‹ Le décaméron; (volume 3)Chapitre 2 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

14 LE DÉCAMÉEON.

« IcTé nos dames au milieu des convives, nous les mènerons « sur un navire que j'ai fait préparer secrètement, et nous « tuerons quiconque voudrait s'y opposer. — » Ce projet plut à Cimon, et il se tint coi dans sa prison jusqu'au moment fixé.

« Le jour des noces venu, la pompe fut grande et magnifique, et la maison des deux frères était partout remplie par la fête joyeuse. Lisimaque ayant tout préparé, réunit Cimon et ses compagnons à ses propres amis, et tous portant des armes sous leurs vêtements, quand le moment lui parut venu, après les avoir excités par ses paroles en faveur de son entreprise, il les divisa en trois corps. L'un fut envoyé sans bruit vers le port, pour que personne ne les empêchât de monter sur le navire quand il en serait besoin ; avec les deux autres, il alla vers la maison de Pasimonde, où étant arrivé, il en laissa un à la porte, afin que personne ne pût l'y enfermer ou lui en interdire la sortie, et avec le troisième i) monta l'escalier, suivi de Cimon. Parvenus dans la salle où les nouvelles épousées étaient déjà assises à table, avec bon nombre d'autres dames, pour manger, ils se précipitèrent en avant, renversèrent les tables, et chacun d'eux ayant pris sa^dame, et l'ayant remise aux mains de ses compagnons, ils donnèrent l'ordre de les conduire sur-le-champ au navire préparé pour les recevoir. Les nouvelles épousées se mirent à pleurer et à crier, comme aussi les autres dames et les serviteurs, et soudain la maison fut remplie de tumulte et de plaintes. Mais Cimon et Lisimaque, ainsi que leurs compagnons, ayant tiré les épées hors du fourreau, et chassant de leur chemin tout le monde, se dirigèrent vers les escaliers ; ils les descendaient, quand ils rencontrèrent Pasimonde qui, un grand bâton à la main, accourait au bruit, et sur la tête duquel Cimon asséna un tel coup, qu'il la lui fendit à moitié

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et rétendit mort à ses pieds. Le malheureux Ormisda courant au secours de son frère, fut également tué d'un seul coup par Gimon , et tous ceui qui voulurent ensuite s'approcher, furent blessés et rejetés en arrière par les compagnons de Cimon et de Lisimaque.

(( Ces derniers, laissant la maison pleine de sang, de tumulte, de larmes et de tristesse, arrivèrent en groupe serré au navire avec leur proie et sans autre empêchement; y étant montés eux-mêmes avec tous leurs compagnons, ils battirent Teau de leurs rames et s*en allèrent joyeux de leurs faits d'armes, au moment même où le rivage se couvrait de gens armés accourus au secours des dames. Arrivés en Crète, ils furent reçus joyeusement par de nombreux amis et parents, et ayant épousé leurs dames et fait grande chère, ils jouirent en joie de leur rapine.

« Par suite de ces événements, il y eut pendant longtemps de grands troubles et des bruits à Chypre et à Rhodes. A la fin, cependant, les amis et les parents s'étant interposés tant d'un côté que de l'autre, ils arrangèrent les choses de façon que, après quelque temps d'exil, Cimon retourna heureux à Chypre avec Éphigénie, et que Lisimaque rentra à Rhodes avec Cassandre ; et tous deux vécurent dans leur pays avec leur dame, longtemps et en liesse. — »

16 LE DiCAH:ÉBOir.

NOUVELLE II

Cofttanza aime Martuccio Gomito. Entendant dire qu'il était mort, elle monte de désespoir dans uue barque qui est poussée par le veut à Suse. De là, elle s'en va à Tuuis où elle le retrouve vivant. Elle se fait connaître à lui et TApouse. Martuccio, devenu riche, s'en revient avec elle à Lipari.

La reine, voyant la nouvelle de Pamphile terminée, après l'avoir beaucoup louée, ordonna à Émilia de poursuivre en en disant une. Gelle-ci commença de la sorte : « — Gbacun doit avec raison prendre plaisir aux choses où Ton voit les récompenses couronner les affections, et ce parce que l'action d'aimer mérite à la longue plutôt joie qu'affli(^ion. En traitant une telle matière, j'obéirai donc à la reine avec plus de plaisir que je ne l'ai fait au roi pour la précédente.

« Vous devez savoir, délicates dames, que dans le voisinage de la Sicile est une île nommée Lipari, en laquelle, il n'y a pas encore grand temps, fut une très belle jeune fille appelée Gostanza, et née dans l'île de très honorables gens. Un jeune homme, qui était aussi de l'île, et qu'on appelait Martuccio Gomito, très beau et très bi.en élevé, et fort entendu dans son état, en devint amoureux. La jeune fflle de son côté s'alluma tellement pour lui, qu'elle n'éprouvait jamais de plaisir que quand elle le voyait. Martuccio désirant l'avoir pour femme, la fit demander à son père qui répondit qu'il était pauvre et que pour cette raison il ne voulait pas la lui donner. Martuccio, indigné de se voir refuser à cause de sa pauvreté, jura à ses amis et à ses parents qu'il ne reviendrait plus à Lipari, sinon riche. Et élant parti en corsaire, il se mit à suivre les côtes de la Barbarie, pillant tous ceux qui étaient moins forts que lui ; en quoi la fortune lui eût été

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très favorable, s'il avait su user avec modération de son bonheur. Mais non contents, lui et ses compagnons, de s'être enrichis en très peu de temps, il arriva que, tandis qu'ils cherchaient à devenir plus riches, ils furent tous pris et dépouillés, après une longue résistance, par certains navires de Sarrazins qui noyèrent la plupart d'entre eux ; bref, son navire ayant été défoncé, Martuccio fut conduit à Tunis où il fut mis en prison et tenu en longue misère.

« La nouvelle courut à Lipari, non par une ni par deux, mais par plusieurs personnes, que tous ceux qui étaient avec Martuccio sur son navire avaient été noyés. La jeune fille, qui, depuis le départ de Martuccio, était restée affligée au delà de toute mesure, entendant dire qu'il était mort avec les autres, pleura longuement, et résolut en elle-même de ne plus vivre; mais n'ayant pas le courage de se tuer elle-même violemment, elle pensa à donner une nouvelle nécessité à sa mort. Étant sortie secrètement, une nuit, de la maison de son père, et s'étant rendue sur le port, elle trouva d'aventure une petite barque de pêcheurs quelque peu écartée des autres navires et qui, ses patrons en étant pour le moment descendus, était munie de son mât, de voiles et de rames. Y étant promptement montée, et ayant gagné le large, experte qu'elle était dans l'art de la navigation, comme le sont généralement toutes les femmes de l'île, elle hissa la' voile, jeta les rames, quitta le timon, et s^abandonna au vent, pensant qu'il arriverait nécessairement ou que le vent ferait chavirer la barque qui n'avait ni lest ni pilote, ou que quelque écueil la briserait, par suite de quoi, quand bien même elle le voudrait, elle ne pourrait s'échapper et devrait se noyer infailliblement. Puis s'étant enveloppé la tête dans un manteau, elle se coucha dan% le fond de la barque et se mit à pleurer.

« Mais il en arriva tout autrement qu'elle avait pensé , pour ce que le vent qui soufflait venant de tramontane et étant très léger, et la mer étant fort peu houleuse, la barque sur laquelle la jeune fille était montée fut poussée par le vent, le lendemain, à Theure de vesprée, à cent milles audessus de Tunis, sur une plage voisine d'une ville appelée Suse. La jeune fille ne s'apercevait pas si elle était encore en mer ou sur terre, car elle avait résolu, quelque accident qu'il arrivât, de ne pas lever la tête, et de fait elle ne l'avait pas levée. Il y avait, d'aventure, sur le rivage, quand la barque alla y heurter, une pauvre bonne femme de marin, occupée à retirer du soleil les filets de ses pêcheurs, et qui, voyant la barque, s'étonna qu'on l'eût laissée aller heurter le rivage toute voile déployée. Pensant que les pécheurs qui la montaient s'y étaient endormis, elle se dirigea vers elle et n'y vit que cette jeune fille qui dormait profondément, et l'ayant appelée à plusieurs reprises, elle finit par la réveiller; l'ayant reconnue à ses vêtements pour une chrétienne, elle lui demanda en latin comment il se faisait qu'elle fût arrivée en cet endroit seule dans cette barque. La jeune fille, entendant parler latin, pensa qu'un vent nouvellement survenu l'avait peut-être ramenée àLipari, et s'étant levée soudain, elle regarda autour d'elle; mais ne reconnaissant pas le pays et se voyant à terre, elle demanda à la bonne femme où elle était. A quoi la bonne femme répondit : « ~ Ma fille, tu es près de Suse, en Barbarie. — » En entendant cela, la jeune fille désolée que Dieu n'eût pas voulu l'envoyer à la mort, craignant qu'il ne lui arrivât quelque honte, et ne sachant que faire, elle s'assit au pied de la barque et se mit à pleurer. Ce que voyant la bonne femme, elle en eut pitié et, à force de la prier, elle réussit à l'emmener dans sa cahutte, et là, elle fit si bien par ses

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caresses, que la jeune fille lui dit comment elle était arrÎTée en ce lieu. Sur quoi, la bonne femme, comprenant qu*elle était encore à jeun, lui apporta son pain dur, de Feau et quelques poissons, et la pria tellement qu'elle en mangea un peu. Après avoir mangé, la Gostanza demanda qui était la bonne femme qui parlait ainsi latin; à quoi celle-ci dit qu'elle était de Trapani et qu'elle avait nom Gampresa, et qu'elle était la servante de quelques pêcheurs chrétiens.

« La jeune fille, en entendant parler Garapresa, bien qu'elle fût très désolée, et ne sachant ce qui la poussait en cela, augura bien en entendant ce nom et se mit à espérer sans savoir quoi, et à se relâcher un peu de son désir de mourir; et sans faire connaître qui elle était ni d'où, elle pria la bonne femme d'avoir pitié de sa jeunesse pour l'amour de Dieu, et de lui donner quelque conseil afin d'éviter qu'on lui fit injure. Garapresa, en l'entendant, comme une bonne femme qu'elle était, la laissa dans sa cabane, et, après avoir promptement relevé ses filets, revint la prendre et, l'ayant enveloppée des pieds à la tête dans son manteau^ elle la mena avec elle à Suse, et là, elle lui dit : « — Gos- « tanza, je te mènerai chez une très bonne dame sarrazine, « à laquelle je rends quelques services pour ses besoins ; « c'est une dame âgée et compatissante ; je te recomman^ « derai à elle du mieux que je pourrai, et je suis certaine « qu'elle t'accueillera volontiers et te traitera comme sa « fille; quant à toi, tu feras tout ton possible, restant avec « elle, pour la servir et pour gagner sa faveur, jusqu'à ce « que Dieu t'envoie une meilleure fortune. — » Et elle fit comme elle avait dit.

« La dame, vers qui la vieille était allée, après l'avoir écoutée, regarda la jeune fille, et se mit à pleurer; puis, l'ayant attirée à elle, elle la baisa au front et l'emmena par

20 ' LE DéCAMlÊBON.

la main dans sa maison, où elle habitait sans homme avec quelques autres femmes, qui toutes s'occupaient à trayailler de leurs mains à divers ouvrages de soie, de palmier ou de cuir. En peu de jours, la jeune fille en eut appris quelquesuns et se mit à travailler avec elles, et elle gagna tellement les bonnes grâces de la dame et des autres que ce fut chose merveilleuse; en peu de temps aussi, grâce à leurs leçons, elle apprit leur langue.

