LE
il me plaît de vous dire une nouvelle non moins touchante qu'agréable.
« Il y avait autrefois à Ravenne, très antique cité de la Romagne, un grand nombre de nobles gentilshommes, parmi lesquels un jeune homme appelé Nastagio degli Onesti, que la mort de son père et d’un sien oncle avait laissé richissime au-dessus de toute estimation. Étant sans femme, il lui arriva, comme à la plupart des jeunes gens, de s'énamourer d'une fille de messer Paolo Traversaro, homme beaucoup plus noble que lui, espérant par ses efforts l’amener à l’aimer. Mais, ces efforts, quelque grands, quelque beaux, quelque louables qu’ils fussent, non-seulement ne lui servaient à rien, mais semblaient au contraire lui nuire, tellement la jeune fille qu’il aimait se montrait cruelle et dure et sauvage pour lui. Soit qu’elle füt enivrée de sa singulière beauté, soit que sa noblesse la rendit altière et dédaigneuse, elle tenait en mépris et lui et tout ce qui pouvait lui plaire. Cela causait un tel chagrin à Nastagio, que, dans son désespoir, et las de se plaindre, il lui vint la pensée de se tuer. Cependant, surmontant cette pensée, il prit à plusieurs reprises la résolution de la laisser tranquille, ou, s’il pouvait, de lui porter la même haine qu’elle avait pour lui. Mais c’est en vain qu'il formait une telle résolution, pour ce qu'il semblait que son amour redoublôt alors que l'espoir lui manquait le plus.
« Le jéune homme persévérant dans cet amour, et continuant à dépenser démesurément, ses amis et ses parents comprirent qu'il finirait par détruire sa fortune et sa santé ; pour quoi, ils le prièrent et lui conseillèrent de quitter Ravenne, et d'aller demeurer pendant quelque temps ailleurs, afin de mettre fin d’un même coup à sa passion et à ses prodigalités. Nastagio se moqua longtemps de cet avis, mais
enfin, pressé par les sollicitations, et ne pouvant plus dire non, il déclara qu'il ferait ainsi ; et ayant fait faire de grands préparatifs, comme s’il voulait aller en France, en Espagne ou en d’autres lieux éloignés, il monta à cheval et, étant sorti de Ravenne accompagné de ses nombreux amis, il s’en alla en un lieu distant d'environ trois milles de Ravenne et appelé Chiassi. Là, ayant fait dresser les tentes et les pavillons, il dit à ceux qui l'avaient accompagné qu'il voulait y rester, et qu'ils eussent à s’en retourner à Ravenne. Nastagio s'étant donc installé en cet endroit, se mit à y mener la plus belle et la plus somptueuse vie qu’on eût jamais faite, invitant à diner et à souper tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là, selon son habitude.
« Or il advint que, le mois de mai commençant à peine et le temps étant très beau, les cruautés de sa dame lui revinrent à l'esprit ; et, ordonnant à ses serviteurs de le laisser seul afin de pouvoir rêver plus à son aise, 1l alla, posant machinalement un pied devant l'autre et tout pensif, jusqu’à une forêt de pins. La cinquième heure du jour était déjà passée, et il était entré un bon mille dans la forêt, sans se souvenir de manger ni d’autre chose, quand soudain il lui sembla entendre une voix de femme pousser de grandes plaintes et des cris aigus, pour quoi, sa douce réverie étant rompue, il leva la tête pour voir ce que c'était, et s’étonna de se trouver dans la forêt de pins. Puis, regardant devant lui, 1l vit sortir d’un fourré très épais d’arbrisseaux et de buissons, et venir en courant vers lui, une très belle jeune fille nue, échevelée et toute déchirée par les ronces et les épines, pleurant fort et criant merci. À ses côtés, courant d’un air acharné après elle, il vit deux énormes et féroces mâtins, qui, chaque fois qu'ils la pouvaient rejoindre, la mordaient cruellement ; enfin, derrière elle, il vit venir, monté sur un coursier noir, un che-
valier brun, au visage fort courroucé, une épée à la main, et qui la menaçait de la tuer en l’accablant d’outrages. Ce spectacle frappa tout d’abord son esprit d’étonnement et d’épouvante, puis de compassion pour l’infortunée, d’où naquit en lui le désir de la délivrer d’une telle angoisse et de la mort, s’il le pouvait. Se trouvant sans armes, 1l courut prendre une branche d'arbre en guise de bâton, et se mit en travers des chiens et du chevalier. Mais le chevalier, dès qu'il le vit, lui cria de loin : « — Nastagio, ne t’oppose point à cela ; laisse « faire aux chiens et à moi ce que cette méchante femme a « mérité. — »
« Comme il disait ainsi, les chiens ayant saisi la jeune fille aux flancs, la forcèrent à s'arrêter, et le chevalier les ayant rejoints, descendit de cheval. Nastagio s'étant approché de lui, dit: « — Je ne sais qui tu es, toi qui me connais ainsi; mais « néanmoins je te dis que c’est grande lâcheté à un cheva- « lier armé de vouloir tuer une femme nue, et de lâcher les « chiens contre elle, comme si c'était une bête sauvage. Pour « moi, Je la défendrai certainement autant que je pour- « rai. — » Le chevalier dit alors : « — Nastagio, je suis « de la même cité que toi, et tu étais encore tout petit enfant, « quand moi, qu’on appelait Messer Guido Degli Anastagi, « je m'énamourai de cette femme que tu vois, bien plus encore « que tu ne l’as fait de la fille des Traversari, et sa dureté, « sa cruauté me rendirent si malheureux, qu’un jour, avec « cette même épée que tu me vois à la main, je me tuai de « désespoir ; et je suis condamné aux peines éternelles. Peu « de temps après, celle-ci, qui avait été joyeuse outre mesure « de ma mort, vint à mourir, et tant à cause de sa cruauté « que de la joie qu’elle avait montrée de mes tourments et « dont elle ne s'était point repentie, croyant en cela non-seu- « lement n'avoir point péché mais avoir bien mérité, elle fut
