A MON AMI EMILE POUVILLON
ES femmes en mante, des dévotes en tartan et en capeline imageaient le vide de la rue, se rendaient, leur paroissien à la main, à l'office du soir. La fin de la journée de juin était chaude. Entre tant de villes de province qui paraissent mornes et mélancoliques, Versailles semble plus morne et plus mélancolique que d'autres. D'autres ont une tristesse in-
time : Versailles a la tristesse solennelle et somptueuse. D'où vient-elle? Est-ce, seulement» de ces grandes allées monotones bordées d'arbres centenaires» élevés et majestueux comme les piliers d'une cathédrale, de ces allées recrilignes comme des nefs, qui vous invitent au recueillement et presque à la prière? Est-ce de ces vieux logis immenses et nus, qui appartenaient jadis aux Richelieu et aux Lauzun, où se sont pressées tant de jolies jeunes femmes et qui ont retend de si joyeux éclats de rire, de ces logis maussades aujourd'hui, aux mains des premiers venus, d'où l'aristocratie a fui, et qui dégagent comme une impression de déchéance? Est-ce de la magnificence grandiose du parc, aux dessins droits, aux architectures graves, du parc sans caprice et sans fantaisie, du parc pompeux qui s'allonge à perte de vue, s'étire, lassé de sa noblesse et de son apparat, de sa majesté olympienne, de son impassibilité taciturne, de ses perspectives de charmilles interminables où les couples de Wacteau ne s'enlacent plus? Est-ce de ce grand château
vide, de ce palais du faste et de la toute-puissance, où tant de vie a palpité, où se sont conçus tant de desseins, où se sont nouées tant d'intrigues, où se sont joués tant de drames, où tant de jeunesse et de beauté a souffert et a aimé, de ce palais dont les murs sont muets et les couloirs déserts? Ou bien, est-ce tout simplement de cette splendeur évanouie, du fantôme décapité de Marie-Antoinette, de ces souvenirs que rien ne ressuscitera jamais, et la tristesse de Versailles est-elle celle qui émane de tout ce qui a été du charme et de la grâce et qui n'est plus que de la poussière?
Non. C'est d'autre chose encore qu'est faite la tristesse de Versailles, de quelque chose de plus grave et de plus profond. Il y a des âmes qui sont hors de leur époque, égarées, pour ainsi dire, dans le siècle où elles sont situées. De nos jours, l'avenir est aux hommes d'action, à ceux qui luttent, qui combattent. L'encombrement de toutes les carrières, la diminution des fortunes, l'avènement de la démocratie, pour ne citer que
ces causes, développent chez les jeunes gens Fesprit d'initiative, leur donnent le goût de l'assaut, de la bataille. On se rue sur les places ; on grimpe les uns par-dessus les autres; ceux-là seuls parviennent qui sont des intrigants et des habiles. Le rêveur inerte et contemplatif que le tumulte assourdir, que la bassesse écœure, est comme dépaysé dans son propre pays; l'existence pratique laisse ses facultés sans emploi; il ne peut contenter en ce monde sa soif de bonté et de justice, et il est pris d'une immense tristesse, faite de renoncement et de pitié.
Cette tristesse, c'est un peu celle de Versailles. Versailles est une cité d'idéal et de repos, une oasis d'art et de rêve au milieu de nos ruches modernes, bourdonnantes d'activité et de fièvre. Telles petites villes sont commerçantes ou industrielles; telles autres ne fabriquent et ne produisent rien; mais on s'y amuse, et elles sont comme frissonnantes de plaisir et pareilles à des femmes un peu indolentes d'apparence, mais qui se réveillent toujours fraîches et parfumées pour
la volupté. A la porte de ce Paris turbulent, ayant devant elle le spectacle de ce mouvement perpétuel, de cette trépidation constante, Tâme de Versailles est comme l'âme inquiète et pensive d'Hamlet : une soif, jamais étanchée, de vie contemplative et d'irréel la tourmente et l'angoisse : elle est étrangère à ses sœurs, les âmes des autres villes; et elle se renferme en une langueur et un ennui magnifiques qui effraient rhomme d'action, mais que le poète pardonne.
Tout en suivant la rue de Maurepas pour se rendre à Thôtel qu'habitait, boulevard de la Reine, M™<^ Chevigné, Michel Rabuteau songeait :
— « J'aurais dû me dérober à cette corvée. »
Il maudissait sa timidité, son irrésolution.
Pourquoi, lui qui fuyait les relations nouvelles, avait-il cédé si vite? Pourquoi ne s'être pas défendu, comme il le faisait presque toujours en pareil cas? Lui qui avait la réputation d'être un peu sauvage, comment ne s'était-il point sous-
trait à cette visite chez une personne qu'il avait perdue de vue depuis si longtemps, et qu'il venait de retrouver la semaine dernière?
Peut-être y avait-il eu quelque curiosité dans son acceptation. Peut-être n'était-il pas fâché de savoir quel intérieur était celui de cette femme dont on parlait tant, quelles gens elle recevait, et ce qu'elle-même était devenue, ce que les années avaient fait d'elle.
Michel Rabuteau Tavait connue à Paris, jeune fille. M"« Fernande Chevigné venait de se fiancer au comte de Civray. Fiançailles bizarres, qui défrayèrent longtemps alors les conversations dans les salons à la mode. On racontait des choses peu flatteuses sur le futur époux. Homme de club et de sport, viveur et désoeuvré, il avait donné, dans les restaurants de nuit du boulevard, des soupers qui étaient restés célèbres dans le monde des coulisses et de la galanterie. Tout ce que Paris comptait en ce temps-là de demi-mondaines avait pris part à ces agapes. Finalement, ayant rencontré M^^* Chevigné au bal et l'ayant
désirée, il lui avait bien fallu passer par la mairie et l'église pour pouvoir satisfaire la curiosité de ses sens. La jeune fille l'avait agréé, non qu'elle l'aimât, mais pour être chez elle, pour fuir des parents qui lui étaient insupportables : des gens prêcheurs, sermonneurs, autoritaires, toujours sur son dos, lui imposant toujours leur compagnie, ne doutant jamais un seul instant de l'agrément de leur présence et de l'intérêt de leur conversation.
Ces fiançailles avaient donné lieu à un grand nombre de commentaires : d'autant que pendant toute leur durée, les deux jeunes gens parurent avoir à cœur d'étonner leur public. M. de Civray n'en continua pas moins à régaler les petites actrices et les courrisanes en renom jusqu'à la veille, ou presque, de son mariage. M^^® Chevigné, qui passait pour une jeune fille assez mal élevée et dont les bonnes amies se répétaient les a mots 3> derrière leurs éventails, déclarait à qui voulait l'entendre qu'elle convolait en justes noces pour avoir sa vie à elle, pour être en rela-
tions avec qui elle voudrait sans avoir besoin de consulter son père et sa mère à cet égard, pour pouvoir recevoir des lettres sans être obligée de les leur lire. Les mauvaises langues ajoutaient même qu'elle s'était exprimée de façon très catégorique sur la question des enfants et qu'elle avait nettement déclaré à M. de Civray qu'elle ne voulait point s'assujettir aux lois de la maternité.
Le mariage n'était pas célébré depuis quinze jours que déjà les murmures les plus fantaisistes circulaient au sujet du nouveau couple. M. de Civray était retourné à son ancienne vie; quant à M*"* de Civray, les propos qui se chuchotaient sur elle étaient tout à fait contradictoires. Quelques personnes la disaient inattaquable, cerdfiant que la triste expérience qu'elle avait faite avait métamorphosé son caractère et qu'elle serait une femme aussi sérieuse qu'elle avait été une jeune fille évaporée. D'autres la dénonçaient comme une coquette achevée; et si Ton n'osait encore lui prêter de consolateur, on citait du moins les
noms de deux ou trois soupirants, parmi lesquels elle était à la veille d'opérer un choix.
En tête de ces noms avait figuré celui de Michel Rabuteau. Le jeune poète était alors à ses débuts et on fêtait beaucoup sa réputation naissante. Un poète a besoin d'une muse :
M™^ de Civray fut un moment celle de Rabuteau. Il lui consacra les plus jolis sonnets d'un de ses recueils de vers : il l'aima, se déclara même un jour... M™« de Civray se fâcha, reconduisit et, sans le mettre précisément hors de chez elle, ne l'invita plus à partir de cette date à ses réceptions.
La fatuité masculine cherche en pareil cas de mauvaises raisons pour s'expliquer son insuccès. On ne nous aime pas : c'est donc qu'on ne sait pas aimer. Michel Rabuteau s'imagina qu'il avait affaire à une petite personne sèche que l'amour laissait indifférente. Il espaça peu à peu ses visites; puis il se contenta, au jour de l'an, de déposer sa carte chez M°^« de Civray : et il finit par ne plus même se présenter chez elle. Chaque année lui apportait de nouvelles relations, c'est-
lO LE DÉCLIN
à-dire des obligations nouvelles; il n'était pas homme à perdre son temps sans profit, à composer des vers pour une femme qui les Usait à peine alors que Paris est rempli de femmes qui ne demandent qu'à inspirer des alexandrins, fussent-ils désastreux. Il n'eut guère de peine à se consoler et à trouver ailleurs ce qu'on venait de lui refuser si impitoyablement.
M™* de Civray fut-elle toujours à ce point in- ^nsible aux hommages de ceux qui composaient sa cour? Ce qu'elle avait refusé à Michel Rabuteau, le refusa-t-elle aussi à d'autres? La chronique mondaine fut pleine de contradictions à cet endroit. Lorsque la société parisienne apprit qu'au bout de deux ans d'existence commune, M. et M™« de Civray étaient en instance de divorce, tout le monde déclara que c'était là chose depuis longtemps prévue. Le divorce fut prononcé contre le mari, au profit de la femme, qui reprit son nom de jeune fille et s'appela désormais M™« Chevigné. Des revers de fortune ne lui permirent point de garder l'hôtel qu'elle ha-
bicaic à Paris dans le quartier des Champs-Elysées. Désireuse d^avoir de l'espace, de continuer à résider dans une maison entre cour et jardin, ne trouvant ni à Neuilly ni à Auteuil des logements à son goût, elle se décida à s'aller fixer à Versailles, où elle n'eut pas de peine à découvrir, boulevard de la Reine, l'installation rêvée.
C'est à Versailles qu'elle retrouva son adorateur d'antan. En avançant en âge, Michel Rabuteau était devenu quelque peu misanthrope. Les platitudes, les intrigues des uns et des autres, tant de bassesse et de calcul chez ceux qu'on croirait volontiers au-dessus des flatteries et des servilités, ce spectacle l'excédait. Très soucieux d'être à proximité de Paris, afin de suivre de près les manifestations d'art qui y abondent, il ne tenait point à être mêlé au tourbillon parisien. Il voulait voir les œuvres d'art sans voir de trop près leurs auteurs, suivre les expositions de peinture et de sculpture sans assister aux intrigues des peintres et des sculpteurs pour se faire décorer, pour être membres du jury, pour obtenir des
récompenses, pour étoufler leurs camarades. Il voulait se tenir au courant du mouvement théâtral sans être engrené dans la société des cabotins : — et par ce mot il entendait aussi bien les auteurs que leurs interprètes; — ne voir, en somme, que les œuvres des artistes sans être le témoin de leurs petites infamies et de leurs ma^ nigances. Il voulait de plus être c chez lui d, pouvoir défendre sa porte quand il lui plairait, pouvoir refuser à Paris une invitation à dîner sous prétexte de malaise sans s'exposer à être rencontré le jour même dans la rue, s'affranchir des importuns et des fâcheux. Le désœuvré qui passe à Paris devant votre domicile et qui sonne chez vous, n'ayant rien de mieux à faire, montera bien vos étages pour le plaisir de vous ennuyer; mais il ne prendra pas le train pour aller vous ennuyer à Versailles. Enfin, Rabuteau voulait à la fois être à Paris sans être dans Paris, jouir du spectacle de la vie intellectuelle de la capitale sans être dévoré par les obligations de sa vie mondaine.
Il habitait donc Versailles par goût depuis plusieurs années et il n'y fréquentait absolument personne, lorsqu'il apprit que certain hôtel du boulevard de la Reine qui avait été longtemps à louer venait de trouver une occupante. M™« Chevigné n'était pas installée d'une quinzaine dans son nouveau logis qu'elle rencontrait un jour Michel Rabuteau dans la rue. Il la salua; elle l'arrêta; ils se mirent à causer. Les années ne les avaient pas traités également l'un et l'autre. M™* Chevigné avait eu à pâtir : son divorce, ses revers de fortune, la disparition de quelques personnes qui la défendaient et la soutenaient dans le monde, la solitude dans laquelle elle vivait, tout cela avait agi sur elle, avait modifié l'empreinte de son âme. Elle s'était imaginé autrefois que grâce à sa beauté, à sa fortune, à ses relations et à ses goûts, elle pourrait pénétrer partout, et être admise partout : il se trouvait que beaucoup de salons lui étaient restés fermés, que ses plus sûrs appuis lui avaient peu à peu fait défaut et qu'à l'âge de trente-cinq ans auquel elle
était parvenue, elle en était réduite à se calfeutrer toute seule dans une maison à Versailles.
Michel Rabuteau, par contre, âgé à présent de quarante ans, était à Tapogée de son talent et de sa réputation. Plusieurs recueils de vers, plusieurs poèmes, quelques romans, des scènes dialoguées lui avaient fait prendre place au nombre des deux ou trois maîtres de sa génération. Très en vue, très recherché dans les cénacles et dans les cercles littéraires, il venait de passer homme à la mode depuis la publication de son dernier volume : Les "Baisers défendus. Poème nerveux, écrit d'un style chaud et coloré, ce livre disait les plaisirs coupables des passions malsaines: il contenait tous les péchés et toutes les étreintes; il parcourait les différentes gammes de l'amour physique avec une égale virtuosité, depuis l'allégresse jusqu'à la rage : ce n'étaient que cris de jalousie, de fureur ou de volupté. Beau livre d'art : d'une intensité déchaînée; quelque chose d'exaspéré, d'exacerbé, de suraigu, comme seul pouvait l'écrire un homme ayant le sens profond de l'ivresse
li^
LE DÉCLIN If
charnelle. Ce livre avait causé grand tapage et quand M™^ Chevigné retrouva son poète :
— « Eh bien! j'espère que vous faites parier de vous! »
N*eut-eile, en l'attirant chez elle, que le seul désir de recevoir un homme à la mode ? Êprouvait-elle aussi quelque remords de s'être privée d'un ami? Voulait-elle essayer de lui être utile, comme elle se le disait à elle-même, sachant qu'jl vivait seul et qu'il s'ennuyait parfois? A peine l'avait-elle rencontré à Versailles, elle lui avait demandé d'aller la voir. Et c'était en se rendant chez elle que Michel se reprochait de s'être laissé faire et qu'il se redisait à mi-voix :
— « J'aurais dû me dérober à cette corvée. »
Il était de moyenne taille, à la fois nerveux et
sanguin. Le masque, énergique et fier, décelait une nature emportée et contenue tout ensemble : de ces natures qui sont trop ardentes pourse passer d'amour, et trop hautes cependant pour se contenter de passionnettes insouciantes et vulgaires. Toute l'histoire sentimentale de Michel tenait
dans ces mots. Merveilleusemenc organisé pour jouir de tout, ayant le sens très aigu et très affiné de la volupté physique, il n'avait jamais pratiqué les étreintes vénales, les rencontres de hasard, qui lui apparaissaient comme de grossières parodies. Mais il avait eu de fréquentes liaisons avec des femmes du monde ou des actrices : liaisons qui n'avaient jamais duré bien longtemps, parce qu'il épuisait, du premier coup, avec son avidité habituelle, la somme de sensations qu'elles pouvaient lui donner. Toujours affamé de nouveau, toujours en quête d'un frisson neuf, d'un émoi inédit, il dévorait ses passions contmie on dévore certains livres qu'on veut connaître tout entiers le premier jour, dont on tourne les pages avec une curiosité fiévreuse, et qu'on ne se soucie point de relire, préférant en lire d'autres. Michel n'était cependant pas de ces don Juans faciles à contenter et qui satisfont au hasard leurs fantaisies et leurs caprices. C'était un imaginatif et un cérébral, qui s'exagérait démesurément à l'avance les beautés de la femme qu'il désirait et les jouis-
sances qu'il attendait de ses étreintes, et qui se lassait toujours très vite d'une passion parce qu'il ne trouvait jamais en elle tout ce qu'il en avait espéré par l'idée, et tout ce que sa soif lui avait fait entrevoir.
Il recommençait donc, aiguillonné, lanciné toujours par le désir et par le problème d'une liaison définitive qui ne l'assouvirait jamais^ qui lui apporterait des impressions toujours renouvelées : un livre qui ne prendrait jamais fin, qui s'allongerait éternellement, aussi interminable à lire que le tonneau des Danaïdes à remplir.
La même inquiétude âpre et tenace le harcelait, le harponnait en littérature. Comme il aspirait à une liaison-type, à un amour toujours renouvelé, il aspirait à écrire une œuvre complète et forte, où toute la femme, toute la chair, toute la passion tiendraient fixées par des traits durables et profonds : une oeuvre d'airain et de marbre, où toute la possession serait enchâssée, gravée pour Téternité. Il rêvait d'un style somp-
l8 LE DÉCLIN
tueux et violent, qui peindrait autant que la palette de Rubens. Il rêvait d'un livre dont chaque page serait comme un tableau de maître, et où la chair de la femme, une chair jeune et vibrante, toujours frissonnante au vent de Tappétit, se pâmerait, s'ouvrirait, se donnerait; un livre d'extases frénétiques, de saisies rageuses, d'enserrements encolérés, de torsions forcenées : tout cela évoqué puissamment, avec des mots qui brûleraient comme des fers rouges; tout un arsenal de luxure et de débauche! Jamais satisfait de l'œuvre publiée, jugeant toujours qu'il n'avait pas été assez loin, qu'il était resté au-dessous de son rêve, il se remettait au travail avec acharnement. La critique lui avait plus d'une fois reproché de ne pas varier ses sujets. On lui jetait à la face la monotonie de ses atmosphères, son inaptitude à créer des âmes qui ne fussent pas à l'image de la sienne. Le fait est qu'il reproduisait souvent les mêmes thèmes : la femme et l'amour le hantaient toujours plus; mais il ne s'ingéniait pas à peindre des amours différentes : l'amour
physique Tobsédair, tyrannisait sa pensée. Le corps de la femme asservissait son imagination» l'empêchait de s'attacher à autre chose. Les bourgeois et les gens du monde bondissaient à ce sujet, le trairaient comme ils traitaient le peintre J.-J. Henner. Comme on disait d'Henner: « Il fait toujours le même tableau, t^ on disait de lui : oeil fait toujours le même livre.» On oubliait qu'à une époque où le talent pullule, où l'habileté et l'adresse foisonnent, mais où l'originalité et la personnalité sont si rares, il faut savoir gré à l'artiste qui ne procède d'aucun autre et qui ne donne au public que des œuvres où il a mis sa marque. Si la nature d'un artiste n'est apte à traiter qu'un seul sujet et si, toutes les fois qu'elle s'y applique, elle fait œuvre rare, ne vaut-il pas mieux pour elle qu'elle se limite à de certains thèmes, plutôt que de faire œuvre quelconque en s'appliquant à d'autres? La « monotonie »
d'Henner n'est-elle pas préférable à la « diversité » d'Emile Signol ou de Jules Lenepveu? Le reproche qu'on adresse à tels « poètes de clo-
cher D et à certains romanciers rustiques de ne jamais sortir de leur village n*est-il pas un reproche de sot? Assez de romanciers nous parlent de Paris et de la façon dont s'y pratique Tadultère, et de ses garçonnières, et de la physionomie d'une première représentation à l'Opéra ou à la Comédie-Française; assez de poètes existent, dont la déplorable facilité s'exerce à la fois sur tous les sujets. Félicitons-nous des ardstes qui savent être et rester c de chez eux». Et d'ailleurs, à bien y regarder, il peut y avoir de la variété dans leur monotonie. Un peintre peut peindre vingt œuvres différentes avec le même sujet; un autre peindra vingt œuvres pareilles avec des sujets différents. Un même thème peut fournir à un romancier vingt romans dissemblables, comme vingt sujets dissemblables peuvent fournir à un autre vingt romans identiques. Les <( morceaux d d'Henner ne sont pareils que pour ceux qui ne savent pas les regarder. On en pouvait dire autant des livres de Michel Rabuteau. S'il s'obstinait à répéter des sujets identiques.
c'était parce que plus il les creusait, plus il les trouvait riches, parce que, très modeste et très méfiant de lui-même, il ne croyait jamais les avoir épuisés, parce que le livre qu'il publiait hier lui paraissait toujours inférieur au livre qu'il concevait le lendemain et parce qu'il croyait avoir toujours plus et mieux à dire que ce qu'il avait dit la veille. Les poèmes et les romans qu'il avait écrits, et qu'il n'avait laissé paraître que lorsqu'ils lui avaient semblé le plus poussés et le moins imparfaits, il ne les considérait jamais, une fois qu'ils étaient sortis de ses mains et qu'il en composait d'autres, que comme des esquisses et des préparations à ceux qui devaient suivre : et c'est ainsi qu'après avoir signé une trentaine de volumes qui portaient tous la marque de l'écrivain et de l'artiste, il croyait sincèrement n'avoir signé que des ébauches, qui ne pouvaient que lui servir de jalons et d'études pour l'œuvre à venir, plus complète et plus définitive.
— « M™« Chevigné est-elle chez elle? »
— a Oui, monsieur. »
Le domestique le débarrassait de sa canne, de son pardessus; et Michel était introduit dans un salon Louis XVI, aux meubles de bois blanc, où toute la gamme des nuances tendres caressait harmonieusement la vue. Le rose, le bleu-de-ciel et le mauve s'épousaient, se fondaient l'un dans l'autre. De jolis meubles entassés, des commodes, des consoles, des secrétaires, des chiffonniers, étaient couverts de bonbonnières, de tabatières et de boîtes à mouches, ornées de miniatures de jeunes filles et de jeunes femmes aux visages frais et exquis. Sur les murs, des pastels souriaient dans leurs cadres ovales, des portraits de Nattier, de Tocqué, de Drouais, des trumeaux de l'école de Boucher et de Fragonard vous accueillaient aimablement. Tourné vers la cheminée qui se trouvait en face d'une porte ouverte, Michel n'entendit pas, sur le tapis, la marche légère de Fernande.
— « Vous regardez mes brimborions, » dit M™^ Chevigné, en entrant. « Si vous aimez le
dix-huitième siècle, vous serez servi à souhait ici. Cest mon époque : je Taime, je Tadore, j'aurais voulu vivre dans ce temps-là. »
Elle était plutôt grande, de taille souple, de corps modelé à souhait, fait au tour. Les bras s'élançaient nus hors de leurs manches évasées par un volant : deux bras d'une blancheur laiteuse et satinée. Le corsage emprisonnait un buste aux contours de marbre, qui provoquait sous cette gaine légère. La jupe de foulard rose comme le corsage, moulait très étroitement le bas des hanches donc la rondeur ferme ec potelée se ramassait sous cette enveloppe vaporeuse.
Dérobé par cette fraîche toilette claire, le corps se devinait mûr pour la tentation, tendant au péché ses maturités lisses. Le visage aussi invitait à la caresse : une fine tête de grâce et de coquetterie, aux yeux noirs et veloutés, aux lèvres presque trop rouges, couronnée par une épaisse chevelure d'un blond ardent, dont la négligence voulue accentuait encore le charme indolent de la physionomie. La torsion sans façon, quoique
très apprêtée, du chignon au-dessus de la nuque, les mèches folles qui baignaient le front, tout cela semblait sortir de deux bras amoureux, avoir été dorloté, caressé, baisé : tout cela semblait demander à Ferre encore. Le vêtement de la jeune femme, d'un laisser-aller très étudié, paraissait prêt à être dégrafé comme ses cheveux à être décoiffés : et l'indolence de sa démarche» la souplesse de sa taille attestaient je ne sais quel besoin d'abandon et d'intimité. C'était une de ces femmes qu'on voit tout de suite dans la pâmoison de l'étreinte, une de ces femmes qui semblent nées pour la caresse et qu'on ne s'imagine que dans l'alanguissement qui suit la volupté. Sa respiration était comme extatique et apaisée; sa parole était enveloppante comme un enlacement; sa peau, d'une douceur à la fois ferme et veloutée, semblait un aimant naturel pour les mains et la bouche. Tout de suite, Michel l'évoqua renversée dans ses bras, soudée à lui, confondant son souffle avec le sien, noyant ses yeux dans ses yeux.
LE DÉCLIN 2f
Elle s'avança vers lui; elle lui tendit la main, le fit asseoir dans un fauteuil, s'assit elle-même sur un canapé auprès de lui. Ils n'étaient séparés l'un de l'autre que par une petite table Louis X V f, où traînait un roman auprès d'un coupe-papier, contre un vase plein de roses.
Ils causèrent. M°^^ Chevigné lui parla naturellement de son dernier volume : Les "Baisers defendus. Elle l'entreprit à ce sujet :
— c Permettez-moi une critique. Eh oui, sans doute, vos vers sont fbn beaux. On m'assure même qu'ils sont impeccables. Vous avouerai-je que cette qualité me laisse assez indifférente? Moi, ce que je demande à un poète, c'est de m'élever l'âme, de me transporter ailleurs. Comment peut-on être aussi poète que vous Têtes et aimer autant à se rouler dans la matière? Ce n'est pas là le grand art. ]>
— «Le grand arti i» exclama Rabuteau.
« Mais qu'est-ce que c'est que le grand art? Il y a donc un grand art et un petit art? Croyez-vous qu'il y ait plus de mérite à écrire deux cents vers
à Dupleix qu'un sonnée sur un éventail? Si le grand art est Tart officiel, Fart pompeux. Fart emphatique, Fart ennuyeux. Dieu me préserve d*en jamais tâterl Quand on parcourt un musée de province, on s'arrête stupéfié devant d'énormes toiles géantes qui encombrent des panneaux entiers de leur néant. Elles sont signées Couder, Hesse ou Signol... des noms qui vous sont à peine connus, n'est-ce pas? Ces peintres ont été membres de l'Institut, madame. On leur a conféré toutes les dignités et tous les honneurs : qu'en reste t-il aujourd'hui? C'étaient pourtant des servants du « grand art ». Eh visitant récemment le musée d'Amiens, je me suis trouvé en présence d un tableau de Gustave Boulanger qui passait toutes les bornes. Cela s'appelait, je crois. César devant le l{ubicon. Que voulez-vous que je vous dise? On est étourdi devant de pareilles horreurs. Il y a plus de <ic grand art i> dans n'importe quel tableautin d'Antoine Vollon représentant un verre d'eau ou un chaudron que dans de semblables platitudes. i>
LE DtCLlN 37
— c Ah ! pardon, pardon ! Ne confondons pas.
Les tableaux de Couder, de Hesse, de Signol, de Gustave Boulanger dont vous parlez ne sont pas mauvais parce quils représentent des sujets religieux ou historiques ; ils sont mauvais parce qu'ils sont mal exécutés. Leurs auteurs ne sont pas oubliés parce quils étaient, conmie vous dites, des servants du grand art, mais parce qu'ils servaient mal ce grand art. Le tableau de Vollon n'est pas beau parce qu'il représente un objet familier; il est beau de dessin, de couleur. La vérité est qu'à égalité de talent, l'artiste qui joint la virtuosité à la pensée ou au sentiment est tout de même supérieur à celui qui n'est qu'un virtuose. ]>
— « Ce qui revient à dire qu'une œuvre d'art ne saurait exister sans la forme. L'opinion que vous venez d'émettre là sert à l'appui de ma théorie. Allez donc faire entendre cela au public! Le public est composé de bourgeois qui sont hors d'état de discerner si la forme d'une œuvre d'art est ou non parfaite. Ce que demande le public, c'est qu'on ne le choque pas,
qu'on ne bouleverse pas ses préjugés et ses idées étroites. C'est pourquoi je suis l'ennemi invétéré des romanciers» poètes ou auteurs dramatiques qui, au lieu de s'inquiéter d'exposer les idées et les rêves qui leur sont propres au risque de n'être point applaudis, n'ont d'autre préoccupation que de flatter bassement les goûts et les instincts de la masse afin d'obtenir ses suffrages et de parvenir aux honneurs, puisqu'il est vrai que les honneurs sont toujours dévolus au succès et non pas au talent. Soyez un artiste consciencieux, savant, impeccable; ayez le respect de votre art, le scrupule exagéré de la forme et exposez au public des théories qui ne sont pas conformes aux siennes, il vous sifflera et ne vous laissera pas achever. Mais, soyez un imbécile et un maladroit, ignorez la valeur des mots, soyez l'adversaire juré du beau langage, du bon français et des vers bien faits; mais sans conviction, sans sincérité, par pur calcul, bâclez d'énormes tirades où l'indigence de la pensée rivalisera avec la platitude de la forme et dans lesquelles vous parle-
rez de France, d'espérance, de gloire, de victoire, de devoir et d'espoir : vous serez le poète acclamé de la bourgeoisie, et l'Académie vous accueillera avec reconnaissance. Quant à moi, ces procédés me sont odieux. Mettre le mot de a Patrie » au bout de chacun de ses vers, c'est prendre le public à la gorge et forcer pour ainsi dire ses applaudissements. Un mauvais couplet patriotique qui se terminera par a Vive la France! » est toujours certain de faire crouler une salle sous les bravos et les cris. De pareils effets sont toujours faits d'avance. N'est-il pas indigne d'un artiste d'y avoir recours, de donner au public inintelligent l'illusion qu'il est un grand poète, alors qu'il n'est qu'un versificateur ignare et qu'un opportuniste? Je pourrais vous citer tel de nos académiciens, dont les drames en vers sont des marais d'ennui, mais qui réussissaient précisément parce qu'à chaque scène, quand l'auteur était à court, il faisait hurler : a Vive la France! » par des personnages d'opérette. Un tel système est déloyal : c'est la ressource des médiocres et
des* indigents. Faites paraître sur une scène française Jeanne d'Arc ou Napoléon !«'; entretenez le public du petit chapeau, du petit caporal» de la redingote grise, de la Grande Armée, etc., etc.. vous n'avez pas besoin d'avoir du talent : vous êtes d'avance sûr du succès; de même que les peintres qui exploitent annuellement au Salon les pages glorieuses de notre histoire. Ils peuvent ne savoir ni dessiner, ni peindre : ils ameutent la populace autour de leurs toiles. Les bourgeois écarquillent leurs yeux, et ils restent là cloués sur place, ébaubis. d
M™« Chevigné l'écoutait en souriant.