« La jeune fille demeurant donc à Suze, et étant déjà pleurée comme perdue et comme morte chez elle, il advint que, le roi de Tunis étant un prince nommé Mariabdela, un jeune homme de haute naissance et de grand pouvoir, qui habitait Grenade et qui prétendait que le royaume de Tunis lui appartenait, rassembla une grande quantité de gens d'armes et marcha contre le roi de Tunis pour le chasser du trône. Ces choses vinrent aux oreilles de Martuccio Gomito dans sa prison ; celui-ci, qui savait très bien la langue barbaresque, apprenant que le roi de Tunis faisait de grands préparatifs pour sa défense, dit à un de ceux qui le gardaient : « — Si je pouvais parler au roi, je me ferais fort « de lui donner un conseil grâce auquel il serait vainqueur (c en cette guerre. — » Le gardien répéta ces paroles à son seigneur, qui les rapporta incontinent au roi. Pour quoi, le roi ordonna que Martuccio fût amené devant lui, et lui demanda quel conseil était le sien. Martuccio lui répondit ainsi : « — Mon seigneur, si j'ai bien observé, en un autre « temps ou je fréquentais vos pays, la manière dont vous « combattez, il me semble que vous le faites plutôt avec des « archers qu'avec d'autres combattants; et pour ce si l'on <( pouvait trouver un moyen pour que les archers de votre <( adversaire manquassent de traits, et que les vôtres en « eussent abondamment, je pense que vous gagneriez la ba-

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« taille. — » A quoi le roi dit : « — Sans doute, si cela se « pouvait faire, Je serais sûr d*être vainqueur. — » A quoi Hartuccio dit : « — Mon seigneur, si vous le voulez, cela « peut très bien se faire, et voici comment : il faut que « vous fassiez faire pour les arcs de vos archers des cordes « beaucoup plus minces que celles dont on use communé- « ment partout ; puis, vous ferez faire des traits dont les « coches ne puissent aller qu'avec ces cordes ; et il faut que « tout cela soit fait si secrètement que votre adversaire ne « le sache pas, car autrement il trouverait moyen d'y remé- « dier. Et voici pourquoi Je parle ainsi : quand les archers « de votre ennemi auront lancé leurs traits et que les vôtres « auront lancé les leurs, vous savez qu'il faudra, durant la <c bataille, que vos ennemis ramassent les traits que les « vôtres auront lancés, de même qu'il faudra que nos archers « ramassent ceux de l'ennemi ; mais les adversaires ne pour- « ront se servir des traits de vos archers, pour ce que les « petites coches ne pourront s'adapter à leurs grosses cordes, « tandis que ce sera tout le contraire pour les traits de l'en- « nemi, car les cordes minces, recevront très bien les traits « qui auront une grande coche ; et ainsi les vôtres seront « amplement pourvus de traits, tandis que vos adversaires « en manqueront. — »

<( Le conseil de Martuccio plut au roi qui était un seigneur fort sage, et il le suivit de point en point, ce qui fit qu'il se trouva avoir gagné la bataille. De là, Martuccio pénétra fort avant dans sa faveur, et devint par la suite très puissant et très riche. Le bruit de ces événements courut dans le pays, et parvint aux oreilles de la Gostanza qui apprit ainsi que Martuccio Gomito, qu'elle avait longtemps cru mort, était vivant. Pour quoi, l'amour qu'elle avait eu pour lui, et qui déjà était fort attiédi en son cœur, se ralluma d'une flamme

22 LE DéOAHÉBOK.

soudaine et revint plus grand que jadis, faisant ressusciter l'espérance morte. Alors, elle s'ouvrit entièrement sur ses aventures à la bonne dame avec laquelle elle demeurait, et elle lui dit qu'elle désirait aller à Tunis afin de rassasier ses yeux de ce que ses oreilles les avaient rendus désireux de voir, d'après les nouvelles reçues. La dame la loua beaucoup de ce désir, et comme si elle eût été sa mère, elle monta avec elle dans une barque et la conduisit à Tunis où la Gostanza fut honorablement accueillie dans la maison d'une de ses parentes. Garapresa étant allée avec elle, elle l'envoya s'enquérir de ce qu'elle pourrait apprendre au sujet de Martuccio, et celle-ci, ayant appris que Martuccio était vivant et dans une grande situation, le lui rapporta; sur quoi il plut à la gente dame d'aller elle-même apprendre à Martuccio que sa Gostanza était venue à Tunis, et étant allée un jour le trouver, elle lui dit : « — Martuccio, il est arrivé en ma « maison un tien serviteur qui vient de Lipari, et qui vou- « drait te parler en secret ; et pour ce, ne voulant pas me « fier à d'autres, je suis venue moi-même, selon qu'il m'a « priée, pour te l'apprendre. — » Martuccio la remercia et la suivit chez elle.

« Quand la jeune fille le vit, elle fut bien près de mourir de joie, et ne pouvant se contenir, elle courut soudain à lui les bras ouverts, les lui jeta autour du col et l'embrassa; puis, soit au souvenir des infortunes passées, soit à cause de la joie présente, sans pouvoir dire une parole, elle se mit doucement à pleurer. Martuccio, en voyant la jeune fille, resta un instant étonné, puis il dit en soupirant : « — ô ma Gos- « tanza, es-tu donc vivante? Il y a bon temps que j'ai appris « que tu étais perdue, et qu'en notre pays on ne savait rien « sur toi. — » Et cela dit, il la serra tendrement dans ses bras en pleurant, et l'embrassa. Alors la Gostanza lui raconta

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toutes ses aventures, et la façon honorable dont elle avait été reçue par la gente dame avec laquelle elle était demeurée. « Après s'être entretenu quelque temps avec elle, Martuocio l'ayant quittée, s'en alla trouver le roi son seigneur, et lui conta tout, à savoir ses propres aventures et celles de la jeune fille, ajoutant que, avec sa permission, il entendait l'épouser suivant nos lois. Le roi fut émerveillé de ces choses ; il fit venir la jeune fille, et après avoir entendu d'elle que tout était bien comme Martuccio avait dit, il lui dit : « — Donc, tu l'as on ne peut mieux gagné pour mari. — » Et ayant fait venir de riches et nobles présents, il les donna partie à la jeune fille, partie à Martuccio, leur laissant la faculté de faire ce qui plairait le plus à chacun d'eux. Martuccio, après avoir honoré de son mieux la gente dame avec laquelle la Gostanza était demeurée, l'avoir remerciée de ce qu'elle avait fait pour lui venir en aide, et lui avoir fait des présents conformes à sa qualité, la recommanda à Dieu, et prit congé d'elle, non sans que la Gostanza répandit force larmes. Puis, avec la permission du roi, étant montés sur un navire, ils s'en retournèrent, emmenant Garapresa avec eux à lâpari où les poussa un vent favorable, et où ils furent accueillis avec une telle fête qu'on ne pourrait jamais le dire. Là, Martuccio épousa la Gostanza, et fit de grandes et belles noces, et tous deux jouirent pendant longtemps en paix de leur amour. — »

34 LE DÉCAKÉBON.

NOUVELLE m

Pietro Boccamazza s'enfuit avec TAgnolella. Il rencoatre des Toleun ; la jeane fille fait à traTers une forêt et arrive yen un château. Pietro est pris par les -voleurs et se sauve de leurs mains. Après divers accidents, il arrive an ebftteaa où était l'Agnolella, et Tayant épousée il s'en revient avec elle à Rome.

Il n'y eut personne parmi les assistants qui ne louât la nouvelle d'Émilia, et la reine, s'apercevant qu'elle était finie, se tourna vers Élisa et lui ordonna de continuer. Celle-ci, désireuse d'obéir, commença : « — Il me souvient, gracieuse» dames, d'une mauvaise nuit que passèrent deux jeunes imprudents ; mais pour ce qu'elle fut suivie de nombreux jours fortunés et qu'elle est en cela conforme à notre programme, il me plaît de vous la raconter.

« A Rome qui fut jadis la tête du monde comme elle en est aujourd'hui la queue, était, il n'y a pas encore longtemps, un jeune homme nommé Pietro Boccamazza, d'une famille très honorable parmi les familles romaines, et qui s'énamoura d'une très belle et très accorte jeune fille, nommée Agnolella, fille d'un certain Giglinozzo SauUo, plébéien, mais très aimé des Romains. Étant donc devenu amoureux d'elle, il fit si bien que la jeune fille se mit à l'aimer d'une affection non moindre que celle qu'il avait pour elle. Pietro, poussé par un amour fervent et ne voulant pas souffrir plus longtemps la peine cruelle que lui causait le désir qu'il avait de la posséder, la demanda pour femme. Dès que ses parents apprirent cela, ils accoururent tous à lui et le blâmèrent fort de ce qu'il voiilait faire; d'un autre côté, ils firent dire à Giglinozzo Saullo qu'il ne prêtât en aucune manière attention à ce que dirait Pietro, pour ce que, s'il le faisait, ils ne l'au-

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raient jamais pour ami ni pour parent. Pietro, se voyant ainsi fermer la seule voie par laquelle il croyait pouvoir satisfaire son désir, fut sur le point de mourir de douleur, et si Gigiinozzo y avait consenti, à rencontre de tous ses parents, il aurait pris sa fille pour femme. Toutefois, il se mit en tête d'en venir à ses fins, si cela plaisait à la jeune fille ; et s'étant assuré par Tentretnise d'une personne de ses amis qu'elle y consentait, il convint avec elle de s'enfuir tous les deux de Rome.

« Ayant tout préparé pour cette fuite, il se leva un matin de très bonne heure, et étant monté avec elle à cheval, ils se dirigèrent vers Alagna où Pierre avait certains amis en qui il avait grande confiance. Chevauchant de la sorte et' n'ayant pas le temps de procéder à leurs noces, pour ce qu'ils craignaient d'être poursuivis, ils allaient devisant ensemble de leur amour et se baisant parfois l'un l'autre. Or, Pietro, ne connaissant pas trop le chemin, il advint qu'aiTivés à environ huit milles de Rome, au lieu de prendre à droite comme ils devaient, ils prirent à gauche. A peine eurent-ils cheminé pendant deux milles qu'ils se trouvèrent près d'un petit castel duquel, dès qu'on les eut vus, sortit soudain une douzaine de gens à pied. Ces gens étaient déjà près d'eux, quand la jeune fille les vit, pour quoi elle dit en criant : « — Pietro, <( décampons, car nous sommes assaillis ; — » et, comme elle sut, elle dirigea son cheval verâ une très grande forêt, lui tenant les éperons serrés au flanc et cramponnée à l'arçon. Le cheval , se sentant piqué , se mit à galoper et l'emporta à travers la forêt. Pietro, qui était beaucoup plus attentif à la regarder qu'à regarder le chemin, n'avait pas aperçu aussi vite qu'elle les gens armés ; pour quoi ceux-ci lui arrivèrent sus pendant qu'il regardait d'où ils pouvaient venir, le prirent et le firent descendre de sa monture. Puis ils lui demandé-

26 LE DÉOAMÉBON.

fent qui il était, et, quand il le leur eut dit, ils se mirent à délibérer entre eux et à dire : « — Celui-ci est ami de nos (( ennemis; qu'avons-nous à en faire, sinon de lui enlever « ses vêtements et ce cheval, et de le pendre à un de ces « chênes en dépit des Orsini? — » Et tous étant tombé d'accord là-dessus, ils ordonnèrent à Pietro de se déshabiller. €omme il se déshabillait, prévoyant déjà son triste sort, une embuscade d'au moins vingt-cinq fantassins assaillit à son tour subitement les malandrins en criant : « A mort ! à <( mortl » Ceux-ci, surpris de cette brusque agression, là- <^èrent Pietro pour se défendre; mais voyant qu'ils étaient bien moins nombreux que les assaillants, ils commencèrent à fuir, poursuivis par ces derniers. Ce que voyant Pietro, il reprit en toute hâte ses vêtements, sauta sur son cheval et se mit à fuir tant qu'il put dans la direction qu'il avait vu prendre à la jeune fille. Mais il ne trouva par la forêt ni chemin, ni sentier; il ne vit aucune trace de cheval ; aussi, quoi- •qu'il lui parût être en sûreté et hors des mains de ceux qui l'avaient pris ainsi que de ceux par qui ses agresseurs avaient été assaillis eux-mêmes, ne retrouvant pas la jeune fille, il fut le plus malheureux des hommes, et se mit à se lamenter et à courir çà et là par la forêt en l'appelant. Mais personne ne lui répondait et il n'osait point retourner sur ses pas. Quant à aller plus avant, il ne savait où cela le mènerait. D'autre part, les bêtes féroces qui habitent d'ordinaire les forêts lui causaient une grande peur, tant pour lui-même que pour sa jeune amie qu'il lui semblait voir à chaque instant étranglée par quelque ours ou par quelque loup.

