de ne pas m'y contraindre.

— Soit. Je respecte vos scrupules. Mais je vous demande de bien réfléchir aux conséquences de votre détermination. Vous vous sacrifiez à des malheureux qui savent que vous allez vous perdre, et qui ne font rien pour vous sauver.

— Ils ne peuvent rien.

— • Ils peuvent s'accuser, vous innocenter.

— Ils auraient, le faisant, des vertus plus qu'humaines.

— Mais, malheureux enfant, ils les exigent de vous !

— Ils ont raison. Je suis prêtre. Je dois l'exemple. Eux, ce ne sont que de pauvres créatures égarées. Je les plains..,

— Et vous les sauvez !

— J'espère y parvenir.

— Au prix de votre liberté, de votre tranquillité, de votre avenir.

— Au prix qu'il plaira à Dieu de me faire payer leur salut.

— Mais que vous ont-ils donc fait pour mériter tant de dévouement?

— Rien que du mal.

L'évêque regarda un instant le curé de Favières, puis lentement il alla à lui, le serra avec attendrissement sur son cœur, puis le forçant cette fois à s'incliner, il posa sa main blanche sur le front du prêtre et dit :

— Je vous bénis, mon enfant, vous êtes un saint.

Alors le cœur de l'abbé Daniel se fondit et le malheureux, qui avait supporté sans faiblir les outrages de ses ennemis, les plaintes de sa mère, la honte de son incarcération, les interrogatoires de ses juges, redevint homme sous la consolante approbation de son maître, et à genoux, le visage dans ses mains, secoué par des sanglots, Il pleura longuement, délicieusement. L'évêque respecta cette crise, dont il devinait l'apaisante douceur. Puis quand il vit que le prêtre reprenait peu à peu possession de lui-même, il l'attira, le calma, et lui fit entendre des paroles de raison :

— Si vous étiez seul, mon cher fils, je ne pourrais qu'approuver votre conduite. Je la trouve admirable et digne d'un pasteur d'âmes. La persécution que vous endurez vous grandit à mes yeux, et je ne sais rien de plus noble cpie ce que vous projetez. Mais vous appartenez à un corps dont tous les membres sont responsables les uns des autres. La gloire de l'un rejailHt sur touSj mais aussi l'infamie. En ce moment, je sais tout ce que votre

héroïsme nous promet de grandeur, et nous prépare d'autorité, pour l'avenir, quand votre innocence aura été prouvée. Et elle le sera. Mais jusque-là, voyez quel tort nous fait le scandale que vous causez. Réfléchissez, mon cher enfant, voyez s'il n'est pas un moyen de l'abréger. Je ne vous demande pas de manquer au devoir que vous comprenez si noblement. Mais n'est-il pas telle circonst8.nce, dont nous pourrions tirer pejti pour vous soustraire, le plus tôt possible, aux désolantes poursuites qui apportent tant de joie à nos adversaires et de douleur à nos partisans? Jugez le cas, étudiez les moyens. Aidez-vous vous-même, pour que le Seigneur puisse vous aider. L'intérêt de tout un ordre exige votre prompte disculpation. Ne pouvez-vous me charger d'une démarche qui amènerait cet enviable résultat? Je dispose de bien des influences. Et, sans vous départir de votre abnégation si belle, sans amoindrir votre rare vertu, ne serait-il pas possible de permettre à la vérité de se faire jour? Vos juges le souhaitent. Ils sont, je ne vous le cacherai pas, fort embarrassés de vous trouver en face d'eux. Ils ne savent résister à la pression de ce qu'ils appellent l'opinion publique, et qui n'est en somme que la clam.eur de la plus basse démagogie. Mais si on leur offrait un biais, pour orienter autrement l'affaire, ils se hâteraient de vous relâcher, et alors notre triomphe, le vôtre, serait complet. Il est beau de ser-sàr la cause de l'humanité, mais il est raisonnable de ne pas compromettre celle de l'Éghse.

— Tout ce que vous me dites là, monseigneur, je me le suis dit à moi-m.ême, et je me suis reproché amèrement, prêtre indigne, tous les embarras que je vous cause. Mais je n'ai trouvé, dans le désarroi de ma pensée, aucun argument à faire valoir et je ne puis vous proposer qu'une chose, c'est de m'abandonner.

Le prélat rougit, sa tête se releva, et d'une voix tremblante :

— Vous abandonner? Vous renier? M'en avez-vous jugé capable? S'il ne s'était agi que de moi, je n'aurais songé qu'à vous avouer pul)]iquement et à vous défendre. Mais vous me rappelez à moimême. J'ai trop calculé, dans une affaire où il ne fallait que sui\TC l'élan de son cœur. Je vais faire annoncer que demain je dirai la messe à la Cathédrale pour obtenir du ciel que votre innocence soit reconnue. Je prends parti pour vous, au risque de ce qui en pourra advenir. Si on nous fait la guerre, eh bien ! nous la soutiendrons.

— Monseigneur, je ne vaux pas que vous risquiez tant pour moi.

— • Je ne vous en laisse pas juge.

— Monseigneur, si vous voulez adoucir uion sort, prenez pitié de ma pauvre mère qui pleure à la porte de la prison, sans obtenir de me voir.

— Je vais la faire venir à rÉvêclié, lui parler, la consoler, l'honorer comme elle mérite de l'être.

— Monseigneur, am'ais-je la joie de vous revoir? Les instants que j'ai passés auprès de vous m'ont rafraîchi la pensée et apaisé le cœur.

— Demain je reviendrai, si vos juges veulent le permettre.

— Oh ! merci, vous me rendez la sécurité et la force.

Mgr Espérandieu s'approcha de son prêtre et avec un regard plein de douceur :

— Allez, mon enfant, retournez dans votre cachot. Je vous envie la gloire d'y être pour une si noble cause.

Et comme le curé marchait vers la porte :

— Ne m'oubliez pas dans vos prières, dit l'évêque.

Le pauvre curé de campagne joignit les mains avec reconnaissance et, s'inclinant devant celui qui le grandissait ainsi de toute son humilité, il sortit. Derrière lui, M. Goussard rentra. Il étudia d'un coup d'oeil la physionomie de son ami, et le voyant ému et attristé :

— Tu n'as rien obtenu?

— Rien.

— Il refuse de parler.

— Non, mais il m'a prié de ne pas l'y contraindre.

— Je ne te demande pas si tu le crois innocent?

— Tu t'en convaincras, toi-même, avant peu.

— Nous facihtera-t-il la tâche?

— D'aucune manière.

— Je m'en doutais.

— Que vas-tu faire ?

— Chercher les preuves qu'il ne veut pas nous fournir.

— Et de quel côté?

— C'est l'affaire du juge d'instruction. Mais sois tranquille. Il n'a pas besoin d'être simulé. Il soupçonne déjà qu'il a été joué par la belle Mme Lefrançois, et il ne va pas la ménager.

— Gros scandale.

— Tant pis pour elle.

— Ne peut-on l'éviter?

— J'en doute. Nous avons affaire à une personne très déliée, très prudente, et en même temps très hardie. Elle sera difficile à surveiller. A Beaumont, c'était simple. Avec deux agents en

permanence à la porte de son hôtel, nous aurions su tout ce que nous aurions voulu savoir. Mais, dès hier, elle est allée s'établir à Orcimont, cette autre propriété de Lefrançois où vit le père Guépin. Rien de plus correct que cette façon d'agir. La dame est veuve, elle se réfugie auprès de son père, pour passer le temps de son deuil dans la retraite, à la campagne. Elle rompt toute communication avec Fresqueville et annule du coup la coopération des gens du pays à notre œuvre. En même temps, elle s'isole et, par cela même, rend l'observation de ses faits et gestes presque impossible. Sous quel prétexte envoyer un agent à Orcimont, sous quel travestissement ? En deux hem'es il sera dépisté, reconnu, brûlé. La dame verra tout autour d'elle et de loin. Nous, nous ne verrons qu'imparfaitement. Elle n'a pas emmené de domestiques et se fera serv'ir par les gens du domaine. Comment les faire causer? Les gens de campagne sont défiants. Le père Guépin les tient tous. Nous allons avoir beaucoup de mal à débrouiller l'intrigue. Nous y arriverons cependant. Dès le principe, un fait nous a sauté aux yeux : l'intérêt de l'entourage de Lefrançois est de charger le curé, qu'on veut sacrifier à la mémoire du maire de Favières. C'est un holocauste pohtique et social que l'on prépare, à grand renfort de menées radicales et libres penseuses. Par conséquent tout ce qui pourrait dénoncer Mme Lefrançois sera tenu secret, car il est certain qu'aucune connivence n'existe entre elle et l'abbé Daniel et qu'accuser l'une c'est innocenter l'autre. Nous savons tout ce que les Malversin, Thiboré et autres ont, dès le premier moment, fait pour désigner le curé de Favières à l'attention de la justice, et continuent de faire maintenant pour exciter l'opinion publique, Les articles des journaux ont été faits d'après les notes envoyées par eux. Pas un instant ils n'ont paru admettre la possibilité que Mme Lefrançois fût auteur ou complice du crime. Ils ont conclu à un crime parce qu'ils ont vu le moyen d'en faire peser les charges sur leur ennemi. Si Mme Lefrançois avait dû être compromise, ils auraient gardé très probablement le silence. Et la mort du maii'e de Favières eût été attribuée à ime attaque d'apoplexie. Nous savons parfaitement que les trois quarts des crimes commis, dans les campagnes principalement, demeurent inconnus. C'est justement cette unanime entente pour charger le curé et ne pas s'occuper de Mme Lefrançois qui a déterminé notre conviction. Je me hâte d'ajouter, qu'à peine une enquête sur la dame a-t-elle été commencée, nous avons acquis la preuve certaine que sa conduite, régulière en apparence, a toujours été légère et que

Lefrançois était le plus infortuné des maris. En ces derniers temps, après nombre d'aventures, la belle Florence était devenue la maîtresse d'un jeune homme des environs, Bernard Letourneur, et, circonstance au moins étrange, ledit Bernard est l'ami de jeunesse du curé de Favières, et de plus, il habite le château de Sarmonville à deux Ueues de cet Orcimont où Mme Lefrançois s'est réfugiée. Comprends-tu l'importance qu'ont ces détails, une fois groupés, et ne devines-tu pas que nous avons, dans cette liaison de Mme Lefrançois avec Bernard Letourneur, qui est l'ami de l'abbé Daniel, le problème à chercher pour arriver à la connaissance de la vérité. J'aurais pu te dire tout cela avant que tu visses ton prêtre. Mais je n'aurais pas obtenu le supplément de preuve que m'offre le mutisme obstiné du curé de Favières. De son silence résulte pour moi la certitude que c'est son ami qui est le coupable. Il sait qu'en essayant de se disculper, il le perd. Aussi, plutôt que de risquer une parole imprudente, il se tait. S'il s'agissait d'un étranger, d'un indifférent, il parlerait, il protesterait. Là, rien. Il sait tout et il se défend d'ouvrir la bouche, c'est donc qu'il veut sauver son ami. Voilà pourquoi, quand je t'ai dit que le curé était innocent, j'ai ajouté que c'était non seulement la vérité, mais encore la vraisemblance.

— Alors pourquoi avoir arrêté ce malheureux?

— Pour le sauver ! Et nous avec lui. Si nous l'avions laissé en Uberté, il était en danger de mort et, nous, nous passions pour être à la merci de l'influence cléricale. Ah ! mon cher évêque, nous ne sommes pas sur un lit de roses, et la magistrature à qui, suivant le bel adage, on impose de rendre des arrêts et non point des services, est obligée de ménager, malgré tout, bien des influences, et souvent elle a bien de la peine à se mouvoir sans risquer des pas de clerc. Dans cette affaire-là, tu n'as rien à regretter pour ton curé et pour toi-même. Il est probable que, d'ici à quelques jours, nous serons au fait de ce qui s'est passé et alors l'innocence de l'abbé Daniel éclatera au grand jour. Quel triomphe ! Ce martyr sortant de la prison, blanc comme neige et rentrant dans son pays au bruit des cloches sonnant en son honnem*. Voilà, pour vingt ans, la religion maîtresse de l'opinion dans l'arrondissement. Plains-toi donc, et ose en fin de compte ne pas dire qu'à quelque chose malheur est bon?

