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CLASSIFICATION GÉNÉALOGIQUE

Le 'principe de classification est l'élément généalogique. — La théorie de l’évolution donne seule la clé de la vraie classification. Elle seule peut guider sûrement les naturalistes et leur mettre à la main le flambeau sans lequel il ne font qu’errer, tâtonnants et irrésolus. Ce lien caché qu’ils ont cherché sous prétexte de découvrir quelque mystérieux plan de création, ou d’énoncer seulement des propositions générales, ce lien caché est la communauté d’origine, Toute classification vraie est donc généalogique.

Méthode qui en découle. — Comment reconnaître la filiation des espèces? Nous n’avons aucun registre généalogique; nous ne pouvons donc établir la communauté d’origine qu’à l’aide des ressemblances de toutes sortes que nous constatons. Or, au milieu des variations produites, quels caractères nous donneront la meilleure indication? Ce seront les caractères qui semblent s’être le moins modifiés sous l’influence directe des conditions de vie auxquelles chaque espèce s’est trouvée récemment exposée :

1* La constance de structure;

2° Les vestiges de structure primordiale ;

3° L’uniformité d’un ensemble de caractères;

4° La chaîne des affinités, existante ou retrouvée.

§ 1. Constance de la structure.

I. Organes de haute importance vitale et physiologique. — En premier lieu viennent les organes destinés à la circulation et à l’oxygénation du sang et ceux qui servent à la reproduction. La constance de leur structure et leur caractère uniforme proviennent de ce qu’ils ont le moins varié -, par conséquent ils témoignent avec clarté de la descendance d’un commun ancêtre.

II. Organes d’une importance physiologique quelconque. — Peu importe qu’une particularité quelconque soit d’une légère importance physiologique, telle que l’ouverture de l’angle de la mâchoire, la manière dont l’aile d’un insecte est repliée, les plumes ou les poils d’un vêtement épidermique. Il suffit que cette particularité soit caractéristique et constante chez un grand nombre d’espèces distinctes et surtout parmi celles qui ont des habitudes de vie très-différentes. Elle prend alors par cela même une haute valeur; car, en pareils cas, on ne peut expliquer sa présence chez tant de formes diverses, ayant des habitudes si opposées, que par l’influence héréditaire d’un commun parent.

§ 2. Vestiges de structure primordiale.

I. Organes rudimentaires ou atrophiés. — Les organes rudimentaires témoignent d’une manière éclatante que les espèces sont issues d’un commun progéniteur. 11 est évident, en effet, que si ces organes ne provenaient pas d’un héritage commun, jamais l’exercice ni l’habitude n’auraient pu les faire naître, puisqu’ils sont d’une utilité médiocre ou même sans utilité.

II. Embryon. — La structure de l’embryon est en classification d’une importance supérieure à celle même de l’adulte. L’embryon, c’est l’animal dans son état le moins modifié; par cela même il nous révèle la structure de ses anciens progéniteurs. Si donc deux groupes d’animaux différant actuellement beaucoup l’un de l’autre d’habitudes et d’organisation passent par des phases embryonnaires identiques ou analogues, on peut tenir pour certain qu’ils sont descendus tous deux de communs parents ou de parents presque les mêmes. L’identité de structure embryonnaire décèle donc la communauté de filiation, quelles que soient les modifications que la structure de l’adulte ait subies. Cette importance de l’embryon est fondée sur la loi de l’hérédité à l’âge correspondant : elle en est la conséquence rigoureuse. Par exemple,

les membres antérieurs qui servaient de pieds aux espèces-mères peuvent, par le cours prolongé des modifications, s’adapter chez un descendant à servir de mains, chez un autre de nageoires, chez un autre d’ailes. Or, d’après la loi de l’hérédité, chaque modification successive se manifeste, en général, à un certain âge et réapparaît à l’âge correspondant. Les membres antérieurs de l’embryon des divers descendants modifiés d’une même souche se ressembleront toujours étroitement; car ils n’auront pas été atteints par les modifications survenues plus tard.

