‹ Le Décaméron de BoccaceChapitre 77 sur 84 · IV — LE CHEMIN DU PARADIS I · texte numérisé non relu

IV — LE CHEMIN DU PARADIS I

» £iire, ne pense point à cela, ains p«ns^ » à dormir : tu fais tellement remuer » quelquefois le lict, que tu âiis bransler » tout ce qui est céans. » Lors distla femme : — « Ne vous en souciez non, je » 9çay bien ce que je fais : faites hardi- » ment bien ce que vous faites, car je » feray bien (si je puis) ce que j'ay en- » commencé. »

Frère Puccio demoura tout coy et se remeit à dire ses patenostres : et la femme et monsieur le moyjie, dès celle nuict en avant (ayante faict ûiire un liet en un autre endroit de la maison), se donnèrent bon temps durant que la pér nitence de frère Puccio dura ; et à la mesme heure que le moyne s'en alloit au matin, elle s'en retournoit en son lict, où frère Puccio venoit quand sa pénitence estoit achevée. Continuant doncques en telle manière frère Puccio icelle pénitence, et la femme son plaisir avec le moyne, elle disoit plusieurs fois en gaudissant au moyne : a Tu fais faire la pé- » nitence à frère Puccio, par le moyen » de laquelle nous avons gaigné le para- » dis. » Et voyant que son cas alloit tr^bien, elle s'apprivoisa tellement à la pasture du moyne, qu'ayant esté tenue

Il 17.

LE

do'

LE ataîGC^lFICQUE liJCHail^

t<mna un cheval à Messire François Verjelesy; moyennant ce il parla par «oh ■Ottgé à sa femme, et elle ne reipondil autant chose : mais luy respotidit à soynesmes pour elle, et selon sa responce l'ff- '«:( s'en ertsuyvit après. .

NOUVELLE V

^quelle, — ^ — unt, non par mal ommenfR à pari

AKPKiLS avoit acheva la nouvelle de frère Puccio , non

tans fjrande risÉe des Dames, quand la Royne commanda Eracieusement  ma Dame Elise qu'elle dist la si'-" peu plus brusque que a

Il y a plusieurs gens qui croycnt

(pource qu'ilz sçavent beaucoup) que les autres ne sçachent rien : lesquelz le plus souvent, ce pendant qu'ilz se cuydent mocquer d'autruy, se treuvent après le faict qu'autruy s'est mocqué d'eux : pour laquelle chose je répute grande folie celle de celuy qui se met sans qu'il en soit besoing à essayer les forces de l'esprit d'autruy. Mais pource que chacun ne seroit paradventure de mon opinion, il me plaist de vous compter, ensuyvant l'ordre qui nous a esté donné de deviser, ce qui en advint à un Chevalier de Pistoye.

En la ville de Pistoye près Florence y eut jadis, en la lignée et famille de Vergelesy, un chevalier nommé messire François, homme fort riche, sage, et advisé en plusieurs choses : mais au demeurant très-avaricieux sans mesure; lequel ayant à aller à Milan pour estre Potestat, s'estoit équippé de toutes choses pour y aller honorablement, fors que d'une beste d'amble qui fiist belle poiur luy et à son gré ; et ne luy estoit possible d'en recouvrer aucune qui luy pleust : ei en estoit en peine. Il y avoit lors k Pistoye un jeune homme nommé Richard, venu de bas lieu, mais grande*

V — RICHARD LE MAGNIFICQUE 201

ment riche: lequel se tenoit si proprement et mignonnement vestu, qu'il estoit généralement appelle d'un chacun Ma* gnificque ; et avoit long temp§ ayin4 et £adct la court sans aucun avantage à la femme de messire Françoys, qui estoit très-belle et fort honneste.

Or est-il que ce Magnilicque avoit le plus beau traquenart de toute la Toscane, qu'il aymoit fort pour la beaulté qui estoit en luy : et estant tout notoire par la ville qu'il faisoit l'amour à Udicte Dame, il y eut quelqu'un qui dist à messire François, que s'il le luy demandoit en don, qu'il l'aurok facilement pour l'amytié qu'il portoit à sa femme. Messire Francisque bruslant d'avarice, envoya quérir le Magnificque et luy de«* manda son cheval à vendre, à fin qu'il le luy ofifrist en don. Le Magnificque, ouyant cecy, en fut très-ayse, et respondit : — « Monsieur, si vous me donniez » tout ce que vous avez au monde, je ne 1) le vouldrois pas : mais vous le pour- » riez bien avoir en don, s'il vous plaisoit : » à ceste condition toutesfois, que avant » que vous l'ayez, je puisse par vostre » licence et en vostre présence dire quel- » que parolles à vostre femme : si loing

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» de VOUS que je ne puisse estre ouy que » d'elle. » Messire Francisque, conduit d'avarice, et espérant se mocquer du Magnifîcque, respondit qu'il en estoit bien content, quand il vouldroit; et l'ayant laissé en la salle de son palays, s'en alla en la chambre de sa femme, à laquelle il fît le compte comment aysément il pouvoit avoir le ^traquenart, puis luy commanda de venir escouter ce que le Magnificque vouldroit dire : mais qu'elle se gardast bien sur tout de respondre peu ne prou à chose qu'il dist. La Dame blasma fort telle chose : toutesfoys, ayant à obéir aux plaisirs du mary, elle promit de ce faire, et le suyvit en la salle pour ouyr ce que le Magnificque vouldroit dire. Lequel, ayant de rechef confermé la convention faicte avecque le mary, se mit à seoir auprès d'elle en un des coings de la salle, assez loingtain d'un chacun; et commença à dire ainsi :

« Ma Dame, il me semble estre certain » que vous estes si sage, que vous avez, » long temps a, peu très-bien congnoistre » combien d'amytié Vostre beauté (qui » surpasse sans point de faute celle de » toute autre femme que je pense jamais » avoir veue) m'a coiitrainct de vous

y -*- RICHARD LE MAGNIFICQUE 203

Drter: je laisse à part les louables >luiitions et singulières vertuz qui >nt en vous : lesquelles ont puissance t prendre tout homme de hault cueur.