Mgr Espérandieu dérida son grave visage, et menaçant du doigt son interlocuteur :

— Ma foi, je vais abuser de tes confidences, et faire ordonner

des prières dans les églises du diocèse poiu' obtenir que l'innocence du curé de Favières soit reconnue.

— Va, va ! C'est de bonne guerre ! Prépare ta mise en scène pour le jour du succès. Donne-toi les gants d'une intervention divine, puisque tu sais que le miracle ne peut manquer. Je serai le premier à en glorifier le ciel. Au fond, tu sais, je suis avec vous, et tous ces libres penseurs me fatiguent extrêmement.

— S'il survient quelque incident, me préviendras-tu?

— Sans doute. Ne me demande pas d'aller à l'Évêclié : je me compromettrais sans nécessité. Je t'enverrai un mot.

— Merci.

— Au revoir donc, monseigneur, dit le magisti'at, je te demande toute ton indulgence.

— Et moi, monsieur le procureur général, riposta Tévêque, j'implore ta protection.

Les deux amis se serrèrent la main, et par l'antichambre où les garçons de bureau s'étaient levés avec une déférence empressée, ils gagnèrent l'escalier monumental, au haut duquel cérémonieusement M. Goussard prit congé du prélat. Dans sa voiture, l'évêque trouva son jeune secrétaire, l'abbé de Préfont, qui l'attendait. Comme celui-ci, avec chaleur, attirait à lui Mgr Espérandieu, autant pour l'aider à monter que pour avoir plus vite des nouvelles en disant :

— Eh bien ! monseigneur, eh bien ! Êtes-vous satisfait de votre entrevue ?

— Eh bien ! mon cher Richard, je crois qu'avec l'aide de Dieu, la religion sortira intacte, et peut-être même fortifiée de cette épreuve... Il faudra ordonner des prières publiques à la Cathédrale, mon enfant...

— A la Cathédrale? s'écria l'abbé en se frottant joyeusement les mains l'une contre l'autre. Alors, monseigneur, c'est que vous êtes sûr de votre affaire ! Gloria tibi, Domine !

L'évêque ne répondit pas et se contenta de sourire

Il y avait deux jours que Mme veuve Lefrançois, plus jolie qu'elle n'avait jamais été, car le noir lui allait bien, s'était enfermée dans son château d'Orcimont, lorsqu'un soir, vers sept heures, à la nuit tombante, le père Guépin entra chez sa fille avec un air de mystère et lui dit :

— Florence, il y a dans la serre quelqu'un qui demande à te parler...

La jeune femme rougit. Depuis une semaine, chaque fois qu'on lui annonçait un visiteur, elle tremblait. Elle demanda :

— Est-ce quelqu'un que je connaisse?

— Oui, c'est M. Bernard Letourneur.

La rougeur de Florence disparut. Ses yeux se troublèrent et sa bouche trembla. Pourtant elle reprit d'une voix assez assurée :

— Comment est-il entré?

— Par le haut du parc.

— A-t-il été vu par quelqu'un?

— Par personne. J'étais à jardiner quand il s'est montré. Je lui ai dit de rester là et de m'attendre. Je voulais savoir si tu serais contente de le voir, ou s'il faudrait le renvoyer...

Florence resta un moment pensive, puis elle prit sa décision, et dit :

— Je vais le voir. Mais pas au château. Sous aucun prétexte il ne doit venir ici.

— Je m'en doutais. Un garçon chez une veuve. Ça ne serait pas convenable : on jaserait.

— Je vais avec toi. Le temps de prendre un manteau... Pars devant, pour le prévenir... Dans une seconde je te rejoins.

Le père Guépin, sans faire une observation, tourna les talons. Dans la serre, Bernard assis sur un petit canapé d'osier, au milieu d'un massif de cannas, attendait en traçant, sur le sable, avec un jonc qu'il tenait à la main, des signes liiéroglyphiques. Il ne pensait guère à ce qu'il faisait. Sa tête se penchait et son visage était empreint d'une tristesse profonde. Il n'avait plus cet air d'insouciance et de force qui donnait à sa mâle beauté une grâce particulière. Il paraissait flotter dans ses vêtements, et sa haute taille se courbait. Depuis qu'il avait quitte l'alibé Daniel, sur le chemin de Maisoncelle, la fatale nuit, il avait vieilli de dix ans. Ce n'était plus le même homme. Il semblait accablé sous un pesant fardeau.

Dans le silence de la serre, rompu seulement par le murmure d'un filet d'eau tombant d'un réservoir au milieu d'une vasque de pierre, il attendait tristement. Autrefois il lui eût été impossible de tenir en place. D'un pas ferme et élastique il eût arpenté les allées sinueuses, sous la voûte des gradins charges de leurs boutures aux odeurs amères. Maintenant il restait inerte, songeur, l'oreille tendue au bruit des pas de la femme désirée. Mais sans joie, sans la palpitation de bonheur d'un amant qui va serrer dans ses bras une maîtresse; avec l'angoisse d'un coupable qui

vient trouver une complice dont il n'est pas sûr, pour lui demander ce qu'il doit craindre ou espérer.

Car il en était là. Depuis huit jours, il n'avait point de nouvelles de Florence. L'ayant quittée au chevet de Leîrançois mourant, il n'avait reçu ni lettres, ni message verbal qui lui apprît ce qu'elle pensait, ce qu'elle voulait, dans quel état physique et moral la laissait cette crise enfin conjurée. Il n'avait pas osé paraître aux obsèques de Lefrançois et s'était dit malade. Du reste il ne l'aurait point vue à la cérémonie, puisque les femmes en sont toujours absentes. Il avait appris par les journaux l'arrestation du curé de Fa^ières et à cette nouvelle il avait été tenté de courir à Beaumont se dénoncer. Mais le souci de la sécurité de Florence l'avait retenu. Il avait voulu attendre de s'être concerté avec elle poui' prendre une résolution. Et en proie à un trouble d'esprit qu'il n'avait jamais éprouvé et qui était pour lui ime affreuse torture, il avait vécu enfermé, à ressasser dans sa pensée endolorie le problème dont toutes les solutions contenaient un malheur. Enfin il avait appris que Mme Lefrançois était arrivée à Orcimont. Il avait vu dans ce déplacement de la jeune femme une tentative pour se rapprocher de lui et dans sa détresse il s'en était senti soulagé. Florence ne le fuyait pas, leur égale infortune était peut-être un lien de plus. Et, si bourrelé de soucis et d'inquiétudes, enfin il allait pouvoir s'épancher dans un cœur ami, entendre une voix chère le plaindre et le consoler.

En ce moment, assis dans cette serre, où avait eu lieu leur première entrevue amoureuse, il songeait avec amertume que c'était la jeune femme qui l'avait envoyé chercher par son père. Il ne se souciait point d'elle, alors, il avait même peiu* de l'influence qu'il la jugeait capable de prendre sur lui, et tous les détails de cette rencontre, au retour d'une chasse, se présentaient nets et vifs à son souvenir. Comme il était tranquille et libre et insouciant, en ce temps-là. Il avait suffi de l'entrée de cette jeune femme dans sa vie, pour que toute sécurité disparût. Et maintenant, par un enchaînement de fatalité auquel il n'avait pu échapper il était sous le coup des plus grands dangers.

La figure pâle et pensive de l'abbé Daniel s'évoqua dans sa mémoire et il pensa que ce frère de cœur était auusi un frère d'infortune. L'un et l'autre, comme si tout ce que touchait cette dangereuse Florence était marqué par une destinée funeste, se voyaient également compromis, également malheureux. Seulement le malheur do Daniel était bien plus emàalile que le sinn. Le prêtre souffrait injustement. Il était victime et portait tout le

poids de la faute, tandis que lui, coupable, au contraire, échappait au châtiment mérité.

Une silhouette légère glissant le long du vitrage de la serre, attira l'attention de Bernard et vint à point le soustraire à la mélancolie de ses pensées. La porte tourna sans bruit sur ses gonds huilés et, dans la verdure assombrie par le crépuscule, Florence s'avança silencieuse vers celui qui l'attendait. II la regardait venir et, dans ses vêtements de crêpe, elle lui paraissait toute changée. Il eut l'impression que cette femme en deuil n'était plus celle dont il se croyait aimé. Ses bras, tendus vaguement vers elle, retombèrent sans l'avoir étreinte. Et, tout tremblant de la voir si glacée, si noire, si fermée, il ne trouva pas un mot à lui dire. Ce fut elle qui parla et avec une assurance qui ne la quittait jamais :

— Quelle imprudence vous avez commise, Bernard, en venant. Êtes-vous sûr que personne ne vous ait vu? Vous ne devez pas ignorer qu'il y a des agents de police en campagne, et que nous sommes surveillés. Il suffirait d'une fausse manœuM^e pour tout perdre. Aussi ai-je frémi d'inquiétude, quand mon père m'a appris que vous étiez ici.

A l'entendre s'exj^liquer si clairement, et avec si peu d'embarras, toute la contrainte de Bernard disparut. Il attira Florence vers le banc, la fit asseoir et lui prenant les mains qu'il trouva calmes et sans fièvre, tandis que les siennes frémissantes brûlaient il dit :

— J'avais besoin de vous voir, de vous entendre. Loin de vous, je perdais la raison. Depuis huit jours, les angoisses que j'ai endurées sont inexprimables.

— Ne les comparez pas aux miennes.

— Vous, au moins, vous saviez ce qui se passait, ce qui se disait, il fallait vous défendre. Mais moi, j'étais comme un corps sans âme, à la merci des événements et dans l'impossibilité de les diriger. Ah ! Je ne songeais pas qu'à mon malheur, je plaignais aussi le vôtre, et j'aurais voulu être à vos côtés, pour partager vos dangers, prendre des dispositions, enfin subir une épreuve commune et me perdre ou me sauver avec vous.

— Moi, j'ai bien préféré que vous ne fussiez pas là. Vous m'auriez gênée extraordinairement, et j'avais bien assez des amis démon mari et du curé de Favières pour me créer des difficultés et des périls.

— Des périls et des difficultés, l'abbé Daniel?...

— Eh ! dit-elle aigrement. N'a-t-il pas, dès le premier moment, pris des airs de martyr qui ne veut pas renier sa foi, quand il suffisait de quelques réponses adroites pour écarter tout soupçon !

Mais ce prêtre obstiné s'était promis de faire de l'héroïsme, et, en trois minutes, il a si bien su permettre au juge d'instruction de l'entortiller dans ses questions qu'il a été impossible de douter qu'il fût au courant de l'affaire.

— Mais il a invinciblement refusé de s'expliquer et il nous a couverts tous les deux de sa discrétion...

— S'il avait accusé il était perdu. Je le lui ai donné à entendre. Pris dans le traquenard de la justice, en un instant, il a été si bien dans l'impossibilité d'avancer et de^ reculer qu'il n'a plus eu qu'à faire de nécessité vertu, et c'est pourquoi il s'est tu.

— Vous faites tort à son caractère. Il se serait perdu plutôt que de nous traliir. Et je me reproche amèrement de ne pas l'avoir encore disculpé.

— Y penseriez-vous?

A ce cri, qui trahissait si bien l'égoïsme implacable de la jeune femme, Bernard tressaillit. Il leva ses yeux, qu'il avait tenus baissés jusque-là, et regardant hardiment Florence :

— Croyez-vous qu'il soit possible d'agir autrement*?

— Et moi, alors? cria-t-elle.

— Et lui? dit-il.