Mais dans chacune de nos nouvelles espèces, les membres antérieurs de l’embryon différeront considérablement des membres antérieurs de l’animal adulte, car les membres de l’adulte ont subi de profondes modifications à un âge déjà avancé et se sont ainsi transformés en mains, en nageoires, en ailes. Quelle que soit l’influence que le long usage ou le défaut d’exercice puisse avoir pour modifier un organe, cette influence affectera surtout l’animal adulte, qui a acquis toute l’activité de ses facultés et qui doit pourvoir à ses besoins. Or, les modifications produites à l’âge adulte seront héréditaires également à l’âge adulte, tandis que l’embryon sera sans modification ou peu modifié par les effets de l’usage ou du défaut d’exercice.

Les larves, même actives, subissent plus ou moins la loi des ressemblances embryonnaires. Les cirrhipèdes en offrent un frappant exemple. L’illustre Cuvier

lui-même ne s’est pas aperçu qu’une balane était en réalité un crustacé, bien qu’un seul coup-cl’œil jeté sur la larve ne puisse laisser aucun doute sur ce sujet. C’est que Cuvier, malgré son génie, n’avait pas la clé de la véritable, de la seule classification naturelle, la classification généalogique.

§ 3. Uniformité d’un ensemble de earaetères.

Les caractères considérés isolément peuvent présenter mille variations diverses, mais l’ensemble de tous les caractères conserve un aspect uniforme qui révèle la parenté commune. Si en France chaque individu diffère de son concitoyen presque à chaque détail, cependant les Français considérés dans leur ensemble ont un air de famille qui leur est propre. C’est cette physionomie originale, legs d’ancêtres communs, qui caractérise chaque peuple en Europe. De même les Européens, quoique différant l’un de l’autre par des variations infinies, se distinguent des Chinois ou des Africains par l’ensemble des caractères. Cela explique l’aphorisme de Linné : « Les caractères ne donnent pas le genre, mais le genre donne le caractère. » En effet, les caractères pris isolément ne peuvent donner le genre puisque le genre dépend d’un aspect d’ensemble. Mais le genre, synthèse de caractères, donne par cela même les caractères particuliers qu’il renferme.

§ 4, Chaîne des affinités existante ou retrouvée,

1. Caractères analogiques et d’adaptation. — On doit bien se garder de confondre les caractères analogiques et d’adaptation avec les affinités réelles. Ainsi la disposition des membres antérieurs en nageoires u’on observe chez la baleine, et les nageoires des poissons sont des caractères purement analogiques et d’adaptation à un certain milieu. En effet, les nageoires des poissons sont des replis de la peau soutenus par des rayons osseux ou cartilagineux, tandis que les apparentes nageoires de la baleine sont de véritables bras ou membres antérieurs, qui présentent exactement la même composition anatomique que ceux des autres mammifères, du chien ou de l’homme, par exemple. On y trouve les mêmes os, placés dans le même ordre; seulement l'humérus et les os de l’avant-bras sont raccourcis; et ceux de la main, quoique parfaitement développés, sont aplatis et recouverts d’une membrane tendineuse.

D’autre part, ces mêmes caractères analogiques, qui sont sans valeur quand on compare une classe à une autre classe, un ordre à un autre ordre, acquièrent au contraire une grande importance quand on compare entre eux les individus de la même classe ou du même ordre. C’est qu’en effet ils ré-

vêlent, dans les individus de la même classe, des affinités véritables et des rapports de consanguinité. Ainsi la forme du corps et les membres en nageoires sont des caractères purement analogiques dans la comparaison d’une baleine et d’un poisson parce qu’ils résultent dans ces deux classes, si distantes, d’une même adaptation qui leur permet également la natation. Mais cette même configuration du corps et ces membres en forme de nageoires prouvent de véritables affinités entre les divers individus de la nombreuse famille des baleines (deux genres, se subdivisant en une quinzaine d’espèces). Car ces différents cétacés se ressemblent par tant de caractères de petite et de grande importance qu’il est impossible de douter que leur forme générale et la structura de leurs membres ne soit l’héritage d’un commun, ancêtre. Dans le système ordinaire de classification on ne saurait expliquer cette importance tantôt nulle, tantôt grande d’un même caractère, tandis qu’elle est la conséquence évidente et facile de la classification généalogique.

