CAUSES DE SÉLECTION NATURELLE
I. Le climat ou milieu ambiant. — Le climat est une des causes les plus énergiques de sélection. Dans
les plantes, son action se fait surtout sentir sur le système végétatif: elle affecte plus difficilement le système reproducteur. Aussi la constance relative de celui-ci est-il un des meilleurs indices pour la classification. Le système végétatif d’une plante comprend les caractères de glabréité ou de pilosisme, la présence ou l’absence d’un produit cireux, l’existence de racines fibreuses ou pivotantes, courtes ou prolongées, sèches ou tubéreuses, les feuilles entières ou finement découpées, laminaires ou charnues, à stomates nombreux ou rares, à épiderme mince ou calleux.
1° Un sol riche, ombragé et humide, élève la taille, fait prédominer les parties foliacées sur les organes reproducteurs. Chaque espèce possède ainsi une variété umbrosa.
2° Un terrain sableux, aride, insolé, produit des effets opposés: brièveté de la taille, sécheresse des tissus, coloration plus intense, villosité plus prononcée. C’est la variété segetalis.
3° Lorsque la chaleur a fait défaut ou que le vent a sévi, la plante rabougrie, déprimée, semble ne pouvoir se détacher de la terre qui la nourrit, l’échauffe et l’abrite. Elle est constituée par une simple rosette de feuilles, au milieu de laquelle se détache à peine un style florifère, raccourci, portant deux ou trois fleurs en apparence sessiles: c’est la variété alpine.
4° L’immersion continue dans l’eau détermine des changements remarquables. Les feuilles s’allongent
et se découpent souvent en divisions capillaires : c’est la variété aquatilis.
5° L’eau salée, l’atmosphère maritime produisent une taille plus courte et plus robuste, des plantes trapues, munies de tiges ou de feuilles charnues, succulentes, souvent glabres, quelquefois pourtant plus chargées de poils que dans les types : c'est la variété maritime.
L’action du milieu ambiant sur les animaux est non moins puissante.
1° Action chi froid. — Le froid stimule la sensibilité et la circulation capillaire de la peau; il augmente l’hématose cutanée et la chaleur périphérique, provoque à l’exercice musculaire et conséquemment à la défense du combustible, aiguise l'appétit et rend plus actives les fonctions digestives. Il appelle ainsi des aliments plus substantiels et favorise la nutrition. En définitive, il développe la masse du corps et crée le tempérament sanguin.
2° Action du chaud. — L’air, dilaté par la chaleur, fournit à chaque inspiration pulmonaire une moindre quantité d’oxygène. Par conséquent la combustion des aliments ne peut se faire que d’une manière incomplète. 11 est donc nécessaire que le foie sécrète une quantité plus considérable de bile afin d’éliminer les matières incomburées. Cette sécrétion active amène un plus grand développement de l'organe sécréteur ; d’où le tempérament hépatique propre aux peuples tropicaux.
Quels que soient son génie et ses inépuisables ressources, il faut que l’Européen, devenu habitant des régions polaires, prenne quelque chose de l’Esquimau, ou, transplanté sous les tropiques, qu’il se plie dans une certaine mesure au régime des Africains. L’action incessante du climat sur les organes élève, abaisse ou pervertit les actes physiologiques. Consécutivement, les phénomènes nutritifs et plastiques subissent un changement analogue, car l’activité des fonctions est le véritable régulateur de la nutrition. L’organisme, pour résister à la pression extérieure, réagit avec force. Cette lutte engendre à la longue des altérations de forme , d’étendue , de rapports. L’habitude les fixe, l’hérédité les transmet, et voilà une race nouvelle créée. Si lentes que soient les variations produites par le climat, il n’en est pas moins vrai que son influence, toujours en exercice, finit par être irrésistible. Varier ou mourir, telle est en acclimatation la Loi de sélection.
II. La. nourriture. — On a vu précédemment que la multiplication géométrique des animaux engendrait pour la possession de la nourriture une terrible concurrence. La lutte entre les individus de même espèce est beaucoup plus intense qu’entre deux espèces différentes. En effet, habitant les mêmes districts, ayant les mêmes besoins, exposés aux mêmes dangers, ils doivent, pour triompher, mettre à profit les moindres variations qui leur soient en
quelque chose avantageuses. Entre la souche primitive et les races élues qui ont progressé dans des directions exclusives et diverses, l’écart est devenu si grand qu’en l’absence des types intermédiaires, il est difficile, souvent impossible, de croire à une communauté d’origine.