(( Ce malheureux Pietro s'en alla donc tout le jour par la forêt, criant et appelant, revenant parfois sur ses pas alors qu'il croyait marcher en avant; et ses cris, ses lamentations, la peur, un long jeûne, tout cela l'avait tellement harassé,

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qu'il n'en pouvait plus. Voyant la nuit venir et ne sachant quel parti prendre, il descendit de cheval et après avoir avisé un très gros chêne, il y attacha son cheval et y giimpa, afin de n'être pas dévoré la nuit par les bêtes féroces. Peu après la lune se leva et le temps devint très clair ; mais quand bien même il aurait eu le loisir de dormir, le chagrin, la pensée de la jeune fille ne le lui auraient pas permis ; pour quoi, soupirant et se lamentant, et maudissant sa mésaventure, il resta éveillé.

(( La jeune fille, comme nous l'avons dit plus haut, ne sachant où se diriger dans sa fuite et s'abandonnant au caprice du cheval qui l'emportait, pénétra si avant dans la forêt qu'elle ne pouvait plus voir l'endroit où elle y était entrée, pour quoi, de même qu'avait fait Pietro, elle rôda tout le jour en ce lieu sauvage, tantôt s'arrêtant, tantôt marchant pleurant et appelant sans cesse, et se lamentant sur son triste sort. A la fin, voyant que Pietro ne venait pas, et l'heure de vesprée étant déjà arrivée, elle se rabattit sur un petit sentier où elle s'engagea et que son cheval suivit. Quand elle eut chevauché un peu plus de deux milles, elle vit de loin une cabane vers laquelle elle se dirigea le plus vite qu'elle put, et là elle trouva un bon homme fort âgé avec sa femme qui était aussi fort vieille. Quand ces gens virent qu'elle était seule, ils lui dirent : « — Ma fille, que fais-tu ainsi toute « seule, à cette heure, par ce pays? — » La jeune fille répondit en pleurant qu'elle avait perdu sa compagnie dans la forêt et demanda à quelle distance elle était d'Alagna. A quoi le bon homme répondit : « — Ma fille, ce n'est pas là « le chemin pour aller à Alagna, qui est à plus de douze milles « d'ici. — » La jeune fille dit alors : « — Et y a-t-il près « d'ici quelque habitation où je puisse loger? — » A quoi le bon homme répondit : « — Il n'y en a point d'assez proche

28 LE DiCAMÉBON.

« pour que tu puisses y arriver de jour. — » Alors la jeune fille dit : « — Vous plairait-il, puisque je ne puis aller ail- « leurs, de me recevoir ici cette nuit pour Tamour de « Dieu. — » Le bonhomme répondit : « — Jeune fille, il nous « plaît que tu restes ce soir avec nous ; toutefois nous te rap- « pellerons que par ces contrées, de nuit et de jour, de mau- « vaises troupes d'amis et d'ennemis vont et viennent, les- « quelles très souvent nous causent grand déplaisir et grand « dommage ; et si, par malheur, pendant que tu. y seras, il « venait une de ces bandes et qu'elle te vît, belle et jeune « comme tu es, elle te ferait déplaisir et vergogne, et nous « ne pourrions te secourir. Nous avons voulu te le dire, afin « que, si cela arrive, tu ne puisses nous le reprocher. — » La jeune fille, voyant l'heure avancée,. bien que les paroles du vieillard l'eussent fort effrayée, dit : « — S'il plaît à Dieu, (( il nous gardera vous et moi de $0t ennui; mais s'il m'en <( arrive comme vous dites, c'est un moindre mal d'être mal- (( menée par les hommes que d'être dévorée dans les bois « par les bêtes féroces. — » Ayant dit ainsi, elle descendit de cheval et entra dans la cabane du pauvre homme, et là elle soupa avec eux du peu qu'ils avaient ; puis, tout habillée, elle se jeta avec eux sur un petit lit pour dormir, mais elle ne le put, car elle ne cessa toute la nuit de soupirer, de se lamenter sur sa mésaventure et sur celle de Pietro, au sujet duquel elle ne savait si elle devait espérer autre chose que mal.

« Le matin étant déjà proche, elle entendit un grand tumulte de gens qui venaient; pour quoi, s'étant levée, elle s'en alla dans une grande cour qui était derrière la petite cabane, et voyant dans un des coins un gros tas de foin, elle s'y cacha, afin que, si ces gens s'arrêtaient là, ils ne la trouvassent pas tout d'abord. A peine avait-elle achevé de se cacher que

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ceui-ci, qui formaient une nombreuse bande de malandrins, arrivèrent à la porte de la petite cabane et se la firent ouvrir. Y étant entrés et voyant le cheval de la jeune fille qui avait encore sa selle, ils demandèrent qui était là. Le bonbomme, n'apercevant pas la jeune fille, répondit : « — Il n'y a per- « sonne autre que nous ; mais ce cheval, quel que soit celui des « mains de qui il s'est échappé, est venu ici hier soir et nous « l'avons fait entrer pour que les loups ne le mangent « pas. — » c< — Ordonc, — ditle chef de la bande, — ^il sera « bon pour nous, puisqu'il n'a pas d'autre maître. — » Ayant donc envahi la cabane, une partie d'edtire eux s'en alla dans la cour, et comme ils déposaient leurs lances et leurs èm& de bois, il arriva que l'un d'eux, ne sachant que faire, enfonça sa lance dans le foin et peu s'en fallut qu'il ne tuât la jeune fille, qui était cachée, ou ne la forçât à se découvrir, pour ce que la lance passa si près de son sein gauche, que le fer lui déchira ses vêtements, ce qui faillit lui faire pousser un grand cri dans la crainte d'être blessée ; mais se rappelant l'endroit où elle était, elle reprit tout son sang-froid et se tint coite.

« Les gens de cette bande, qui çà qui là, ayant fait cuire leurs chevreaux et les autres viandes, et après avoir mangé et bu, s'en allèrent à leurs affaires, emmenant avec eux le cheval de la jeune fille. Dès qu'ils furent quelque peu éloignés, le bonhomme se mit à demander à sa femme : « — Qu'est-il advenu de notre jeune fille qui est arrivée ici « hier soir ; je ne l'ai pas vue depuis que nous nous sommes « levés. — » La bonne femme répondit qu'elle ne le savait pas et s'en alla voir si elle la voyait. La jeune fille, comprenant que les malandrins étaient partis, sortit de dessous le tas de foin ; alors le bonhomme, fort content de voir qu'elle n'était point tombée en leurs mains et voyant qu'il faisait

30 LE BiOAMÉBON.

déjà jour, lui dit : « — Maintenant que le jour vient, nous Tac- « compagnerons, si cela te plaît, jusqu'à un château qui est « à cinq milles d'ici et où tu seras en sûreté ; mais il faudra « que tu y ailles à pied, pour ce que cette maie engeance qui « Tient de partir d'ici a emmené ton cheval. — » La jeune fille l'ayant rassuré sur ce point, les pria pour l'amour de Dieu de la conduire à ce château, pour quoi, s'étant mis en chemin, ils y arrivèrent vers la troisième heure. Le château appartenait à un membre de la famille des Orsini, qui s'appelait Liello di Gampo di Fiore, et, d'aventure, il y avait en ce moment sa femme/ qui était une très bonne et sainte dame, laquelle, voyant la jeune fille, la reconnut aussitôt et lui fit fête, et voulut savoir comment elle était venue là. La jeune fille lui conta tout. La dame, qui connmsait aussi Pietro, lequel était un ami de son mari, fut très chagrine de cette ayenture et ayant appris en quel endroit il avait été pris, elle ne douta point qu'il eût été mis à mort. Elle dit donc à la jeune fille : — (( Puisque tu ne sais pas ce qu'est devenu Pietro, « tu demeureras ici avec moi jusqu'à ce que je puisse te « renvoyer sans danger à Rome. — »

« Pietro, étant sur son chêne, plus affligé que jamais, vit venir, à l'heure du premier somme, une bande d'au moins vingt loups, qui tous, dès qu'ils virent le cheval, firent cercle autour de lui. Le cheval, les sentant venir, leva la tête, rompit ses rênes et voulut se mettre à fuir ; mais entouré de toutes parts et ne pouvant s'échapper, il se défendit à grands coups de dents et de pieds. Enfin, terrassé par ses adversaires, il fut mis en pièces, éventré par eux, et quand tous s'en furent repus et l'eurent dévoré sans laisser autre chose que les os, ils s'en allèrent. De quoi Pietro, auquel le cheval semblait être une compagnie et un soutien pour ses fatigues, fut fort marri et pensa qu'il ne pourrait jamais sortir de cette

OliTQUliSlIE JOUBNÉE. 31

forêt. A l'approche du jour, comme il mourait de froid sur le chêne et qu'il regardait tout autour de lui, il \it devant lui, à environ un mille, un très grand feu ; pour quoi, dès qu'il fit tout à fait jour, il descendit de dessus le chêne, non sans avoir grand peur, et se dirigeant vers ce feu, il marcha jusqu'à ce qu'il y fut arrivé. Il trouva, assis tout autour, des hergers qui mangeaient et se donnaient du bon temps, et qui raccueillirent par charité. Quand il eut mangé et qu'il se fut réchauffé, il leur conta sa mésaventure et comment il était venu là ; puis il leur demanda s'il y avait de ce côté un village ou un château où il pût aller. Les bergers dirent qu'à environ trois milles était un château appartenant à Liello di Gampo diFiore, où était présentement sa femme; de quoi, Pietro, très content, les pria de lui donner quelqu'un pour l'accompagner jusqu'au château, ce que deux d'entre eux firent vo-lontiers.

« Pietro étant arrivé au château, et y ayant trouvé quelqu'un de sa connaissance, s'occupait d'envoyer chercher la jeune fille dans la forêt, quand la dame le fit appeler. Il se rendit incontinent auprès d'elle, et voyant à ses côtés l'Agnolella, jamais joie ne fut pareille à la sienne. Il mourait d'envie d'aller l'embrasser, mais il était retenu par le respect qu'il avait pour la dame. Et s'il fut très joyeux, la joie de la jeune fille ne fut pas moindre. La gente dame, l'ayant bien accueilli et lui ayant fait fête, et ayant entendu de sa bouche ce qui lui était arrivé, le reprit vivement de ce qu'il avait voulu faire contre la volonté de ses parents. Mais, pourtant, voyant qu'il était toujours dans les mêmes dispositions et qu'il plaisait à la jeune fille, elle dit : « — A quoi vais-je « perdre ma peine ? Us s'aiment, ils se connaissent ; chacun « d'eux est ami de mon mari, et leur désir est honnête ; je « crois de plus qu'il plaît à Dieu, puisque l'un a échappé à

32 LB DÂCAMÉRON.

« la potence et l'autre à la lance, et tous deux aux bêtes « féroces de la forêt; donc qu'il en soit ainsi. — » Et s'étant tournée vers eux, elle dit : « — Puisque c'est votre volonté (c d'être mari et femme, cela me plait aussi, et les noces «e a feront ici aux frais de Liello ; je vous ferai bien faire en- « suite la paix avec vos parents. — »

« Pietro très joyeux et l'Agnolella encore plus, s'épousèrent donc en ce lieu, et comme cela fut possible à la montagne, la gente dame leur fit de fort honorables noces, et ils purent jouir très doucement des premiers fruits de leur amour. Quelques jours après, étant montés à cheval avec la dame, et étant bien accompagnés, ils s'en retournèrent à Rome, où Pietro ayant trouvé ses parents fort courroucés de ce qu'il avait fait, il se remit en paix avec eux, et vécut heureux et fort tranquillement avec son Agnolella jusqu'en leurs vieux jours. — »

NOUVELLE IV

Aicciardo Manardi est trouvé par messer Lizio da Valbona avec la fille de celui-ci.