II. Extinctions d’espèces. — Les extinctions d’espèces ont pour résultat de séparer les espèces vivantes en groupes distincts, parce que la place occupée par les espèces éteintes est restée vide. Les lacunes sont donc d’autant plus grandes que les extinctions ont été plus nombreuses. Gela nous explique pourquoi certaines classes sont si distinctes

«des autres. Telle est, par exemple, la classe des Oiseaux par rapport à tous les autres vertébrés. Les formes qui reliaient originairement les Batraciens aux Poissons paraissent avoir subi un moins grand nombre d’extinctions : aussi la lacune est -elle moins grande. D’autres classes, telles que celle des Crustacés, en ont encore moins souffert ; car les Cormes les plus diverses et les plus éloignées en apparence y sont encore rattachées les unes aux autres par une longue chaîne d’affinités : quelques mailles seulement manquent par intervalles.

Mais si les extinctions d’espèces ont séparé les ^groupes, elle ne les ont nullement formés. Si toutes les espèces qui ont vécu sur la terre réapparaissaient soudain, elles seraient unies entre elles par des gradations si serrées qu’il serait impossible de séparer (rigoureusement un groupe d’un autre groupe.

III. Image d’une classification généalogique. — Néanmoins une classification ou, du moins, un arrangement naturel serait possible et légitime. Qu’on se rappelle la comparaison de l’ensemble des êtres organisés à un grand arbre. On comprendra sur-letôhamp comment on peut, malgré leur enchaînement continu, classer les mille parties de cet arbre. Les ■grosses branches sont les Embranchements , comme ■le nom l’indique lui-même ; les grands rameaux, d’où surgissent les rameaux plus petits, marquent u.es Familles , les Genres et les Espèces; les bourgeons

sont les Variétés naissantes, destinées à devenir espèces, puis genres et familles, comme l’ont fait les rameaux d’où ils sortent. Tout s’enchaîne, tout dérive l’un de l’autre par une série de modifications lentes et graduées à l’infini, et le lien;' qui les unit est le lien généalogique.

Conclusion. — Le système naturel est le système généalogique. Les termes de Genres, Familles, Ordres, Espèces, n’expriment que les divers degrés de dissemblance entre les descendants d’un commun ancêtre.

De là se déduisent les règles que l’on doit suivre en classification. Nous pouvons comprendre pourquoi nous évaluons certaines ressemblances plus que d’autres; pourquoi nous pouvons nous fier aux organes rudimentaires et inutiles ou à d’autres particularités de peu d’importance physiologique ; et pourquoi, en comparant un groupe avec un autre groupe distinct, nous rejetons en masse les caractères analogiques et d’adaptation, bien que ces mêmes caractères nous soient utiles dans les limites du même groupe. Nous voyons clairement pourquoi toutes les formes éteintes et vivantes peuvent se grouper en un seul grand système; et comment les divers membres de chaque classe sont rattachés les uns aux autres par des séries, linéaires ou ramifiées, d’affinités complexes qui divergent en rayonnant d’un point ou centre commun. Ainsi font les bourgeons et

les rameaux qui divergent de branches ou de rameaux communs. Fort probablement nous ne parviendrons jamais à démêler l’inextricable réseau d’affinités qui unit entre eux les membres de chaque classe. Mais du moment que nous connaissons le but vers lequel il faut tendre et que nous ne nous égarons plus à la recherche de quelque plan inconnu de création, nous pouvons espérer de faire des progrès lents mais continus.

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