Le De musica de Saint Augustin
Les quelques pages publiées ci- contre ont paru dans le « Guide musical » de Bruxelles («^ II, du i3 mars 1904).
Elles reproduisent la conclusion des six leçons [du cours libre d'histoire de la musique professé à la Sorbonne Janvier et février 1904) que fauteur a consacrées à Vanalyse de l'ouvrage de Saint A ugustin.
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r AiNT Augustin fut, on le sait, Tun Edes plus féconds écrivains de son itemps. Doué d'aptitudes remarqua- ^ blés pour la culture des belles lettres, il ^ avait acquis, à vingt ans, toutes les connaissances qu'un jeune homme de bonne con- ^*v. dition devait posséder. Après une exis- ^ tence plutôt orageuse, dont il n'y a pas lieu -- de parler en ce moment, Aurèle Augustin, en quête d'une place de professeur de rhétorique, se trouvait à Milan en l'année 386 : il avait 32 ans. Mis en présence du christianisme, alors dans toute sia force d'expansion, une transformation complète se fit en notre auteur, et, le goût de l'étude n'ayant jamais perdu son empire sur lui, on le vit occupé de la rédaction d'ouvrages
didactiques dont l'un, le De Musica, doit retenir notre attention.
Peu d'écrits ont été plus respectés au moyen- âge ; peu ont été aussi méconnus à notre époque.
On a dit que l'auteur ne savait pas la musique, et qu'il n'avait travaillé que sur des notes fournies par un tiers ami! On a dit encore que cet opuscule était un traité de métrique, et que, n'était §on titre De MusiCA, il ne mériterait pas d'être admis au nombre des écrits sur la matière.
Ayant fait à notre tour une étude sévère de l'ouvrage incriniiné, nous avouons ne partager aucune de ces manières de voir et nos conclusions rallieront peut-être quelques suffrages.
Le traité De Musica est-il un traité de métrique musicale ou un traité de musique métrique?
I. Tout d'abord, ce De Musica est-il ce que Ton est convenu d'appeler un « traité »?
Non, certes, attendu qu'il ne fait qu'effleurer quelques points spéciaux, en s'étendant, par contre, et, outre mesure, sur d'autres points de doctrine dont l'impor-
tance nous échappe. Cet écrit est donc tout au plus une contribution, un essai sur la rythmique musicale.
Un traité doit contenir un enseignement complet, et tel n'est pas le cas pour le De^ Musica, dont le plan lui-même ne paraît pas iixé très clairement, sauf dans les sous-titres des livres et des chapitres. Là encore, le désordre apparaît.
Jamais un tel écrit n'a pu servir de base à un enseignement suivi. C'est une conversation à bâtons rompus entre deux amateurs dont Tun sait beaucoup et l'autre fait semblant de ne rien savoir. Pur enfantillage <jue cet écrit, si Ton n'en considère que la forme extérieure et toute superficielle, qui nous rappelle, par certains côtés, les congrès de musique tenus à notre époque sur la question grégorienne. On y discute des questions que personne ne connaît à fond, et l'avantage reste aux mains du meilleur orateur : c'est le saint Augustin de l'assistance.
II. Est-il question de métrique plus que de rythmique dans cet écrit?
Après tout ce qui a été dit et prouvé par
la dissection des rythmes simili-métriques proposés par l'auteur, il n'y a pas d'hésitation à répondre : dans le De Musica^ on traite de rythmique pure, c'est-à-dire de rythmique musicale.
En ne parlant que du mètre et du vers, l'auteur eût limité l'horizon ; en parlant du rythme, il l'illimitait, si l'on peut créer ce néologisme.
Et c'est bien ainsi que saint Augustin a envisagé la question lorsque, dans ses Rétractations (1. I, cap. VI), il nous a fixés sur l'objectif de son travail : La musique considérée sous le rapport du rythme.
On peut prouver encore son but par une autre voie. L'analyse nous a montré que les périodes versifiées proposées comme exemples ne sont souvent que des juxtapositions de rythmes caractérisés par des mots dont le rythme conventionnel métrique possède en soi une signification rythmique précise.
Souvenons- nous de l'exemple proposé (1. IV, cap. i5) :
Vernat temperies, aurce tepent, etc.
Chaque mot est un rythme, et non un
pied prosodique. Ainsi, vernat est bien un spondée (2 longues), mais c'est avant tout un rythme de deux valeurs musicales longues (deux noires), dont on peut se servir comme élément principal d'une mesure quelconque en complétant celle-ci par des silences le cas échéant :
etc.