Florence, à cette ferme et rude réponse, ne répliqua rien. Elle n'avait pas pour habitude de heurter de front les opinions qui lui paraissaient solides. Il était si facile de les tourner. Sa voix se fît aussi douce qu'elle était âpre l'instant d'avant :

— Si l'abbé Daniel était là, le premier il vous conseillerait la prudence et surtout la patience. Tout s'arrange avec le temps et grâce à l'inhabileté des hommes. Nous n'avons qu'à ne pas bouger et, par la force même des choses, le curé de Favières sera relâché. On ne trouvera rien, vous le savez, puisque nul n'a vu ce qui s'est passé. Pas de preuves et pas de témoins. Une déclaration seulement de la victime, mais qui peut être si facilement contestée, qu'elle n'a pour ainsi dire aucune valeur. L'instruction s'arrêtera dès le début, si nous sommes assez sages pour ne pas lui fournir d'aliments.

— Mais vous dites, vous-même, que nous sommes surveillés...

— Naturellement, tous ceux qui, de près ou de loin, se rattachent à l'affaire, sont observés. La justice compte, pour s'éclairer, sur un hasard. Elle ne sait rien, donc elle soupçonne tout. Mais si nous restons immobiles et silencieux, que voulez-vous qu'elle découvre?

Bernard ne trouva rien à répondre. Le raisonnement de Florence le choquait et le froissait, mais il ne pouvait la contredire,

c'était l'évidence pratique. La jeune femme sourit de le voir réduit au silence. Elle triomphait, elle ne voulut pas abuser et, se faisant aussi gracieuse et douce qu'elle avait été tranchante et rude au début :

— Vous avez souffert, mon pauvre Bernard : vous êtes changé, dit-elle en lui posant la main sur l'épaule affectueusement.

Il pâlit, des larmes brillaient dans ses yeux, et prenant Florence dans ses bras, il balbutia, la bouche tout près de son oreille :

— Oh ! oui, j'ai souffert d'être séparé de vous, de penser que peut-être je ne vous verrais plus : je vous aime tant.

Une ombre passa sur le front de la jeune femme comme une impression de mécontentement. Elle ne se dégagea pas cependant et, les yeux levés sur Bernard, avec hardiesse :

— Moi aussi je vous aime. Mais je veux que vous m'obéissiez.

— Oh ! Je ferai tout ce que vous voudrez...

— Est-ce sûr? dit-elle coquettement en effleurant la moustache du beau garçon de ses lèvres entr'ouvertes.

— Ordonnez.

— Eh bien ! Vous allez, demain, vous en aller à Beaumont, vous y resterez deux jours, vivant de votre vie habituelle, voyant les gens que vous avez l'habitude de voir. Vous annoncerez que vous allez, pour quelque temps à Paris, comme vous le faites tous les ans. Et vous irez vous installer à l'hôtel...

— Vous viendrez m'y retrouver?

Elle se dégagea d'un mouvement net et dit :

— Vous êtes fou !

— Alors, que voulez-vous que je devienne à Paris?

— Vous irez au cercle, au théâtre, vous vous distrairez. Il hocha tristement la tête.

— Rien ne pourra me distraire de vous.

— Mon cher Bernard, réfléchissez un peu. Vous devez bien comprendre que la situation est tout autre qu'elle n'était. Il faut satisfaire à ses exigences. Vous êtes trop loyal, pour vouloir me faire un tort irréparable. Ce serait bien mal reconnaître ma tendresse pour vous. Nous sommes accablés par un désastre et ce n'est qu'à force de vigilance et d'audace que nous pourrons en éluder les conséquences. Ne vous conduisez pas comme un enfant. Ayez autant d'énergie que moi-même. Je souffre de vous parler ainsi, mais c'est indispensable. Vous ne paraissez pas comprendre toute la gravité de ma position et de la vôtre. Le langage que je vous tiens, c'est vous qui devriez le tenir. C'est moi, la femme, qui suis courageuse, et c'est vous, l'homme, qui êtes faibl». Vous

me laissez le fardeau de toutes les résolutions à prendre, de'tous les sacrifices à accomplir. Et vous dites que vous m'aimez...

— Jurez-moi que, le danger passé, vous serez à moi, toute à moi...

— Quelle singulière question? Puis- je être à vous plus que je ne le suis?

— Oh ! Vous ne répondez pas ! Florence, depuis le commencement de cet entretien, vous ne m'avez pas fait entendre une parole qui soit venue du coeur. L'intérêt, le vôtre, voilà uniquement ce qui vous inspire. Vous me trahirez : je n'ai plus à compter sur vous.

— Mais que prétendez-vous donc, à la fin? dit Florence avec une irritation qui éclatait violente d'avoir été si longtemps contenue.

— Je prétends faii'e de vous ma femme.

— Vous? cria-t-elle, sincère cette fois, dans l'horreur qu'elle exprima par le regard et par le geste. Vous! Serait-ce possible? Avec un tel souvenir entre nous?

— Ah ! Vous voulez donc m'éloigner pour toujours ! C'est cela qui est au fond de votre pensée ! Oh ! Vous ne me duperez plus maintenant, j'y vois clair! Mais n'espérez pas que je sois si complaisant pour vos caprices. Vous m'appartenez ! Je vous ai conquise au prix d'un crime. Rien ne pourra faire que vous ne soyez à moi.

Elle se redressa, et le regard menaçant, la lèvre crispée :

— Et ma volonté?

— Je l'asservirai à la mienne,

— N'y comptez pas !

— Prenez garde, Florence. Ne me bravez pas. Vous avez voulu être aimée de moi : je ne pensais pas à vous, c'est vous qui êtes venue à ma rencontre. Votre libertinage a trouvé piquant d'affoler l'ami de votre ancien fiancé. Vous avez allumé en moi une passion si violente qu'elle a dévoré tous ce qui n'était pas elle. Aujourd'hui que je ne \'is que par vous et pour vous, d'un air détaché vous venez me donner à entendre qu'il faut nous séparer et que l'amour est fini. Eh bien! moi, je ne veux pas que cela soit. Je vous adore et je veux vous garder. Vous êtes attachée à moi par le double lien de la possession et de la complicité. Je ne supporte pas l'idée que, moi parti, évincé, chassé, vous prendrez un nouvel amant, ou que vous épouserez un autre mari, un homme, pour que vous jouissiez de votre liberté, pendant que je mourrai de mon abandon. Vous ne me croyez pas si niais, voyons? Si maîtresse que vous soyez de ma pensée, vous n'avez pas espéré que vous la troubleriez, au point de me faire accepter toutes les responsabi-

LE CUBÉ DE FAVIfiEES 167

lités du meurtre, pour vous en laisser tous les avantages? Non! non ! Florence. L'homme est mort de nous deux, frappé par nous deux. Nous devons rester tous les deux !

— Et si je refuse de céder à vos exigences?

— Je ne reculerai devant rien pour vous les imposer.

— Qu'entendez-vous par là? Vos paroles sont menaçantes, mais ce ne sont que des paroles et je ne m'effraie pas pour si peu.

— Les actes seront d'accord avec les paroles.

— Et ces actes, pourrait-on les connaître?

Elle le regardait railleuse, les yeux mi-clos, et si jolie qu'il frémit de douleur et de colère :

— Ils seront fort simples. J'irai trouver le juge d'instruction et je lui raconterai ce qui s'est passé.

— Vous me perdrez, vous, Bernard?

— Vous et moi.

— Savez-vous comment on appellerait un homme qui se conduirait ainsi?

— Je m'en soucie bien ! L'important pour moi, c'est de ne pas être votre dupe... C'est, après avoir été pris par vous, un jour de caprice, de n'être pas rejeté comme un jouet qui a cessé de plaire. Vous ne me connaissez pas, Florence, si vous avez pensé que vous me trouveriez si facile... Vous êtes à moi, je vous ai et je vous garde.

Elle répondit avec sang-froid :

— Je suis à moi seule... On ne m'a que si cela me plaît, et je vous déclare que vous ne me garderez pas par les moyens que vous employez.

Il cria avec désespoir :

— Mais que voulez-vous que je devienne?

— Tâchez de devenir raisonnable ! J'ai horreur des grands cris et des grands gestes. Vous me jouez une scène de drame. C'est odieux ! Croyez-vous vous rendre intéressant avec des roulements d'yeux et une voix caverneuse ? Mon Dieu ! Mais vous n'êtes que ridicule... Vous l'êtes bien, par exemple ! Venir me menacer de tout dire à la justice? A-t-on idée d'une pareille invention ! Vous auriez fait la gageure de vous faire prendre en exécration que vous n'auriez pas procédé autrement. Et vous avouerez que j'ai de l'indulgence, après vos provocations, de causer encore avec vous.

Rompant le périlleux entretien, elle se leva sans paraître attacher la moindre importance à ce que pouvait penser Bernard, à ce qu'il pouvait lui répondre, et se mit à marcher d'un air nonchalant et distrait dans les allées sablées de la serre, cueillant çà et là

des fleurs et les réunissant en bouquet. Il la regardait avec stupéfaction, tant l'acte qu'elle accomplissait si paisiblement s'accordait peu avec les propos si graves qu'ils venaient d'échanger. Il la laissa faire pendant quelques secondes, puis se levant avec un sang-froid égal à celui que la jeune femme venait de montrer, il alla jusqu'à la porte, la ferma à double tour et mettant la clef dans sa poche :

— Florence, dit-il, vous ne paraissez pas attacher une importance suffisante à ce que je vous ai déclaré. Il est urgent cependant que vous vous persuadiez bien qu'il n'y a pas à reculer, et qu'il faut se décider à prendre un parti.

Elle se retourna \'ivement et pâle, mais affectant une assurance qu'elle commençait à perdre :

— Bernard, vous avez bien tort de me parler ainsi. Avec moi rien ne vaut la douceur, et je vous assure que par la menace vous n'obtiendrez rien.

— Et moi, je vous atteste que, d'une façon ou d'une autre, j'obtiendrai ce que je veux.

— Ce que je veux, ce que je veux ! répéta-t-elle avec un ton de mécontentement. Voilà ce qui me déplaît par-dessus tout, ainsi que ces airs de retirer la clef de la serrure. Comme si vous pouviez espérez me retenir ici malgré moi.

— Je vous y retiendrai en effet, tant qu'il me plaira, c'est-àdire tant que vous ne m'aurez pas répondu.

— Je vous ai répondu.

— Par un refus.

— Puis-je vous répondre autrement?

— Alors c'est bien ce que j'ai compris : vous ne voulez plus de moi?

— Qui vous parle de cela?

— Oh ! Ayez la franchise de votre insensibilité. Vous ne m'aimez plus. Vous ne voulez pas partager ma vie.

— Non, Bernard, je ne veux pas devenir votre femme. Et je trouve monstrueux que vous me le demandiez.

— Vous avez bien réfléchi ? C'est irrévocable ?

— Serais- je assez sotte pour vous tourmenter inutilement? Voyons, comprenez-moi bien, à votre tour. Qui vous dit que je veuille me" séparer de vous? Laissez passer le temps et disparaître le danger. Nous nous verrons comme par le passé. Je resterai à Orcimont, car Fresqueville serait lugubre à habiter, et, de chez vous, il n'y a qu'un pas : vous êtes près de moi. Je vous demande un pou quelle idé^ vous avez de vouloir faire de moi votre ^omme.

C'est bien le plus sûr moyen que vous puissiez trouver de me détacher de vous. Amant vous me plaisiez, mari vous me seriez insupportable. Sans compter tout ce qu'une union entre nous présenterait de danger. Mon Dieu ! On ne nous soupçonne pas, vous voulez absolument attirer l'attention de notre côté. Au moment où il ne faudrait songer qu'à donner des gages à l'opinion, à prouver votre sagesse, vous vous ingéniez de me relancer ici, pour me faire une scène de drame et risquer, pour le moins, de me compromettre. Et vous voulez que je sois de bonne humeur, que j'acquiesce à toutes les folies que vous me débitez, et vous m'enfermez, pour être sûr que je ne m'y déroberai pas. Avouez qu'à moins de me trouver plus indulgente que je n'ai l'habitude de l'être, vous deviez vous attendre à ne pas obtenir mon approbation?