II l'épouse et fait sa paix avec le père.

Lorsque Elisa se tut, écoutant les éloges donnés à sa nouvelle par ses compagnes, la reine ordonna à Philostrate d'en dire une, et celui-ci commença en riant : « — J'ai été tant de fois blâmé par vous pour vous avoir forcés de deviser sur un sujet pénible et de nature à vous faire pleurer, que je crois être tenu, afin de racheter l'ennui que je vous ai causé, de vous dire quelque chose qui vous fasse rire un peu ; et

CINQUIÈME JOUBNÉE. 38

pour ce, j'entends \^ous conter, en une nouvelle fort brève, une aventure amoureuse ayant abouti à un heureux dénoûment, après avoir été seulement troublée par quelques soupirs et par une courte peur mêlée de vergogne.

« Il n'y a donc pas longtemps, valeureuses dames, que vivait en Rx)magne un chevalier riche et de bonnes manières, qu'on appelait messer Lizio da Yalbona. Etant proche de la vieillesse, il lui naquit, par aventure, d'une sienne dame appelée madame Giacomina, une fille qui, en grandissant., devint plus belle et plus plaisante qu'aucune autre de tous les environs ; et pour ce qu'elle leur était restée seule, son père et sa mère l'sdmaient et la chérissaient profondément, et la gardaient avec uji soin merveilleux, attendant le moment de lui faire faire quelque grand mariage. Or, dans la. maison de messer Lizio venait fréquemment un jeune homioe qui ne la quittait presque jamais, beau et frais de sa personne, et appartenant aux Manardi da Brettinoro. Il s'appelait Ricciardo, et messer lizio et sa femme ne s'en méfiaient pas plus que si c'eût été leur fils. Ricciardo ayant vu plusieurs fois la jeune fille, qui était très belle, très gracieuse de manières, bien élevée et déjà en âge d'être mariée, s'énamoura désespérément d'elle ; mais il tenait son amour soigneusement caché. La jeune fille s'en étant aperçue, se mit, sans chercher à esquiver le coup, à l'aimer également; de quoi Ricciardo fut très content. Et, bien qu'il eût eu souvent envie de lui en parler, il s'était tu cependant par crainte ; mai« un joiH*, ayant pris son mom|pt, il se hasarda à lui dire : « — Caterina, je te prie de ne pas « me laisser mourir d'amour pour toi. — » La jeune fille répondit aussitôt : « — Plût à Dieu que tu ne me fisses pas « mourir aussi toi-même. — » Cette réponse fit beaucoup de plaisir à Ricciardo et augmenta sa hardiesse, et il lui dit : « — Je ne manquerai pas de f*re tout ce qui te sera agréable ,

34 LB BÉOAMÉBON.

« mais c'est à toi de trouver un moyen de sauver ta vie et la « mienne. — » La jeune fille dit alors : « — Ricciardo, tu « vois combienje suis gardée, et pour ce je ne vois pas com- « ment il te sera possible de me venir trouver ; mais si tu « sais trouver un moyen qui se puisse employer sans qu'il « m'en résulte vergogne, dis-le-moi, et je l'emploierai. — » Ricciardo ayant longtemps réfléchi , dit soudain : « — Ma « douce Gaterina, je ne vois pas d'autre moyen, sinon que tu « couches ou que tu puisses venir sur la galerie qui est près « du jardin de ton père ; car si je savais que tu y fusses la « nuit, je m'efforcerais certainement d'aller t'y trouver, « quelque haute que soit cette galerie. — » A quoi la Gaterina répondit : « — Si tu te fais fort d'y venir, je crois que « je réussirai, moi, à y aller coucher. — » Ricciardo dit que oui ; et cela di^, ils s'embrassèrent une fois à la dérobée, et se quittèrent.

(( Le lendemain, comme on était déjà à la fin de mai, la jeune fille commença à se plaindre devant sa mère que la nuit précédente, à cause de la trop grande chaleur, elle n'avait pas pu dormir. La mère dit : « — Eh ! ma fille , « quelle chaleur si grande a-t-il fait ? Au contraire, il n'a « pas fait chaud du tout. — » A quoi la Gaterina dit : « — Ma mère, vous devriez dire : à ce qu'il me semble, et « peut-être vous diriez vrai. Mais vous devez réfléchir com- « bien les jeunes filles ont plus chaud que les femmes « Égées. — » La dame dit alors: « — C'est vrai, ma fille; (( mais je ne puis pas faire chaud «u froid à ma fantai- (( sie, comme tu le voudrais peut-être; il faut supporter « le temps comme les saisons le donnent. Peut-être cette « nuit fera-t-il plus frais, et tu dinrmiras mieux. — » « — Or « Dieu le veuille, — dit la Gaterina, — mais ce n'est pas (( l'ordinaire que les nuits aillent en se refroidissant plus on

CINQUIÈME JOUBKÉE. 35

« avance vers Tété. — » « — Que veux-tu donc que je fasse, « dit la dame. — » La Caterina répondit : « — Si cela plaît — « à mon père et à vous, je ferais volontiers faire un lit dans (( la galerie qui est sur le jardin, à côté de la chambre de « mon père, et j*y coucherais; là, écoutant chanter le rossi- <( gnol, et étant en un endroit plus frais, je serais beaucoup « mieux qu'en votre chambre. — » La mère dit alors : « — Ma fille, sois tranquille; je le dirai à ton père, et « comme il voudra, nous ferons. — »

« Ayant appris la chose par sa femme, messer Lizio qui était vieux et qui, pour cette raison, était peut-être un peu revêche, dit : « — Qu'est-ce que ce rossignol dont elle a « besoin pour s'endormir ? Je la ferai dormir au chant de f( la cigale. — » Ce qu'ayant su la Caterina, non-seulement elle ne dormit pas la nuit suivante, plus par dépit qu'à eause de la chaleur, mais elle ne laissa point dormir sa mère, se plaignant à chaque instant de la chaleur grande. Sa mère, voyant cela, alla trouver le lendemain matin messer Lizio et lui dit : « — Messire, vous ne tenez guère à cette « jeune fille; qu'est-ce que cela vous fait qu'elle couche sur « cette galerie? Elle n'a pas eu un moment de repos pendant « toute la nuit; en outre, faut-il vous étonner que ce lui soit « un plaisir d'entendre chanter le rossignol, elle qui n'est « qu'une enfant ? Les jeunes gens désirent ce qui leur res- « semble. — » Messer Lizio, entendant cela, dit : « — Allons, (( qu'on lui fasse un lit comme vous l'entendrez, qu'on y « mette tout autour des rideaux de serge, et qu'elle y couche « et entende chanter le rossignol tout son saoul. — »

« La jeune fille, à cette nouvelle, fit promptement faire un lit dans la galerie, et comme elle devait y coucher la nuit suivante, elle guetta jusqu'à ce qu'elle eût vu Ricciardo, auquel elle fit un signe convenu entre eux, et par où il comprit

3U LE DÉOAMÉBON.

ce qu'il devait faire. Quand messer Lizio eut entendu sa fille gagner son lit, il ferma une porte par laquelle on allait de sa chambre à la galerie, et alla se coucher à son tour. Ricciardo, dès qu'il vit que tout était tranquille, monta à Taide d'une échelle sur un mur, et une fois sur le mur, s'accrochant à certaines pierres d'attente d'un autre mur, à grand'peine, et en courant risque de faire une chute dangereuse, il parvint sur la galerie où il fut reçu sans bruit avec une grandissime fête par la jeune fille. Et après de nombreux baisers, ils se couchèrent ensemble, et prirent, presque toute la nuit, joie et plaisir l'un de l'autre, faisant chanter plusieurs fois le rossignol.

« Les nuits étant courtes, et le plaisir ayant été grand, le jour vint sans qu'ils y songeassent ; et ils étaient encore si échauffés tant de la température que du long amusement, qu'ils s'endormirent sans avoir rien sur eux, la Caterina enlaçant de son bras droit le col de Ricciardo, et le tenant de sa main gauche par cette chose que vous avez le plus honte de nommer quand vous êtes avec des hommes. Ils dormaient de cette façon sans se réveiller quand, le jour venu, messer Lizio se leva; et, se rappelant que sa fille était couchée sur la galerie, il ouvrit doucement la porte et dit : « — Voyons (( un peu comment le rossignol a fait dormir la Caterina, cette nuit. — » Et ayant fait quelques pas, il leva les rideaux de serge dont le lit était entouré, et il vit Ricciardo et sa fille, tout nus et découverts, qui dormaient en se tenant embrassés comme il a été dit plus haut. Ayant parfaitement reconnu Ricciardo, il sortit de la galerie, et étant allé dans la chambre de sa femme, il l'appela en lui disant : « — Sus, « sus, femme ; lève-toi et viens voir ; ta fille avait tellement « envie du rossignol, qu'elle l'a pris et qu'elle le tient dans « sa main. — » La dame dit : « — Comment cela peut-il

« être? — » Messer Lizio dit : « — Tu le verras, si tu te dépêches de venir. — » La dame, s'élant empressée de s'habiller, suivit sans bruit messer Lizio, et tous deux étant arrivés Terslelit, et les rideaux ayant été écartés, madame Giacomina put voir manifestement comment sa fille avait pris et tenait ]e rossignol qu'elle désirait tant entendre chanter. De quoi la dame, se tenant pour fortement jouée par Ricciardo, voulut crier et lui dire des injures; mais messer Lizio lui dit : « — Femme, garde-toi de dire un mot, si tu as mon affec- « tion pour chère, car en vérité, puisqu'elle l'a pris, il sera « sien. Ricciardo est gentilhomme, riche et jeune, nous « ne pouvons avoir avec lui qu'une bonne alliance. S'il veut « s'en aller d'ici tranquillement, il faudra d'abord qu'il l'é- « pouse ; de sorte qu'il se trouvera avoir mis le rossignol « dans sa propre cage et non dans celle d'autrui. — » Sur quoi, un peu consolée, et voyant que son mari n'était point courroucé du fait, et que sa fille après avoir eu une bonne nuit s'était bien reposée et avait pris le rossignol, la dame se tut.