arquoy il n'est point de besoing de MIS remonstrer par parolles que Talou;: que je vous porte n'ayt esté la [us grande et la plus fervente, que mais homme porta à aucune autre mme, et tout ainsi sera-il sans illir tant que ma misérable vie sous^ endra ces pauvres membres, et encor' 3US osé- je bien dire plus : quç si on ayme par delà, comme on fait par Bçà, je vous aymeray perpétuellement, : par cecy vous vous pouvez rendre ^rtaine que vous n'avez aucune chose uelle que ce soit, ou vile, ou chère, ne yous puissiez tant réputer vostre, : en faire tel compte comme de moy, 1 ce que je puis estre, et semblablelent de tout ce qui est mien ; et à fin ie vous en preniez plus grand argulent et opinion, je vous dy que je )us réputeroye à plus grande grâce le vous me commandissiez quelque lose que je peusse faire pour vous, et )us fîist agréable, que je ne feroye si iby, commandant à tout le monde, il

204 ''E DÉCAMéRON — III^* JOURNÉE

» avoit à m'obéir. Ainsi, ma Dame, si }e » suis autant -vostre comme vous oyez » que je suis, je prendray la hardiesse » (non eatfê grande raison) d'adresser mes X» prières à vostre hautesse, de laquelle » seule et non d'ailleurs dépendent moa » repos, mon bien, et mon salut, et » comme votre très-humble serviteur, je » vous supplie, mon cher bien et seule ^ espérance de mon ame (qui se nourrist '» en Famoureux feu, espérant en vous) » que Vostre bénignité soit si grande et » vostre rigueur (dont vous avez, long » temps a, usé envers moy qui suis vostre) » si amoulie que, me sentant reconforté » de vostre pitié, je puisse dire, que tout » ainsi que par vostre beauté je suis de- » venu amoureux, je puisse aussi avoir » par elle-mesmes ta vie, laquelle (si » vostre hault cueur ne s'incline à mes » prières) se consommera sans aucune » faute, de sorte que j'en mourray, et » :pourrez estre appellée homicide de Tt ffloy ; et laissons à part que ma tnort 1» ^ne vous fust point d'honneur, néant- » moins je croy que quand aucùnesfois » il vous en souviendroit, vous diriez en » vîous-mesmes : Hélas, combien je'fey » de mal, de n'avoir -eu pitié de mon

V — RICHARD LE MAGNIFICQUE 2o5

> Magaiâcque, et ne servant alors ce repentir de rien, ce vous «eroit occasion eu plus grand ennuy. Parquoy, à fin que cecy n'avienne, soyez-en desplaisante maintenant, que vous me pouv^ secourir, et avant que je meure, esmouvez-vous à compassion de moy[:

car en vous seule gist, de me faire le plus content ou le plus dolent homme qui vive. Toutesfois j'espère que vostre courtoysie sera si grande -que vous ne souffrirez que je reçoyve mort, pour récompense d'une telle et si grande amytié que je vous porte : mais avecques joyeuse response et pleine de grâce, vous réconforterez mes pauvres espritz, lesquelz tous espouventeiz, tremblent en vostre présence. »

A tant faisant fin le Magnifîcque, et yant envoyé par les yeux aucunes laroes après très-grands souspirs, il comaença à attendre ce que la Dame luy espondroit. Laquelle ne la longue court elle faicte, ne le jouster et tourno3rer, le les matinées perdues, ne toutes les utres choses semblables à cestes que le dagaificque avoit faictes pour Tamour i'elle, n'avoient jamais au paravant peu nouvoir aucunement à l'aymer : elle fut

Il i8

206 LE DéCAMÉRON — IIl^ JOURNÉE

à ceste heure-là meue par les affectueuses parolles dictes par le très-fervent amant, et conunença à sentir ce qu^au paravant elle n'avoit jamais senty : c'est à sçavoir que c'estoit que d'amour. Et combien que, pour suyvre le commandement à elle faict par son mary, elle se teust: toutesfois les tendres souspirs qu'elle faisoit) ne sceurent cacher ce qu'en respondant au Magnificque elle eust volontiers déclaré.

Le Magnificque, ayant une espace de temps attendu sa responce, et voyant qu'elle ne respondoit aucune chose, s'en esmerveilla grandement, et après il commença à s'apercevoir de la tromperie et finesse du mary; mais toutesfois, en la regardant au visage et voyant aucun estincellement d'yeux d'elle envers luy, et outre ce, recueillant les souspirs lesquelz elle laissoit sortir de l'estomac avec toute leur force, il print aucune bonne espérance : et fortifié d'icelle il usa de nouveau conseil, et commença à se respondre luy-mesmes pour elle, et comme si elle parloit en ceste manière :

« Magnificque mon amy, sans doute il » y a longtemps que je m'Éq[)perçoy que » ton amitié envers moy est très-grande

V — RICHARD LE MAGNIFICQUE 2O7

Il parfaite, et maintenant je la con- ^oy par tes parolles encor' trop plus grande, dont je suis contente autant ijue je dois estre. Toutesfois, s'il t'a semblé que je t'aye esté dure et cruelle, ie ne vueil que tu croyes que tel ayt ^é mon cueur comme je me suis dénonstrée par le visage : ains t'ay tousjours aymé et tenu cher sur tout autre [lomme : mais il m'a convenu le faire iinsi tant pour crainte d'autruy que pour garder la renommée de mon honnesteté ; mais maintenant le temps nent auquel je te pourray faire con- ;noistre clairement si je t'aime, et te rendre guerdon de l'amour que tu m'as [>ortée et portes encore : et par ainsi ;x)nforte-toy, et demoure en bonne îspérance, par ce que messire Fran- :isque s'en doit aller dans peu de jours Potestat à Milan, comme tu sçaiz : car pour l'amour de moy, tu luy as donné ton bon traquenart, et aussi tost qu'il sera party, je te prometz sur ma foy, it par la bonne amour que je te porte, ^ue sans faute tu te trouveras bien tost iprès avecques moy, et donnerons plaisant et entier accomplissement à nostre eunour. Et à celle fin que je ne te parle

208 LE DéCAMéRON — III® JOURNÉE

» plus de cette matière, prens garçle dès • iqaiatenant jusques au jour <)ue tu » verras deux couvrechefo estenduz à la » feaestre de ma chambre, qui est sur » nostre jardin, et le soir (quand il sera » nuict) hy tant que tu viennes à moy » par rhuys du jardin, te gardant bien » d'estre aperceu de personne : et tu me » trouveras que je t'attendray : lors nous » aurons ensemble plaisir Tun de Pautre » toute la nuict, et ferons grand chère » comme nous le désirons. »

