CINQUIESME JOURNÉE 2O
rtant son regard vers Pamphile, luy comanda en souzriant qu^il commençast à citer les heureuses nouvelles, lequel très- )lontiers se disposa, et dist ainsi :
Plusieurs nouvelles (gracieuses Daes) se présentent en mon entendeent, pour donner commencement à le si plaisante journée, comme sera îste-cy, desquelles il y en a une qui e plaist plus que toutes les autres :
ir ce que vous pourrez comprendre ir elle, non seulement Pheureuse fin, >ur laquelle nous commençons nostre urnée : mais aussi combien les forces amour sont pleines de grand bien, diles d'est re révérées, et de toute autoté; lesquelles plusieurs, sans sçavoir l'ilz veulent dire, blasment et damnent grand tort : ce que, si je ne faux (vous oyant toutes amoureuses), vous devra aire grandement.
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devint sage par eilre amoureux, et conquist par force s'amye Éphigène sur la mer : dont it fut mis en prison à Rhodes ; et un nommé Lisimaque l'en lira hors, avec lequel il print de rechef Éphigène et Cassandre au milieu de leurs napces: et ^enfuyrent avecques elle» en Candie, dont après les avoir espousées ilj furent rappelé:^ en leurs mai-
NOUVELLE PREMIÈRE
J L y eut au royaame de Cipre (comme nous avon^, long temps a, leu es histoires anciennes des Cipriens) un gentilhomme
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nommé Aristippe, qui fut plus riche en tous biens terriens que nul autre du païs; et si la fortune ne l'eust fait dolent d'une chose, il se pouvoit contenter plus que nul autre. Cest que entre ses enfans il avoit un fîlz qui surpassoit, en grandeur et beauté de corsage, tous les autres jeunes enfans qu'on eust sceu voir : mais il estoit presque tout fol, et tel qu'il n'en faloit rien espérer de bon : le nom duquel estoit Gallois. Toutesfois pourcc que jamais pour aucun travail de précepteur, ne pour flaterie, ou baterie que luy fist son père, ou par industrie d'autruy, on ne luy avoit peu mettre en la teste lettres, ne aucune civilité, ains avecques une voix grosse et difforme, avoit les gestes et façons de faire beaucoup plus convenables à beste brute qu'à homme, il estoit appelle d'un chacun, comme par mocquerie, Chymon : qui vaut autant à dire en leur langue, comme il fait aussi en la nostre, grosse beste. La perdition de la vie duquel le père supportoit avec grand ennuy : et desjà ayant du tout perdu l'espérance qu'on pouvoit avoir de luy, il commanda (pour n'avoir tousjours devant ses yeux l'occasion de son dueii)
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qu'il s'en allast à un sien village, aux champs, et qu'il demourast là avecques ses païsans. Ce qui fut fort agréable à Chymon, par ce que les façons de faire et conditions des grosses gens et ruraux luy plaisoient plus que celles de la ville. Estant doncques Chymon allé au village de son père, et se exercitant aux choses appartenantes à rusticité, il avint un jour, passée l'heure de midy, que en traversant d'un champ en autre, avec un bas ton qu'il port oit sur son col, il entra en un petit boys lequel estoit réputé en ce quartier-là pour très-beau :
et pource que c'estoit au moys de may, il estoit tout fueillu. En cheminant par lequel il se trouva (comme fortune le guyda) en un préau environné de trèsbeaux arbres, en l'un des coings duquel y avoit une fort belle fontaine, et froyde : auprès de laquelle il vit, sur l'herbe verde, une très- belle jeune fille qui dormoit, vestue d'un tant deslié àccoustrement qu'il ne cachoit quasi rien de la blanche charneure : et estoit seulement couverte depuis la ceinture en bas, d'une cotte picquée, très-blanche et desliée, et à ses piedz dormoient pareillement deux femmes, et un sien serviteur.
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Ayant Chymon apperceu laquelle, il commença incontinent à la regarder très-ententivement, estant appuyé sur son baston, sans sonner un seul mot, avec très-grande admiration : comme si jamais au paravant il n'eust veu forme de femme. Si sentit lors qu'en son dur et rural entendement (auquel jamais au paravant n'estoit peu entrer, ne par doctrine, ne par enseignemens qu'on luy eust peu faire, aucune impression die honneste civilité) s'esveilla un penser, qui luy dist en son gros et matériel esprit, que ceste fille estoit la plus belle chose que jamais vit homme vivant. Et lors il commença à distinguer les parties d'elle, en louant ses cheveux, qu'il estimoit estre d'or, le front, le nez, la bouche, la gorge et les bras, et sur tout son sein, qui commençoit seulement à poin* dre : tellement que d'homme champestre, il devint soudainement juge de beauté : désirant singulièrement en soy-mesmes, de voir les yeux qu'elle, appesantie de | fort sommeil, tenoit cloz et fermez ; et I pour les voir, il eut plusieurs fois volonté de l'esveiller : mais luy semblant plus belle, sans comparaison, que toutes les autres femmes qu'il eust jamais veu,
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il doutoit que ce fiist quelque déesse. Et en cela il avoit encor tant de . congnoissance, qu'il jugeoit que les choses divines doivent estre plus révérées que les humaines : parquoy il se contenoit, attendant qu^elle s^esveillast de soy-mesmes.
Et combien que le tarder luy semblast trop long, toutesfois, surprins d'un plaisir non accoustumé, il ne pouvoit partir de là.
Avint doncques que après long espace de temps, la jeune fille (qui avoit nom Éphigène) s'esveilla premier que personne des siens : et ayant levé la teste, et ouvert les yeux, veit Chymon tout au devant d'elle, appuyé sur son baston, dont elle s'esmerveilla fort, et luy dist : « Chymon, que vas-tu cherchant à » ceste heure par ce boys ? » Chymon qui, tant par sa contenance que par sa lourderie, et aussi par sa noblesse et richesse de son père, estoit quasi congneu de tous ceux du païs, ne respondit aucune chose aux parolles d'Éphigène.
Mais tout aussi tost qu'il veit ses yeux ouvers, il commença à les regarder fermement, luy estant avis en soy-mesmes que d^ceux partoit une douceur qui le remplissoit d'un plaisir, non encor ja-
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mais esprouvé par lùy. Ce que voyant la jeune fille, elle commença à avoir peur que ce regard ainsi ferme, n'incitast sa rusticité à faire quelque chose qui luy peust tourner à déshonneur: parquoy ayant appelle ses femmes, et s'estant levée debout, elle luy dist : « Chymon, & » Dieu te command. » A qui Chymon respondit lors : — « Je m'en iray avec* » ques toy. » Et combien que la jeune fille refusast qu'il Taccompagnast, ayant tousjours peur de luy, elle ne sceut toutesfois jamais tant faire qu'il abandonnast sa compagnie jusques à tant qu'il l'eust conduicte à sa maison : et de là il s'en alla à celle de son père, disant qu'il ne vouloit plus pour chose que ce fust retourner au village. Et combien que le père en fust fort marry, et pareillement ses parens, toutesfois ils le laissèrent à la fin au logis, attendans de voir quelle occasion estoit celle qui luy avoit fait changer d'avis. Estant doncques entré à Chymon jusques au cueur (ou jamais aucune doctrine n'estoit peu entrer) une sagette d'amour, pour la beauté d'Éphigène, il feit esmerveiller en peu de temps (parvenant d'un penser en autre] son père et ses parens, et tous ceux qui
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le congnoissoîent : car il requist premièrement à son père qu'il le feist habiller et mettre en ordre de mesmes ses autres frères : ce que le père fit très-volontiers ; en après, fréquentant avec les honnestes jeunes hommes, et voyant les façons de faire propres à gentilzhommes, mesmement à ceux qui estoient amoureux, il aprint au commencement, et en bien peu de temps (avec grand estonnement d'un chacun) non seulement les premières lettres, mais aussi devint très-sçavant entre les sçavantz en philosophie; et api*ès cela, estant l'amour qu'il portoit à Éphigène occasion de tout cecy, il ne changea pas tant seulement sa voix grosse et rusticque en douce et consonante, mais devint musicien parfaict, et bon joueur d'instrumentz; encores devint-il très-expert à bien picquer et voltiger chevaux : et robuste en tous exercices de guerre, tant par mer que par terre. Et pour le faire court (à fin que je ne m'amuse à racompter toutes les particularitez de ses vertuz), jamais la quatriesme année depuis qu'il devint amoureux ne fut accomplie, qu'il ne se fist congnoistre pour le plus honneste, le mieux conditionné et ayant plus de vcrtuz et grâces
particulières que nul autre jeune gentilhomme qui fust en tout le royaume de Cipre.
Que dirons-nous doncques, mes gracieuses Dames, de Chymon ? Certes autre chose, sinon que les vertuz hautaines du ciel infuses dedans son gentil cueur, estoient par envieuse fortune liées et enfermées de très-fortz liens en quelque petit coing de son cueur, lesquelz furent tous brisez et dessirez par Amour comme trop plus puissant seigneur que fortune, lequel, comme excitateur des espritz endormiz, poussa de toute sa force icelles vertuz hors des cruelles ténèbres, où elles estoient offusquées, et les meit en claire lumière : monstrant appertement dequel lieu il tire les espritz subjectz à soy, et où il les conduit avec ses traitz.