Elle était venue se rasseoir en parlant ainsi, et de ses blanches mains elle effeuillait les chrysanthèmes de son bouquet. Peu à peu elle avait, par une gradation savante, repris le ton de la familiarité et détendant la raideur de son attitude elle s'offrait aux yeux de Bernard aussi douce, aussi gracieuse, que dans ses meilleurs jours. Et lui, qui avait suivi morne et désespéré, mais clairvoyant, cet habile travail de comédienne, retrouvait dans le ton, dans le geste, cet art de dissimuler et de séduire qu'il avait vu Florence mettre en œuvre autrefois pour tromper Daniel.

Il la revoyait telle que dans le petit jardin de Berthencourt, alors qu'elle mentait si bien pour abuser le professeur de philosophie, tandis que se négociait déjà le mariage avec Lefrançois, Il la jugea incurablement fausse, insensible et méchante, uniquement attachée à ce qui pouvait la servir ou lui plaire, égoïste férocement, et prête à marcher sur lui, comme elle avait foulé aux pieds son naïf fiancé. Toute sa colère tomba, il éprouva un immense dégoût. En même temps qu'il voyait devant lui cette dure et astucieuse femme, à sa pensée se présenta le noble et généreux Daniel. Il compara la conduite de l'un à celle de l'autre. Il voulut se donner la suprême et amère joie d'entendre Florence décider de la conduite à tenir vis-à-vis du curé de Favières. Il lui plut de pénétrer le dernier repli de cette âme obscure. Il dit, et sa voix trembla :

— Mais si je vous obéis, Florence, si je m'écarte m.omentanément de vous, que ferai-je en ce qui concerne l'abbé Daniel?

— Que pouvez-vous faire?

— Je vous le demande.

— Il ne court aucun danger. Forcément il sera relâché, puis-

qu'il n'est pas coupable et qu'on ne peut fournir aucune preuve contre lui.

— !Mais il est en prison, tourmenté, suspecté, insulté.

— C'est Tui temps à passer.

— Mais il se sacrifie pour nous, il souffre pour nous.

Elle perdit patience, fit claquer ses doigts et, avec un mauvais rire :

— Eh ! Il est prêtre. C'est son état !

A cette réponse si cruelle et qui montrait, dans un raccourci terrible le vrai caractère de la femme, Bernard poussa un profond soupir. Puis, sans essayer de discuter davantage, fixé désormais sur ce qu'il pouvait attendre, il se leva, gagna la porte, remit la clef dans la serrure, ouvrit et, sur le seuil se retournant une dernière fois vers celle qu'il avait tant aimée :

— Adieu, Florence, vous n'aurez plus à vous défendre contre moi. Je vois que rien ne peut prévaloir contre la rigueur de votre volonté. Vous voulez être libre, vous l'êtes.

Elle alla vivement à lui, et plus troublée par sa résignation qu'elle ne l'avait été par sa violence :

— Où allez-vous, Bernard?

— Loin de vous, puisque c'est cela que vous m'ordonnez.

— Loin? Vous voulez partir?

— Pour toujours.

Elle le regarda profondément, puis avec un demi-sourire d'incrédulité :

— Allons, Bernard, ne me faites pas peur inutilement. Ditesmoi bonsoir, comme un gentil garçon; promettez-moi que vous éinterez tout ce qui pourrait me compromettre, rentrez chez vous et dormez paisiblement. Demain vous réfléchirez, et vous con%'iendrez que, dans cet entretien, il a été dit beaucoup de sottises, et que c'est vous qui les avez dites presque toutes. Au revoir, Bernard.

Elle lui tendit la main, il ne la prit pas. Il dit simplement :

— Adieu, Florence, et ne craignez rien de moi. Je ferai comme l'abbé Daniel, quoique ce ne soit pas mon état. Je me sacrifierai pour vous.

Il poussa la porte de la serre, et dans l'obscurité des massifs, il disparut.

Derrière lui, Florence sortit. Son père n'était pas loin. Peut-être avec sa finesse paysanne, avait-il soupçonné une partie du mystère qui entourait la mort de son gendre, par lui peu regretté. Il s'avança et à demi-voix parlant à la jeune femme :

— Tu l'as congédié, ce beau Bernard?

— 'Oui, et non sans peine.

— Que te voulait-il?

— Des absurdités.

— S'il revient, faudra-t-il le mettre en route?

— Il ne reviendra pas.

Le ton, dont était prononcée cette phrase, ne permettait pas l'insistance. Le père Guépin ne parla plus. Il suivit docilement sa fille qui retournait au château, pensant à part lui :

— Elle a bien fait de couper court à ses relations avec ce gros garçon. Il n'est pas du tout ce qu'il lui faut, et maintenant que la voilà libre, elle serait bien sotte d'aller se donner un maître. Est-ce que nous ne pouvons pas vivre, nous deux, bien tranquillement? Moi je ne suis pas gênant, je rempUs la charge d'un régisseur, et elle ne me paye pas. Elle me voit quand elle veut, elle se passe de moi si ça lui plaît. Quoi de mieux? La cave est bonne et la cuisine à mon goût. Nous pouvons être très heureux, d'autant que la voilà riche à ne savoir que faire de son argent. Elle ne le dépensera pas aisément, car elle est économe. Qui aurait pu supposer que Lefrançois avait un pareil sac? Voilà ce que c'est que de pondre sur ses œufs, pendant des années ! Ah ! Le contrat de ma fille était bien fait, et le notaire qui l'a rédigé, n'a pas volé ses honoraires !

Par un singuher et fréquent phénomène de parallélisme mental, au même moment, Florence pensait :

— Comment ! Abdiquer ma liberté, lorsque à peine je \'iens de l'obtenir? Et dans les mains de ce garçon à moitié ruiné, qui serait jaloux et impérieux. Non pas ! Une veuve de ma sorte n'est pas embarrassée de sa personne. Avec de l'argent, on vit facilement partout, et les belles relations s'offrent d'elles-mêmes. Avoir fait carême avec Lefrançois, pendant tant d'années, pour renoncer à fêter Pâques, lorsque enfin il arrive, ne serait-ce pas une étrange duperie? Je vais m'enfermer à Orcimont, pendant les premiers mois de mon deuil, dans la compagnie de mon père, et quand un temps moral suffisant sera passé, je quitte la province et m'installe à Paris. Là, je commencerai à vivre, et à ma guise, sans censeur. Bernard a voulu m'efîrayer, mais il me connaît mal, s'il a cru que je céderais à l'intimidation. Quant à ses menaces, je n'en veux pas tenir compte. Il ne sera pas assez sot pour se compromettre inutilement. Et s'il allait à cet excès, il justifierait tellement la défiance que j'ai eue de son caractère que je ne conserverais aucun xegret de l'avoir évincé. Mais il réfléchira, le souci de sa sécurité contre-balancera heureusement sa tendance aux rode-

montades. Il a, du reste, peu de délicatesse, poui' n'avoir pas compris tout ce qu'il y aurait de choquant et de pénible pour moi dans des rapports même amicaux avec lui, après ce qui s'est passé. Pour Florence, ce qui s'était passé, maintenant, c'était la mort tragique de Lefrançois, Satisfaite de cet euphémisme, calmée par son raisonnement, rafraîchie par la promenade au grand air, elle rentra au château, et, sur le seuil du salon, disant bonsoir à son père, elle se dirigea vers son appartement, disposée à dormir d'un paisible sommeil

Bernard, lui, ne dormit pas. Il s'installa dans son cabinet et passa une partie de la nuit à fumer et à rêver. Dans le silence et la sohtude, il songeait, et avec une tristesse incurable, il sondait le vide de sa vie. A quoi pouvait-il se retenir, sur la pente où il roulait? Le plaisir avait été sa seule occupation, et voilà que le plaisir lui manquait brusquement. Derrière lui, il ne laissait que des souvenirs désolés, devant lui, il ne trouvait que des espoirs flétris.

Pas une heure dans son existence passée qui eût été consacrée à une besogne utile, pas un jour de son existence à venir qui pût lui promettre une tâche féconde. Il était aussi incapable de servir aux autres qu'à lui-même. L'impuissance matérielle et morale, telle était la formule de sa vie.

Il se laissa aller à un mortel découragement. En face de luimême, il avait le sentiment que tout était fini, sans recours possible. Même si Florence avait consenti à lui obéir, que serait-il devenu auprès d'elle? Pouvait-il se faire l'illusion que le vide de ses jours eût été emph? Il aurait continué à faire les mêmes choses qu'il faisait, depuis si longtemps, sans plus d'intérêt ni d'utilité. Puis, leur amour aurait pris fin, comme tous les amours, et il se serait trouvé dans le même désarroi intellectuel, où il s'anéantissait, avec un peu plus de fatigue, d'énervement et de regrets.

A cette heure suprême il maudit sa paresse qui l'avait rendu inhabile à toute besogne. Il envia le manœuvre qui passivement, régulièrement, s'occupait à sa tâche, si médiocre fût-elle, du matin jusqu'au soir, et, absorbé par le quotidien labour, ignorait l'ennui. Il se convainquit que le malheur irrémédiable, pour un homme, c'était l'oisiveté, que le travail était le grand ordonnateur, le régulateur unique de la vie, et que, en dehors de lui, il n'y avait que déception et tristesse

LE CURÉ DE rAVIÈRES 173

A quoi avait-il, jusque-là, employé sa jeunesse? Il avait dépensé de l'argimt, sans en gagner, gaspillant ce qu'avait amassé son père. Il avait changé de maîtresses, sans changer de sensations, et il était arrivé à l'heure de l'abandon, si désemparé, si las, si découragé qu'il ne se sentait plus ni la force, ni le goût de réagir, pour continuer le chemin commencé, tant il le savait plat et monotone : pareil à ce qu'il l'avait vu dès le premier instant.

Le jour, en paraissant, mit un terme à cette douloureuse agonie morale. Bernard ouvrit sa fenêtre et respira l'air pur et vif du matin. Dans une buée rose, le soleil se levait et la nature, sous ses voiles d'aurore, s'éveillait souriante et parée. Le jeune homme, devant cette sérénité imperturbable des choses, eut un mouvement de colère. Il pensa que peut-être, à Orcimont, Florence, au même moment, jetait sur les parterres tout brillants de rosée un regard qui n'était pas douloureux com.me le sien. Elle voyait tout sous un aspect engageant, et jouissait d'être libre, pendant qu'il gémissait d'être délaissé. Qu'importait à l'ingrate le mal qu'elle avait pu faire, si elle n'en souffrait pas? Elle était de la race de ces dures conquérantes d'hommes qui ne se passionnent que pour ceux qui leur résistent et ne s'attachent qu'à ceux qui les bravent. Il avait cédé, il était vaincu, il n'avait plus rien à espérer, tout était fini pour lui.

Une gravité soudaine passa sur son front : le souvenir de l'abbé Daniel s'était présenté à sa pensée. Si abandonné, si délaissé, si trahi, et si lâchement, celui-là ne s'était pas vengé, il avait patiemment et noblement supporté le mal qu'on lui faisait, et le supportait encore. Il fallait mettre un terme à cette cruelle épreuve. Avili à ses propres yeux, Bernard vit im commencement de réhabilitation pour lui, dans cette résolution qu'il prit de défendre le curé de Favières. Mais était-ce suffisant? Ne devaiton pas un dédomm8f*8ment à cet admirable prêtre? Et le suppHce qu'il endurait ûcpuiis une semaine, ne méritait-il pas une récompense autre que la proclamation de son innocence? Les persécutions que l'abbé Daniel avait endurées de la part de Lefrançois, si bassement acharné contre celui qu'il considérait comme son ennemi, n'avaient pas pris fin avec la mort du dur châtelain de Fresqueville. L'huissier qui poursuivait le curé de Favières devait instrumenter à présent au nom de Mme Lefrançois, sans plus de pitié que par le passé. Ne serait-il pas juste, en même temps que l'honneur serait rendu au prêtre, de lui rendre la sécurité?