Quand le Magnifîcque eut en la per* sonne de la Dame parlé ainsi, il commença à respondre pour soy et dist :

^— « Très-chère Dame , mes espritz » sont tant occupez par Tabondante joye » de vostre responce , qu'à peine puis-je » former la responce, ne dire un seul » mot pour vous rendre les grâces deues : » et quand bien je pourroye parler D comme je le désire, toutesfois il n*y a » temps qui peust estre si long qu'il me » suffist à vous pouvoir entièrement re- » mercier comme je voudroye, et qu'il » me seroit convenable de faire ; et par » ainsi je vous supplie que ce que je » désire d'accomplir (et ne le peu faire » par paroJles) demeure en votre dis-

V — RICHARD LE MAGNIFICQUE 209

crette considération. Seulement vous asseureray-je d'un cas : que ainsi comme vous m'avez commandé, tout ainsi penseray-je de le faire sans y faillir, et alors plus réasseuré paradventure d'un tel don que vous m'avez accordé, je me parforceray à mon pouvoir de vous rendre les plus grandes grâces qu'il me sera possible. Maintenant, il ne reste plus à dire autre chose; et par ainsi, ma très-chère Dame, Dieu vous doint la joye et le bien que vous désirez le plus grand, et à Dieu vous commande. »

Pour tout cecy la Dame ne respondit A^ seule paroUe : parquoy le Magni- :cque se leva et commença à se retourer vers le mary, lequel le voyant levé lia au devant, et luy dist en riant : Or çà, que t'en semble ? t'ay-je pas bien tenu promesse? — Monsieur non, i espondit le Magnificque; « car vous me promistes de me faire parler avecques vostre femme, et vous m'avez fidct parler avecq' une statue de marbre. » Cette response pleut grande^ ifiit au mary : lequel, combien qu'il ust bonne opinion de sa femme, encor' I print-il meilleure, et dist : — « Désorr

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» de VOUS que je ne puisse estre ouy que » d'elle. » Messire Francisque, conduit d'avarice, et espérant se mocquer du Magnificque, respondit qu'il en estoit bien content, quand il vouldroit; et l'ayant laissé en la salle de son palays, s'en alla en la chambre de sa femme, â laquelle il fit le compte comment aysément il pouvoit avoir le ^traquenart, puis luy commanda de venir escouter ce que le Magnificque vouldroit dire : mais qu'elle se gardast bien sur tout de respondre peu ne prou à chose qu'il dist. La Dame blasma fort telle chose : toutesfoys, ayant à obéir aux plaisirs du mary, elle promit de ce faire, et le suyvit en la salle pour ouyr ce que le Magnificque vouldroit dire. Lequel, ayant de rechef confermé la convention faicte avecque le mary, se mit à seoir auprès d'elle en un des coings de la salle, assez loingtain d'un chacun ; et commença à dire ainsi :

« Ma Dame, il me semble estre certain » que vous estes si sage, que vous avez, » long temps a, peu très-bien congnoistre » combien d'amytié vostre beauté (qui » surpasse sans point de faute celle de » toute autre femme que je pense jamais » avoir veue) m'a contrainct de vous

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porter: je laisse à part les louables conditions et singulières vertuz qui sont en vous : lesquelles ont puissance de prendre tout homme de hault cueur.

Parquoy il n'est point de besoing de vous remonstrer par paroUes que Tamouj: que je vous porte n'ayt esté la plus grande et la plus fervente, que jamais homme porta à aucune autre femme, et tout ainsi sera-il sans faillir tant que ma misérable vie sous* tiendra ces pauvres membres, et encor' vous osé- je bien dire plus : qu^ si on s'ayme par delà, comme on fait par deçà, je vous aymeray perpétuellement, et par cecy vous vous pouvez rendre certaine que vous n'avez aucune chose quelle que ce soit, ou vile, ou chère, que yous puissiez tant réputer vostre, et en faire tel compte comme de moy, en ce que je puis estre, et semblablement de tout ce qui est mien ; et à fin que vous en preniez plus grand argument et opinion, je vous dy que je vous réputeroye à plus grande grâce que vous me commandissiez quelque chose que je peusse faire pour vous, et vous fust agréable, que je ne feroye si moy, commandant à tout le monde, il

SM>4 LE DÉCAMÉRON — III^ JOURNéc

» avoit à m'obéir. Ainsi, ma Dame, si )e » suis auTant vostre comm« vous oyez » que je suis, je prendray la hardiesse » (non saffê grande raison) d'adresser mes » prières à vostre hautesse, de laquelle » seule et non d'ailleurs dépendent mon » repos, mon bien, et mon salut, et » comme votre très-humble serviteur, je D vous supplie, mon cher bien et seule Y espérance de mon ame (qui se nourrist '» en Tamoureux feu, espérant en vous) » que vostre bénignité soit si grande et » vostre rigueur (dont vous avez, long » temps a, usé envers moy qui suis vostre) » si amoulie que, me sentant reconforté » de vostre pitié, je puisse dire, que tout » ainsi que par vostre beauté je suis de- » venu amoureux, je puisse aussi avoir » par elle-mesmes la vie, laquelle (si » vostre hault cueur ne s'incline à mes » prières) se consommera sans aucune » faute, de sorte que j'en mourray, et » pourrez estre appellée homicide de •n moy ; et laissons à part que ma mort » ne vous fust point d'honneur, néant- » moins je croy que quand auciinesfois » il vous en souviendroit, vous diriez en » V0us-mesmes : Hélas, combien je fey » de mal, de n'avoir -eu pitié de mon

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» Ma^ûâcque, et ne servant alors ce

» repentir de rien, ce vous seroit occa*

» sioa 4u plus grand ennuy. Parquoy, à

» fin que cecy n'avienne, soyez-en de*-

» plaisante mainftenant, que vous me

» pouvez secourir, et avant que je meure,

» esmouvez-vous à compassion de moyj:

