IV PREFACE DU TRADUCTEUR
d'un mot grec qui veut dire les dix journées. Dans ce livre, son chef-d'œuvre et son vrai litre de gloire, Boccacc nous dit comment, pour fuire la peste de 1348, sept jeuies dames et trois jeunes gens de Florence formèrent jo\ euse compagnie et s'en allèrent vivre aux champs, au sein des (Maisirs et des amusements de toutes sortes, dans l'oubli le plus complet des horreurs qui désolaient leur malheureuse cité. Il nous décrit leurs ébats à travers les campagnes enchanteresses de l'Arno ; puis, quand ils sont las des plaisirs de la table, du chant ou de la danse, de la promenade ou de la pèche, il nous les montre se rassemblant autour de quelque belle source d'eau murmurante, sous les grands arbres de quelque parcombreux,pour raconter, chacune son tour, àla mode (lorenline, des nouvelles sur les sujets les plus divers, mais dont le fond à peu près invariable est une histoire d'amour gaie ou triste, lamentable ou folle, suivant Ihumeur de celui qui raconte, ou suivant le sujet imposé par le roi ou la reine de la journée. Si, dans quelquesunes de de ces nouvelles, le narrateur dépasse parfois les bornes du bon goût ou de la décence, ce n'est qu'accidentellement, et le ton général de l'œuvre est sérieux sans jamais être pédant, et très souvent dramatique sans cesser d'être simple.
Tel est le sujet du livre, mais il a une portée a lil rement grande que celle de simples récits destinés à distraire ou à émouvoir les belles lectrices auxquelles Boccace l'a spécialement dédié. C'est la peinture vivante de toute une époque, de la société telle qu'elle était au quatorzième siècle ; depuis le serf coubé sur la glèbe, jusqu'au très haut et très puissant baron qui n'a qu'un mot à dire, un signe à faire, pour envoyer impunément à la mort femme, enfants, vassaux ; depuis la courtisane qui se vend, jusqu'à la grande dame qui se donne, en passant par l'humble fille qui gagne sa vie eu travaillant, et chez laquelle la passion souveraine, l'amour, n'agit pas avec moins d'empire que chez les princesse» de sang royal ; depuis le pauvre palefrenier épris de 1«
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ce type ravissant de résignation et de tendresse conjugale ; de la Salvestra expirant de douleur sur le corps de son amant ; de la Simone, de Ghisinonda, et de tant d'autre?, qui placent les femmes de Boccaceà la hauteur idéale des femmes de Shakespeare ! Ces créations charmantes, d'une conception si suave, si poétiques et pourtant si vraies, La Fontaine les a vues passer sans en être touché, sans les avoir comprises, ou peut-être sans vouloir les comprendre. Combien Alfred de Musset s'en est mieux inspiré! Il a pris, lui aussi, à Boccace le sujet de deux de ses nouvelles, et il en a fait deux chefs-d'œuvre de grâce émue, de finesse et d'exquise poésie. C'est que Musset n'était pas seulement un grand artiste ; c'était un grand poète, et quelque paradoxal que cela puisse paraître de prime abord, son génie se rapproche infiniment plus de celui de Boccace que le génie de La Fontaine.
Si Jes emprunts de La Fontaine au Décaméron n'ont servi qu'à nous donner le change sur Boccace, on peut dire également que les traductions qui en ont été faites en français sont insuffisantes pour nous faire connaître le chef-d'œuvre du grand prosateur Italien. Il n'en existe que deux ayant une certaine notoriété ; l'une et l'autre sont fort anciennes. La première a été écrite en 1545 et publiée, à, Lyon, en 1548 ; elle a pour auteur Antoine Le Maçon, secrétaire de la reine de Navarre. Elle esf exacte, faite avec heaucoup de goût et une parfaite connaissance de la langue italienne ; mais elle a deux inconvénients graves : elle est devenue très rare, malgré les deux éditions qui en ont été récemment publiées', et elle est d'une lecture peu facile pour les gens qui ne sont point familiers avec la langue du seizième siècle. Aussi n'estelle connue que des érudits, et elle ne saurait satisfaire la juste curiosité de la masse des lecteurs.
La seconde traduction est de Sabatier de Castres ; elle date de la fin du siècle dernier. C'est la plus répandue; c'est la seule à vrai dire que le public ait à sa disposi-
LiMMost, 1874; Liseiu, 487S.