également condamnée aux peines de l’enfer. Dès qu’elle y eût été précipitée, il nous fut imposé pour peine à tous deux, à elle de fuir ainsi devant moi, et à moi, qui l'avait tant aimée jadis, de la poursuivre comme une ennemie mortelle et non comme une dame aimée. Et toutes les fois que je l’atteins, je la tue avec cette même épée dont je me tuai moi-même ; je lui ouvre les reins, et je lui arrache ce cœur dur et froid où n’entrèrent jamais ni amour ni pitié, et je le donne, comme tu vas le voir tout à l’heure à manger à ces chiens avec le reste des entrailles. Après cela, elle ne reste guère de temps — ainsi le veut la justice et la puissance de Dieu — sans ressusciter comme si elle n'avait jamais été morte; et de nouveau commence la douloureuse poursuile, et les chiens et moi nous nous remettons à la traquer ainsi ; et tous les vendredis, il arrive que je l’atteins ici à la même heure, et que j'en fais le carnage que tu vas voir. Et ne crois pas que les autres jours nous nous reposions ; mais je la rejoins en d'autres lieux, dans lesquels elle a pensé ou agi cruellement contre moi. Comme tu vois, d'amant je lui suis devenu ennemi, et je dois la poursuivre de cette façon autant d’années qu’elle a été cruelle de mois à mon égard. Donc, laisse la divine justice suivre son cours, et ne cherche pas à t’opposer à ce que tu ne pourrais empêcher. — »
« En entendant ces paroles, Nastagio, devenu tout trem-
blant, et n’ayant quasi pas un poil sur le corps qui ne fût hérissé, se retira en arrière, et, regardant la misérable jeune fille, il attendit en frémissant ce qu’allait faire le chevalier. Celui-ci, son discours terminé, courutcomme un chien enragé, l’épée à la main, sur la jeune fille qui, agenouillée et fortement maintenue, par les deux mâtins, lui criait merci, et lui porta de toutes ses forces un coup de son épée dans la poi-
trine qu'il traversa de part en part. À peine la jeune fille eütelle reçu le coup, qu'elle tomba la face contre terre, toujours pleurant et criant ; et le chevalier, ayant pris un couteau, lui ouvrit les reins, et, en ayant arraché le cœur et tout ce qui était autour, 1l le jeta aux deux mâtins, qui, comme des affamés, le mangèrent incontinent. Au bout de quelques instants, la jeune femme, comme si rien ne s'était passé, se leva soudain sur pieds, et se remit à fuir vers la mer, les chiens toujours acharnés après elle et la déchirant toujours de leurs crocs. Quant au chevalier, il remonta à cheval, reprit son épée, et suivit la jeune femme; et au bout d’un instant, ils furent tous si loin, que Nastagio ne put plus les voir. « Nastagio, ayant vu toutes ces choses, resta un grand moment partagé entre la pitié et la peur ; mais bientôt il lui vint à l’idée que cette aventure pourrait grandement lui servir, puisqu'elle se renouvelait chaque vendredi. Pour quoi, ayant bien remarqué l’endroit, il rejoignit ses familiers ; puis, quand le moment lui parut venu, il fit mander le plus de parents et d'amis qu'il put, et leur dit: « — Vous m'avez long- « temps pressé de ne plus aimer celle qui m'est tant enne- « mie, et de cesser mes prodigalités ; et je suis prêt à le faire, « si vous m'accordez une grâce, qui est celle-ci: de faire en « sorte que, vendredi prochain, Messer Paolo Traversari, sa « femme, sa fille, toutes leurs parentes, et toutes les autre « dames qu'il vous plaira, s’en viennent diner ici avec moi. « Vous verrez alors pourquoi je vous demande cela. — » Ceux à qui il parlait ainsi jugèrent la chose très facile à faire, et étant revenus à Ravenne, ils invitèrent dès qu’il en fut temps tous ceux que Nastagio voulait, et bien qu’on eût de la peine à faire venir la jeune fille qu’il aimait, elle se décida à y aller avec les autres. Nastagio fit magnifiquement préparer le repas, et fit placer les tables sous les pins, tout près
de l’endroit où il avait vu mettre en pièces la cruelle dame. Et ayant fait mettre à table les hommes et les dames, il arrangea tout de façon que la jeune fille qu’il aimait fût assise juste vis à vis l'endroit où le fait devait se passer.
« Les dernières victuailles avaient déjà été entamées, quand là rumeur désespérée de la jeune femme pourchassée fut entendue de tous. De quoi chacun s’étonnant fort, et demandant ce que c'était, sans que personne püt le dire, tous se levèrent regardant ce que cela pouvait être, et ils virent la dolente jeune femme, et le chevalier et les chiens, qui ne tardèrent pas à arriver au milieu d’eux. Une grande rumeur accueillit les chiens et le chevalier, et un grand nombre de convives se précipitèrent au secours de la jeune femme. Mais le chevalier leur parlant comme il avait parlé à Nastagio, non-seulement les fit reculer, mais les remplit tous d’épouvante et d’étonnement. Et faisant ce qu'il avait fait la première fois, toutes les dames qui étaient là — et il y en avait beaucoup qui étaient parentes de la malheureuse jeune femme et du chevalier, et qui se souvenaient et de son amour et de sa mort — se mirent à pleurer amèrement, comme si elles s'étaient vu traiter ainsi elles-mêmes.
