APPLICATION AUX EPOQUES GEOLOGIQUES
§ 1*'. — Abaissement et soulèvement du sot,
a Les continents, dit Agassiz, ont toujours été des surfaces de soulèvement graduel avec des oscillations diélévation et d'abaissement comparativement légères; et les Océans, des surfaces de dépression graduelle avec des oscillations verticales également légères (i).» Guvicr ne croyait pas à rabaissement ou au soulèvement du sol, ou, du moins, à une modification importante dans ce sens. La note qu'on lit dans le Discours sur les Révolutions du Globe est vraiment curieuse à cet égard : « C'est une opinion commune en Suède, dit Cuvier, que la mer s'abaisse et qu'on passe à gué ou à pied sec dans beaucoup d'endroits où cela n'était
(i) Hevue des Cours sdetUifiques^ Vol. 7% p. 494.
pas possible autrefois. Des hommes très-savants ont partagé cette opinion du peuple ; et M. Léopold de Buch l'adopte tellement qu'il va jusqu'à supposer que le sol de Suède s'élève petit à petit. » Il est vrai qu'à l'époque où écrivait Guvier, les géologues n'avaient pas encore accumulé les faits empruntés au globe entier, ni, par des observations nombreuses et précises, mis ces phénomènes d'oscillation au-dessus de toute dénégation.
L'importance des variations lentes mais continues de l'écorce terrestre est de premier ordre. Si l'Europe s'affaissait de 10 mètres seulement par siècle, le niveau de la mer au bout de 50 siècles aurait monté de 5(X) mètres. Or un simple affaissement de 166 mètres changerait radicalement la carte de l'Europe. La mer aurait envahi notre continent presque tout entier. C'est à peine si, sur l'immense nappe d'eau, émergeraient les hauts sommets des Pyrénées, des Alpes, des Apennins, et quelques hauts plateaux de la Russie. Paris serait enseveli sous les flots ; Toulouse et Vienne seraient des ports de mer. « Les débris de l'Europe auraient un climat très humide ; car, tandis que les vents d'ouest seuls nous apportent de la vapeur d'eau, tous les vents seraient des vents marins (<) ». Ces variations ne sont pas une pure hypothèse ; elles se font sous nos yeux, elles se continuent, et rien ne prouve qu'elles aient jamais eu, dans les temps antérieurs, une période d'intermittence.
(i) Sonrel, de Fonrï if e ia mer» ■
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I. — PU d*afftisseiiie&t dans rhémisphèrv bo* réal. — Des études faites par les savants contemporains et des observations recueillies pendant un siècle et demi, il résulte qu'un pli concave se forme du sud de la Baltique à FAtlantique, en passant par le Danemark, la mer du Nord et les Pays-Bas. Ce pli se prolonge sous la Manche, probablement aussi sous l'Océan, quoique les moyens de le constater manquent à la science moderne; puis on le retrouve au nord-est de l'Amérique septentrionale et sur le Groenland. Voilà ce que l'on a vérifié aujourd'hui; les recherches futures étendront sans doute la ligne suivie par cet affaissement du sol. Une conséquence vraiment pleine d'intérêt, c'est que la direction d*est à l'ouest de l'affaissement donne aux oscillations de la Suède l'apparence d'un mouvement de bascule ; tandis que le sud de la Suède s'abaisse, le nord s'élève. < De nouvelles îles apparaissent dans le golfe deBothnie et la Finlande; si la progression continue, dans deux mille ans le golfe de Tornéa sera un lac semblable à ceux qui occupent les dépressions du granité sur toute la surfkce de la Finlande; et dix-huH cents ans plus tard, Stockolm sera rattaché à cette province par les îles d'Aland transformées en isthme (1). » Le mouver ment qu'éprouve le sol suédois a été observé et étudié, depuis le commencement du dix-huitième siècle jusqu'à nos jours, par Celsius, Linné, Playfair, L. de Buch) Nilsson et sir Roderick Murchison. C'est ee
(1) Hébert. Les- Osn'fhtfons de têcorcè terrtsfre.
dernier géologue qui a pu récemmeal, grâce aux travaux de ses devanciers et aux siens propres, tracer la ligne fixe autour de laquelle a lieu le mouvement de bascule en Suède.