— a Je me rappelle à ce sujet, » poursuivit-il, <ic qu'au Salon de l'an dernier, j'entendis une exclamation bien typique. Vous vous rappelez comme le Salon de l'an dernier était éclatant. Il y avait là de vrais chefs-d'oeuvre, signés Jean-Paul Laurens, Antoine VoUon, Luc- Olivier Merson, Dagnan-Bouveret... sans parler de beaucoup d'autres. Deux bons bourgeois faisaient en même temps que moi le tour des salles et ils les traver-
saient sans même s'arrêter devant tant d'oeuvres exquises ou fortes pour les examiner en détail. Il arrivèrent enfin devant un portrait que j'essaierais en vain de qualifier. J'ai oublié le nom du coupable qui l'avait exposé : franchement, cela passait les bornes de la médiocrité et de la laideur. Mal dessiné, mal peint, ce portrait aurait été digne tout au plus de servir d'épouvantail aux oiseaux dans les champs. Mais ce portrait était celui d'un général en costume, dont la niaiserie importante, la vanité boufllîe, la bêtise tuméfiée s'épanouissaient avec une insolence béate sur un faciès de boule-dogue à moustaches grises et dont le poitrail de mastodonte ruisselait de chamarrures, de dorures et de franges. Les deux individus s'arrêtèrent subitement. L'un d'eux s'écria : a Ah ! celui-là, c'est le plus beau de tous! j> L'autre était tellement médusé par l'admiration qu'il n'avait même pas la force de la traduire. Les doigts écartés, les yeux ébaubis, la bouche ouverte, il restait là, cloué par la stupeur. Eh bien, ce trait, insignifiant par lui-
même, explique cependant beaucoup de choses. Il montre combien peu le public est sensible au talent, et qu'il aime mieux une oeuvre médiocre qui chatouille ses fibres patriotiques qu'une oeuvre supérieure qui ne le gratte pas où cela le démange. Si je n'avais déjà trop parlé, j'ajouterais qu'il en est de même de la critique. Quand un critique ne trouve pas dans un livre des idées conformes aux siennes, il dénigre aveuglément l'ouvrage. Que lui importe le talent? Ce qu'il cherche avant tout, c'est à n'être pas choqué. Le critique clérical traînera de parti pris dans la boue le poète ou le romancier chez lesquels il relèvera des traces de libre-pensée. C'est pourquoi vous ne pourriez pas me citer un seul critique militant, de notre génération, qui ait de l'autorité : on est trop habitué aux façons de ces gens-là pour ignorer que lorsqu'ils vantent ou attaquent un auteur, ils ont toujours une raison à coté pour agir. »
— « Voilà une bien longue digression, » reprit M°^* Chevigné. « Revenons à nos moutons,
c'est-à-dire à nos "Baisers. Vous savez que c'est un livre fort immoral? »
— a Immoral... immoral... C'est précisément ce que je ne puis pas vous accorder. Je ne suis pas du tout de cet avis-là. On me causerait un profond chagrin, si l'on arrivait à me prouver que j'ai fait œuvre mauvaise et pernicieuse. Dites que mon livre est sensuel; ne dites pas qu'il est immoral. La sensualité est une affaire de tempérament. Voyons... je vais être obligé d'évoquer à vos yeux des images violentes : mais vous m'y forcez; et d'ailleurs, rassurez-vous, je serai bref... et poli. Voici un mari et une femme qui s'aiment (Je prends à dessein deux êtres dont l'union est régulière.) Doués l'un et l'autre d'une santé robuste, d'un tempérament généreux et riche, ils éprouvent le besoin de... mettons : de répéter à satiété les divers couplets de leur chanson d'amour. Leurs étreintes à peine dénouées, ils se renouent à nouveau; ils vivent à l'état perpétuel d'accouplés. Ils sont en même temps de fort bonnes gens, charitables, dévoués, faisant le
bien partout autour d'eux. Ne les estimez -vous pas cent fois plus que cet autre mari et cette autre femme, qui n'échangent que d'indolents baisers sur le front, qui vivent dans l'éther et le surnaturel, qui n'ont entre eux que des rapports semblables à ceux des anges et qui sont des coeurs secs, durs, égoïstes, avares et méchants? On peut être un sensuel et être un fort brave homme. Un sensuel n'est en somme qu'un être qui fait plus souvent et avec plus de plaisir ce que ses pareils font, au total, comme lui. C'est une question de plus ou de moins. Il en est de même pour les livres. Un roman d'amour pur où les personnages ne pèchent pas par les sens, mais contre la conscience et la loyauté est à mes yeux infiniment plus c immoral ]> qu'un roman d'amour charnel dont les héros assouviront leur passion tout en restant des <t justes. j> L'écrivain immoral, c'est celui qui ne voit pas clair dans les questions d'honneur; voilà le vrai corrupteur : c'est celui-là que je conçois que l'on réprouve; quant aux autres... I »
LE DÉCLIN ^f
Il acheva sa pensée par un grand geste qui signifiait : ce Je les absous, d
— ce Maintenant, » reprit-il, ce ceci dit, je conçois parfaitement que mon livre vous déplaise. Il est certain qu'il célèbre un peu trop les plaisirs physiques et qu'il ne peut pas enchanter les femmes ce poétiques i> comme vous, qui, à l'instar de TArmande de Molière, ne comprennent pas qu'on ait un corps. »
Il n'était pas fâché de lui lancer cette impertinence : peut-être pour faire dévier une conversation qu'il jugeait trop sérieuse et trop dogmatique, ou pour n'avoir pas à recommencer une nouvelle tirade. Peut-être enfin espérait-il provoquer, non certes des confidences qui eussent été déplacées au cours d'un premier entretien, mais tout au moins de ces exclamations ou de ces réticences qui équivalent presque à des aveux. Obsédé par ses idées fixes, il essayait doucement, quand il causait familièrement avec une femme, de démêler si elle était ou non sensible aux mêmes jouissances que lui.
— a Où avez-vous pris, » répondit-elle, « que je ne concevais pas qu'on eût un corps? Et qui m'a calomniée auprès de vous en vous persuadant que je posais pour la femme c poétique? » Dites-moi cela un peu. i>
— a Quel mot vous employez ! Calomniée! En quoi d'abord vous aurait-on calomniée? »
— ce Parce que c'est une façon de rendre grotesque. Nous avons toutes un corps : celles qui n'en veulent point avoir sont des sottes et des pécores : voilà tout. Celui ou celle qui vous a dit que j'étais ainsi a voulu me couvrir de ridicule auprès de vous. Son nom ? »
— « Ce n'est personne, » repartit Michel en jouant l'embarras, a C'est moi qui croyais... »
— ce Ah! c'est vous qui croyiez...! Merci! Sachez donc que loin d'être de l'avis d'Armande, je suis de celui de Chrysale et que ma guenille m'est chère. »
— ce Guenille! Je proteste. »
— « Pas de compliments, je vous en prie. Re-
marquez que celles qui ne veulent pas avoir de corps sont en général mal fagotées, que leur table est pitoyable et leur intérieur en désordre. Tout cela se tient d'ailleurs. Si vous regardez votre corps comme un objet sans intérêt, vous ne vous occupez ni de le bien nourrir, ni de le bien nettoyer, ni de le bien vêtir. C'est pourquoi je suis fort blessée de votre injure, qui est grave. Ma maison est-elle donc sens dessus dessous? Y a-t-il de la poussière sur mes meubles ? Mes toilettes sont-elles choquantes ? Mes mains ne sontelles pas parfumées ? »
Et ce disant, elle coulait vers Michel des regards caressants, pleins de chatteries aflfectueuses; elle passait ses doigts sur sa jupe pour la faire admirer à l'écrivain, et elle lui faisait respirer l'odeur de son dernier ce mélange ]>, en lui tendant les mains qu'elle haussait jusqu'au niveau de son nez.
— a Quant à ma table... » reprit-elle; puis elle s'interrompit : a Pour vous punir de votre infâme soupçon, vous allez venir dîner un de ces
jours chez moi. Vous verrez si on mange bien ici et si je suis une femme oc poétique I » Il se récusa :
— a C^est que... je vais vous avouer une chose, madame. Je suis généralement au mieux avec les gens jusqu^à ce qu'ils m'invitent à dîner. Il m'est arrivé souvent d'entretenir de très bonnes relations avec des personnes qui m'obligeaient ensuite à aller manger chez elles. C'était fini! D
— ce Pourquoi donc? »
— a D'abord parce que je suis très gourmand, que je suis fort bien nourri chez moi, que j'aime mes aises, que je suis maniaque comme tous les vieux garçons et que j'ai horreur de sortir le soir. Enfin, quand on m'offre un repas convenable, passe encore I Mais si le dîner est mauvais (et il l'est souvent), si mes voisins sont ennuyeux (et ils le sont souvent aussi)... ah! voyez- vous, le triple fait d'être en habit, d'être mal nourri et de subir des conversations insipides... c'est très grave! »
Elle éclata de rire, découvrit ses jolies dents très serrées et très blanches, dans Tentrebaîllement des lèvres si rouges :
— a Ceci serait insolent pour moi, si ce n'était pas aussi gentiment dit. Sachez qu'on dîne très bien chez moi, que j'ai l'orgueil de ma table. Quant aux voisins ennuyeux, vous n'en aurez pas. Nous dînerons seuls, en camarades. L'habit sera une redingote et la conversation insipide sera la mienne. »
— oc Vous ne pouvez pourtant pas m'inviter à dîner seul chez vous! »
— a Pourquoi? »
— a Vous lé savez mieux que moi : parce que cela ne se fait pas, parce que vos domestiques jaseront, parce que vos voisins l'apprendront... »
— a Et parce que mon épicier en glosera avec mon pâtissier, qui ira en informer mon pharmacien... Ah! mon pauvre ami, vous n'avez pas changé! »
— « Comment cela ? »
— a Toujours aussi... bêta! »
Au moins voilà qui était singulier. Il l'avait aimée autrefois; c'était elle qui l'avait éconduit et c'était lui qu'on traitait à présent de la sorte. Où voulait-elle en venir?
Il s'était levé; elle avait suivi son mouvement et elle était plantée devant lui, les yeux enfoncés dans les siens, le sourire attaché à lui, la poitrine impeccable, comme prête à être cueillie et vendangée. Un parfum émanait d'elle, un peu étrange, un peu trouble, un parfum de chair jeune et tiède, qui grisait délicieusement. EUe était belle ainsi : sa peau, d'une blancheur de lait, si éclatante et si soyeuse : ses lèvres de framboise d'un velouté charnu, ces lèvres faites pour donner et recevoir des baisers... Michel ne pouvait en détacher ses regards. Fiévreusement halluciné, il se revit à quinze ans en arrière, un jour pareil, où dans l'hôtel qu'elle habitait à Paris, près des Champs-Elysées, il lui avait déclaré sa passion. Et il la retrouvait à présent, aussi pleine d'éclat, plus souple encore et plus capiteuse, à
l'été de sa grâce et de son charme, un été brûlant de joliesse et de sève...
— ce Allons, vous acceptez, n'est-ce pas ? j> Il dit, en souriant :
— <K Oui. »
— ce Je vous enverrai un de ces jours une invitation plus précise. j>
Il prit congé. Elle lui tendit une main, qu'il baisa; et il sortit pour rentrer chez lui, gardant aux lèvres une indicible impression de fraîcheur, la fraîcheur de cette chair jeune et frissonnante, savoureuse et parfumée comme un fruit.
lANS être encore blasé sur les expériences sentimentales, Michel Rabuteau avait trop l'habitude des aventures de ce genre, pour se laisser prendre du premier coup aux coquetteries aimables d'une jeune femme, fut-elle la plus jolie et la plus attirante du monde. Le fantôme de M"® Chevigné le suivit toute la soirée, mais ne l'empêcha pas de dormir. Le lendemain, il pensait à autre chose.
Cette journée du lendemain fut si décisive
dans sa vie, elle fut le point de départ d'un tel changement dans ses théories, d'un si brusque bouleversement de ses principes, qu'il en devait conserver toujours le souvenir le plus tenace et le plus précis.
Il s'était rendu à Paris l'après-midi, afin d'assister à l'une de ces c matinées-conférences i^ qui étaient si fort à la mode cette année-là. Elle avait lieu dans une salle spécialement affectée à cet usage, qu'avait louée, chaque mercredi, de quatre à cinq heures, l'orateur choyé des salons, Albert Dauvilliers. Une fois par semaine, pendant les trois mois de printemps, il réunissait en ce local, toujours comble, une foule de jolies femmes qui se pressaient en rangs serrés pour venir l'entendre. Il parlait sur la littérature contemporaine et suivait minutieusement le mouvement dramatique, poétique et romanesque. Son sujet était toujours la dernière pièce à sensarion, le dernier roman ou le dernier poème signé d'un nom illustre. Sans grand idéal d'art, sans grandes convictions personnelles, il s'efforçait, au cours de
44 l'E DÉCLIN
set causeries, de contenter tout le monde, de traduire l'opinion moyenne des gens auxquels il s'adressait. Il faisait partie de cette catégorie que Michel haïssait entre toutes : celle des hommes qui n'ont qu'une préoccupation en parlant :
flatter bassement leur auditoire, ne rien énoncer qui puisse choquer les bourgeois qui les écoutent, et, par conséquent, se garder d'exprimer une opinion trop indépendante et de soutenir une thèse trop hardie, si tant est qu'ils en soient capables; la catégorie de ceux qui grattent perpétuellement le public au bon endroit et provoquent leurs bravos par toutes les lâchetés possibles. Albert Dauvilliers s'était fait peu à peu la réputation qu'il recherchait; on disait de lui que son opinion était toujours la bonne; beaucoup de femmes ne lisaient un livre ou n'allaient voir une pièce qu'après l'avoir entendu et avoir pris son avis; et à la fin de chacune de ses conférences, il était entouré, cerné, fêté par un troupeau de caillettes sémillantes, qui le félicitaient avec des gloussements pointus, des exclamations de plai-
LE DÉCLIN 4f
sir et qui semblaient se fi-otter de leurs voix contre lui pour le remercier de les avoir si agréablement chatouillées aux endroits les plus douillets de leurs petites personnes.
Il allait parler, ce jour-là, des "Baisers défendus. Une jeune actrice nouvellement engagée à l'Odéon, M^^ Suzanne Chalgrin, lui avait promis son concours et devait couper sa causerie par des récitations de vers. Ayant plusieurs fois rencontré Michel, au foyer de son théâtre, elle lui avait écrit pour le supplier de venir l'écouter. Elle végétait dans Fobscurité; son directeur ne lui confiait jamais que des rôles effacés; elle tenait à se concilier l'appui de Michel Rabuteau qui devenait un homme influent et qui pourrait, à l'occasion, la recommander à l'un de ses confrères. Michel se rendait là contre son gré. Il s'était fait installer un siège dans la coulisse, de manière à n'être point vu et à ne point recevoir en pleine poitrine les éloges dont le conférencier ne devait pas manquer de l'assaillir.
Quand il arriva dans la salle, deux cents
femmes environ s'y trouvaient parquées. Leurcaquetage assourdi bruissait et montait dans l'air, comme de la poussière de voix. De leurs jeunes corps soignés et parfumés, s'élevait un arôme complexe, qui vous troublait et vous grisait de sa tiédeur capiteuse : un arôme de chevelures, de respirations, d'aisselles, tamisé par des senteurs de violette et de poudre de riz, aggravé par des c mélanges ». Des éventails rythmés par des mains nonchalantes, des mouchoirs ayant gardé l'odeur de leurs sachets, des gants moites encore des doigts qu'ils emprisonnaient, des flacons de sels qu'on promenait sous les narines ajoutaient encore à la subtilité de ce parfum qui chatouillait les sens, les enveloppait d'une douceur contagieuse.
Des applaudissements éclatèrent lorsque Suzanne Chalgrin parut sur l'estrade au bras d'Albert Dauviiliers. La jeune femme était petite et blonde, de taille flexible et menue, la peau d'une fraîcheur appétissante, les yeux brillants et mutins, la bouche fine, où courait un câlin sourire.
Elle était bien vêtue : d'une robe grise, simple et sans apparat.
M. Dauvilliers s'assit, la face élargie par la fatuité, les contours de la joue arrondis par le bonheur de faire un cours, de donner une t leçon », d'enseigner quelque chose, le menton triplé par son assurance béate, les yeux vides et conquérants, la moustache sûre d'elle-même, très sûre.
Il parlait d'une voix engorgée, comme s'il eût, en pérorant, mangé de la pâte de guimauve. A tout instant, il se produisait en son nez un remue-ménage insolite : il reniflait et soufllait comme s'il eût voulu déplacer et descendre dans son gosier les mucosités qui encombraient ses fosses nasales.
— ce Mesdames, d dit-il à ses auditrices, c la tâche de l'orateur est parfois malaisée. Je tiens avant tout à vous mettre au courant de ce qui paraît, à vous faire pénétrer avec moi et à vous guider sûrement parmi les dédales de la pensée contemporaine. D'autre part, il y a des sujets qui sont presque impossibles à traiter en public, —
surtout,» ajouca-c-il, sûr de Fassentiment général, ce devant un public comme celui-ci, qui représente, je ne crains pas de le dire, le meilleur et le plus distingué de la société parisienne, -p
Les caillettes se dandinèrent, exquisement chatouillées dans le tréfonds de leurs individus; et, en présence de Thommage rendu à leurs mérites, applaudirent.
— a Mesdames, » poursuivit le conférencier, a je viens d'être pendant huit jours en lutte avec ma conscience d'une part, et d'autre part, la déférence que j'ai pour vous. Ma conscience me commandait de vous signaler le nouveau poème de M. Michel Rabuteau, que beaucoup considèrent comme un chef-d'œuvre et comme l'un des sommets de notre poésie lyrique; mais la déférence que j'ai pour vous m'interdisait de vous entretenir d'un pareil sujet : car il y a, chez l'orateur » — et M. Dauvilliers enfla la voix — (n quelque chose de supérieur à la puissance, à l'esprit ou à la grâce : c'est le respect de son auditoire! T>
Les caillettes tressaillirent, comme si une brise molle eût caressé le plus intime de leurs personnes; quelques-unes se soulevèrent à demi et, derechef, applaudirent.
— « Sachons le crier bien haut, mesdames, »
reprit M. Dauvilliers, a en nos temps d'universelle impudeur, où tout ce qui mérite la considération est indignement bafoué: c'est dans des manifestations comme celles-ci... j>
— « Bravo!» interrompit la petite M™* de Cormery qui était enchantée de faire partie d'une a manifestation. »
— «... c'est dans des manifestations comme celles-ci, » reprit M. Dauvilliers, « qu'il importe de tenir ferme et droit l'étendard du respect; c'est votre honneur de l'exiger, mesdames, en vous souvenant des traditions que vous ont transmises vos ancêtres... »
— « Bravo! bravo! » interrompit M°^^ Darmières, qui était fille d'un riche bookmaker et d'une modiste.
— «... et mon seul mérite est de m'efforcer
ro
de vous contenter, » acheva M. Dauvilliers, a si toutefois c'est un mérite de faire son devoir; si l'on ne trouvait pas dans la satisfaction du devoir accompli, la plus douce des récompenses; et s'il n'était pas plus difficile de désobéir que d'obéir à une assemblée comme la vôtre. »
Décidément, il était en veine. Chacune de ses phrases déchaînait des transports d'enthousiasme. Les caillettes étaient ravies. Quels sentiments exquis! Comme on sentait en lui une nature élevée! Assurément, il n'y avait que lui.
— a Ai-je besoin maintenant de m'expliquer davantage? » reprit le conférencier, a Votre rare intelligence, qui saisit toutes les nuances de la pensée, s'offusquerait de me voir insister. Je vais donc, puisqu'il le faut, vous entretenir d'un livre scabreux : mais je me hâte d'ajouter que je ferai en sorte de ne point blesser votre infinie délicatesse. Notre langage est, par bonheur, riche en périphrases; je m'efforcerai de vous en dire assez et de ne pas vous en dire trop; je compte
LE DÉCLIN fl
d'ailleurs, mesdames, sur votre sympathie et votre bienveillance. Vous savez qu'elles me sont précieuses ; et si je ne vous dis pas quelle en est la raison, c'est que j'aurais peur d'oflfenser votre modestie, t^
Les caillettes étaient au ciel. Elles étaient secouées de petits frémissements subits, comme si on leur eût fait passer, je ne sais où, d'intermittents courants électriques.
M. Dauvilliers poursuivit :
— a Le livre que je dois analyser devant vous... »
Michel Rabuteau n'écoutait guère. Les yeux attachés sur Suzanne Chalgrin, il caressait complaisamment du regard la ligne onduleuse et souple de son corps. Par l'entrebâillement de la porte derrière laquelle il se trouvait, il pouvait voir et n'être pas vu. Il était si absorbé dans sa contemplation qu'il ne suivait pas les paroles de l'orateur : aussi fut-il presque étonné quand, sur un signe de M. Dauvilliers, la jeune femme se leva pour réciter cAhandon.
f2 LE DÉCLIN
Il récouta. Sa voix était douce et mélodieuse. Elle débita les strophes avec intelligence et sentiment, d'un ton indolent et langoureux, le ton d'une femme pâmée dans les bras de son amant. Elle fut applaudie.
Les morceaux qu'elle devait dire avaient été choisis par le conférencier de manière à former une gradation. Ils allaient du tendre au brutal, de Télégiaque au passionné. Suzanne Chalgrîn les récita tous à tour de rôle. Elle avait de la sincérité, une grande justesse d'intonations, de Témotion quand il le fallait et un instinct très sûr, un sens très net de la musique du vers. Elle parut à Michel très bien douée, se fiant un peu trop à son tempérament, réussissant plutôt par sa grâce innée que par l'expérience; bref, une a nature » plutôt qu'une travailleuse.
— « Vous le voyez, mesdames... » terminait l'orateur; et il s'excusait encore d'avoir osé aborder un tel sujet, remerciait l'auditoire de sa bienveillance, le félicitait de la largeur de ses idées : toutes choses d'un effet sûr, qui devaient infailli-
LE DÉCLIN f3
blement provoquer les applaudissements. Sa conférence était d'ailleurs très adroitement aménagée : le scabreux y était habilement dosé, juste assez pour ravir les honnêtes femmes aux yeux desquelles il a toujours tant d'attrait; et la morale bourgeoise avait cependant le dernier mot, pour satisfaire celles de ces dames qui trompaient leurs maris de cinq à sept dans des garçonnières et qui ne souffraient point les plaisanteries risquées.
Une phrase de M. Dauvilliers eut beaucoup de succès. Parlant, en terminant, des livres qui élevaient Tâme, il s'écria :
— a Ces livres-là commandent l'admiration et le respect : ils font de nous de véritables gentilshommes... mieux encore : des hommes! j>
D'interminables bravos soulignèrent cette parole.
Mais ce qui, sans contredit, fut le plus goûté et le plus fêté, ce fut cette réflexion, piquée en pleine péroraison :
— « Oui, nous autres, soldats de la grande
armée des Lettres, nous combattons pour une idée neuve ou hardie au risque d'être frappés et vaincus; si nous succombons à la tâche, nous périssons du moins pour une noble cause, et nous sommes ensevelis dans notre pensée comme dans un drapeau, d
— a Que c'est beau! Que c'est beau! » songeaient les caillettes; et elles se disaient : (( Comme il voit grand et haut! j>
— a Le drapeau de Tidéal... » continuait M. Dauvilliers; et dans ses phrases revenaient à tout instant les mots d'honneur et de patrie; mots consacrés, d'un effet sûr, et qui soulèvent toujours les acclamations. Parler d'honneur à des femmes qui trompent leur époux et de patrie à des jeunes gens qui se sont fait exempter du service militaire, c'est le plus prompt moyen de les rallier.
Au milieu des murmures d'approbation et d'enthousiasme, cette phrase encore fut pour M. Dauvilliers l'occasion d'un nouveau triomphe :
— ce Au-dessus de tout, il y a la France! j>
LE DÉCLIN ff
Alors ce fut du délire : tout le monde était debout.
— a Oui, mesdames, » concluait M. Dauvilliers, <K dussé-je être traité de philistin, dût-on me refuser à jamais le nom d'artiste, le premier devoir de l'écrivain est d'être chaste. Sachons le reconnaître et le dire bien haut : il y a quelque chose de supérieur à la beauté, c'est la bonté! j>
Les caillettes remettaient leurs gants, rattachaient leurs collerettes, rentraient leurs mouchoirs et leurs éventails.
— a II y a quelque chose de plus rare qu'un grand poète : c'est un brave homme! Il y a quelque chose de plus noble qu'un vaste esprit : c'est un bon cœur! »
A partir de ce moment, on ne l'entendit plus. Les exclamations et les bravos se succédaient si rapidement qu'on ne distinguait plus, dans le brouhaha général, la voix de l'orateur de celles des caillettes. On saisissait, par moments, un : « Il y a quelque chose .. x>, mais ce « quelque chose » était toujours suivi, et parfois même précédé, de
f6 LE DÉCLIN
marques d'assentiment tellement spontanées qu'on ne pouvait plus rien démêler dans cette confusion. Et l'on ne savait ce qui était en vérité plus intense : de la grandeur d'âme de l'orateur, ou de la profonde honnêteté de son auditoire.
A la sortie, c'étaient des approbations sans fin. « Délicieux! Charmant! Très élevé! » Les caillettes, maintenant, pouvaient goûter paisiblement les joies de l'adultère : leurs consciences étaient en repos, et Ton peut bien aller pécher un peu, quand on s'est mis à ce point en règle avec la morale.
Michel Rabuteau eut à peine le temps d'échanger quelques mots avec le conférencier, qui disparaissait sous une escorte d'admiratrices. Il put, en revanche, féliciter en détail sa jolie interprète. Ils causèrent un quart d'heure environ : quand la salle fut à peu près vide, Michel lui dit:
— a Voulez-vous que nous sortions à notre tour? Nous parlerons aussi bien dehors. j>
LE DÉCLIN f7
Elle acquiesça, prit avec lui la direction de la rue.
— ce De quel côté allez-vous? » demanda encore le poète ; et joignant le geste aux paroles : ce Par ici ou par là ? »
— ce Par là, » répondit-elle avec un mouvement léger du bras, ce Je ne voudrais pas vous retenir trop longtemps; mais, si vous n'êtes pas pressé, pouvez- vous m^accompagner? »
— ce Très volontiers. »
— ce Dans tout cela, » dit la jeune femme, vous ne me présentez pas d'observations. Vous me complimentez, vous me complimentez... Vous n'êtes pas sincère. Vous devez avoir quelques critiques à m'adresser, et vous ne me les adressez pas. »
— ce Et si je vous répondais que je n^en ai pas à vous adresser? ]i>
— ce Je vous répondrais à mon tour que vous n'agissez pas franchement. Je sais fort bien que j'ai beaucoup à acquérir encore. Malheureusement, je suis trop paresseuse. J'ai le travail en
f8 LE DÉCLIN
horreur. Je crois sentir les vers, — surtout les vôtres, » ajouta-t-elle avec un regard caressant, c mais je suis sûre également que je ne les dis pas aussi bien que je les sens, d
— a Soit! » reprit-il. a Puisque vous désirez que je vous parle franchement, voici toute ma pensée. Oui, vous sentez parfaitement les vers; vous dites même très juste; mais, en effet, vous avez encore à gagner : la diction, les gestes, sont souvent défectueux. »
— « Oh ! » repartit-elle, <r je n'arriverai jamais à rien. y>
— a Pourquoi donc? Je crois au contraire que vous avez un fort bel avenir devant vous. i>
— a Moi! » s'écria-t-elle, en redressant nerveusement la tête : « Je ne ferai jamais rien et je mourrai à l'hôpital! j>
— ce Allons donc! Vous plaisantez! »
— a Je ne plaisante pas du tout. »
— a Et qui vous empêchera d'arriver? »
Elle jeta, d'un ton de bravade :
— ce La noee! »
LE DÉCLIN f9
Rabuceau eue un mouvement :
— a Vous ne me connaissez pas... » riposrat-elle. « Vous me croyez une bonne petite fille rangée... Telle que vous me voyez... Mais, pourquoi est-ce que je vous raconte cela? Parlons d'autre chose. »
— c( Au contraire : parlons de vous. »
Cette étrange fille l'attirait. Il voulait en savoir
davantage sur elle.
Elle lui conta brièvement sa vie, avec le ton cavalier d'une femme sans façon, qui, dès le premier entretien vous met tout de suite au courant de ses aventures, vous entr'ouvre les coulisses de son existence. Michel Técoutait avec surprise. Il y avait chez elle un contraste saisissant entre son extérieur comme il faut, ses manières agréables, et le cynisme, le débraillé de ses propos. On eût dit qu'elle le faisait exprès, qu'elle s'efforçait de paraître grossière, qu'elle obéissait à un parti pris, à une tactique. Les monosyllabes les plus crus et les plus vifs de la langue française passaient à tout instant par sa bouche. Rabuteau
6o LE DÉCLIN
était choqué dé cette insistance : à la longue même, il en souffrait. Par moments, la professionnelle se réveillait en elle. Elle lui demandait : « Dans quoi m'avez-vous entendue? »
Tout en parlant, ils étaient arrivés au logis de l'actrice. Elle lui dit :
— (( Montez donc, si vous n'êtes pas pressé!
Vous verrez : c'est très gentil, chez moi. Rien n'est en ordre. »
Refuser? Mon Dieu ! Il le pouvait. Le prétexte était facile à invoquer : il avait un train à prendre.
Il songea :
— oc Bah! je prendrai le train suivant. »
Une damnable curiosité l'incitait à monter, à connaître le réduit de Suzanne. Il l'accompagna dans un escalier un peu sombre, dont les marches étaient très étroites et très hautes. Elle feignit d'être embarrassée par sa jupe, pour pouvoir la relever d'une main en moulant violemment le contour de sa hanche. Sous cette jupe légère et collante, ses formes se dessinaient comme si elle
LE DÉCLIN 6l
eût été nue. Elle montrait à dessein sa cheville fine, sa jambe délicatement modelée. Deux ou trois fois, elle se retourna, en coulant à Michel un regard aimable et félin. Parvenue au cinquième étage, elle proféra, essouflée :
— a PffF!... C'est haut, ici! »
Michel sourit, en veine de galanterie; et, songeant à tout ce qu'elle lui avait laissé deviner d'elle pendant leur ascension, il protesta :
— ce Je ne trouve pas. »
Elle avait sa clef dans sa poche. Elle ouvrit, entra, cria :
— oc Marie! »
Une petite bonne parut : une drôle de frimousse frisée :
— oc Mademoiselle? »
— oc Je vais vous donner un mot que vous allez porter tout de suite à l'Odéon. y>
La bonne eut une grimace :
— oc A rOdéon ? Mais... et le dîner de mademoiselle? »
— (c Le dîner? Ce sera pour votre retour. »
— OC Mais, mademoiselle, pour aller d'ici au théâtre, il me faut près d'une heure; autant pour revenir; je ne serai pas rentrée avant huit heures puisqu'il va en être six. Et le dîner ne sera pas prêt, puisque je n'aurai pas pu le préparer. i>
— a Eh bien, je dînerai à dix heures. Ou je ne dînerai pas. Je n'ai pas faim. Oh ! et puis, vous savez, moi, je m'en fiche! »
Elle avait employé un autre mot, plus violent. Elle introduisit Michel dans une pièce voisine, qui représentait son salon. Elle l'y laissa :
— ce Attendez-moi une seconde. Je viens de me mettre en tête que je ne jouerais pas ce soir. Je vais écrire à TOdéon que je suis malade. Je suis à vous dans un instant, d
Puis elle disparut.