Combien doncques que Chymon, en aymant Éphigène, se fourvoyast en aucunes choses, toutesfois Aristippe son père, considérant qu'Amour Favoit feit de mouton retourner homme, non seulement le supportoit patiemment, mais aussi il luy suadoit de faire en cecy ce qui luy viendroit plus à plaisir. Toutesfois Chymon (qui refusoit d'estre nommé Galois, se souvenant qu'il avoit esté
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appelle Chymon par Éphigène), désirant mettre une fin honneste à son désin feit plusieurs fois prier Chipsée, père d'Ephigène, qu'il luy pleust de la luy donner en mariage. A quoy Chipsée respondit tousjours qu'il Favoit promise à un gentilhomme Rhodien, nommé Pasimonde, auquel il ne vouloit faillir de promesse. Parquoy estant venu le temps qui avoit esté accordé pour les nopces d'Éphigène, et que le mary Tavoit envoyé quérir, Chymon dist en» soy-mesmes : Il est temps maintenant que je te monstre (ô m'amie) combien je fayme : je suis devenu homme pour toy ; mais si je te puis avoir une fois, je ne fais doute que je ne devienne plus glorieux que tous les dieux vivantz ; et pour certain je t'auray, ou je mourray en la peine.
Cecy dit, il pria certains jeunes gentilz hommes qui estoient ses amys, et feit armer secrettement (sans que personne en sceust rien) un vaisseau avec toutes choses nécessaires pour faire guerre navale : puis se meit en mer, attendant le vaisseau sur lequel s'amye Éphigène devoit estre menée à Rhodes à son mary : laquelle, après plusieurs honneurs qui furent faicts par le père
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d'elle aux parens du mary, entra avec eux en mer; puis dressèrent la proue vers Rhodes, et s'en allèrent leur voye. Chymon, qui ne dormoit pas, les atteignit le jour ensuyvant avec son vaisseau ; et estant sur la proue d'iceluy, il cria à haulte voix k ceux qui estoient sur le vaisseau d'Éphigène : « Demourez, abais- » sez les voiles : ou vous délibérez d'estre » prins et submergez en mer. » Les ennemis de Chymon avoient les armes toutes tirées sur le tillac, et se préparoient pour se deffendre : pourquoy Chymon, après les parolles dictes, ayant prins un harpie de fer, le jet ta de grande force sur la poupe des Rhodiens qui gaignoient pais vistement, et la joignit par force à la proue de son vaisseau, et fier comme un lyon, sans attendre qu'il fust suyvy d'aucun des siens, saillit sur la nef des Rhodiens comme s'il n'eust fait compte d'eux tous, et esguillonné d'amour, se jetta Pespée au poing avec une force esmerveillable entre ses ennemys, et frappant ores l'un, et tantost l'autre, les abbatoit comme brebis. Ce que voyans les Rhodiens et jettans les armes en terre, quasi tous d'une voix se rendirent ses prisonniers : auxquelz Chy-
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mon dist : « Mes amys, le désir de gai- » gner butin ne hayne que j'aye contre » vous autres ne m'ont fait partir de )) Cipre pour vous venir assaillir en mer, )) les armes au poing : mais ce qui m'a » meu m'est très-grande chose, si je puis » dire que je Taye conquise par armes, » et à vous aysée à la me donner avec - » paix. Cest que je demande Éphigène, » que j'ayme sur toute autre chose; » n'ayant peu avoir laquelle de son père » comme amye et en mariage, Amour » m'a contrainct de la conquester de » vous autres comme ennemy, et avec » les armes en main. A ceste cause je » délibère de luy estre ce que luy devoit » estre vostre Pasimonde : pource don- » nez la moy, et vous en allez en la » bonne heure. »
Les jeunes gens, plus contrainctz de torce que de libéralité, baillèrent, avec les larmes aux yeux, Ephigène à Chymon.' Lequel, voyant qu'elle ploroit, luy dist : « Noble Dame, ne te desconforte point, je suis ton Chymon : qui ay plus mérité de t'avoir pour la longue amytié que je t'ay portée, que n'a Pasimonde : à qui tu n'as seulement esté que promise. » Puis la feit monter sur
sa nef, et s'en retourna vers ses compagnons, sans prendre ne toucher aucune chose des Rhodiens, et les en laissa aller. Estant ainsi content Chymon plus que nul autre de la conqueste d'une si chère proye, après qu'il eust consommé (Quelque peu de temps pour rappaiser Éphigène qui ploroit, il avisa avecques ses compagnons qu'il ne seroit bon de s'en retourner pour lors en Cipre : parquoy tous d'une mesme délibération dressèrent la proue de leur nef vers Candie, là où chacun et mesmement Chymon pensa que, tant pour les anciennes et nouvelles parentez, comme pour les grandes amytiez qu'il y avoit, ilz ppurroient demourer seurement avec Ephigène.
Mais fortune, laquelle avoit donné à Chymon avec grande joye la conqueste de la belle Dame, changea soudainement (comme inconstante] en triste et amer pleur, la joye inestimable du jeune amant : parce qu'il n'y avoit point êncores quatre heures complettes depuis le congé donné par Chymon aux Rhodiens, que survenant la nuict, laquelle (estant avec s'amye) il espéroit devoir estre la plus heureuse que nul autre qu'il eust jamais sentie, il se leva un temps très-
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divers et plein d'orages, qui remplit le ciel de nuées, et la mer de ventz tempestueux : dont il n'y avoit personne qui sceust voir ce qu'il devoit faire, ne où se mettre, ne encor' qui se peust tenir sur la nef pour faire quelque devoir.
Combien cecy estoit desplaisant à Chymon, il ne le faut point demander : car il luy sembloit que les dieux luy eussent ottroyé son désir, à fin que le mourir luy fust plus ennuyeux, duquel sans iceluy désir il ne s'en seroit guères soucié au paravant. Ses compagnons estoient pareillement tous dolentz : mais sur tout Éphigène, qui ne cessoit de plorer et se tormenter merveilleusement, ayant peur de chacune vague qui donnoit contre la nef; et en ces doléances elle maudissoit tant qu'elle pouvoit l'amour de Chymon, et blasmoit grandement sa hardiesse, affermant que telle fortune de tempeste n'estoit venue d'autre chose, sinon pour ce que les dieux ne vouloient pas que luy, qui la vouloit avoir pour femme contre leur volonté, peust jouyr de son désir présumptueux : ains que la voyant premièrement mourir, il mourust après misérablement. Et avec telles et semblables lamentations,
et encor' plus grandes, ne sçachans les mariniers que faire, et devenant à toute heure le vent plus fort, arrivèrent (sans sçavoir où ilz estoient) tout auprès de risle de Rhodes, et ne congnoissans encores en estre si près comme ilz estoient, se parforcèrent tant qu^ilz peurent, pour leurs personnes, de prendre terre en celle isle s'il estoit possible. A quoy fortune leur fut favorable, et les poussa en un petit goulphe de mer, auquel un bien peu au paravant les Rhodiens, à qui Chymon avoit osté Éphigènc, estoient arrivez avec leur nef; et ne s'apperceurcnt oncques d'estre entrez en icelle isle, jusques à ce que se levant l'aube du jour (qui leur rendit le ciel un peu plus clair) ilz se virent à un traict d'arc ou environ, près de la nef qu'ilz avoient laissée le jour de devant : dequoy estant Chymon dolent outre mesure, craignant ce qui luy avint, il commanda qu'on s'efForçast tant qu'on pourroit de sortir de là, et que fortune les transportast après où il luy plairoit : car ilz ne pouvoient estre en pire lieu que là. Parquoy on fit trèsgrand effort d'en sortir, mais on perdit temps, car le vent qui estoit très-puissant, poussoit au contraire : tellement
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qu'ilz ne sceurent oncques non seulement sortir de ce petit goulphe, mais voulussent-ilz ou non, le vent les jetta en terre : là où aussi tost qu'ilz furent abordez, ilz furent recongneuz des mariniers Rhodiens qui estoient descenduz de leur nef, desquelz y en eut quelqu'un qui courut soudainement à un petit village prochain de là, où les gentilzhommes Rhodiens estoient allez, et leur compta comment Chymon estoit là arrivé comme eux par fortune de mer, et Éphigène avecques luy sur sa nef : dont eux, trèsjoyeux d'une telle nouvelle, prindrent plusieurs hommes dudict village, et s'en coururent incontinent à la mer : où ilz empoignèrent Chymon, qui estoit desjà descendu en terre avec tous ses gens, en délibération de s'enfuyr en quelque forest prochaine de là, avec toute sa compagnie, et pareillement Éphigène. Et furent tous emmenez audict village, et de là à Rhodes. Là où quand ilz furent arrivez, Pasimonde le mary (qui desjà en a voit ouy les nouvelles) s'en alla sur l'heure plaindre au Sénat, lequel ordonna à un gentil homme Rhodien nommé Lisimacque, qui celle année tenoit le souverain magistrat des Rhodiens, d'aller incontinent,
bien armé et accompagné, prendre Chymon et sa compagnie, et les mener tous en prison : ce qui fut faict. Et en telle manière le misérable amoureux Chyroon perdit s'amye, qu'il avoit gaignée peu de temps au paravant, sans avoir eu autre chose d'elle que quelque pauvre baiser.
Quant à Éphigène, elle fut receue de plusieurs gentilz hommes et femmes de Rhodes, et réconfortée, tant du deuil qu'elle avoit eu de sa prinse, que de Tennuy et peine du torment de la mer; et demoura chez icelles gentilz femmes jusques au jour déterminé pour faire les nopces. Toutesfois la vie fut sauvée à Chymon et à ses compagnons, à la requeste des jeunes gentilz hommes Rhodiens, ausquelz Chymon Tavoit sauvée le jour précédent. Et combien que Pasîmonde soUicitast tant qu'il pouvoit de les faire mourir, ilz furent seulement condamnez à prison perpétuelle, en laquelle (comme on peut croyre) ilz demouroient tristes et doulentz, et sans espérance de jamais en sortir.
