LE DARWINISME ET L'ŒUVRE DES SIX JOURS
EN l'an de grâce 1909, le Conseil rectoral de l'Université catholique de Louvain décidait, à l'unanimité, qu'il y avait lieu d'accepter l'invitation de l'Université de Cambridge aux fêtes du centenaire de la naissance de Ch. Darwin et du cinquantenaire de l'apparition de son célèbre ouvrage : The origin 0/ species. Le Conseil rectoral me faisait l'honneur de me choisir pour représenter l'Université à ces festivités scientifiques.
L'hommage rendu par le premier corps savant du monde catholique au fondateur du Darwinisme fut hautement apprécié en Angleterre. A la séance solennelle où les délégués des Universités étaient appelés à présenter, à tour de rôle, leur adresse au lord Chancelier, chaque appel était naturellement salué par les applaudissements de l'assemblée; mais les applaudissement redoublèrent, lorsque le maître des cérémonies, enflant la voix, appela : « The delegate of the catholic University of Louvain. » L'élite des catholiques anglais partagea ce sentiment. Mgr Nolan, président du Collège catholique de l'Université de Cambridge, voulut bien me dire que mon adresse donnait, au jugement de tous les catholiques présents, la note tout à fait exacte; et, en faisant publier cette adresse dans le Tahlet, journal of&cieux de l'archevêché de Westminster, la plus haute autorité catholique de l'Angleterre fit voir de quel œil favorable elle envisageait l'honneur
que notre Université avait jugé devoir rendre à la mémoire du grand naturaliste anglais et à son œuvre.
En Belgique cependant, cette démarche a causé certains étonnements, et même soulevé des critiques. J'ai pensé qu'ayant été chargé, en cette occasion, de représenter l'Université, j'avais quelque qualité pour établir, devant le corps professoral, que notre Université catholique n'a pas forfait, en cette circonstance, à l'honneur de son nom : c'est ce qui m'a décidé à vous entretenir du Darwinisme considéré au point de vue de l'orthodoxie catholique.
Le sujet est beaucoup trop vaste pour être traité dans une seule conférence. J'aurais pu, à la rigueur, me dispenser de vous parler de l'origine de l'homme, les solennités auxquelles je fus délégué ayant eu pour objet spécial la célébration du cinquantenaire de The origin of species et non de The descent of man. Mais me dérober ainsi à là partie la plus délicate de ma tâche pourrait vous paraître un acte de lâcheté; et d'ailleurs, si la thèse de l'origine de l'homme par voie d'évolution avait été jugée substantiellement condamnable, si Darwin était de ce chef un hérésiarque, comme quelques-uns l'ont écrit, les trois docteurs en théologie ^, qui siégeaient alors, comme vos délégués, au Conseil rectoral, et qui, tous trois, étaient, à des points de vue divers, particulièrement compétents en
I. M. P. Ladeuze, Docteur en théologie,' Professeur d'Écriture Sainte et de Patrologie à l'Université catholique, aujourd'hui Protonotaire apostolique a. i. p. et Recteur magnifique de l'Université; M. J. Laminne, Docteur en Théologie et en Philosophie, Professeur de Théologie dogmatique à l'Université catholique, actuellement Évêque titulaire d'Inschilla, Êvêque auxiUaire et Vicaire-général de Mgr Martin-Hubert Rutten, Évêque de Liège; M. V. Grégoire, Docteur en Théologie, en Philosophie et en Sciences naturelles, Professeur de Botanique et de Biologie générale à l'Université catholique.
la question, n'auraient pu insister, comme ils l'ont fait, pour que l'Université ne manquât pas de s'associer aux fêtes de Cambridge, et le Conseil rectoral aurait dû décliner l'invitation. Voit-on l'Université catholique fêtant un centenaire de la naissance de Luther, même considéré simplement comme créateur de la langue allemande ?
Je me vois donc forcé à répartir le sujet en plusieurs conférences. Les deux premières seront consacrées à la théorie darwinienne en général, abstraction faite de la question spéciale de l'origine de l'homme : cette dernière question étant réservée pour une ou plusieurs conférences à donner ultérieurement.
La question générale que je me propose de traiter dans les deux premières conférences se formule ainsi :
« Quel jugement faut-il porter, au point de vue de l'orthodoxie catholique, sur la théorie darwinienne, si l'on fait abstraction de la question spéciale de l'origine de l'homme? »
Précisons d'abord comment nous entendons cette question.
Il est clair que nous n'avons pas à nous occuper ici des détails d'ordre purement scientifique que comporte la théorie : l'origine des nouvelles espèces doitelle être attribuée principalement à la transmission par voie d'hérédité des qualités acquises au cours de la vie individuelle des organismes, — ou bien plutôt à l'apparition brusque de modifications très sensibles, comme celles qui se produisent, par exemple, quand de la graine d'une plante à fleurs simples naît une plante à fleurs doubles ; — ou bien encore, faut-il considérer comme le facteur le plus important l'action de la sélection naturelle sur les différences minimes qui dis-
tinguent toujours les descendants de leurs parents. — Ces points, sur lesquels les naturalistes discutent et discuteront longtemps encore, sont évidemment indifférents à la théologie; et, si la philosophie a quelque chose à y voir, c'est uniquement parce qu'aucune science ne peut se passer de logique.