Michel examinait la pièce. Quel désordre! Un fouillis de meubles, sans harmonie. Pas un siège n'avait son pendant. Un plumeau d'un côté, un torchon de l'autre. Sur le dos d'un fauteuil, une pièce de lingerie intime, une batiste pomponnée de garnitures mousseuses, de rubans roses dé-
noués. Un aspect « va-comme-je-te-pous$e »; quelque chose d^insoudant, de débraillé. Une foule de menus objets encombraient la pièce : des vases, des chevalets de table, des brimborions de bureau, mille et une c bêtises d données sans doute en guise de souvenirs. L'unique fenêtre du salon était ouverte; au dehors, était suspendue une cage minuscule, d'où s'exhalait une chanson d'oiseau.
Suzanne Chalgrin rentra, sans chapeau :
— « Toutes mes excuses de vous avoir fait attendre. »
Elle empoigna la batiste qui traînait sur un fauteuil, simula une confusion, fit semblant de rougir :
— a Oh! je vous demande pardon. C'est la faute de ma bonne. Elle ne range jamais rien, celle-là! »
Elle lança le linge en l'air; il retomba par terre; elle le repoussa du pied.
— a Mais pourquoi ne voulez-vous pas jouer ce soir? » interrogea Rabuteau. « Que votre directeur apprenne demain que vous avez prêté
votre concours à une matinée, il sera mécontent de vous, et il aura un peu raison, d EUe rit :
— ce Je suis comme cela, cher monsieur; je suis comme cela. Je ne veux pas jouer ce soir; je ne jouerai pas. y>
— ce Vous vous plaigniez tout à l'heure du sort; vous craigniez de ne jamais arriver à rien. Écoutez : je commence à trouver que vous faites tout ce qu'il faut pour cela... »
— ce Venez donc par ici, » dit-elle, ce Nous serons mieux pour causer dans la pièce à côté. Ah! mais d'abord... Vous permettez que je voie si Tenfant a de quoi manger?... L'enfant, c'est mon serin... Il est gentil!... Comment le trouvezvous? Aimez-vous les bêtes? Moi, je les adore. Si j'étais riche, j'aurais des chiens, des chats, des perroquets, des singes... Je dépenserais tout mon argent à les rendre heureux... Vous voyez celuilà?... Eh bien, je préférerais me priver de nourriture, s'il le fallait, plutôt que de ne rien lui donner... »
LE DÉCLIN 6f
Elle allait, venait, se tournait, se retournait, s'étourdissant de ses propres paroles. Elle était gentille, ainsi : ses cheveux blonds en désordre, à moitié défaits. Elle introduisit Michel dans sa chambre, dont elle referma la porte. Là, le pêlemêle était encore le même : des peignoirs, des jupons sur tous les meubles; une mule à droite, l'autre à gauche; un peigne par-ci, une brosse par-là; un livre ouvert par terre, à moitié déchiré.
Soudain, un coup de sonnette. Suzanne baissa la voix :
— ce Ne faisons pas de bruit. Marie est partie. Je n'ouvrirai pas. »
— « Mais vous ne savez pas qui est là. Vous avez peut-être tort de ne pas ouvrir. »
— (( Si, si, je sais parfaitement, » répliquat-elle sur le même ton. oc Ce n'est rien... C'est un jeune auteur à qui j'avais donné rendez-vous pour écouter sa pièce. »
On sonna une seconde fois. Un troisième coup suivit; Michel insista pour céder la place au visi-
ceur; Suzanne Chalgrin le railla; tous deux entendirent le glissement sur le parquet, d'une carte introduite sous la porte, suivi, dans l'escalier, d'une descente penaude de pas.
— a Eh bien, vous en avez des façons avec les gens! i> réparât Michel Rabuteau.
Elle gazouilla, comme tout à l'heure :
— a Je suis comme cela, cher monsieur, je suis comme cela, d
Puis elle attacha sur lui la fixité étrange de ses prunelles.
Michel ne se méprit guère sur la signification de ce regard; mais il chercha à rompre un silence qui le gênait. Bêtement, pour dire quelque chose, il hasarda :
— « Vous donnez sur une cour ou sur la rue? »
— ce Sur la rue. Tenez, » ajouta*t-elle, a vous voyez cette fenêtre ? Eh bien, un jour, j'ai failli me jeter de là sur le trottoir. j>
Il riposta :
— « C'est vrai... Si l'on n'y prenait garde... C'est très dangereux. »
Elle rit :
— ce Ah! mais, j'y prenais parfaitement garde... Je le faisais exprès... Je voulais mourir... J'avais dépensé tout ce que j'avais... J'étais sans le sou... Ma foi! j'aurais eu raison... Quand j'y repense, maintenant, je me dis que j'ai eu tort de reculer. ))
— a Pouvez- vous parler ainsi! »
Elle continua :
— a Ah ! pour vous qui êtes riche, célèbre, qui avez du talent, vous êtes étonné quand on vous tient ce langage! Moi, je n'ai rien. J'aime le théâtre, mais j'ai en horreur le travail. Ah! non; du moment qu'il faut travailler, je ne marche plus. J'ai des camarades qui gagnent beaucoup d'argent, les unes par des moyens honnêtes, les autres par des moyens qui le sont moins : moi, je gagne peu d'argent par les premiers et pas du tout par les autres... parce que, vous savez, moi, me faire payer par ceux qui me plaisent... jamais je ne ferai cela! Je ne me suis jamais vendue... Donnée, oui. Cela m'a valu des coupe-papiers.
des buvards, des petits flacons, des encriers... Ces bêtises-là, je les accepte... mais de l'argent, ah ! non. Je préfère un porte-plume de quarante sous à un billet de cinquante francs... C'est vrai : de l'argent, pour cela, ... je ne sais pas, mais... cela me semble si drôle!... Quoi? On se plaît, on se prend, on se quitte : ce n'est pas la peine de mettre la main au porte-monnaie quand on en a assez l'un de l'autre! Et puis, enfin, voyons, il faut dire les choses comme elles sont : ces plaisirs-là ont assez de prix par eux-mêmes pour une femme, sans qu'elle ait besoin de se les faire payer. On croirait vraiment que c'est l'amant seul qui est heureux, tandis que sa maîtresse est au supplice. Je ne sais pas ce que vous éprouvez, vous autres, mais je vous assure que nous... Alors, n'est-ce pas? Cela me paraît tout drôle qu'une femme réclame a l'addition j> après ces moments-là... Avec ces idées-là, vous comprenez ? je n'irai pas loin. Je vis au jour le jour; je paie mon loyer... je ne sais pas comment! Quant à compter ... oh! cela... c'est au-
dessus de mes forces. Me dire : j'ai reçu tant; il faut qu'avec cela je fasse telle et telle chose : impossible!... Lorsque je touche une petite somme au théâtre, je la donne à Marie. Je lui dis de prendre ses gages là-dessus et de nous faire vivre avec le reste... quant k savoir où cela passe, je ne le sais jamais, d
— «Mais vous êtes la dernière des imprudentes! Vous devriez travailler pendant que vous êtes jeune, avoir de l'ordre, économiser pour plus tard. j>
Elle éclata de rire :
— « Travailler pendant que je suis jeune! Ah bien oui! M'enfermer, piocher, bûcher, me rendre malade! Vous ne me connaissez pas! Je veux jouir de ma jeunesse, au contraire, m'amuser, me ballader, faire la noce. Ce n'est pas quand je serai vieille que je ferai tout cela. »
— «Vous êtes une enfant! Vous finirez par vous brûler le sang et par... ]>
— « Eh bien, c'est ce que je vous disais : l'hôpital. Voilà ce qui m'attend... A moins que je
ne me décide à me jeter par la fenêtre, un jour où je n'aurai plus d'argent, d
Tout cela était ponctué d'appellations &niilièreSy de ces c mon cher » ou a mon petit j> que certaines femmes adressent aux hommes qu'elles voient pour la première fois.
Michel lui prit les mains avec effusion :
— a Voyons, voyons, vous savez que vous me peinez beaucoup. Vous m'avez donc prié de monter pour me causer du chagrin ? Vous avez voulu gâter la bonne impression que vous m'aviez laissée après la conférence? ]>
Elle hocha la tête :
^ — ce Ah! c'est une idée à laquelle je suis habituée depuis longtemps, allez I Vous qui avez toujours eu de la fortune, vous ne savez pas, vous ne pouvez pas soupçonner par quoi j'ai passé. Cela m'est arrivé souvent d'avoir le ventre creux et pas un sou pour m'acheter de quoi manger. Et tout cela par ma faute, je le reconnais. Quand j'avais vingt francs, je les gaspillais pour m'amuser. J'en aurais cent demain que je les dépen-
serais en un jour. Je remplirais mon salon de fleurs, j'achèterais des joujoux pour des enfants pauvres, j'irais me promener au Bois de Boulogne en voiture... je ne sais pas ce que je ferais : mais je sais que le soir je n'aurais plus rien, d Il demanda :
— c( Vous n'avez donc pas de parents ? »
— a Je n'en ai plus. Mon père et ma mère sont morts. Ils m'ont élevée à coups de trique. Vous voyez que leur système a réussi. Courte et bonne : voilà ma devise! Peu m'importe de mourir jeune pourvu que je m'amuse un peu! x>
— oc Comment pouvez-vous parler de l'avenir avec autant d'insouciance et de légèreté? C'est insensé! D
Il avait dit cela distraitement, comme malgré luL Depuis quelques instants, un malaise affreux lui tenaillait le cœur. C'était étrange : ces paroles de Suzanne, il les avait déjà lues quelque part. Tous les discours qu'elle prononçait, quelqu'un avant elle avait dû les prononcer devant lui. Ces théories n'étaient pas nouvelles à ses
yeux : cette créature lui avait déjà parlé. Mais quand? Mais où? Il voulut en savoir davantage.
— oc Avez-vous été toujours ainsi? Ou bien est-ce le temps qui vous a fait ce que vous êtes ? »
Elle répliqua :
— « Non, je n'étais pas ainsi autrefois. Autrefois, je n'étais rien... rien du tout, qu'une petite jeune fille falote et faible... J'ai changé... »
— ce Mais qui a eu sur vous une semblable influence? Une amie, une camarade de théâtre? »
— oc Peut-être! Est-ce qu'on sait? Oui, je crois en effet qu'une camarade que j'ai eue au Conservatoire a pu, à un moment donné, influer sur moi dans ce sens. Elle était comme moi romanesque et un peu toquée... Elle me prêtait de mauvais livres et nous nous exaltions toutes deux... Elle est morte. »
— « Quels livres ? » interrogea Michel, nerveux.
— « En quoi cela vous întéresse-t-il? »
— (c Je veux le savoir. »
— oc Et moi je ne veux pas vous le dire. »
— ce Je vous en prie. »
— a Non, non, à vous moins qu'à tout autre. »
— ce A moi moins qu'à tout autre ? Vous m'intriguez effroyablement! »
— a Eh bien... vous rappelez-vous un roman dont on a beaucoup parlé il y a quelques années et qui était une sorte de éManon Lescaut moderne ? La jeune actrice qui en était l'héroïne était, au fond, une petite coquine; mais elle était si gentille, si jolie, elle avait tant de charme qu'on l'aimait et qu'on l'admirait presque. Le livre était si bien écrit, la passion y était si bien peinte, qu'on pardonnait toutes les fautes de l'héroïne, tant elle mettait de grâce à les commettre. Ah ! l'exquis livre! Je crois que je l'ai su par cœur. Dans la rue, je me récitais les duos d'amour du roman; je me le représentais, je le vivais nuit et jour... et je n'avais qu^un rêve au monde : celui de ressembler à Gilberte. »
— «Gilberte?» s'écria Michel Rabuteau en tressaillant. <c Je suppose que vous ne parlez pas de mon roman, d
— ce Si fait! » répondic*elle en souriant.
Michel songea :
— «Mon Dieu!...»
Tout son livre venait de s'évoquer à ses yeux. Les théories de Suzanne, qu'il croyait avoir déjà entendu émettre, c'était lui qui les avait émises; la personne que Suzanne lui rappelait, c'était lui qui l'avait créée.
Elle reprit:
— oc C^est le premier livre que mon amie m'ait fait lire de vous : c'est celui qui m^a fait lire les autres. A moi qui avais toujours vécu de privations et de coups, dont la jeunesse s'écoulait sans lumière et dont la tête fermentait de rêves confus, vous jugez ce qu'ils ont révélé. Oh ! que je les aime, vos livres! En prose ou en vers, comme vous êtes bien le poète de la passioni Jamais la volupté n'a été analysée avec autant de précision et de force. C'est merveilleux. Hélas! j'ai souvent pleuré sur vos livres. Ils faisaient miroiter à mes yeux des visions d'espérance et de joie; ils m'enseignaient qu'il n'y a d'autre loi que
LE DtCLIN 7f
celle de Tamour, ec moi je croyais à tout cela, je vivais pour aimer et pour être aimée, sans me dire que je n'avais pas ce qu'il fallait pour inspirer Tamour. Je ne pouvais qu'allumer le caprice avec mon petit air de grisette : je ne pouvais pas aller plus loin... Ah! folies I folies! J'avais rêvé d'être votre Manon et je n'en aurai été que la la caricature. ]>
Très inquiet, très pâle, Michel se rapprocha d'eUe:
— « Ma pauvre enfant! »
Elle poursuivait :
— « Ah! comme je vous comprends! Comme vous avez raison d'enseigner, dans vos livres, qu'il n'y a que la passion qui compte dans la vie et qu'il faut vivre et mourir d'amour! Qu'est-ce que j'ai eu, moi, de toutes ces fêtes de la chair que vous avez si magnifiquement chantées? J'ai cherché partout l'amour et je n'ai trouvé que le désir. Rêvant de laisser ici-bas, après moi, dans le cœur de ceux que je croyais aimer, d'éternels souvenirs, je me suis donnée à tous ceux que j'ai
jugés sincères et qui me mentaient pour m'avoir; je me suis livrée toute à leurs caresses, en sorte qu'il n'y a pas une place de mon corps qui n'ait reçu de leurs baisers... Ah! vous êtes de grands coupables, vous qui peignez Tamour sous des couleurs mensongères, qui faussez les nuances de tous les sentiments, qui exagérez démesurément, hypnotisés par les mots, les sensations que vous avez éprouvées, qui parez de votre romantisme les vulgarités les plus écœurantes, qui promettez à ceux qui vous lisent les délices là où ils ne trouveront que des tortures, qui les grisez par la magie de votre talent, et qui leur faites voir le bonheur là où il n'y a que le dégoût! Ah! vos livres, vos livres! Comme je les ai lus! Comme je les relirai encore! Car enfin, quand on a pris plaisir à la morphine, on y revient toujours, même si l'on sait qu'on en mourra... »
La tête en feu, comme ivre, elle avait passé ses bras autour du cou de Michel, Fétreignait avec fièvre.
— « Viens! Viens! » lui disait-elle en le cou-
Ll DÉCLIN 77
vrant de caresses emportées, c viens me les donner, ces baisers dont tu as le secret, ces baisers défendus! Ahl depuis que j'ai lu ce dernier livre, je suis folle, presque folle! Les étreintes permises ne me suffisent plus. Je veux des voluptés bizarres, des sensations plus acres et plus irritantes. Tout me paraît fade et indifférent. Je veux les recevoir de toi, les éprouver par toi, ces frissons mauvais que tu chantes... Je veux que rien de ce que tu as célébré ne me soit étranger... Allons viens donc, viens donc... comme dans ton livre! »
Michel la sentit se renverser dans ses bras. Il lui répondit par un baiser glacé : et l'étreinte fut triste, horriblement triste, entre cette malheureuse — et ce malheureux.
OMME DANS SON Li VRE ! Michcl Rabuteau écoutait toujours siffler à son oreille cette terrible parole. Depuis une semaine qu'il l'avait entendue pour la première fois, il vivait dans un atroce cauchemar. Toutes ses théories littéraires, tout son orgueil d'artiste se trouvaient renversés d'un seul coup. Il avait vu de trop près le désastre dont il était au moins l'une des causes. Ses ouvrages commencés en suspens, son sommeil coupé, sa pensée fixe, il ne pouvait détacher ses rêves de ce
qu'il venait de constater de ses yeux. Il retrouvait la Suzanne de la conférence, au maintien réservé, presque chaste, la vraie Suzanne au fond, celle d'avant ses livres, et il la comparait à la Suzanne qu'il avait faite, lui, qu'il avait façonnée de ses mains. Pendant huit jours, il vécut dans un tumulte d'angoisses. Jamais il n'aurait cru, si on le lui eût dit, qu'un mauvais livre pût causer de tels ravages. De nature très loyale et très droite, n'ayant jamais fauté contre l'honneur, il était plus accessible qu'aucun autre aux remords et à la honte. Après huit jours d'inquiétude et d'effroi, il essaya de récapituler sa vie, de procéder à un examen de conscience, de dresser le bilan de ses erreurs. Et il en arrivait à brûler les faux dieux qu'il avait adorés et à renoncer à peu près aux doctrines qui, pendant quinze ans, lui avaient été le plus chères.
Suffisait-il donc, pour faire un livre, d'exposer en trois cents pages les impressions de sa sensibilité, et quand on éprouvait un caprice pour une jolie femme, s'il était agréable d'en tirer pour soi
8o LE DÉCLIN
de la copie, valaic-il la peine de la donner à lire aux autres? Les difTérences maîtresses qu'avait eues Michel lui avaient inspiré des romans et des recueils de vers dans lesquels il avait déshabillé ces créatures et célébré avec complaisance leurs charmes secrets. Peut-être avait-il mis un peu de fatuité dans ces confidences, une certaine vanité à prouver qu'il avait su inspirer des passions, qu'il avait flambé autant et plus qu'un autre, et qu'on n'avait pas été dédaigneux de sa flamme. Mais, s'il avait livré au public ces révélations, c'avait été bien moins pour cette raison que pour la joie d'écrire des histoires d'amour. On a souvent parlé du c mal d'aimer :» ; Michel eût dit la « beauté d'aimer "ù. L'amour lui paraissait, en effet, une chose belle en soi. Il transfigurait ses victimes ; il les faisait vivre d'une autre vie. Pour Michel, un être qui n'aimait pas ne vivait pas ; il ne faisait qu'exister. L'amour opérait à ses yeux ce miracle d'arracher des êtres k l'existence végétative pour leur insuffler enfin la vie.
Il avait eu d'abord le culte de l'amour pur; il
LE DÉCLIN 8l
en était arrivé bientôt au culte de Tamour sensuel. De là à avoir le culte des sens eux-mêmes, il n'y avait qu'un pas. Il ne tarda pas à leur trouver, à eux aussi, une « beauté ». Le geste physique de l'amour qui se satisfait, l'accouplement, le spasme de la volupté eut son admiration et son respect. Il lui fut sacré; non pas, comme il l'est à quelques-uns, parcequ'ilenfanteetqu'il crée delà vie; mais pris en soi et alors même qu'il est stérile et vain. En vers et en prose, Michel l'avait éperdument chanté. Sa sensualité naturelle n'avait pas tardé à se lasser des plaisirs permis; et, toujours altéré d'impressions nouvelles, cherchant toujours quelque frisson non encore éprouvé, il en était arrivé, à l'heure où les sens sont dans tout leur épanouissement et dans toute leur force, à la pratique malsaine des c baisers défendus 9. A présent, une idée le lancinait, le poursuivait sans trêve. Avait-il eu raison de publier tant de pages brûlantes de fièvre? En avait-il même eu le droit? Qu'il eût vécu à l'écart, au milieu des voluptés les plus aiguës et les plus raffinées, soit ;
mais pourquoi prendre les autres pour confidents de ses sensations, pourquoi les initier k des péchés que peut-être ils ne connaissaient pas?
Pourquoi leur en donner Tavant-goût? Pourquoi magnifier ces jouissances avec des mots dorés? Depuis quinze ans qu'il écrivait, il n'avait jamais touché à un point de morale; toujours muré dans sa théorie de Fart pour l'art, il était resté indifférent aux questions qui s'étaient agitées autour de lui ; les événements contemporains, les malheurs publics, les fléaux et les guerres l'avaient toujours trouvé inerte et froid. Il n'avait jamais pris la plume que pour se soulager ou se divertir, pour se débarrasser d'une hantise, pour fixer les variations de son humeur et de ses goûts. Non qu'il fut un « ironiste » ; il croyait au contraire à ce qu'il faisait. Il n'était point homme k démentir dans la seconde moitié d'une phrase ce qu'il avait aflfirmé dans la première. Il n'avait ni la souplesse, ni les chatteries de tels de ses maîtres et de ses devanciers illustres qui excellaient à douter élégamment de tout, et qui se roulaient avec
délices dans leur scepticisme et leur insouciance. Lui, au contraire, avait certifié la beauté du sensualisme, déifié la volupté, mis sur un piédestal la jouissance parla chair. Loin d'être indifférent à ce qui exalte le cœur des hommes, à ce qui les torture ou les enivre, il n'avait travaillé qu'à les enfiévrer et les allumer. Plus dangereux en cela que les « ironistes d qui raillent tout effort et tout acte de courage, il n'avait inconsciemment fait qu'éveiller les passions coupables et les instincts mauvais. Il n'était ni un inerte ni un découragé; il n'avait ni le dédain souriant des uns, ni la torpeur rêveuse des autres ; il n'avait ni l'horreur de l'action, ni le dégoût des hommes : il était un ardent et un tumultueux, mais qui n'était enflammé que par des pensées de luxure; il aimait l'action et la vie, mais pourvu qu'elles fussent tournées vers la passion. C'est ainsi que, tout en étant très travailleur, il ne travaillait que lorsqu'il était possédé par un amour : et il ne pouvait écrire que sur la sensualité et sur la femme. Son système nerveux, exaspéré, lui dictait
d'étranges dépravations. Son tempérament d'artiste l'incitait à traduire ces dépravations dans ses livres. C'était difHcile : cela suffisait pour le tenter. Il avait le culte du mot pittoresque, le goût de l'épithète rare. Pour pouvoir fixer, en vers ou en prose, la qualité de sa sensation, pour arriver à faire passer dans une page le frisson qui l'avait secoué, il fallait une forme à la fois très spontanée et très réfléchie : parce qu'elle devait donner Timpression de l'élan, du mouvement et de la fièvre, en même temps que celle du précis et du serti, ayant à exprimer l'inexprimable. Ses phrases avaient tout ensemble le feu d'un premier jet et le châtié d'un travail d'orfèvre : la conciliation de ces deux extrêmes intéressait et captivait l'artiste ; à mesure que s'exacerbait sa sensualité s'exacerbait aussi son culte de la forme, et comme il éprouvait des impressions toujours plus aiguës, ses livres devenaient toujours plus malsains et plus dangereux.
S'il s'était trompé, cependant? Si l'art n'était pas exclusivement un moyen de jouir? S'il était
LB DÉCLIN 8f
aussi un moyen de s'élever? Si le devoir de récrivain n'était pas uniquement la recherche de son propre plaisir? Michel se demandait tout cela, s'interrogeait avec une anxiété croissante. Il avait été au-devant des émotions, à l'aflfut des passions; et il avait éprouvé, non seulement par suite de hasards, mais par la ténacité de sa volonté, un nombre infini de sensations. Saturé par ces sensations, il avait peu à peu éliminé celles qui lui semblaient plus ordinaires et plus banales, plus à la portée d'autruî, pour ne se complaire dorénavant que parmi les plus raffinées et les plus anormales. A quoi tout cela lui avait-il servi? Quel parti, quel parti généreux en avait-il tiré ? A force de ne penser qu'à sa satisfaction personnelle, à son désir d'éprouver du nouveau, de découvrir de l'inédit, il en était arrivé au paroxysme de l'égoïsme intellectuel. Et une immense tristesse lentourait, l'enlinceulait comme un manteau, c Et les autres? 9 se demandait-il en frissonnant; et il se répétait ces trois mots avec effroi : a Et les autres ? »
S'il venait à mourir, que laisserâic-il après lui? Les œuvres d'arc ne résistent à Faction du temps que si elles se présentent à lui sous une forme achevée : mais la forme seule suffit-elle? Les livres qui ne sont faits que de mots rares et de phrases sonores paraissent bientôt vides et creux : on les lit pour se divertir; on ne les relit pas pour se consoler. Les beaux livres sont ceux qui nous aident à traverser les jours d'épreuve; ce sont ceux que nous ouvrons au hasard, sûrs d'y puiser du réconfort et du courage; ce sont ceux qui nous donnent une âme meilleure, ceux qui nous procurent l'illusion que nous valons mieux quand nous les fermons. Les livres qui ne célèbrent que la beauté des sens ne peuvent nous donner qu'une âme moindre.
Alors, quoi? Il n'y a que les grandes oeuvres qui demeurent; les jolies œuvres disparaissent; on parle d'elles plus longtemps, sans doute, que d'autres; mais on n'en parle que dans leur prime saison; on cesse de les aimer de même qu'on cesse d'aimer une jolie femme quand la jeunesse
n'est plus là pour masquer le vide de son cœur. Michel savait bien que ses livres étaient destinés à périr. Un bonne action dure encore plus qu'un joli livre, car elle laisse des traces qui peuvent s'affaiblir de plus en plus, mais dont le fil se prolonge longtemps. Quelle bonne action avait-il accompli dans sa vie? La nature l'avait comblé de dons : quel usage en avait-il fait? Il avait vu souffrir autour de lui et il n'avait pas cherché à pallier ces souffrances; il n'avait pas cherché à utiliser ses facultés pour atténuer les maux des autres.
Les autres! Ils avaient des âmes, cependant, comme lui; ils avaient, comme lui, aimé et pleuré, sans avoir, comme lui, une tenêtre ouverte sur le ciel de l'art pour s'envoler loin de leur misères. Qu'avait-il fait pour eux? Quand un écrivain se rend compte que ses livres sont destinés à l'oubli, il peut s'en consoler en se disant qu'ils ont au moins versé du réconfort à ceux qui les ont lus. Michel était forcé de s'avouer que les siens n'avaient pu que causer du mal et
que ce mal pouvait avoir suffisamment pénétré chez ses victimes pour que les conséquences s'en pussent retrouver chez leurs descendants. Pervertir un homme jeune et sain, le faire dévier hors du droit chemin, l'arracher à ses devoirs, à ses vertus, lui inculquer des principes de débauche : ce crime lui apparaissait à présent atroce et monstrueux. Mais pervertir plusieurs milliers d'hommes jeunes et sains à tel point qu'en se mariant ils transmettent leurs vices à leurs enfants et ceux-ci à leur tour aux leurs... Plus il y réfléchissait, plus cette idée germait en lui, se développait comme un arbre en ramures innombrables : autant de pensées confuses, de remords naissants.
Il essayait de se disculper. Il se rappelait l'anecdote tant de fois citée du confesseur à qui une pénitente demandait si elle pouvait lire tel livre et qui lui répondit : c J'allais vous le demander à vous-même. » Il avait recours à de méchants arguments : si un homme est capable d'être perverti, c'est qu il le veut bien. Il n'est
pas digne du nom d-homme. Il est un faible ou un déséquilibré. Il portait en lui les germes de sa perversion. N'importe quel menu incident l'eût perverti de même.
Une voix lui souffla : « Qu'en sais-tu? Et si ce menu incident ne devait pas lui arriver? D'ailleurs, la majeure partie des hommes n*est-elle pas composée d'êtres faibles ? Sur cent individus, pris au hasard, combien sont capables de dire : a Non » ? On ne naît pas ivrogne : on boit parce qu'on voit le voisin boire, parce que le camarade vous entraîne au cabaret, vous dit : «Viens. j> Evidemment si on le suit c'est qu'on est sans défense; mais combien sont ainsi! Et l'homme qui est sans défense contre Tamî qui l'entraîne à boire, sera-t-il mieux armé contre le livre qui l'entraîne à pécher? »
Michel Rabuteau s'arrêtait, comme frappé au cœur de sa conscience. Il s'était bien posé ces questions autrefois, mais sa jeunesse et sa fougue avaient eu vite raison de ces hypothèses. A pré-
sent, elles Tobsédaient, tourbillonnaient autour de lui comme des corbeaux.
Un jour qu'il était allé promener ses inquiétudes à Paris, il rencontra, le soir en débarquant sur le quai de la gare de Versailles, M™« Chevîgné qui accompagnait jusqu'au train une de ses amies. Michel les salua; M™* Chevigné vint à lui, la main tendue. Elle présenta :
— « M. Michel Rabuteau... M^® Simonne de Preneuse. »
La jeune fille pouvait avoir vingt-huit ans.
Plutôt petite, brune, avec de beaux yeux noirs et songeurs, elle contrastait étrangement avec Fernande. Son air grave et réfléchi, la réserve excessive de son attitude présageaient une nature contemplative et rêveuse, une âme sérieuse et fière. Une robe d'un bleu tendre de pastel, très ajustée, moulait étroitement son corps menu, un peu frêle; la taille était fine, la démarche vive, les mouvements nerveux. Elle ne dit rien à Michel; elle ne proféra pas une de ces paroles aimables
et banales que les femmes ont toujours prêtes pour un personnage connu; elle le regarda à peine et prit congé de son amie.
— «Je crois qu'il est temps de monter en wagon. Au revoir, et merci de cette bonne journée! »
— « C'est moi qui vous remercie d'être venue de Paris, » répliqua Fernande. « J'espère que vous ne vous êtes pas trop ennuyée et que vous me le prouverez en recommençant. 9
Les deux jeunes femmes s'embrassèrent; M^* de Preneuse salua légèrement Michel Rabuteau et elle disparut dans un compartiment dont un employé ferma derrière elle la portière.
M™* Chevigné expliqua à Michel :
— « C'est une de mes très bonnes amies...
une enfant que j'aime beaucoup. C'est une nature exquise, très droite, très dévouée... qui fera une femme de premier ordre. Mais se mariera-t-elle jamais? Elle n'a pas de fortune. Sa mère, que je connaissais et qui a été parfaite pour moi au milieu de mes ennuis, est morte;
et Simonne vit avec son père qui est un joueur et qui lui mange tout son argent. Si vous aviez jamais en vue un parti pour elle» mais là, un parti sérieux, vous me rendriez service en me le signalant. Je voudrais la voir heureuse... Comment la trouvez vous? »
Il balbutia :
— a Mais... je ne sais pas... je Tai à peine aperçue... Elle m*a paru très bien. »
Tout en causant» ils étaient sonis de la gare; et ils arpentaient la rue Duplessis. M™* Chevigné reprit :
— a Donnez-moi un pas de conduite jusque chez moi. Il y en a pour dix minutes. »
Il accepta. Elle poursuivit :
— « Qu'est-ce que vous êtes devenu depuis qu'on ne vous a vu? Avez-vous beaucoup travaillé ? »
Il riposta :
— <K Non. Il m'est arrivé quelque chose d'at freux qui m'a complètement paralysé l'esprit. »
— ce Et quoi donc?»