» car en vous seule gist, de me faire le

» plus content ou le plus dolent homme

» qui vive. Toutesfois j'espère que vostre

» courtoysie sera si grande -que vous ne

» souffrirez que je reçoyvé mort, pOur

» récompense d'une telle et si grande

» amytié que je vous porte : mais avec-

^> ques joyeuse response et pleine de

*> grâce, vous réconforterez mes pauvres

espritz, lesquelz tous espouventeiz,

tremblent en vostre présence. »

A tant faisant fin le Magnificque, et

jrant envoyé par les yeux aucunes lar-

tes après très-grands souspirs, il com-

lença à attendre ce que la Dame luy

2spondroit. Laquelle ne la longue court

elle faicte, ne le jouster et tournoyer,

e les matinées perdues, ne toutes les

utres choses semblables à cestes que le

lagaificque avoit faictes pour Tamour

.'elle, n'avoient jamais au paravant peu

nouvoir aucunement à l'avmer : elle fut

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à ceste heure-là meue par les affectueuses paroUes dictes par le très-fervent amant, et conunença à sentir ce qu^au paravant elle n'avoit jamais senty : c'est à sçavoir que c'estoit que d'amour. Et combien que, pour suyvre le commandement à elle faict par son mary, elle se teust: toutesfois les tendres souspirs qu'elle faisoit, ne sceurent cacher ce qu'en respondant au Magnificque elle eust volontiers déclaré.

Le Magnificque, ayant une espace de temps attendu sa responce, et voyant qu'elle ne respondoit aucune chose, s'en esmerveilla grandement, et après il commença à s'apercevoir de la tromperie et finesse du mary; mais toutesfois, en la regardant au visage et voyant aucun estincellement d'yeux d'elle envers luy, et outre ce, recueillant les souspirs lesquelz elle laissoit sortir de l'estomac avec toute leur force, il print aucune bonne espérance : et fortifié d'icelle il usa de nouveau conseil, et conimença à se respondre luy-mesmes pour elle, et comme si elle parloit en ceste manière :

« Magnificque mon amy, sans doute il » y a longtemps que je m'Éq[)perçoy que » ton amitié envers moy est très-grande

V — RICHARD LE MAGNIFICQUE 2O7

» et parfaite, et maintenant je la con- » gnoy par tes parolles encor' trop plus » grande, dont je suis contente autant » que je dois estre. Toutesfois, s'il t'a » semblé que je f aye esté dure et cruelle, » je ne vueil que tu croyes que tel ayt » esté mon cueur comme je me suis dé- » monstrée par le visage : ains t'ay tous- » jours aymé et tenu cher sur tout autre » homme : mais il m'a convenu le faire » ainsi tant pour crainte d'autruy que » pour garder la renommée de mon hon- » nesteté ; mais maintenant le temps » vient auquel je te pourray faire con- » gnoistre clairement si je t'aime, et te » rendre guerdon de l'amour que tu m'as i> portée et portes encore : et par ainsi » conforte-toy, et demoure en bonne » espérance, par ce que messire Fran- » cisque s'en doit aller dans peu de jours ^ Potestat à Milan, comme tu sçaiz : car pour l'amour de moy, tu lûy as donné ton bon traquenart, et aussi tost qu'il sera party, je te prometz sur ma foy, et par la bonne amour que je te porte, que sans faute tu te trouveras bien tost après avecques moy, et donnerons plaisant et entier accomplissement à nostre • amour. Et à celle fin que je ne te parle

208 LE DéCAMéRON — III® JOURNÉE

» plus de cette madère, prens garnie dès • maiotenant jusques au jour <)ue tu » verras deux couvrechefo estenduz à la » feaestre de ma chambre, qui est sur » nostre jardin, et le soir (quand il sera » nuict) hy tant que tu viennes à moy » par Thuys du jardin, te gardant bien » d'estre aperceu de personne : et tu me » trouveras que je t'attendray : lors nous » aurons ensemble plaisir Tun de l'autre » toute la nuict, et ferons grand chère » comme nous le désirons. »

Quand le Magnifîcque eut en la per* sonne de la Dame parlé ainsi, il commença à respondre pour soy et dist :

— « Très-chère Dame , mes espritz » sont tant occupez par Tabondante joye » de vostre responce , qu'à peine puis- je » former la responce, ne dire un seul » mot pour vous rendre les grâces deues : » et quand bien je pourroye parler » comme je le désire, toutesfois il n'y a » temps qui peust estre si long qu'il me » suffist à vous pouvoir entièrement re- » mercier comme je voudroye, et qu'il » me seroit convenable de faire ; et par » ainsi je vous supplie que ce que je » désire d'accomplir (et ne le peu faire » par paroJles) demeure en votre dis-

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» crette considération » Seulement vous » asseureray-je d'un cas : que ainsi » comme vous m'avez commandé, tout » ainsi penseray-je de le faire sans y » faillir, et alors plus réasseuré paradis venture d'un tel don que vous m'avez » accordé, je me parforceray à mon pou- » voir de vous rendre les plus grandes » grâces qu'il me sera possible. Mainte- » nant, il ne reste plus à dire autre » chose; et par ainsi, ma très-chère » Dame, Dieu vous doint la joye et le » bien que vous désirez le plus grand, » et à Dieu vous commande. »

Pour tout cecy la Dame ne respondit un^ seule paroUe : parquoy le Magnificque se leva et commença à se retourner vers le mary, lequel le voyant levé -«Ula au devant, et luy dist en riant :

Or çà, que f en semble ? t'ay-je pas bien

tenu promesse? — Monsieur non, • espondit le Magnificque; « car vous • me promistes de me faire parler avec-

ques vostre femme, et vous m'avez

> fkict parler avecq' une statue de mar-

> bre. » Cette response pleut grandement au mary : lequel, combien qu'il 3U6t bonne opinion de sa femme, encor' la print-il meilleure, et dist : — « Désorr

» mais le traquenard est mien, qui sou- » loit estre tien, i A qui le Magnificque respondit : — « Ouy, monsieur : mais » si J'eusse pensé tirer de ceste grâce » receue de vous, tel fruict comme j'ay » faict sans le vous demander, je vous » l'eusse donné, et voulust Dieu que je » l'eusse faict, par ce que vous avez » acheté mon cheval, et je ne le vous » ay pas vendu. » Le mary se meit à rire de ceste responce. Et se voyant pourveu d'une beste d'amble, se meit bien tost après en chemin, et s'en alla estre Potestat à Milan.

