‹ Le décaméron, traduction nouvelleChapitre 12 sur 25 · PRÉFACE DU TRADUCTEUR. IX · texte numérisé non relu

PRÉFACE DU TRADUCTEUR. IX

qué au surplus d’intituler sa traduction: les Conies de Boccace. De Décaméron, il n’est pas plus question que si: le Décaméron n'existait pas.

Donc, ni la version de Le Maçon, complète et fidèle, mais d’une lecture difficile sinon impossible, rare d'ailleurs et fort chère, ni celle de Sabatier de Castres qui, elle, est une véritable tromperie, ne sont de nature à donner de Boccace et de son œuvre capitale uneidée vraie. C'est pourquoi j'ai cru qu'il serait intéressant de présenter aux lecteurs français l’auteur du Décaméroa sous son véritable aspect. Aussi bien le public, venu enfin à des idées plus justes, ne veut plus de ces traductions par à peu près, avec lesquelles les Dacier, les Lebrun, les Tressan et tant d'autres depuis, l'ont si longtemps berné. Il veut connaître les chefs-d'œuvre étrangers tels qu'ils sont ; il veut savoir ce que l’auteur a dit, tout ce qu'il a dit, rien que ce qu'il a dit, comme il l'a dit. C'est à cette formule que doit dorénavant se conformer tout traducteur qui a le sentiment de sa responsa bilité, et c’est ce que je me suis efforcé de faire dans la traduction qu'on va lire. À défaut d'autre mérite, elle a celui de reproduire, aussi exactement que possible, l’œuvre de Boccace et sa physionomie propre. Elle n’a rier emprunté aux traductions qui l'ont précédée ; elle a été faite directement sur l'excellente édition classique de Le Monnier, édition collationnée sur les meilleurs textes. C’est, pour employer l'expression de Montaigne, une œuvre de bonne foi avant tout. |

En entreprenant ce travail, je ne m'en suis nullement dissimulé les difficultés. Boccace est, en effet, un des écrivains les plus difficiles à traduire ; non pas que chez ” Jui le sens soit obscur, mais la contexture même de sa

phrase en rend la traduction, — j'entends la traduction exacte, la seule que j'admette, — pleine de difficultés Dans son admiratien exclusive des anciens, Boccace a pris pour modèle Cicéron et sa longue période acadé. mique, dans laquelle les incidences se greffent sur les incidences, poursuivant l’idée jusqu’au bout et ne la lais

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sant que lorsqu'elle est épuisée, comme le souffle ou l'attention de celui qui lit. Dans la langue latine, souple, flexible, aux inversions naturelles, ce système peut être ja source de grandes beautés ; il n'en est pas tout à fait de même pour la langue de Boccace, déjà plus sèche, plus précise, moins apte par conséquent aux inversions et quis’accommode assez mal de la période cicéronienne- Aussi le plus souvent sa phraséologie est-elle fort com. plexe, et pour suivre le fil de l’idée première, faut-il apporter une attention soutenue. Ce qui est déjà une difficulté de lecture dans le texte italien, devient un obstacle très sérieux quand on a à traduire ces mtermmables phrases en français moderne, prototype de précision, de clarté, de logique grammaticale. La langue française, au point de perfection où elle est arrivée, exprime la pensée avec autant d’exactitude mathématique que le chiffre exprime le nombre. Quelle que soit son affinité avec notre idiome, l'italien n'a pas le même rigorisme de la forme. Il permet à l'écrivain des escapades hors de la syntaxe, des licences grammaticales que le français ne saurait tolérer. On conçoit donc qu'il est parfois très difficile de rendre exactement en français, instrument rigide par excellence, ce qu’un auteur italien a écrit avec toute à latitude que lui laisse le peu de sévérité de la langue italienne. Cette difficulté est plus spéciale à Boccace. Je sais bien qu’il y a un moyen commode de l’éluder, et que ce moyen, mes prédécesseurs ne se sont point fait faute de l’employer : c’est de couper les phrases et d’en faire, d’une seule, deux, trois, quatre, autant qu'il est besoin. Mais à ce jeu, on change notablement la physionomie de l’orignal, et c’est ce que je ne puis admettre.

J'ai donc pris le taureau par les cornes et j'ai accepté | ls phrase de Boccace comme elle est, à moins, et le cas est rare, qu'il y eût impossibilité matérielle à la transporter dans une phrase qui restât française tout en conservant la physionomie italienne. Si cette méthode a augmenté dans de sérieuses proportions les difficultés du

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