— a Au fait, je puis bien vous le dire, du moment que je mets un masque sur la personne. J'ai acquis, la semaine dernière, à la suite de circonstances que je ne vous dis pas, la conviction, la certitude absolue que je suis pour quelque chose dans le malheur d'une pauvre fille, que mes livres ont eu une influence sur son cerveau, une influence néfaste, et que je vais peut-être causer sa perte. i>
Elle sourît, sceptique :
— « Vous croyez à cela ? »
— « Si j'y crois! Je l'ai vu de mes propres yeux. »
Et il lui reproduisit, en quelques mots, le récit de Suzanne Chalgrin : il passa les dérails de leur rencontre pour ne lui montrer que le fait brutal et avéré, pour lui faire toucher du doigt le poison qu'il avait si inconsciemment versé à cette malheureuse et qui l'avait comme gangrenée. Il parlait d'une voix chaude, avec des gestes désolés. Maintenant, ils arrivaient au boulevard de la Reine. L'après-midi tirait à sa fin :
il était près de sept heures, et l'immense avenue était presque déserte. La journée avait été chaude; l'atmosphère avait eu des ardeurs de fournaise. A présent, un vent plus frais s'élevait dans l'air jusqu'alors embrasé; le ciel s'obscurcissait et des nuages s'amoncelaient, moutonnements avant-coureurs d orage. M°^* Che vigne suivait les paroles de Michel ; de temps en temps, quand elle le voyait trop exalté, elle essayait de le calmer par une phrase affectueuse : non qu'elle ne comprît point ses angoisses, mais parce qu'elle cherchait à l'en délivrer. Elle était élégamment vêtue : d'une robe en crêpe de Chine d'un blanc d'ivoire, ornée, dans le bas, d'un haut volant de guipure ; le corsage pareil à la jupe avec un col et des manches de guipure : le col montant jusqu'au menton. Une ceinture mauve la sanglait à la taille. La provocation du buste et des hanches saillait en harmonieux contours : la jeune femme était pareille à une statue d'étoffe, tentante et enjôleuse comme Circé. Sous sa toque de paille, ses cheveux défrisés par la
LE DÉCLIN 9f
brise s'ébouriffaient follement, et toujours ce parfum émanait d'elle, qui à lui seul invitait le désir. Michel, cependant, poursuivait :
— a Songez donc... C'est effrayant, ce que j'ai fait !... S'il est vrai que c'est mon livre qui a débauché cette enfant... Si cette existence a été gâchée par mon poème... Si cette âme est pervertie par mes vers... »
Elle riposta :
— <£ Mais non : vous exagérez votre part de culpabilité... Si cette fille est ce qu'elle est, vous n'en sauriez être responsable... Elle est ainsi parce qu'elle devait l'être... Elle était ainsi avant de vous avoir lu. Seulement, sa corruption était plus inconsciente. Et puis, est-ce bien vrai, ce qu'elle vous a dit? Peut-être — qui sait? — a-t-elle cru vous flatter, caresser votre amourpropre par ridée que vous lui aviez enseigné quelque chose, que votre littérature avait eu de l'influence sur sa vie... Ces créatures sont parfois si bizarres ! Et puis, peut-être aussi croit-elle, de bonne foi, ce qu'elle vous a dit, alors qu'au fond
VOUS n'êtes pour rien, dans cette histoire... ou pour si peu de chose I... j>
— « Pour si peu que j'y sois, c'est encore trop. Et puis, enfin, la question n'est plus là. Elle est plus large; il faut l'examiner de plus haut. Qu'importe cette fille ? Il y a un fait : c'est que mes livres sont malsains. Ce que je n'ai pas appris à l'une, j'ai pu l'apprendre à l'autre. Admettons, comme vous me l'insinuez, que la personne dont je vous parle ne doive rien à mes livres. Il n'en est pas moins vrai que mes livres contiennent de mauvais ferments, des poisons dangereux. S'ils n'achèvent pas la corruption de telle âme, ils pourront peut-être commencer, préparer celle de sa voisine. Et quand mon livre sera épuisé, quand il n'existera plus, il y a quelque chose qui existera encore : ce seront les âmes qu'il aura perdues... et qui pourront en perdre aussi... ce seront ceux qui, ayant appris le vice dans mes poèmes, l'enseigneront à leurs semblables, qui l'enseigneront à leur tour à d'autres... »
Elle couvrit sa voix :
— a Le vice a existé de tous les temps. Ce n'est pas vous qui l'avez inventé ! Croyez-vous, de bonne foi, que vos ouvrages pervertiront des femmes foncièrement honnêtes, aimant leur mari, leurs enfants, attachées sérieusement à leurs devoirs? Vos ouvrages n'agiront jamais que sur les courtisanes et les détraquées... Et celles-là se perdent d'elles-mêmes, par les hommes qu'elles fréquentent. i>
Il répondit :
— <£ Je ne vous parle ici ni des femmes corrompues par atavisme, ni des femmes profondément honnêtes. Ne déplaçons pas la question. Oui, oui, je suis de votre avis : je crois qu'il existe des âmes si nobles, si courageuses, si vaillantes, si fortement trempées que nul poison ne les pourrait atteindre. Je crois qu'il existe des âmes si hautes que la boue ne peut pas les salir, si robustes et si solides que la gangrène ne saurait les ronger. Quand on leur fait respirer une plante vénéneuse, elles s'en détournent avec
çB LE DÉCLIN
calme sans même en être troublées; et il y a en elles de telles réserves de pureté que Tarome de la plante est résorbé par elles... Non, non, ce n'est pas de celles-là qu'il s'agit. Il s'agit des âmes faibles, de celles qui ne sont pas corrompues mais qui sont susceptibles de l'être, de celles qui sont en pâte molle, si l'on peut dire, et qui prennent la forme qu'on leur fait prendre. C'est envers celles-là que je suis coupable. Les autres ne prennent même pas la peine de me regarder. »
Voulut-elle détourner la conversation ? Elle le railla :
— ce Vous vous en apercevez bien tard !
Comment un homme intelligent comme vous, un homme qui, par profession, doit penser plus que les autres, ne s'est-il pas tenu plus tôt de pareils raisonnements ? 3>
Il s'agitait :
— « Mais j'ai songé à cela mille fois ! Seulement, quand un artiste est jeune, il triomphe toujours de ces sortes de scrupules. Il in-
voque la beauté des mots, la splendeur des rimes, l'harmonie des strophes... Il croit qu'il ne sera un maître que lorsqu'il aura traduit l'intraduisible, lorsqu'il aura dit ce que personne avant lui n'avait pu dire... Il produit... comme je l'ai fait... sans écouter d'autre voix que celle de sa nature... sans obéir à d'autres conseils que ceux de son tempérament. Il se dit que sa fonction est d'écrire comme celle d'un arbre est de donner des fruits. Il écrit pour se délivrer d'idées qui l'obsèdent, pour se libérer de ses hantises, pour lui, toujours pour lui, parce que cela lui est agréable, parce qull lui plaît d'agir ainsi... Comme si on écrivait pour soi, comme si on avait le droit de ne pas penser aux autres 1... Et il veut aller toujours plus loin... frapper toujours plus fort... sans entendre personne, haussant les épaules aux propos d'autrui, qu'il qualité de propos d'imbéciles et de bourgeois... jusqu'à ce qu'il s'aperçoive un jour... que cette œuvre, dont il est si fier, qui lui a coûté tant de mal, a perdu des milliers d'âmes... Et ce métier
lOO LE DÉCLIN
d'écrivain, qui pourrait être le plus beau si l'on travaillait pour autrui, devient, si Ton ne travaille que pour soi, le plus méprisable ! j> Elle voulut l'interrompre; il continua :
— « Eh bien I je dis à présent que c'est un droit qu'on n'a pas ! On peut, à la rigueur, écrire tout ce qu'on veut pour l'enfermer ensuite dans son tiroir. Mais du moment que vous le faites lire aux autres, vous devez penser à ce que vous leur donnez. Autrement, il arrive ce qui m'arrive. Car enfin... j'ai toujours cru être un honnête homme, moi !... Je n'ai jamais cherché à faire de mal à personne... J'ai été charitable quand j'ai cru devoir l'être.. J'ai secouru des malheureux de mon argent... Eh bien, au fond, je ne suis pas l'honnête homme que je croyais être... Dieu m'a donné un moyen d'action dont je me suis mal servi. Celui qui est doué pour écrire et qui n'écrit que pour son plaisir, c'est comme celui qui est riche et qui ne dépense que pour s'amuser. Notre plume, c'est notre fortune, à nous autres!... J'ai fait de la mienne un mauvais usage... »
LE DÉCLIN lOI
Il se rapprocha d'elle, la regarda tendrement, lui prit la main :
— a Je vais essayer de rebâtir ce que j*ai ruiné... Je vais changer... écrire des livres sains... des œuvres d'un autre ordre.. . Les camarades riront de moi; les journaux railleront ce qu'ils appelleront ma conversion : cela m'est égal. J'ai beaucoup à réparer : il faut que j'y tâche... Mais je suis seul au monde... sans soutien moral, sans appui... Pourquoi vous ai-je retrouvée à la veille de cette crise décisive de ma vie ? Il y a là comme une prédestination... Voulez-vous me servir de guide et de fanal ?... Voulez-vous être mon amie ? »
Il lut un affectueux consentement dans son regard. Il supplia :
— « Je suis si seul... Je n'ai personne... Et je souffre... oui, je souffre! J'ai besoin de vous, besoin d'une présence de femme... d
Elle lui prit les deux mains :
— <r Comptez toujours sur moi. »
Il la remercia, les yeux humides, d'une voix sourde, fébrile, étranglée, où tremblaient des
lOi LE DÉCLIN
larmes. Il se serra étroitement contre elle, dans une immense détresse de tout son être, comme pour faire son âme plus petite, comme pour la blottir. Il quitta la jeune femme à la porte de la maison qu'elle habitait et il continua sa route en baissant la tête.
Comme il passait devant la paroisse de Notre- Dame, Voingelus égrena dans le soir ses sonneries mélancoliques ; et il sembla à Michel Rabuteau qu'elles emportaient en s'envolant les croyances de sa jeunesse, auxquelles il disait un éternel adieu.
LE DÉCLIN lO]
E nature violente et emportée, ne connaissant guère la mesure, toujours aux extrêmes des sentiments, Michel Rabuteau était, plus qu'aucun autre, capable de ressentir profondément ce qu'il éprouvait. Comme il avait été au paroxysme de la sensualité, il fut au paroxysme du remords. Il passa un mois à l'écart, sans voir personne, replié sur luimême, tout à la douleur d'avoir commis ce qu'il appelait déjà son crime. Quand enfin il se ressaisit, ce fut pour s'asseoir à sa table de travail
et pour commencer à' reconstruire ce qu'il avait ravagé. Les grandes lignes d'un volume de vers étaient toutes tracées dans son esprit. Il méditait une série de pièces détachées se rapportant à un même sujet et dont l'ensemble devait former un véritable poème. Sur ces thèmes éternels : Tamour des autres, la foi, le patriotisme, la prière, le goût de l'action et de l'énergie, il croyait avoir à dire; des flots d'idées lui arrivaient, déferlaient en lui, des idées qu'il croyait neuves ou tout au moins qu'il espérait traduire d'une façon nouvelle.
Son ardeur au travail l'avait rajeuni et transfiguré. Après son abattement des premiers jours, il connaissait, de nouveau, la joie et la fièvre de produire. Lorsqu'il retourna en visite chez M°^* Chevigné, celle-ci le trouva si métamorphosé qu'elle salua son entrée par ce cri :
— « Ah ! à la bonne heure I »
Il s'avançait, rayonnant et satisfait, son visage, triste à l'ordinaire, tout ensoleillé et ragaillardi. Mais il avait espéré que son amie serait seule afin
lOf
de pouvoir l'initier à ses projets ; il fut un peu décontenancé en apercevant une tierce personne assise sur une chaise, dans la pénombre.
— a Je n'ai pas besoin de vous présenter Tun à Tautre, » reprit la jeune femme en souriant. « Je crois que vous vous êtes déjà rencontrés... M. Michel Rabuteau... M^^« Simonne de Preneuse. »
— a En effet, » dit Michel en saluant, a j*ai déjà eu l'honneur de voir mademoiselle. »
La jeune fille inclina la tête en signe d'assentiment : ce fut toute sa réponse.
— « Vous arrivez à point : » repartit aussitôt M™* Chevigné. ce Mon amie me demandait conseil au sujet de ses lectures. Avez-vous quelque chose à lui indiquer ? Moi, je ne sais pas. Ah ! si elle était plus jeune, si elle avait moins de maturité d'esprit, la chose serait aisée. Mais ce qui rend le problème délicat^ c'est qu'elle est plus sérieuse et plus faite que les neuf dixièmes des femmes de son âge; et cependant, c'est une jeune fille, et les livres que je lui indiquerais
pour la première de ces raisons, je ne puis les lui indiquer à cause de la seconde. 2>
Quelques banalités s'échangèrent entre Michel et M™« Chevigné. Simonne de Preneuse, dans l'immobilité et le silence, attachait sur Michel ses yeux noirs et rêveurs. M™* Chevigné énuméra quelques littérateurs en vogue : auteurs dramatiques et romanciers mondains. Rabuteau intervint, opposa, à cette tourbe de médiocres et d'intrigants, les noms de deux ou trois solitaires, dédaigneux des succès faciles, au talent robuste et fort. Ce fut une occasion pour lui de se développer sur un de ses thèmes favoris : la place encombrante qu'ont prise, depuis que la littérature est devenue un métier comme un autre, les industriels de l'art, les commerçants de la beauté.
— « Autrefois, » disait-il, « l'artiste était souvent un grand seigneur; en tout cas, il était toujours un homme indépendant, n'écrivant que pour exprimer quelque chose; s'il n'était pas riche, il vivait simplement. Aujourd'hui^ les
conditions sont différentes : tout a changé. On c fait » de la littérature comme on brasse des affaires : l'art n'est plus un but de la vie; c'est un moyen de vivre. L'art n'est plus l'aristocratie de la pensée; c'est une manière comme une autre de gagner son pain. Au lieu de placer son argent dans des mines de charbon, on le distribue à la presse pour qu'elle parle de vous, pour qu'elle vante vos livres : et ainsi un article que vous payez mille francs à un critique peut faire vendre pour trois ou quatre mille francs de vos ouvrages. Il en résulte qu'au lieu d'écrire ce qu'il pense, l'auteur n'a qu'une préoccupation : écrire ce que le public pense, se faire l'écho de l'opinion et des idées de la masse, afin que la masse lui donne son argent. La librairie parisienne déverse chaque année un nombre exorbitant de livres bâclés et fabriqués pour plaire à la foule ; et ces méchants ouvrages masquent et dérobent les bons, les livres qu'écrivent encore quelques véritables artistes. De leur côté, les critiques, pour les mêmes raisons que les créa-
Io8 LE DÉCLIN
teurs, soucieux avant tout d'être goûtés, d'être applaudis par le public, se gardent bien d'être probes et sincères, sachant que s'ils avaient le malheur de déplaire à leurs lecteurs, le directeur de leur journal ou de leur revue les mettrait à la porte. Aussi ces gens-là n'ont-ils qu'une idée en prenant la plume : ne pas contrecarrer Tavis général. Ils sont totalement incapables de dire : c Ce livre peut fi-oisser nos convictions poli- <K tiques, religieuses ou artistiques; mais il esc a plein de talent. j> lis disent : c Ce livre n'étant <K pas le reflet de nos opinions, il n'existe pas. b Ils sont vraiment des domestiques : leurs maîtres, ce sont les abonnés et acheteurs de leur feuille ou de leur périodique ; et ils se conduisent en serviteurs qui ont peur tous les jours d'être sur le pavé : ils flattent bassement ceux qui les gagent.
<K Ainsi s'explique qu'un des plus grands noms du roman français au dix-neuvième siècle, celui de Ferdinand Fabre, soit totalement inconnu du c public. y> Celui qui pénétra avec une
acuité presque géniale les âmes de Lucifer et de Voibbé Tigrane n'appartenait à aucune coterie, ne soudoyait pas les journalistes pour décrire ses cravates et ses pardessus dans leurs journaux. Sa psychologie âpre et mordante osa s'appliquer à l'une des plus importantes classes de notre société : le clergé ; s*il Feût appliquée aux demi-mondaines» s'il nous eût initiés aux fanfreluches de leurs dessous et aux parfums de leurs cabinets de toilette, la critique, répondant à l'opinion publique, l'eût beaucoup encensé et fêté. Elle comprit qu'il était sans utilité pratique pour elle d'apprendre aux lecteurs le nom d'un grand artiste qui ne se ferait jamais le valet de l'opinion publique. Ce maître écrivain, à qui nous devons les plus saintes et les plus angéliques figures de prêtres qui soient dans aucune littérature, fut dénigré et vilipendé par quelques cléricaux qui lui reprochèrent d'avoir peint des prêtres, non dévoyés certes, ce qu'il n'eût jamais fait, mais ambitieux, intrigants, orgueilleux, autoritaires. On oublia la grandeur de ses paysages
IIO LE DÉCLIN
cévenols, la profondeur de ses analyses, son humour, son esprit malicieux, sa sincérité robuste, sa grâce exquise et piirfois virgilienne, qui font de lui le premier romancier rustique de notre pays, pour lui reprocher systémanquement d'avoir osé soutenir que le prêtre est un homme comme un autre, et qu'il se pourrait, d'aventure, qu'il eût parfois des défauts — jamais de vices. Qu'importe? Il reste conmie le type le plus achevé de Técrivain probe, de Tartiste honnête et sincère, de celui qui ne triche pas, qui ne ment pas, qui ne décrit que ce qu'il a vu et qui n'a pas signé une page qui ne fut l'expression de sa pensée ; et tant que la langue française durera, les artistes reliront ses beaux et profonds livres, et vénéreront, de toute leur ferveur, le grand nom de Ferdinand Fabre.
« Ernest Legouvé raconte dans ses Souvenirs une anecdote qui prend à mes yeux des proportions grandioses. Il avait conçu le sujet d!c4drienne Lecouvreur. Il va trouver Eugène Scribe pour lui faire part de son idée. Scribe
Fécoute, bondit sur sa chaise, se lève, vient à lui, lui saute au cou et résume son émotion d\ artiste D en ce cri jailli impétueusement de son âme : a Cent représentations à six mille francs I » Mot admirable, qui contient à mon sens toute la psychologie de 1' c artiste d moderne. Cent représentations à six mille francs ! devise de tous nos auteurs dramatiques, et, en changeant le mot de représentation, devise de tous nos romanciers, de tous nos écrivains d'aujourd'hui. Tous ces hommes, qui exploitent bassement le public, qui, en se mettant à leur bureau se demandent avant tout ce qu'il faut dire pour avoir du succès, ces gens dont l'idéal n'est pas : a Travailler 2> mais oc Parvenir 2>, tout ce ramassis de faiseurs, de farceurs, de brasseurs et d'agioteurs, sont beaucoup moins honorables que les mendiants qui demandent carrément l'aumône aux passants de la rue. Us sont des mendiants aussi; mais au lieu de mendier en pauvres, ils mendient en laquais, d
— « C'est une conférence, mon amil » s'écria
en souriant M"* Chevigné. « Eh bien, pour vous qui ne les aimez pas !... »
Simonne de Preneuse avait écouté Michel en l'observant avec attention. Elle Texaminait gravement, avec un mélange d'aversion et de sympathie. Elle le connaissait de réputation : dans le milieu bourgeois où elle avait jusqu'alors vécu on avait souvent, devant elle, parlé sévèrement de l'écrivain et sans avoir lu une ligne de lui, elle le jugeait, d'instinct, assez durement. La vue de Rabuteau avait quelque peu modifié dans son esprit sa façon de penser à son sujet. Il y avait en lui un sérieux et une tenue qui commandaient au moins le respect. En l'entendant à présent s'exprimer, son parti-pris s'atténuait, se fondait peu à peu. Cet homme qu'on lui avait représenté comme un joyeux fêtard, comme un poète verveux et émoustillé, qui s'adonnait à un genre de littérature erotique pour avoir du succès et pour faire du tapage, cet homme qui devait mener, d'après le c public j> une existence bruyante et débraillée, cet homme était
au fond un solitaire et un rêveur, un triste et un tendre, un ardent qui avait trop d'âme pour ne pas vivre pour l'amour, un sincère qui avait trop de gravité pour s*y livrer dans l'insouciance et dans le rire. Elle songeait : a En somme, il est très malheureux. C'est un être qui a souffert plus que tous les autres. Ses livres, que je ne connais pas, mais qu'on lui reproche tant, il ne les a pas écrits par calcul, comme se l'imaginent quelques-uns, ou parce qu'il voulait s'amuser comme le prétendent d'autres, mais parce qu'il les sentait profondément. Ses pages les plus licencieuses ont peut-être été conçues et exécutées dans la douleur la plus aiguë et la plus atroce. Il a sans doute connu des passions ; il ignore sans doute le vrai amour, celui qui apaise, qui étanche, qui calme... »
Elle se disait d'autres choses encore : cette horreur de la réclame et du bruit, ce culte aveugle de son art, ce mépris des succès faciles, cette exécration des intrigants, tout cela renversait entièrement les idées qu'elle nourrissait à son
égard. Ec elle songeait aussi : ce Hélas! sur cette scène du monde, où nous nous côtoyons de si près, nous passons les uns à côté des autres sans nous comprendre et sans nous déchiffrer. Voilà un homme célèbre, qui dans trente volumes a livré au public ses impressions de toute sorte : personne n'a lu en lui, ne Ta pénétré. On lui a prêté une nature, alors qu'il avait précisément une nature contraire; sa vie, ses actes, ses oeuvres : tout a été mal interprété. Puisqu'on se trompe aussi grossièrement sur un homme qui cependant dévoile de son plein gré son tempérament et son caractère, comme on doit se tromper aussi sur ceux qui ne vous montrent rien des leurs et qui passent près de vous en gardant le silence I j> La jeune fille se rappelait son enfance, ses sensations éprouvées, ses impressions ressenties ; elle songeait qu'elle n'avait jamais eu de véritable amie, qu'elle était une étrangère pour son père, pour tous ceux qui l'avaient approchée et qu'elle passait sur terre en inconnue parmi des inconnus...
LE DÉCLIN Ilf
— « Et VOUS, ma chère enfant, que dites-vous de coût cela ? x> lui demanda brusquement Fernande ; et cette question l'arrachant tout k coup à sa rêverie la trouva désemparée et sans réponse.
Elle dit, très timidement :
— c Je pense... que monsieur a raison, » et elle s'arrêta.
Michel était lancé : il poursuivait. M°*® Chevîgné l'interrogeait à présent sur ses travaux en cours. Il lui donnait des détails; il l'initiait à ses rêves d'artiste. Il comptait tant sur ses oeuvres nouvelles ! Tout le mal qu'il avait causé serait par elles réparé. Il voyait d'ici la stupéfaction ironique de ses amis; il entendait leurs ricanements. On interpréterait sans doute faussement son évolution vers le bien et le bon. On dirait qu'il avait senti sa veine épuisée, qu'il avait désespéré de pouvoir faire plus fort, et que cette volte-face vers l'idéal n'était qu'un moyen pour lui d'attirer l'attention. Les hommes n'étant jamais sincères, ils ne peuvent croire à l'existence
Il6 LE DÉCLIN
de la sincérité. Habitués à mentir, ils n'admettent pas qu'un être d'exception ne dise jamais que ce qu'il croit être la vérité. Tout cela était indifférent à Michel : il se sentait dans le droit chemin.
M°** Chevigné lui reparla de son talent.
— c Permettez-moi de vous poser une question, » lui dit-elle, a Êtes-vous d'origine absoment française? »
— <r Je suis né en France, » répliqua-t-il, « et Français de cœur, du fond du coeur. J'ai toujours habité mon pays et j'y ai fait mes études et mon service militaire. Mon père et ma mère étaient Français aussi. Cependant j'ai un peu de sang flamand dans les veines, car mon grandpère était belge. »
— «Victoire!» s'écria M°** Chevigné en battant des mains. « Voilà donc le mystère expliqué. »
— « Quel mystère? »
— a J'ai toujours trouvé, » répliqua -t-elle, ce qu'il y avait en vous un dualisme très particu-
lier, et ce dualisme que je jugeais anormal, m'apparaît à présent parfairement rationel ec logique. Votre origine flamande m'aide à comprendre mieux vos ouvrages où la mélancolie la plus rêveuse alterne avec la gaieté la plus débordante. Vous avez à la fois la gravité contemplative, la tristesse stagnante et quasi-maladive d'un Rodenbach et aussi ce goût de la caricature, ce sens du grotesque et de Ténorme qu'avaient les vieux maîtres d'autrefois, les Van Ostade et les Teniers; vous soulignez comme eux avec une allégresse féroce les ridicules qui vous offusquent chez les gens que vous dépeignez. Et du Flamand encore vous avez la robustesse de la carrure, le bel appétit à table comme en amour ; vous aimez comme Rubens et Jordaëns les cascades de chair et les ruissellements de chevelures; et à vos kermesses de passion succèdent des silences de mort, sous des ciels gris, pendant lesquels il pleut et il brume dans votre âme... »
Ce portrait paraissait vivement intéresser Si-
Il8 LE DÉCLIN
monne de Preneuse, car elle sortait de sa songerie pour écouter avec attention M°^* Chevigné. La conversation dura quelque temps encore, puis Simonne prit congé. Elle embrassa son amie, salua Michel avec moins de froideur que la première fois et Fernande la reconduisit jusqu'à la grille. Quand la jeune femme fut seule avec Michel :
— « Eh bien, » lui dit-elle, a comment trouvez-vous W^^ de Preneuse? »
Il répondit, en riant par avance de Timpeninence qu'il s'apprêtait à lancer :
— a Puis-je m'exprimer franchement, ou suisje obligé de la trouver exquise? »
— a Vous savez bien qu'avec moi, vous pouvez être sincère. Me prenez- vous donc pour une sotte? »
— ce Eh bien, à vous parler net, je la trouve fort insignifiante. »
— a Parce qu'elle ne vous a pas fait de compliments sur votre talent? A votre place, je lui saurais gré de s'être tenue coite. Sa réserve était
pleine de tact, au contraire. Une jeune fille qui vous aurait lu ne devrait pas Tavouer; une jeune fille qui ne vous aurait pas lu vous tournerait un compliment qui serait une banalité. Voilà mon avis, monsieur le psychologue. t>
— a Ce que vous venez de dire là est enfantin ! Vous savez mieux que personne que tout ce qui est banal m^'exaspère, que j'ai en horreur les clichés et que si cette jeune fille m'eût tourné un compliment comme les rosières en tournent dans les villages à monsieur le maire, elle m'eût donné envie de la... Bon! j'allais dire une sottise. »
— oc Mais sur quoi la jugez-vous insignifiante? Vous seriez fort en peine de me l'expliquer, j'en suis sûre : elle n'a rien dit. »
— oc C'est précisément pour cela. Notre conversation était de celles auxquelles elle eût très bien pu prendre part ; si elle avait été intelligente, elle eût pu intervenir, mêler ses réflexions personnelles aux vôtres. t>
— a Vous l'intimidiez. Je trouve tout à sa louange, au contraire, de vous avoir laissé parler.
Elle se savait en présence d'un homme de grand talent. Elle s'est effacée devant vous : vous devriez lui en savoir gré. Les hommes sont ainsi faits qu'ils accusent d'inintelligence les silencieux qui les écoutent et de mauvaise éducation les contradicteurs qui leur tiennent tête. Voulezvous mon avis à moi, maintenant? Eh bien, vous vous êtes fort mal comporté vis-à-vis de cette enfant. Vous ne lui avez pas adressé la parole, vous ne l'avez interrogée sur rien... »
— « La faute en est à vous. Pourquoi m'avezvous ainsi retenu et accaparé? C'est si agréable, si amusant de causer avec vousl Vous n'avez pas changé, vous êtes toujours comme autrefois, attirante... "»
— a Oh! je vous en prie, ne me tenez plus ce langage; ce temps-là est passé et bien passé. Nous ne sommes plus des enfants à présent... ou plutôt, je me trompe : vous en êtes encore un, et plus terrible que vous ne l'avez jamais été. Plus ils avancent en âge, plus les artistes deviennent enfants. Mais moi, je suis une vieille femme... »
— « Lorsqu'une femme jeune et jolie comme vous prononce cette phrase classique : c Je suis « une vieille femme, » cela veut dire, ou à peu près : a Hein? comme je suis jeune et jolie! »
Elle lui donna une tape sur les doigts avec son éventail.
— « Vous savez que je vais vous battre! »
Il lui prit les mains, les baisa ardemment.
— « Parlons sérieusement, » répliqua-t-elle. a Alors, cette jeune fille vous déplaît? »
— a Ne parlons donc pas d'elle : parlons de vous! »
— a Répondez d'abord à ma question : cette jeune fille vous déplaît-elle, oui ou non? »
— a Elle ne me plaît pas. »
— oc Tant pis ! »
— a Parce que? »
— a C'est inutile : maintenant, vous n'avez pas besoin de le savoir. »
— a Vous aviez pensé... à nous marier? s>
— ce Peut-être! Et savez- vous quel jour m'est venue cette idée? Le jour où en reconduisant
mon amie à la gare, je vous ai rencontré, et où vous m'avez ramenée jusque chez moi. Pendant ce court trajet de la gare à ma porte, vous m'avez tenu de tels propos, je vous ai vu ri tourmenté, si désemparé, qu'il m'a été impossible, toute la soirée^ de songer à une autre personne qu'à vous, a Je suis si seul, ^ m'avez-vous dit : a J'ai besoin de vous, besoin d'une présence de a femme. » Que pourrai-je être pour vous qu'une amie? Vous me verrez souvent, sans doute, mais nous vivrons toujours séparés. Je n'emplirai pas votre maison; vous ne me trouverez pas là, à chaque instant pour vous réconforter et vous encourager. Mon amitié ne peut que vous faire prendre patience, en attendant que vous rencontriez autre chose. Je ne puis représenter pour vous que le provisoire, non le définitif. C'est pourquoi, connaissant une jeune fille tendre, bonne, sérieuse, j'ai aussitôt pensé à elle pour vous. Elle a vingt-huit ans; elle serait donc à peu près en rapport d'âge avec vous. Elle n'a pas été heureuse jusqu'ici et le malheur l'a empreinte de
vaillance et de résignation. Je vous assure que ce serait pour vous une compagne délicieuse. Seulement, je vous l'ai dit, elle n'a pas de fortune. Je sais bien que cela ne constituerait pas un obstacle à vos yeux. Mais enfin, je tiens à vous en prévenir. »
— ce Je vous remercie de vous occuper ainsi de moi, :» répondit Michel affectueusement.
« Mais, je vous le répète, d'abord je ne songe pas au mariage; et puis, cette jeune fille ne me paraît pas devoir me convenir. La rendrais- je heureuse? Vous ne me connaissez pas. Je ne suis point l'homme que vous croyez. Je suis, au fond, un esprit malade, et ma société, je vous l'afifirme, n'a rien de fort agréable. Et puis, et puis, j'ai votre amitié et elle me suflSt. Je veux m'y blottir, m'y réfugier tout entier. C'est pour vous que je veux travailler, espérer en l'avenir. Je ne cherche pas d'autre amie que vous, je repousserai toute autre affection que la vôtre. »
Elle répondit, un peu émue, avec un sourire câlin :
— « Mon ami! »
L'instant d'après, elle se ressaisit :
— a Permettez-moi d'espérer encore que votre refus ne sera pas irrévocable. Attendons. Nous voici à la fin de juillet; nous allons nous séparer pour aller à la campagne. A notre retour, en octobre, vous me laisserez vous remettre en présence de cette jeune fiUe. Alors, seulement, je vous tiendrai quitte. t>
— c Comme vous voudrez. Mais à une condition. 3
— a C'est... ? D
— a Vous m'autoriserez à vous écrire cet été. J'aurai besoin, puisque je serai loin de vous, de venir causer avec vous, de vous tenir au courant de mes émotions et de mes joies... d
Leur entretien se prolongea un quart d'heure encore sur ce ton ; puis ils se dirent adieu. Quand Michel Rabuteau se retrouva sur le boulevard de la Reine, il se sentit soudain triste et désemparé ; un malaise le tourmentait, un étrange malaise, fait à la fois de désir et d'humiliation; il songeait
LE DÉCLIN I2f
que cette femme vers laquelle un impérieux aimant Tattirait, s'était mis en tête de le marier; et il s'avouait à lui-même qu'il eût préféré l'entendre le dissuader du mariage, plutôt que de le lui conseiller.