(( Il ne se passa guère de temps sans que Ricciardo âe réveillât, et voyant qu'il était grand jour, il se tint pour mort et appela la Gaterina, disant : « — Hélas! ma chère âme, com- « ment ferons-nous ? Le jour est venu et m'a surpris ici. — » A ces mots, messer Lizio s'étant avancé et ayant levé les rideaux, répondit : « — Nous ferons bien. — » Quand Ricciardo le vit, il lui sembla que le cœur lui était arraché de la poitrine ; et s'étant assis sur le lit, il dit : « — Mon Seigneur, « je vous requiers merci, de par Dieu. Je reconnais que j'ai « mérité la mort, en homme déloyal et méchant, et pour ce, (( faites de moi ce qu'il vous plaira; pour moi, je vous supplie, « si cela se peut de me faire grâce de la vie et de ne point « me faire mourir. — » A quoi Messer Lizio dit : « — Ric-

38 LE DÉGAMÉBON.

« ciardo, Tamour que je te portais et la confiance que j'avais « en toi ne méritaient point cette récompense ; mais pourtant « puisqu'il en est ainsi, et que la jeunesse t'a poussé à une « si grande faute, il faut, pour t'é\iter à toi la mort, et « m'éyiter à moi la honte, que tu prennes pour ta femme (( légitime la Caterina, afin que, comme elle a été tienne « cette nuit, elle le soit tant qu'elle vivra ; et de cette façon (( tu peux conquérir mon pardon et ton salut ; mais si tu ne « veux pas faire ainsi, recommande ton âme à Dieu. — »

« Pendant que s'échangeaient ces paroles, la Caterina avait lâché le rossignol, et s'étant renfoncée sous la couverture, s'était mis à pleurer fort et à prier son père de pardonner à Ricciardo ; d'un autre côté, elle suppliait Ricciardo de faire ce que voulait messer Lizio, afin qu'ils pussent avoir tous deux longtemps et sans crainte de pareilles nuits. Mais il ne fut pas besoin en cela de trop de prières, pour ce que d'une part la honte de la faute commise et le désir de la racheter, et d'autre part la peur de mourir et l'envie d'échapper sain et sauf, enfin l'ardent amour et le désir de posséder l'objet aimé, firent dire à Ricciardo librement et sans hésitation qu'il était prêt à faire ce qu'il plairait à messer Lizio. Pour quoi, messer Lizio s'étant fait prêter par madame Giacomina un de ses anneaux, Ricciardo épousa en leur présence la Caterina, sans bouger de l'endroit même. La chose faite, messer Lizio et la dame s'en allèrent en disant : « — Maintenant reposez- vous, car vous en avez probable- « ment plus besoin que de vous lever. — »

« Eux partis, les jeunes gens s'embrassèrent de nouveau, et n'ayant pas cheminé plus de six milles pendant la nuit, ils fournirent encore deux milles avant de se lever, et mirent ainsi fin à la première journée. Puis, s'étant levés, et Ricciardo s'étant entretenu plus longuement avec messer Lizio,

OINQUIÉME JOUBNÉE. 39

quelques Jours après, comme il convenait, en présence des amis et des parents, il épousa de nouveau la jeune fille et la conduisit à sa maison en grande fête. Et par la suite, i 1 oisela longuement a\ec elle aux rossignols, en paix et à son grand contentement, de nuit et de jour, comme il lui plut. — »

NOUVELLE V

GnJdottoda Cremona laisse à Giacomino da Pana une petite fille et meurt. CelleHsi, derenue grande et demeurant à Faenza, est aimée par Giannole di Sererino et Minghiuo di Mingole qui se la disputent. La jeune fille est reconnue poar être la sœur de Giannole, et épouse Mingbino.

Les dames, en écoutant la nouvelle du rossignol, avaient tant ri, qu'elles ne pouvaient se retenir de rire encore, bien que Philostrate se fût arrêté de conter. Mais pourtant, quand elles eurent assez ri, la reine dit: « — En vérité, si tu nous (( as attristées hier, tu nous as aujourd'hui tellement fait « rire, qu'il serait injuste de te rien reprocher. — » Puis adressant la parole à Néiphile, elle lui ordonna de raconter. Celle-ci commença joyeusement ainsi : « — Puisque Phi- « lostrate est entré en devisant dans la Romagne, il me « plaît pareillement à moi aussi de m'y promener un peu « en vous contant ma nouvelle. — »

(( Je dis donc que jadis en la cité de Fano habitaient deux lombards, dont l'un s'appelait Guidotto de Crémone et l'autre Giacomino de Pavie. Tous deux étaient hommes d*âge et avaient été, dans leur jeunesse, presque constamment soldats et sous les armes. Surquoi, Guidotto étant près de mourir, et n'ayant ni fils, ni un autre ami ou parent à qui il se fiât plus qu'à

40 LE DÉOAHÉBOir.

Giacomino, il laissa à ce dernier une jeune enfant qu'il avait chez lui et à peine âgée de dix ans, ainsi que tout ce qu'il possédait au monde ; et après l'avoir longtemps entretenu de ses affaires, il mourut. Il advint en ces temps que la cité de Faenza, après avoir été longtemps en guerre et à la maie aventure, revint en un meilleur état, et qu'il fut librement permis à quiconque le désirait, d'y retourner. Pour quoi, Giacomino, qui y avait autrefois habité, et auquel ce séjour plaisait, y revint avec toute sa fortune, et emmena avec lui la jeune fille que Guidotto lui avait laissée et qu'il aimait et traitait comme sa propre fille. Celle-ci, en grandissant, devint la plus belle qui fût alors dans la cité ; et elle était aussi honnête et aussi bien élevée qu'elle était belle. Pour cette raison plusieurs commencèrent à la courtiser, mais par dessus tous les autres deux jeunes gens également beaux et riches lui vouèrent un si grand amour, qu'ils se mirent à avoir l'un pour l'autre une jalousie et une haine extrordinaires ; ils s'appelaient, l'un Giannole di Séverine, et l'autre Minghino di Mingole. Tous les deux auraient volontiers pris pour femme la jeune fille qui avait déjà quinze ans, si les parents de cette dernière y eussent consenti; pour quoi, voyant qu'ils ne pouvaient l'obtenir d'une façon honnête, chacun d'eux chercha le meilleur moyen pour l'avoir.

« Giacomino avait chez lui une servante âgée et un valet nommé Grivello, personnage très complaisant et très facile, avec lequel Giannole se lia beaucoup et à qui, lorsque le moment lui sembla venu, il découvrit tout son amour, le priant de lui être favorable pour obtenir ce qu'il désirait, et lui promettant de grandes récompenses s'il le faisait. A quoi Grivello dit : « — Vois-tu, en cela je ne pourrai t'être « utile sinon de la façon suivante : Quand Giacomino ira « souper quelque part, je t'introduirai là où sera la jeune

CINQUIÈME JOUBKÉE. 41

« fille, car si je voulais lui dire une seule parole en ta faveur, « elle ne m'écouterait pas une minute. Si cela te plaît, je « te promets de le faire ; tu feras ensuite, si tu sais, ce que « tu croiras bon. -^ )> Giannole dit qu'il n*en demandait pas davantage, et ils en restèrent sur cet accord. De son côté Minghino avait gagné Tamitiédela servante, et s'était si bien entendu avec elle, qu'elle avait plus d'une fois porté des messages à la jeune fille et l'avait presque embrasée d'amour pour Minghino. Elle avait en outre promis au jeune homme de l'aboucher avec sa belle, s'il arrivait que, pour un motif quelconque, Giacomino sortît le soir de chez lui.

« Il advint donc, quelques jours après tous ces pourparlers, que, par suite des menées de Grivello, Giacomino s'en alla souper avec un de ses amis. Grivello en ayant averti Giannole, convint avec lui qu'à un certain signal il viendrait et trouverait la porte ouverte. D'un autre côté, la servante, ne sachant rien de cela, fit prévenir Minghino que Giacomino ne soupait pas chez lui, et lui fit dire de se tenir près de la maison, de façon à accourir et à s'y introduire à un signal qu'elle lui ferait. Le soir venu, les deux amants qui ignoraient leurs projets respectifs, mais qui se méfiaient chacun lun de l'autre, s*en vinrent, suivis d'un certain nombre de compagnons armés, pour pouvoir entrer sans être empêchés. Minghino, en attendant le signal, se posta avec les siens chez un de ses amis, voisin de la jeune fille ; Giannole, avec ses gens, se tint à quelque distance de la maison. Grivello et la servante, Giacomino étant parti, s'ingéniaient à se renvoyer l'un l'autre. Grivello disait à la servante: « — Pour- « quoi ne vas-tu pas dormir maintenant ; pourquoi rôdes- (( tu ainsi par la maison. — » Et la servante lui disait : « — Mais toi, pourquoi ne vas-tu pas rejoindre ton maître,

42 LE DÉOÂHiBOK.

« puisque tu as bien soupe ? — » C'est ainsi qu'ils ne pouvaient se renvoyer Tun l'autre ; mais Crivello, voyant que l'heure arrêtée avec Giannole était venue, se dit en luimême : « — Pourquoi me mettre en peine de celle-ci ? Si « elle ne se tient pas tranquille, elle pourra s'en trouver mal. — » Et ayant fait le signal convenu, il alla ouvrir la porte. Sur quoi, Giannole étant entré promptement avec deux de ses compagnons, et ayant trouvé la jeune fille dans la salle, ils s'emparèrent d'elle pour l'entraîner au dehors. La jeune fille se mit à résister et à crier fortement, ainsi qiie la servante. Ce qu'entendant Minghino, il accourut surle-champ avec ses amis, et voyant la jeune fille déjà entraînée hors de la maison, ils tirèrent les épées, et se mirent tous à crier : « — ^ Ah I traîtres, vous êtes morts ; la chose ne se passera pas ainsi ; quelle est cette violence ? — » A ces mots, ils commencèrent à frapper, tandis que tous les voisins, que le bruit avait fait sortir de chez eux avec des flambeaux et en armes, vinrent en aide à Minghino, blâmant vivement cette algarade. Pour quoi, Minghino, après une longue résistance, enleva la jeune fille à Giannole et la remit en la maison de Giacomino. Mais la bagarre n'était pas encore terminée, que survinrent les sergents du commandant de la cité, qui firent prisonniers bon nombre des combattants, parmi lesquels se trouvèrent Minghino, Giannole, et Crivello, et qui les menèrent en prison.

« L'affaire apaisée, et Giacomino étant de retour, il fut d'abord très marri de cet incident; mais s'étant informé comment la chose s'était passée, et voyant que la jeune .fille n'avait failli en aucune façon, il se consola un peu, se proposant, pour que pareille aventure ne se reproduisît plus, de la marier le plus tôt qu'il pourrait. Le lendemain matin, les parents d'un côté et de l'autre ayant appris la vérité,

CINQUIÈME JOUBKÉE. 43

et sachant le dommage qu'il en pourrait résulter pour les jeunes prisonniers, si Giacomino voulait faire comme en tonte raison il le pouvait, allèrent le trouver, et le prièrent doucement de faire moins attention à Tinjure que lui a^ait causée le peu de sens de ces jeunes gens, qu'à T affection et à Tamitié qu'il leur portait, comme ils croyaient, à eux qui venaient le supplier, offrant en outre pour euxmêmes et pour les jeunes gens de lui payer telle amende qu'il lui plairait d'exiger pour le mal qu'ils lui avaient fait. Giacomino, qui dans sa longue vie avait vu bien des choses et était de bon sentiment, répondit brièvement : « — Sei- « gneurs, si j'étais dans mon pays, comme vous êtes dans « le vôtre, je me tiens si fort pour votre ami qu'en cela « comme en toute autre chose, je ferais absolument comme « il vous plairait ; et en outre, je dois d'autant plus me « rendre à vos désirs, que vous vous êtes fait offense à vous « mêmes, pour ce que cette jeune fille, comme beaucoup le « pensent peut-être, n'est ni de Crémone ni de Pavie, mais « bien de Faenza, bien que ni moi ni celui de qui je la tiens « n'ayons jamais su de qui elle était fQle; pourquoi, je ferai « au sujet de l'affaire pour laquelle vous me priez, tout ce « que vous voudrez. — »

« Les braves gens, entendant que cette jeune fille était de Faenza, s'étonnèrent; et ayant remercié Giacomino de sa généreuse réponse, ils le prièrent de leur dire comment elle était venue en ses mains, et comment il savait qu'elle était de Faenza. A quoi Giacomino dit : <( — Guidotto de Crémone « fut mon compagnon et mon ami, et étant près de mourir, il « me dit que lorsque cette ville fut prise d'assaut par l'em- « pereur Frédéric, tout ayant été mis au pillage, il entra avec « ses compagnons en une maison, et la trouva pleine de ri- <( chesses et abandonnée par ceux qui l'habitaient, excepté par

