X. — Maories. — Le cannibalisme offrait un tout
autre caractère chez les Maories ou Nouveaux-Zélandais. Sans doute, les Vitiens trouvaient du plaisir à manger de la chair humaine : il en est ainsi, paraîtil, de tous les peuples qui ont une fois surmonté l'horreur naturelle inspirée par le premier essai de cette nourriture. Mais le cannibalisme, dans la Nouvelle-Zélande, était moins un repas qu'une cérémonie; son objet ne se réduisait pas à une pure satisfaction des sens; il faut le regarder comme un acte religieux, commç une sorte de sacrement impie. Ce qui le prouve, c'est qu'après une bataille, les corps qu'on préférait n'étaient pas ceux des jeunes gens aux formes potelées, ni des tendres jeunes filles, mais ceux des chefs les plus célèbres, quelque vieux et quelque coriaces qu'ils pussent être. Ils croyaient, en efTet, qu'ils ne s'assimilaient pas seulement la substance matérielle, mais encore le courage, l'habileté et la gloire de celui qu'ils dévoraient. Plus ils avaient mangé de cadavres, plus ils espéraient une position élevée dans l'autre monde. Une telle croyance, dit Sir John Lubbock, rehaussait cette coutume d'une certaine noblesse diabolique, qui la mettait bien loin, à tout prendre, de l'ignoble sensualité des Vitiens.
Être mangé était, d'un autre côté, le plus grand malheur qui pût arriver à un Néo-Zélandais, puisqu'il croyait que par là son âme était détruite en même temps que son corps. Le chef assez heureux pour tuer et dévorer son ennemi n'avait plus rien à craindre de lui, ni dans cette vie, ni dans la vie future; au conti'aire, la force, l'habileté et le prestige contre
lesquels il avait eu à lutter, il ne les avait pas seulement vaincus, mais par cet horrible procédé il se les était incorporés et les avait ajoutés à sa personnalité. Dans d'autres occasions^ on tuait des esclaves et on les mangeait en Thonneur des Dieux. Les Maories affirmaient que les criminels seuls étaient ainsi traités. En admettant que ce fût vrai, un pareil usage était encore assez horrible; mais les persécutions religieuses ont à peine cesser en Europe aujourd'hui, et il n'y a pas si^ longtemps que le bûcher et le gibet étaient regardés comme nécessaires au Christianisme même. Un chef zélandais E'hongui, surpris de Thorreur que Dumont d'Urville éprouvait àl'égard du cannibalisme, lui tint ce raisonnement : « Les gros poissons mangent les petits; les insectes dévorent les insectes, les grands oiseaux se nourrissent des petits : c'est en conformité avec toutes les analogiasde la nature que les hommes doivent manger leurs ennemis. » Deux siècles auparavant, Spinoza avait dit : « Les lois de la nature sont celles selon lesquelles nous concevons que chaque individu est déterminé naturellement à exister et à agir d'une manière déterminée. Ainsi, par exemple, les poissons sont faits naturellement pour nager; les plus grands d'entre eux sont faits pour manger les petits; et conséquemment, en vertu du droit naturel, tous les poissons jouissent de l'eau et les plus grands mangent les petits. » {Théologico-polttique^ chap. XVL)
Concluffion. — § 1". Les voyageurs et les naturalistes sont fort divisés sur la question de savoir quelle
est la race de sauvages qui doit prétendre àThonneur peu enviable d'occuper le dernier degré dans réchelle de la civilisation. Cook, Darwin^ Fitzroy, Wallis, penchaient décidément, si Ton peut ainsi parler, en faveur des habitants de la Terre de Feu. Burchell revendiquait le dernier rang pour les Boschimans; d'Urville opinait pour les Australiens et les Tasmaniens. Dampier regardait les Australiens comme le plus misérable peuple du monde. Forster dit du peuple de Mallicolo (l'une des Nouvelles-Hébrides) qu'il est le plus proche voisin de la tribu des singes. Owen incline du côté des insulaires des Andaman; d'autres ont donné la préfence aux déterreurs de racines de l'Amérique septentrionale.
Quoi qu'il en soit de la prééminence en fait de barbarie, il s'en faut de beaucoup que les traits de mœurs ci-dessus donnés soient choisis parmi les plus défavorables, ou qu'on ait chargé la peinture. En réalité, c'est le contraire; la vraie condition des sauvages est pire encore et plus 'abjecte. Que de faits on n'a pas osé reproduire, bien qu'ils fussent relatés par les auteurs les plus dignes de foi ! Et cependant, il y en a d'autres encore que les voyageurs eux-mêmes rougissent de publier.