Bernard s'assit devant son bureau, et prenant une feuille de papier il écrivit ces mots : « Monsieur, je vous serais obhgé de cesser

toute poursuite contre monsieur le curé de Favières, à raison des créances achetées par M. Lefrançois. Je m'engage à payer les quarante-deux mille francs, plus les frais dus par monsieur l'abbé Daniel. Je vous prie de présenter le dossier, avec cette lettre, à Monsieur Rampon, mon notaire, à Beaumont. Il voudra bien faire le nécessaire pour acquitter cette dette. » Il fit une enveloppe au nom de l'huissier de Favières et, soulagé par ce commencement de réparation, il s'habilla, donna ordre qu'on attelât sa voiture, et comme neuf heures sonnaient il partit pour la ville. Ce matin-là, M. Goussard avait fait appeler dans son cabinet M. Hubert, afin de se renseigner sur la marche de l'instruction, et les deux magistrats, assis l'un près de l'autre, fumaient une cigarette en causant familièrement.

— Voyez-vous, mon cher, disait le procureur général, je n'ai pas de conseils à vous donner, vous êtes maître de votre affaire et nul n'a le droit de vous influencer, mais j'ai l'impression qu'en brusquant l'abbé Daniel, comme vous l'avez fait jusqu'ici, vous n'en tirerez rien.

— Mais, monsieur le procureur général, je n'en tirerai rien d'aucune manière. Je le sais, et je commence à en faire mon deuil. C'est d'autant plus irritant que cet homme-là sait tout, ne s'en cache même pas, mais me laisse comprendre qu'il endurera les pires contraintes sans que je puisse lui tirer un mot d'explication. Il est muet comme une pierre. Je l'ai tourné et retourné sur toutes les coutures. Autant interroger le marbre de cette cheminée. Et sa douceur me désarme. Jamais un mot de reproche, pas une impatience. C'est le missionnaire, au milieu des sauvages qui l'ont attaché au poteau de torture. Il prie pour moi, pendant que je le martyrise : j'en suis honteux !

— Ne l'interrogez plus.

— Alors abandonner l'instruction?

— La laisser dormir seulement, pendant quelque temps.

— Et les journaux radicaux du département, qui me demandent, tous les matins, la tête du curé. Je suis à la veille d'être traité de clérical et de jésuite.

— - Cela vous émeut?

— Non, monsieur le procureur général, mais je vous prie de considérer que je joue ma carrière, en ce moment, et que je suis sans fortune.

— Monsieur Hubert, je sais que vous êtes un brave homme et un digne magistrat.

— Ah ! Si je n'avais pas mis de côté les témoignages, systé-

matiquement accusateurs, de toute la démagogie de Favières, rien ne m'était plus facile que d'établir, sur des preuves d'une apparente certitude, la culpabilité de l'abbé Daniel...

— Vous auriez été bien avancé, quand il vous aurait fallu reconnaître qu'il était innocent.

— Monsieur le procureur général, nul n'aurait pu le prouver. L'aveu même du coupable n'aurait pas détruit la prévention de complicité... On aurait toujours pu y voir un acte de complaisance pour le prêtre. Sa présence sur le lieu du crime, l'emploi de son temps impossible à expliquer, pendant trois heures, entre son départ de Maisoncelle et sa rentrée à Favières, la dénonciation de Lefrançois, qu'on la prenne pour une accusation formelle contre le curé, ou pour l'indication d'un témoignage à recueillir de sa bouche, tous ces faits suffisaient pour établir d'une façon irréfutable la coopération. Un juge un peu ardent, ou moins consciencieux, ou moins clair%"oyant, aurait pu partir sur cette piste, et l'opinion publique aidant...

— Oui, tout ce que vous me dites est parfaitement exact, et c'est bien là, au point de vue social, le danger de cette affaire. On aurait pu facilement jeter une proie aux bêtes féroces. Mais il est déjà très malheureux que, dans ces derniers temps, et pour des raisons politiques supérieures, la magistrature ait été à la dévotion du gouvernement. Il faut résister à ces tendances et agir avec d'autant plus de fermeté que nous sommes sollicités avec plus d'audace.

Le garçon de bureau, en entr'ouvrant la porte, interrompit la période oratoire de M. Goussard.

— Qu'y a-t-il? demanda le magistrat avec un pou d'impatience.

— Monsieur le procureur général, c'est une personne qui demande à parler à M. Hubert, pour affaire urgente. Voici sa carte...

M. Goussard la prit, lut le nom et se tournant vers le juge d'instruction il dit simplement :

— Bernard Letourneur.

Une flamme passa sur le visage ingrat de M. Hubert. Il saisit la carte, comme s'il voulait y Hre un aveu. Puis s'adressant au garçon de bureau :

— Conduisez cette personne dans mon cabinet... J'y vais...

— Eh bien ! Mon cher, dit M. Goussard, la fortune est pour vous. Il est plus que probable que vous allez apprendre ce que vous soupçonnez. Si vous jouez bien la partie, ce soir, vous serez maître du secret de tous ces gens-là. Allez, ne perdez pas de temps. L'occasion est belle, il faut la saisir.

Lorsqufi le juge Hubert entra dans son cabinet, il trouva Bernard Letourneur assis au coin de la cheniin('e. Il salua le je ue homme d'un bref mouvement de la tête, puis s'asseyant à son bureau, il dit :

— Vous avez désiré me parler, monsieur, je vous écoute. De quoi s'agit-il?

— De la mort de M. Lefrançois...

— Ah! Eh bien?

— Monsieur le juge d'instruction, vous poursuivez un innocent, le curé de Favières n'est pas coupable...

— Vous en avez la preuve?

— Oui, monsieur.

— Vous connaissez donc le meurtrier?

— Je le connais.

— Quel est-il?

— C'est moi.

M. Hubert s'attendait à des révélations importantes, mais il ne prévoyait pas un pareil coup de théâtre. Il demeura interdit, malgré son habituel sang-froid. Il regarda le beau garçon, à l'air tranquille et doux, qui lui avouait, avec cette faciUté extraordinaire, qu'il avait tué un homme. Il se demanda, un instant, s'il avait affaire à un fou, mais Bernard paraissait dans son bon sens. Il parlait gravement, avec un accent de tristesse, et placide attendait que le juge continuât à l'interroger.

— Monsieur, dit celui-ci, reprenant ses esprits, vous devez comprendre qu'après la déclaration que vous venez de me faire je dois vous traiter en prévenu.

Bernard inclina la tête sans répondre. Le juge sonna, et comme son grelTier se présentait à la porte :

— Entrez, dit-il et préparez-vous à recueillir les paroles de monsieur.

Le juge posa ses deux coudes sur son bureau, appuya son menton dans ses mains et reprit :

— Donc, c'est vous qui avez tué M. Lefrançois? . — Oui, monsieur le juge.

— Et où l'avez -vous tué?

— Dans une cabane située au milieu des bois de Maisoncelle et habituellement appelée la loge à Babin...

— Avec quel instrument l'avez-vous frappé?

— Avec un maillet de bûcheron, qui se trouvait dans la loge...

— Et pourquoi l'avez-vous frappé?

— Parce qu'il venait de tirer un coup de fusil, sur moi, à bout portant.

— Vous prétendez donc avoir été en état de légitime défense?

— J'y étais absolument. Aussitôt le coup tiré, je me suis jeté sur Lefrançois. Dans la lutte, nous avons roulé par terre et c'est pendant qu'il essayait de reprendre son fusil, pour faire feu du second coup, que le maillet de bois s'est trouvé sous ma main, par hasard, et que je m'en suis servi.

§^ — Et pour quelle raison Lefrançois a-t-il tiré un coup de fusil sur vous?

— Parce que nous avions eu une discussion, au sujet d'un emprunt que je voulais faire par ses soins et qu'au cours de cette discussion, Lefrançois, qui était fort grossier, m'avait insulté. J'ai perdu patience et lui ai donné un soufflet. Il avait un fusil de chasse sur l'épaule... Emporté par la colère, il s'en servit.

— Vous étiez seul avec lui, quand cette discussion a eu lieu? — • Seul.

— Vous en êtes sûr?

— Parfaitement sûr.

— Quel rôle a joué dans cette affaire le curé de Favières? — ■ Celui d'un homme dévoué, d'un ami fidèle, d'un prêtre

admirable. Rencontré par moi, au moment où j'enlevais Lefrançois sur mon épaule, pour le jeter dans l'étang de Maisoncelle, afin de faire croire à un accident, il m'a aidé à le rapporter au château, dans son cabinet...

— Ainsi, c'est l'abbé Daniel qui vous a aidé à rapporter M. Lefrançois?

— Oui, monsieur le juge.

— Et à cet acte s'est bornée sa participation?

— A cet acte de générosité pour moi et de charité pour la victime, oui, monsieur le juge.

— Quelle heure était-il quand vous êtes arrivés?

— Environ une heure du matin?

— Vous étiez seul avec l'abbé Daniel?

— Oui, monsieur le juge,

— Vous n'avez été rejoints par personne pendant le trajet?

— Par personne. ^

— Mme Lefrançois n'a pas paru?

— Non, monsieur

— A aucun moment?

— A aucun momeD*-.

— Je crois savoir qu'elle était avec vous et M. l'abbé Daniel, quand vous êtes rentrés au château.

— C'est inexact.

— Vous affirmez que vous étiez seul avec Lefrançois quand vous l'avez tué, et que vous l'avez rapporté à Fresqueville, aidé seulement par le curé de Favaères?

— Oui, monsieur le juge.

Le juge sonna, et comme le garçon de bureau entrait :

— Qu'on m'amène ici l'abbé Daniel...

Il se retourna vers Bernard :

— Je vais l'interroger à nouveau. Après, s'il y a lieu, je le confronterai avec vous.

Il se pencha vers son greffier auquel il parla bas. Et Bernard comprit que le juge donnait des ordres pour qu'il fût gardé à vue, dans une pièce voisine. Le greffier se leva, ouvrit une porte et lui fit signe de le suivre. C'était une salle d'attente assez vaste et très claire. Sur un banc, deux gendarmes étaient assis. Ils se dressèrent vivement et écoutèrent avec un air grave les paroles du greffier. A leur attitude, soudain raidie, Bernard se rendit compte qu'ils venaient d'être chargés de sa surveillance. Il s'assit paisiblement le long de la muraille, et attendit.

Dans le cabinet du juge, le curé de Fa"\dères était arrivé. Depuis une semaine, le prêtre avait beaucoup changé. Il se voûtait maigre dans sa soutane élimée. Son beau front jaunissait, maladif, et ses yeux tristes, sa bouche résignée trahissaient la souffrance.

— Asseyez-vous, monsieur le curé, dit le juge avec une nuance de douceur qui fut sensible à l'âme tendre du prêtre. Persistezvous à refuser de me renseigner sur les circonstances dans lesquelles M. Lefrançois a trouvé la mort?

— Je ne puis parler, monsieur le juge, dit le prêtre, excusez-moi.

— Non, monsieur, je ne vous excuse pas, dit Hubert avec vivacité, car vous êtes cause que, depuis une semaine, mon instruction reste stationnaire, et que je vous tourmente inutilement, presque cruellement.

■ — Je ne vous accuse pas, monsieur le juge, croyez-le bien. Je rends grâce, au contraire, à votre bonté, qui m'a épargné dé pénibles épreuves.

— Je crois qu'elles vont finir, monsieur le curé, et j'en suis bien enchanté. Je connais enfin le coupable...

L'abbé Daniel réprima un tressaillement; mais le prêtre était aussi fin que le magistrat, et avec une prudente défiance, il ne prononça pas une parole, craignant de donner dans un piège.