Michel Rabuteau a Fernande Chevigné
ERTES, je le savais bien, que ce voyage au bord de la mer ne parviendrait pas à tuer mon ennui; mais je ne prévoyais pas qu'il lui donnerait un regain de force.
a Une jeune femme me disait récemment:
<ic Je ne comprends pas les gens qui s'ennuient, a S'ils s'ennuient, c'est qu'ils le veulent bien,
« c'est qu*ik ne savent pas s'occuper; c'est qu'ils c ne sont pas intelligents ou curieux de s'instruire, a Moi, je ne m'ennuie jamais. »
c Heureuse femme! Le décor dans lequel on la transporte, le cadre au milieu duquel on la place, n'agissent pas sur elle. A quelque endroit qu'elle soit, elle peut faire ce qu'il lui plaît, penser à quoi bon lui semble. Ma nature, impressionnable à l'excès, n'est pas ainsi indifférente au monde extérieur. Un rien m'exalte ou me déprime; assis à ma table de travail, je ne sais jamais, en commençant une phrase, si j'aurai le pouvoir de la finir; car un objet auquel je n'avais pris garde, une pensée qui traversera mon cerveau comme un* éclair, m'empêcheront peut-être de la continuer. Toujours dans l'extrême des sentiments, je suis sans cesse asservi par la passion et je ne parle des êtres ou des choses qu'avec une partialité inconsciente et injuste. J'ai adoré ou haï des personnes ou des sites qui ne comportaient probablement pas ces sentiments excessifs et je ne puis comparer la fièvre avec
laquelle je me donne, qu'à Tardeur que je mets à poursuivre mes ennemis.
a Biarritz m'a plu pendant un jour; j'arrivais d'un vilain pays; je trouvais un pays agréable. Le décor toutefois n'est pas de ceux que je regarderais éternellement. La mer y est à mon avis beaucoup moins belle qu'en Bretagne; les rochers y sont dérisoires, quand on connaît la Pointe du Raz, la Pointe Saint-Mathieu et la Pointe aux Poulains. La côte des Basques est à la côte sauvage de Belle-Ile-en-Mer, ce que la musique de Gounod est à celle de Mozart; c'est-à-dire que cela peut paraître beau à ceux qui ne connaissent pas autre chose. C'est à Belle-Ile que j'ai su ce que c'était que la vague.
ce La campagne à Biarritz n'a ni la grandeur sombre de la campagne bretonne, qui vous emplit à tel point de mystère et d'efFroi, qu'on croît vivre dans une légende, ni la grâce robuste, le charme fleuri de la Normandie, où la végétation est à la fois si délicate et si drue, d'un vert si tendre et si intense. L'air enfin m'y paraît mou
et indolent, à moi qui ai grandi dans les forets de la Bourgogne et de la montagne langroise.
c La société qui vient à Biarritz se compose de deux fractions : des français malades et des rastaquouères bien portants. Mes compatriotes toussent, crachent leurs poumons, traînent leur dévastation précoce avec la lassitude résignée de ceux qui vont mourir. C'est, sur la plage, une procession d'invalides, une théorie de poitrinaires et de tuberculeux, une suite de mines hâves, de teints creusés, une grenouillère de râbles en ruine, d'épines dorsales déconfites, de de moelles épinières en liquéfaaion. Tout cela fléchit, se plie, se ratatine sur des cannes; et cela fait simplement pitié.
ce Voici maintenant la contre-partie. Des étrangers en foule; plus que n'importe où. Des Espagnols surtout; des teints olivâtres, des accents sonores; des mises voyantes; des démarches encombrantes. Les vieilles gens sont plutôt funestes; des femmes de cinquante à soixante ans, dont la taille est déformée et qui s'avancent bal-
lonnées comme des outres, sont vêtues de rose tendre et de mauve. Elles ont les cheveux d'un blond hors nature ou d'un noir excessif; leurs faces sont ravagées par les rides; les visages fatigués sont fardés avec exagération ; le carmin des lèvres, la poudre de riz étendue sur les joues, les cils et les sourcils qu'on dirait passés à la poix : tout cela désoblige, fait de la peine. Elles sourient amoureusement à des jouvenceaux sortis hier du collège, qui se sentent tout émus des premières oeillades féminines. De vieux messieurs surgissent à leur tour : ils sont vêtus de blanc: souliers blancs, pantalons blancs, gilets blancs, vestons blancs; une rose cramoisie éclate à leur boutonnière; leurs crinières et leurs barbes semblent avoir été enduites de cirage, puis éperdument frottées, lustrées, vernies, tant elles reluisent, tant leurs reflets violacés sont chauds. Ils cambrent ce qui leur tient lieu de jarret, redressent leurs épaules quelque peu voûtées, dissimulent leur bedaine et assassinent les jeunes filles avec des regards de gallinacés impuissants,
des regards où se consument les restes de leur fatuité rande. Tout cela sent Targent et Toisiveté. On devine, en les regardant, que ces gens ont de For plein leurs poches et qu'ils ne savent comment le dépenser. Tout cela est sot, vaniteux, hautain, mal élevé et laid : et cet ensemble de moribonds et de jouisseurs est simplement pitoyable.
c A la façon dont ces messieurs croisent leurs jambes pour lire leur journal en tétant un cigare, on voit que cette occupation est la seule à laquelle ils puissent s'adonner. Ils passent leur temps à jouer aux c petits-chevaux d, k consommer, à dandiner stupidement leur graisse. On comprend cet empereur romain qui nourrissait ses murènes avec des esclaves; et, sans être méchant, on jette, par l'imagination, ces hommes dans un étang plein de poissons; et on suit d'un œil réjoui l'effort de carpes monstres, de brochets géants, de truites goulues, s'achamant après ces gros ventres pour les déchiqueter.
t Le soir, cette société s'entasse au Casino et laisse dans la salle de jeu le peu de cervelle
qu'elle a. On raccroche des filles; on boit; on fume; on ricane : toute Tanimalicé humaine, toute la bestialité, tout l'abrutissement.
a: Et c'est triste, tout cela, beaucoup plus triste que Bruges-la-Morte où il y a place pour le rêve et d'où Ton peut s'embarquer pour ailleurs.
c Et sur cette terrasse du Casino bourdonnante comme une ruche, au milieu de ces gens bruyants, parmi ces toilettes tapageuses, sous l'implacable bleu de ce firmament cru, je pensais à mes chères petites villes du Nord enlinceulées dans leur mélancolie, aux cloches du dimanche égrenant leurs sanglots à travers le brouillard, et je me récitais, tout bas, de beaux vers de Georges Rodenbach...
c Ici, je me retrouve dans un pays que je connais, et où tout me plaît et me parle. Dans ce petit port qui s'ouvre entre deux hautes falaises, je me sens presque comme chez moi. J'aime cette campagne et cette Manche houleuse. Je m'enfonce en des chemins creux enchâssés dans des talus élevés ; au-dessus de ma tête, les arbustes qui
bordent ces chemins se rejoignent et se confondent; je marche sous une voûte de feuillage, et sous cette nef de verdure règne une pénombre fraîche où filtrent çà et là de discrets rayons de soleil. Je quitte ce corridor de taillis pour pénétrer dans des vallons sauvages où serpentent des ruisseaux et qu'égayé seul le tac-tac d'un moulin. Quand j'ai franchi le vallon et que je suis revenu sur la hauteur, des champs s'étendent à perte de vue devant moi : des nappes de blés, d'avoines et de seigles ondulent à la brise de mer; le vent les caresse de ses caprices et sur leur moutonnement frissonnent de soyeux remous. Le bétail rumine en paix sur l'herbe. Des vaches plantureuses sont couchées largement, dans des prairies d'un vert intense et velouté, au milieu d'une herbe grasse et touffue. Et puis, voici la falaise, cette falaise qui n'est mçnotone que pour ceux qui ne savent pas la regarder, cette falaise qui est pour ce pays ce que la lande est pour la Bretagne. Rien ne peut rendre la joie que j'éprouve à longer la côte sur le haut de ces
murailles calcaires. Balayé par un vent allègre, je domine la mer; je vois loin devant moi; j*ai l'impression que rien ne m'emprisonne, et j'ai, plus que nulle part ailleurs, la sensation de la liberté. Les vagues chevauchent les unes sur les autres; et leur déchaînement éperdu vient se briser avec rage sur le pied de la falaise. Des oiseaux de mer volent au ras des flots, en poussant de perits cris aigus. Des barques de pêche tachent çà et là de leurs voiles l'étendue illimitée de l'eau. Et cet infini du ciel, cet infini de la mer et cet infini de la lande s'accordent et se complètent mystérieusement. On n'a point d'idées égoïstes et personnelles dans ce décor sans borne précise : les perits points de vue humains se perdent et se dissolvent : on se sent altruiste et généreux. Ce ciel, cette mer et cette lande : ces trois infinis parallèles ressemblent à cette grande chose qui est la vie, la vie du monde, infinie elle aussi et sans barrière, et ma toute petite existence particulière s'abolit pour moi dans le déroulement illimité des générations.
LE DÉCLIN I3f
« Je suis dans le pays le plus propice à Texécucion de mes projets. Ce décor influe sur mon esprit, Fempreint de sérieux et de sérénité. Je travaille tous les jours à mon livre : et je crois que je ferai une œuvre saine et utile. Ai-je pu si longtemps ne songer qu'à moi, ne décrire que moi, ne vivre que de mes désirs et de mes déceptions! Tout cela me semble à présent n'avoir jamais été. Lorsqu'au cours de mes promenades je suis distrait de mes rêveries par quelque scène rustique, je suis pris de pitié devant ce que j'ai fait et mes trente volumes de rimes riches, d'alexandrins sonores et de pages ciselées me semblent un amas de néant devant ce spectacle de nature et de beauté. Des paysans travaillent làbas : des femmes robustes, les hanches en saillie, l'échiné courbée sur le sol, la nuque hàlée par le soleil, les bras nus, secondent leurs maris dans leurs besognes ardues. Je revois par la pensée les robustes toiles de Lhermitte et la gravité, la solennité, dirais-je, de ses types de paysans. Quand je rentre le soir pour dîner, le crépuscule baigne
ce décor austère. Les lignes, tout à l'heure diluées par la lumière crue de l'après-midi, ont alors quelque chose de plus assourdi. Le tapis sur lequel je marche, ce tapis d'herbe, de mousse, d'ajoncs et de fougères, prend une couleur vert foncé, où par endroits la bruyère vient indiquer discrètement une note rose. Des fermes isolées, des haies d'arbres éparses apparaissent, ourlées de mélancolie, les arêtes fondues, les contours estompés et noyés. Si j'étais peintre, je m'efforcerais de rendre cette heure, cette heure apaisée, cette heure du soir qui combe. Je marche dans un paysage tamisé d'ombre, que le rêve a feutré d'une douceur contagieuse, un paysage pareil à ceux qu'affectionne le maître Cazin. Tout s' engrisaille autour de moi d'un tulle vaporeux; et la fraîcheur de la nuit tisse dans l'air une sorte de gaze humide...
« Ce soir, entre chien et loup, je suis allé me promener sur la jetée. Il était six heures et demie; la mer montait. Le soleil était couché; à l'horizon, au-dessus de la Manche, un large ruban d'un
rouge vif, qui peu à peu se changeait en orangé, bordait le ciel bleu tendre. Sur cet azur la ligne des falaises se découpait en vert foncé; et Tarête, d'abord nette et précise, se veloutait insensiblement, se faisait moins distincte. La ville m'apparaissait comme un ramassis de maisons grises dont petit à petit je voyais les vitres s*éclairer. Vbît était froid ; le vent m'apportait du large une robuste odeur marine. Les vagues déferlaient rageusement contre la digue sur laquelle je marchais.
a Accoudé rêveusement à l'extrémité de la jetée, je suivais des yeux la rentrée des barques de pêche. Elles s'avançaient lentement, paraissaient filer sur l'eau, les petites barques aux voiles déployées : des voiles de grosse toile brune, rapiécées par endroits, et que la brise de mer enflait allègrement. Elles passaient assez près de moi pour que je pusse voir deux formes humaines remuer dans chacune d'elles; Tune, plus haute et plus carrée; l'autre, plus chétive et plus gringalette : le père et son gars, sans doute. En arrivant
au port, ik déplaçaient des cordages, repliaient des voiles, préparaient les rames. La barque que j'examinais remontait le chenal, pénétrait dans le port, n'était déjà plus qu'une masse presque informe sous le crépuscule. Je voyais sa silhouette se rétrécir, s'amincir peu à peu; et avec elle son reflet sur l'eau qui s'évanouissait dans l'obscurité grandissante. Et je m'imaginais la rentrée de ces gens chez eux; j'étais heureux de les savoir au bercail; je m'associais à la joie de la femme voyant revenir son mari et son fils; je l'entendais par la pensée interroger ses hommes sur le résultat de leur pêche.
c Quand je quittai la jetée pour aller dîner, il était sept heures et quart; la ville était fondue dans la vapeur nocturne; le quai du Havre était désert et les maisons qui le bordaient étaient toutes allumées. D'espace en espace, la lumière d'un bec de gaz se réfléchissait sur l'eau du port, oil le flux de la marée la faisait danser...
« Mais je m'attarde à vous décrire le pays où je suis, et au moment de fermer ma lettre je
m'aperçois que je n'ai pas encore répondu à votre « grave question ».
oc Vous me demandez ce que signifie la dernière phrase du billet que je vous ai envoyé avant de partir. Vous me sommez, me dites-vous, de m'expliquer plus clairement, c Si cette phrase ce sous-entend de ces choses qu'un homme d'honcc neur n'adresse pas à une honnête femme, vous a cessez de correspondre avec moi. » Et vous voulez que je me le tienne pour dit.
ce Mon Dieu ! que vous voilà bien toutes les mêmes. Vous traitez de nigauds les hommes qui ne vous font pas la cour et vous rappelez aussitôt à Fordre ceux qui vous risquent une galanterie. Vous m'avez lancé, lors de ma première visite, un ce bêta ! » que je n'ai point oublié. En vérité, ce ce bêta ! » était tout à fait de mon goût. Il était plein de choses, ce ce bêta! »; il en disait beaucoup plus long qu'il n'était gros : et déjà, je l'avoue humblement, ma fatuité masculine en était fort chatouillée.
a Vous m'écrivez : ce Pour qui me prenez-vous
« donc? Quelle femme croyez-vous donc que je « sois? Et qu'est-ce donc que vous attendez de « moi? » Je vais vous satisfaire illico. Mais d'abord pardon si le « professionnel » se révèle en moi une fois de plus et si quand vous me parlez femme je vous réponds littérature. J*ai Tair de chercher à retarder ma riposte : j'y arrive au contraire directement.
<r II y a des pièces de théâtre qui sont bien bâties et qui ne pèchent d'aucune manière contre les règles du genre. Les personnages entrent et sortent au moment voulu ; le rideau baisse sur un mot à effet; les caractères sont logiques et se tiennent d'un bout à l'autre; la langue est correcte et soignée. Malgré tout, ces pièces ne vous disent rien; vous les écoutez sans ennui, mais vous n'y retournez pas; elles ne laissent aucune trace dans votre mémoire; elles ne sont pas discutées parce qu'elles n'ont pas à l'être : elles n'échouent pas parce qu'elles sont bien faites et n'excitent ni la passion ni même la curiosité.
« Il y en a d'autres qui sont mal conçues et
mal exécutées, dans lesquelles les entrées et les sorties des acteurs sont livrées au hasard, dont les personnages sont illogiques et contradictoires, dont le style est incorrect et bâclé, mais qui malgré tous ces défauts ont le mérite d'exister, d^agacer Topinion, d'irriter leur public et qu'on vient voir, en dépit de leurs vices, parce qu'elles ont une grâce, un esprit, un emportement, un je ne sais quoi, et qu'enfin, condamnées par les c juges 3>, elles sont absoutes par les spectateurs.
a Eh bien, il en est de même de vous autres femmes. Il y en a parmi vous qui sont d'une « facture » impeccable, si j'ose m'exprimer ainsi, et qui n'ont ni défauts physiques ni défauts de caractère. Oui, leurs proportions sont admirables, leur bouche minuscule, leurs pieds tout petits : elles sont excellentes, intelligentes, que sais-je? Avec tout cela elles ne nous intéressent pas; nous n'en parlons pas, nous n'y pensons pas, elles ne laissent aucune traînée dans notre souvenir, et si nous les contemplions dans le
déshabillé le plus complet, notre désir ne parviendrait à prendre son essor que très lentement, et après de nombreux appels.
a II y en a d'autres, — chère madame et amie, — qui n'ont ni le corps de la Vénus de Milo, ni les facultés intellectuelles de M"^^ de Staël, dont peut-être les cheveux sont trop ébouriffés, les lèvres trop rouges et la mise trop négligée, qui ont sans doute plus d'un vilain défaut, mais qui cependant vous parlent, vous invitent et vous tentent, parce qu'elles ont un charme, une câlinerie enveloppante, un tour d'esprit a Régence », parce que leur jupe moule des rondeurs impertinentes, parce que leur corsage est polisson, parce que leur petit nez vous raille, parce que leur parfum vous trouble... et celles-là, — chère madame et amie, — n'ont pas besoin d'appeler notre désir pour qu'il monte vers elles : nous n'avons qu'une idée en les voyant : c'est de cueillir les fruits appétissants qui mûrissent sur l'espalier de leurs corps et de les savourer délicieusement.
<r Je suis un trop galant homme pour vous
dire dans laquelle de ces deux classes je vous ai dès le premier jour rangée; mais je suis un homme trop galant pour ne pas terminer ma lettre par un compliment. La première chose que je demande à une femme c'est d'être femme :
c'est-à-dire de n'être ni une poupée à ressort ni un docteur en Sorbonne. Je lui demande d'avoir la jeunesse et la grâce, d'être affectueuse et douce, confiance et pitoyable, le tout relevé d'une pointe d'espièglerie et de malice. Supposez que je rencontre une femme telle; supposez qu'elle sache que le meilleur moyen de prendre dans ses rets un pauvre littérateur découragé, ce soit de lui parler de lui et de ses livres ; supposez qu'elle me donne une sensation que très peu de femmes m'ont jusqu'ici donnée : celle d^être entièrement compris, celle d'avoir formulé des sentiments qu'elle avait éprouvés comme moi sans qu'elle pût les formuler de même; supposez qu'elle me fasse sortir de ma misanthropie et de ma langueur, qu'elle m'aide à travailler, qu'elle me soit une raison de vivre, enfin qu^elle me pro-
cure une très intense et très complète impression de bonheur; me sera-t-il donc défendu de nourrir pour elle une vive reconnaissance? Et si cette femme est jeune, jolie, si elle a la grâce enjouée, l'espalier riche de fruits succulents, ne comprenezvous pas de quelle manière cette reconnaissance ne demandera qu'à se traduire ? Eh I mon Dieu ! est-ce donc là un crime pendable et pourquoi nous serions-nous donc rencontrés, elle et moi, sinon pour en arriver à ce que vous savez? Si maintenant vous m'interrogiez sur le nom de cette personne, et si je vous avouais qu'elle s'appelle Fernande, sans doute vous vous récrieriez, furieuse (ou feignant la fureur), suffoquée (ou feignant la suffocation)... Oui, mais, en attendant, je l'ai dit.
a Je ne vous donne pas deux jours pour m'écrire que vous rompez tout commerce avec moi et quatre pour me demander d'aller vous voir aussitôt mon retour. Que si la dernière partie de ma lettre vous paraît trop gaillarde, relisez la première. Les femmes ont en général horreur
LE DÉCLIN I4f
des descriptions : si j'en ai un peu abusé, c'était afin de vous faire souhaiter ardemment un changement de ton et de propos. Si vous les avez passées, suivant votre habitude probable, n'accusez que vous-même de votre indignation : j'ai tout fait pour vous endormir au préalable et pour ne vous pousser ma déclaration que pendant votre sommeil.
a Michel Rabuteau. »
Fernande Chevigné a Michel Rabuteau
(( Versailles.
<K J'ai devant moi, dans la chambre d'où je vous écris, un portrait de Dagnan-Bouveret représentant une jeune femme. Je ne qualifie point ce portrait : le nom dont il est signé m'interdit les commentaires; et un « P. A. J. Dagnan-B. d
au bas d'un tableau signifie que ce tableau esc un chef d'oeuvre.
c II y a de la fierté dans ce visage : un peu d'ambiguïté aussi, de sorte qu'on ne sait pas au juste, du premier coup, à qui l'on a affaire. Les traits ne sont pas communs, l'expression n'est pas quelconque, la physionomie n'est pas banale. Si vous analysiez de plus près cette figure, vous y liriez l'horreur du laid et du trivial, la répulsion pour la grossièreté de sentiments et de propos, une aversion, quasi-maladive, à l'égard des intrigants, des ambitieux et des flatteurs.
« Vous y liriez aussi — cher monsieur et ami — un besoin immodéré de sentir, une soif jamais étanchée d'impressions nouvelles, fimpossibilité de rester l'âme inactive, de se morfondre dans l'indifférence et la froideur. Et vous conclueriez de votre examen que la jeune femme en question a dû souffrir dans la vie, comme souffrent toutes ses pareilles, toutes celles qui ne peuvent vivre sans amour et qui préfèrent cependant se passer d'amour plutôt que d'accepter un amour vul-
gaire. Ne riez pas insolemment comme vous riez en me lisant; je puis bien, il me semble, tracer ce croquis flatteur : il s'agit, encore une fois, d'un portrait; c'est dun portrait que je vous parle» c'est un portrait que je dépeins, et si vous trouvez que j'y lis trop de qualités, prenez-vous-en au maître qui Ta signé.
« Je découvre encore sur ce portrait... oh!
mon Dieu, bien des choses; mais je juge inutile de vous les énumérer. Il en est que vous ne comprendriez pas; il en est qui ne sauraient trouver place ici. Voilà votre curiosité piquée, monsieur le perverti. Que votre imagination libertine échafaude et travaille; le champ vous est tracé : arpentez.
« Pour conclure, ce portrait est celui d'une femme comme vous les aimez : d'une femme qui n'est, vous l'avez dit, ni une poupée à ressort, ni un docteur en Sorbonne. J'entends d'ici votre objecrion : avec votre accoutumée insolence, vous m'insinuerez qu'on ne décerne généralement de pareils éloges qu'à soi-même, et que lors-
qu'on éprouve pour une personne des sentiments d'admiration aussi complète, c'est évidenmient de sa propre personne qu'il s'agit. Attendez : je ne vous ai encore parlé que des qualités de cette jeune femme : il me reste à vous signaler ses défauts.
a Elle a des défauts physiques : les lèvres un peu trop rouges, les cheveux blonds un peu trop en désordre, et, dans l'allure, une indolence peutêtre un peu voulue. Elle a des défauts de caractère : une faiblesse insigne, qui lui fait oublier beaucoup trop facilement les inconvenances qu'on lui écrit; elle a le pardon trop prompt, la main trop aisément tendue à ceux qui ne le méritent pas.
c: Elle a surtout une coupable tendance à passer à ses amis leurs audaces en faveur de la grâce qu'ils apportent à les commettre. Si la grâce est la qualité la plus naturelle aux femmes, si elle fait pour ainsi dire partie de leur être en sorte qu'une femme sans grâce n'est pas une femme, combien elle est rare chez les hommes; je veux
dire, non certes Télégance apprêtée et mignarde qui dégénère bien vite en prétention et en afféterie, mais ce je ne sais quoi de libre dans le comme il faut, cette aisance dans la distinction, cette familiarité dans le contenu, qui permet à un homme d'écrire à une amie qu'il veut la... (mon Dieu! oui) sans outrepasser cependant les bornes de la décence.
c Supposez maintenant que, vous trompant d'adresse, vous ayez étourdiment envoyé à cette femme la lettre que vous me destiniez par la pensée : que croyez-vous qu'elle vous répondrait? J'ai idée, quant à moi, qu'elle vous tiendrait à peu près ce propos :
c: Je vous interdis à jamais le seuil de ma € porte. Étant donné que vous êtes un mauvais c plaisant, et que vous pourriez me répliquer : « Et votre fenêtre? » j'ajoute que je vous inter- <c dis ma fenêtre aussi, que je ferme mes per- « siennes, que je barricade mes vitres d'un grilce lage de fer et que je dispose tout le long de la oc crête de mes murs des morceaux de bouteille
IfO LE DÉCLIN
a fort pointus, afin de vous ôter toute idée de les a escalader. Cela est, je le sais, contraire à Tes- « thétique, mais je suis une honnête femme, — ce cher monsieur et ami.
c: Que si vous restiez déconfit et penaud, le m nez long d'une aune et la tête basse, je vous CL engagerais — car j'aurais pitié de vous — à ce regarder en Tair. J'aurais même la charité de ce vous désigner du doigt mon toit; et si vous ce étiez assez amoureux de moi pour y grimper ce et pour descendre chez moi par la cheminée, ce j'aurais la faiblesse de ne vous en point vou- « loir.
ce Conclusion : ma porte et ma fenêtre vous a sont interdites : ma cheminée ne vous l'est pas. ce Tâchez de vous y faufiler : vous entrerez dans ce ma maison comme un petit ramoneur : et je ce vous pardonnerai votre incartade parce que ce vous serez couvert de suie. j>
«e Voilà — cher monsieur et ami — ce que vous dirait la jeune femme qu'a peinte Dagnan- Bouveret. Ainsi, elle serait logique avec elle-
LE DÉCLIN Ifl
même et ne mentirait point au croquis que je vous en ai tracé. Elle aurait mis sa conscience en règle en vous interdisant sa porte : elle aurait été vertueuse et sainte en vous interdisant sa fenêtre : et elle serait restée femme en vous autorisant sa cheminée. Tout cela d'ailleurs gentiment, aimablement, sans se mettre en colère : la colère Teût rendue laide et elle ne veut pas Fêtre. La colère eût égaré ses yeux, échevelé les mèches folles de son front et froncé ses sourcils. Ah ! (i donc : et comme il vaut mieux rester jolie!
<K Mais je ne suis pas cette femme : je n'ai en rien son tempérament et je ne partage aucune de ses idées. Je devrais donc vous répondre d'autre façon. Mais on vient m'annoncer qu'une visite m'attend au salon et d'autre part, me voici au bout de ma feuille de papier. Il faut que je vous quitte en hâte. Le portrait que je vous ai dessiné et la réponse de la jeune femme m'ont pris tout mon temps et toute ma place : et je n'ai ni l'espace, ni le loisir de vous en dire davantage. Je vous aurais dit sans doute : ce Je ne
If3 LE DÉCLIN
VOUS cognois plus! » Mais j'ai préféré vous dire, et c'est tant pis pour moi, par la voix de mon amie : c Je vous cognois encore. » Si je n'ajoute pas, comme le héros de Corneille : <c Et c'est ce <r qui me tue. » c'est que je n'ai nulle envie de mourir : je veux vivre.
a Fernande Chevigné. d
LE DÉCLIN If)
J ORS QUE après deux mois de séparation, Michel Rabuteau revit à Versailles M""* Che vigne, il ne put se défendre, en la retrouvant dans son salon, d'une appréhension légitime. Ils s'étaient quittés à la fin de juillet; ils se rencontraient de nouveau à la fin de septembre, et durant cet intervalle, l'écrivain avait adressé à la jeune femme des lettres si hardies qu'il ne savait trop comment il serait accueilli.
L'épître qu'on a lue avait été suivie de plusieurs autres, dont la reproduction semble ait
If4 LE DÉCLIN
fastidieuse à la longue, car elles ne faisaient guère que ressasser les mêmes galanteries. Cette correspondance pouvait se résumer en ces termes : « Je ne vous aime pas précisément; en ce sens que je ne serais capable à votre égard ni d'immolation ni de sacrifice : mais vous êtes bien gentille et bien jolie et je serais curieux de faire plus ample connaissance avec vos avantages. x> Les réponses de Fernande étaient assez ambiguës. S'il est exact que nos lettres reflètent l'image de notre caractère, la nature de la jeune femme était tout entière dans ses pages : il y avait en elles comme dans la personne de M"® Chevigné quelque chose de peu net et de peu explicite. Que voulait-elle, au fond? Quelle opinion était la sienne? Michel n'aurait su le dire. Il y a comme cela des femmes qui échappent à la définition et à l'analyse, qui prétendent être d'une façon alors qu'elles sont en réalité d'une autre, qui sans être des hypocrites et des fourbes, disent avec une sorte de sincérité ce qu'elles croient véritablement éprouver, et qui est juste-
LE DÉCLIN Iff
ment le contraire de ce qu elles éprouvent, soit qu'elles ne voient pas très clair en elles, soit que leurs sentiments aient un caractère imprécis et douteux. Évidemment,Femande n'étaitpas fausse. Le jour où elle avait parlé à Michel de le marier elle n'avait aucunement l'intention de se jouer de lui, pas plus que de se jouer de son amie. Elle ne cherchait pas à se donner la comédie elle-même et à piquer les gens pour le plaisir de les piquer. Peut-être, tout simplement, voulait-elle se mettre en paix avec sa conscience, de manière à se dire à elle-même en toute vérité : ce J'ai repoussé les galanteries de cet homme au point de lui présenter une jeune fille qu'il pût aimer et épouser. j> Et peut-être, cela fait pour être en règle avec son devoir, ne lui déplaisait-il pas d'avoir une sorte de liaison blanche avec un personnage en vue. Son attitude ne pouvait s'expliquer que de la sorte.
Quand elle entra dans son salon, où Michel l'attendait depuis quelques minutes, elle lui tendit gaîment la main, et, tout de suite :
If6 LE DÉCLIN
— a Oh! vous avez bonne mine! »
— « L'air de la campagne, Tair de la mer. Je vais très bien en effet. Ec vous? »
— a Oh! moi... »
Ils échangèrent d'abord des lieux-communs :
banalités sur leurs voyages respectifs, sur les températures qu'ils avaient subies, sur les gens qu'ils avaient rencontrés : propos insignifiants, menue monnaie d'une causerie entre deux amis qui ont été longtemps séparés et à qui tous ces détaik ne sont pas indifférents.
Fernande aborda la première la question que Michel redoutait d'aborder lui-même. Elle lui parla des audaces de ses lettres, de ses allusions équivoques, de ses étranges sous-entendus. Mais, à sa vive surprise, elle lui en parla tout naturellement et comme de choses sans importance.
Elle lui reprochait bien, de-ci de-là, des hardiesses excessives, mais sans en paraître autrement choquée. Un sujet plus pressant lui tenait au cœur.