Nous n'avons donc à nous préoccuper ici que de la doctrine fondamentale de Darwin, qui se résume dans les deux propositions suivantes :
1° La première origine des êtres vivants est due à une influence spéciale du Créateur, qui a inspiré la vie à un seul ou à un petit nombre d'organismes élémentaires ;
qP Ces organismes, évoluant dans la suite des siècles, ont donné naissance à toutes les espèces organiques qui existent actuellement, ou dont les vestiges nous sont conservés à l'état fossile.
En regard de ce système, en somme modéré, d'évolutionnisme naturel, se placent deux opinions extrêmes : la théorie dite de V évolutionnisme absolu et la théorie dite créationniste ou fixiste.
La théorie de l' évolutionnisme absolu nie l'intervention spéciale de Dieu, même à l'origine de la vie : elle attribue la première origine des êtres vivants à une évolution naturelle de la matière inorganique, qui se serait organisée et serait devenue vivante par la simple action des forces, ou pour mieux dire des puissances qui lui sont inhérentes, ou qui, du moins, lui étaient inhérentes dans les temps anciens.
Par contre, la théorie fixiste ou créationniste admet une intervention spéciale de Dieu à l'origine de chacun des groupes que l'on veut bien appeler des espèces. Entre cette dernière théorie et la théorie darwinienne, il y a d'ailleurs place pour une foule de théories intermédiaires, que l'on peut décorer du nom de création-
nisme fnodété ou à' évolutionnisme modéré. La plus rapprochée de la théorie fixiste fut celle qui admettait une intervention spéciale de Dieu à l'origine de chaque genre. D'autres demanderont une intervention spéciale à l'origine de chaque grand groupe, disons, si vous voulez, des classes ou des embranchements. Enfin un certain nombre d'évolutionnistes modérés se bornent aujourd'hui à exiger, outre l'intervention admise par Darwin à l'origine de la vie, une nouvelle intervention spéciale de Dieu pour le passage de la vie végétative à la vie animale ; puis une dernière intervention spéciale pour le passage de l'animal à l'homme.
Nous n'avons pas à parler de cette dernière pour le moment, puisque nous avons réservé pour plus tard la question de l'origine de l'homme.
La question en litige peut être envisagée au point de vue de la théologie positive et de la théologie spéculative.
La théologie positive étudie directement les sources de la doctrine chrétienne, qui sont principalement l'Écriture Sainte et l'enseignement des Saints Pères et des Docteurs.
La théologie spéculative, qui se confond ici avec la philosophie catholique, partant des vérités établies par la théologie positive, en tire des déductions logiques, soit en raisonnant sur ces vérités seules, soit en s'aidant, en outre, des données des sciences humaines.
Faisant pour le moment abstraction, comme nous l'avons dit, de l'origine de l'homme, l'examen, à ces deux points de vue, de la question ainsi limitée, nous amènera aux quatre conclusions suivantes :
L On ne peut trouver dans l'Écriture Sainte, interprétée d'après les règles catholiques, aucun argument probant contre la théorie de l'évolution naturelle, même absolue. \
II. L'enseignement des Saints Pères est très favorable à la théorie de l'évolution naturelle absolue. Toutefois, l'exemple de grands Docteurs autorise à accepter simplement, en cette matière, la solution indiquée par l'état présent de la science.
III. L'application des principes certains de la théologie et de la philosophie catholique aux données concrètes des sciences d'observation, transforme en certitude absolue la conviction du simple naturaliste en faveur d'un système transformiste très avancé; elle engage, en outre, à accepter, au moins comme éminemment probable, la théorie qui fait dériver tous les êtres vivants d'un ou de quelques types d'organismes très élémentaires, comme le veut Darwin. D'autre part, les difficultés à'ordre scientifique semblant s'opposer à la théorie de l'évolutionnisme absolu, l'hypothèse de l'intervention spéciale de Dieu à l'origine de la vie, telle que la postule Darwin, semble légitime, du moins à titre provisoire.
IV. La théorie catholique sur les opérations naturelles des causes secondes suffit à rendre compte de l'évolution naturelle transformiste, telle que l'entend Darwin, et permet de rejeter, comme absohiment superflues, les autres interventions spéciales postulées par les fixistes, ou par les créationnistes modérés.
La première de ces quatre propositions constitue la partie négative de notre thèse, dont les trois autres forment la partie positive. Je me bornerai, pour aujourd'hui, à démontrer cette première proposition. Et, comme l'objection scripturistique, que l'on a voulu opposer à la théorie générale du darwinisme, est tirée du récit de l'œuvre des six jours qui se lit au commencement de la Genèse, j'ai donné pour titre à cette conférence : Le Darwinisme d l'œuvre des six jours:
Je dis donc que l'on ne peut trouver dans l'Écriture Sainte, interprétée d'après les règles catholiques, aucun argument contre la théorie de l'évolution naturelle, même absolue.
Parlant devant des savants qui, pour la plupart, sont plus versés dans les sciences profanes que dans les sciences sacrées, je crois nécessaire d'exposer d'abord quelles sont les règles catholiques d'interprétation de la Sainte Écriture spécialement applicables à notre sujet. Ce n'est qu'après cela que je pourrai aborder utilement l'examen des objections que certains auteurs ont voulu tirer de l'Écriture Sainte contre la théorie de l'origine des espèces vivantes par voie d'évolution naturelle. La première partie de cette conférence peut d'ailleurs être considérée, en même temps, comme une introduction générale à l'ensemble de nos conférences sur le Darwinisme.