Mais ce pendant que Pasimonde soUicitoit tant qu'il pouvoit les préparatifs des prochaines nopces, la fortune, se repentant quasi de la soudaine injure
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faicte à Chymon, mit en avant un nouvel accident pour son salut. Ce fut que Pasimonde avoit un frère moindre d'aage que luy, mais non de vertu, qui se nommoit Hormisde, lequel avoit esté longuement en parolles de prendre à femme une belle jeune gentil femme de Rhodes nommée Cassandre, laquelle Lisimacque aymoit grandement, et s'estoit le mariage plusieursfois interrompu par divers accidens. Or voyant Pasimonde qu'il avoit à célébrer ses nopces avec une très-grande chère, il pensa que ce seroit très-bien faict si en ceste mesme feste, et pour ne rentrer plus en despence de faire festins, il pouvoit faire que son frère Hormisde espousast Cassandre : au moyen dequoy il remit les propos sus, avec les parens de la fille, et le conduysit à effect, et conclurent ensemble, que le mesme jour que Pasimonde espouseroit sa femme, Hormisde espouseroit pareillement la sienne. Ce qu'entendant Lisimacque, il en fut desplaisant outre mesure, parce qu'il se voyoit indubitablement privé de l'espérance qu'il avoit d'espouser Cassandre si Hormisde la prenoit : toutesfois comme sage qu'il estoit, il dissimuloit son ennuy, et com-
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mença à penser par quel moyen il pourroit empêcher que cecy ne vinst à effect : mais il n^en veit point de possible, sinon de la ravir. Ce^ qui luy sembla aysé à faire pour l'office qu'il avoit, mais aussi il le réputoit plus déshonneste que sUl ne Teust point eu. Ce nonobstant, après longue délibération, Thonneur céda à l'amour : et conclud en son entendement de la ravir, quoy qu'il en deust avenir. Et pensant à la compagnie qui luy seroit nécessaire pour le faire, et à Tordre qu'il auroit à tenir, il se va souvenir de Chymon qu'il tenoit prisonnier avec ses. compagnons, et imagina qu*il ne sçauroit avoir un meilleur ne plus fidelle compagnon en cest affaire, que Chymon.
Parquoy, la nuict ensuyvant, il le fait secrettement venir en sa chambre, et luy commença à parler en ceste manière :
« Chymon, tout ainsi comme les dieux » donnent libérallement, et en grande » abondance, les choses aux hommes, » tout ainsi sçavent-ilz très-sagement » esprouver leur vertu, et ceux qu'ils » treuvent fermes et constants à tous les » accidens qui peuvent survenir, ilz les » font dignes (comme vaillans) de plus
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» grans mérites : or ont-ilz voulu avoir 9 plus certaine expérience de ta vertu, » que de celle que tu eusses peu mon- » strer sans sortir des limites de la mstison » de ton père; lequel je congnoy très- » abondant en richesses : car ilz t'ont » premièrement r'amené (comme j'ay » entendu) moyennant les poignantes » solicitudes d'amour, d'animal insensé » à devenir homme; après, par une dure » fortune, et présentement par une prison » ennuyeuse, ilz veulent voir si ton 0 courage se change point de ce qu'il » estoit n'a guères, quand tu fuz (par » bien peu de temps) content de la » proye que tu avois gaignée : parquoy » si le courage t'est tel qu'il a esté, les » dieux ne te donnèrent oncques au- » cune chose si aggréable comme sera » celle qu'ilz se préparent te donner » maintenant : laquelle (à fin que tu » reprennes tes forces accoustumées, et » que tu deviennes courageux) je déli- 1) bère de te déclarer. C'est que Pasi- » monde, joyeux de ton malheur, et » diligent procureur de ta mort, se haste » tant qu'il peut de célébrer les nopces » de t'amye, à fin qu'en icelle il jouysse » de la- proye que fortune, quand elle t'a
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» voulu rire, t'avoit premièrement don- » née, et soudainement, quand elle s^est » voulue monstrer courroucée, t'a ostée. » Or, combien il t'en doit desplaire (au » moins si tu aymes ainsi comme je » croy) je le congnoy par moy-mesmes, » à qui Hormisde son frère prépare » faire pareille injure en un mesme jour, » m'ostant Cassandre que j^ayme sur » toute autre chose. Et pour éviter une » telle injure et un si grand ennuy, je » ne voy point que fortune nous ayt » laissé autre voye ouverte, sinon la » vertu de noz courages, et la force de » noz mains dextres, èsquelles il nous » convient avoir les armes : et nous faire » faire voye à toy au deuxiesme ravisse- » ment, et à moy au premier, de noz j> deux amyes. Parquoy, si tu as grand » désir de recouvrer, je ne vueil seule- » ment dire ta liberté (car je croy que tu » t'en soucyes peu sans t'amye), mais » t'amye aussi, et que tu me vueilles » suyvre à mon entreprinse, les dieux » te Tont mise entre les mains. »
Ces parolles firent revenir tout le cueur à Chymon : et sans trop prendre de respit pour faire la responce, il dist : — « Lisimacque, tu ne sçaurois avoir en
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» cest affaire un plus fort ne plus fidelle » compagnon que moy : au moins s'il » m'en doit avenir ce que tu me dis : et » par ainsi, commande-moy ce qu'il te » semblera que je devray faire, et tu » verras que Fexécuteray courageuse- » ment. » A qui Lisimacque dist : — « D'aujourd'huy en trois jours les nou- » velles mariées doyvent faire leurs » nopces, en la maison de leurs marys : » en laquelle toy et tes compagnons et » moy (avec quelques-uns des miens en » qui je me fie fort) entrerons quand la » nuict sera venue, et les ayant prinses » au milieu du festin, nous les mène- » rons en une nef que j'ay desjà faict » apprester secrettement ; et tuerons tous » ceux qui présumeront de nous em- » pécher. » Cest ordre pleut grandement à Chymon, qui demoura en prison sans en dire mot à personne des siens jusques au temps limité.
Quand le jour des nopces fut venu, le triumphe fut grand et magnificque, et n'y eut coing en la maison des deux frères qui ne fust remply de joye. Lisimacque, après avoir donné ordre à tout ce qui estoit nécessaire, et qu'il veit son heure venue, sépara en trois parties
Chymon et ses compagnons, et pareillement ses amys, tous armez souz leurs habillemens; les ayant premièrement animez par plusieurs paroles à son entreprinse : dont il envoya une partie secrettement au port à fin que personne ne les eust peu empêcher de gaigner le navire quand il en seroit besoing ; et s'en venant avec les deux alitres parties à la maison de Pasimonde, il en laissa une à la porte à ce que personne de ceux qui estoient dedans ne les peust enfermer ou empêcher qu'ilz ne sortissent ; et monta avec Chymon et le demourant de leur compagnie en haut par l'escalier. Puis, quand ilz furent entrez en. la salle où les nouvelles espousées, avec plusieurs autres Dames, s'estoient desjà assises par ordre pour souper, ilz s'avancèrent et jettèrent les tables par terre, prenant chacun s'amye, lesquelles ilz mirent entre les mains de leurs compagnons; et commandèrent qu'on les menast sur l'heure à la nef qui estoit préparée. Les maryées commencèrent à plorer, à crier,, aussi firent les autres femmes et les serviteurs : dont toute la maison fut soudainement remplie de bruit et de criz.
Mais Chymon et Lisimacque avec leurs
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compagnons ayants desgainé leurs espées, se firent faire sans contradiction place par un chacun, et vindrent à gaigner Tescallier; et comme ilz descendoient, Pasimonde se trouva au devant d'eux, qui couroit avec un gros baston en la main voir quel bruit c'estoit, lequel fut frappé si courageusement de Chymon sur la teste, qu'il la luy fendit à moytié et le feit tomber mort à ses piedz : au secours duquel courant Hormisde son frère, il fut pareillement tué d'un des coups de Chymon : et quelques autres qui se voulurent approcher des compagnons de Lisimacque et de Chymon furent par eux blessez et repoussez.
Laissans doncques la maison pleine de sang, de bruyt, de pleurs, et de tristesse, ilz se serrèrent ensemble, et sans aucun empêchement s'en vindrent avec leur proye à la nef, sur laquelle ayans mis les deux Dames, et estans eux et leurs compagnons entrez dedans, voyans que le rivage de la mer estoit desjà plein de gens armez qui venoient à la recousse des Dames, ilz donnèrent des rames en l'eau et s'en allèrent joyeusement faire leurs affaires en Candie. Là où estans arrivez, ilz furent les bien receuz de
m ao.
plusieurs leurs amys et parens, et après avoir espousé leurs amyes et faict grande chère, ilz jouyrent à leur plaisir de leur proye. Pour raison dequoy il y eut par un long temps après de grans troubles en Cipre et en Rhodes. A la fin, par le moyen des parens et amys, tant d'un cousté que d*autre, qui s'en empeschèrent, on trouva moyen qu'après quelque bannissement Chymon s'en retourna joyeusement avec Ephigène en Cipre, et Lisimacque pareillement avec Cassandre à Rhodes, vivans chacun en son païs avec s'amye longuement, et en grand contentement.
^'^^4Sf
aymartt Martuccio Gomito, et ayant qu'il eatoit mort, >e mett seule par désespoir en une barque qui fut transportée du vent à Suje en Barbarie, et de là s'en alla à Thunis, où elle le trouva encores vivant : auquel elle se descouvrit, et luy, estant en grande autorité du conseil privé du Roy, espousa ladicte Constance, et s'en retourna riche avec elle en l'isle de Lipare.