— « Et votre livre? Où en êtes-vous? j>
— ce Mon livre est très avancé. J'y travaille
LE DÉCLIN If7
avec courage. Je sens que je vais réparer un peu du mal que j*ai causé. Et cette idée me soutient et me stimule. Après avoir publié des livres païens, je vais publier là le premier de mes livres chrétiens. x>
— « Votre livre est chrétien ? »
— « Chrétien, oui; je n'ai pas dit catholique. Le catholicisme tel qu'il est pratiqué généralement est tout justement le contraire du christianisme. Le christianisme est une religion de charité, de tolérance, de libéralisme, de mansuétude et de pitié ; le catholicisme — je ne dis pas le catholicisme tel qu'il devrait être, mais tel qu'il est actuellement, est une religion de haine, de violence et d'hypocrisie. Quelqu'un disait plaisamment : c: J'aime beaucoup le bon Dieu, mais c il est bien mal entouré. j> Jésus fut trop grand pour ceux auxquels il s'adressait: tous ses ministres n'ont pu que le rapetisser et l'amoindrir. Croyez-vous que s'il revenait parmi nous, il approuverait les catholiques de faire ce qu'ils font? Celui qui enseigna que tous les hommes sont
If8 LE DÉCLIN
frères et qu'ils devaient s'aimer les uns les autres, ne supporterait pas le spectacle de ces monstruosités que les catholiques commettent tous les jours au nom de la vérité et du droit. Le vrai chrétien ne connaît point de différence d'Eglises; il est tolérant et doux : le seul catholique est féroce et sectaire. Ma religion, quant à moi est la religion <k chrétienne d ; et non la religion c catholique. »
M"* Chevigné le poussa, voulut en savoir davantage sur ses théories et ses convictions.
— « Dans un ménage que j'ai très bien connu, j> continua Michel, <e il s'est produit récemment le fait suivant. La jeune femme s'étant peu à peu détachée d'un mari qu'elle n'aimait pas, avait cessé avec lui tout rapport conjugal. Trois ou quatre ans après, elle prenait un amant et elle devenait enceinte de ses œuvres. Le mari ignorait encore l'infidélité de son épouse : la grossesse de celle-ci allait naturellement la lui révéler. La jeune femme ne savait quel parti prendre. Elle consulte son confesseur. Savez-vous
LE DÉCLIN lf9
le conseil qu'il lui donna? Celui de revenir à son mari sans retard, d'être de nouveau sa femme comme par le passé et de lui faire croire qu'il était bien le père de son enfant : autrement dit, de le tromper deux fois, de lui faire deux mensonges. Eh bien, voilà la religion catholique tout entière. L'hypocrisie non seulement permise, mais conseillée, encouragée, absoute par un ministre de Jésus. Je pourrais vous citer deux ou trois autres exemples de règles de conduite tracées par des prêtres dans des ménages au sujet de ces scabreuses questions d'alcôve : elles sont le contraire de paroles chrétiennes. »
M™* Chevigné l'approuva.
— a Un autre exemple encore, » reprit-il, « un exemple d'un genre tout différent, qui ne peut manquer de vous indigner comme le premier. Le premier est un exemple de dissimulation et d'hypocrisie; le second un exemple d'étroitesse féroce et sectaire. Vous savez qu'il règne en général, dans les régiments, un certain esprit de camaraderie et que les officiers qui
l6o LE DÉCLIN
sont réunis dans une même ville de province entretiennent presque toujours en dehors de leurs relations officielles à la caserne, des relations personnelles assez intimes. Leurs épouses se visitent entre elles ; et ces hommes et ces femmes, jeunes pour la plupart, professant les mêmes opinions et respirant la même atmosphère, trouvent mille prétextes pour se réunir. Dans une de ces petites villes de garnison survint il y a quelque temps l'incident que voici : Un des lieutenants du régiment ayant épousé une divorcée, les femmes des autres officiers refusèrent de la recevoir. Elles prétendaient que la personne en question n'ayant pu se marier à l'église, son union était donc irrégulière et qu'elle vivait en état de concubinage. Je n'insiste pas sur ce fait. L'Église catholique n'admet pas le divorce, mais elle admet l'annulation et il suffit d'être un peu riche et un peu intrigant pour décider Rome à ne pas se montrer intransigeante. Vous versez une somme déterminée au denier de Saint-Pierre et on vous annule tout ce que vous voulez.
L'Eglise n'admet soi-disant en faveur de l'annulation qu'un certain nombre de cas» mais elle s'arrange toujours pour rattacher à ces cas prévus le cas de ceux qui ont beaucoup d'argent. Moyennant quoi vous pouvez vous remarier à l'église. C'est donc là un droit qui s'achète comme un titre de comte romain ou comme une bénédiction pontificale ; et les catholiques a sectaires 9 qui reçoivent une femme dont le mariage a été annulé et qui ferment leur porte à une femme divorcée ne font que s'aplatir devant la toute-puissance de l'argent. Voilà donc tout un régiment qui met en quarantaine ces deux jeunes gens. On cesse de leur adresser la parole et on ne les salue plus dans la rue. Une enquête est ouverte ; et qu'apprend -on? Que le lieutenant -colonel avait, lui aussi, épousé une divorcée; seulement, comme il était lieutenant-colonel et qu'il pouvait d'un mot casser les reins de ses subalternes, on ne croyait pas manquer à ses devoirs de bon catholique en comblant d'attentions et d'égards le vieux ménage. Ainsi la férocité de ces gens
l62 LE DÉCLIN
ne s'exerçait que sur un égal ou un inférieur : parce quon n'en avait rien à craindre ! L'enquête révéla d'autres choses encore : par exemple que, parmi ces dames, l'une des plus excitées contre le jeune ménage avait été à Paris la maîtresse d'un banquier juif... etc., etc. Voilà les procédés catholiques : ils sont le contraire de procédés chrétiens. Je ne suis pas méchant et je ne veux certes de mal à aucune des jeunes péronnelles qui se sont si sévèrement liguées à cette occasion; mais ne méritent-elles pas quelque humiliation qui polisse leur orgueil et rabatte leur caquet? Il ne m'eût pas déplu — pourvu que j'eusse été présent — qu'on leur eût administré à chacune tout un régime sonore de claques drues et serrées sur les régions les plus charnues de leurs personnes, dépouillées auparavant de tous voiles. i>
— « Eh bien ! eh bien ! » gronda en riant W^^ Chevigné, « en voilà du christianisme ! Je vois que vous n'êtes pas encore aussi chrétien que vous le croyez. Le païen (et le paillard) ne
sont pas morts en vous, décidément. N'allez point caresser de pareilles idées au sujet de mon amie Simonne de Preneuse... car vous savez que je ne vous tiens pas quitte de votre promesse. Je veux que vous revoyiez cette enfant avant de prendre un parti. »
— a Comment ! vous n'avez pas encore abandonné votre projet ? »
— a Non, non : et même, si vous le voulez bien, nous allons arranger très prochainement une entrevue. Ma pauvre Simonne est actuellement recherchée par un monsieur qui demande sa main. Elle ne l'aime pas, mais elle est dans un tel état d'ennui, de spleen et d'affolement qu'elle est sur le point de l'accepter pour époux. Sous son apparence placide et réservée, elle cache une âme ardente et dévorée du besoin d'aimer... Elle voit que personne ne songe à elle parce qu'elle n'a pas le sou ; elle est tout à fait mûre pour commettre une sottise. Elle m'a écrit cela il y a huit jours. Elle hésite, hésite, hésite à se lancer dans un pareil mariage : mais elle espère
que si elle n'est pâs heureuse les enfants la consoleront; Vous connaissez cela ! Je veux, coûte, que coûte, l'empêcher d'être à elle-même son propre bourreau. Soyons sérieux, mon ami. Vous m'avez assaillie de galanteries tout l'écé : vous m'avez, en d'autres termes, « fait la cour ». C'était un passe-temps pour vous. Je vous en prie, ne pensez plus à ces bêtises. La vie est plus grave que cela. Il y a votre avenir, votre talent à sauvegarder. Oubliez le caprice et la fantaisie pour réfléchir aux années, nombreuses, je l'espère, que vous avez à passer encore ici-bas et aux œuvres que vous avez à exécuter pour racheter vos erreurs. Tout se tient en ce monde et si vous avez à votre actif les ouvrages licencieux que vous regrettez, la faute en est un peu à l'existence que vous avez menée. Vous ne pensiez qu'à la femme et à l'amour : vos romans et vos pièces ont naturellement reflété votre pensée. Vous voulez à présent changer, faire le contraire de ce que vous avez fait et tout en travaillant à ce livre nouveau que vous croyez beau et
LE DÉCLIN l6f
en lequel vous avez foi, vous courtisez une femme dont vous voulez faire votre maîtresse d'un jour! Ainsi c'est seulement l'écrivain qui a changé en VOUS; l'homme est resté le même. Tout en composant ce livre chrétien et moral, vous ne renoncez pas à vos anciennes habitudes. Comment voulez-vous faire œuvre haute? Croyez-moi, dites un adieu définitif aux liaisons passagères. Ne pensez plus à la femme, mais à une femme unique, celle à qui vous donnerez votre nom, celle qui sera vôtre : c'est la seule image que vous puissiez, en travaillant, évoquer utilement à vos yeux. »
— « Mais vous... vous! »
— « Oh! moi, je suis votre Ancienne Vie, avec un grand A et un grand V; oui, cette ancienne vie qui vous obsède et vous tente, cette ancienne vie dont vous n'êtes pas encore détaché et que vous voulez reprendre froidement, pour vous distraire, tout en en étant fatigué, au fond, tout en désirant autre chose. Et Simonne, cette petite Simonne qui ne paie pas de mine,
l66 LE DÉCLIN
qui ne vous attire pas, et qui ne vous amorce guère, c^est votre Avenir (toujours avec un grand A), c'est votre vie de demain; elle est, comme elle, sérieuse et grave; elle est silencieuse et presque austère; cette femme est la muse de vos prochains livres. Moi, je suis l'autre, celle des baisers défendus. La question est de savoir laquelle de ces muses vous choisirez, et si vous aurez assez de force pour préférer à celle d'hier celle de demain. 9
— « Et si, à l'âge ou je suis parvenu, il était trop tard pour faire ce que je veux faire? Si mes habitudes s'étaient si fortement implantées en moi qu'il me fût impossible de les déraciner? »
— « Allons, allons, je vous défends de parler ainsi. Je compte sur Simonne de Preneuse pour vous transformer et vous rajeunir. Quand voulezvous vous rencontrer avec elle? »
— ce Votre jour sera le mien. »
— a Êtes-vous libre jeudi prochain? »
— a Oui. »
— « Je vais lui écrire pour lui proposer de
venir passer la journée avec moi. Je l'emmènerai après déjeuner dans le parc et vous vous trouverez, comme par hasard, à un endroit dont nous conviendrons d'ici là. Cela vous va-t-il? »
— a Parfaitement. »
— ce Vous nous proposerez de nous montrer les nouvelles salles; nous accepterons; et vous ferez votre cour à Simonne dans un cadre dixhuitième siècle aménagé tout exprès. »
Leur conversation se prolongea quelques temps encore; puis, ils se séparèrent. Mais, lorsqu'il prit congé de M™® Chevigné, Michel, malgré les exhortations de son amie, était déjà décidé, par avance, à ne point trouver M^^^ de Preneuse à son goût. Fernande l'attirait, piquait sa curiosité. L'odeur de sa chair, le parfum qui émanait d'elle, s'enroulaient autour de lui, le vêtaient de désirs. Malgré lui, malgré ses belles et généreuses résolutions, il se laissait aller à ciseler amoureusement les vers erotiques qui s'ébauchaient en son cerveau obsédé. Il ne voulait pas plus s'engager dans une liaison avec cette femme
l68 LE DÉCLIN
qu'il ne voulait refaire un mauvais livre; mais les pensées perverses qui s'estompaient en lui au sujet de Fernande, se complétaient d'hémistiches libertins. Il n'aimait pas M™« Chevîgné; c'était l'habitude qui l'incitait à pécher. De nouveau, il eut l'impression très nette que son nouveau livre allait dépendre de sa nouvelle conduite, et qu'il serait ce que son attitude serait aussi. Et il lui sembla, en évoquant Fernande, que c'était en effet, son ancienne vie qui lui tendait les bras.
NE série de hasards devait, au surplus, amener Michel Rabuteau et Simonne de Preneuse, à se mal juger et à se mal comprendre. Deux êtres peuvent être créés l'un pour l'autre; ils peuvent avoir toutes les raisons du monde pour se plaire et s'aimer; à de certains jours, ils ne doivent pas se trouver l'un en face de l'autre. Ces jours-là, il semble que leur destinée au lieu de les aimanter l'un vers l'autre, s'ingénie au contraire à les séparer. Simonne de Preneuse était une sensitive. Un rien agissait sur
lyO LE DÉCLIN
elle; un mot de son père, une réflexion d'amie, tout déteignait sur V a épiderme » de son esprit et de son cœur. Lorsque, accompagnant M™* Chevigne dans le parc de Versailles, elle aperçut de loin Michel Rabuteau, elle en éprouva une joie confuse et irraisonnée. Elle attendit beaucoup de cette rencontre; dans son ennui, dans sa détresse, quelques phrases de Michel l'auraient réconfortée et ensoleillée; à peine avait-il ouvert la bouche, les paroles d'ironie et de persiflage qu'il prononça la firent aussitôt déçue et décharmée. Michel avait terminé le matin le livre auquel il avait travaillé tout l'été dans la fièvre. Il se proposait de le relire après une quinzaine de jours, de manière à le juger de sang-froid. Mais, en attendant, il était tout joyeux et rasséréné. Enfin, il avait fait ce qu'il voulait faire; il avait réussi à terminer cette œuvre, la plus difificile à écrire pour lui, puisqu'elle suivait immédiatement le plus coupable de ses ouvrages. Bien souvent, il avait douté de lui, il avait défailli à la tâche. Serait-il capable d^aller jusqu'au bout? Le pro-
blême était résolu désormais; il avait triomphé. Les œuvres à venir, qui déjà s'esquissaient en masse dans son cerveau, lui coûteraient moins de peine: le premier pas était franchi; c'était fini: l'artiste était bien entré dans sa nouvelle vie et son ancienne vie n'existait plus pour lui qu'à l'état de mauvais souvenir.
Le bruit de cette « conversion » s'était peu à peu répandu ; les journaux annonçaient la prochaine apparition du grand poème de Rabuteau, en ajoutant que le célèbre écrivain préparait en outre une série de romans composés dans le même esprit et tendant au même but. Michel avait déjà reçu des félicitations anticipées; le « parti catholique » avait l'œil sur lui; honni et injurié hier dans ses journaux, il était abreuvé de lettres de vieux chanoines et de vieilles demoiselles de province qui, ayant appris sa transformation morale, le suppliaient de ne pas faiblir et l'encourageaient à persévérer. Il était dans la « bonne voie » ; il n'avait qu'à continuer.
Le curé de Montcuq (Lot), lui écrivait :
c Monsieur,
a Instruit par les feuilles catholiques du diocèse de votre récente conversion, je l'attribue à mon saint patron Philogone, que j'ai si souvent prié en votre faveur, afin qu'il 'ramenât votre merveilleux talent dévoyé dans le droit chemin. C'est à l'intercession de ce saint que vous devez, sans nul doute, le miracle dont je me réjouis. Permettez-moi de vous adresser en conséquence, trois caisses de mes Truneaux de Saint-Thilogone, de première qualité, en colis postaux de trois, cinq et dix kilos, avec jolis coffrets de luxe à sept, dix et dix-huit francs, que vous voudrez bien me rembourser par mandats-poste, pour l'entretien et les frais du culte de saint Philogone, qui est aussi le patron de ma paroisse. Je m'engage en échange à prier le saint qu'il veuille bien vous garder à jamais hors de la fange et qu^il vous inspire toujours de nobles ouvrages. Que votre devise soit : Toujours plus hauti Sursum cordai
« Dans le doux espoir que vous voudrez bien, à lavenir, m'honorer de vos commandes, je suis... etc.
« Ph. Tourtoujouls. »
Il reçue aussi la lettre suivante :
a Cher et digne Monsieur,
c Au moment où la France va sombrer dans une mer d'infamies, permettez-moi de venir vous féliciter de votre miraculeuse conversion. Parmi les tristesses de l'heure présente, il est permis à tous ceux qui conservent encore au cœur Famour de la patrie, de se poser cette interrogation harcelante : Comment tout cela vat-il finir?
€ Une foule de Saints, de Bienheureux, de Vénérables, d'Extatiques et de Stigmatisés sont d'accord pour répondre que, bien qu'elle soit vendue et livrée sans défense à ses pires ennemis, la France ne périra pas. Elle sera humiliée
encore, outragée, meurtrie, mutilée en une crise effroyable dont elle sorrira grandie et rénovée. Au milieu de cette crise prochaine, alors que la France sera envahie, que tous les maux l'accableront à la fois, et que tout paraîtra perdu, il surgira un sauveur grandi dans l'épreuve et tenu dans l'ombre, qui relèvera les ruines et réparera les injustices. Nous souhaitons tous avec ferveur la venue prochaine de cette révolution. De toutes nos ardeurs nous appelons la guerre, mère des héroïsmes et des grandes vertus, les fléaux de toute sorte, les cataclysmes et les désastres, puisque tout cela sera suivi par le règne du Grand- Monarque mystérieux qui doit foudroyer les puissances infernales, rendre la vie à la France et la liberté à TÊglise.
m J'ai développé tout cela dans mon grand ouvrage : Les Temps sont proches, dont je prends la liberté de vous adresser un exemplaire au prix de vingt-cinq francs. Je vous adresse aussi un abonnement au 'Rosier de S^farîe dont je suis directeur, au prix de sept francs, et ma brochure :
LE DÉCLIN I7f
Serait-ce une Lueur du Grand-Triomphe ? au prix de trois francs. Vous voudrez bien me rembourser tout cela par mandat. Et nunc erudiminil... Il faut éviter la surprise des événements, et se tenir prêt aux plus graves conjonctures qui se soient présentées depuis le déluge. Je prierai en échange le Petit Roi de Gloire, généralissime des Croisés du Divin-Cœur, qu'il daigne vous garder désormais pur de tout vil mélange, a Veuillez... etc.
<r HiLARION PeTRESCU, ce Curé de Thourotte (Oise), »
Michel reçut beaucoup de lettres analogues.
Tout le clergé français priait pour lui. On paraissait s'intéresser beaucoup à sa santé : car les produits les plus divers lui étaient offerts contre remboursement : des caisses de raisins, de figues, des sacs de châtaignes, des huîtres, des fruits de toute nature, du cotignac, arrivaient quotidiennement chez lui accompagnés de bénédictions et
de promesses d'indulgences. Il fut assailli aussi d'ouvrages de toute sorte, d'objets de piété et de livres de messe. Quelques-uns de ses correspondants s'adressaient à son esprit et à son cœur; les plus nombreux s'adressaient à son estomac. Tout ceci l'avait fort égayé.
Quand il rencontra M"* Chevigné et M^* de Preneuse dans le parc de Versailles, il avait précisément en poche une de ces épîtres. Il la fit lire à M™® Chevigné, Tous deux en rirent beaucoup. Michel fut incité à railler; son ironie s'aiguisa de quelque sécheresse : Simonne de Preneuse, complètement déçue, se replia sur elle-même et s'enferma dans un mutisme obstiné : lorsqu'on se sépara, au bout de deux heures de conversation, le sort en était jeté : Michel avait blessé l'âme délicate de la jeune fille et celle-ci, de son côté, lui sembla plus neutre que jamais. En revanche, Michel était de plus en plus attiré, inquiété par M™* Chevigné et curieux d'elle, tandis qu'elle sentait peu à peu germer dans son être à l'égard de l'écrivain un sentiment jusqu'alors insoup-
çonné. Elle se complaisait à se remémorer les regards de son ami, la caresse de sa voix, à se réfugier toujours davantage dans sa parole et dans ses gestes. Soudain elle eut un sursaut : et Simonne? et cette enfant qu'elle avait attirée vers Michel et dont elle allait peut-être ouvrager le malheur? Elle se rassura: l'attitude de la jeune fille avait été si froide et si réservée, elle avait si peu parlé, elle avait paru si distraite et si indifférente qu'on pouvait se tranquilliser à son endroit. Dans ce cas-là, ne trouve-t-on pas toujours des raisons pour ne pas s'inquiéter et pour justifier ce qu'on éprouve?
A partir de ce jour, Fernande et Michel se virent de plus en plus fréquemment. Moins par calcul que par inclination naturelle, Fernande Chevigné subordonnait sa personnalité tout entière à celle de Michel Rabuteau. Elle admirait l'artiste; malgré elle, l'homme, chez lui, ne pouvait guère ne pas lui en imposer. Elle n'avait qu'une idée : s'effacer, s'anéantir devant lui. Tout son bonheur était de se rapetisser, de se faire en-
fane auprès de Michel qu*eUe jugeait si au-dessus d'elle que parfois elle s'en estimait indigne. Michel représentait pour elle une force créatrice, une puissance de production qui la fascinait un peu, et comme elle n'était point de nature orgueilleuse, comme, au surplus, la vie s'était chargée de lui enseigner l'humilité, elle se sentait honorée de cette intimité; elle éprouvait une joie naïve à penser qu'elle devait quelque chose à Michel, et elle n'avait qu'un désir : résorber son esprit dans le sien.
De son côté, Michel avait toujours trouvé un prix rare à ces liaisons indépendantes que ne vient point gâter le bourgeoisisme du mariage. Volontiers il soutenait ce paradoxe que la femme qui n'a jamais aimé en dehors de la loi ne connaît pas l'amour. Une femme ne s'était vraiment donnée que lorsqu'elle avait enfreint quelque chose, encouru une réprobation, sacrifié sa réputation et son repos pour se jeter dans les bras de l'homme qu'elle aime. Le fait, pour une femme, de ne se donner qu'après autorisation d'un prêtre
et visa d'un maire avait à ses yeux quelque chose de choquant. Certes, étant donné ce que les gens demandent au mariage, il ne s'offusquait pas de cette loi générale : mais quant à lui, il n'aurait jamais consenti à s'y conformer. Ah! ce premier baiser d'une femme libre à un homme libre, comme il le trouvait autrement affolant et embrasé que le baiser permis, signé, contresigné sur papier timbré, de l'épouse qui ne le donne à son époux qu'après avoir demandé à son père et à sa mère, à son confesseur et au représentant de la loi, ce qu'ils penseraient de cet acte et qui le refuserait si ceux qu'elle consulte le réprouvaient! Michel n'aimait pas Fernande; mais la jeune femme l'attirait; elle l'appelait à elle, malgré elle, et elle lui inspirait des vers comme il en composait autrefois, comme il s'était juré de n'en plus écrire. Il ne les écrivait d'ailleurs pas : mais ils lui venaient quand même. Et avec eux des curiosités morbides, des désirs de malade au sujet de Fernande.
Souvent, ils allaient promener leur désœuvré-
l8o LE DÉCLIN
ment dans le musée du Château. Ils s'attardaient à rêver devant des portraits de Nattier et de Tocqué. Ces femmes d'autrefois semblaient les encourager et ils lisaient le consentement dans leur sourire. Toutes ces créatures qui avaient dû, elles aussi, souffrir par l'amour, les comprenaient et les accueillaient affectueusement. A force de revenir les voir, ils s'éprirent tous deux de ces fantômes d'antan et ces mortes furent leurs meilleures amies. Plus ils allaient, plus ils sedétachaienc du présent, pour ne plus vivre que dans le passé. Les gens qu'ils étaient obligés de voir leur devenaient odieux. Ils ne se plaisaient plus que parmi ces portraits. En vain se disaient-ils parfois que ces femmes qu'ils regrettaient de n'avoir point connues avaient peut-être été des âmes assez banales et assez médiocres. Que leur importait? En elles, c'était le passé qui leur était cher: c'était le dix-huitième siècle tout entier qui revivait dans leurs yeux et sur leurs lèvres.
Un jour, Michel conduisit Fernande devant le Louis XV de Drouais. Il lui montra cette tête
LE DÉCLIN l8l
triste et fatiguée, ce front soucieux et inquiet. A cette occasion, il se développa sur le caractère du roi, dont la figure l'avait de tout temps intéressé. Il se sentait un peu parent de cette âme maladive. Il se représentait Louis XV sombre et préoccupé, comme tous les erotiques, tantôt furieux et exacerbé quand il était tyrannisé par ses sens, tantôt misanthrope et silencieux, ne pensant qu'à k mort. Fernande écoutait Michel s'exprimer sur le roi; et tout ce qu'il disait, la jeune femme l'appliquait à Michel lui-même: il était ainsi; insciemment, il traçait son propre portrait.
Cette atmosphère de temps enfui, de rêves dissous, d'âmes évanouies, qu'ils respiraient maintenant journellement, agissait sur leur esprit. Leurs pensées étaient ourlées de deuil; leur imagination semblait tendue de noir. Ils ne s'entretenaient que de choses défuntes; ce qui les rapprochait l'un de l'autre, c'étaient des morts. Et le sentiment qui se développait en eux, qui les attirait l'un vers l'autre, se ressentait de cette influence. Son intensité était affaiblie par une sorte
l82 LE DÉCLIN
de fatigue précoce : ii paraissait déjà las avant d'avoir germé : comme si, étant né au milieu de morts, il ne devait pas vivre...
La ville les façonnait à son empreinte. La tristesse de Versailles entrait en eux, déteignait sur leurs âmes. Les maisons, les avenues projetaient sur eux Tombre de leur ennui, de leur déchéance. Lorsqu'ils quittaient le musée pour marcher ensemble dans le parc, ils ne trouvaient, là encore, que flétrissures et agonies. La rouille des verdures se clairsemait; la décoloration des frondaisons se faisait maladive; les arbres perdaient à chaque heure quelque chose d'eux-mêmes. Sur les gazons jaunis, dans les allées jonchées de branches de bois mort et de feuilles sèches, ils erraient au hasard, et ces jardins, d'être nus et dépouillés, leur semblaient encore agrandis. Ils ne rencontraient jamais personne. M™* Chevigné s'efforçait d'être gaie; Rabuteau comprenait qu'elle voulait chasser de lui la tristesse et le spleen, et il l'en remerciait par une caresse furtive du regard ou de la voix. Malgré elle, malgré sa présence discrète et
tendre, il se sentait désemparé. C'était Fautomne aussi dans son cœur : un vent âpre et froid, le vent du remords, de la peur de l'avenir, s'engouffrait en lui, faisait tourbillonner ses pensées, comme des feuilles mortes.
JoRSQUE Michel Rabuteau s'assit un matin à sa table de travail avec l'intention de relire son livre avant de le donner à l'impression, il n'éprouva plus cette appréhension qui l'oppressait autrefois, et qui l'avait oppressé il y a quelques mois encore, quand, avant de porter son poème chez son éditeur, il avait relu Les "Baisers défendus. Il doutait tellement, en ce temps-là, de ses moyens d'expression; il était si torturé par son souci maladif de la forme! A présent, il se sentait
LE DÉCLIN iff
sûr de lui-même : il avait connu les remords de façon si sincère et si aiguë qu'il ne lui paraissait pas possible qu'il eût été au-dessous de Tidéal rêvé.
C'était par une fraîche et claire matinée d'octobre. Par sa fenêtre ouverte un air léger lui arrivait en allègres bouffées et dans la calme rue d'Angiviller, où il habitait, on entendait, à de rares intervalles, le pas précipité d'une ouvrière en course ou le pas traînant de quelque matinal promeneur.
Michel commença sa lecture, la plume à la main, quoiqu'il eût amoureusement ciselé chacune de ses pages avant de passer à la page suivante : il prévoyait, comme de juste, d'inévitables répétitions de mots, une ou deux impropriétés de termes, des étourderies, des inadvertances.
Le début de son livre lui déplut. Même, il trouva étrange qu'ayant buriné cette sorte de préambule dans la fièvre de l'inspiration, le résultat obtenu fût si terne et si neutre.
Il songea :
l86 LE DÉCLIN
— a II faudra revoir cela de plus près, » et il continua sa lecture.
La suite ne le sacisfic pas davantage. En exar minant de sang-froid ce qu'il avait écrit, il dut s'avouer à lui-même qu'il y avait dans tout cela beaucoup de lieux communs et de rhétorique creuse. Doué d'une mémoire excellente, il retrouvait l'origine exacte et la source des pensées qu'il avait développées. Il se disait : ce Ceci est de Lacordaire; j'ai pris cela à La Bruyère; telle chose me vient de Lamartine; telle autre m'a été fournie par Vigny. » Il balafra quelques passages d une croix de Saint-André, tracée au crayon bleu : sur d'autres il écrivit : « A refaire. »
Un peu agacé, un peu énervé par ce qu'il venait désagréablement de constater, il se leva, marcha quelques minutes de long en large dans la pièce où il se tenait, puis il se remit à sa table et reprit sa besogne.
Et soudain, un cri à peine formulé s'arrêta au bord de sa gorge, le fit tressauter :
— « Mais c'est très mauvais! »
Les pensées étaient banales, l'expression médiocre, le livre manqué. Jamais il ne consentirait à publier pareille platitude! Tout cela était quelconque et déjà lu. Il avait composé ce livre dans un accès de remords et d'indignation contre luimême et il avait naïvement pris pour des idées à exprimer les vérités élémentaires qu'il avait jusque-là méconnues et qu'il croyait avoir découvertes le premier. Cette œuvre lui parut directement au-dessous de rien.
Alors, il fut lanciné par une terreur folle : si ce premier ouvrage, celui qui avait été conçu au plus intense de son désespoir,, était déjà nul et inexistant, que seraient les suivants? S'il allait être à jamais inapte à écrire les livres qu'il rêvait? S'il s'était mis trop tard à vouloir réparer le mal qu'il avait causé? Si cette résolution de changer de vie et de changer d'âme, il l'avait prise à ce moment de l'âme et de la vie d'un arartiste où il ne peut plus changer, où il lui est impossible de faire le contraire de ce qu'il a tou-
l88 LE DÉCLIN
jours fait? Si, l'étant livré de vingt à quarante ans à une production acharnée, il était, non pas encore usé sans doute, mais incapable de se renouveler et capable seulement de reconamencer ses mêmes livres? Si l'impulsion à laquelle il avait obéi jusqu'alors était trop impérieuse et trop intrépide pour qu'il pût s'y dérober? Si le courant qui l'entraînait était trop violent pour qu'il pût le remonter? Si en un mot, il ne pouvait plus qu'obéir machinalement à la puissance de sa vitesse acquise, sans être capable de s'y dérober ou de la faire dévier dans un autre sens? Et s'il en était, déjà, à son déclin?
Son déclin! Mais oui: il déclinait de toutes façons, à y bien réfléchir. Déclin de sa force créatrice, puisqu'il ne pouvait rien imaginer de nouveau, déclin de son énergie et de sa volonté puisqu'il ne pouvait résister à l'attrait qu'exerçait sur lui M™« Chevigné; puisqu'il ne tentait rien pour changer de vie, pour se soustraire aux influences mauvaises. Comme tout concordait bien dans ce déclin universel de sa personnalité !