44 LE DÉOAUÉBOK.

<( cette jeune fille, qui était âgée de deux ans ou à peu près, « et qui, le voyant monter par Tescalier, l'appela son père; « pour quoi, ayant eu compassion d'elle, il la prit et Tem- « mena à Faenza avec tout ce qui se trouvait dâtns la mai- « son. C'est là, qu'en mourant, il me la laissa avec tout ce « qu'il avait, me chargeant, quand le moment serait venu, « de la marier et de lui donner en dot ce qui lui avait ap- « partenu. Elle est en âge d'être mariée, mais je n'ai pas eu « l'occasion de pouvoir lui donner quelqu'un qui me plût; « je le ferais volontiers, de crainte qu'une aventure comme « celle d'hier n'arrive de nouveau. — »

(( Il y avait là, parmi les autres, un certain Guiglielmo da Medicina, qui avait été avec Guidotto à cette prise, et qui connaissait bien la personne à qui avait appartenu la maison qui avait été pillée par Guidotto. Voyant cette personne parmi les assistants, il s'approcha d'elle et lui dit : « — Bema- « buccio, entends-tu ce que dit Giacomino? — » Bemabuccio dit : « — Oui ; et tout à l'heure j'y pensais fort, « pour ce que je me souviens qu'en ces tumultes je perdis « une petite fille de l'âge que vient de dire Giacomino. — » A quoiGiuglielmo dit : « — Pour sûr, c'est elle, pour ce que « je me trouvai jadis en une réunion où j'entendis Guidotto « raconter où il avait fait son butin, et je vis bien que c'é- « tait en ta maison ; et pour ce, rappelle-toi si tu croirais « pouvoir la reconnaître à quelque signe, et envoie-la cher- « cher; tu verras certainement qu'elle est ta fille. — » Pour quoi, Bemabuccio, en y songeant, se rappela qu'elle devait avoir une cicatrice en forme de croix au-dessus de l'oreille gauche par suite d'une tumeur naissante qu'il lui avait fait couper quelque temps avant cet événement. Aussi, sans plus attendre, il s'approcha de Giacomino qui était encore là, et le pria de le mener chez lui et de lui faire voir cette

CINQUIÈME JOUBNÉE. 45

jeune fille. Giacomino Ty mena volontiers et fit venir la jeune fille devant lui.

« Dès que Bernabuccio la vit, il lui sembla voir le visage de sa mère, qui était encore belle femme ; mais pourtant ne s'en tenant point à cette ressemblance, il dit à Giacomino qu'il voulait lui demander la permission de lui lever un peu les cheveux au-dessus de Toreille gauche, à quoi Giacomino fut consentant. Bernabuccio s'étant approché d'elle qui se tenait toute rougissante, lui souleva les cheveux avec la main droite etvit la croix; sur quoi, reconnaissant qu'elle était bien sa fille, il se mit à pleurer de tendresse et à l'embrasser, bien qu'elle s'en défendît ; et s'étant tourné vers Giacomino, il dit : « — Mon frère, c'est ma fille ; ma maison était celle « que Guidotto pilla, et cette enfant, au milieu de la soudaine « épouvante, y fut oubliée par ma femme qui était sa mère, « et jusqu'à ce jour nous avons cru qu'elle avait été brûlée « dans cette maison qui fut réduite en cendres ce jour-là. — » La jeune fille, en entendant ces paroles, et voyant qu'il était un homme âgé, y ajouta foi ; et mue par une force occulte, mêlant ses embrassements aux siens, elle se mit à pleurer de tendresse.

a Bemabuccio'envoya sur le champ chercher sa mère, ses autres parents, ses sœurs et ses frères, et la montrant à tous, il leur raconta le fait. Après mille embrassements, chacun lui fit une grande fête, et Giacomino y consentant, Bernabuccio la mena chez lui. Le gouverneur de la cité, qui était un galant homme, ayant appris cela, et sachant que Giannole qu'il tenait prisonnier était le fils de Bernabuccio et le propre frère de la jeune fille, se détermina à passer légèrement sur le délit commis par lui, et s'étant entendu à ce sujet avec Bernabuccio et Giacomino, il fit faire la paix à Minghino et à Giannole; puis à Minghino, au grand plaisir

46 LE BiOÀKinON,

de tous ses parents, il donna pour femme la jeune fille dont le nom était Agnès, et il lui rendit la liberté ainsi qu'à Giiyello et aux autres qui avaient été impliqués dans cette affaire. Minghino, fort joyeux, fit les noces belles et grandes, et ayant mené Agnès dans sa maison, il vécut de longues années avec elle en paix et en joie. — »

NOUVELLE VI

Gianni di Procida est trouTé aTec une jeune fille qu'il aime et qui avait été donnée au roi Federiipo. Tous deux sont liés à un pal pour être brâlés. Hais Gianni est reconnu par Ruggieri dell' Oria; il échappe au supplice et épouse sa dame.

La nouvelle de Néiphile finie et ayant beaucoup plu aux dames, la reine ordonna à Pampinea de se disposer à en dire une. Celle-ci, montrant un riant visage, commença : « — Ce sont de très gi^andes forces, plaisantes dames, que celles de Tamour; elles imposent aux amants de grandes peines et les jettent dans des périls démesurés et imprévus, comme on a pu fort bien le comprendre par les récits faits aujourd'hui et l^s jours précédents; néanmoins, il me plaît de le démontrer encore en vous parlant d'un jeune amoureux.

« Ischia est une île très voisine de Naples. Il y avait jadis, entre autres, une toute jeune fille très belle et très gracieuse qui avait nom Restituta, et était fille d'un gentilhoitime de l'île appelée Marin Bolgaro. Un jeune homme d'une île voisine d'Ischia, appelée Procida, et qui avait nom Gianni, l'aimait plus que sa propre vie, et était aimé d'elle.

CINQUIÈME JOUENÉB. 47

Il ne se contentait pas de venir de jour à Ischia pour la voir, mais il y venait plus d'une fois la nuit, et souvent, n'ayant point trouvé de barque, il était allé en nageant de Procida jusqu'à Ischia, afin de voir, s'il ne pouvait mieux faire, les murs de la maison de sa belle. Durant cet amour si fervent, il advint que la jeune fille étant, un jour d'été, allée seule sur le bord de la mer, et courant de roche en roche un couteau à la main pour détacher les coquillages des pierres, elle arriva en un endroit entouré de rochers où, soit pour chercher l'ombre, soit à cause du voisinage d'une fontaine aux eaux très fraîches qui s'y trouvait, quelques jeunes Siciliens venus de Naples s'étaient arrêtés. Ceux-ci, à la Tue de cette belle jeune fille qui ne les avait pas encore aperçus, et qui s'en venait seule, résolurent de s'en emparer et de l'emmener avec eux; et l'effet suivit de près la résolution. Bien qu'elle criât beaucoup, ils la prirent, la mirent sur leur navire et poursuivirent leur route. Arrivés en Car labre, ils délibérèrent à qui devrait appartenir la jeune fille, et chacun la voulait pour soi ; pour quoi, ne pouvant s'accorder entre eux et craignant d'en venir à de pires extrémités et de gâter pour elle leurs affaires, ils décidèrent de la donner à Federigo, roi de Sicile, qui était alors jeune, et se plaisait à de telles choses; ce qu'ils firent, dès qu'ils furent arrivés à Palerme. Le roi, la voyant si belle, l'eut pour agréable; mais comme il était un peu souffrant de sa personne, il ordonna, en attendant qu'il fût mieux portant, de la conduire en un très beau palais situé au milieu d'un jardin qui lui appartenait et qui s'appelait la Cuba, et de l'y bien traiter ; ce qui fut fait.

« L'enlèvement de la jeune fille fît grande rumeur à Ischia, et ce qui augmentait l'indignation générale, c'était qu'on ne pouvait savoir quels étaient ceux qui l'avaient enlevée.

48 LE DÉOAH^BON.

Mais Gianni, qui s'en affligeait plus que tout autre, n'attendant pas qu'il lui arrivât de ses nouvelles à Ischia, et ayant su de quel côté la frégate s'était dirigée, en fit armer une, y monta, et le plus rapidement qu'il put, parcourut toute la côte, depuis la Minerva jusqu'à la Scalea en Galabre, s'informant partout de la jeune fille. Ce fut seulement à la Scalea qu'on lui dit qu'elle avait été emmenée à Palerme par des mariniers siciliens. Gianni y alla le plus tôt qu'il put, et, après avoir bien cherché, il apprît que la jeune fille avait été donnée au roi, et qu'elle était gardée par lui dans la Cuba, ce dont il fut très courroucé, car il perdit quasi tout espoir, non pas seulement de la ravoir, mais même de la voir. Cependant, retenu par l'amour, il renvoya sa frégate, et voyant que personne ne l'y connaissait, il resta à Palerme.

(( Comme il passait souvent devant la Cuba, il advint qu'un jour il la vit par hasard à une fenêtre et qu'elle le vit, ce dont tous deux furent très contents. Gianni voyant que le lieu était solitaire, s'approcha d'elle le plus possible, lui parla, et s'étant enquis d'elle comment il devait s'y prendre pour lui parler de nouveau, il la quitta, après avoir bien examiné la disposition des lieux. Il attendit la nuit, et quand une bonne partie en fut écoulée, il retourna à la Cuba, et s'étant accroché à des endroits ou n'auraient pas grimpé des pics, il entra dans le jardin, et y ayant trouvé une petite antenne de navire il l'appliqua contre la fenêtre que la jeune fille lui avait indiquée, et y monta fort légèrement. La jeune fille, considérant comme perdu son honneur, pour la conservation duquel elle avait autrefois résisté à son amant, et pensant que non-seulement elle ne pouvait le sacrifier à un plus digne que lui, mais qu'elle pouvait l'amener à la délivrer, avait pris la résolution de satisfaire entièrement ses

désirs ; et pour ce, elle a^ait laissé la fenêtre ouverte, afin qu'il pût s'introduire promptement. Gianni ayant donc trouvé la fenêtre ouverte, entra sans bruit, et se coucha à côté de la jeune fille qui ne dormait pas. Celle-ci, avant qu'ils en vinssent à autre chose, lui déclara ses intentions, le suppliant de Tarracher de ces lieux et de l'emmener. A quoi Gianni dit que rien ne lui plaisait davantage, et que, sans faute, dès qu'il l'aurait quittée, il s'arrangerait de façon à pouvoir l'emmener la première fois qu'il reviendrait. Cela dit, s'étant embrassés avec un grandissime plaisir, ils goûtèrent cette volupté au-dessus de laquelle Amour ne saurait plus rien offrir ; et quand ils l'eurent éprouvée à plusieurs reprises, ils s'endormirent sans s'en apercevoir dans les bras l'un de l'autre. « Le roi, auquel au premier abord la jeune fille avait plu beaucoup, s'étant souvenu d'elle et se sentant mieux de sa personne, résolut, bien qu'il fût presque jour, d'aller passer quelques instants près d'elle, et il s'en alla secrètement à la Cuba, avec un de ses serviteurs. Étant entré dans le château, il fit ouvrir la porte de la chambre dans laquelle il savait que dormait la jeune fille, et y entra en se faisant précéder d'un^ grande torche allumée; et ayant regardé sur le lit, il la vit avec Gianni, tous deux nus et endormis dans les bras l'un de l'autre. De quoi il entra soudain dans une si violente colère que, sans rien dire, peu s'en fallut qu'il ne les tuât tous les deux avec un poignard qu'il portait au côté. Hais, estimant que c'est chose très vile pour tout homme, et surtout pour un roi, de tuer des gens nus et endormis, il se contint, et résolut de les faire périr publiquement par le feu. Se retournant vers le seul compagnon qu'il avait amené, il dit : « — Que te semble de cette misérable femme en qui « j'avais mis tout mon espoir ? — » Puis, il lui demanda s'il connaissait le jeune homme qui avait eu une si grande II. &

50 LE BÉCAHÉBON.

audace que de veair, en sa propre maison, lui faire un tel oulrage et un tel déplaisir. Celui qu'il interrogeait ainsi lui répondit qu'il ne se rappelait pas Tavoir jamais vu. Le roi étant donc sorti tout courroucé de la chambre, ordonna que les deux amants, nus comme ils étaient, fussent pris et enchaînés, et que, dès que le jour aurait paru, on les menât à Palerme où ils seraient liés sur la place publique à un pal, dios à dos, et qu'ils resteraient en cet état jusqu'à l'heure de tierce, afin qu'ils pussent être vus de tous, puis qu'ils seraient livrés aux flammes, comme ils l'avaient mérité. Cet ordre donné, il courut s'enfermer dans sa chambre à Palerme, fort courroucé.