NOUVELLE II
lïANT ta Royne que la nouvcUede Pamphile estoit achevée, laquelle elle toua grandement, elle commanda à ma Dame Emilie qu'elle «uyviit à dire la sienne, laquelle commenta a'
Chacun se doit à bon droici délecter
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des choses ausquelles on voit suyvre la récompense selon les affections; et pource que aymer mérite au long aller plustost plaisir qu'affection, je obéiray à la Royne avecq' trop plus grand plaisir, en parlant de la présente matière, que je ne fey hier au Roy en parlant dô'la précédente.
Vous devez sçavoir (mes délicates Dames) qu'il y a auprès de Sicile une petite isle qu'on appelle Lipare : en laquelle n'aguères y eut une bien belle jeune fille nommée Constance, née de fort honnestes gens, d'icelle mesme isle : de laquelle fille devint amoureux un jeune homme de ladicte isle, qui avoit nom Martuccio Gomito, fort gracieux, bien conditionné, et sçavant en son art : laquelle fille s'embrasa semblablement de luy, de si bonne sorte qu'elle n'avoit nul bien, sinon quand elle le voyoit.
Et désirant Martuccio de l'avoir en mariage, il la feit demander à son père : lequel respondit qu'il estoit trop pauvre, et que pour cela il ne la luy donneroit point.
Martuccio, très-despit de se voir refusé par pauvreté, arma un petit vais-
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seau avec certains ses amys et parens, et feit serment de ne retourner jamais à Lîpare qu'il ne fiist riche. Parquoy partant de là, il commença, en faisant le mestier de corsaire, à costoyer la Barbarie, en pillant et desrobant tout ce qu'il trouYoit moins fort que soy : en quoy fortune luy fut fort favorable, s'il eust sceu bien conduyre son bonheur; mais ne se contentant luy et ses compagnons d'estre devenuz en peu de temps fort riches, il avint que cherchans de Vestre d'avantage, ilz furent tous pris par certains vaisseaux de Sarrazins, et tout ce qu'ilz avoyent, pillé, après s'estre toutesfois deffenduz longuement; encor y en eut-il la plus grand part de tuez par lesditz Sarrazins. Lesquelz, après qu'ilz eurent mis à fons son vaisseau, le menèrent à Thunis, où il fut mis en prison, et gardé en grande misère.
La nouvelle vint à Lipare, non pas d'un seul, mais de plusieurs, que tous ceux qui cstoient partiz sur le petit vaisseau avec Martuccio a voient esté noyez. Quoy oyant la jeune fille (qui avoit esté desplaisante outre mesure de son partement) ploura longuement avecques les autres, et délibéra en soy-mes-
mes de ne vouloir plus vivre. Toutesfois, ne pouvant souffrir son cueur de se tuer de soy-mesmes par quelque violence, elle pensa de donner nouvelle nécessité à sa mort : parquoy sortant un soir secrettement de la maison de son père, et s'en allant au port, elle trouva de fortune une petite barque de pcscheurs séparée quelque peu des autres navires, laquelle (pource que les maistres d'icelle n'en faisoyent que de descendre à ceste heure -là) elle trouva fournie de mast, de voile, et de rames,, dont elle entra incontinent dedans; et se jettant avecques les rames quelque peu avant en mer, sçachant un petit naviger (comme sçavent générallement toutes les femmes de ceste isle) elle feit voyle, et meit à bas les rames et le timon, et s'abandonna du tout à la puissance du vent; imaginant qu'il devoit avenir par nécessité : ou que le vent renverseroit la barque non chargée et sans gouverneur, ou qu'il la feroit frapper contre quelque rocher et la romproit : au moyen dequoy elle ne sçauroit échapper quand bien elle voudroit, ains faudroit nécessairement qu'elle se noyast. Et en ceste délibération elle
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s'enveloppa la teste en un manteau, et s'en alla coucher en plourant au fonds de la barque : mais il en avint autrement qu'elle avoit pensé, par ce que le vent de bise tiroit et estoit lors fort doux, sans qu'il fîst quasi point de mer : si conduisit la barque de sorte qu41 la porta, depuis la nuict qu'elle estoit montée dessus, jusques au lendemain sur le vespre, bien cent mille au dessus de Thunis, en une plage prochaine d'une ville appellée Suse. La jeune fille ne sentoit point si elle estoit en terre ou en mer, comme celle qui pour aucun accident n'avoit levé la teste ny n'entendoit la lever jamais.
Or y avoit-il de fortune, lors que la barque frappa sur la rive, une pauvre femmette à la marine qui ostoit du soleil les filez de ses pescheurs, laquelle, voyant la barque, s'esmerveilla fort de ce qu'on Tavoit laissée à pleine voile donner en terre : et pensant que les pescheurs dormissent en icelle, elle alla dedans, où elle ne veit personne que ceste jeune fille, qu'elle appella plusieurs fois parce qu'elle dormoit fort; à la fin elle l'esveilla. Et congnoissant à son
habit qu'elle estoit Chrestienne, luy demanda en parlant Latin, comment il estoit possible qu'elle fust arrivée là ainsi seulette en cestc barque. La jeune fille, oyant le langage Latin, douta que quelque autre vent l'eust ramenée paraventure à Lipare, et se levant soudainement, regarda autour d'elle : mais ne congnoissant le païs, et se voyant en terre, elle demanda à la bonne femme où elle estoit. Qui luy respondit : — « Ma fille, tu es près de Suse en Bar- » barie. » Ce que oyant la fille, dolente de ce que Dieu ne luy avoit voulu envoyer la mort, craignant de recevoir quelque déshonneur, et ne saichant que faire, s'asseit au pied de sa barque, et commença à pleurer. La bonne femme, voyant cecy, en eut pitié ; et la pria tant qu'elle la mena en sa petite cahuette de maison, où elle la flata si bien, qu'elle luy dist comment elle estoit arrivée là. Parquoy congnoissant la bonne femme qu'elle estoit encor à jeun, luy donna de son pain dur avecques quelque poisson, et de l'eau ; et la pria tant, qu'elle mangea un peu. Constance luy demanda après (voyant qu'elle parloit ainsi Latin) qui elle estoitl A qui la vieille dist,
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qu'elle estoit de Trapany, et se nommoit Chère-prise, qui servoit en ce païs certains pescheurs Chrestiens. La jeune fille (combien qu'elle fust grandement dolente), si est*ce que oyant nommer Chère-prise, print en soy-mesmes bonne augure d'avoir ouy ce nom : sans sça- Yoir pourtant quelle occasion la mouvoit à cecy ; et commença à espérer sans sçavoir quoy, et à cesser quelque peu de désirer la mort comme elle faisoit au paravant; et sans luy déclairer autrement qui elle estoit, ne de quel païs, pria chèrement la bonne femme que pour l'amour de Dieu elle eust pitié de sa jeunesse : et qu'elle luy donnast quelque conseil, par lequel elle peust éviter qu'il ne luy fust faict injure.
Chère-prise, oyant ceste-cy, comme bonne femme qu'elle estoit, la laissa en sa cahuette, et s'en alla soudainement serrer ses filiez, puis s'en retourna à elle, et après l'avoir couverte et toute enveloppée de son manteau mesme, la mena à S use quand et soy, où, quand elles furent arrivées, la bonne femme luy dist : « Constance, je te mèneray en » la maison d'une très-bonne Dame
» Sarrazine, à laquelle je fay bien sou- » vent service en ce qu'elle me com* » mande : elle est femme ancienne et » charitable : je te recommanderay à » elle le plus que je pourray, et suis » très-certaine que elle te recevra vo- » lontiers, et te traictera comme si tu » estois sa fille : aussi de ton costé, » quand tu seras avecques elle, tu te per- » forceras tant qu'il te sera possible, en » la servant bien, d'aquérir sa grâce jus- » ques à tant que nostre Seigneur t'en- » voye meilleure fortune. » Et comme elle le dist, ainsi le fît-elle. La Dame qui estoit desjà vieille, après qu'elle eut ouy Chère-prise, regarda la jeune fille au visage, et commença à pleurer, et la prenant luy baisa le front; et après la mena par la main en la maison où elle demouroit avecques quelques autres femmes sans aucun homme, qui toutes besongnoient de leurs mains en diverses choses de soye, de cuyr, et de palmes, et plusieurs autres ouvrages : desquelz Constance en peu de jours en aprint quelqu'un, et commença à besongner avec elles; et vint tant en la bonne grâce et amour de la bonne Dame et de toutes les autres, que c'estoit mer-
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veilles : encor aprint-elle en peu de temps par les enseignemens d'elles leur langage.