Cette ligne passe au nord de la Scanie, province suédoise la plus méridionale, dont Tune des parties, la Witlanda, habitée au temps où florissait Tordre teutonique, est déjà entièrement submergée. Le Spitzberg et la Sibérie participent à ce mouvement : ils sont dans une phase d'exhaussement. D'anciennes plages, au Spitzberg, sont aujourd'hui à 45 mètres au-dessus de la mer ; en Sibérie, des bois flottés et jetés h la côte par la mer sont aujourd'hui dans l'intérieur des terres à 40 ou 50 kilomètres du rivage. Une ancienne île, séparée encore du continent en 1760, était rattachée à la terre ferme en 18â0.
Le pli d'affaissement qui part de la Baltique et passe dans la Manche produit l'effet de bascule pour le nord des Iles Britanniques : l'Ecosse, en effet, s'est élevée de 8 mètres environ depuis les Romains. Au sud de l'Angleterre, tel est l'affaissement des côtes du Devonshire que rempiétement de la mer ne peut être arrêté que par des travaux artificiels(l). Perdu dans les profondeurs de l'Océan, on retrouve le pli
(1) Ellis. Revue des Cours scientifiques. Vol. Ô**, p/69.^Session de Norwic'h.
N. B. Dans la st^ance du 23 mai]1870^]M.3.EUe de|Beaumont^ a signale de la part de M. de Botella» à rAcadémie des Sciences^ deux faits coutempurains de soulèTement en Espagne. Uun des points est dans la proTince de Zamora (royaume de Léon);
entre te Groenland et TUliinde, après qu'il a cMoyé une partie de rAmérique septentrionale : il y produit des effets identiques à ceux qu'on a vus en Europe. Les côtes du Labrador et du Haut-Canada s'affaissent; à la Nouvelle-Ecosse, les forêts de la baie de Fundy sont submergées. Mais les effets les plus remarquables sont ceux qu'il a produits au Groenland. Au neuvième siècle, les Danois avaient au Groenland des colonies très florissantes. Deux villes importantes renfermaient une population active et industrieuse. Chaque hiver, le canal qui sépare le Groenland de ri^nde était pris par les glaces; mais au retour de la belle saison, le passage devenait libre, et la flotte danoise apportait aux colons leurs approvisionnements en échange des produits de leur chasse et de leur pêche. En 1406, les glaces ne se rompirent point. Dès lors, les communications étaient interrompues avec la mère-patrie. Une partie des colons mourut de froid et de faim; les autres furent massacrés par les Esquimaux. Le refroidissement alla toujours en croissant si bien que le Groenland devint inhabitable. La cause en est dans un exhaussement général de la côte orientale pendant que la côte occidentale s'affaissait. L'altitude du pays était augmentée, et les eaux
Taatre dans la province d'Âlava. Ces deux points extrêmes se trcaveot sur une ligne parallèle au système du Sancerrois. D'après M. Elie de Beanmont, des faits analogues ont été ré^ cemmeat constatés dans le Wurtemberg. {Comptes-rendta de P Académie def Sciences,)
chaudes du Gulf-Siream étaient r^oulées plus à Test» Elévation du terrain* éloignement du Gulf-Stream, cette double conâéquence de l'oscillation du sol eut pour effet certain d'abaisser considérablement la température du Groenland. Au lieu d'un paya cultivé et verdoyant, comme l'indique son nom (Groën land, verte terre), on n'a plus qu'une immense étendue de glaciera et l'image de la désolation.
IL — - Plis d'affaissement daiu Thémisphire austral. — Dans rhémisphère, austral on remarque deux plis d'affaissement remarquables. L'un passe par les îles Basses, les îles Taïti, Gilbert, Marshall, Carolines. La longueur est de 13,000 kilomètres, et sa largeur moyenne, de plus de 2,000 kilomètres. On a constaté, et l'on constate encore tous les ans, dans cette zone immense, la disparition de plusieurs iles et la diminution notable de quelques autres.
L'autre pli comprend la Nouvelle-Calédonie, l'Australie et le bassin de l'Océan indien avec les atolls des Ghagos et des Maldives.
Entre ces deux plis s'étend une vaste région d'exhaussement, formée par un demi-cercle d'îles volcaniques : la Nouvelle-Zélande, l'île Kermadec, Tile des Amis, les Nouvelles-Hébrides, les îles Salomon, la Nouvelle-Guinée, etc.
