III. — Persistance des Types inférieurs. — On
est convenu de prendre pour critérium du progrès organique la division physiologique du travail. Un imal occupe une place d’autant plus élevée dans l’échelle des êtres que chaque faculté se localise davantage dans un organe propre. Puisque spécialiser les organes est généralement avantageux à chaque être, la sélection doit tendre constamment à le faire de plus en plus dans l’organisation individuelle et à rendre celle-ci, sous ce rapport, plus parfaite. Cela n’empêche pas qu’elle peut laisser et laisse en réalité subsister un nombre considérable d’êtres d’une structure simple et peu développée, mais parfaitement adaptée à leurs conditions de vie. Une organisation très-élevée ne saurait être d’aucune utilité à des êtres destinés à vivre dans des conditions infimes et pourrait même leur être nuisible en ce que, d’une structure plus délicate, elle serait exposée ù. des désordres plus graves et plus fréquents. Tels sont les infusoires, par exemple, et les zoophytes. Pourquoi changeraient -ils ? Leur organisation se prête si facilement à toutes les impressions du milieu ambian ! Ils s’y trouvent sans effort et naturellement adaptés : pour eux toute variation est superflue. Aussi, confor-
mément à la théorie de sélection, s’est établie la loi suivante : « 1° Plus la structure des êtres est simple, plus ils sont constants dans leurs formes. » Et réciproquement : « 2° Plus l’organisation des êtres est élevée, plus la vitesse de changement est grande. » La persistance des types inférieurs à côté des formes élevées de l’organisme s’explique donc aisément dans la théorie de sélection.
IV. — Le développement récurrent. — Tout d’abord il faut distinguer deux choses : i° le développement récurrent des facultés intellectuelles ; 2° le développement récurrent de l’organisation.
1° Développement récurrent de /’ intelligence . — Les animaux sont doués d’intelligence à des degrés divers. Dans leur jeunesse, le chimpanzé et l’orang-outang semblent le diputer à l’enfant en gentillesse, en discernement et en calcul. L’orang-outang qui a vécu au Jardin des Plantes, à Paris, a donné les marques les plus frappantes d’analogie intellectuelle avec l’espèce humaine.
Un chimpanzé, que le voyageur américain L. du Ghaillu avait pris très-jeune et qu’il ne conserva que trois mois, étonna son maître par ses espiègleries et ses manières d’enfant gâté. Quoi qu’il en soit de l’intelligence relative déployée par les animaux voisins de l’homme, c’est un phénomène vraiment étrange qu’à l’âge de puberté leurs facultés se détériorent ; on dirait qu’ils reviennent sur leurs pas et redescendent dans la bestialité. La philosophie et la science
sont impuissantes à expliquer ce phénomène. Aussi, en regard de la raison progressive et capable de perfectionnement, apanage exclusif de l’homme, le développement récurrent de l’intelligence est-il la grande ligne de démarcation qui sépare la brute de l’homme.
2° Développement récurrent de l’organisation. — Celui-là est du domaine de l’histoire naturelle, tandis que le premier appartient plutôt à la philosophie. Les raisons qui expliquent la persistance des types inférieurs sont applicables au développement récurrent de l’organisme. On comprend que, pour résister à la concurrence vitale, la sélection puisse simplifier l’organisation par une métamorphose régressive qui la fasse descendre dans l’échelle animale. L’etre est dégradé, il est vrai, mais il est mieux adapté à sa nouvelle manière de vivre. Si l’aile du manchot ne lui sert plus que de rame, c’est que, dans les conditions particulières où il est placé, le vol lui est devenu inutile, tandis que le soin de la nourriture l’oblige à plonger dans les eaux. Le membre antérieur de la baleine est déchu en nageoire, parce que la nécessité de trouver les aliments dans la mer a pour jamais éloigné les cétacés de la terre ferme. La métamorphose si extraordinaire des animaux inférieurs, connue sous le nom de génération alternante , où l’on voit les adultes rétrograder en regard de la structure des larves, trouve son explication dans les lois de la sélection et de l’hérédité à l’àge correspondant. En résumé, la question suprême pour un être est de
s’adapter aux conditions de vie : peu importe qu’il le fasse par progression ou en rétrogradant. Il suffit qu’une forme quelconque donne aux concurrents un léger avantage pour qu’elle soit choisie par la sélection et fixée par l’hérédité.
De toutes les explications données au sujet de ce phénomène qu’on appelle le développement récurrent de l’organisme, la moins mauvaise est assurément celle qui découle de la théorie de sélection.