Demeurant doncq' la jeune fille à Suse, qui avoit esté desjà plourée pour perdue et morte en la maison de son père, il avint qu'estant Roy de Thuni?
un qui se nommoit Mariabdele, il y eut un jeune seigneur de grand lignage et fort puissant, lequel estoit en Grenade, qui disoit que le royaume de Thunis luy appartenoit : et pour ceste cause il assembla une puissante armée, et s*en vint assaillir le Roy pour Ten chasser. Lesquelles choses venues aux oreilles de Martuccio Gomito, qui sçavoit fort bien parler la langue Barbaresque, et oyant dire que le Roy faisoit un merveilleux effort pour sa défense, il dist à un de ceux qui gardoyent luy et ses compagnons : « Si je pouvoye parler au Roy, » je me fay bien fort que je luy donne- » roye conseil par lequel il auroit bien » tost gaigné la bataille. » La garde dist ces parolles à son Maistre, lequel les alla incontinent rapporter au Roy ; qui fut cause que le Roy commanda qu'on luy amenast Martuccio, et luy demanda quel
conseil estoit le sien; lequel luy respondit ainsi : — a Sire, si au temps » que j'ay fréquenté voz païs, j'ay bien » prins garde à la façon de faire que » vous tenez en vôz batailles, il me » semble que vous le faictes plus avecq' 9 archers qu'avec autres gens : et par » ainsi s'il estoit possible de trouver le » moyen que les flesches faillissent à » voz ennemys, et que les vostres en » eussent en abondance, je pense que » vous gaigneriez la bataille, o A qui le Roy dist : — « Sans doute, si cecy se » pouvoit faire, je penseroye bien estre » vainqueur. » Lors Martuccio luy dist : — « Sire, si vous voulez, il se pourra » faire : et oyez comment : Il faut que » vous faciez faire les cordes des arcz de » voz archers plus délyées que celles 0 dont on a accoustumé de user : et 0 après, il faut faire les flèches de sorte » que les coches ne puissent servir sinon » à ces cordes délyées : mais il faut que » cecy soit fait si secrettement que vostre » ennemy ne le saiche : car il y pour- » voiroit. Et la raison pourquoy je le dy » est, qu'après que les archers de vostre » ennemy auront tiré toutes leurs fle- » sches, et les vostres les leurs, vous
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>) devez entendre qu'il faudra par néces- » site, que voz ennemys ramassent les » flèches qu'on leur aura tiré, pour re- » tirer contre les vostres, tant que la » bataille durera ; et autant en feront les » vostres des leurs; mais voz ennemys » seront bien trompez : car ilz ne se » pourront servir de celles de voz gens, » d'autant que les petites coches ne rece- » vront point les grosses cordes : ce que » adviendra tout au contraire aux vo- » stres, de celles de voz ennemys, parce )) que la corde délyée recevra très-bien » la flèche qui aura la coche grande; et » par ainsi les vostres en auront en très- » grand' abondance, et les autres néces- » site'. » Ce conseil pleut grandement au Roy, comme sage prince qu'il estoit, et le su)rvant entièrement, il trouva par cela qu'il avoit vaincu son ennemy : dont Martuccio vint grandement en sa grâce, et par conséquent riche, et en grande autorité.
Le bruit de toutes ces choses courut par tout le païs, tellement qu'il vint jusques aux aureilles de Constance, que Martuccio Gomito (qu'elle avoit dès; long temps pensé mort) estoit en vie. Parquoy
l'amour qu'elle luy portoit, qui estoit desjà presque cstainte dedans son cueur, se r'aluma avec soudaine flamme, augmentant laquelle elle ressuscita l'espérance du tout morte. Parquoy elle compta tout son affaire à la bonne Dame, avec qui elle demouroit, et luy dist qu'elle désiroit fort d'aller à Thunis, à fin de saouler les yeux de ce dont les aureilles les avoient par leur ouïe faitz désireux. La bonne Dame loua grandement son désir, et comme si elle eust esté sa mère, se mit avec elle sur une barque, et s'en alla à Thunis, où elle fut receue, et Constance pareillement, fort honorablement en la maison d'une sienne parente. Et ayant mené avec soy Chère-prise, elle l'envoya voir quelles nouvelles elle pourroit trouver de Martuccio. Laquelle, après avoir entendu que il estoit en vie, et en grande autorité, luy en vint faire le raport. Lors la bonne gentil femme, voulant estre celle qui avertiroit Martuccio que s'amye Constance estoit venue jusques-là pour le trouver, s'en alla un jour au lieu où il estoit, et luy dist : « Martuccio, il est » arrivé en ma maison un tien serviteur » qui vient de Lipare, qui voudroit bien
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» parler secrettement à toy; et pour ne » m'en fier à autruy, moy-mesmes » (comme il m'en a prié) te le suis bien » voulu venir dire. » Martuccio la remercia, tt s'en alla après elle en sa maison.
Quand la jeune fille le vit, il ne s'en fault guères qu'elle ne mourust de joye, et ne se pouvant contenir, luy saulta soudainement au col, les bras ouvers en l'embrassant : et pour la compassion des malheurs qu'elle avoit euz et aussi pour la présente joye (sans pouvoir dire un seul mot) commença à plourer chauldement. Martuccio, voyant s'amye, s'en esmerveilla grandement, et fut quelque peu sans sçavoir que dire, puis en souspirantdist : « Hélas, m'amye Constance, » es-tu maintenant en vie ? Il y a desjà » long temps que j'ouiz dire que tu estois » perdue^ ne jamais depuis on n'a ouy » nouvelles de toy en nostre maison- » Et cecy dit, en plourant tendrement, il l'embrassa et là baisa. Constance luy compta toutes ses fortunes, et l'honneur qu'elle avoit receu de la gentilfemme avec qui elle avoit demouré. Et après plusieurs devis qù'ilz eufent ensemble, Martuccio se partit d'avec elle, et s'en
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alla devers le Roy son maistre, à qui il compta tout. C'est à sçavoir toutes ses fortunes et celles de samye, disant oultre qu^l délibéroit, avec sa permission toutesfois, de l'espouser selon nostre loy.
. Le Roy s'esmerveilla fort de toutes ces choses; et ayant faict venir la fille, et entendu d'elle qu'il estoit ainsi comme Martuccio le luy avoit compté, il dist : « En bonne foy, m'amye, tu Tas bien » mérité pour mary. » Parquoy, après qu'il eut fait aporter de très-grans et riches présens, il luy en donna une partie, et l'autre à Martuccio, leur donnant congé de faire entre eux ce qui plus leur seroit agréable .-
Martuccio fit grand honneur à la gentilfemme avec qui Constance avoit demouré, et l'ayant remerciée de ce qu'elle avoit faict pour elle, luy fit des présens convenables à elle; puis quand il en eut prins congé, non sans les larmes de Constance, la commanda à Dieu. Et depuis, avecques le congé du Roy, ilz montèrent sur une petite barque, et Chère-prise avec eux, et ayans bon vent retournèrent à Lipare, où la chère fut si grande, qu^on ne la
II — MARTUCCIO
pourroit jamais dire. Et lors Martuccio Tespousa, qui fit de belles et grandes nopces, jouyssantz par après ensemblement de leur amour en paix et en repos.
s'en fuyant avecques une fille qu'il aymoit, nommée Anselme, rencontra des brigans en chemin : dont la fille s'enfuyt par une fo^ rest, d*oii elle fut menée en un chasteau, et Pierre prins par les brigans, des mains desquel^ç il eschappa depuis; et après arriva par accident audit chasteau oit estoit A nge- Une, qu'il espousa : et puis s'en retournèrent ensemble à Rome.
NOUVELLE III
Qui monstre encores les puissances de fortune
et d'amour.
L n*y eut personne en la compagnie qui ne louast la nouvelle de ma Dame Emilie, et congnoissant la Royne qu^elle estoit achevée, se tourna vers ma Dame Élise , et lui com-
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manda qu'elle continuast. Laquelle désirant d'obéir commença ainsi :
Gracieuses Dames, il me vient de souvenir d^une mauvaise nuict que eurent deux jeunes personnes encores peu discrètes : mais pource que après ilz eurent plusieurs plaisantes journées, je suis contente, puis qu'elle vient à propos, de la vous racompter.
En la cité de Rome, qui fut au temps passé chef du monde, comme elle en est aujourd'huy la queue, y eut n'aguères un jeune homme nommé Pierre Boccamasse, de famille entre celles de Rome fort honnorable : lequel devint amoureux d'une très-belle et amyable jeune fille nommée Ângeline : fille d'un qui se nomma Gigliuosse Saulle, homme de basse condition, mais fort estimé des Romains : et en Paymant il sceut tant faire que la jeune fille commença à ne Taymer moins qu'il Taymoit. Parquoy se sentant contrainct d'amour fervente, et ne luy estant advis que il deust plus souffrir la peine dure ^ue luy donnoit le désir qu'il avoit d'en jouyr, il la demanda en mariage. Ce que sachantz ses
parens, ilz allèrent tous parler à luy, le blamans fort de ce qu'il vouloit faire, et d'autre part firent dire au père de la fille, qu'il ne prestast Taureille en aucune manière aux paroUes de Pierre, parce que s'il le faisoit ilz ne le tiendroient jamais pour amy ne pour parent. Pierre, voyant qu'on luy empeschoit la voye, par laquelle (et non autre) il pensoit paryenir à son désir, voulut mourir de dueil, et si le père d'elle l'eust consenty, il l'eust espousée, contre le vouloir de tous ses parens; toutêsfois il se mit en la fantasie de faire tant (s'il plaisoit à la fille) que la chose sortiroit à effet. Et ayant sceu par personne- interposée qu'elle en estoit trèscontente, il conclud avec elle de s'en fuyr de Rome. A quoy ayantz donné ordre, Pierre se leva un matin de fort bonne heure, et montèrent ensemble à cheval, et prindrent leur chemin vers Alaignc, où Pierre avoit quelques amys, ausquelz il se fioit fort ; et alîantz ainsi par païs, n'ayantz loysir de faire les nopces (par ce qu'ilz craignoient d'estre suyviz), devisans ensemble de leurs amours, ilz se baisoient quelquefois l'un l'autre.
