‹ Le Darwinisme (volume 3)Chapitre 35 sur 75 · FRANÇAIS MODERNE · texte numérisé non relu

FRANÇAIS MODERNE

Ancêtres.

Fossiles intermédiaires.

Rejetons vivants.

U Flos, florem

Flor, flour

Fleur

2° StellatuB

Estelé, estoilé

Etoile

3° Anima

Aneme, anme

Ame

4° Caro, earnem

Carn, charn

Chair ; adjectif charnel

Un vieux mot français, pouillé (liste des biens d’un monastère), venait d’un mot grec par l’intermédiaire des transcriptions latines, polyptychum, pohjpticum ,

polcpticum, poleticum, polegium, pulegium, d’où le français pouillé. Voilà donc une série de mots éteints qui lient une expression française, éteinte elle -même, à un ancêtre grec. Ainsi, dans le tableau des hyènes de M. A. Gaudry, Y/tyœna eximia unissait Yhyœna brevirostris à Yhyœnictis de Pikermi, tous animaux à jamais disparus (1).

Mais l’exemple le plus frappant peut-être est celui qui nous est donné par le pronom Je. Je vient du latin Ego !

1° Au IXe siècle, e (g) o est devenu eo, par la suppression fréquente du g. Exemples : Li (g) o, je lie; Ne (g) o, je nie; Ni (g) ella, la nielle, etG. Dans le serment de Louis le Germanique : co salvarai , je sauverai.

2° Au Xe siècle, eo est devenu io, par le changement fréquent de Ye eu i. Exemples : neo , je nie;$e.r, six; cera , cire, etc.

3° Au XIIIe siècle, io est devenu jo, par le changement régulier de IV en j. Exemples ; Dibionem, Dibjonem , Dijon; gobiomm, gobjonem, goujon; rabiem, rabjem, rage; diluvium , diluvjum , déluge, etc.

4° Jo est devenu Je, par une modification du son facile à comprendre.

Le naturaliste qui nie la communauté d’origine de l’éléphant et du mastodonte, quoique les membres de ces animaux soient presque semblables et que les découvertes modernes aient intercalé entre eux plus de

(1) Voir page 100.

vingt-six espèces, doit être singulièrement étonne de la hardiesse du linguiste. Quoi! Je serait le petitfils de Ego!... Ils n’ont pas même une lettre commune. — Qu’importe! Grâce aux intermédiaires, nulle filiation n’est plus certaine. (1) — On pourrait appliquer textuellement à ces deux mots ce que Darwin dit de quelques espèces naturelles : a II y a des crustacés aux deux extrémités de la série qui ont à peine un caractère commun ; et cependant les espèces les plus extrêmes des deux bouts de la chaîne étant évidemment alliées à celles qui leur sont voisines, cellesci encore à d’autres et ainsi de suite, toutes sont aisément reconnues comme appartenant, sans doute possible, à cette classe particulière des articulés et non aux autres. »

Conclusion. — A toutes ces similitudes, à ces analogies vient se joindre une dernière analogie, une dernière similitude : la manière dont se présente le problème de l’origine. Les langues dérivent-elles d’une ou de plusieurs langues?... Les espèces sont-elles issues d’un ou de plusieurs couples?... C’est ce que l’on ne sait pas, ce que l’on ne saura jamais. Il en est de toute origine comme de tout idéal : chaque effort rapproche de lui sans qu’on puisse jamais l’atteindre. La science, par ses découvertes graduelles, restrein-

(1) Jour vient de Dies ! adjeetif diurnus, djurnus (italien giorno qu’on prononce djorno ); d’où les mots français jor, jour; ce qui explique les dérivés journée, journal, etc.

dra le nombre des espèces génératrices, comme la philologie celui des langues-mères ; mais l’unité primordiale fuira sans cesse devant elles. Elles la concevront, cette unité, comme le type suprême; elles l’établiront comme le couronnement de leurs démonstrations ; mais, impuissantes à en prouver expérimentalement l’existence, elles ne pourront pas s’écrier : L’unité est une réalité ! Elles diront seulement : C’est un idéal! Et la certitude de leurs inductions n’en sera pas ébranlée ; car, fondées sur les faits et l’observation exacte des choses, elles peuvent braver les colères mystiques ou les critiques attardées. Fortes, invincibles comme la vérité, elles attendent avec sécurité le jugement de l’incorruptible avenir.

LA SÉLECTION

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