En l'absence de toute notation du genre de la nôtre, le moyen employé, pour être le seul pratique à cette époque, n'en était pas moins efficace. Il représentait quelque chose de certain et de connu.
Un autre fait prouve encore qu'il s*agit de rythmique musicale, c'est que pas une période métrique ne peut résister à la désarticulation rythmique que saint Augustin fait subir à chacune de celles qu'il propose : tandis que, envisagé sous le rapport de la rythmique musicale pure, le procédé n'a rien d'étrange — tout rythme n'est pas mètre — puisque, bien au contraire, c'est pour créer de nouveaux types rythmiques HARVARD UNIVERSITY EDA KUHN LOEB MUSIC LIBRARY CAMBRIDGE 38. MASS.
qu'il désarticule la période première proposée. C'est probant.
III. Quelle est la portée de l'ouvrage considéré en tant qu'écrit didactique?
La sévérité du jugement que nous avons porté sur les lieux communs et les guetapens déplacés tendus par saint Augustin à son élève, se tempère singulièrement si, mettant de côté la forme et les écarts de style, nous ne regardons que les faits rythmiques analysés par l'auteur. Et c'est là surtout qu'il faut nous arrêter pour le juger.
Saint Augustin est placé sur un sommet.
Il fait face à l'antiquité. Derrière lui, c'est l'avenir perdu dans un vague lointain. Mais encore peut-on dire que saint Augustin est comme placé sur le seuil d'un temple rempli à déborder de tous les chefs-d'œuvre de l'art antique. Il ne peut pas ne pas les connaître, et s'il a été élevé dans la fréquentation quotidienne de ces chefs-d'œuvre, il n'a pas été sans prendre l'air au dehors.
Devant ses yeux, étonnés probablement du spectacle insoupçonné auparavant qui se déroulait à l'entour, s'est présentée une vision qui l'a captivé tout entier : le chris-
tianisme, antithèse frappante du paganisme au sein duquel il avait vécu en dilettante désœuvré et raffiné.
Dès lors, ce superficiel, cet inachevé qui nous frappe à la lecture du De Musica ne viennent-ils pas d'une volonté raisonnée de son auteur — volonté résultant d'un état d'àme, nouveau à coup sûr — limitant à un objectif (encore mal défini peut-être) l'analyse d'un art poéticotnusical ramené à une pratique pure, saine, hiératique en quelque sorte ?
Son jugement sur la poésie lyrique, son quasi-dédain des formes travaillées pour produire l'intérêt ou^ éveiller la curiosité, son enthousiasme non déguisé pour la période solide, bien équilibrée du vers héroïque, tout cela me porte à saisir en saint Augustin une phase de sa transformation intellectuelle et morale dont son livre VI est le plus éclatant témoignage.
Je suis donc, ce me semble, en droit de conclure qu'au point de vue musical, son opuscule — si imparfait soit il en apparence, répétons-le — est une date, tant d'une des phases de l'évolution des idées de l'au-
teur que de révolution de l'art musical vers des horizons nouveaux.
C'est encore une date parce que, à la fin du lye siècle, le christianisme allait être en possession d'une partie de son chant liturgique, et qu'aucun des écrits produits pendant les trois siècles suivants n*aborde le sujet spécial que nous trouvons exposé dans le De Musica : le r5rthme musical.
Dans ces ouvrages, on bavarde, on pontifie à Toccasion, on fait mine d'étaler une science profonde qui n'est que confusément obscure, on arrive à produire un gros volume dont la partie solide techniquement se réduit à quelques principes mal coordonnés, qu'il faut être avide de rencontrer pour avoir la persévérance de les y chercher.
Estimons nous heureux encore de les posséder dans leur intégralité, parce qu'ils nous révèlent par leur insuffisance même plus de choses qu'ils n'en disent en réalité. Nous le verrons dans la suite de nos études.
Pour saint Augustin, le peu qu'il nous dit est capital. Supprimons-le par la pensée, nous n'aurons plus de base d'appréciation
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sur laquelle nous appuyer pour juger de rétat rythmique de la musique de son époque.
Cet écrit est donc nécessaire à nos recherches. Il méritait d'être mis en lumière mieux qu'on ne Ta fait jusqu'à ce jour, puisque certains termes techniques ont toujours été traduits à faux. En Tanalysant, j'ai la conviction de n'avoir pas perdu une seule minute, des nombreuses heures que j'ai consacrées à ce travail.
Le De musica de Saint Auguitin.
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