La Dame doncques, demourée en liberté en sa maison, repensant aux paroUes du Magnifîcque, et à l'amour qu'il luy portoit, aussi au traquenart qui avoit esté donné pour l'amour d'elle, et voyant passer et repasser ledict Magnifîcque par plusieurs fois devant son logis, dist en soy-mesmes : Que fais- je ? pourquoy perjc ma jeunesse? cestuy-là s'en est allé à Mila,n, et ne retournera de six moys, et quand sera-ce qu'il satisfera jamais aux arrérages? quand je seray vieille? et ôultre tout cecy, quand sera-ce que je trouveray jamais un tel amy que le Magnificque? je suis seule, et n'ay peur de

V — RICHARD LE MAGNIFICQUE 2 l I

personne, et quand devroit bien estre sceu, si est-il toutesfois meilleur de le faire et se repentir, qu'estre sans le faire, et se repentir de ne Pavoir faict. Et ainsi s'estant elle-mesmes conseillée, elle mit un jour deux couvrechefz à la fenestre du jardin : appercevant lesquelz le Magnificque (dont il fut très- joyeux), il s'en alla secrettement, tout aussitost que la nuict fut venue, à Thuys du jardin, et le trouva ouvert, et de là s'en alla à un autre huys qui entroit en la maison, où il rencontra la Dame qui Tattendoit.

Laquelle le voyant venir, se leva et alla au devant de luy, et le receut avecques très-grande chère, et luy, la baisant et embrassant cent mille fois, la suyvit par Teschallier en sa chambre : où arrivez il2 se couchèrent incontinent, et lors ilz congneurent la dernière fin d'amour. Et combien que ceste fois fust la première, si ne fut-elle pourtant la dernière : par ce que, pendant que le mary fiit à Milan, et encor* depuis qu'il fut retourné, le Magnificque y retourna plusieurs autres fois au très-grand plaisir de chacune des parties.

ailCHai'Ji'D ÎMIV^UTOLO

ayma la femme (te Philippes Figkinolfy, et CMgnoinant qu'elle eitoil jalouse de son iHOfy, il luy donna à entendre qi£il devait venir le jour ensuyvant à unes esluves avec sa/emme : auxquelles iljit venir celle dudict Philippes : laquelle pensant esire avecques Philippes son mary, trouva qu'elle estait avecques Richard.

NOUVELLE VI

L ne ratoit pliu riçn k dire par nu lUme ÉlijK, quand, «pris qu'on eut loué 1|« j^igessc du Magnificque, la Royne commanda i ma Dame FiHm;pptte qu'elle BUyvist inc Je ses nouvelles : laquelle

respondit tout en riant : « Volontiers, ma Df^me, » et cominença ainsi :

Il me semble, mes excellentes Dames, qu'il sera bon de sortir aucunement des propos de nostre cité : laquelle, tout ainsi qu'elle est copieuse de toutes choses, aussi Test-elle d'exemples à tout propos; et comme ma Dame Élise a fait, qui a racompté des choses advenues en l'autre monde, il nous faut aussi monstrer (en sautant jusques à Naples) comme une de ces sainctes Dames, qui font semblant de tant fuyr et éviter amour, fut conduicte par le bon esprit d'un sien amy d'en sentir le fruict, plustost que d'en avoir congneu les fleurs. Ce qui vous enseignera en une mesme heure d'estre avisées pour les choses qui peuvent avenir, et encores vous donnera plaisir de celles qui sont avenues.

A Naples, ville très-antique (et paradventure autant délectable ou plus que nulle autre d'Italie), y eut jadis un jeune homme de noble parenté et manifestement riche, nommé Richard Minutolo, lequel, encor' qu'il eust pour femme

214 ^^ DÉCAMéRON — IIl^ JOURNÉE

une très-belle et désirable Dame, devint néantmoins amoureux d'une autre : laquelle, selon Topinion de tous, surpassoit en beauté toutes les autres Néapolitaines, et estoit nommée ma Dame Catelle, femme d'un pareillement jeune gentil homme appelle Philippes Fi^inolfy, lequel elle (comme très-honneste femme) aymoit et tenoit cher sur toute chose. Âymant doncques Richard ceste ma Dame Catelle, et faisant toutes les choses par lesquelles Tamour et la grâce d'une Dame se peut et doit acquérir, et pour tout cela ne luy estant possible parvenir à aucune chose de ce qu'il désiroit, il se désesperoit quasi, tellement que surpris ainsi d'une telle et si ardante amour, et ne sçachant ou ne ayant puissance de s'en desveloper, il désiroit mourir : mais il ne pouvoit, et le vivre luy desplaisoit. Parquoy estant longuement demouré en tel estât et disposition, ^vint un jour qu*il fut conseillé par aucune de ses parentes qu'il s'abstinst de ceste amitié : par ce qu'il travailloit en vain : d'autant que ma Dame Catelle n'avoit et n'estimoit autre bien en ce monde que son mary : duquel elle vivoit en telle jalousie qu'il luy sembloit que chacun

^au qui voUoit en Taer, le luy devoit

:er.

Richard, oyant et sçachant pareillenent ceste jalousie, changea soudainement de délibération, et s'avisa de faindre qu'il estoit amoureux ailleurs; et dès lors il fit semblant de n'avoir plus d'espérance de l'amour de ma Dame Catelle, et d'aymer une autre gentilfemme, faignant de faire pour l'amour d'elle des faictz d'armes, et joustes, et toutes les mesmes choses qu'il souloit faire pour ma Dame Catelle : tellement qu'il ne fit guères cecy que quasi tous les Néapolitains, et mesme ma Dame Catelle, ne creussent qu'il ne l'aymoit plus, ains ceste nouvelle Dame sur toute chose. Et persévéra si longuement en cecy, qu'un chacun le croyoit pour certain : de sorte que ma Dame Catelle perdit une estrangeté qu'elle avoit avec luy, pour l'amour qu'il luy souloit porter, et comme voysine le saluoit familièrement, en allant et venant, comme * elle faisoit les autres.