« Le supplice terminé, et la dame et le chevalier ayant poursuivi leur route, ceux qui avaient été témoins de l’aventure, se mirent à en deviser longuement et de diverses façons, mais celle qui fut le plus épouvantée de tous, ce fut la cruelle jeune fille qu’aimait Nastagio. Elle avait tout vu et entendu distinctement, et reconnu que ces choses la regardaient plus que toute autre, car elle se rappelait la cruauté dont elle avait toujours usé envers Nastagio ; pour quoi, il lui semblait qu’elle fuyait déjà devant lui qui la poursuivait plein de colère, et avoir les chiens à ses flancs. Et la peur qui lui vint de ceci fut si grande, que, pour qu’un pareil sort ne lui arrivât
point, elle n’eût pas de tranquillité avant d'avoir — et cela se fit le soir même — changé sa haine en amour. Elle envoya donc secrètement sa fidéle camériste à Nastagio, pour le prier de sa part de venir la voir, pour ce qu’elle était prête à faire tout ce qui lui plairait. A quoi Nastagio fit répondre que cela lui était très agréable, mais que, si elle y consentait, ilne voulait avoir plaisir d’elle qu'avec honneur, et qu’il voulait la prendre pour femme. La jeune fille qui savait qu'il ne dépendait que d'elle d’être la femme de Nastagio, lui fit dire que cela lui plaisait. Pour quoi, se faisant elle-même la messagère de tout cela, elle dit à son père et à sa mère qu’elle était contente de devenir la femme de Nastagio, de quoi son père et sa mère furent très satisfaits ; etle dimanche suivant, Nastagio l'ayant épousée, les noces furent faites, et il vécut longtemps heureux avec elle. Et cette peur ne fut pas seulement cause de cet heureux dénouement, mais toutes les ravignanaises en devinrent si craintives, que, depuis, elles ont toujours été beaucoup plus complaisantes aux désirs des hommes qu’elles ne l'avaient été auparavant. — »
NOUVELLE IX
Federigo degli Alberighi aime et n’est point aimé. Ayant dépensé tout son bien en prodigalités, il ne lui reste plus qu’un faucon qu’il donne à manger à sa dame venue chez lui pour le voir. Celle-ci apprenant cette nouvelle preuve d'amour, change de sentiment, le prend pour mari et le fait riche.
Philomène avait déjà cessé de parler, quand la reine,
ayant vu qu'il ne restait plus personne à raconter, sinon Dioneo, à cause de son privilège, dit d’un air joyeux :
« — C'est à moi maintenant de parler ; et je le ferai volontiers, très chères dames, en racontant une nouvelle semblable en partie à la précédente, non-seulement pour que vous connaissiez combien votre beauté a de pouvoir sur les cœurs généreux, mais pour que vous appreniez à être vous-mêmes, quand il faut, dispensatrices de vos faveurs, sans laisser toujours ce soin à la fortune qui, la plupart du temps, les distribue sans discrétion, mais, comme au hasard, d’une façon tout à fait immodérée.
« Vous saurez doncque Coppo di Borghese Domenichi — qui fut et est peut être encore de nos jours considéré dans notre cité comme un homme vénérable et de grande autorité, et qui est digne d'’éternelle renommée par ses qualités et ses vertus bien plus que par la noblesse de sa race — se plaisait souvent à deviser avec ses voisins et autres des choses passées, ce qu'il faisait avec une clarté, une mémoire et une éloquence bien supérieures à celles de tous les autres hommes. Il avait coutume de dire, éntre autres belles choses, qu'il y eut autrefois à Florence un jeune homme Federigo, fils de messer Filippo Alberighi, et qui, en faits d'armes et en courtoisie, était estimé au-dessus de tous les damoiseaux de Toscane. Ce jeune homme, comme il arrive à la plupart des gentilshommes, s’énamoura d’une gente dame appelée Monna Giovanna, tenue en son temps pour une des plus belles et des plus agréables qui fussent à Florence ; et pour gagner son amour, il donnait des joutes, des tournois, des fêtes, prodiguait les présents, et dépensait sa fortune sans être arrêté par rien. Mais la dame, non moins honnête que belle, ne prenait pas plus garde à ces choses faites pour elle, qu’à celui qui les faisait.
« Federigo dépensant donc fort au delà de ses moyens, et ne gagnant rien, les ressources finirent par lui manquer, comme il advient ordinairement, et il demeura pauvre, sans qu’il
lui restât autre chose qu’une petite métairie du revenu de laquelle il vivait très strictement, et qu’un faucon, un des meilleurs qui füt au monde. Pour quoi, plus amoureux que jamais, et voyant qu'il ne pouvait plus mener la vie de citadin, comme il l’aurait désiré, il s’en alla demeurer à la campagne, dans sa petite métairie. Là, comme il pouvait, oiselant et sans rien demander à personne, il supportait patiemment sa pauvreté. Or, il advint qu'un jour, Federigo en étant ainsi arrivé à une extrême pauvreté, le mari de Monna Giovanna tomba malade, et se voyant près de mourir, fit son testament. Il était très riche, et institua pour héritier un sien fils déjà grandet, stipulant toutefois que, ayant beaucoup aimé Monna Giovanna, il la substituait à son fils si celui-ci venait à mourir sans héritier légitime ; puis il mourut.
« Monna Giovanna étant donc restée veuve, allait, comme c'est la coutume parmi nos dames, passer la saison d'été à la campagne avec son fils, dans une de ses propriétés, très voisine de celle de Federigo. Pour quoi, il advint que le jeune garçon fit connaissance avec Federigo, et prit plaisir à jouer avec les oiseaux et avec les chiens ; et ayant vu plusieurs fois voler le faucon de Federigo, et ce faucon lui plaisant extrêmement, il désirait vivement l'avoir, mais il n’osait pas le demander, voyant qu'il était très cher à son maître. Les choses étant ainsi, 1l advint que le jeune garçon tomba malade ; de quoi la mère fut fort affligée, et comme elle n’avait que lui et qu'elle l’aimait autant qu'on pouvait aimer, elle ne cessait de se tenir près de lui tout le long du jour, et de le réconforter, et de lui demander s’il y avait quelque chose qu'il désirât, le suppliant de le lui dire, car s’il était possible de l'avoir, elle la chercherait jusqu’à ce qu'il l'eût.
