‹ Le décaméron, traduction nouvelleChapitre 5 sur 25 · I PRÉFACE DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

I PRÉFACE DU TRADUCTEUR

rité du moyen âge un si éclatant sillon de lumière ? On nous apprend au collège, quand on veut bien nous l’apprendre, que la Divine Coméutie est une conception de génie, mais onse garde de nous en mettre une ligne sous les yeux, et nous allons toute notre vie d'homme instruit, ou prétendu tel, parlant avec un enthousiasme banal d’une chose que nous n'avons jamais vue et que nous n'avons nulle envie de voir. Nous citons à tout propos, avec l’aplomb ordinaire des gens qui ne savent rien,

le fameux ZLasciate ognt speranza, pour faire voir que.

nous possédons notre texte, mais il ne faut pas nous demander plus. Nous serions même fort embarrassés de dire à quel endroit du poème se trouve ce passage que tout le monde cite par ouï-dire, et à quoi il a trait.

Ce que je dis de la Divine Comédie peut s'appliquer à n'importe quel chef-d'œuvre étranger. Pétrarque et Arioste sont encore moins lus chez nous que Dante. Nous avons, pendant cent cinquante ans, repoussé Shakespeare, et quand nous avons consenti à le laisser pénétrer jusqu’à nous, c’est à la condition qu’il nous arriverait émondé, mutilé, châtré par un Ducis. fe ne suis pas bien sûr qu'il n'existe pas encore des gens disposés, sur la foi de Voltaire, à traiter de « barbare » le poète d’'Aamlet et d'Othello. Quelques-uns d’entre nous, les moins ignares, savent que Camoëns a fait les Lusiades, Milton le Paradis perdu, Klopstock la Messiade, mais c’est tout. Il n'est pas vingt Français qui puissent se van- . ter d’avoir lu d’un bout à l’autre ces poèmes qui ont immortalisé leurs auteurs. Si nous connaissons l'épisode de Marguerite, du Faust de Gæœthe, c'est grâce surtout à Ja peinture d'Ary Schæffer et à la musique de Gounod. Quant au reste, nous n’en soupçonnons pas un traître mot, et nous n’en avons cure.

Voilà pour les plus grands, pour ceux dont il n’est pas permis de n€ pas savoir le nom. Pour les autres, quel que soit le degré de célébrité dont ils jouissent dans leur pays, nous ignorons la plupart du temps jusqu'à leur existence.

PRÉFACE DU TRADUCTEUR. ini

Boccace a subi le sort commun chez nous aux écrivains étrangers, et bien que ce nom soit presque aussi populaïre en France qu'au delà des Alpes, nous ne le connaissons pas mieux que Dante et Shakespeare. Que disje? Son cas est plus particulier encore. Si nous ne connaissons ni Darte ni Shakespeare, ou si nous ne les connaissons que très imparfaitement, nous ne nous en faisons pa: du moins une idée par trop fausse. Nous savons, d’une manitre générale, que Dante a écrit un poème où il raconte ses pérégrinations imaginaires à travers l’enfer, le purgatoire et le paradis, et que Shakespeare a composé de nombreux drames dont les plus célèbres nous sont connus, ne fût-ce que par leur titre ; tandis que nous avons de Boccace et de son œuvre une idée absolument erronée. |

Boccace n’a point écrit de contes, dans le sens du moins que nous attachons à ce mot. Il a laissé, entre autres ouvrages en prose et en vers, dénotant tous un écrivain de premier ordre’, un livre intitulé le Décaméron,

Page 1