« Le roi parti, plusieurs sbires se jetèrent sur les deux amants qu'ils ne se contentèrent pas de réveiller, mais qu'ils saisirent promptement et qu'ils enchaînèrent sans la moindre pitié. Ce que voyant les deux jeunes gens, s'ils furent désolés, s'ils craignirent pour leur vie, s'ils pleurèrent et se plaignirent, il est aisé de se l'imaginer. Suivant l'ordre du roi, ils furent menés à Palerme et liés sur une place publique à un pal, et devant eux on prépara le bûcher et le feu qui devaient les brûler à l'heure marquée par le t(A. Tous les Palermitains, hommes et femmes, accoururent en hâte pour voir les deux amants ; les hommes concentraient tous leurs regards sur la jeune fille, et de même qu'ils admiraient combien elle était belle et bien faite dans tout son corps, de même les femmes qui ne regardaient que le jeune homme, s'accordaient à reconnaître qu'il était admirablement beau et bien fait. Mais les deux malheureux amants, pleins de honte, tenaient la tête basse, et pleuraient leur infortune, attendant d'heure en heure la cruelle mort par le feu.

« Pendant qu'ils restaient ainsi jusqu'à l'heure marquée, et qu'il n'était bruit partout que de la faute qu'ils avaient

CINQUIÈME JOUBKÉE. 51

commise, la nouvelle en parvint aux oreilles deRuggieridell'- Oria, homme d'une inestimable valeur et qui était alors amiral du roi. Il s'en alla pour les voir àTendroit où ils étaient nés; et, y étant arrivé, il regarda tout d'abord la jeune fille dont il admira beaucoup la beauté ; puis ayant jeté les yeux sur le jeune homme, il le reconnut sans trop de peine, et s'étant approché de lui, il lui demanda s'il était Gianni de Procida. Gianni, ayant levé la tête, et reconnaissant l'amiral, répondit : « — Mon seigneur, j'ai bien été celui dont vous « parlez, mais je suis bien près de ne l'être plus. — » L'amiral lui demanda alors quelle cause l'avait conduit là. A quoi Gianni répondit : « — L'amour d'abord, et la colère du « roi. — » L'amiral lui demanda de lui conter la chose plus en détail, et ayant entendu de lui comment tout s'était passé il allait s'en aller, quand Gianni le rappela et lui dit : « — Hélas I mon seigneur, si cela se peut, demandez <c pour moi une grâce à celui qui m'a fait mettre ici de la sorte. — » Ruggieri demanda quelle était cette grâce. — A quoi Gianni dit : « — Je vois qu'il me faut bientôt mourir ; a je demande comme faveur, qu'au lieu d'être dos à dos « avec cette jeune fille que j'ai aimée plus que ma vie et qui « m'a aimé de même, on nous mette le visage 'tourné l'un « vers l'autre, afin qu'en mourant, je voie sa figure et puisse « m'en aller consolé. — » Ruggieri dit en riant : « — Vo- « lontiers; je ferai de telle sorte que tu la verras encore a tant que tu pourras en être ennuyé. — » Et l'ayant quitté, il ordonna à ceux qui avaient été préposés à l'exécution du supplice, qu'à moins d'un nouvel ordre du roi, ils ne fissent rien au delà de ce qui avait été déjà fait , et sans retard il alla trouver le roi.

a Bien qu'il le vît fort courroucé, il ne résolut pas moins de lui dire son avis, et il lui dit : « — Sire, en quoi t'ont

ht LE BÉGÂKÉBON.

« offensé les deux jeunes gens que tu as ordonné de faire « brûler là-bas sur la place? — » Le roi le lui ayant dit, Ruggieri poursuivit : « — La faute qu'ils ont commise mé- (( rite bien ce supplice, mais il ne peut venir de toi. Et comme « les fautes méritent un châtiment, ainsi les services doivent « être récompensés, sans parler de la grâce et de la miséri- « corde. Connais-tu ceux que tu veux faire brûler ? — » Le roi répondit que non. Ruggieri dit alors : « — Eh I bien, je « veux que tu les connaisses, afin que tu voies combien peu « raisonnablement tu te laisses emporter par les élans de ta « colère. Le jeune homme est fils de Landolfo de Procida, « frère de messe r Gian de Procida, auquel tu dois d'être roi « et seigneur de cette île. La jeune fille est la fille de « Marino Boigaro, dont l'influence est seule cause que ta « seigneurie n'ait pas été chassée d*Ischia. Ce sont en outre « deux jeunes gens qui s'aiment depuis longtemps, et c'est « poussés par l'amour, et non point pour te faire une injure, « qu'ils ont commis cette faute, si l'on doit appeler faute ce « que l'amour fait faire aux jeunes gens. Pourquoi donc « les veux-tu faire mourir, alors que. tu devrais les honorer « en les comblant de plaisirs et de bienfaits? — » Le roi entendant cela, et persuadé que Ruggieri lui disait vrai, non-seulement ne persista point dans sa résolution première, mais se repentit de ce qu'il avait fait. Pour quoi, il envoya sur-le-champ l'ordre de détacher les jeunes gens du pal et de les amener devant lui ; ce qui fut fait. Et s'étant pleinement assuré de leur condition, il pensa qu'il devait réparer par des dons et des honneurs l'injure qu'il leur avait faite. Les ayant donc fait richement vêtir, et voyant qu'ils y consentaient tous deux, ilfit épouser la jeune fille par Gianni, et leur ayant fait de magnifiques présents, il les renvoya satisfaits chez eux où ils furent reçus avec une grandissime

CINQUIÈME JOUBKÉE. 53

fête, et où ils vécurent depuis tous les deux longuement, dans les plaisirs et dans la joie. — »

NOUVELLE VII

Théodore, amoureax de Violante, fille de messer Amerigo, son geigneur, la rend grosse et est condamné à être pendu. Pendant qu'on le conduit au snpplice en le fouettant de verges, il est reconnu |»ar son père et mis en liberté ; après quoi il ^Dse Violante.

Les dames, qui, toutes tremblantes, étaient suspendues aux lèvres de Pampinea pour savoir si les deux amants avaient été brûlés, en entendant qiï'ils avaient été sauvés louèrent Dieu et se réjouissaient fort. Quant à la reine, voyant que la nouvelle était finie, elle chargea la Lauretta de dire la sui- Tante ; celle-ci se mit à dire d'un air joyeux :

« — Très belles dames, au temps que le bon roi Guillaume gouvernait la Sicile, il y avait dans Tîle un gentilhomme nommé messer Amerigo, abbé de Trapani, et qui, entre autres biens temporels, possédait beaucoup d'enfants. Pourquoi, ayant besoin de serviteurs, et certaines galères de corsaires génois étant venues du Levant où elles avaient pris beaucoup de jeunes esclaves en côtoyant TArménie, il en acheta quelques uns, les croyant Turcs. Parmi ces esclaves dont la plupart paraissaient 011*6 des bergers, il y en avait un de meilleure mine que les autres et qui était appelé Théodore. En grandissant^ bien que toujours considéré comme esclave, il avait été élevé dans la maison avec les enfants de messer Amerigo ; et se conformant plus à la nature qu'à la vile condition où un accident l'avait jeté, il devint si bien

54 LE DÉOÀKÉBON.

élevé et de si bonnes manières, et sut si bien plaire à messer Amerigo que celui-ci raffranchit et, croyant qu*il était musulman, le fit baptiser et nommer Pietro ; puis il en fit son majordome, ayant en lui une très grande confiance.

« En même temps que ses autres enfants, avait grandi une fille de messer Amerigo, appelée Violante, belle et délicate jeune fille, laquelle, son père tardant trop à la marier, s'énamoura par aventure de Pietro. Cependant, bien qu'elle Taimât et qu'elle le tînt en grand estime pour sa bonne mine et pour ses talents, elle n'osait lui découvrir son affection. Mais Amour lui évita cette peine, pour ce que Pietro, l'ayant plusieurs fois guettée en secret, s'était énamouré d'elle à tel point qu'il n'éprouvait de plaisir qu'en la voyant ; toutefois il craignait de laisser voir à qui que ce fût ce qu'il éprouvait, cela lui paraissant moins que bien. La jeune fille qui le voyait volontiers, s'en aperçut, et pour lui donner plus de hardiesse, s'en montra fort contente, comme elle l'était en effet. Et ils en restèrent là pendant longtemps, n'osant se rien dire Tun à l'autre, bien que chacun d'eux le désirât beaucoup. Mais pendant que tous deux brûlaient également ainsi d'une même flamme, la fortune, comme si elle avait résolu d'amener ce qui arriva, leur fournit un moyen de chasser la craintive timidité qui les paralysait.

« Messer Amerigo avait, à un mille environ hors des murs de Trapani, une belle maison de campagne, où sa femme avec sa fille et d'autres dames avaient coutume de se rendre souvent en partie de plaisir. Y étant allées un jour que la chaleur était grande, et ayant emmené Pietro avec elles, il advint, comme nous le voyons parfois en été, que le ciel se couvrit soudain d'obscurs nuages ; pour quoi la dame et ses compagnes, afin de n'être pas surprises en cet endroit par le mauvais temps, se mirent en route pour revenir i

OINQUliKE JOURNÉE. 55

Trapanî, marchant le plus vite qu'elles pouvaient. Mais Pietro et la jeune fille qui étaient jeunes tous les deux, allaient beaucoup plus vite que la mère et les autres dames, non moins poussés par Tamour peut-être que par la peur du mauvais temps ; et comme ils avaient déjà pris une telle avance sur la dame et sur les autres, qu'on les voyait à peine, il arriva qu'après plusieurs coups de tonnerre, une averse de grêle grosse et serrée vint subitement à tomber, averse que la dame et sa compagnie évitèrent en se réfugiant dans la cabane d'un laboureur.

« Pietro et la jeune fille, n'ayant pas d'abri plus proche, entrèrent dans une vieille cabane quasi tout effondrée où ne demeurait plus personne, et s'y réfugièrent tous deux sous un pan de toit qui subsistait encore, et où le peu d'espace où ils pouvaient s'abriter les forçait à se serrer l'un contre l'autre. Ce rapprochement leur fut occasion d'enhardir un peu leurs cœurs à s'ouvrir leurs désirs amoureux, et Pietro se mit le premier à dire : « — PlûtàDieu que jamais, si je « devais rester comme je suis, cette pluie ne s'arrêtât* — » Et la jeune fille dit : « — Gela me serait cher. — » Et de ces paroles, ils en vinrent à se prendre la main et à se serrer mutuellement, puis à s'accoler et à se baiser, la grêle tombant toujours. Et pour ne pas m'arrêter à chaque détail, le temps ne se remit point qu'ils n'eussent connu les suprêmes joies de l'amour, et qu'ils n'eussent pris leurs mesures pour prendre secrètement plaisir l'un de l'autre. Le mauvais temps cessa, et à la porte de la cité, qui n'était pas loin de là, ils attendirent la dame et rentrèrent avec elle à la maison.

