NATURELLE
(Examen critique.)
§ 1er,™ Point de vue morphologique.
On a vu quelle action le milieu exerce sur les êtres; on sait aussi quels changements le végétal et l’animal doivent subir pour lutter avec avantage contre les impressions du climat ou contre les autres êtres, et pour conquérir ce qui est indispensable à la vie. S’adapter ou mourir, telle est la loi des conditions d’existence (1).
(f) Darwin. — Variations, tome U, page 2GL «J’ai parlé delà sélection comme de la puissance dominante, Lien que son action dépende d’une manière absolue de ce que, dans notre ignorance, nous appelons variabilité spontanée ou accidentelle. »
Page 2G3. « La variabilité, qui seule rend la sélection pos-
Lorsque des Cires quelconques, végétaux ou animaux, sont placés dans un milieu déterminé, qu’arrive-t-il ? Il faut que leurs organes se mettent en harmonie avec ce milieu, sous peine de mort. La lutte pour l’existence et la sélection, qui en est la suite, ne font qu’éliminer les faibles ou, en général, ceux dont l’organisme manque de flexibilité . Puisqu’elles tendent à ne laisser survivre que les individus dont tous les organes sont devenus aptes à supporter les conditions du milieu, il résulte que la lutte pour l’existence et la sélection naturelle sont essentiellement des agents d’adaptation.
D’autre part, les conditions du milieu restant toujours les memes, la lutte pour l’existence et la sélection agissent nécessairement sur les individus toujours de la même manière et toujours dans le même sens, 11 s'en suit que les organes se façonnent de plus en plus sur le même modèle, le modèle le plus propre à résister au milieu, et que les différences individuelles tendent à s’effacer insensiblement. Donc, une fois le milieu donné, la lutte pour l’existence et la sélection travaillent à uniformiser de plus en plus les individus d’une même race.
La contre-épreuve donne le même résultat. Si l’on
sible, a elle-même pour cause principale les changements dans les circonstances extérieures. »
Page 446. « La variabilité dépend principalement du changement dans les conditions d’existence. »
Origine des espèces , page 256. «La loi des conditions d’existence est la loi suprême. »
change l’animal on le végétal de milieu, il faut qu’il s’adapte aux nouvelles conditions d’existence, il faut varier. C’est alors qu’intervient la sélection. Celui-là seul survit qui est assez robuste pour surmonter les difficultés de l’adaptation et subir les variations harmoniques. Une fois que le genre de variations a été déterminé par le milieu, mais après cela seulement, la sélection agit pour imposer ces variations à chaque individu et dans les mêmes proportions, autant qu’elles sont nécessaires au triomphe dans la concurrence vitale. L’idéal de la sélection serait d’avoir ramené tous les individus à un type identique, celui qui serait le mieux apte à supporter les conditions du milieu où ils doivent vivre.
La botanique et la zoologie abondent en faits de ce genre. On a vu, au chapitre IY de la première partie, comment la même plante subit les variations les plus extrêmes selon qu’elle passe d’un terrain humide et ombragé à un terrain sableux et ensoleillé, d’une plaine située au milieu des terres à une falaise sur le bord de la mer. Ces altérations profondes, il faut que les individus les éprouvent ou qu’ils meurent. Une fois le terrain et le milieu donnés, la sélection oblige les individus à prendre, ici la forme umbrosa, là celle qu’on appelle alpine, ailleurs la forme maritime, travaillant sans cesse à donner à tous la similitude des caractères et l’égalité d’énergie fonctionnelle.
En zoologie, des faits non moins nombreux mettent en pleine lumière l’uniformisation que la sélection, imprime aux races. En voici un entre autres très-ca-
ractéristiquc. En Corse, les cerfs se distinguent aisément des cerfs du continent européen : ils ont perdu près de la moitié de leur taille; tous leurs membres se sont transformés proportionnellement, leurs bois memes se sont modifiés. Buffon les avait appelés cerfsbassets. Or, d’après le témoignage formel des écrivains grecs et romains, la Corse n’avait pas le moindre cerf avant le règne de Titus. Il s’ensuit que le cerf de Corse descend de notre cerf continental; que les graves modifications subies ont été déterminées par le milieu, et que la sélection, en les imposant à tous les cerfs de Corse, a donné à ceux-ci un caractère uniforme.