Il ne pouvait pas aimer d'amour la jeune fille qui se trouvait en ce moment sur sa route comme il ne pouvait pas écrire le livre sain qu'il entrevoyait. Malgré lui, malgré toutes ses résolutions sincères, il était curieux de cette Fernande, curieux de son corps; et des vers libertins s'esquissaient, s'articulaient dans son cerveau obsédé. Fernande, il se l'avouait au-dedans de lui, c'était bien son ancienne vie, son ancienne œuvre qui lui tendait les bras. S'il se laissait prendre par elle, ce serait fini : il achèverait de décliner et de s'amoindrir.
Eh bien non! ce ne serait pas. Il se roidit, s'énerva, crispa les poings, se jura :
— a Jamais, je ne serai l'amant de cette femme. Jamais, jamais. Je ne le veux pas! i>
Il se répéta plusieurs fois :
— c Je ne le veux pas! »
Puis :
— a Et je recommencerai mon livre. Quand je devrais mourir à la tâche, je l'écrirai! »
Il se prêta ce double serment :
— € J'écrirai ce livre et je cesserai de voir cette femme. Je le veux! Je le jure! »
Soudain, il eut cette pensée :
— a Si je mourais subitement aujourd'hui, il ne faut pas qu'on trouve ce méchant ouvrage dans mes papiers, et qu'on publie sous mon nom cette œuvre inférieure. i>
Alors il se jeta sur ce panuscrit, le déchira, le déchiqueta, le mit en pièces. Il ferma sa fenêtre, alluma un grand feu dans la cheminée, y engouffra les miettes de son ouvrage, qu'il regarda se consumer avec une joie féroce.
Il déjeuna distraitement; puis, dans l'espoir de secouer un peu ses idées, d'emplir son cerveau de pensées différentes, il prit le train pour Paris. Il comptait sur le mouvement des rues, les rencontres de hasard, les vitrines des boutiques pour le distraire momentanément.
En passant devant l'atelier de son ami Fernand Duplessis, il se décida à frapper trois coups à la fenêtre du rez-de-chaussée, comme il avait l'habitude de faire autrefois, à deux et trois reprises
par semaine, lorsqu'il habitait Paris et qu'il était le voisin du peintre. Il voulut renouveler le souvenir de leurs heures d'amusantes et vivantes conversations sur des sujets de littérature et d'art. Duplessis était comme Rabuteau, un fervent de la femme, un curieux de l'amour et de la passion. En pleine maîtrise, en plein épanouissement de son talent, il avait remporté cette année-là, au Salon, la médaille d'honneur, et il venait d'être décoré. Du même âge que Rabuteau, il travaillait autant et plus que lui, poursuivant toujours à travers ses essais, le même but immuable : créer de la beauté et de la vie, montrer l'homme et la femme abîmés dans l'extase de l'étreinte, cherchant Tinfini dans la possession, soudés, vissés l'un à l'autre, palpitants de jeunesse et de sève. Les bourgeois et les gens du monde, les admiratrices enthousiastes du conférencier Albert Dauviliiers, le méprisaient, le conspuaient avec fureur. On le jugeait choquant, cynique, immoral. Les artistes le tenaient en haute estime; sa virtuosité sans égale écrasait
tout autour d'elle et anéantissait d'un seul coup ce qu'on plaçait dans son voisinage. La distinction dont le jeune maître venait d'être l'objet avait révolté les gens a bien pensants » qui avaient hurlé au scandale. C'était honteux!
Avoir décerné la médaille d'honneur à ce peintre de l'amour physique alors qu'il y avait justement, cette année-là, une Jeanne d'oirc pardon' nant à ses ennemis qui avait dès le premier jour gagné la sympathie du public! Ces membres du jury étaient des imbéciles. Ces peintres ne comprenaient rien à la peinture. Quant à la critique, elle fit ce qu'elle fait toujours en pareil cas : après avoir déchiré l'artiste tant qu'il était ignoré, elle l'exalta platement après son succès. Les grandes revues et les journaux à la mode qui avaient pendant dix ans considéré l'artiste comme un malfaiteur public, l'encensaient exagérément, le traitaient de Rubens français, depuis qu'il avait été récompensé par le suffrage de ses maîtres et de ses pairs. Et le comte Caccanachi, après l'avoir grossièrement insulté dans un
périodique qu'il commanditait de ses millions pour avoir le droit d'y écrire, se demandait par quelles platitudes il pourrait obtenir que le peintre répondît à son coup de chapeau.
Michel Rabuteau trouva son ami non pas à son chevalet comme il s'y était attendu, mais à sa table, au milieu d'un énorme courrier : des piles de cartes, de lettres auxquelles il était occupé à répondre. Le monde étant composé de courtisans et de valets, toute cette multitude parisienne qui, hier encore, dénigrait et honnissait l'artiste, avait éprouvé, au lendemain de son succès au Salon, quelques mois auparavant, le besoin de l'inonder de compliments mielleux, de félicitations hypocrites : et, à l'occasion de sa décoration, ces mêmes gens avaient récidivé.
— a Ah! c'est toi! »
Duplessis se leva, embrassa fraternellement son ami.
— « Tu m'as écrit une bien gentille lettre, mon vieux camarade ! — La distinction ne compte pas, mais — je ne veux pas me faire autrement
que je ne suis — je suis content de Tavoir obtenue... J'assiste en ce moment à un spectacle foui Le public et la critique me donnent la mascarade la plus bouffonne!... Tous ces gens pour lesqueb je n'étais rien hier sont tous à plat ventre devant moi parce que je viens d'obtenir un succès. Il y en a même qui m'invitent à dîner pour me c montrer » dans leur salon. Désolé, madame, il fallait m'invicer il y a quinze jours. »
Ils causaient affectueusement, comme par le passé. Michel racontait ses ennuis, ses chagrins de ces derniers temps. Grand, fort, robustement découplé, Duplessis, avec sa belle humeur, sa verve toujours éveillée, l'amusait un peu, le détendait. Il le promena dans son atelier. Des esquisses, des études en masse s'étageaient sur les murs. Par terre, dans tous les coins, des croquis, des projets, des ébauches, attestant le furieux travail, la fièvre de production de l'artiste. Jamais satisfait de lui-même, cherchant toujours le mieux, il brossait, pour un tableau, dix, vingt esquisses. La conscience du dessinateur se mani-
festâic dans les centaines de dessins qu'il parachevait amoureusement, dans les morceaux qu'il détaillait pour un même groupe. Le spectacle de toutes ces études, c'était le spectacle de la vie: ce n'étaient que corps se cherchant, se désirant, se voulant impérieusement : des mains crispées saisissaient des poitrines jaillissantes, des membres se tordaient, se pâmaient rageusement. Ces créatures étaient de vivants symboles de volupté ou de douleur, de désespoir et de colère, d'angoisse et de passion. Ces êtres saignant de vie et de soufTrance s'agrippaient, se cramponnaient l'un à l'autre comme si tout se résumait dans leurs enlacements, comme si l'univers entier était contenu dans leurs baisers. Les jambes nerveuses, souples comme des lianes, enserraient des corps résistants et cramponnés; les torses rivés l'un à l'autre semblaient s'entre-mordre dans des accès cfe fureurs effrénées. Des femmes fouettées par la passion, la croupe suppliante, la poitrine gonflée d'impatience et d'ardeur, des femmes soulevées à la fois par l'extase et l'effroi, haie-
tantes de désir et d'inquiétude comme si elles ne devaient pas trouver dans l'accouplement imminent l'assouvissement de leur folie, alternaient avec d'autres femmes pleurantes et désolées, qui après l'ivresse du sexe retombaient affalées, effondrées, prostrées, leurs membres recroquevillés et glacés, les bras usés d'avoir trop enserré, les reins lassés d'avoir été pillés, l'échiné pliée, comme cassée, broyée par l'étau des mains du mâle acharnant sur elle sa fébrilité rageuse et forcenée. Toutes les étreintes étaient là : tous les frissons de la chair : toute l'aspiration déchaînée de l'humanité amoureuse, toute sa colère aussi de ne pouvoir s'assouvir, toute sa tristesse, toute sa désolation devant le néant de ces possessions. Certains couples, usés et tordus, avaient dans l'anatomie de leurs visages et de leurs corps quelque chose de navré, de maladif, de découragé : c'étaient ceux qui, après avoir tout essayé pour assouvir leur passion, ne voyaient plus, ne rêvaient plus que la mort...
Et brusquement, Michel Rabuteau se sentit en-
vahi d*une détresse atroce. Son œuvre entière, à lui, venait de s'évoquer à ses yeux.
Cette œuvre qu'il rêvait d'effacer et de détruire s'imposait à son imagination avec plus de précision que jamais. Il lui sembla que chacun de ces tableaux était un de ses livres. S'il s'était écouté, il eût crevé toutes ces toiles. Car chacune était bien une de ses œuvres qui, changeant de forme, avait voulu lui apparaître plus concrète et plus vivante. Ainsi tous ses efforts pour chasser ses visions accoutumées demeuraient vains; mieux qu'hier encore, ces visions le hantaient avec plus de violence et de force.
Le peintre lui demanda :
— a Comment trouves-tu tout cela? »
Il répondit, au hasard :
— « Très bien... c'est très bien. »
Mais il se sentait désapparié avec son ami :
leurs préoccupations, leurs pensées n'étaient plus à l'unisson comme autrefois : et Michel comprit que quelqu'un encore s'éloignait de lui...
On frappa à la porte de l'atelier. Duplessis fut ouvrir. Un individu entra.
— € Pardon» monsieur, » interrogea le peintre, c A qui ai- je l'honneur?... »
L'étranger se nomma :
— c Victor Chaumussay. 3 Et il ajouta, triomphalement :
— c L'écrivain! »
C'était un journaliste. Après avoir végété pendant dix ans, publiant dans des feuilles minuscules le rédt des accidents survenus à Paris sur les boulevards, il avait écrit pour un célèbre romancier populaire qui avait signé seul, Les Taladins du blasphème dont la publicarion en feuilletons dura six mois dans un journal. Il avait réussi à épouser ensuite la fille du romancier en question et son beau-père, qui passait son temps, pendant que ses secrétaires écrivaient ses ouvrages, à assaillir les ministères et à faire des courses, avait bientôt réussi à l'imposer dans de grands journaux. Présentement, il allait interviewer tous les hommes du moment, les interro-
geait sur leurs habitudes de travail, le menu de leurs repas, la coupe de leurs jaquettes.
Énorme, important, il arrivait en se dandinant, sûr d'avance de ses effets, content de lui, content d'être au monde. Sur son front énorme, un front à la Michel-Ange, ses cheveux descendaient si bas qu'ils recouvraient presque les sourcils. Des boucles opulentes ruisselaient jusque sur ses épaules : c'était une cascade de poils enchevêtrés follement, une profusion magnifique, une opacité de taillis, des broussailles de mèches moutonnantes. Pareille à une forêt tumultueuse, cette chevelure, par son ampleur hirsute, prenait des proportions historiques et quasi-légendaires : elle déferlait en houles majestueuses : il y avait en elle quelque chose d'orageux, de furieux, d'éperdu. Tout cela s'agitait, se démenait sans merci : chaque boucle semblait avoir sa vie propre; Tune se tordait d'une façon tandis que la voisine se tordait d'une autre, et on pouvait les comparer encore aux tentacules d'une pieuvre monstrueuse, dont cet individu aurait eu le crâne coiffé.
Sa barbe n'étaic pas moins fournie. Elle descendait très bas, d'une largeur étoffée, presque extravagante, à force d'être excessive : c'était un bouillonnement démesuré, une étendue de crins presque mythologique : les touffes se triplaient, se quadruplaient à foison : c'était une exubérance, une richesse luxuriante et immodérée dont on eût vainement cherché l'équivalent. Il fallait croire, qu'à l'exemple de certains sols d'une fertilité extrême, la peau de cet individu était particulièrement grasse et nourrie, car la croissance de sa barbe, son impétuosité, tenaient vraiment du prodige. C'était un déluge^ une véritable crue de poils, un déchaînement forcené de mèches et de pennage: un orchestre wagnérien de crios, de houppes et de spirales : tout cela s'enchevêtrant, se mêlant furieusement : et il était permis de se demander, en présence de cette barbe boursouflée et bourrelée, si le pauvre homme n'était pas tout simplement malade et s'il ne se mourait pas d'une hypertrophie du poil.
Son ventre énorme et comme tuméfié par un
œdème épanouissait, avec une sérénité omnipotente, sa protubérance d'aérostat. Sa voix était molle et pâteuse, et lorsqu'il pariait à un homme debout comme lui, il avait la fâcheuse habitude de se mettre si près de lui que, le repoussant perpétuellement de son abdomen distendu, il le forçait toujours à reculer devant lui et qu'on faisait ainsi le tour de la pièce, toujours poussé par cette convexité turgescente. Il était, comme de juste, chevalier de la Légion d'Honneur et il portait un ruban large de deux ou trois centimètres afin que personne n'ignorât qu'il fut décoré.
Il venait interviewer Duplessis à l'occasion de sa médaille. Depuis le commencement de l'année, il avait été de même chez plusieurs personnages illustres. Quand il était à court de c visites » il se livrait à des <k pèlerinages ». Par exemple, il allait à Rouen, et parce que Rouen a vu naître Pierre Corneille, il emplissait les colonnes de son journal de réflexions sur notre grand tragique. Le lendemain il faisait à propos de la Ferté-Milon la même chose sur Jean Ra-
cîne. Ou bien, il allait verser une larme sur la tombe de M^* Rachel; il partait pour Nohant et aussitôt il apprenait à ses lecteurs que le Berri était le pays de George Sand, que George Sand avait fait un voyage à Venise avec Alfred de Musset, que c'était précisément à Venise qu'elle avait connu le docteur Pagello... etc., etc. Tout cela lui était payé fort cher. Il avait de gros succès auprès des abonnés de son journal, qui lui étaient reconnaissants de leur parler de choses quHls savaient par cœur. Quel art, pour un écrivain, que celui de donner aux gens l'illusion qu'ils n*ont rien à apprendre ! On est tout de suite leur auteur favori.
Il avait aussi des triomphes dans les salons. Environné d'un essaim de caillettes, il leur faisait des cours de littérature, de musique et de peinture. Il vous enseignait qu'il y avait à Saint- Quentin un musée La Tour. A ce propos il ajoutait : oc La Tour était un grand artiste qui vivait au dix-huitième siècle et qui est resté le plus grand pastelliste français... » Il vous enseignait
qu'il existait à Montauban un musée Ingres, et à ce propos il vous enseignait qu'Ingres était le grand maître français du dix-neuvième siècle : non par la couleur peut-être (car Delacroix...) mais par le dessin, etc., etc. Et les caillettes songeaient : € Il sait tout, il est au courant de tout ; t> et elles ajoutaient qu'il y avait à TAcadémie bien des hommes qui ne le valaient pas.
Tout en parlant, il roulait de gros yeux satisfaits, des yeux presque sans prunelles et qui ressemblaient à des boules blanches. Il se caressait la barbe avec une oncdon épiscopale, de l'air d'un individu qui se dit : a Quand je pense que tout cela est à moi! » Et il agitait sa chevelure, il épanouissait son ventre, il trémoussait sa cuisse en paraissant toujours se répéter de chacun de ses membres : « Tout cela est à moi! i>
Michel Rabuteau le laissa seul avec son ami, énervé de cette fatuité mastodontesque, de cette ignorance importante et béate. Il serra en hâte la main du peintre et sortit. A peine était-il dans
la rue que son attention fut attirée par un rassemblement. Sur le trottoir, un cercle, toujours plus nourri, d'hommes et de femmes, se formait, augmentait toujours plus. Un individu venait d*être pris d'une crise d*épilepsie. Il écumait, exécutait des gestes désordonnés : et c'était pour la galerie un spectacle réjouissant, une aubaine étonnante que ce malheureux donc les convulsions amusaient prodigieusement l'assistance. A chacune de ses saccades, c'étaient d'énormes débordements de gaieté ; une symphonie joyeuse de cris d'allégresse : on l'interpellait, on lui lançait des épithètes gouailleuses ; on plaisantait sa oc bonne tête :» et ses grimaces ; tous ces individus se pressaient, s'écrasaient les uns les autres pour mieux voir : les parents haussaient leurs enfants le plus possible, et ceux-ci partaient d'éclats de rire d'une sonorité perçante : c'était bien plus drôle que Guignol. Ceci était bien caractéristique de l'universelle férocité ; car enfin, ce public n'avait pas été expressément composé de méchantes gens: le hasard avait
LE DÉCLIN 20f
groupé là ces passants, et pas un n'éprouvait un sentiment de pitié: c'était, devant la disgrâce d'un de leurs semblables, devant tant de malheur et de misère, une gaieté foUe et débridée,
A l'extérieur des restaurants et des cafés, des gens s'emplissaient de liquide. Des consommateurs attablés sirotaient des absinthes en examinant les femmes qui passaient. Sur leurs figures s'épanouissaient la méchanceté et la sottise. Ces individus n'étaient pas des humains. Ce n'étaient même pas des animaux, les animaux ayant une âme. C'étaient des végétaux nuisibles et laids, qu'il eût fallu arracher, déraciner, détruire comme de mauvaises herbes. Et brusquement, Michel Rabuteau se revit enfant. Octobre I ce mois lui rappelait ses rentrées annuelles au collège. Quel souvenir ! Ceux qui n'ont pas été internes dans un établissement de province ne peuvent rien comprendre à cette angoisse. L'externat en un lycée parisien ne peut se comparer à ce calfeutrage dans une prison éloignée, ou tout ce que
2o6 LE DÉCLIN
VOUS écrivez à vos parents passe sous les yeux d'un censeur qui, si vous vous plaignez d'un malaise ou d'un ennui, apostille votre lettre d'un démenti. Ainsi vous ne pouvez écrire dans vos lettres que des mensonges et on vous oblige à l'hypocrisie et à la fausseté.
Qu'avaient donc enseigné à Michel ses premiers maîtres ? A être courageux et fort, indépendant et sincère? Non : mais à réprimer tous ses élans, à brider ses énergies, à vivre non pas d'action, mais de contemplation; non pas de réalités, mais de rêves. Sous prétexte que nous trouvons dans la vie des tentations, on le dégoûtait peu à peu de cette vie pour lui faire mener une exîstense exclusivement théorique. De la sorte, on lui évitait les occasions de pécher. Sous prétexte que nos douleurs n'arrivent que par la volonté de Dieu et que toute plainte est comme une révolte contre la Providence, on lui interdisait les larmes et on l'empêchait de sentir après l'avoir empêché d'agir et de vouloir. Sous prétexte que nous pouvons tous disparaître su-
bitement et qu'il fallait donc toujours être prêts, on ne faisait que le préparer à mourir. Ce n'étaient que confessions et communions, ce n'étaient qu'interdictions d'agir de peur de commettre un péché. Ce n'étaient que cloches et Ve Trofundis comme si on avait voulu le faire assister à ses propres obsèques. S'il admirait un beau ciel le prêtre lui disait : c C'est là que vous serez quand vous serez mort. » S'il admirait un beau tapis d'herbe on lui disait encore : « C'est là que vous reposerez en paix. i> S'il admirait un 'bel arbre : « C'est peut-être avec ce bois que sera fait votre cercueil. i> Et deux fois par an, à la rentrée d'octobre et à Pâques, c'étaient des retraites qui, loin de lui apporter du réconfort, le jetaient dans le trouble et dans l'effroi. Il n'était jamais question que de la mort et de l'Enfer. Un prédicateur entre autres, le Révérend Père B..., un dominicain grand et fort, doué d'une voix retentissante, avait buriné un jour dans son sermon une fresque à la Crébillon père, d'une horreur tragique. La chapelle était noyée
d'ombre; les enfants, saisis, écoutaient les menaces de l'orateur avec des frissons d'épouvante. Le Père B... évoquait une fournaise ardente, un bûcher toujours avivé, et dans cette fournaise, sur ce bûcher, tous les corps de ses auditeurs qu'il supposait morts en état de péché, se tordant sous les morsures du feu, implorant une gorgée d'eau, haletants et convulsés, et cette phrase terrifiante retentissait encore aux oreilles de Michel : c Et lorsque vous demanderez d'une seule voix, d'un seul cri : c Quelle heure est-il? » Satan répondra : « Il est l'éternité ! »
D'autres sermons lui revenaient à la mémoire, qui, toujours, avaient pour but d'effrayer les enfants, de leur faire peur. On ne les entretenait que d'apparitions, d'incarnations du diable. Un jour on leur dit : « Le diable est peut-être parmi vous ! i> et chaque fois qu'une faute se commettait parmi les élèves, ces faibles cervelles qu'on affolait considéraient le coupable comme un damné. On leur enseignait ainsi l'horreur de l'action, le renoncement à la lutte. Puisque la
vie n'était qu'une suite de tentations, elle était mauvaise et il fallait l'éluder, passer à côté d'elle^ Et les livres qu'on leur donnait à lire, les livres qui composaient la bibliothèque I Ce n'étaient que Tensées sur la mort, Vies des martyrs... Toujours la tristesse et l'effroi ! Les enfants ne s'endormaient qu'avec des visions de catafalques et de crucifixions. Si un livre autre était apporté par un élève, on le confisquait. Tous les dimanches il y avait une grand'messe, mais on la faisait précéder d'une messe basse où l'on communiait. On disait hypocritement : ce La communion n'est pas obligatoire, i> mais si l'on ne communiait pas, les Pères vous avaient oc à l'oeil. » Quelques élèves, sans nulle ferveur, communiaient même en semaine, pour se faire bienvenir et pour être moins souvent punis. Le temps passait en méditations et en rêveries. On prêchait la résignation, le renoncement, l'effacement, la soumission; on interdisait de penser par soi-même; on enseignait que tout effort indépendant était un acte de révolte contre la vo-
iS.
lonté divine. Annihilation morale I Suicide intellectuel! C'est là que Michel avait appris à vivre en dehors de la vie, à marcher, vivant, dans la mort.
Sur le boulevard, il croisa d'Orchu. Cette apparition l'affligea. D'Orchu était ce pauvre peintre rongé par l'impuissance et l'envie, qui occupait alors une situation si en vue dans l'hilarité publique. On le rencontrait partout; car, partout, il avait quelqu'un à assaillir de ses demandes. Les années l'avaient un peu ravagé. Ses reins, au bas desquels il avait reçu tant et tant de coups de pied, rentraient à présent dans son malheureux corps miné. Hors de sa figure aplatie par les gifles et les camouflets, ses yeux sortaient encore, roulaient autour d'eux des regards sournois, cherchant une place à prendre, un académicien à encenser, un débutant à décourager. Ses mains usées à force d'avoir caressé des habits à palmes vertes, sa bouche desséchée à force d'avoir flagorné, il se traînait dégingandé et désossé, Féchine honteuse, avec quelque chose, dans
la démarche, de loufoque et de piteux, n'ayant point renoncé au rêve d'aller effondrer sa dévastation sous la fameuse Coupole. Dès qu'il apercevait un membre de l'Institut, il s'avançait vers lui en rampant, se faisait humble et timide, lui demandait son suffrage comme un mendiant demande un sou. Ce fut ensuite le comte Caccanachi, le rastaquouère compilateur; celui-là même qui confondait sa situation de fortune avec une situation littéraire : une virgule essoufflée; un petit bonhomme réduit et falot donnant une impression d'élision ou d'ellipse, l'impression d'un individu que la nature, le jugeant trop laid, aurait rogné,^ ébranché, étêté, chaponné, démuni. On sentait qu'on avait dû l'élaguer dans tous les sens, et que son corps avait dû subir d'importantes défalcations. Quant à son intelligence, elle aussi avait été fort ébarbée; il suffisait pour s'en convaincre, de jeter les yeux sur les articles qu'il envoyait à des revues et dont il payait grassement l'insertion. Une rage l'anémiait : celle de n'être point membre libre de
TAcadémie des Sciences morales et politiques. Être membre libre I Le serait-il jamais? Oh! quel rêve! quel rêve! Il aurait donné dix ans, vingt ans de la vie de sa femme ou de ses enfants pour arriver à pouvoir mettre : « de l'Institut » sur sa carte. C'est lui qui, à l'un de ses dîners du lundi, avait lancé ce propos au pianiste MazeroUes :
— « Prenez donc des truffes, MazeroUes; vous ne devez pas en manger tous les jours! s>
L'instant d'après, sa voisine de table. M™* de Cormery, s'étant extasiée sur la qualité du beurre, il avait riposté, triomphal :
— « Ah ! maïs, je crois bien : c'est du beurre à cinq francs la livre! »
On se répétait partout ses mots de parvenu et de goujat, ses mots de millionnaire qui fait sonner ses écus et qui croit qu'on peut écraser tout le monde avec de l'argent.
C'est lui encore qui, pour se faire obéir de sa petite fille âgée de six ans, la menaçait un matin en ces termes :
— a Andromaque, si tu continues à être méchante, je ne te mènerai pas à la Morgue, aujourd'hui. »
Ces deux hommes incarnaient aux yeux de Michel le type des intrigants et des pieds plats, de ces gens qui, pour être académiciens, ne reculent devant aucun compromis, aucune infamie, dont l'existence se passe à dîner en ville, à flatter, à flatter à tort et à travers, à caresser de paroles mielleuses l'ouïe des personnages influents, à courber perpétuellement l'échiné devant les fonctionnaires oflîciels et, lorsqu'un académicien frappe à bras redoublés sur cette échine tendue, à lui passer la main sur les épaules comme pour Fen remercier.
Ah! la platitude des gens! Cette rage qu'ils avaient tous d'arriver, de parvenir, d'être montrés du doigt, d'avoir leur nom dans les journaux! L'absence de dignité de ces hommes! Leur manque d'indépendance, de fierté! Partout l'in* trigue, la bassesse la plus hideuse et la plus rampante, un avachissement général devant tout ce
qui est au-dessus d'eux, une courbette unanime devant les fonctionnaires arrivés. Pas un caractère dans tout cela, pas une âme. Rien que des mannequins et des fantoches.
Et Michel avançait toujours. Sur le boulevard, des vitrines de boutiquiers offraient aux collégiens et aux vieux messieurs des étalages d'obscénités. Des cartes-postales s'échafaudaient là, illustrées de dessins graveleux. La femme était déshabillée, violée dans ses plus secrètes pudeurs. Tout ce que l'invention des hommes peut imaginer de plus ignoble se trouvait reproduit sur ces cartes ou bien sur des menus encore; et Michel se demandait quelles sortes de gens pourraient être capables de manger un dîner qui leur serait annoncé sur des menus pareils. Quelles sortes de gens? Au fait : tout le monde; toute cette humanité mauvaise et basse qui grouillait autour de lui sur le boulevard. Les kiosques des marchands de journaux étaient cernés par des rangs serrés de badauds; on s'écrasait, on s'empilait, on marchait les uns sur les autres pour examiner de plus
LE DÉCLIN 21f
près des caricatures ordurières, exposées par le marchand pour aguicher la foule. Des passages s'ouvraient çà et là : endroits louches, regorgeant d'échoppes borgnes, de boutiques équivoques, où avaient cours des commerces honteux. D'autres étalages n'avaient rien que de fort naturel, mais ils donnaient lieu à des contemplations d'une durée insolite. Des collégiens s'hypnotisaient devant des éponges énormes, exposées sous cloche, et ils cherchaient par la pensée à quelle surface de femme monstrueuse elles pourraient bien servir. Des vitrines de bandagistes et d orthopédistes atriraient les passants; et devant ces variétés de cylindres de nickel, de tubes de caoutchouc, de becs d'ivoire, les cervelles des jeunes gens et des vieillards s'emplissaient de visions libertines. Ou bien, c'étaient des filles qui raccrochaient des hommes, des hommes qui abordaient des filles; tout le rut de la soirée qui se préparait déjà. On respirait du péché dans l'atmosphère saturée de luxure. Les cochers de fiacre et d'omnibus échangeaient des injures, vo-
2i6 LE DÉCLIN
nûssaicnc des grossièretés; on était assourdi par ces cris d'animaux haineux, aveuglé par la poussière et asphyxié par l'odeur de cette humanité amoncelée: ime odeur de sueur d'aisselle, de fumée de abac et d'urine rande.
Il arriva à la gare écœuré, excédé, n'en pouvant plus. Il se jeta dans le train express qui partait au même moment et il parvint environ une demi-heure après à Versailles. Avant de rentrer chez lui et de s'attabler solitairement pour dîner, il sonna à la porte de M™« Chevigné.
Il la trouva seule dans son salon à demi-noyé d'ombre et lorsque ses yeux, souillés et prostitués par tant de visions obscènes, aperçurent Fernande, il ne put maîtriser un cri :
— € Ah! vous!... vous! »
Il éprouva le besoin de laver ses regards dans les siens, d'appuyer sa tête en feu dans ses mains fraîches et douces.
— « Mon Dieu! qu'avez-vous donc? » lui demanda-t-elle. « La fièvre? »
— c Non... non, » répliqua-t-il vivement.
« J'ai seulement passé une journée atroce, une de ces journées que je connais trop bien, de spleen, de désespérance, d'ennui, de ces journées où l'on voudrait en finir... se tuer... que sais-je? »
Elle avait gardé ses mains dans ses mains.
— « Mon pauvre ami! »
— « Tout à l'heure, » poursuivit-il, « je suis rentré à Versailles dans un tel état, que malgré moi... je ne sais pourquoi... j'ai sonné à votre porte... au risque de vous déranger peut-être... parce que, voyez-vous... si j'étais remonté chez moi directement... ah I je ne sais pas ce que j'aurais fait, mais j'aurais fait un malheur! »
Elle l'interrompit :
— « Vous avez confiance en moi. C'est bien.
Que je vous remercie! Moi aussi je suis seule, et je n'ai pas, comme vous, l'art pour me consoler... »
— « L'art? » riposta Michel, presque hors de lui. « Ah! je suis un malheureux! L'art ne m'a servi qu'à me perdre... Je suis un impuissant et
2l8 LE DÉCLIN
un médiocre... je ne ferai jamais rien... Je ne compterai jamais... Ce que j'ai fait ou rien, c'est la même chose! »
Elle le gronda :
— « Pouvez-vous dire ! »
Très tendre, elle le consolait de la voix et des yeux, le suppliait de se calmer, le rassurait de sa parole amie. Lui, comme un enfant qu'il était, se laissait faire, trouvant à son langage de femme une infinie douceur. Même, il se complut à se plaindre afin de redoubler la compassion de Fernande. Il se blottit dans sa pitié, s'y pelot ma frileusement : et elle, le voyant souffrir, étendait toujours plus maternellement sur lui le châle de sa tendresse affectueuse.
Il lui dit :
— « Vous êtes bonne ! oh ! si bonne ! »
Il prit ses mains, les baisa. Comme il relevait sa tête, Fernande sentit ses doigts brûlés par une larme...
Elle s'effraya :
— « Vous pleurez? »
Il répondit :
— a Je suis un artiste malheureux ! J'ai fait de mauvais livres et je suis incapable de les effacer en en écrivant de bons. »
Elle l'arrêta :
— oc Pouvez-vous dire! Vous êtes un grand artiste! un maître! Et je vous admire de toutes mes orces... Je suis fière de vous, fière d'être votre amie ! »
Il lui prit la tête, baisa ses cheveux et ses joues :
— a Oh! vous êtes bonne, vous!... Vous avez pitié, pitié du pauvre tou que je suis ! »
— « Non, non, ce n'est pas de la pitié, c'est de l'admiration, de TafFection profondes... »
Il la gardait toujours enserrée contre lui, répétant toujours à mots entrecoupé :
— ce Merci... merci... ah ! vous êtes bonne! » Elle lui rendit ses caresses avec emportement.