Or avint qu'estant le temps d'esté, au- ^ quel toutes les assemblées de femmes et gentilzhommes vont (selon la coustume du païs) à l'esbat au long du rivage de

2l6 LE DéCAMÉRON — III*' JOURNÉE

la mer, et y disner et souper le plus souvent, Richard sceut un jour que ma Dame Catelle y estoit allée avec sa bande : parquoy il y alla pareillement avec une autre compagnie qu'il assembla, et fut receu en celle de ma Dame Catdle, s'estant premièrement fait inviter longuement comme s'il n'eust eu guères de volonté d'y demourer. Et là les Dames (et pareillement ma Dame Catelle) commencèrent à le gaudir et railler de ceste nouvelle amytié de laquelle Richard faisoit semblant d'estre attaint à outrance, qu'il leur donnoit plus grande matière d'en parler.

Au long aller estant une Dame allée çà et Tautre là, comme il s'accoustuine. de faire en telz lieux, et ma Dame Catelle demourée où Richard estoit avec peu de femmes, Richard luy jetta un mot à la traverse, d'une certaine amytié que Philippes son mary portoit à une autre femme : dont elle entra en soudaine jalousie, et commença à brusler toute en soy-mesmes de désir de sçavoir oc que Richard vouloit dire; et après que par aucun espace de temps elle se fut contenue, à la fin elle ne se peut plus tenir. Pour ce elle pria Richard

que pour Tamôur de la Dame que plus il aymoit, il la rendist certaine de ce qu'il luy avoit dit de son mary, lequel luy' respondit : — « Vous m'avez con- » juré (ma Dame), de par la personne » pour l'amour de laquelle je ne vous » puis nyer chose que vous me deman- » diez, et suis tout prest à le vous dire : » mais que vous me promettiez que vous » n'en direz jamais rien à vostre mary, » ne à autre personne, sinon quand vous » verrez par efifect que ce que je vous » compteray sera vray; et quand vous » voudrez, je vous enseigneray com- » mept vous le pourrez voir. » La Dame print grand plaisir de sçavoir ce qu'elle iemandoit, et plus le creut estre véritable, et luy jura de ne le dire jamais à personne : puis s'estans retirez à part pour non estre ouyz de personne, Richard cominença à dire :

« Ma Dame, si je vous aymoye comme » je vous ay aymé par cy-devant, je » n'auroye la hardiesse de vous dire » chose dont je pensasse vous enhuyer : » mais par ce que cest amour est passé, » je me soucieray moins de vous descou- » vrir la vérité de toute chose. Je ne » sçay si Philippes vostre mary fut jamais

2 1 8 LE DéCAMÉRON — 111* JOURNÉE

t marry de Tamour que je vous ay portée, » ou s'il a creu que j'aye esté aymé de » vous : mais, comment cecy ait esté ou » non» il ne m'en fit jamais semblant. » Maintenant, attendant paradventure » le temps qu'il a pensé que j'en aye » moins de souspeçon, il me veut £aire » ce que je doute qu'il craint que je luy > eusse voulu faire, c'est à sçavoir de » vouloir jouir à son plaisir de ma » femme, et à ce que j'en> ay peu apper- » cevoir, il l'a poursuyvie et solicitée » depuis peu de temps en çà, fort secret- » tement, avec plusieurs ambassades:

» lesquelles j'ay depuis toutes sceues tt d'elle, qui luy a fait les responses telles » que je luy ay commandées, et encor' » ce matin, avant que je vinsse icy, >'ay » trouvé avec ms^ femme en nostre » maison, une messagière parlant à elle y> en estroit secret, et incontinent je me » suis douté de ce que c'estoit, et ay » appelée ma femme, m'enquérant que » demandoit celle-là ; elle m'a dit: C'est » la poursuyte de Philippes Fighinolphy, » lequel, avec les responses que tu me » luy as fait faire, et fait donner espé- » rance, me importune tellement, que » je le porte ce me semble sur mes

/I — RICHARD MINUTQLO 219

iUes, et dit pour conclusion qu'il

sçavoir ce que j'ay intention de

:, et que quand il me plairoit il

it bien tant que je pourroye estre

i*ettement, en un lieu de cette ville,

ec luy en unes estuves : me priant de

îcy bien fort, dont il me desplaist : et

eust esté que tu m'as faict faire (ne

;ay pour quoy) telles responses, je

/eusse tellement renvoyé, et m'en

fusse depeschée de sorte, qu'il n'eust

jamais regardé là où j'eusse esté.

» Alors il m'a semblé (ma Dame) que

cecy procédoit un peu trop avant :

B dont je ne le devoye plus souffrir, et

» ay pensé de le vous dire à fin que vous

9 congnoissiez quelle récompense reçoit

» l'entière foy et amour que vous luy

u portez : pour laquelle j'ay esté presque

» au mourir, et à fin que vous ne croyez

» ce que je vous dy estre parolles et

B âibles, et que vous puissiez (quand il

B vous en prendra volonté) le voir et

» toucher au doigt, j'ay fait respondre

B par ma femme à celle qui l'attendoit

B qu'elle estoit toute preste de se trouver

B ausdictes estuves demain sur l'heure

B de midy, que les gens reposent pour la

B chaleur du jour : de laqiielle response

220 LE DÉCAMéRON — 111* JOURNÉE

» la messagière s'en est retournée fort 9 contente. Maintenant je pense bien que » vous ne croyez pas que je sois si sot » de l'envoyer : mais si j'estoye en vostre » place, je feroye qu'il m'y tcouveroit au » lieu de celle qu'il y pense trouver : et » quand j'auroye esté quelque espace de B temps avecques luy, je luy feroye con- B gnoistre avec qui il auroit esté, et si B luy feroye encor' tel honneur qui luy B appartiendroit, et ce faisant ce luy se- B roit tel honte et deshonneur qu'à une B mesme heure l'injure qu'il veut faire à B vous et à moy seroit vengée. »

Ma Dame Catelle, oyant cecy, sans avoir considération qui estoit celuy qui luy disoit telle chose, ou à la tromperie qu'on luy préparoit, tout incontinent (comme font les personnes jalouses) ajousta foy ausdictes paroUes, et commença à discourir plusieurs choses avenues au paravant, et toute enflambée d'une colère soudainement respondit :

que sans aucune faute elle feroit tout ce que dessus, comme chose facile à faire ; mais que pour certain s'il y venoit, elle luy feroit telle honte et deshonneur, qu'il ne verroit jamais femme qu'il n'en eust souvenance. Richard, très-content

de tout cecy, et luy estant advis que son entreprise avoit bien proufîté, conferma à la Dame, avec plusieurs autres parolles, ce qu'il lui avoit dit, la priant néantmoins qu'elle ne le dist jamais à personne : ce qu'elle luy promit sur sa foy.