« Le jeune garçon, ayant entendu plusieurs fois cette demande, dit : « — Ma mère, si vous me faites avoir le faucon
« de Federigo, je crois que je serai promptement guéri. — » La dame, à ces mots, resta un instant pensive, et se mit à réfléchir à ce qu’elle devait faire. Elle savait que Federigo l'avait toujours aimée, et n'avait jamais obtenu d'elle un seul regard ; pour quoi elle disait : « — Comment lui enverrai-je « demander ce faucon qui est, à ce que j’ai entendu dire, le « meilleur qui ait jamais volé, et qui en outre est son sou- « tien en ce monde? Et comment serais-je assez égoïste « pour vouloir en priver un gentilhomme à qui nul autre « plaisir n’est resté? — » Embarrassée par ces pensées, bien qu’elle fût certaine d’avoir le faucon si elle le demandait, elle ne savait que dire à son fils, et ne lui répondait pas. Enfin l'amour qu’elle avait pour ce fils l'emporta tellement, qu’elle résolut de le contenter, et, quoi qu’il düt en arriver, d'aller elle-même demander l'oiseau au lieu de l’envoyer demander, et elle répondit à l'enfant : « — Mon fils, « prends courage, et efforce-toi de guérir, car je te promets « quela première chose que je ferai demain matin, sera d'aller « chercher moi-même le faucon, et je te l’apporterai. — » L'enfant tout joyeux de cette promesse, montra le jour même un peu de mieux.
« Le lendemain matin, la dame, s’étant fait accompagner d’une autre dame, s’en alla, comme en se promenant, à la petite maison de Federigo et le fit demander. Le temps n’étant pas propice, il n'avait pas été oiseler ce jour-là, de sorte qu’il se trouvait dans son jardin, où il surveillait quelques travaux. Entendant que Monna Giovanna le demandait à la porte, il s'étonna vivement et accourut joyeux. La dame, le voyant venir, vint à sa rencontre d’un air plaisant, et après que Federigo l’eût respectueusement saluée, elle dit : « — Bonjour, Federigo. — » Et elle poursuivit : « — Je « suis venue te récompenser des dommages que tu as éprou-
« vés autrefois pour moi, quand tu m'aimais plus qu’il « n'aurait été besoin ; et la récompense est celle-ci : j’en- « tends, avec la compagne que voici, diner avec toi de « bonne amitié ce matin. — » À quoi Federigo répondit humblement : « — Madame, je ne me souviens pas avoir « reçu aucun dommage de vous, mais tant de bien au con- « traire, que si jamais j'ai valu quelque chose, c'est grâce « à votre mérite et à l'amour que je vous porte que cela est « arrivé. Et certes, votre gracieuse venue m'est plus agréable « que s’il m'était donné de pouvoir dépenser de nouveau tout « ce que j'ai dépensé, bien que vous soyez venue chez un « pauvre hôte. — » Et ayant ainsi parlé, il la reçut, tout honteux, dans sa demeure, d’où il la conduisit dans le jardin ; et là, n'ayant personne pour lui tenir compagie, il dit : « — Madame, puisqu'il n’y a personne autre, voici cette « bonne vieille femme de ce jardinier, qui vous tiendra « compagnie, pendant que je vais faire mettre la table. — » Bien que sa pauvreté fut extrême, il ne s’était jamais tant encore aperçu combien lui manquaient les richesses qu'il avait semées à profusion. Mais ce matin là, ne trouvant rien pour faire honneur à la dame pour l’amour de laquelle il avait reçu avec tant d’honneurs une infinité de gens, il se repentit amèrement. Anxieux outre mesure, maudissant sa destinée, il courait çà et là, comme un homme hors de soi; et ne trouvant ni argent ni rien sur quoi il püt emprunter, comme l'heure s’avançait et que son désir était grand de faire honneur de quelque chose à la gente dame ; que d’un autre côté il ne voulait recourir à personne autre qu’à son jardinier, il vint à jeter les yeux sur son bon faueon qu'il vit dans sa chambrette, perché sur sa barre. Pour quoi, n'ayant pas d'autre ressource, il le prit, et le trouvant gras, il pensa qu'il serait un digne mets pour une telle dame. Donc, sans
plus réfléchir, lui ayant tordu ke col, il le fit promptement plumer et apprêter par sa servante, puis mettre à la broche et rôtir. Enfin, la table ayant été mise avec des nappes fort blanches, dont il lui restait encore quelques-unes, il retourna dans le jardin, l’air joyeux, dire à la dame que le dîner qu’il avait pu lui faire était prêt. La dame s'étant levée avec sa compagne, elles allèrent à table, et sans savoir ce qu'on leur offrait, elles mangèrent le bon faucon avec Federigo qui les servait de grand cœur.