On s'assure de ces mouvements du sol par Taccroissement et la hauteur des récifs coralliens. « La grandeur des récifs indique aussi l'époque depuis laquelle dure le mouvement du sol. L'accroissement annuel
en hauteur dès polypiers esl d'enviroa tvoli nttinè-^ ires. Or certains récifii ont plosieurs centaines de mè« très d'^aisseur. Ceux des Bes fiambiert par exemple, ont 360 mètres de hautew, ceux des lies Fidji ont jus« qu'A il09 fsMnê* 8i l'accroissement des polypiers a Una^oiÊtê été le même, il leur a fallu trois cent mille ans pour édifier le récif des lies Fidji« D'autre part, les coraux ne peuvent croître que près de la surface de l'eau : le sol s'est donc affaissé de 9M mètres aux lies Fidji depuis que les polypiers ont commencé leur tfavail, et cet afiaissement a duré trois cent mille ans (1). ))
m. — > Causes des oscillations du sol. -^ D'oti
proviennent ces oscillations lentes, mais continues, qui embrassent notre globe tout entier? Elles sont dues, selon toutes les probabilités, soit au refroidissement graduel de la mince écorce terrestre, soit à l'action chimique de la masse intérieure en fusion et à la pression des gaz, l'une des causes n'excluant pas l'autre, bien entendu. Ces mouvements sont presque toujours compensés par des mouvements inverses, raffaissement d'tme partie par l'exhaussement d'une autre, et réciproquement. La mer occupe toutes les ca\ités; les proéminences seules apparaissent au -des-
(i) Sonrel. -^Le Fond de la Mev, Consulter cet excellent ouvrage, page 2l3, action des pholades et des balanes; pages 285, 322 et suirastes, résumé des travaux de Ëhrenberg, de' Dana, de Darwin, sur ce sujet.
sus des eaux ; aussi, la tâche de la science pour déterminer le progrès du phénomène est-elle ardue. Lorsque sur un point les énergies de la masse ignée centrale acquièrent une tension telle que la détente se fait par explosion, on a les phénomènes volcaniques, lesquels par la promptitude des effets produits révèlent d'eux-mêmes à la science humaine Torigine de Toscillation terrestre. On sait combien d'îles éphémères ont apparu pour disparaître, combien d'autres ont persisté et sont devenues le siège de la vie sociale sous toutes ses formes. Délos, Rhodes et, sous nos yeux mêmes, Santorin, n'ont pas d'autre origine. £n 1^20, il se forma dans une baie de Gounapo (Moluques) un promontoire qui la combla. Le soulèvement se fit sans bruit, si bien que les habitants ne s'en aperçurent que par la chaleur extraordinaire de l'eau et enfin par l'apparition du fond soulevé de la mer. Quoiqu'elles se fassent graduellement et^sans bruit, les vastes oscillations des continents et des mers n'éprouvent pas la moindre interruption, « Malgré son apparente immobilité, dit M. Hébert, toute la surface de la terre est soumise à des balancements continuels pi qui sont aujourd'hui coordonnés de telle manière que ce sont, en général, les grandes zones continentales qui s'élèvent, et les grands bassins des Océans qui s'abaissent. Le relief du globe est tout simplement dû à une série de plissements qui se sont exécutés pendant des temps d'une durée incalculable. » Telle est aussi, comme on l'a vu, l'opinion d'Agassiz.
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IV. — Conclusion. — Voilà un double fait bien constaté : i<* il y a des affaissements; 2* il y a des exhaussements. L'écorce terrestre ne connaît pas le repos. Par conséquent rien n'est plus logique que d'essayer l'explication des phénomènes glaciaires par l'action des causes actuelles. Non-seulement cette tentatative est légitime, mais elle seule est légitime, à l'exclusion de toute catastrophe merveilleuse,parce qu'elle seule s'appuie sur l'observation, sur l'inébranlable fondement de faits réels et palpables, et que, seule, elle procède avec la rigueur et la sûreté de la méthode scientifique.
Application aux glaciers aJpeitres^
^ On a vu que l'exhaussement de la partie occidentale du Groenland, joint à la déviation consécutive du Gulf-Stream, avait fait de cette contrée verdoyante un vaste désert. L'origine de ce fait important ne se perd pas dans la nuit des temps, il est d'hier; on a la dale précise du premier envahissement des glaces. On dirait une démonstration réservée à nos yeux pour nous apprendre quelques-unes des causes qui ont dû présider à la formation des glaciers dans les époques préhistoriques. En appliquant cette méthode d'exégèse aux phases de l'action glaciaire dans les Alpes, on est frappé de la justesse et de la vraisemblance avec lesquelles s'expliquent les péripéties du drame géologique.