Le lendemain matin, Richard s'en alla à une bonne vieille femme de sa congnoissance, qui estoit dame des estuves où il avoit dit à ma Dame Catelle que le baing devoit estre préparé, et luy donna à entendre tout ce qu'il estoit besoing de faire : la priant bien fort qu'elle lui fiist en cecy favorable. La bonne femme (qui luy estoit grandement tenue d'ailleurs) promit de le faire de bien bon cueur, et conclud avec luy ce qu'elle auroit à faire et à dire. Geste bonne femme avoit en sa maison une chambre fort obscure : et n'y avoit aucune fenestre pour y donner lumière : laquelle chambre elle acoustra comme il pleut à Richard, et feit un lict dedans, le mieux qu'elle peut, et en icelle s'en alla Richard le premier, aussi tost qu'il eut disné, pour attendre ma Dame Catelle :

laquelle, le jour qu'elle eut ouy les paroues de Richard, et à icelles ajousté alus de foy qu'elle ne devoit, s'en re-

tourna le soir pleine de grand desdain en sa maison. Aussi feit Philippes son mary : lequel, ayant peut-estre d'autres peûsemens en sa teste, ne luy feit les caresses et bonne chère qu'il avoit paradventure acoustumé de luy faire. Quoy voyant ma Dame Catelle, elle entra en trop plus grand soupçon qu'elle n'estoit au paravant, disant en soy-mesmes : Il n'est rien plus vray que cestuy-cy ne pense à autre chose que à la femme aveoque laquelle il cuyde demain rece- Toir plaisir, mais il n'en aviendra ja ainsi. Et sur ceste resyerie imaginant et peasapt comme elle luy sçauroit bien dire, quand elle seroit avecques luy^ ne dormit toute la nuict.

Que dirons-nous plus ? Venu le lendemain, elle print sur Theure de midy sa chambrière pour toute compagnie,- et sans autrement changer d'opinion s'en alla au lieu où le baing estoit préparé comme Richard luy aroit enseigné, et là ayant trouvé la bonne Dame de léans, elle luy demanda si Philippes y avoit point esté ce jour-là. A qui la bônae femme (très-bien recordée par Richard) répondit : — o Estes-vous celle qui de- » ves venir parler à luy? » Ma Dame

itelle respondit : — « Ouy. » Adonoc|' vieille luy dist : — « Allez-vous en devers luy. » Ma Dame Catelle, qui ioit cherchant ce qu'elle n'eust voulu ouver, s'estant faicte mener la teste mverte en la chambre où Richard stoit, entra en icelle, et s'enferma detns. Richard très-joyeux la voyant veir se leva debout, et la prenant entre es bras luy dist bassement : « Bien sûystu venue, m'amye. j> Ma Dame Catelle, K>ur monstrer bien qu'elle fust autre [u'elle n'estoit, le baisa, et l'embrassa, :t luy fit très-grande chère, sans dire .ucune paroUe, craignant, si elle parloit, [u'eiie Âist congneue de luy. La chambre estoit trèsobscure, dont chascune des «rties estoit très-contente : ne pour y Lemourer longuement les yeux n'en reirenoient prâit plus de force. Richard a oonduysit sur le lict, où ils demeuréent sans parier, au moins qu'on eust oeu discerner la voix par un long e^ace ie temps : avecques plus grand plaisir ontesfois de l'une des parties que de 'autre. Mais quand il sembla à ma Dame [kueUe devoir vomû" hors de son êstoxiach son courroux et desdain, elle :ommença, de grand' ire enfiambée, à

224 LE DéCAMÉRON — III» JOURNÉE

parler ainsi : « Hélas ! combien est mal- » heureuse la fortune des femmes, et » combien est mal employé Tamour que » plusieurs portent à leurs mariz! Moy » pauvre misérable, qui t'ay plus aymé » que ma propre vie, huict ans sont B desjà passez, et maintenant (comme » j'ay senty) tu brusles et te consommes » en Tamour d'une estrange femme, me- » schant, et mauvais homme que tu es. » Or avec qui cuydes-tu avoir esté? tu B as esté avec celle laquelle tu as long B temps trompée par faulx blandisse- » mens, faignant de l'aymer, là où tu B estois amoureux ailleurs ; je suis Ca- B telle, et non la femme de Richard, B traistre et déloyal que tu es ; escoute B si tu recongnois ma voix ; c'est moy- B mesmes : et me tarde de mil ans que B nous ne sommes à la clarté, pour te B déshonorer comme tu en es digne, B laid chien vitupéré que tu es. Hé, mi- B sérable que je suis d'avoir porté tant » d'ans si grande amytié à ce chien B desloyal : lequel cuydant avoir entre B ses bras une autre femme, m'a plus B faict de caresses et de démonstrations B d'amytié, en ce peu de temps que j'ay B icy demouré avecques luy, qu'en tout

l'autre remenant de temps que j'ay esté sienne : tu t'es bien monstre au- > iourd'huy(ô chien renié) gentil compa- 0 gnon : et à la maison tu as de coustume » de te monstrer foyble, recreu, et sans » puissance. Mais loué soit Dieu, que tu » as labouré ton champ, et non celuy » d'autruy, comme tu pensois : je ne » m'esbahy pas si ceste nuict passée tu » ne t'approchas point de moy : tu atten- » dois de descharger ta charge ailleurs, » et voulois arriver moult fraiz Chevalier » à la bataille : mais grâces à Dieu et » mon bon advis, Teau a néantmoins » prins son cours en bas comme elle de- » voit. Que ne responds-tu, meschant » homme ? Que ne dis-tu quelque chose ? 0 Es-tu devenu muet quand tu m'as » ouy? Par la foy de Dieu, je ne sçay à » quoy il tient que je ne te fiche les » ongles dans les yeux, et que je ne te » les arrache de la teste : tu pensois bien » faire secrètement ceste trahison : mais )) par Dieu, autant sçait autruy comme » autruy, et t'ay mis de meilleurs brac- » ques à la queue que tu ne cuidois. » Richard, mourant en soy-mesmes de rire de ses paroUes, et sans respondre aucune chose, l'embrassoit et baisoit, et