« Après s'être levées de table et être demeurées quelque temps à deviser avec fui de choses plaisantes, il parut temps à la dame de dire pourquoi elle était venue, et elle se mit à parler ainsi doucement à Federigo : « — Fede- « rigo, si tu te rappelles ta vie passée et mon honnêteté que, « d'aventure, tu as prise pour de la dureté et de la cruauté, « je ne doute point que tu ne te doives étonner de ma pré- « somption quand tu sauras la principale raison pour « laquelle je suis venue ici; mais si tu avais des enfants, ou « si tu en avais eu, par quoi tu eusses pu connaître combien « grande est l'affection qu'on leur porte, je suis certaine que « tu m’excuserais en partie. Mais tu n’en aspas, et moi j'en ai « un ; je ne puis donc me soustraire aux lois communes aux « autres mères. Pour obéir à ces lois si fortes, il faut, à « mon grand regret et contre toute convenance, que je te de- « mande de me donner une chose que je sais t’être souve- « rainement chère avec juste raison, pour ce que ta mau- « vaise fortune ne t'a pas laissé d'autre plaisir, d’autre « ressource, d'autre consolation. Ce que je te demande, « c’est ton faucon, dont mon enfant est si fort désireux que, « si je ne lui apporte pas, je crains que cela n'aggrave telle- « ment sa maladie qu'il ne m'arrive de le perdre. Et pour « ce, je te prie, non par l’amour que tu me portes, et qui ne
t’oblige à rien, mais par ta noblesse de cœur, par la courtoisie qui s’est montrée en toi plus grande que chez tout autre, de consentir à me le donner, afin que je puisse dire que, grâce à cette libéralité, j'ai sauvé la vie de mon fils, et que je te suis, pour cela, éternellement obligée. — » « Federigo, entendant ce que la dame lui demandait, et
voyant qu'il ne pouvait le lui donner, pour ce qu'il le lui avait servi à manger, se mit, en sa présence, à gémir, ne pouvant répondre un seul mot. La dame crut que ces gémissements provenaient de la douleur qu'il avait de se séparer du bon faucon, plus que de toute autre chose, et elle fut sur le point de dire qu’elle ne le voulait plus ; mais s'étant contenue, elle attendit la réponse que ferait Federigo quand il aurait cessé de gémir. Celui-ci lui dit : «à — Madame, depuis
qu'il a plu à Dieu que je misse en vous mon amour, la fortune m'a été contraire en bien des choses, et j'ai eu à me plaindre de ses rigueurs; mais ces rigueurs ont toutes été légères en comparaison de celle qu’elle m'envoie présentement et pour laquelle je ne lui pardonnerai jamais, pensant que vous êtes venue ici, en ma pauvre maison, alors que vous n'avez pas daigné y venir pendant que J’étais riche, pour me demander un petit présent, et qu’elle ait ainsi fait que je ne puisse vous le donner. Et je vous dirai très brièvement pourquoi je ne peux vous faire ce présent. À peine ai-je entendu que vous me faisiez la faveur de vouloir diner avec moi, que, considérant votre haut rang et votre valeur, j’ai jugé digne et convenable de vous faire honneur, selon mon pouvoir, d’un mets plus rare que ceux qu'on sert d'habitude aux autres personnes ; pour quoi, me rappelant le faucon que vous me demandez et sa bonté, j'ai pensé que ce serait un mets digne de vous, et vous l'avez eu ce matin tout rôti sur votre assiette. Je
« croyais l’avoir très bien employé, mais maintenant que je « vois que vous le désirez d’une autre façon, il m'est si dou- « loureux de ne pouvoir vous le donner, que je ne m’en « consolerai jamais, je crois. — » Ayant ainsi parlé, il fit jeter devant elle, en témoignage, les plumes, les pattes et le bec du faucon.
« Ce que voyant et entendant la dame, elle le blâma tout d’abord d’avoir, pour donner à manger à une femme, tué un tel faucon; puis elle admira profondément en elle-même sa grandeur d'âme que la pauvreté n'avait pu ni ne pouvait abattre. Enfin, tout espoir d’avoir le faucon étant perdu, et remplie de crainte pour la santé de son fils, elle s’en alla toute mélancolique et retourna vers l'enfant. Celui-ci, soit chagrin de n'avoir pas eu le faucon, soit que la maladie dût le mener là, mourut au bout de peu de jours, au grandissime chagrin de la mère. Quand elle fut restée quelque temps dans l’'amertume et les larmes, comme elle était demeurée fort riche et qu’elle était encore jeune, ses frères la voulurent plus d’une fois contraindre à se remarier. Bien qu'elle n’eût pas voulu le faire, voyant cependant qu'ils insistaient, elle se rappela ce que valait Federigo et la dernière preuve qu'il lui avait donnée de sa magnificence, en tuant un si précieux faucon pour lui faire honneur, et elle dit à ses frères : «— Je « resterais volontiers comme je suis, si vous y consentiez; « mais si pourtant il vous plait que je prenne un mari, je « n’en prendrai certainement jamais d'autre que Federigo « Degli Alberighi. — » A quoi ses frères, se moquant d'elle, dirent: « — Sotte, qu'est-ce que tu dis ? Comment « veux-tu de lui qui n’a rien au monde ? — » Elle leur répondit : « — Mes frères, je sais bien qu’il en est comme vous « dites, mais j'aime mieux un homme qui ait besoin de ri- « chesse, que richesse qui ait besoin d’un homme. — » Ses
frères, voyant sa résolution, et connaissant Federigo pour un homme de grande valeur, bien qu'il fût pauvre, lui donnèrent leur sœur, selon le désir de celle-ci, avec toutes ses richesses. Federigo, se voyant marié à une dame de ce mérite et qu'il avait tant aimée, et en outre très riche, devint plus économe et vécut en joie avec elle jusqu'à la fin de ses jours. — »
NOUVELLE X
Pietro di Vinciolo va diner hors de chez lui. Sa femme fait venir un jeune garçon. Pietro étant revenu, elle cache le garçon sous une cage à poules. Pietro raconte qu’on vient de trouver chez Arcolano, avec lequel il soupait, un jouvenceau que sa femme y avait introduit. La dame blâme vivement la femme d’Arcolano. Par malheur, un âne pose son pied sur les doigts du garçon qui était sous la cage. Il crie, Pietro y court, le voit et reconnait la fourberie de sa femme, avec laquelle il s'accorde pourtant afin de satisfaire sa vile passion.