— Oui, je connais le coupable, poursuivit M. Hubert, il est venu se dénoncer lui-même. C'est votre ami, votre ancien condisciple, Bernard Letourneur.

Le juge d'instruction cherchait à surprendre, sur le visage de Tabbé Daniel, l'impression qu'allait produire cette annonce savamment graduée. Il en fut pour sa rouerie, la physionomie du prêtre resta impassible, et son front baissé se déroba aussitôt à l'examen.

— Voulez-vous, maintenant, me répondre, monsieur le curé? Vous voyez que je suis informé. M. Letourneur m'a appris que vous l'aviez aidé, par humanité, à rapporter le corps de M. Lefrançois, jusqu'au château de Fresqueville. Que faisait Mme Lefrançois, pendant que vous marchiez ainsi chargés?.,. Elle avait pris de l'avance sur vous, afin d'éclairer la route?

Le prêtre secoua la tête et dit :

— Monsieur le juge, si vous êtes informé, pourquoi me questionnez-vous? Si vous ne l'êtes pas, pourquoi me tendez-vous encore des pièges? Je vous ai dit que mon devoir m'imposait le silence. Si je connais ce secret, croyez que ma conscience saura le garder.

— Il est de votre intérêt de parler.

— Il est de mon honneur de me taire.

— A quoi bon, maintenant?

— Plus que jamais. Puisque ce que je vous dirais ne vous serait d'aucun secours et me ferait, à moi, un tort irréparable.

— Il faut donc que je renonce à vous confesser?

— Oui, monsieur le juge, dit le prêtre avec un pâle sourire. C'est moi qui confesse les autres.

— Allons ! Puisque je ne puis vous vaincre, au moins, vais-je vous convaincre.

Il sonna. Et comme la porte s'ouvrait :

— Faites rentrer M. Letourneur.

Par l'entre-bâillement, l'abbé Daniel, tremblant d'émotion, vit les uniformes galonnés des gendarmes, puis la haute silhouette de Bernard. Son ami parut.

Le juge les vit pâlir tous les deux, et faire un mouvement pour aller l'un vers l'autre. Il dit :

— Monsieur le curé, vous pouvez donner la main à M. Letourneur. Ils poussèrent un cri de reconnaissance, et d'un même élan

s'étreignirent. Puis, reprenant leur sang-froid, ils s'écartèrent et attendirent.

— Monsieur Letourneur, dit le juge, j'ai vainement essayé de persuader à M. l'abbé Daniel que vous m'aviez^^avoué le meurtre commis par vous...

— C'est vrai, mon ami, dit Bernard au curé de Favières, j'ai tout avoué. M. Hubert sait que tu m'as aidé à rapporter ce malheureux Lefrançois à Fresqueville... Te voilà donc lavé de tout soupçon et hautement honoré pour ta charité et ton dévouement...

— Mais toi, malheureux !

— Moi, je subirai mon sort... L'important, c'était de te disculper, de te défendre, et, grâce à Dieu, cela est fait, maintenant.

Le juge attendait qu'ils prononçassent, l'un ou l'autre, une parole qui fût une recommandation, un avertissement, une mise en garde pour la suite de l'affaire. Ils ne la prononcèrent pas. Il pensait : Est-ce délicatesse, insouciance, ou extrême habileté.? Pas un mot sur Mme Lefrançois. Ils ne prennent pas la peine de la mettre hors de cause, comme si elle ne devait même pas être inquiétée. Si je les interroge ensemble, je vais les éclairer sur ce que je désire savoir, et je ne tirerai plus rien d'eux. Avant tout, il faut les séparer, maintenant que le curé de Favières est renseigné sur la situation de son ami.

— Monsieur le curé, dit-il, je ne veux pas prolonger une minute de plus votre internement, vous êtes litre, je vais donner des ordres pour que votre écrou soit levé. Je vous demanderai seulement de bien vouloir vous tenir à ma disposition, comme témoin, car j'aurai encore à vous entendre au cours de l'instruction. J'espère, monsieur, que vous voudrez bien comprendre que mon devoir m'obligeait à agir vis-à-^^s de vous comme je l'ai fait... Désirez-vous que je fasse prévenir Mgr Espérandieu de votre mise en liberté?

— Je vous en serai reconnaissant, monsieur. Sa Grandeur s'en réjouira, pour l'honneur de son clergé.

— Eh bien ! Vous pouvez vous retirer.

Daniel et Bernard étaient debout l'un en face de l'autre. Le prêtre leva sur son ami des yeux pleins de larmes :

— Au revoir, Bernard, et merci pour ton généreux sacrifice.

— Adieu, Daniel, répondit le jeune homme, puis s'incUnant avec une soudaine et vive émotion : Donne-moi ta bénédiction.

Le curé de Favières redressa sa taille courbée, son front s'éclaira, ses yeux s'illuminèrent, comme d'un rayon céleste et, de cette voix qui remuait si bien le cœur :

— Que le Seigneur t'assiste et te protège, mon enfant, car tu as pleuré et tu t'es repenti.

Il leva sa main, et d'un geste lent, il la posa sur la tête de Bernard, comme pour le purifier de toutes ses fautes. Puis saluant gravement le juge, il sortit.

M. Hubert, assis à son bureau, se préparait déjà à reprendre l'interrogatoire de son prévenu :

— J'ai posé, hors de votre présence, quelques questions à M. l'abbé Daniel. Il faut maintenant que j'éclaircisse certains faits avec vous. Si, comme vous le prétendez, c'est en état de légitime défense que vous avez frappé Lefrançois, il sera facile de retrouver trace du coup de feu qui a été tiré sur vous,

— La muraille est labourée par le plomb.

— Mais pourquoi un si singulier rendez-vous, dans cette loge, au milieu des bois? Vous étiez des amis de M. Lefrançois, ne pouviez-vous aller a Fresqueville, cbez lui?

— La loge à Babin était plus prés de chez moi, et abrégeait la course que je faisais à cheval.

■ — Pourquoi pas tout simplement par le chemin de fer? Pour quelle raison ces allures mystérieuses?

— Fantaisie de promeneur.

• — Alors pourquoi la nuit?

— C'était M. Lefrançois qui lavait désu'é ainsi.

— Et il venait à votre rendez-vous, avec un fusil. Que craignait-il donc de vous?

— De moi rien, mais sans doute des gens du pays, des braconniers qui tuaient son gibier...

— Qu'est devenu le fusil, avec lequel il a tiré sui' vous? L'avezvous rapporté à Fresqueville?

— Non, monsieur. Après avoir quitté Fresqueville et m'être séparé de l'abbé Daniel, sur la route de Favières, je suis retourné à lu loge à Babin, pour chercher mon cheval et rentrer chez moi. J'ai pris le fusil et l'ai jeté dans l'étang de Maisoncelle. On l'y trouvera facilement : il est au bord, dans trois pieds d'eau. Les cartouches, celle non tirée et celle déchargée, sont encore dans les canons.

— Et c'est parce que Lefrançois vous refusait de l'argent qu'une discussion s'est engagée entre vous, qui a dégénéré on violence et a abouti à une lutte?

— Oui, monsieur le juge.

— Eh bien ! je suis obhgé de vous déclarer que votre système ne tient pas debout. Vous vous efforcez de mettre Mme Lefrançois à l'abri de toute atteinte, mais vous n'y parviendrez pas. Elle est votre complice, sinon matériellement, au moins moralement. Vous feriez mieux de me dire toute la vérité.

— C'est ce que je fais.

— Non. Vous étiez l'amant de Mme Lefrançois, vous alliez la voir la nuit, et c'est pour cela que vous passiez par les bois. C'est

en sortant de chez elle que vous avez été surpris par Lefrançois, qui vous guettait. Il est probable que la jeune femme vous avait reconduit jusqu'à la loge à Babin et que c'est là que vous avez été découvert par le mari. Si vous arrivez à établir que Lefrançois a tiré sur vous, il faudra prouver qu'il ne vous a pas surpris en flagrant délit d'adultère, et vous ne le pourrez pas. Mme Lefrançois devra intervenir au procès, et elle sera compromise, quoi que vous fassiez.

Il y eut un moment de silence. Bernard terrifié avait vu son juge, avec une sorte de divination, et par le seul secours de la logique, arriver à une connaissance précise des faits et exposer toutes les circonstances de cette mystérieuse affaire. Le juge, sur le visage de Bernard bouleversé par l'évidence de cette démonstration, trouvait l'affirmation de sa certitude. Il se sentait maître de la vérité, et voulait la pénétrer tout entière.

— Vous comprenez que le premier de mes devoirs est de la citer comme témoin. Une fois que je l'aurai en ma présence, il faudra bien qu'elle m'explique le rôle qu'elle a joué pendant cette scène. Comment elle a trouvé son mari, qui l'a avertie qu'il était blessé, qui l'a aidée à le transporter dans son lit, car il est prouvé qu'il était sans connaissance. Des dépositions des gens de la maison, il résulte que, dans le pavillon du rez-de-chaussée, un souper de deux couverts était dressé. Pour qui ce souper? Lefrançois ne soupait jamais. Dans le trouble où vous étiez tous, en rapportant le corps de la victime, Mme Lefrançois a oublié de faire disparaître les traces de ce repas. Allons! Celui qui avait soupe là, c'était vous?

Bernard ne répondit pas. Il sentait la vérité, plus forte, plus évidente, apparaître d'instants en instants, et l'envelopper insensiblement, Il se jugea perdu, mais surtout il jugea Florence perdue avec lui. Était-ce là ce qu'il lui avait promis ?

Une lassitude immense l'accabla. Il n'était pas habitué, lui l'homme de la vie matérielle, à des efforts intellectuels aussi vigoureux que ceux nécessités par la lutte contre son terrible adversaire. Il éprouva le découragement qui met toujours, à une heure déterminée, les accusés à la merci des juges. Il pensa avec horreur qu'il faudrait au cours du procès se trouver en face de Florence, soutenir ses regards, écouter ses plaintes et ses protestations, supporter son mépris, car il l'avait hvrée en se hvrant lui-même. Il mesura tout ce qu'il allait avoir à souffrir de persécutions, d'amertumes, de rigueurs, avant d'arriver devant le jury. Il frémit à l'idée de paraître sur le banc des accusés. Des larmes montèrent à ses yeux, ses oreilles s'emplirent de bourdonnements.

Au travers de cette émotion il entendit le juge qui lui disait :

— Ne voulez-vous plus me répondre? Êtes-vous fatigué? Voulez-vous prendre un peu de repos, avant que je vous interroge de nouveau?

Bernard hocha la tête et d'une voix sourde :

— Monsieur, je me sens très mal... J'ai eu ce matin des étouffements violents...

— Désirez-vous que je fasse appeler un médecin?

— Non!

Il eut un sourire navré, et dit comme questionnant :

— Si je mourais, tout à l'heure, d'une rupture d'anévrisme, cela simplifierait bien les choses, n'est-il pas vrai?

Le juge le regarda d'un air inqidet, cherchant quel sens caché recelaient ces paroles. Il réphqua :

— Il ne faut pas mourir, monsieur, il faut vivre pour vous disculper...

— Oh ! moi, ce n'est rien. Ce sont les autres, cpii sont innocents et qui peuvent être compromis... Si je disparaissais, n'est-ce pas, plus de poursuites?...

M. Hubert se tut, mais il s'apprêta à sonner, soupçonnant que quelque incident fâcheux était près de se produire. Il regarda son greffier. Celui-ci enlevait avec de la gomme quelques traits de plume, sur son papier, avec une indifférence complète. Bernard s'était levé et se dirigeait vers la fenêtre. Le juge crut qu'il allait l'ouvrir et s'écria :

— Que faites-vous? Revenez près de mon bureau. Je vais appeler...