« Ils se retrouvèrent plus d'une fois au même endroit en prenant de grandes précautions, et au grand plaisir de chacun d'eux ; et la besogne alla si bien que la jeune fille devint grosse, ce qui les contraria vivement l'un et l'autre ; aussi la jeune

56 LE DÉOAHÉBOK.

fille usa-t-elle de tous les moyens pour se désengrosser^ contre Tordre de la nature ; mais elle ne put y réussir. Pour quoi, Pietro craignant pour sa vie, résolut de fuir et le lui dit. En apprenant cette résolution, elle dit : c — Si tu pars, « je me tuerai sans la moindre hésitation. — » A quoi Pietro qui Taimait beaucoup, dit : « — Gomment veux-tu, ma chère « femme, que je reste ici? Ta grossesse découvrira notre tt faute ; toi, on te pardonnera facilement ; mais moi, mite sérable, je serai celui qui supportera la peine de ma faute « et de la tienne. — «A quoi la jeune fille dit : « — Pietro, « ma faute se saura bien ; mais sois certain que la tienne, à « moins que tu le dises toi-même, ne se saura jamais. — » Pietro dit alors : « — Puisque tu me promets qu'il en sera « ainsi, je resterai ; mais songe à me bien garder ta pro- (( messe.

(( La jeune fille qui avait caché sa grossesse le plus qu'elle avait pu, voyant que les proportions que prenaient son corps ne lui permettaient pas de la cacher plus longtemps, Tavoua un jour à sa mère avec force larmes, la suppliant de la sauver. La dame affligée outre mesure, lui dit force injures, et voulut savoir d'elle comment la chose était arrivée. La jeune fille, afin qu'il ne fût fait aucun mal à Pietro, composa une fable, et conta la chose à sa guise. La dame la crut, et pour cacher la faute de sa fille, elle Tenvoya à une de leurs maisons de campagne. Là, le temps des couches étant venu, la jeune fille criant comme le font les femmes en pareille circonstance, et sa mère ne prévoyant pas que messer Amerigo qui ne venait presque jamais en cet endroit, y dût justement venir, il arriva que celui-ci, revenant d'oiseler et passant le long de la chambre ou criait sa fille, s'étonna, entra soudain et demanda ce qu'il y avait. La dame voyant son mari venir ainsi à l'improviste, se leva fort émue, et lui

CINQUIÈME JOUBNÉE. l»7

raconta ce qui était arrivé à leur fille. Mais lui, moins prompt que la dame à croire ce qu'on lui disait, dit qu'il ne devait pas être vrai qu'elle ignorât de qui elle était grosse, et déclara qu'il voulait tout savoir; qu'en le disant sa fille pourrait recouvrer son affection ; sinon, qu'elle se préparât sans espoir de pardon à mourir. La dame s'efforça le plus qu'elle put de faire que son mari se contentât de ce que sa fille avait dit ; mais son insistance ne servit à rien. Il entra en une telle fureur, qu'il courut, l'épée nue à la main, vers sa fille qui pendant tous ces discours avait mis au monde un enfant mâle, et dit : « — Ou tu vas dire de qui tu as engendré cet enfant, « ou tu vas mourir sur le champ. -^ » La jeune fille, craignant la mort, trahit la promesse faite à Pietro, et avoua ce qui s'était passé entre elle et lui.

(( En entendant cela, le chevalier entra dans une telle fureur, qu'à peine il put se retenir de la tuer ; mais après avoir exhalé sa colère en paroles, il remonta à cheval, s'en retourna à Trapani, et étant allé conter à un certain niessire Conrad, capitaine pour le roi, l'injure qui lui avait été faite par Pietro, il le fit prendre, sans que celui-ci se méfiât de rien. Mis à la question, Pietro avoua tout; et, quelques jours après, il fut condamné par le capitaine à être fouetté par la ville puis à être pendu par la gorge. Afin qu'une même heure fît disparaître de la terre les deux amants et leur enfant, messer Amerigo, dont la colère n'était point apaisée pour avoir fait condamner Pietro à mort, versa du poison dans une coupe de vin, et la remit à un de ses familiers avec un poignard nu, et dit : « — Va trouver Violante avec ces « deux choses, et dis-lui de ma part, qu'elle choisisse promp- « tement des deux morts celle qu'elle voudra, du fer ou du « poison ; sinon, je la ferai brûler vive en présence d'autant • « de citoyens qu'il y en a dans la ville, comme elle l'a mé-

5S LE DÉCAKÉBON.

« rite ; et cela fait, tu prendras Tenfant mis par elle au « monde, et après lui ayoir broyé la tête contre un mur, tu « le jetteras à manger aux chiens. — » Le familier, ayant reçu de ce père féroce un ordre si criiel contre sa fille et son petit-fils, s*en alla plus disposé à mal qu'à bien.

« Pietro, condamné, marchait à la potence, fouetté par les familiers qui le menaient, quand il vint à passer, selon le bon plaisir de ceux qui précédaient le cortège, devant une auberge où étaient trois gentilshommes d'Arménie, que le roi d'Arménie avait envoyés comme ambassadeurs à Rome pour traiter avec le pape d'importantes négociations relativement à un passage de troupes qui devait se faire, lesquels gentilshommes étaient descendus en cette auberge pour se reposer pendant quelques jours et avaient été comblés d'honneurs parles gentilshommes de Trapani, et spécialement par messer Amerigo. Entendant passer les gens qui menaient Pietro, ils vinrent à une fenêtre pour voir. Pietro était nu jusqu'à la ceinture et avait les mains liées derrière le dos. L'un des ambassadeurs, homme âgé et de grande autorité, et nommé Fineo, l'ayant par hasard regardé, vit sur sa poitrine une grande tache rougeâtre, non peinte, mais naturellement empreinte sur la peau, comme celle que les dames appellent d'habitude des roses. A cette' vue, illuirevint soudain en mémoire un sien fils qui hii avait été enlevé, il y avait déjà quinze ans, sur les côtes du Lazistan, et dont il n'avait jamais pu avoir des nouvelles ; considérant l'âge du malheureux que l'on fouettait, il jugea que son fils, s'il vivait encore, devait avoir le même âge que celui-ci lui paraissait avoir, et il se mit à soupçonner que ce pouvait bien être son fils. Pensant, si c'était lui, qu'il devait encore se souvenir * de son nom, de son père et de la langue d'Arménie, il attendit qu'il fût arrivé tout près et appela : « — Théodore ! — »

CINQUIÈME JOUBNÉE. 50

Pietro entendant ce nom, releva soudain la tête. Sur quoi, Fineo, parlant en arménien, dit : « — D'où es-tu? De qui « es-tu fils? — » Les sergents qui le menaient, par déférence pour ce galant homme, s'arrêtèrent, de sorte que Pietro put répondre : « — Je suis d'Arménie, et (lis d'un « nommé Fineo ; j'ai été transporté ici par je ne sais quels (( gens. — » Ge qu'entendant Fineo, il reconnut à n'en plus douter que c'était bien le fils qu'il avait perdu ; pour quoi, il descendit tout en pleurs avec ses compagnons et courut l'embrasser au milieu des sergents ; et, lui ayant jeté sur les épaules un riche manteau qu'il portait, il pria celui qui le menait au supplice de vouloir bien attendre qu'on lui donnât l'ordre de le ramener. Ge dernier répondit qu'il attendrait volontiers.

« Fineo avait déjà appris pour quelle cause Pietro était conduit à la mort, la rumeur publique l'ayant porté partout ; pour quoi, il s'en alla promptement trouver messer Gonrad, suivi de ses compagnons et de ses serviteurs, et lui parla ainsi : « — Messire, celui que vous envoyez à la mort conune « esclave est homme libre, et c'est mon fils. Il est prêt à « prendre pour femme celle à qui l'on dit qu'il a pris sa vir- « ginité ; qu'il vous plaise donc de surseoir à son exécution « jusqu'à ce qu'on puisse savoir si elle le veut pour mari, « afin que, si elle le veut, vouswn'ayiez point été contre la <( loi. — » Messire Gonrad, entendant que c'était le fils de Fmeo, s'étonna ; et un peu confus de la fatalité, ayant reconnu que ce que disait Fineo était vrai, il le fit promptement reconduire à sa demeure, et envoya chercher messer Amerigo et lui dit tout ce qui s'était passé. Messer Amerigo, qui croyait déjà sa fille et son petit-fils morts, fût l'homme le plus désolé du monde de ce qu'il avait fait, voyant bien que, s'il elle n'était pas morte, il pouvait facilement tout ar-

60 LE DÈCAUÈnOlS.

ranger pour le mieux. Néanmoins, il envoya en toute hâte à Fendroit où était sa fille, afin que si on n'avait pas encore exécuté son ordre, on ne Texécutât point. Celui qui y alla, trouva le familier qui avait été envoyé par messer Aroerigo près de Violante, devant laquelle il avait posé le poignard et le poison, l'accablant d'injures parce qu'elle ne se pressait pas de choisir, et voulant la contraindre à prendre l'un ou l'autre. Mais ayant entendu l'ordre de son seigneur, il la laissa tranquille et s'en revint le trouver pour lui dire où en étaient les choses.

« Messer Amerigo, très content, s'en alla vers Fineo, et tout en pleurs, du mieux qu'il sut, s'excusa de ce qui était arrivé, lui en demandant pardon et affirmant que si Théodore voulait sa fille pour femme, il serait très heureux de la lui donner. Fineo accepta volontiers ses excuses et répondit : « — J'entends que mon fils prenne votre fille pour « femme ; et, s'il ne le veut pas, que la sentence prononcée « contre lui ait son cours. — » Fineo et messer Amerigo étant donc d'accord, allèrent à l'endroit où Théodore était encore sous le coup de la peur de la mort et joyeux d'avoir retrouvé son père, et lui demandèrent ce qu'il voulait faire en cette circonstance. Théodore apprenant que, s'il voulait, la Violante serait sa femme, éprouva une telle joie qu'il lui sembla sauter de l'enfer au paradis, et il dit que cela lui serait une grandissime faveur, du moment que cela leur plairait à tous deux. On envoya donc savoir la volonté de la jeune fille, qui, apprenant ce qui était arrivé à Théodore et ce qui lui avait été proposé, an moment même où, plus malheureuse que nulle autre femme au monde, elle attendait la mort, n'osait pas d'abord y croire; mais enfin, y prêtant quelque croyance, elle répondit que si elle suivait en cela son désir, nulle chose ne lui pourrait advenir de plus heureux que d'être la femme

de Théodore, mais que cependant elle ferait ce qu'ordonnerait son père.

a Chacun étant donc d'accord, on maria la jeune fille, et la fête fut très grande, à l'extrême satisfaction de tous les citoyens. La jeune fille, s'étant rétablie et faisant élever son petit enfant, redevint en peu de temps plus belle que jamais; et s'étant relevée de ses couches, elle se présenta devant Fineo, à son retour de Rome, et le salua comme son père ; quant à lui, fort satisfait d'une si belle bru, il fit célébrer les noces en grandissime fête et alégresse, et accueillit Violante comme sa fille et la tint pour telle. Quelques jours après, étant monté avec elle, son fils et son petit-fils sur sa galère, il les emmena avec lui à Lajazzo, où les deux amants demeurèrent en paix et dans une profonde tranquillité tant qu'ils vécurent. — »

NOUVELLE VIII

Nastagio degli Onesti aimant une dame de la famille des Traversari, dépense toute sa fortune sans parvenir à se faire aimer. Sur les instances des siens, il s'en va à Chiassi. Là, il voit un chevalier donner la chasse à une jeune femme, la tuer et la donner à dévorer à deux chiens. Il invite à déjeuner ses parents et la dame qu'il aime, et celle-ci voit la même jeune femme subir le susdit supplice. Craignant qu'il ne lui en arrive autant, elle consent k prendre Nastagio pour mari.

Dès que Lauretta se tut, Philomène, sur l'ordre de la reine, commença : « — Aimables dames, si la compassion est une vertu qu'on loue beaucoup en nous, la cruauté dont vous vous rendez coupables est également très sévèrement châtiée par la divine justice. Pour vous en donner une preuve, et pour vous engager à chasser toute cruauté de vos cœurs,

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