Or advint que quand ilz furent à quatre lieues loing de Rome, Pierre, ne sachant guères bien le chemin, au lieu de prendre à main droicte, print à gauche, tellement qu'ilz ne chevauchèrent guères plus d'une lieue, qu'ilz se virent près d'un petit chasteau : duquel ayantz esté apperceuz il sortirent incontinent douze rustres, lesquelz veuz par Angeline (mais non plustost qu'ilz furent près de Pierre et d'elle) elle s'e'cria : « Pour » Dieu, mon amy, sauvons-nous : car » nous sommes assailliz. » Pierre tourna lors son cheval le mieux qu'il peut vers une fort grand' forest; et luy serrant les espérons aux flans, se tenoit à l'arçon. Le cheval, se sentant picqué, Temportoit en courant par la forest, et Pierre, qui regardoit plus au visage d'elle qu'au chemin, et ne s'estoit si tost apperceu comme elle des gallantz, fut (ce pendant qu'il alloit regardant dequel costé ilz venoient, et ne les voyant encores) surprins d'eux, et empoigné. Et l'ayant fait descendre de cheval, et demandé qui il estoit, et luy le leur ayant dit, ilz commencèrent à conseiller entre eux et dire : Cestuy-cy est des amys de noz ennemys; qu'en devons-nous faire autre
chose, sinon le despouiller et le pendre par despit des Ursins à un de ces chesnés? A quoy s^estans acordez, ilz commandèrent à Pierre qu'il se despouillast : quoy faisant et prévoyant desjà son malheur, advint que une embusche de bien vingt-cinq bons compagnons, leur coururent sus, en cryant : Tue, tue, tue, lesquelz ainsi surprins abandonnèrent Pierre et se mirent en deffence; mais voyans qu'ilz estoient moins de gens que ceux qui les assailloient, ilz commencèrent à fuyr, et ceux-cy à les suyvre. Ce que voyant Pierre, il se revestit incontinent et monta sur son cheval; puis commença tant qu'il peut à fuyr par la voye où il avoit veu que s'amye s'en estoit fuye. Mais ne voyant voye ne sentier par la forest, et ne congnoissant aucun train de cheval, encores qu'il luy semblast bien estre en seureté et hors des mains de ceux qui l'avoient pris, et aussi des autres qui les avoient assailliz, ne retrouvant point toutesfois s'amye, il fut plus dolent que homme du monde, et commença à plorer, et à aller ores icy, et tantost là, en l'appellant par la forest. Mais personne ne luy respondoit. Toutesfois, luy n'osant tour-
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ner en arrière, cheminoit toujours plus oultre, et ne sçavoit où il devoit arriver. Et d'autre part ayant ouy parler des bestes sauvages qui ont acoustumé d'estre es forestz, il avoit peur en un instant de soy-mesmes, et de s'amye , qu'il luy sembloit voir à toute heure estre estranglée de quelque ours, ou de quelque loup.
Ce paovre Pierre s'en alla ainsi mal fortuné tout au long du jour par ceste forest en cryant et appellant, et quelque fois allant en arrière, cuydant aller en avant, et estoit desjà si foyble, tant pour le cryer, plorer et la peur qu'il avoit, comme pour le long temps qu'il avoit esté sans manger, qu'il n'en pouvoit plus. Parquoy voyant que la nuict estoit venue, et ne sachant quel autre conseil prendre, il descendit de son cheval, et le lia à un gros chesne qu'il trouva, sur lequel il monta de paour d'estre dévoré la nuict de quelque beste sauvage, et peu de temps après s'estant levée la lune, et le temps esclarcy, n'ayant eu toutesfois la hardiesse de s'endormir de peur de cheoir (combien que s'il en eust eu bon loysir, le dueil et le souvenir qu'il avoit de s'amye ne l'eussent laissé
dormir), fut contraint de veiller toute ceste nuict en souspirant, et plorant, et maudissant en soy-mesmes sa fortune.
La jeune fille (comme nous avons dit cy-devant) ne sachant où aller, sinon ainsi qu'il plaisoit plus à son cheval la porter, se mit si avant en la forest, que elle ne pouvoit voir le lieu par où elle y estoit entrée. Parquoy, ne plus ne moins que Pierre avoit faict, elle s'en alla tout au long du jour tournoyant par ce lieu sauvage, ores attendant, et maintenant allant plorant, appellant, et tantost plaignant son malheur. A la fin voyant que Pierre ne venoit point, elle se mit en un petit sentier que elle rencontra de fortune, estant desjà presque nuict, lequel son cheval suyvit tant qu'après qu'elle eut faict un peu plus d'une lieue, elle vit de loing au devant de soy une maisonnette où elle s'en alla le plus tost qu'elle peut, et là elle trouva un bon homme fort vieil avecques sa femme qui estoit pareillement vieille, lesquelz, quand ilz la virent ainsi seule, luy dirent : « O ma fille, que vas-tu à » ceste heure faisant ainsi seule par ces » quartiers? » La fille en pleurant respondit qu'elle avoit perdu sa compagnie
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par la forest, et demanda combien elle estoit près d'Alaigne. A laquelle le bon homme respondit : — « Ma fille, cecy » n'est pas le chemin pour aller à Alai- » gne, il y a plus de six lieues d'icy. » Lors elle demanda : — « Et où est-ce » doncques qu*il y a icy auprès quelques » maisons pour loger? )i Respondit le bon homme : — « Il n'y en a point de si » près que tu y sceusses aller de jour, » La fille dist à Theure : — •« Vous plairoit-il )) doncques, puis que je ne puis aller » ailleurs, me retenir icy pour Tamour » de Dieu ceste nuict? » Le bon homme respondit : — « Belle fille, il nous plaist » très-bien que tu demeures icy avec » nous, pour ce soir. Mais toutesfois » nous te voulons bien advertir, que par » ces boys il va et vient de jour et de » nuict tout plein de mauvaises compa- » gnies, d'amys et d'ennemys, qui nous » font plusieursfois de grans desplaisirs, » et de grans dommages. Et si par » malheur (toy estant icy) il en venoit » quelqu'une, te voyant belle et jeune » comme tu es, ilz te feroient desplaisir » et honte, et nous ne te pourrions » ayder. Nous t'en avons bien voulu » advertir, à fin que puis après (s'il
» advenoit) tu ne te sceusses plaindre » de nous. » La fille, voyant que Theure estoit tarde, encores que les parolles du vieillard Tespouventassent, dist : — « S'il » plaist à Dieu, il nous gardera vous et » moy de ce malheur, lequel quand bien » il m'aviendroit, si est-ce beaucoup M moins de mal, d'estre à la mercy des » hommes, que d'estre dévoré par les » boys des bestes sauvages. » Et ce dit, et descendue de- son cheval, elle s'en entra en la maison du pauvre homme, où elle soupa pauvrement avec eux, de ce qu'ilz avoient ; et après souper elle se jetta toute vestue sur leur lict pour se coucher avec eux, où elle ne cessa de souspirer, et plorer sa desconvenue, et celle de Pierre, duquel elle ne sçavoit que espérer sinon mal.
Et quand il fut presque jour, elle ouyt un grand bruit de gens qui cheminoient: au moyen dequoy elle se leva soudainement, et s'en alla en une grande court qui estoit derrière la maisonnette, ou elle vit en un des endroitz d'icelle, une grosse meule de foin, dedans lequel elle se cacha, à fin que si ces gens venoient là, elle ne fust si tost trouvée ; et à peine s'estoit-elle achevée de cacher, que ceux-
III — PIERRE ET ANGELINE iSg
là qui estoient en grande compagnie et très- mauvais garçons, furent à la porte de la maisonnette, qui se firent ouvrir ; et quand ilz furent entrez dedans, et eurent trouvé le cheval de la fille tout sellé, ilz demandèrent qui estoit léans. Le bon homme, ne voyant autour de soy la jeune fille, respondit : — « Il » n*y a céans personne que nous : mais » ce cheval, à qui qu'il soit eschappé, » arriva au soir icy, et nous le mismes » céans, à fin que les loups ne le man- » geassent. » Alors dist le principal de la trouppe : — « Il sera doncques bon » pour nous, puis qu'il n'a point d'autre » maistre. » Quand ceux-cy furent tous entrez et espanduz dedans la petite maison, une partie s'en alla à la court, et ayans laissé leurs javelines et rondelles, avint que Tun d'eux, ne sçachant que faire autre chose, fourra sa javeline dedans le foin, et ne s'en falut guères qu'il ne tuast la fille qui estoit cachée, ne rien moins qu'elle se fist congnoistre : car la javeline luy vint si près de la mammelle gauche, que le fer persa son abillement : au moyen dequoy elle cuyda jetter un grant cry, pensant estre blessée ; mais, considérant . le lieu où
26o l.E DÉCAMÉRON — \° JOURNÉE
elle estoit, elle se tint coye sans sonner mot.
La compagnie, après avoir faict cuyre des chevreaux, et autre chair qu'ilz avoient, et qu^ilz eurent beu et mangé, s'en allèrent deçà et delà à leur entreprise, et emmenèrent le cheval d'Angeline, et eux estantz un peu eslongnez, le bon homme commença à demander à sa femme : « Qu'est devenue nostre fille, » qui arriva hier au soir icy, laquelle je » n'ay point veue depuis que nous som- » mes levez? » La bonne femme respondit qu'elle n'en sçavoit rien, et regardoit si on la verroit point. La fille, oyant que ceux là estoient partiz, sortit du foin : dequoy le bon homme fut bien ayse, quand il vit qu'elle n'estoit tombée entre les mains de ces paillardz ; et estant desjà presque jour, luy dist : « Désormais » que le jour s'en vient, nous te mène- » rons, s'il te plaist, jusques à un chas- I) teau qui est à deux lieues et demye » près d'icy, là où tu seras en lieu seur : » mais il te faudra venir à pied, par ce » que ces mauvais garçons, qui vien- » nent à ceste heure de partir d'icy, » ont emmené ton cheval. » La pauvre fiUe^ se souciant peu de cela, les pria
pour rhonneur de Dieu, qu'ilz la menassent en ce chasteau : ce qu'ilz firent, et y arrivèrent entre sept et huict du matin.
Le chasteau estoit à un des Ursins qui s'appelloit Lyelle de Champ de Fleur, et de bonne fortune sa femme y estoit lors, qui estoit une bonne et saincte Dame.