III. L’habitude et l’exercice. — D’un autre côté, la nature de l’aliment et la manière de s’en saisir en' traînent souvent l’exercice presque exclusif d’un organe, tandis que les autres sont inactifs ou, du moins, peu employés. La sève réparatrice de l’aliment se fixe de préférence là où est le siège de l’activité. Il s’ensuit que l’organe en fonction continuelle acquerra un développement supérieur, et que les autres, en vertu de la loi du balancement des organes, s’atrophieront en proportion même de ce que le premier aura gagné. L’hérédité fixe les modifications acquises; l’action continue de l’habitude et de l’exercice rend de plus en plus grande la divergence entre les organes, si bien que quelques-uns deviennent rudimentaires, témoins incontestables d’une antique et commune origine. C’est ainsi que la nécessité de saisir l'aliment engendre l’exercice et l’habitude, qui, à leur tour, sont une cause de variation et, partant, de sélection.
Comme exemple de variations dues à l’exercice, Darwin cite un fait très-curieux. Dans Elle de Madère, certains coléoptères sont à peu près dépourvus d’ailes,
tandis que d’autres en ont de très-vigoureuses. Ce phénomène est dû à la violence du vent de mer. En effet, parmi les coléoptères, les uns ont renoncé à lutter contre lui; ils se tiennent bien cachés jusqu’à ce que le vent tombe. De là l’atrophie de leurs ailes, qu’ils n’exercent plus. Les autres, au contraire, ont persisté victorieusement ; et leurs ailes, fortifiées par l’exercice, ont acquis un plus grand développement.
Chez quelques crabes qui vivent habituellement dans l’obscurité, le pédoncule oculaire demeure, quoique l’œil soit enlevé. Le support du télescope est encore là, mais le télescope avec ses verres est perdu. Darwin attribue cette perte des yeux au défaut d’exercice.
IY. La possession des femelles. — « Les mâles sauvages, dit Livingstone, n’obtiennent la possession des femelles qu’après avoir vaincu leurs rivaux. Il n’en est pas qui ne portent les cicatrices des blessures reçues dans le combat. » La lutte pour la possession des femelles est donc une cause de sélection. Généralement ce sont les mâles les plus vigoureux qui l’emportent, et par conséquent qui laissent une postérité plus nombreuse en éliminant à la longue leurs rivaux. Mais dans des cas fréquents, la victoire dépend moins de la supériorité des forces que des armes particulières que l’individu possède. Un cerf sans cornes, un coq sans éperon, auraient peu de chances de laisser une postérité. En permettant toujours au Yain-
queur de reproduire sa race, la sélection naturelle peut, à l’aide du temps, donner aux races des cornes plus dures, un éperon plus acéré; bref, les qualités qu’en peu d’années l’homme obtient par une sélection méthodique.
Chez les oiseaux, la lutte offre souvent un caractère plus paisible. Dans la famille des paons, chez les me‘rles de la Guyane et les oiseaux du Paradis, c’est la beauté du plumage ou la séduction du chant qui décide le choix de la femelle. Après une longue série d’années, les races acquièrent d’elles-mêmes par ce moyen l’éclat de plumage ou la mélodie de la voix., tandis que nous obtenons promptement le même résultat par des croisements imposés.
V. Rapports mutuels entre tous les êtres organisés.— A ces causes générales desélection se joignent lin grand nombre de causes particulières qui proviennent des rapports mutuels entre tous les êtres organisés. Le trèfle rouge, par exemple, ne peut être fécondé que parles bourdons; le trèfle hollandais l'est par les abeilles. Si dans une contrée les abeilles viennent A périr victimes d’une épidémie ou d’une famine, le trèfle hollandais succombera devant son heureux rival. Au contraire, si les bourdons, sont détruits par une population anomale de mulots, le trèfle rouge cédera la place au trèfle hollandais. La sélection sera due ainsi aux relations entre végétaux et insectes. Il est clair que réciproquement la disparition de végé-
taux, nourriture principale d’animaux ou d’insectes, donnera à ces derniers l’infériorité dans la lutte et, de chute en chute, amènera leur destruction.