La contre -épreuve a été faite par Buffon. Un cerf de Corse, pris jeune et élevé par notre grand naturaliste, acquit en quatre années la haute taille et la membrure proportionnée des cerfs du continent.
Conclusion : Au point de vue morphologique, la sélection ne crée pas les races; mais les races une fois créées par le milieu, la sélection leur donne peu à peu la stabilité et l’uniformité.
§ 2. — Point de vue physiologique .
Ainsi qu’on l’a vu, il y a deux manières de résoudre le problème de l’origine des. espèces: directement, en créant une espèce physiologique; indirectement, en prouvant qu’après des croisements poursuivis, deux races, d’abord fécondes entre elles, perdent la faculté de se croisér.
! 0 Directement. — Le croisement de deux espèces distinctes a donne naissance à des hybrides toujours stériles, soit immédiatement, soit au bout d’une ou deux générations. L’impossibilité de créer une espèce physiologique supprime donc, actuellement, toute solution directe.
2° Indirectement. — Sur ce point, on a l’aveu de Darwin lui-mème. Après les recherches les plus longues et les plus sérieuses, il a reconnu qu’on ne peut constater un seul cas de croisement devenu infécond entre races animales, et qu’entre races végétales, tout ce qu’il a été possible d’apercevoir, c’est une certaine inégalité de fécondité. Il en tire- la conclusion suivante, qui dot le débat : « Les espèces ne doivent donc pas leur stérilité mutuelle à l’action accumulatriee de la sélection naturelle. » ( Variations . Tome H, page 199.)
Conclusion générale. — Ni au point de Vue morphologique, ni au point de vue physiologique, la sélection naturelle ne peut créer des espèces par transformations lentes.
§ 3. — Observations diverses .
1° Darwin, pour échapper a la grave objection tirée de la stérilité des hybrides, essaye d’expliquer la 'fécondité continue des races domestiques par la domestication même, conformément à l’opinion de Pal-
las (1). Que la domestication accroisse la fécondité, c’est généralement exact; mais elle ne la crée pas. Elle donne un milieu ou des conditions favorables au développement d’une faculté essentielle de l’animal, mais elle ne la fabrique pas, cette faculté; elle ne la tire pas du néant. Elle ne la fait même point passer de la puissance à l’acte, selon la formule d’Aristote; car un individu qui n’engendrerait pas à l’état libre serait radicalement infécond à l’état domestique. Voilà bien des années que le mulet vit en domesticité, et qu’on le cultive avec un soin jaloux pour éveiller chez lui la faculté procréatrice, pourquoi le mulet est-il resté infécond ? Pourquoi la mule* depuis tant
(1) 1° Le lapin sauvage porte quatre fois l’an et fait de 4 à 8 petits; le lapin domestique porte six à sept fois l’an et fait 4 à 11 petits; la cane sauvage pond de 5 à 10 œufs; la cane domestique en pond de 80 à 100 dans une année.
Une nourriture abondante, des soins et une température modérée développent une fécondité qui devient héréditaire. Telles sont les causes principales, mais non les seules, très probablement, de l’accroissement de la fécondité par la domestication.
2* Chez certains animaux, l’effet produit par la captivité est tout opposé : ils deviennent stériles* Tel est l’éléphant, quoique le mâle et la femelle entrent périodiquement en rut. Ni le tapir, ni le tigre de l’Inde ne se reproduisent; les singes, très rarement.
3* Par un phénomène assez étrange, il est constant qu’en captivité beaucoup d’animaux s’unissent avec des espèces liistinctes et produisent avec elles des hybrides, tout aussi et même plus facilement qu’avec leur propre espèce. Ainsi, la tigresse a produit plusieurs fois avec le lion. (Darwin.)
de siècles, n’a-t-elle donné que deux ou trois produits ? C’est qu’entre l’accroissement de fertilité et la stérilité absolue, il y a un abîme. La fertilité accrue est due à une cause, l’absolue stérilité à une autre, par conséquent la première ne peut fournir aucune lumière sur la seconde.