Il n'en eut pas le temps. Bernard s'était retourné une seconde. Une sèche détonation éclata. Une légère fumée blanche monta vers le plafond, un revolver tomba sur le tapis et, pivotant sur lui-même, comme assommé, le prévenu glissa sur les genoux, se retenant des deux bras au dossier d'un fauteuil. Le juge bondit jusqu'à lui :

— Malheureux ! Qu'avez-vous fait ?

Bernard pâle, la main sur son flanc gauche d"où ne coulait pas une goutte de sang, répondit avec effort :

— J'ai supprimé le coupable. Maintenant il n'y aura ni complices, ni témoins...

Une écume rouge coula de ses lèvres. Il toussa violemment. Ses yeux se retournèrent- et, avec un cri, il s'abattit sur le plancher, remua convulsivement pendant quelques secondes, puis ne bougea plus

— Il est mort ! dit le greffier. Monsieur le juge, que faut-il faire? • — Prévenez le service d'ordre, qu'on apporte une civière. Moi,

je vais chez le procureur général.

M, Hubert rassembla ses notes, ferma son dossier et, jetant sur le malheureux qui gisait inanimé, un regard de regret :

— Quel dommage ! Une si belle affaire !

Ce n'était pas im dimanche et ce jour-là, pourtant, la population de Favières était en fête. Les ouvriers n'étaient pas allés à l'atelier, les femmes se rassemblaient siu* la place de l'égHse et le cabaret de Thiboré était un peu délaissé, pendant que celui de Vincelas regorgeait de consommateurs. Everard, le boulanger, trônait à une table, entouré de ses fils et pérorait avec autorité :

— Les voilà bien avancés maintenant, d'avoir fait cette saletélà à notre brave homme de curé? Ça leur a bien réussi? Frottier y a laissé son traitement de garde champêtre et Malversin y perdra son siège de conseiller général. Quant à l'ancien maire, M. Lefrançois, respect aux morts, mais c'était une riche canaille !

— Est-ce vrai que le château de Fresqueville est à vendre? demanda Bertaud, le boucher.

— Oui, dit Everard, j'ai appris ça hier, à la Bourse des grains, à Beaumont. C'est des gens de Paris qui ont fait marché avec Mme Lefrançois. Des gens très riches ! Bonne affaire pour le pays ! Voilà de l'argent qui va rouler dans le commerce. Voitures, chevaux et des chasses. Enfin tout le contraire de ce qui se passait, depuis vingt ans, dans ce quartier-là, Car ce n'est pas pour dire, mais la vieille Mme de Fresqueville vivait chichement et les Lefrançois étaient des grigous de la belle espèce !

— Et elle, la veuve, où va-t-elle?

— A Paris, tiens ! Dans cette grande ville, on ne se connaît pas les uns les autres et, pourvu qu'on ait de l'argent, on a le droit d'avoir fait ce qu'on veut avant de venir : on est bien reçu tout de même. Elle est jeune, jolie et riche, la dame, elle va s'en repasser de l'agrément !

— En v'ià toujours deux qu'elle a de tués sous elle : son mari et son galant, dit Bertaud. C'était un beau garçon que ^L Bernard, et bien gentil et bien poh pour le monde ! Pour qu'il ait assommé le maire, il fallait que l'autre ait essayé de l'assassiner...

— Tiens ! il est encore bon là, lui ! Il l'avait trouvé avec sa

femme ! Si tu trouvais Everard l'aîné avec la tienne, qu'est-ce que tu ferais?

— Merci ! Un hercule? Je lui dirais : Ne te dérange pas ! Une tempête de rires secoua le cabaret.

— Sacré Bertaud, va ! Gros père la joie ! Il blague toujours !

— Un boucher! L'habitude de la réjouissance.

Everard et Bertaud, ravis, se donnèrent sur les omoplates, des claques à tuer un bœuf.

— Faut que nous te nommions mah*e, dit Bertaud à son compère. Il n'y a que toi qui représenteras bien à la mairie, les joints de tirage au sort et de re vision. Et puis, ça embêtera Thiboré.

— Il ne pense toujom^s pas qu'on va le nommer? s'écria Vincelas, du haut de son comptoir. Ah ! mes enfants, si vous me faisiez une crasse pareille !

— N'aie donc pas peur! Tiens! Veux-tu être adjoint aussi?

— Non ! Qui est-ce qui rincerait mes bouteilles, pendant ce temps-là?

— Tu ferais comme Thiboré, tu ne les rincerais pas !

— En voilà un marchand de mort subite !

— Tu peux le dire ! Quand il fabrique son vin, dans sa cave, il remonte de là les mains bleues. Et le bois de ses futailles est tellement rongé que les marchands de tonneaux ne veulent pas les lui acheter.

— Vincelas, montre tes mains !

— Oh ! Bien ! S'il y a seulement une goutte de quoi que ce soit de mauvais, dans ce que je vous vends, dit le cabaretier, que ce petit verre me serve de poison ! Et il but une lampée d'eau-de-vie.

— Ça, c'est vrai, Vincelas boit avec nous. Thiboré, jamais !

— Il connaît ses produits.

Une clameur des gamins, qui jouaient sur la place, attira l'attention des consommateurs.

— Voilà Mme Daniel qui sort de chez elle, dit Everard. Elle va, au-devant de son fils, à la gare. Dans une heure notre curé sera ici. Ah çà ! les enfants, il s'agit de lui faire oublier les infamies de Thiboré et de Malversin, le soir, où ils lui ont organisé un charivari. Ce n'est pas qu'on soit dévot, n'est-ce pas? Nous autres, nous n'y donnons pas dans les histoires à Bon Dieu. Mais les honnêtes gens sont les honnêtes gens. Il faut se soutenir, quand on est du même bord, et puisque le gredin d'en face tapait sur l'abbé Daniel, nous devons, nous, lui faire fête !

— Ça va. Comme il parle, cet Everard. Lui et le père Binant, il n'y a pas de pareils grelots à deux lieues à la ronde

— Et le curé?

— Oh ! Lui, c'est comme dans les li\Tes !

— Il paraît qu'ils ont été embêtés à fond, quand il a fallu le lâcher, à Beaumont. Ils avaient déjà préparé leur affaire. Le petit maigre, Tair mauvais, qui était venu à Fresqueville, le jour de la mort de M. Lefrançois, était comme un acharné. Il voulait la tête de notre curé. Vous pensez : ça ne se voit pas tous les jours, une occasion pareille. Depuis le curé assassin qu'ils ont eu dans le Midi, il y a cinq ans, que le Petit Journal en a parlé, avec des gravures, on n'avait rien eu de semblable. Et le petit maigre, qui était le juge, se frottait déjà les mains. Il se disait : Toi, mon bonhomme, quand je te tiendrai devant mon comptoir, tu verras. Aussi quand il a fallu rengainer son compliment et lâcher l'abbé Daniel, malheur! Il en am^ait eu la jaunisse!

— Eh bien ! Et le greffier d'ici, c'te canaille, qui criait : Oui, il est coupable ! oui, il est coupable ! pour soutenir son copain de Beaumont. Ce que j'te l'aurais dégommé, moi, pour lui apprendre la justice !

— Mes garçons, voyez-vous, dit Everard avec un air profond, avant tout il faut se faire des amis, parce que tout dépend de l'opinion. On a beau être un brave homme, si tout le monde dit que vous êtes un gredin, rien n'y fait, vous êtes un gredin. Notre curé a toujom^s eu tort de se ficher du qu'en dira-t-on. Il a été tout droit devant lui, sans s'occuper d'autre chose que de faire du bien et de rendre des se^^'ices à de pauvres diables. Mais ce ne sont pas les pauvres diables qui ont de l'influence. Ils ne disent rien, ils restent dans leur coin. Tandis que -sangt ou trente gaillards remuants et audacieux vous mettent dedans, ou vous tirent d'affaire, en un tour de main. C'est pour ça qu'on voit tant de canailles réussir, et si peu d'honnêtes gens. Si au heu de se mettre mal avec le maire et sa clique, le curé avait fait le jeu de ces gens-là, aujourd'hui, il ne sortirait pas de prison, il serait sûrement chanoine à la cathédrale, et en chemin pour être nommé évêque. Nous aurions pour député M. Lefrançois, qui ne serait peut-être pas plus mauvais que le père Binant, qui, l'autre jour, à la Chambre, a voté avec les sociahstes des lois qui, si elles passaient, nous flanqueraient sur le dos à nous autres commerçants tous les impôts de la commune...

— On l'avait bien dit que le père Binant se conduirait comme un âne...

— Ce vieil abruti-là, quand il a dit : L'intérêt de la masse, le droit des travailleurs, il croit qu'il a

LE OUEÊ DE TAVIÈEES 187

pondu rÉvangile... Nous n'en sommes donc pas, nous, des travailleurs?...

— Vous êtes des patentés.

— Ah! Voilà!

— Bons à dépouiller !

— Bons à payer pour tout le monde !

— • Et encore faudra dire : Merci !

— Oui, même quand vous n'aurez plus que votre peau ! Comme les camarades !

— Qui est-ce qui vient me la prendre, ma peau? dit Everard l'aîné en frappant sur la table un coup qui fit monter dans l'air un nuage de poussière. Je demande à le voir, ce coco-là !

— Ils se mettront à cent !

— Et ils l'auront tout de même. Et sais-tu ce qui arrivera? C'est que notre brave homme de curé montera en chaire et dira à nos femmes : Calmez vos fils et vos maris, la loi est la loi. Il faut la respecter et lui obéir. Et nous obéirons, comme nous avons toujours obéi. On a fait cinq ou six révolutions, n'est-ce pas, depuis la grande, qui peut bien compter pour trois, à elle toute seule? Qu'est-ce que nous y avons gagné, nous autres? Rien, que de voter ! Et voilà une belle foutaise ! Qu'est-ce que ça produit, notre droit de vote ! Une majorité de bourgeois, au lieu d'une majorité de nobles. Et c'est toujours la même chose. Non, c'est pire, car les seigneurs, mon grand-père l'a bien souvent raconté devant moi, quand j'étais marmot, s'occupaient de leurs paysans, de leurs tenanciers, ils les aidaient, les protégeaient, comme des gens à eux. Va donc demander, aujourd'hui, quelque chose au propriétaire d'Ourscamp, à celui de Maisoncelle, ou au nouveau de Fresqueville ? Il te dira : Je ne vous connais pas, je ne vous dois rien ! La vérité c'est que les pauvres diables, comme nous, ne font jamais que changer de maîtres. Mais ils ont toujours des maîtres. Et, en tant que d'en avoir un, j'aime mieux que ce ne soit pas le gros enflé de socialiste, qui fait le matador à la Chambre, et qui est venu prêcher la grève ici, il y a deux ans. Parce que ce bai'bu mal soigné-là me fait l'effet d'un enfileur de phrases dans le genre du dentiste qui arrache les dents avec un sabre, tous les ans, à la fête du pays. Il opère dans les révolutions, sans douleur, pour lui-même !

— T'as encore très bien parlé, Everard. Veux-tu être député, à là prochaine?

— Eh ! Non ! J'aime mieux cuire mon pain que de brûler celui des autres !

188 LES^gBATAILLES DE LA VIE

Un brouhaha, s'élevant au lointain, suspendit la conversation et amena un grand silence dans le cabaret. C'était comme un bruit de galopade sur la route, accompagnée de cris joyeux. Vincelas, majestueusement descendu de son comptoir, ou^Tit la porte du cabaret et, par la perspective de la rue, une troupe de gamins apparut, courant à toutes jambes au milieu d'un flot de poussière, et criant :

— Le voilà ! Le voilà !

Sur le pas des portes les habitants se pressaient. Ceux qui étaient dehors, en habits du dimanche, se rassemblaient sur la place. De l'école Ubre, les sœurs sortaient, accompagnant les élèves et s'efforçant de les ahgner en rangs réguliers. Conmie pour donner un signal, la cloche de l'éghse se mit à sonner gaiement à toute volée, dans l'air pur, ainsi qu'aux grandes fêtes.