Le récit de la reine était venu à sa fin, et tous louaient Dieu qui avait dignement récompensé Federigo, quand Dioneo, qui n’attendait jamais qu'on lui en donnât l’ordre, commença: « — Je ne sais si je puis dire que ce soit un vice accidentel et né chez les hommes de la perversité des mœurs, ou bien que ce soit un vice naturel que de rire plutôt des choses mauvaises que des bonnes, et spécialement quand celles-ci ne nous touchent point personnellement. El comme la peine que j'ai déjà prise et que je vais prendre encore présentement, n’a pas d’autre but que de vous arracher à la mélancolie, de vous mettre en joie et de vous faire rire, et bien que le sujet de la nouvelle qui va suivre soit, en partie du moins, Ô jeunes dames amoureuses, rien moins qu’honnête, je vous la raconterai cependant parce qu’elle pourra
vous amuser. Quant à vous, en l’écoutant, vous ferez à son égard comme vous faites d'habitude quand vous entrez dans un jardin et que, étendant votre main mignonne, vous cueillez les roses et laissez les épines. Vous agirez de même en laissant le mauvais homme dont je vais vous: parler à sa male aventure et à son déshonneur, et vous rirez des fourberies amoureuses de sa femme, gardant votre pitié pour les malheurs d'autrui, quand besoin sera.
« Il n’y a pas longtemps encore était à Pérouse un homme riche, nommé Pietro di Vinciolo, qui, plus pour tromper les autres et atténuer l'opinion générale que tous les Pérusiens avaient de lui, que pour l'envie qu’il en avait, prit femme ; et en cela, la fortune fut conforme à son appétit, car la femme qu'il prit était une jeune fille plantureuse, au poil roux, : prompte à s’enflammer, et qui aurait voulu deux maris plutôt qu’un, alors qu'il lui en échut un qui avait l'esprit disposé à toute autre chose qu'à la satisfaire. Elle s’en aperçut au bout de peu de temps, et se voyant belle et fraîche, se sentant gaillarde et vigoureuse, elle commença tout d’abord par en être fortement irritée et à s’en expliquer avec aigreur à diverses reprises avec son mari, avec lequel elle était quasi toujours en querelle. Puis, voyant que tout cela tournerait plutôt à l'épuisement de sa santé qu’à amender la bestialité de son mari, elle se dit à elle-même: « — Ce malheureux m'a- « bandonne pour courir d’une manière ignoble en sabots par « la voie sèche ; eh bien ! moi je verrai à en porter un autre « dans ma barque par la voie pluvieuse. Je l’ai pris pour « mari et je lui ai donné une grosse et bonne dot, sachant « que c'était un homme, et croyant qu'il aimait ce qu’aiment « et doivent aimer les hommes ; et si je n’avais pas cru « qu'il fût un homme, je ne l'aurais jamais pris. Lui, qui « savait que j'étais femme, pourquoi me prenait-il pour
« épouse, si les femmes étaient si antipathiques à ses goûts? « Cela ne se peut souffrir. Si je n’avais pas voulu vivre dans « le monde, je me serais faite religieuse ; mais voulant y « vivre comme je l’entends et comme j'y suis, si j'attendais « plaisir ou contentement de lui, je pourrais d'aventure « vieillir en attendant en vain ; et quand je serais vieille, je « me raviserais en pure perte, et je me plaindrais vainement « d’avoir perdu ma jeunesse. Il me montre lui-même en « bon maitre comment je puis me consoler en me délectant « de ce dont il se délecte, et ce plaisir sera louable chez « moi, tandis qu'il est fortement blämable chez lui. J’offen- « serai seulement les lois, alors que lui, il offense à la fois « les lois et la nature. — »
« Ayant donc pensé de la sorte, et probablement plus d’une fois, la dame, afin d’y donner secrètement effet, se lia avec une vieille qui avait l’air d’une sainte Verdiane qui donne à manger aux serpents. Son chapelet continuellement à la main, elle allait à tous les pardons, ne parlait jamais d’autre chose que de la vie des saints Pères ou des plaies de saint François, et était tenue quasi par tous pour une bonne sainte. Quandle moment lui sembla venu, la jeune femmelui déclara ouvertement ses intentions. À quoi la vieille dit : « — Ma fille, « Dieu qui connaît toute chose sait que tu feras bien; et « quand tune le ferais pas pour un autre motif, tu le devrais « faire, ainsi que toute jeune femme, pour ne point perdre « le temps de la jeunesse, pour ce qu’il n’y a pas de douleur « pareille, pour qui a quelque bon sens, à celle d’avoir perdu « le temps. Et à quoi diable sommes-nous bonnes quand « nous sommes vieilles, sinon à garder les cendres auprès « du feu ? S'il y en a qui le savent et peuvent en rendre té- « moignage, je suis une de celles-là ; car maintenant que je « suis vieille, ce n’est pas sans un très grand et amer ser-