2° Dans la critique, d’ailleurs si remarquable, qu’il a , faite de la doctrine darwinienne, M. de Quatrefages soutient que, quand même l’homme parviendrait à créer une race hybride, le problème ne serait pas résolu, attendu qu’il faudrait prouver que la nature peut en faire autant. Même réponse qu’à Darwin. En effet, si l’homme parvenait à produire une race hybride à force de soins et de sélections méthodiques, il n’aurait pas doté. les animaux croisés d’une faculté nouvelle; il n’aurait fait que donner à une faculté innée un milieu propice à son développement. Resterait à démontrer que jamais, ni dans le temps ni dans l’espace, il ne s’est présenté une seule condition favorable à la production de cas d’hybridité. Est-ce que les naturalistes de Paris, de Londres ou de Berlin ont le don d’ubiquité et peuvent assister à tous les phénomènes d’animalité qui se produisent sur la surface du globe ? Est-ce que les naturalistes du dixneuvième siècle peuvent savoir ce qui s’est passé pendant les millions d’années des époques géologiques? De ce que nous ne savons rien, de ce que nous ne pouvons pas savoir, nous n’avons pas le droit de conclure qu’une chose n’est pas, et bien moins encore, qu’elle est impossible. En quoi est-il absurde ou con-
Iradictoirc, avec le mode fonctionnel des facultés physiologiques, qu’un tigre et une lionne,, par exemple, aient des enfants, lesquels prolifieraient à leur tour, et cela indéfiniment?
3° M. de Quatrefages, non-seulement affirme que le croisement des espèces est et sera toujours stérile, mais encore, au nom de l’ordre qui règne dans l’univers, il soutient que cette infécondité est nécessaire afin d’éviter la confusion qui résulterait de croisements en tous sens : «Les barrières entre espèces sont enlevées; partout apparaissent des types intermédiaires, partout disparaissent et s’effacent progressivement les distinctions actuelles, etc.... (1) » Cet argument est du ressort des causes finales; il appartient à la métaphysique et non à la science, au surnaturel et non au naturel. Propre à fournir un beau sujet de sermon à un théologien, il ne peut infirmer en rien la théorie de Darwin fondée sur la science naturelle (2).
(1) De Quatrefages. Darwin , p. 334.
(2) Quand même il y aurait confusion, aurait-on pour cela le droit de traduire la Nature en police correctionnelle? Est-cc (pie la Nature universelle existe ou agit uniquement pour faciliter à un avorton perclus de rhumatismes et blindé de flanelle la confection d’un catalogue? Oh! la déplorable voie ! Voyez-vous poindre cette nuée de questions ?
Si la Nature est jalouse d’établir Une barrière entre les espèces, pourquoi permet-elle la production des hybrides? Pourquoi le croisement des races, la formation d'innombrables métis ?...
Si la Nature s’intéresse à la symétrie dans la classification, ' 18
à fortiori doit-elle prendre à cœur la symétrie dans l’ordre moral. Alors pourquoi les inégalités sociales, les maladies, les calamités, les crimes?
Pourquoi suis-je en un point resserré par le temps?
Mes jours devraient aller par delà vingt mille ans;
Ma taille, pour le moins, dut avoir cent coudées;
D’où vient que je ne puis, plus prompt que mes idées,
Voyager dans la lune et réformer son cours ?
Pourquoi faut-il dormir un grand tiers de mes jours?
— Tes pourquoi, dit le dieu, ne finiraient jamais.
(Voltaire, 6e Discours sur l'Homme .)
Hélas! quand laisscra-t-on en paix la Nature et ses intentions, pour étudier exclusivement ce qui est? Le cause- finalisme est à la science ce que la phthisie pulmonaire est à l’homme.