Laquelle, quand elle vit la fille, la rccongneut incontinent, et la receut bien volontiers. Puis voulut sçavoir tout par ordre comment elle estoit arrive'e là. Ce que la fille luy compta entièrement :
dont la Dame (qui congnoissoit pareillement Pierre) fut marrie : par ce qu'il estoit des amys de son mary. Et oyant dire le lieu où il avoit esté pris, elle va conjecturer qu'il auroit esté tué.
Si dist à la fille : — « Puis que lu ne » sçais doncques où est Pierre, tu de- » moUreras icy avecques moy, jusques » à tant qu'il me viendra à propos » de te pouvoir envoyer seurcment à » Romme. »
Pierre, estant sur le chesne, le plus dolent qu'il estoit possible, vit venir, sur rheure du premier somme, une vingtaine de loupz, lesquelz, tout aussi tost qu'ilz virent son cheval, furent tout
autour de luy. Le cheval, quand il les sentit si près de soy, secoua la teste, et rompit ses resnes, et commença à s'en vouloir fuyr : mais estant environné de tous costez, et ne pouvant fuyr, il se deffendit long temps avccques les dentz, et k grans coups de pied, et à la fin fiit jette par terre, et mis en pièces, puis csvcntré soudainement ; et se paissans tous de luy, le dévorèrent, sans y laisser autre chose que les oz, et après s'en allèrent ; dequoy le pauvre Pierre (qui se sentoit avoir encor' quelque compagnie de son cheval, et un support de ses travaux) fut fort estonné, et pensa en soy-mesmes, qu'il ne pourroit jamais sortir de ceste forest. Et quand il fut presque jour, mourant de froid sur cest arbre, il vit (comme celuy qui tousjours regardoit autour de soy) un grand feu, qui estoit bien à une grande demye lieue loing de soy. Parquoy, aussi tost qu'il fut jour clair, il descendit de ce chesne (non sans grande peur), et prenant son adresse vers ce feu, fit tant qu'il y arriva. Autour duquel il trouva des bergers qui banquetoient, et se donnoient du bon temps, desquelz il fut receu par pitié. Et après qu'il eut mangé et beu.
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et qu'il se fut reschauffé, il leur compta sa desconvenue, et comment il estoit là arrivé; puis leur demanda s'il y avoit en tout ce quartier, village ou chasteau, où il sceust aller. Les bergers luy dirent que là auprès, environ une lieue et demye, y avoit un chasteau de Lyelle de Champ de Fleur, et que sa femme y estoit pour Theure : dont Pierre fut très- joyeux, et les pria que quelqu'un d'eux Taccompagnast jusques là, ce que deux d'entre eux firent volontiers.
Et estant là Pierre arrivé et ayant trouvé quelqu'un de sa congnoissance, il taschoit de trouver le moyen qu'on allast chercher la fille par la forest, quand la Dame du chasteau le fit appeller, à laquelle il s'en alla incontinent. Et voyant s'amye Angeline avecques elle, jamais joye ne fut pareille à la sienne. Car il transissoit tout de désir qu'il avoit de l'aller baiser : mais il s'en abstenoit de honte qu'il avoit de la Dame. Et si sa joie fut grande, celle de Angeline (le voyant aussi) ne fut pas moindre. La gentil femme, après luy avoir fait bon recueil, et sceu ce qui luy estoit avenu, le reprint bien fort, de ce qu'il vouloit
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faire contre la volonté de ses parens:
mais voyant que nonobstant toutes ses rcmonstrances, il estoit tout résolu en cccy, et qu'il estoit fort agréable à la tille, dist en soy-mesmes : Dequoy me tormcntc-je ? Ceux-cy s'entrayment.
Ceux-cy se congnoissent. Chacun d'eux est cgallement amy de mon mary ; leur désir est honneste, et outre ce, je pense que Dieu le veut ainsi, puisque Tun est échappe du gibet, et Tautre du coup de javeline, et tous deux des bestes sauvages ; et par ainsi, qu'il se face. Puis se retournant devers eux, elle leur dist : a Si vous avez volonté d^estre mariez » ensemble, j'en suis très-contente, et » vueil que les nopccs se facent céans, » aux despens de mon mary ; et après je » feray bien faire la paix entre vous, et » vos parens. » Pierre, très-joyeux, et Angeline encor^ plus, s'espousèrent en ce chasteau, et leur fit la gentil femme honorables nopces, comme on les peut faire aux champs : où ilz sentirent trèsdoucement les premiers fruictz de leur amour. Et quelques jours après, la Dame et eux montèrent à cheval, et s'en retournèrent bien accompagnez à Romme, où ayant trouvé les parens de Pierre fort
:ourroucez de ce qu'il avoit fait, elle le *emit en bonne paix et amour avec eux ; ;t vesquit depuis en grand repos et plaisir avec son Angelinc jusques en âeillesse.
trouve par mess ire Litio de Val bonne coU' ché avecques sa fille, Vespousa; et vesquirent depuis en bonne paix et amytié avecques le père d'elle.
NOIJVELLK IV
Sii^nitiaiit la prudence d'aucun», qui cherchent à ooavrir plusiost une honte qui leur est avenue ptr autruy, qu'en le punissant la publier à chacun.
UAND ma Dame Élise se fut teue, escoutant les louanges que luy donnoient ses compagnes de sa nouvelle y la Royne commanda à Philostrate qu'il en dist quel-
qu'une : lequel en riant commença à dire :
J'ay esté tant de fois, et si fort picqué de vous (mes Dames) de ce que hier je vous mis en avant une matière fascheuse
à deviser, et pour vous faire plorer, qu41 me semble que si je vueil aucunement récompenser cest ennuy, je doy dire quelque chose qui vous face un peu rire. Et par ainsi je suis délibéré de vous compter par une briefve nouvelle, une amytié où il n'y eut autre ennuy que de souspirs, et d^une courte peur, meslée de quelque honte, dont la fin fut néantmoins joyeuse.
Il n'y a encores guères de temps, que en la Romanie y eut un chevalier, fort honneste gentilhomme et bien conditionné, nommé messire Litio de Valbonne, lequel par fortune eut de sa femme nommée ma Dame Jaquemine, sur le commencement de sa vieillesse, une fille, qui devint (à mesure qu'elle croissoit) la plus belle et gracieuse de tout le païs. Et pource qu'ilz n'avoient que celle-là, ilz l'aymoient et chérissoient grandement, et la gardoient fort songneusement : espérans de faire quelque grande alliance par elle. Semblablement y avoit lors un beau jeune filz, ayant le tainct fraiz, nommé Richard, de la famille des Menards de Brettinore, qui firéquentoit souvent en la maison de ce
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messirc Litio, nebougcantguèresd'avecq' luy. Duquel messirc Litio ne sa femme ne se doutoicnt non plus qu'ilz eussent fait de leur filz.
Ccstuv-cv, voyant à toute heure ceste fille qui cstoit belle, gracieuse, pleine de bonnes meurs, et dcsjh preste à marier, on devint dcsespcrémcnt amoureux :
toutcsfois qu'il mettoit toute la peine qu'il pouvoit à celer son amytié. Dequoy s'estant la fille apperceuc, commença pareillement sans point fuir le coup, à l'aymer. Et ayant eu le jeune filz plusieurs fois grande volonté de luy dire quelque parolle (ce qu'il avoit tousjours différé en crainte), h la fin il choysit un jour son heure, et print la hardiesse de luy dire : « Catherine, je te supplie que » tu ne souffres que je meure en t'ay- » mant. » La fille respondit soudainement : ~ « Pleust à Dieu que tu ne me » fisses non plus mourir. » Ceste responce augmenta beaucoup le plaisir et la hardiesse à Richard ; dont il luy dist : — « Il ne tiendra jamais à moy que )e » ne face tout ce qu'il te plaira : mais » il est en toy de trouver le moyen de » nous rendre contens Tun de l'autre. » La fille luy dist lors : — « Richard, tu
» vois comme je suis tenue de court, et » par ainsi je ne puis penser comment » tu sceusses venir à moy; mais si tu » sçaiz inventer chose que je puisse faire » sans recevoir honte, dy-le moy, et je » le feray. » Richard, ayant pensé plusieurs moyens, dist soudainement : — « Catherine m'amye, je ne puis penser » aucun moyen, sinon que tu fisses tant, » que tu peusses venir coucher sur la » gallerie qui est près du jardin de ton » père, là où si je te sçavoye la nuyct, je » me parforceroye d'y venir sans faute, » encor' qu'il soit fort hault. » A qui Catherine respondit : — « Si tu te faiz » fort d'y venir, je pense bien de faire » tant que je y pourray coucher. » Richard promit qu'il le feroit. Et cecy dit, s'entrebaisèrent seulement une pauvre fois, à la desrobée, et puis s'enfuirent.
Le jour ensuyvant, qui estoit vers la fin du moys de May, la fille commença devant sa mère à se plaindre de ce qu'elle n'avoit peu dormir la nuict précédente, pour le grand chault qu'il avoit faict. La mère luy dist : — « Qu'est-ce que tu dis, » ma fille? quel chault fait-il tant? c'est » bien tout au contraire : car il ne fait » point de chault. » A qui Catherine rein 23.