rement de cœur que je me rappelle, mais en vain, le temps que j'ai laissé perdre; et bien que je ne l’aie pas tout perdu — car je ne voudrais pas que tu crusses que j'ai été une sotte — je n’ai pourtant pas fait ce que j'aurais pu faire ; de quoi, quand je me souviens, et que je me vois faite, comme tu me vois, de façon que je ne trouverais personne qui me donnerait du feu même avec un chiffon, Dieu sait quelle douleur je ressens. Il n’en est pas ainsi des hommes ; ils naissent bons à mille choses, et non pas seulement à celle-là, et la plus grande partie d’entre eux sont meilleurs vieux que jeunes ; mais les femmes ne viennent au monde pour autre chose que pour faire l’amour et des enfants, et c’est pour cela qu'on les aime. Et si tu ne {’en es pas aperçue à autre chose, tu as dû t’en apercevoir à cela que nous sommes toujours prêtes à faire l'amour, ce qui n'arrive pas aux hommes. En outre, à ce jeu, une femme épuiserait plusieurs hommes, là où plusieurs hommes ne lasseraient pas une femme. Et comme nous sommes nées pour cela, je te dis de nouveau que tu feras très bien de rendre à ton mari un pain pour un gâteau, de façon que ton esprit n’ait pas à faire de reproches à ta chair, quand tu seras vieille. Chacun n’a de cette vie que ce qu'il en prend, et particulièrement les femmes à qui il convient bien plus qu'aux hommes de bien employer le temps, quand elles le peuvent, pour ce que tu peux voir, quand nous vieillissons, que ni mari ni autres ne nous veulent voir, qu’au contraire ils nous envoient à la cuisine dire des fables au chat, et compter les pots et les écuelles. Il ya pis, car ils nous mettent en chanson et disent : aux jeunes les bons morceaux, et aux vieilles les rebuts ; et ils en disent encore bien d’autres. Mais pour que je ne te retienne pas plus longtemps en vaines paroles, je te dis
« finalement que tu ne pouvais découvrir ton projet à « personne au monde qui puisse t’être plus utile que moi ; : « pour ce qu’il n’est homme si bien établi qu’il soit, au- « quel je n’aie la hardiesse de dire ce qu'il est besoin, et « qu’il n’en est point de si dur et de si sauvage, que je ne « l’apprivoise et ne l'amène à ce que tu voudras. Donc, « montre-moi celui qui te plaît, et laisse-moi faire. Mais « souviens-toi, ma fille, que je me recommande à toi, pour « ce que je suis pauvre, et que je veux que tu participes à « toutes mes prières et à toutes les patenôtres que je dirai, « afin que Dieu accorde lumière et chandelle à tous tes « morts. —» Là-dessus, elle finit.
« La jeune femme étant donc tombée d'accord en cela avec la vieille, lui dit que si elle voyait un jeune homme qui passait souvent par ce quartier et dont elle lui donna le signalement, elle savait ce qu’elle avait à faire ; puis, après lui avoir donné un peu de chair salée, elle la renvoya à la grâce de Dieu. Il se passa peu de jours avant que la vieille lui eût amené dans sa chambre celui qu'elle lui avait désigné, puis, au bout de peu de temps, un autre, selon que la fantaisie en prenait à la dame, qui, bien qu'elle craigniît au sujet de son mari, ne laissait pas perdre une occasion de se satisfaire en cela.
« Il advint qu’un soir son mari devant aller souper chez un de ses amis qui avait nom Ercolano, la jeune femme ordonna à la vieille de lui faire venir un jeune garçon qui était un des plus beaux et des plus plaisants de tout Pérouse; ce que la vieille fit promptement. La dame étant donc à table avec le jeune homme pour souper, voici que Pietro appela soudain à la porte pour qu’on lui ouvrît. La dame, en l’entendant, se tint pour morte; mais voulant cacher le jeune homme si elle pouvait, et n’ayant pas la présence d’es-
prit de le renvoyer ou de le cacher autre part, elle le fit entrer dans un petit cabinet voisin de la chambre où ils soupaient, le mit sous une cage à poulets qui s’y trouvait, et jeta par-dessus un mauvais sac qu'elle avait fait vider le jour même ; et cela fait, elle alla promptement ouvrir à son mari. Quand celui-ci fut entré, elle lui dit : « — Vous l’avez « bien vite avalé ce souper! — » Pietro répondit : « — Nous n’y avons pas touché. — » « — Et comment cela s'est-il fait, dit la dame? — » Pietro dit alors : « — Je vais te le « dire. Nous étions déjà à table, Ercolano, sa femme et moi, « quand nous avons entendu éternuer tout près de nous, « de quoi, la première et la seconde fois, nous nous sommes « peu inquiétés ; mais celui qui avait éternué ayant encore « éternué une troisième fois, puis une quatrième fois, une « cinquième fois et bien d’autres, nous fûmes très étonnés. « Sur quoi Ercolano, qui s'était un peu querellé avec sa « femme parce que celle-ci nous avait fait attendre long- « temps à la porte avant d'ouvrir, dit quasi furieux : « — Que « veut dire ceci? qui est-ce qui éternue de la sorte? — » « et s'étant levé de table, il alla vers un escalier qui était « tout près de là, et sous lequel était un réduit fait en « planches, tout au basde l'escalier, et destiné à serrer une « foule d'objets, comme nous le voyons dans les maisons de « ceux qui tiennent leurs logis en ordre. Et comme il ui « semblait que c'était de là qu’étaient partis les éternue- « ments, il ouvrit une petite porte qui s’y trouvait ; à peine « il l’eut ouverte, qu’il en sortit soudain une odeur de « soufre la plus épouvantable du monde, dont nous avions « déjà senti quelque chose, et à propos de laquelle, ayant « été grondée, la dame avait dit : « — Voilà ce que c’est : « tantôt, j'ai blanchi mes voiles avec du soufre, et puis j'ai « mis sous cet escalier la chaudière sur laquelle je les avais
