SCÈNE IV
JOHNSON, Lord WALMOOR, BROWN , Lord AS- TERM.ANN. Aslermann et Brocpn se placent à la table de jeu qui est à la droite du spectateur.
JOHNSON , il Walmoor.
Eh bien! milord, publiez-vous bientôt un nouveau roman
anonyme?
WALMOOR.
Avant un mois.
JOHNSON
El quel en sera le lilre ?
JOHNSON
Le sujet du moins sera traité ex professa P
WALMOOR.
Oui , je veux rectifier les idées de ces gens qui ne voient dans ce qu'ils nomment un Dandy qu'un de ces petits-maîtres voués au ridicule et bafoués sur nos théâtres ; j'espère leur apprendre enfin ce que nous sommes.
Air de Madame Diichambge.
Des passions maintenir l'équilibre , Et vers son but marcher d'un pas hardi , Quand près de lui tout r:\mpe , rester libre, C'est la devise et le sort du Dandy : Ne croyant point à d'éternelles flammes , Il obéit à !a voix du désir ,
Et, sans chercher le bonheur près des femmes » 11 lui sufEt d'y trouver le plaisir.
Fermant son ame à ces vaincs chimères, Qui des humains éblouissent les yeux, Il donne une heure aux amours éphémères, Et sans regrets il leur fait ses adieux ; Il ne suit point le char de la fortune , Car elle est femme , et lui doit obéir!... Du tapis vert il court à la tribune , Trouve la gloire... et revient au plaisir.
BRowN , à la table de jeu.
Je me fais d'avance une joie de lire ton roman.
WALMOOR.
C'est un manuel que je t'engage à consulter, mon cher Brown.
JOHNSON
Et les duels?. . . et le jeu?. . .
Je crois que je me bats demain matin ; mais je ne joue plus.
JOHNSON
Voilà un commencement de réforme I. .. Est-il vrai que, pour la compléter, vous deviez bientôt vous marier? . . .
WALMOOR.
Me marier I . . . Dieu me protège ! . . . Et qui fait courir sur moi de semblables bruits.''. . . Il n'est rien que j'abhorre tant que votre unité conjugale.
JOHNSON
Votre seigneurie est donc insensible '?
WALMOOR.
Au contraire, c'est que j'aime trop.
Le Dandy. a
( 10 ) JOHKSOTî.
Le mariage naît do l'amour.
W A LMOOR .
Oui , comme un monstre naît quelquefois d'une jolie femme.
JOHNSON
J'avoue que l'idée de vous voir m^rié me souriait.
WALMOOR.
En ve'rrtë ?
JOHNSON
Sans doute.
Ain : /irnis , voici la riante semaine Ce serait faire un acte Jp morale ; Car entre veus et les maris , enfin , Par ce moyen la partie est «'gale , Doit-on jouer quand on est sûr du gain? ' Jijsnu'à ce jour, loin d'avoir quelque chance , Ils risquent tout quand vous risquez si peu !.. Maricz-voiis , fût-ce par conscience, 11 est bien tems que vous mettiez au jeu.
WALMOOR.
Oh! je ne suis pas un joueur si scrupuleux ! . . . Mais à qui m'appareille-t-on , s'il vous plaîl?... Ou suppose , sans doule , que je vais me doubler de quelque grande fille aux yeux bleus, à la peau blanche ; ayant dix-huit quartiers dans son écusson... une véritable femme de Loth après sa métamorphose.
ASTERMANN.
Ma foi , voilà un portrait qui ressemble à plus d'une de nos ladys.
JOHNSON
On parlait d'une jeune beauté dont le rang. . .
WALMOOR.
Et que m'importe à moi son rang?.. . Voyez-vous, mon cher Johnson, je ne garde du rang oîi je suis né, de l'arislocratie , tranchons le mot, que mon tiîre de lord et les plaisirs qu'il me procure; pour le reste , et les vains préjugés qui s'y rattachent , je les méprise , et je méprise plus encore les esprits rots et serviles qui les professent , b-s perpétuent , et finiront par en être les dupes. . . Si Ton me rencontre quelquefois au tapis vert , on me voit aussi à la chambre-batite. . . Ouand les grands intérêts de l'Angleterre me réclament , ils ne me trouvent point indifférent; mais, je Tavouerai, je dérobe à la politiqu<» tous les momens que je peux lui disputer, et je passe plus volontiers la nuit dans un bal que dans une réunion parlementaire. . . et pourquoi?. . . c'est que si je dépense aujourd'hui
ces ressources d'un autre âge , que me reslera-t-il quand viendra-fliiver de ma vie P quand , blasé de tout , mon cœur
demandera au monde des plaisirs que j'aurai épuisés duran mon prinlems?
BROWN , se levant^ ainsi qu'Astermann. C'est là de la vraie philosophie.
WALMOOR.
Sans doute , et tous vos moralistes n'entendent rien à la morale.
JOHNSOX.
La vôtre, me semble la bonne vivre ainsi sans inquiétude ! . . .
WALMOOR.
Que dites- vous donc ?. • . j'en ai toujours une très-sérieuse , celle de méditer le matin comment je passerai ma soirée.
JOHNSON
Sans souci ! ■ • •
WALMOOR.
Et le souci de vivre, pour quoi le prenez-vous?. . . Mais, Dieu me pardonne , en causant avec vous , j'oublie les walses qui m'ont été promises.
Air: VFalse du Mari par intérim.
Rentrons au bal; l'orchestre nous invite , A cet appel ne faisons pas de'faut :
Car le plaisir s'en va toujours trop vite , Et la raison vient toujours assez tût ! Par mon retard, j'ainassai des tempêtes , Je crois déjà les entendre gronder :
(^e n'est pas tout de faire des conquêtes. Il faut encor apprendre à les garder. JOHNSON, ASTERMANN , WALMOOR.
Rentrons au bal , etc.