2a6 LE d£cam£ron — iii^' journée

lui faisoit de plus grandes caresses que îatnais. Parquoy elle en continuant son parler luy disoit : « Si tu pensois à ceste » heure avecques tes infinies caresses me » flatter, chien fascheux que tu es, et » me pacifier let consoler, tu serois bien » loing de ton compte : car je ne seray

• jamais consolée de cecy, jusques à ce » que je t'en ay^ vitupéré en la présence » d'autant de parens, amys, et voysins » que nous avons. Or vien çà, meschant » et mauvais homme, ne suis-je pas

• aussi belle comme la femme de Ri- » chard ? Ne suis-je pas aussi gentil » femme qu'elle? Que ne responde-tu, » ord vilain? Qû'a-clle plus que moy?

9 Tireotoy en là, ne me touche plus : tu » as faict trop d^armes pour aujourd'huy : » je sçay bien, puis que tu congnois qui » je suis, qu^ tout ce que tu ferois dés- » ormais seroit à force : mais si Dieu » m'en donne la grâce, je t'en feray » cncor' avoir envie : et ne sçay à quoy » je me tien que je n'envoyé quérir Ri- » <^ard : lequel m'a aymé plus que soy- » mesmes, et jamais ne se peut vanter 9 que je le regardasse une seule foys, et 9 ne sçay quel mal ce seroit de le faire. » Tu as cuydé avoir icy sa femme: et

VI — RICHARD MliNUTOLO 227

I tenu à toy que tu ne la y ayes eue : doncques je Tavoye icy, tu ne me >urrois raisonnablement blasmer. »

i$ paroUesdela Dame furent longues, es lamentations grandes : toutesfois à fin Richard, pensant très-bien que s41 :n laissoit aller avecques la créance a'elle avoit, qu'il en pourroit avenir op de mal, délibéra de se faire con- ^oistre, et de la mettre hors de la tromperie où elle estoit. Et Tayant prinse entre ses braz, et tenant si bien qu'elle ne peust eschapper, commença à dire : a M'amye, ne vous troublez point : » car ce que je n'ay peu avoir en vous » aymant simplement, amour avec trom- » perie m'a enseigné de l'avoir et suis » vostre Richard. » Ce que oyant ma Dame Ca telle, et le congnoissant à la voix, elle se voulut jetter soubdainement hors du lict : mais elle ne peut, parquoy elle voulut crier ; mais Richard de l'une de ses mains luy ferma la bouche, et luy dist après : — « Ma Dame, il » ne peut meshuy estre que ce qui est )) faict ne soit faict, quand bien vous » auriez crié tout le temps de vostre vie ; » et si vous criez, ou vous faites en au- » cune manière que cecy soit jamais

228 LE DiCAlfiRON — III* lOURMix

sceu de personne, deux choses en aviendront : Tune sera (dont il ne vous doit peu chaloir) que vous offenserez vostre honneur et bonne renommée, par ce que quand bien vous direz que je vous aye faict venir icy par tromperie, je diray qu'il n*est pas vray :

ains que je vous ay fait venir par argent, duquel ne vous ayant baillé autant comme vous espériez, vous vous estes ainsi courroucée, et en faictes ce bruit et ces paroUes ; et vous sçavez que le monde est plus enclin à croyre le mal que le bien, et par ainsi Ion ne croyra pas moins à moy que à vous : après tout cecy il en adviendra entre vostre mary et moy une mortelle inimitié, et pourroit bien advenir que aussi tost le tueroye-je comme luy moy, dont vous ne devriez jamais après vivre contente : et par ainsi, cueur de mon cueur, ne vueillez en une mesme heure vous vitupérer, et mettre en danger et en peine vostre mary et moy : vous n'estes pas la première et ne serez la dernière qui a esté trompée. Je ne vous ay point trompée pour vous oster vostre honneur : mais ce a esté la grand' amytié que je vous porte^ et que

VI — ^ RICHARD iqNUTOLO 229

S délibéré de vous porter à jamais, d'estre vostre très-humble serviteur ; tout ainsi qu'il y a long temps que >y et tout ce que j'ay et puis valoir, it esté vostres et desdiez à vostre sériée, j'enten que doresnavant le tout soit plus vostre que jamais. Or vous estes sage en toutes autres choses, aussi suis- je certain que vous le serez en ceste-cy. •

Ma Dame Catelle, ce pendant que Rilard disoit ces paroUes, plouroit trèsort : et combien qu'elle fûst grandement troublée, et se tormentast fort, néantmoins la raison donna tant de lieu aux parolles de Richard, qu'elle congneut que ce qu'il disoit pouvoit advenir. Et par ainsi elle luy dist : — « Richard, je » ne sçay comment nostre Seigneur me » donnera la grâce que je puisse compor- » ter l'injure et la tromperie que tu m'as » faicte: je ne veux crier icy, où ma » simplicité et trop grande jalousie » m'ont conduicte : mais sois certain » d'une chose, que je ne vivray jamais » contente si en une façon ou en autre » je ne me soy vengée de ce que tu m'as » faict. Et par ce laisse-moy, ne me tiens » plus : tu as eu ce que tu désiroys, et

230 LE DÉCANléRON IU« JOURNÉE

» m'as tormentée autant qu'il t'a pieu : » il est temps de me laisser, laisse-moy » je te prie. » Mais Richard, qui bien congnoissoit que son cueur estoit encor' trop courroussé, s'estoit mis en rei)tendement de ne la laisser jamais, jusques à ce qu'il eust faict sa paix. Parquoy, commençant avecques très-douces parolles à l'apaiser, tant dist, tant pria, et tant la conjura, qu'elle vaincue se rapaisa avecques luy, et d'un commun vouloir demourèrent ensemble grand pièce après.

Et congnoissant alors la Dame, combien estoient plus savoureux les baisers de Tamy que ceux du mary, changea sa cruaulté en douce amytié vers Richard : et l'aima très-tendrement de ce jour«là en avant, et très-saigement jouyrent beaucoup de fois de leur amour. Dieu nous fasse ainsi jouyr de la nostre.

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