étendus, pour recevoir la fumée ; de sorte qu’il en vient un peu jusqu'ici. — » Quand Ercolano eut ouvert la porte et que la fumée se fut un peu dissipée, il regarda dans le réduit et vit celui qui avait éternué et qui éternuait encore, la force du soufre le serrant à la gorge ; et bien qu'il éternuât, la vapeur du soufre lui avait déjà tellement coupé la respiration que s’il y était resté un moment de plus, il n’aurait jamais plus éternué. Ercolano, en le voyant, cria:« — Je vois maintenant, femme, pourquoi tu nous as tenus si longtemps à la porte tout à l'heure, avant de nous ouvrir ; mais que je n’aie jamais chose à mon plaisir, si je net’en paie bien. — » Ce qu'’entendant la femme, et voyant que sa faute était découverte, sans chercher à s’excuser, elle se leva de table et s'enfuit je ne sais où. Ercolano, sans prendre garde à la fuite de sa femme, cria à plusieurs reprises à celui qui éternuait de sortir; mais celui-ci qui n’en pouvait plus, ne bougeait pas, quelque chose que dit Ercolano. C’est pourquoi, Ercolano l'ayant saisi par un pied, le tira de sa cachette, et il courait chercher un couteau pour le tuer; mais moi, craignant pour moi-même la justice, je me levai et empêchai qu'il le tuât ou lui fit aucun mal, et tout en le défendant, je criais, de sorte que je fus cause que les voisins accoururent, prirent le jeune homme à moitié mort, et l'emportèrent je ne sais où, hors de la maison. Voilà ce qui a dérangé notre souper, et ce qui fait que non seulement je ne l'ai pas mangé, mais que je n'y ai point touché, comme je t’ai dit tout d’abord.— » « En entendant cela, la dame vit qu'il y en avait d’autres
qui étaient aussi sages qu'elle, bien que parfois il en arrivât mésaventure à d’aucunes, et elle aurait volontiers pris la défense de la femme d’Ercolano ; mais croyant, en blmant les fautes d’autrui, avoir plus de liberté pour les siennes, elle
se mit à dire : «— Voilà de belles choses ! voilà une bonne « et sainte femme! voilà la fidélité d’une honnête dame! « moi qui me serais confessée à elle, tant elle me paraissait « adonnée aux choses spirituelles ! Ce qu’il y a de pis, c'est « que, vieille comme elle est déjà, elle donne un bon « exemple aux jeunes. Que maudite soit l'heure où elle est « venue au monde ; maudite soit-elle elle-même de se laisser « vivre, femme perfide et coupable qu'elle doit être, honte « universelle et blâme pour toutes les femmes qui sont sur « terre ; ayant fait bon marché de son honneur, de l’estime « du monde et de la foi promise à son mari, qui est un « homme si bien fait, un citadin si honorable et qui la trai- « tait si bien, elle n’a pas eu honte de le déshonorer avec un « autre homme, et de se déshonorer en même temps elle- « même. Dieu me sauve ! de femmes ainsi faites, on ne de- « vrait avoir aucune pitié; on devrait les tuer, on devrait « les jeter vives au feu et les réduire en cendres. — » Puis, se rappelant son amant qui était tout près de là.sous la cage à poulets, elle se mit à engager Pietro à aller se mettre au lit, pour ce qu'il en était temps. Pietro qui avait meilleure envie de manger que de dormir, demandait s’il n’était rien resté du souper. À quoi la dame répondait : « — S'il « est resté quelque chose du souper ? Est-ce que nous avons « l'habitude de souper, quand tu n’y es pas ? Me prends-tu « pour la femme d'Ercolano? Eh! que ne vas-tu dormir « pour ce soir ! tu ferais bien mieux. — »
« Il advint que des laboureurs de Pietro, étant venus ce soir-là de sa campagne avec certaines denrées, et ayant mis leurs ânes sans leur donner à boire dans une petite étable qui se trouvait juste à côté du cabinet, l’un des ânes qui avait très grand soif, après s'être débarrassé de son licol, sortit de l’étable, et s’en allait flairant de côté et d'autre
pour voir s’il ne trouverait pas de l’eau ; en allant de la sorte, il arriva près de la cage sous laquelle était le jeune amoureux. Celui-ci, qui était forcé de se tenir à quatre - pattes, avait une de ses mains par terre en dehors de la cage, et sa male-chance fut telle, ou son malheur, veux-je dire, que l’âne lui posa le pied sur les doigts ; l'extrême douleur qu'il ressentit, lui fit pousser un grand cri. Pietro, entendant ce cri, s’étonna, et 1l lui sembla qu'il avait dû être poussé dans la maison. Pour quoi, étant sorti de la chambre, et entendant qu'on se plaignait de nouveau, l’âne n’ayant pas encore relevé son pied de dessus les doigts du pauvre diable, mais le pressurant fort, il dit : « — Qui est-là? — » et courut à la cage. L’ayant levée, il vit le jeune garçon qui, outre la douleur que lui faisaient éprouver ses doigts écrasés par le pied de l’âne, tremblait dans la crainte que Pietro ne lui fit du mal. Pietro l'ayant reconnu pour l'avoir longtemps poursuivi de ses honteuses propositions, lui demanda : « — Que fais-tu 1à? — » A quoi le jeune homme, sans lui répondre, le supplia pour l'amour de Dieu de ne pas lui fairede mal. Alors Pietro dit : « — Lève-toi, et ne crains pas que « je te fasse aucun mal ; mais dis-moi comment tu es là et « pourquoi. — » Le jeune garçon lui dit tout. Sur quoi, Pietro, non moins content de l’avoir trouvé que sa femme en était affligée, le prit par la main et le mena avec lui dans la chambre où la dame l’attendait avec la plus grande peur du monde. Pietro, s'étant assis en face d'elle, lui dit :
« — Or çà, tu maudissais tout à l'heure la femme d’Er- « colano, et tu disais qu’on devrait la bràler, et qu’elle était « une honte pour vous toutes ; comment ne parlais-tu point pour toi-même ? Ou si tu ne voulais point parler de toi, « comment avais-tu le cœur de parler d'elle, sachant que tu avais commis la même faute qu'elle avait commise ?
Lg Lai
Lg mn
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