I K hf«:amkkon — V" journée
spondii — - Ma mère, vous le devriez dire à mon père, et par aventure que vous lu y diriez vcTitc.» et d'avantage, vous devriez considérer combien les tilles sont plus chaleureuses, que les femmes d'aage. « La mère dist lors : — Ma tille, la vérité est ainsi : mais )e ne puis pas faire chault et froid à mon plaisir, comme par aventure tu voudrons ; il faut endurer le temps comme la sai<;on le donne, peut estre qu'il fera plus fraiz ceste autre nuict, et tu dor^ miras mieux. — Or Dieu le vueille, »
dist Catherine; *< mais on n'a pas accoustumé de voir que quand on va plus avant en l'esté, les nuictz se voysent refroidissant. -Que veux tu doncques qu'on face ? » dist la mère. — « Quand il plairoit à mon père et à vous • (re-
spondit la fille), « je feroye faire volontiers un petit lict sur la gallerie près de sa chambre, et sur le jardin, où je coucheroye, et oyant chanter le rossignol, estant le lieu fraiz, je seroye beaucoup mieux que je ne suis en nostre chambre. » La mère dist : —
« Or sus, n'en parle plus, je le diray à
» ton père, et nous en ferons comme il
» luy plaira. »
Lesquelles choses ouyes par messire ^itio de sa femme, pour ce qu'il estoit îeux, et un peu difl&cile en cecy, il dist : — « Quel rossignol est-ce, au chant du- • quel elle veut dormir? Je la feray I dormir au chant des cigalles. » Ce que Achant Catherine, non seulement elle le dormit point la nuict ensuivant, plus le despit que de chault : mais aussi ne aissa jamais dormir sa mère, ne se plaignant que du chault. Parquoy, quand le natin fut venu, la mère s'en alla devers nessire Litio, et luy dist : — « Vous vous souciez bien peu de ceste fille; que vous importe-il qu'elle couche en lagallerie? elle n'a reposé toute la nuict en place, de grand chault qu^elle avoit, et outre ce vous esmerveillezvous, si ce luy sera plaisir (elle qui n'est qu'un enfant) d'ouïr chanter le rossignol? les enfans désirent tousjours les choses semblables à eux. » Messire Litio, oyant cecy, dist : — « Or allez en la bonne heure; qu'on luy face faire un lict tel que vous voudrez, et qu'on y mette quelques rideaux de sarge, et qu'elle y dorme, et oye chanter le rossignol tout son saoul. » Ce que ayant iceu Catherine, elle y fit dresser inconti-
K béCAVKPON — \- JOURNÉE
ncnt un lie t. et se promenant qo'dle y cnichcroit ccil-j nuict. fît tant quelle vit l<ich.irJ. au lu-A clic Ht un signe accordé cntrj eux. par lequel il entendit ce qu'il :iV'.it il faire. Mc'^>irc Litio, quand fl vccut que sa tille fut couchée, ferma un liij) ^ oui iill'>:t en la uallerie, ei ^'enalla prjrciiljment coucher.
I OUI au^«^i to>t que Richard entendit quj T'iui le ni on Je Jormoit, il moou nvL-cq* une esche) le qu'il avoit, sur ua mur. et de ce mur. se prenant à certaines attentes d'un autre mur non sans f;rand peine et dan.uer s'il fust tombé;, f{aii;na la ^alleric, oii sans mener grand bruit, il fut rcccu de la jeune fille avec très-grande chère: et après plusieurs baisers, ilz se couchèrent ensemble, et prinJrcnt presque toute la nuict plaisir Tun de Fautre : faisans chanter plusieursfois le rossignol.
Or estantz en celle saison les nuictx courtes, et le plaisir grand {et desjà approchant le jour, à quoy ilz ne pensoient;, et avecqucs ce eux bnislans de chault, tant pour la chaleur qu'il faisoit, que pour les folies qu'ilz avoient fiuctes, ilz s'endormirent sans avoir aucune couverture sur eux : tenant la fille son amy
embrassé avec le bras droit, et de la main gauche par la chose que vous avez plus de honte de nommer, quand vous estes entre les hommes. Et eux dormans en ceste manière sans s'esveiller, le jour survint : parquoy messire Litio se leva, lequel, se souvenant que sa fille dormoit en la gallerie, ouvrit tout bellement Fhuys, et dist en soy-mesmes : Que je voye comment le rossignol aura fait dormir ceste nuict Catherine. Puis, quand il fut plus outre, il leva tout bellement les rideaux du lict, et vit Richard et elle couchez tous nudz, et embrassez en la sorte cy-devant dicte. Parquoy, congnoissant que c'estoit Richard, il sortit de là, et s'en alla à la chambre de sa femme, et Tappella en luy disant :
« Sus, ma femme, levez-vous tost, et » venez voir que vostre fille a esté si » désireuse du rossignol, et y a fait si » bon guet, qu'elle Ta prins, et le tient » en la main. — Comment est-il pos- » sible? » dist la femme. — « Vous le » verrez, » dist messire Litio, « si vous » vous dépeschez de venir. »
La Dame, s'estant hastée de se vestir, suyvit tout bellement son mary, et quand ilz furent tous arrivez au lict, et qu'ilz
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curent levez les rideaux, ma Dame Jaqucminc peut voir manifestement comment sa fille avoir prins et tenoit le rossignol, qu'elle dcsiroit tant d'ouîr chanter. Lors la Dame, se tenant fort trompée de Richard, voulut crier et luy dire injure; mais messire Litio luy dist : — « Ma •> femme, sur tant que vous m'aymez, ■) gardez-vous bien d'en sonner mot : car •> pour certain, puisqu'elle l'a prins, il •I sera sien. Richard est gentil homme » et riche enfant; nous ne sçaurions I faire sinon bonne alliance de luy, et •I s'il veut eschapper bon marchant de là > où il est, il faudra premièrement qu'il » Tespouse, et lors il trouvera qu'il aura » mis le rossignol en sa propre cage, et » non en celle d'autruy. » Dequoy la mère se rappaisa, voyant que son mary ne s'en courroussoit autrement. Et considérant que sa fille avoit eu bonne nuict, et qu'elle reposoit très-bien, ayant prins le rossignol, elle se teut.
Peu de temps après toutes ces paroUes, Richard s'esveilla, et voyant qu'il estoit jour clair, se tint desjà pour tout mort; et appella Catherine, en luy disant : « Hélas, m'amye, comment ferons»
» nous ? le jour est venu et m'a surprins
» icy. » Âusquelles paroUes messire Litio s'avança, et en tirant les rideaux dist : — « Nous ferons très-bien. » Quand Richard le veit, il luy sembla qu'on luy arrachast le cœur du corps : et s'estant levé sur le lict, dist : — « Monsieur, je » vous requiers pour Dieu mercy : je » congnoy, comme traistre et meschant, » avoir mérité la mort : parquoy faictes » de moy ce qu'il vous plaira : bien vous » supplié-je, que vous ayez, s'il est pos- » sible, mercy de ma vie, et que je ne » meure point. » A qui messire Litio respondit : — « Richard, Tamour que je » te porte, et la fiance que j'avoye en » toy, ne méritoient point cecy; mais » toutesfois puis qu'il est ainsi, et que » jeunesse t'a transporté à faire une si » grande faute, à fin que tu t'ostes la » mort, et à moy le déshonneur, je » vueil, avant que tu partes d'icy, que » tu espouses Catherine pour légitime » femme : à ce que tout ainsi qu'elle a » esté tienne ceste nuict, elle le soit » semblablement tant qu'elle vivra : et » en ceste manière tu peux acquérir mon » amour et ta salvation : et où tu ne le » voudras faire, recommande hardiment » ton ame à nostre Seigneur. »
Ce pendant que ces parolles se disoyent, la pauvre Catherine lascha le rossignol, et s'estant recouverte, commcnça à plourer bien fort, et à supplier son père qu'il pardonoast à Richard; et d'autre part elle prioit Richard qu'il feist ce que son père vouloit. Mais 0 ne falut trop grandes prières en cecy : par ce que d'une part la honte de la faute commise, avec le désir de Tamander, et d autre la peur de mourir, et le désir de cschapper, et oultre ce Tardente amour et l'appctit de posséder la chose aymée, luy feircnt dire libéralement, sans point y songer, qu'il estoit tout prest de £ûre ce qu'il plaisoit au père. Farquoy messire Litio emprunta de la mère un de ses anneaux, et sans partir du lieu où ilx estoyent, Richard (en leur présence] espousa Catherine. Laquelle chose faicte, messire Litio et sa femme en les laissant dirent : — « Or vous reposez désormais, » car vous en avez peut estre plus de » besoing, que de vous lever. »
Quand ceux-cy furent partiz, les jeunes gens s'embrassèrent ensemble : et n'ayant faict la nuict que six lieues, ilz en feirent encor deux avant que de se lever : et là ilz feirent fin à la première journée.
Puis quand ilz furent levez, et que Richard eut parlé plus à loysir à messire Litio, peu de jours après il Tespousa de rechef en la présence des parens et amys, comme il falloit, et avecques grande feste la mena en sa maison, où il feit belles et honorables nopces. Et longuement après il voila avecques elle, en paix et consolation, pour rossignol de jour et de nuict, autant qu'il luy pleut.
FIN
DU TOME TROISIEME
rQ4'BLE rOES éMo^TIÈIlES
DU TOME TROISIÈME
Pages LA TROISIESME JOURNEE du DÉCAHÉRON (Suite)
Nouvelle IX. — La Comtesse de Roussil- LON. — Gillette de Nerbonne guérit le Roy dé France d'une fistule qu'il avoit : dont pour récompense, elle demanda Bertrand, Comte de Roussillon, pour mary : lequel, l'ayant espousée par force, s'en alla par despit à Florence : là où faisant l'amour à une jeune fille, Gillette coucha au lieu d'elle avecques luy, et en eut deux filz : parquoy l'aymant depuis, il la tint pour sa femme 3
Nouvelle X. — Le Diable en Enfer. — Alibech, fille, vint en un hermitage, où Rusticque, hermite, luy enseigna de remettre le diable en enfer : puis estant ostée de là, elle fut mariée à Néherbale 33
28o TABLE DES MATIERES
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