Les mœurs des hommes préhistoriques l'emportaient sur celles des sauvages modernes en dégradation et en bestialité. On a trouvé des traces accusatrices d'habitudes anthropophagiques (MM. Spring, Worsaë, Cappellini, Garrigou): au reste, la preuve matérielle de ce fait était superflue . Chez les hommes
voués à rignorance absolue, à la faim et à la tyrannie d'un ventre jamais assouvi, l'anthropophagie est fatale. Dans notre société moderne où, grâce aux inventions accumulées pendant des milliers de siècles, le soin de la nourriture est facile et assuré^ la culture intellectuelle et rédqpation ont fait prédominer la vie de l'esprit et du cœur, en un seul mot, l'âme. Une fois maîtresse d'elle-même et en possession de l'idée claire de la dignité humaine, l'âme n'a plus à redou^ ter les assauts du corps : potiùs mori quàm fœdari, plutôt la mort que la souillure, telle est sa loi. Mais cette résistance, invincible chez l'homme vraiment civilisé, décroît en proportion de la moindre culture morale. Aussi vienne une calamité imprévue, le corps rejette promptement le réseau léger d'une civilisation qui ne fit qu'à peine l'effleurer ; la bête lâche la bride aux violences de ses appétits, et l'on est alors le témoin épouvanté de scènes de cannibalisme, telles que l'Algérie en a été le théâtre au milieu du dix-neuVîème siècle. Eh bien ! le fléau qui s'abaltit sur les Arabes et les ramena, pendant une année, à la pure sauvagerie, ce même fléau sévissait chaque jour contre nos ancêtres; et cela, dans des conditions bien autrement terribles. Sans la moindre industrie, exposés à l'inclémence des saisons, à la dent des fauves qui pullulaient et aux attaques plus dangereuses encore de leurs semblables, comment auraient-ils pu soulever le poids accablant de la matière ou secouer l'absolue domination des appétits grossiers et des bestiales passions? Hélas! au milieu même de notre civilisation.
si mesquine en regard de l'idéal, mais si merveilleuse en comparaison de la barbarie primitive, nous avons dans nos prisons et dans nos bagnes tout un peuple de sauvages qui ne le cède guère à nos aïeux en abjection et en férocité. Elles ne sont donc que trop vraies, ces paroles de Huxley : « Nous sommes les descendants directs de quelque sauvage nu et brutal, dont l'intelligence sufûsajt à peine pour le rendre un peu plus rusé que le renard et un peu plus dangereux que le tigre. »
' §2. — Malgré le petit nombre d'observations qu'on a faites, on a cependant acquis, de nos jours, quelques notions touchant les habitudes et le caractère des singes anthropoïdes.
En captivité, les gibbons sont doux et affectueux, pleins d'espièglerie et de caprice comme les enfants gâtés. Duvaucel affirme qu'il a vu les femelles conduire leurs petits au bord de l'eau et laver leur visage en dépit de leur résistance et de leurs cris.
Le docteur Savage, qui a observé les chimpanzés dans leurs forêts natives, fait le récit suivant : « Il n'est pas rare de voir les vieilles gens, assis sous un arbre, se régalant de fruits, jacassant amicalement, tandis que leurs enfants sautent autour d'eux et vont d'une branche à l'autre avec une bruyante gaîté. » La mère manifeste beaucoup d'affection pour ses petits : elle brave la mort pour les arracher aux mains des chasseurs.
Frédéric Guvier, qui a eu longtemps un jeune orang
sous les yeux, lui avait reconnu « la faculté de généraliser ses idées, de la prudence, de la prévoyance, et même des idées innées auxquelles les sens n'ont jamais la moindre part. »
Que Ton compare ces traits caractéristiques aux mœurs des tribus sauvages! Est-ce que jamais la femelle du Hottentot ou de TEsquimau a eu la pensée de laver ses petits ? Est-ce que jamais l'Australien et le Mincopie ont généralisé leurs idées, ou ont eu des idées auxquelles les sens n'avaient aucune part ? La mère du jeune chimpanzé se dévoue au trépas pour sauver son enfant; la femelle du Boschiman, de l'Australien, de l'Indien du Paraguay pratique l'infanticide, si bien qu'elle reste souvent sans progéniture. Regardez! Voici les Fuégiens assis en rond; est-ce pour jacasser amicalement et se régaler de fruits? Non: ils ont saisi une vieille femme de leur troupe ; « ils lui tiennent la tête au-dessus d'une épaisse fumée qui provient d'un feu de bois vert, et l'étranglent en lui serrant la gorge; puis, ils dévorent sa chair, morceau par morceau, sans en excepter le tronc (Fitzroy). «En vérité, n'est-ce pas une chose inconcevable que les arrière-petits-fils des Fuégîenset des Boschimans préhistoriques de l'Europe traînent aux gémonies les Linné et les Huxley parce qu'ils ont classé l'homme dans l'Ordre des Primates!