— Voici notre curé qui arrive, dit Vincelas.

Et tous les consommateurs, vivement, abandonnant les bancs et les tables, se répandirent au dehors. Une voiture s'avançait au trot de deux maigres rosses, par la route de Favières, et sur le siège, Danicaux, le loueur, faisait, en signe d'allégresse, de grands moulinets avec son fouet, excitant l'ardeur éteinte de ses deux bêtes, pour tâcher d'effectuer dans le bourg une entrée sensationnelle.

Devant la porte de la cure, la calèche s'arrêta en gémissant, et le cocher se précipita en bas de son siège pour ouvrir la portière qu'il savait dure. Mgr Espérandieu, aidé par le jeune abbé de Préfont, descendit le premier, puis IMme Daniel et enfin le curé. A ce spectacle une tempête de cris s'éleva, et, faisant écho, h mortier qui servait à tirer les bombes, le matin du 14 juillet, tonna, ébranlant tous les carreaux des maisons.

En même temps, sortant de l'église, toute la fabrique s'avançait au-devant du prêtre, précédée par les enfants de chœur, portant les bannières. Les enfants de l'école suivaient. Enfin la fanfare municipale elle-même, la lyre de Favières, pour palUer ce que la manifestation avait de trop clérical, venait de tous ses cuivres d'attaquer la Marseillaise, La foule électrisée criait, les enfants chantaient, la fanfare jouait faux, le mortier tonnait et la cloche, dominant tous ces bruits divers, ébranlait le clocher de ses vibrations sonores.

Ce fut, pendant un instant, une admirable cacophonie qui mit les larmes aux yeux de tous les assistant*. Enfin, au milieu d'une accalmie, la voix de Mgr Espérandieu put se faire entendre et aussitôt le silence attentif régna :

— Mes amis, je vous ramène votre curé. J'ai tenu à être présent lorsqu'il rentrerait parmi vous, parce que je jugeais qu'après l'épreuve si injuste et si cruelle qu'il vient de subir une réparation lui était due et que j'étais bien aise de contribuer à la lui donner. Votre accueil, si cordial et si émouvant, me prouve que vous avez pensé comme moi, et cette manifestation d'affection et de respect que vous adressez à l'abbé Daniel me touche pour lui, profondément. Je l'ai vu dans des circonstances périlleuses pour sa raison et sa conscience, j'ai pu l'apprécier : c'est un bon prêtre. Aimez-le et écoutez-le. Son cœur est pur et son intelligence sereine. Il ne vous donnera que des conseils d'humanité, que des exemples de sagesse. Je voudrais le proposer à tout mon clergé, comme un modèle, et je souhaiterais ardemment, pour moi-même, pouvoir lui ressemhler. J'espère que vous aurez à cœur de lui faire oublier toutes ses tristesses, dont il vous a dû quelques-unes, et que les humiliations qu'il a éprouvées tourneront à sa gloire.

Une grande acclamation salua ce petit discours et, comme pour répondre par un hosanna aux demandes de l'évêque, les enfants des écoles entonnèrent un chœur de circonstance, pendant lequel le curé, ouvrant la porte de sa maison à Mgr Espérandieu et à son secrétaire, s'efforça de se dérober aux ovations.

— Ne fuyez pas, monsieur Daniel, dit le petit abbé de Préfont; tout ce que font ces braves gens n'est que juste. Il ne faut pas le leur laisser accomplir en pure perte. On vous apporte un bouquet, prenez-le. On vous adresse des compliments, écoutez-les. Ne décourageons pas le zèle. Il n'est pas si fréquent, ni si chaleureux...

— Ce jeune homme a raison, curé, ajouta l'évêque. Ne dédaignez pas une popularité qui, en vous, profite à l'Église. Et puisque vous tenez tous ces braves gens-là, usez-en pour les mener dans le bon chemin.

— • Monseigneur, si vous le permettez, la première chose que je ferai en rentrant ici, ce sera d'aller dire une messe d'actions do grâce...

— • Mon cher curé, ce jeune abbé vous la servira, et moi je la présiderai...

— Mes frères, dit l'abbé Daniel, dirigez-vous vers l'église. Dans un instant nous nous unirons d'esprit et de cœur pour remercier Dieu.

Ils entrèrent dans la maison, dont Mme Daniel avait déjà repris possession, et dans la salle trouvèrent un personnage vêtu de noir, tout rond et l'air bonhomme qui s'avança des papiers à la main.

— Eh ! C'est maître Rampon ! dit l'abbé de Préfont. Comment,

si loin de votre étude et de Beaumont? Est-ce la présence de Monseigneur qui vous attire ici?

En même temps il poussait le notaire vers Tévêque. Maître Rampon se prodigua en révérences et en sourires, puis il expliqua comment il avait envahi le domicile du curé de Favières.

— Certes, la venue de Sa Grandeur eût été un motif plus que suffisant... On connaissait les sentiments de la famille Rampon... Mais en l'espèce c'était M. Daniel qui était l'objet de la visite...

— Moi? dit le prêtre avec surprise.

— Oui, monsieur le curé. Et, si les circonstances dans lesquelles j'ai à vous adresser une communication professionnelle sont fort tristes, cette communication, par elle-même, réjouira tous les bons esprits et vous-même, j'en suis sûr...

— Voyons, maître Rampon, dit l'évêque en s'asseyant, de quoi s'agit-il?

— D'une libéralité qui a été faite à M. le ciu'é de Favières, par mon malheureux et regretté client, M. Bernard Letourneur...

A ce nom, un silence pesant s'établit. Le notaire, si habitué qu'il fût aux effets lugubres des lectures testamentaires, s'en impressionna, et il demeura inquiet, se demandant vaguement s'il n'avait pas commis quelque maladresse, ou proféré quelque sottise. Il voulut cependant s'expliquer et reprenant la parole :

— Mon client n'a pas voulu que les embarras d'argent de M. le curé de Favières durassent plus longtemps, et par une pensée touchante, il m'a ordonné d'acquitter le montant des sommes dues pour l'École. Mais dès le principe une difficulté s'est présentée. L'huissier avait reçu de Mme Lefrançois ordre de cesser les poursuites et de donner quittance... Fidèle aux instructions que j'avais reçues de mon client, je n'ai pas consenti à accepter un accommodement qui allait directement, j'ose le dire, contre la pensée du défunt. J'ai repoussé la libérahté équivoque de la dite dame Lefrançois, et, contre espèces dûment versées, j'ai fait anéantir la procédure. Je crois avoir agi, en cette occurrence, de façon à n'être point blâmé. Tout est donc en ordre... Voici les mémoires soldés...

Il posa le dossier sur la table. Il s'attendait à un mouvement de satisfaction. Il fut stupéfait de l'émotion ressentie par M. Daniel. Des larmes coulèrent sur les joues du prêtre. Ses lèvres tremblèrent, il ne put que balbutier :

— Mon Dieu! Mon Dieu!

Ses yeux effarés crurent voir des taches de sang sur les papiers du notaire. Bernard pâle et triste s'évoqua devant lui, tel qu'il

l'avait vu quelques instants avant sa mort. Son cœur se serra dans sa poitrine, et hors d'état de se soutenir, il s'affaissa sur son siège, et prenant sa tête dans ses mains, il pleura amèrement.

— Allons, mon cher curé, dit l'évêque, un peu plus de sangfroid. Ce pauvre garçon, en agissant comme il l'a fait, a réparé, autant qu'il était en lui, le tort qu'il vous avait causé. Ce sont les humbles et les innocents qui en bénéficieront, puisque cette libérahté assure l'avenir de votre école. Gardez à votre ami une pieuse reconnaissance, mais raffermissez votre esprit. Vous n'avez rien à vous reprocher, bien au contraire.

— Ah ! Monseigneur, peut-être n'ai-je pas fait tout ce qui dépendait do moi, pour sauver ce malheureux... L'égoïsme humain est inconscient...

— Je vous défends de vous calomnier, dit le prélat avec fermeté. J'ai charge de votre conscience. Et je n'en connais pas de plus admirable !

Il se tourna vers le notaire :

— Je vous sais gré, personnellement, maître Rampon, d'être venu apporter à M. l'abbé Daniel les pièces qui le libèrent d'une charge qu'il avait assumée par un excès de charité... Si une messe ne vous fait pas peur, venez avec nous à l'éghse. Après, nous déjeunerons ensenible, car M. le curé sera notre amphitryon...

— Oh! Monseigneur, mes sentiments bien connus..., s'empressa le gros homme. Ce sera un honneur et une joie...

— Oui, je sais que vous n'êtes pas trop libre penseur, ni trop franc-maçon, pour un officier ministériel, dit l'évêque en riant. Ah ! maître Rampon, autrefois, vous auriez tenu à considération d'être marguillier à la cathédrale... Mais que dirait le préfet, n'est-ce pas?

Ils sortirent. La place était déserte. Les derniers arrivants se pressaient sous le porche de la petite église. Ils entrèrent dans le cimetière verdoyant et silencieux, et, par les étroites allées bordées de tombes, où dormaient les vieux et les jeunes, les pauvres et les riches, sous la même terre d'égalité, ils gagnèrent la sacristie.

Le curé de Favières revêtit les habits sacerdotaux, puis, précédé de son bedeau, accompagné par son évêque, il entra dans le chœur, monta les marches de l'autel, et se prosterna. Il était midi. Les rayons du soleil, tamisés par les vitraux de l'église de campagne, répandaient sous la voûte fraîche une lumière \aolacée apaisante et mystique. L'assistance était recueilUe. L'orgue commença de chanter doucement, et, à ces accents le cœur de l'abbé Daniel se fondit. Il lui sembla, dans le lointain de sa pensée,

voir apparaître tous les personnages qui avaient tenu une place si grande dans sa vie. C'était Florence toute en hoir, et qui riait perversement, en levant sa main fine pour un adieu ironique, Lefrançois, menaçant, avec sa trique de conducteur de bœufs, le front baissé et la bouche méchante, qui montrait l'affiche jaune, l'affiche désastreuse et infamante qui annonçait la ruine, et, dans une sorte de brouillard obscur, Bernard, le joyeux garçon, qui ne voulait que du plaisir et du bonheur.

Tous avaient disparu. Lefrançois et Bernard étaient morts, Florence était plus loin de lui que si elle avait cessé de vi\Te. Et seul, il restait, en face de son Dieu, protégé par lui, sauvé par lui. Un immense sentiment de reconnaissance emporta son esprit vers les hauteurs sereines. Il se sentit loin, loin. Il oubUa les hontes de l'existence, les misères du monde, les horreurs de l'humanité. Il se réfugia dans le culte de son maître divin. Il confessa, sans réserve, que là était le seul asile sûr contre la douleur et le désespoir. Il examina son âme et n'y découvrit plus aucune impureté. Et, dans un élan de reconnaissance et d'ineffable amour, il rompit les derniers liens qui l'attachaient à la terre pour se donner uniquement au ciel.

Entre ses mains tremblantes, le calice s'éleva, resplendit touché par la lumière, et porté à ses lèvres, mit en lui le corps et le sang de son Sauveur. Il resta un instant plongé dans son adoration, puis, se retournant vers les fidèles courbés comme lui, il dit :

— Invoquons le Seigneur, mes frères, pour le repos des âmes de ceux qui ont péché et qui ont souffert. Qu'ils aient le repentir dans la 'vie, le pardon dans la mort. Et que nos douleurs, nos peines, nos prières soient la rançon de leurs fautes en ce monde, le gage de leur absolution dans l'éternité.

— Ainsi soit-il, dit l'évêque d'une voix émue.

Toutes les têtes s'inchnèrent sous le geste du prêtre, comme courbées par une autorité suprême, et lui, simple, tournant vers la croix ses regards reconnaissants, d'un cœur candide il pria.

Chartres. — Imp. GARNIER, 10, rue Rabuan-du-Coudray.

Page 1