Les lèvres de Michel s'appuyèrent longuement sur celles de Fernande. Celle-ci se réveilla comme d'un songe :
— c Que faisons-nous, Michel!... Voyons, voyons... il ne faut pas I »
Il Tétreignait encore de toute son angoisse et de toute sa détresse...
— c Oui, » s'écria-t-il, « oui, c'est vrai, vous avez raison, nous sommes fous... d
Elle lui dit :
— « Partez ! »
Machinalement, sans penser, il lui jeta :
— € Adieu ! »
Et il fit deux pas vers la porte...
Mais l'instant d'après, leurs corps se soudaient lun à l'autre, leurs lèvres s'unissaient pour ne plus se désunir; il la brûlait du feu de ses caresses emportées et elle attachait impétueusement sur la bouche de Michel sa bouche pleine de baisers passionnés.
l ES premiers temps de la nouvelle liaison que venait de contracter Michel Rabuteau marquèrent pour lui l'apogée de sa vie sensuelle. Il lui semblait que cette femme fût la première qui se donnât à lui. Il avait trop le culte des gestes physiques de Tamour pour ne point apporter à réaliser pleinement ses aventures le même soin qu'il apportait à réaliser pleinement ses livres. En amour comme en art, il voulait aller jusqu'au fond des choses. Toute impression lui paraissait banale et ordinaire : il
cherchait toujours du neuf et de l'inédit. Il ne partageait pas l'opinion de Schopenhauer aux yeux de qui l'amour a pour fondement exclusif un instinct dirigé vers la reproduction de l'espèce. Le philosophe allemand prétend que « le vertigineux enthousiasme qui s'empare de l'homme à la vue d'une femme dont la beauté répond à son idéal n'est autre chose que le sens de l'espèce qui reconnaît son empreinte claire et brillante et qui par elle aimerait à se perpétuer. » Il en donne des preuves en alléguant en faveur de sa théorie que seules la jeunesse, la santé et la perfection corporelles ont le privilège de faire naître l'amour. Pourquoi s'aime-t-on surtout dans la jeunesse? Parce que a tout individu perd un attrait pour l'autre sexe selon qu'il se trouve plus ou moins éloigné de la période propre à la génération ou à la conception, d Pourquoi aime-t-on généralement mieux la créature bien portante que la malade? Parce qu'on peut craindre que sa maladie ne se transmette à sa postérité. Pourquoi aime-t-on plutôt un être beau qu'un être laid?
De craindre d'engendrer par lui de vilains descendants. Pourquoi les grosses daines n'exdtentelles que médiocrement notre enthousiasme?
Parce que leur graisse peut atrophier ou déformer leurs organes secrets et que l'enfant auquel elles donneraient le jour ne serait pas confortablement logé dans cette cahute provisoire. Michel Rabuteau était fort scandalisé par ces assertions. Il aimait l'amour pour lui-même, la femme pour elle-même et Facte de l'accouplement lui apparaissait noble et beau, dût-il être stérile. La ligne d'un corps de femme pâmée, la souple ligne onduleuse aux courbes fuyantes et molles, le halètement de sa gorge, l'impatience de sa croupe, la langueur humide de ses regards, la moiteur de sa bouche, tout cela l'affolait, lui donnait le vertige. Fernande apportait une telle grâce à lui céder qu'il semblait à Michel qu'il était, à chaque reprise, l'auteur d'une chute nouvelle. Lorsqu'une femme s'est livrée, chaque fois que, par la suite, elle s'abandonne à son amant, l'union de cet homme et de cette femme est toute naturelle et
comme sous-entendue à l'avance à chacun de leurs rendez- vous : or, Fernande faisait éprouver à Michel l'impression que leur étreinte n'allait pas de soiy et que, chaque jour décidée à lui résister, la jeune femme était toujours vaincue.
Ils s'ingénièrent de toutes manières à renouveler leurs sensations. Il voulut la posséder dans les différentes pièces de sa maison : et les deux salons, après sa chambre à coucher, les virent unis. Les divers canapés, les divans espacés un peu partout dans son hôtel les reçurent pâmés. Leurs corps éternellement soudés l'un à l'autre, leurs bouches l'une sur l'autre vissées, ils ne vivaient que parmi des piles de coussins effondrés. Il lui faisait aussi changer de parfum, changer de toilette : il voulut la posséder dans toutes ses robes et dans tous ses sachets. Il lui acheta des odeurs spéciales, ils confectionnèrent ensemble des mélanges inédits, espérant toujours éprouver des sensations plus complexes et plus aiguës. Leurs chairs souffrantes se rivaient en une mutuelle absorption. Ce fut l'éperdu déchaînement
de deux sensualités exacerbées, et il leur semblait que tous les désirs inassouvis depuis le commencement du monde venaient s'engouffrer dans leur désir, s^essouffler dans leur gorge extasiée, se déchirer dans leur poitrine saignante. Ils allèrent jusqu'aux pires extrêmes, comme s'ils avaient apprêté leurs êtres pour la mort.
Michel se rappela les paroles de Fernande :
« Je suis votre ancienne vie... » Ces paroles disaient vrai. Au moment où Michel Rabuteau avait voulu changer, il était déjà trop tard : il en était à cette période où l'on ne peut plus sortir de la vase où l'on s*est embourbé. Fernande était venue habiter Versailles comme pour le ramener dans le mal s'il osait s'aventurer à aller vers le bien, et pour lui remémorer qu'il n'était pas fait pour écrire de beaux livres. Insciemment et tout en offrant de le servir, elle avait achevé de le perdre. En vain Michel se révolta. Son orgueil se mit de la partie. Il ne voulut pas qu'il fut dit qu'une femme l'eût aspiré tout entier. Il ne voulut pas qu'il fût dit que Michel Rabuteau eût
manqué de force et d'énergie. Il se remit au travail, passa des jours, des nuits sur de nouveaux ouvrages. Il essaya des pièces, des romans, des poèmes. Il écrivit avec rage. Il jeta tout au feu. Tout lui parut mauvais, avorté, manqué. Ces livres qu'il rêvait d'enfanter, resteraient à jamais enfouis au-dedans de lui. Il était trop artiste pour publier des œuvres inférieures : et il vouait à la destruction tout ce qu'il composait dans ses heures de lucidité. Eût-il d'ailleurs publié ces pages, elles n'auraient pu avoir aucun retentissement. On aurait jugé l'écrivain en pleine décadence, et on aurait laissé paraître ses ouvrages nouveaux sans y prendre garde.
Ainsi, il ne pourrait jamais réparer le mal qu'il avait fait. Sa réputation serait à jamais néfaste. A jamais il serait l'auteur des "Baisers défendus et de tant d'autres ouvrages malsains. Il pouvait certes s'occuper d'oeuvres philanthropiques, consacrer son temps à faire la charité, mais il n'avait pas la possibilité de se condamner en public. Il vivrait quarante ans peut être encore, avec l'im-
pression qu'il était un criminel impuni et que jamais il ne relèverait les ruines qu'il avait causées.
Alors, de rage, de fureur, de folie, il se jeta dans les derniers excès. Il fit de Fernande un être de corruption et de débauche. Il lui apprit le vice, lui inocula le virus de la perversité. Celui de ses livres qu'il réprouvait le plus, il le vécut et le fit vivre à Fernande. Ils ne pratiquèrent plus que les baisers défendus. Tout leur parut trop neutre et trop usé. Ils ne connurent plus de délices que dans la dépravation.
En ces temps-là, Michel Rabuteau composa ses pires poèmes. Il n'en publia aucun : mais malgré lui, son imagination malade était sans cesse obsédée de visions obscènes. Ce fut l'époque aussi de ses plus éperdues détresses : il ne voyait plus personne, ne parlait que de la mort... Une tristesse de plomb l'enchaînait: tristesse inerte, figée, imprécise, qu'il n'eût pu définir avec des mots. C'était un état latent et
continu : une souffrance muette, morne, de son cerveau immobile. La vie nouvelle qu^il avait rêvée, c'était sa vie ancienne cent fois plus lugubre et plus coupable qu'autrefois.
Un soir, ils étaient venus à Paris pour assister dans un café-concert des Champs-Elysées à une c Revue d dont on parlait beaucoup, et qui attirait toute la société polie. Michel avait toujours eu en horreur ces endroits ignobles. Fernande réussit à l'y entraîner. Us se trouvèrent au milieu d'une assistance fort élégante en effet. Ce n'étaient que messieurs en habit et femmes décolletées. Tout le beau monde était là. Il désertait de plus en plus les vrais théâtres, qui l'obligeaient à faire quelquefois un effort d'intelligence, ou tout au moins à être attentif, ce qui est déjà trop pour lui. Le café-concert n'exigeant aucun effort d'intelligence ou d'attention, on comprend qu'il soit le rendez-vous préféré des gens du monde. Ils peuvent y réaliser le plus cher de leurs rêves : boire et fumer en écoutant des ordures.
Lorsqu'on promène sa lorgnette dans un de
ces music-halls un jour de gala, on ne peut se défendre d'un véritable regret que le corps humain soit bâti tout d'une pièce et que ses différentes parties ne soient pas susceptibles d'être démontées et interverties. Que d'hommes et de femmes parmi ces gens qu'on est condamné à voir toute une soirée, dont on aimerait à détacher la tête pour la visser pendant trois heures au bas de leurs reins, cependant que l'astre qui termine leur dos et sur lequel ils sont assis, leur tiendrait momentanément lieu de visage, quitte ensuite à reprendre sa place naturelle. Les spectateurs gagneraient tellement au change!
Fernande et Michel s'étaient installés aux fauteuils d'orchestre. Dans la salle, c'était une atmosphère écœurante d'alcool et de tabac, un floconnement de spirales bleues : toute la fumée qui s'exhalait de ces centaines de cigares et de cigarettes, et la fumée aussi que tous ces hommes mafflus et pansus rejetaient hors de leur bouche, en sirotant des liqueurs fortes, comme s'ils ne se jugeaient pas suffisamment abrutis. Quelques*
uns commençaient dëjà à s'engourdir : les paupières mi-fermëeSy les yeux endormis, la bedaine somnolence, ils semblaient se nicher, se complaire délicieusement dans les obscénités qu'on dégoisait autour d'eux; et malgré soi on songeait à des porcs vautrant dans leur purin leur ventre coulant de plaisir et de graisse. Des filles étaient là, l'œil effronté, avivé par le crayon noir, la lèvre impudente, avivée par le rouge, les cheveux flambants de luxure, avivés par la teinture rousse, la gorge fatiguée, la poitrine exténuée; elles accostaient les hommes du regard, leur promettant par un signe de la prunelle quelques heures de nausée. Et sous leurs vêtements on devinait leurs chairs déjà entrebâillées.
Encore, celles-là n'écoutaient que d'une oreille distraite les inepties grossières qu'on débitait. Les plus attentives étaient les femmes du monde qui espéraient toujours apprendre quelque chose, connaître une ordure nouvelle, une saleté qu'elles ne soupçonnaient pas, afin de la faire en rentrant chez elles avec leurs maris.
Sur la scène, c'était un défilé sans nom : des hommes se succédaient, exécutant des pivotements et des contorsions, chantant des chansons d'ivrogne. Le fonds de leur répertoire était toujours le même : qu'ils fussent pris de vin ou de rut, ils étaient toujours à l'état d'animaux. Les femmes levaient la jambe, se retroussaient, se déhanchaient, vomissaient des couplets ignobles : et alors le public riait, s'amusait, était content. Quand le premier comique, simulant un ivrogne passant sur le Pont-Neuf et interpellant la statue de Henri IV eut beuglé : a Espèce de poule au poîl Viens donc prendre un verre! » toute la salle fut secouée d'un tremblement saccadé : les yeux pleuraient à force de rire. Quand un autre proféra : « Je m'appelle Léon, f habite au "Panthéon. » tout le monde fut pris d'un delirium tremens de gaîté. Les messieurs frappaient le sol de leurs cannes, les femmes se frappaient les mains avec leurs éventails. Ce répertoire faisait appel à ce que ces gens avaient de plus bas et de plus abject : il produisait donc un effet considérable. Dans
ces chansons il n'était question que de gens qui avaient trop mange ou trop bu, qui s'accouplaient comme des chiens dans la rue et qui comme eux se soulageaient au coin des bornes : et ce public était ravi, car il retrouvait en ces refrains les seules occupations auxquelles il pût s'adonner.
Les gestes de l'amour physique tournés en ridicule exaspéraient Michel Rabu teau, pour qui l'amour était essentiellement triste et sacré. Jamais ces jeux défendus, ces baisers vicieux, qu'il pratiquait maintenant, ne lui auraient donné envie de rire. Il avait l'érotisme sombre et morbide. Tous ces gens qui prenaient plaisir à ces obscénités de café-concert, n'étaient pas des passionnés de la femme et de lamour physique. Du moment qu'ils riaient, c'est qu'ils ne comprenaient pas. Être capable de trouver drôle l'acte de l'accouplement, c'est prouver qu'on ne sent pas sa beauté tragique. Plus sensuels peut-être que tous leurs voisins, Michel et Fernande étaient profondément choqués de voir parodié ainsi le drame de la chair. Ils en étaient aussi choqués que de
voir la légende d'Orphée et celles des divinités de la Grèce muées dans la "Belle Hélène et Orphée aux Enfers, en balivernes bêtes^'à pleurer, en calembredaines à l'usage des gâteux, par des auteurs dont le seul souci en ce monde fut de faire digérer les bourgeois en leur prenant leur argent. Le corps de la femme était pour Michel le clavier de l'amour; toutes ses parties concouraient à un ensemble de grâce et d'harmonie; et tourner en ridicule ses organes les plus secrets lui paraissait une insulte à la beauté.
La a revue j> qu'on leur avait recommandée, leur parut fastidieuse et morne. Les mêmes plaisanteries indéfiniment répétées : un défilé de femmes en chemise et d'hommes en caleçon, chacun égrenant sur son passage une insanité macabre et déjà égrenée. Le public s'amusait beaucoup : chaque fois que les mots de bâton, de pieu, de manche revenaient au cours du dialogue, les femmes s'esclaffaient bruyamment; et les hommes ne se tenaient plus d'aise, quand revenaient les termes d'étui, d'étau, ou de
coquille. C'étaient des joies énormes et débridées; une cascade de rires, de cris et de bravos, cependant que la fumée du ubac et Todeur de l'alcool tissaient dans Fair une senteur acre et rance.
Fernande proposa à Michel :
— « Partons, voulez- vous? »
Il répliqua :
— ce Oh! je ne demande pas mieux. :»
Ils sortirent. Les Champs-Elysées grouillaient de monde; des filles et des vieux messieurs se poursuivaient, s'entretenaient d'ordures; le spectacle que Michel et Fernande venaient d'avoir sous les yeux au café-concert s'imposait de nouveau à eux au dehors. La jeune femme dit alors :
— ce Prenons par les quais; nous aurons moins d'encombrement. »
Il répondit :
— ce Comme vous voudrez. »
Elle le sentait affreusement triste; et craignant le sourd travail de sa tristesse pendant qu'il
LE DÉCLIN 23f
gardait ainsi le silence, elle essaya de le faire parler :
— ce En avons-nous entendu ce soir!... C'est la dernière fois que je mets les pieds là-dedans. Et vous? 3>
Distraitement, il riposta, d'une voix dolente :
— « Oh ! moi aussi. »
Elle continua :
— « Peut-on prendre plaisir à écouter ces inepties! Peut -on surtout y envoyer quelqu'un! »
Il voulut avoir Tair de penser à ce qu'elle lui disait et de suivre sa conversation :
— a Cela vous étonne? Moi pas. Ce qui me stupéfierait, c'est que ce spectacle n'eût pas de succès. C'est tout ce qu'il faut pour les gens!»
Elle murmura :
— « Vous êtes toujours le même. Vous êtes toujours aussi misanthrope, aussi attristé. y>
Il proféra :
— « Davantage. »
Ce mot peina Fernande :
— a Même depuis...? Je n'ai donc pas une bonne influence sur vous ? Mon amour ne vous apaise donc pas? Vous n'êtes donc pas heureux? »
Il répondit, d'une voix éteinte :
— « Si... très heureux... d Elle songea :
— « Il ne pense pas ce qu'il me dit; il est loin de moi, très loin... »
Il y eut, entre eux, un long silence.
De nouveau, elle essaya de l'arracher à son mutisme :
— « Qu'est-ce que vous avez? »
— « Rien... rien... je n'ai rien. »
— a Mais si, vous avez quelque chose; pourquoi êtes-vous comme cela? »
Absorbé, il ne trouva rien à répliquer. Sa tristesse s'imprécisait et s'alourdissait, devenait plus impossible à définir avec des mots. C'écait une dépression sourde, une torpeur inerte et comme figée dans du plomb. Sa pensée ne bougeait
plus. Elle se prostrait, se voûtait, s'engourdissait. Fernande connaissait trop bien le sens de ses silences. Elle tenta encore de l'occuper :
— a N'allons pas trop loin, » fit-elle. « Onze heures vont sonner; et nous avons un train à prendre. »
Michel entendait ses paroles résonner à son oreille, comme un idiome étranger dont il n'aurait pas saisi la signification. Un train? Qu'était cela? Il aurait aussi bien marché toute la nuit, longé, toute la nuit, ce quai, sur lequel ils étaient maintenant arrivés.
Un instant, ils s'accoudèrent au parapet qui surplombait la Seine. Les becs de gaz des ponts projetaient leurs reflets sur le fleuve. L'eau, toute noire, était trouée çà et là de lueurs blafardes, que le remous faisait danser.
Fernande hasarda quelques remarques sur ce qu'ils avaient sous les yeux.
Michel ne répondit pas.
— ce Eh bien ? partons-nous ? » proféra la jeune femme.
Michel Rabuteau songeait, les yeux perdus vers le fleuve :
— € Tout de même, si on se jetait là-dedans, on ne souffrirait plus. »
I ovEMBRE était venu : un novembre pluvieux et triste. Engrisées par une buée humide, les rues de Versailles se noyaient dans un ennui maussade et réfrigérant. La rue d'Angiviller, plus déserte que jamais, s'allongeait sous un tamis d'averses et de brouillards, et Michel Rabuteau passait ses journées, lorsqu'il ne se rendait pas chez M™« Chevigné, à étirer son spleen et son découragement dans ce décor sévère. Il n'avait plus le courage de lire.
encore moins celui de travailler. Paris Texcédair, Versailles le déprimait, et il était si las de sa nouvelle liaison qu'il fuyait maintenant Fernande chaque fois qu'il la pouvait éviter, et qu'il préférait encore la solitude de son appartement à la compagnie de cette femme envers laquelle il était obUgé de mentir. Loin de se sentir plus près d'elle par sa possession, il s'en sentait plus loin. Elle reculait devant lui à chaque étreinte nouvelle, et il était forcé de s'avouer qu'il aimait moins la jeune femme pour elle-même que pour les sensations qu'elle lui faisait éprouver. Ce qui lui plaisait en elle, c'était la volupté qu'elle lui donnait. Quant à rompre avec elle, il n'y songeait même pas. Sa liberté reconquise, il n'aurait qu'une hâte, celle de l'engager à nouveau dans d'autres chaînes. Recommencer une expérience encore ? Passer encore par les mêmes dégoûts ? Faire déchoir un être de plus ? Et puis, cet infini mystérieux qu'il cherchait, qu'il voulait éperdument à travers chacune de ses aventures, il lui semblerait toujours plus inaccessible
et plus décevant. Le parti le plus sage n'était-il pas de rester désormais fidèle à Fernande, de vieillir avec elle, jusqu'à la fin? Il avait abaissé cette femme : l'honnêteté consisterait à la relever par le mariage, à lui proposer tout au moins de Tépouser. Consentirait -elle? Quel ménage, quel ménage atroce serait sans doute le leur? Cette union de deux sensualités, cette union qui aurait eu la débauche pour base, comment pourrait-elle durer, que pourrait-elle produire de bon? S'ils avaient des enfants, quels seraient-ils ? Et fallait-il donc souhaiter que Michel et Fernande fussent perpétués en des rejetons pires qu'eux? Rabuteau se continuerait assez par ses ouvrages ; était-il nécessaire qu'il se continuât aussi par des êtres vivants?
Que faire? Quel parti prendre? Toutes ces questions se pressaient confusément dans son cerveau malade. Il allait rêver à tout cela en se promenant solitairement sous les arbres effeuillés du parc de Versailles, ou le long des allées des jardins de Trianon. Ces cadres de tristesse con-
venaient bien aux pensées moroses qui l'obsédaient. Son âme était en harmonie avec ces paysages.
Un jour du mois de décembre» il contournait, au Petit -Trianon, le groupe de bâtisses qu'on appelle le hameau de Marie-Antoinette.
Il était trois heures. L'après-midi n'avait été qu'un crépuscule. Il ne pleuvait pas, mais l'atmosphère était brumeuse. Les squelettes des arbres dépouillés frissonnaient sous un vent comme acidulé. Les arêtes des taillis se fondaient au loin en une vapeur cendrée. Tout s'imprécisait, se diluait dans le brouillard. Le hameau avait la tristesse d'un cimetière. Chaque maisonnette avait l'air d'une tombe. Le presbytère, la laiterie, l'orangerie, semblaient des monuments funéraires abandonnés. Tant de choses gisaient là 1 Michel songeait à tout ce que ce décor avait vu : il évoquait la Reine, toutes ces jeunes femmes qui l'entouraient, il voyait par l'imagination les fantômes d'autrefois, costumés en bergères Watteau, se poursuivre en riant à travers
ces chariïtilles. Et maintenant 1 Tout cela aussi était en déclin.
Déclin de ces splendeurs passées, déclin de l'automne, déclin de l'année, déclin du jour; l'heure était propice pour Michel Rabuteau, aux retours sur lui-même et aux examens de conscience : il revécut sa vie, sa vie si remplie et si vide : remplie de menus faits, de sensations passagères, de choses essentiellement vaines et transitoires; vide de vraie tendresse, d'amour sincère, vide de sentiments profonds et durables. Était- il donc trop tard pour recommencer à vivre? Et le déclin de son talent devait-il donc être suivi du déclin de sa personnalité ? Si l'artiste en lui allait diminuant, l'homme s'amoindrissait-il parallèlement aussi ? Sur le fond gris de la brume, qui était le fond gris de son avenir, il voyait par la pensée se détacher, comme une apparition insaisissable, ce qu'il avait appelé sa vie nouvelle et à laquelle il donnait la forme concrète et tangible d'une jeune femme immatérielle et pure. Sur les massifs clairsemés qui
s'étageaienc au loin, il voyait cette image s'animer à ses yeux, lui apparaître et disparaître tour à tour, venant vers lui, s'en écartant, obsédant son cerveau halluciné.
A un moment, il crut rêver. Une jeune femme venait vers lui, en effet, mais il ne pouvait, vu la distance et l'obscurité grandissante, distinguer de façon précise ses traits ni même sa tournure. Elle se rapprochait cependant, marchant dans sa direction sans probablement l'apercevoir. Elle devint invisible quelques minutes, car l'allée qu'elle suivait opérait un long tournant. Michel fit quelques pas au devant d'elle et quand elle reparut, il se trouva trop près d'elle pour ne pas la reconnaître. Il était face à face avec Simonne.
Elle eut un cri de surprise :
— « Vous ! par exemple ! »
Il l'avait saluée :
— « Mon Dieu oui! Cela vous surprend?
Quoi de plus naturel? Quand on habite Versailles, le Petit-Trianon n'est-il pas la promenade quotidienne obligée? Mais vous qui habitez
LE DÉCLIN 24f
Paris, comment, sans indiscrétion, vous rencontre*t-on un jour pareil dans ce jardin désert?
— «c C'est bien simple, » répondit-elle, «c Je suis venue à Versailles faire deux visites avec mon mari : avant de rentrer à Paris il a voulu aller dire bonjour à un de ses camarades, lequel est garçon ; je n'avais aucune raison de l'accom* pagner, et avant de le retrouver à la gare, j'ai risqué un tour ici. :»
Mariée I c'est vrai : il avait appris son mariage quelques semaines auparavant ; mais cette nouvelle l'avait laissé indifférent, égaré qu'il était alors sous l'empire de sa crise.
Il repartit :
— « Je ne vous ai pas vue depuis... »
— ce Depuis longtemps, » riposta la jeune femme qui ne voulait sans doute pas réveiller un souvenir trop précis.
Pour dire quelque chose, Michel répliqua :
— ce Pas si longtemps que vous croyez ; mais les événements se précipitent par moment avec tant de vitesse qu'il nous semble que nous
vivons en un mois beaucoup plus qu'en dix ans. Bien des choses peuvent se passer alors... d Comme un écho désenchanté, Simonne murmura malgré elle :
— a Oui... bien des choses ! »
— ce Je n'ai pas pu assister à votre mariage... i> reprit Michel.
Elle rinterrompit :
— « Vous m'avez écrit un mot très aimable pour vous excuser. »
Il continua :
— « Ne croyez pas que ce soit de FindifFérence de ma part. J'ai eu... des ennuis, des contrariétés, beaucoup à faire aussi ; j'ai été un peu malade... Enfin, je n'ai pas pu... d
Elle voulut changer la conversation :
— « Est-ce que vous nous donnerez bientôt quelque chose? j>
Il répliqua, très vite :
— « Non. C'est fini. Je ne ferai plus rien.»
Elle s'étonna :
— « Oh ! »
Il poursuivit :
— « Un moment arrive, voyez-vous, dans la vie d'un artiste, où il ne peut plus rien dire de nouveau, et où il ne peut que reproduire indéfiniment ce qu'il a déjà dit plusieurs fois. Alors, il faut qu'il s'arrête. C'est le déclin ! »
Elle protesta :
— oc Mais vous n'en n'êtes pas là! »
— oc Si, si, j'en suis là. Il en est de la vie intellectuelle comme de la vie sentimentale : un jour vient où Ton est lassé, fatigué, découragé de chercher une perfection qu'on ne peut pas atteindre; de même qu'en amour, un jour vient où on ne s'aime plus, tout simplement parce qu'on s'est trop aimés, ou parce qu'on a trop demandé à son amour, d
Elle se trahit :
— oc Oui, mais on peut alors se réfugier dans ses souvenirs. Heureux encore ceux dont vous parlez! Au moins se sont-ils aimés un temps.
Pensez à ceux qui n'ont jamais été aimés de qui ils souhaitaient de l'être... pensez aux mariages
qu'on fait par dépit, par aflolement, parce qu'on en a assez de sa solitude et de son ennui, de sa tendresse inemployée... que sais-je? »
Michel répondit :
— c Je ne crois pas qu'il existe un seul être qui n'ait jamais inspiré l'amour, et qui n'ait pu cueillir le bonheur sur sa route. »
Simonne répliqua :
— a Peut-être. Mais le hasard est là, qui l'empêchera de le cueillir. Songez combien, d'un fait insignifiant d'apparence, peuvent dépendre de choses. D'une invitation acceptée tel jour de préférence à telle autre, d'une visite rendue plutôt que telle autre, peut naître le malheur d'une vie. Que de créatures ont côtoyé l'amour vrai, désintéressé, sincère, et n'ont pas su ou n'ont pas voulu le reconnaître! ce Ma vie a son secret... :» dit un vers célèbre; et s'il est si célèbre, ce n'est pas qu'il soit très beau, mais c'est qu'il résume bien des choses et qu'il peut servir d'épigraphe à bien des destinées. Hélas! quelle vie n'a eu son secret, quelle âme n'a eu son mystère? et si
le véritable amour est le plus timide et le plus scrupuleux, si les âmes les plus ardentes sont celles qui sont les plus réservées et si les cœurs les plus éloquents sont ceux qui jugent les mots insuffisants pour traduire ce qu'ils éprouvent, si les êtres les plus tendres sont aussi les plus sirlencieux, comment les natures délicates arriveront-elles à se joindre, si elles n'osent confier aux paroles le soin de les servir? Ah ! que la vie est triste! que tout est triste! »
Il la regarda :
— oc Pouvez-vous parler ainsi... au lendemain de votre mariage ? »
Elle craignit d'en avoir trop dit et, tout de suite, elle se corrigea :
— oc Aussi n'est-ce pas de moi que je parle. Je parle d'autres personnes... de vous, par exemple. Comme votre existence doit être mélancolique! »
Il répliqua :
— oc Oui... c'est vrai... Vous êtes la première personne qui m'ayez parlé ainsi. Tout le monde me croit heureux. On me dit : a Vous avez la
2fO LE DÉCLIN
santé, la fortune, le talent, la réputation : vous n'avez pas le droit d'être triste. » Vous comprenez, vous, que je le sois quand même. }»
Elle repartit :
— oc II n'y a qu'à lire un seul de vos livres pour comprendre pourquoi. »
Il voulut en savoir davantage :
— a Ah! vous avez lu...? »
— « Pas tous vos livres encore, sans doute.
Vous en avez fait tant! Un seul; un roman... Je l'ai lu la semaine dernière... Vous connaissant un peu, j'ai voulu voir ce que vous écriviez... c'est bien naturel. j>
Il y eut entre eux un silence. Il hasarda :
— ce J'espère que ce livre ne vous a pas trop ennuyée? »
— oc II m'a bien intéressée, allez!... Je l'ai lu les lafmes aux yeux. Comme je vous plains ! »
Il dit, machinalement :
— oc Que voulez-vous? »
— a Ce que je veux? Je voudrais vous voir heureux, apaisé, quiet. »
— ce Je ne le serai jamais. Je ne puis plus l'être. J'ai trop de remords sur le cœur, trop de mauvaises actions, de mauvais livres à me reprocher. »
Elle s'épeura :
— oc Quel avenir pour vous ! Comme vous allez souffrir encore! »
Il repartit, très calme :
— « Ce sera justice. »
Et sur ce mot, il la quitta; et lorsqu'il la suivit des yeux, s'éloignant de lui pour ne plus lui revenir, il eut de nouveau l'hallucination de sa vie nouvelle, de sa vie meilleure, qui fuyait de lui pour jamais.
Maintenant, la nuit était tout à fait tombée : le jardin s'enténébrait d'un tulle de deuil, d'une gaze noire et opaque. Il sortit à la hâte de Trianon et sous la pluie fine qui commençait à tomber et à le transir, il se demandait quelles floraisons de tristesse et de deuil allaient éclore au crépuscule de sa vie.
Et confusément, tandis que les paroles de Si-
2f2 LE DÉCLIN
monne résonnaient encore dans sa tête brisée, il en rapprochait de beaux vers de Sully Prudhonune qu'il était hors d'état de se réciter, mais dont il se remémorait seulement le sens : nous sommes aussi loin les uns des autres que les étoiles de la voie lactée; nous avons Tair de nous côtoyer et de nous frôler toujours : mais nos âmes sont d'éternelles isolées que pas une de leurs sœurs ne parvient à pénétrer et à comprendre : alors même qu'elles semblent très près les unes des autres elles en sont distantes de mille lieues : toujours veuves d'époux qu'elles n'ont jamais eus, elles brûlent et s'éteignent à jamais solitaires.
oAchevé d'imprimer le vingt et un février mil neuf cent un