OBSERVATION XXXVIII
Délire des persécutions. — Hallucinations de l'ouïe. — Pensée devinée. - ^ "J'i;^'- — Retour à Paris. — Plusieurs coups de pistolet sur Ja porsonne du curé de iMontmartre.
Le G août 1871 , à Téglise do Montmarirc, à onze heures cl (Icniic ^lii malin, la messe était aux trois quarts dile; M. 15..., curé de la paroisse, quêtait. Sous la nef droite,' près du chœur, au moment où il tendait la bourse qu'il tenait à la main, un coup de pistolet retentit; ce premier coup fut immédiatement suivi d'un second, puis d'un troisième. Le curé, ayant vu que c'était à lui qu'on en voulait, avait fait un brusque mouvement de côté. Les deux premières balles l'ont frôlé; la troisième a allcint la voiite, le suisse qui suivait AI. ]]... ayant eu la présence d'esprit' de s'emparer de l'arme et de lever le canon en l'air.
L'én.olion fut très-vive, les chants religieux cessèrent et la foule se précipita autour du curé, qu'oii croyait gravement atteint. Le suisse avait arrêté et désarmé l'a.ssassin, qui était une femme. On conduisit cette dernière au commissariat de police, et il fallut la protéger pour empêcher le p.ihlic de lui faire un mauvais parti.
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I,es renseignements pris immédiatement sur ce crime et sur son auteur ont établi ce qui suit :
Marie-Joséphine G... est âgée de cinquante-cinq ans. Elle est née en Helgiijue ; mais depuis nombre d'années habile la France, où elle a été poursuivie et condamnée pour vol. En sortant de prison, elle vint habiter au numéro 8, rue des Rosiers, et fréquenta assidûment l'église de Montmartre, sa paroisse.
Absente depuis quelque temps, elle revint à Paris le samedi 5 août, et prit un logement au numéro 10, rue des Ro.<iers, dans un petit hôtel. Le dimanche, 6 août, elle s'était tranquillement rendue à l'oflice religieux et avait tiré sur le curé.
Le lundi malin, 7 août, j'eus l'occasion de voir la femme G..., qui me consulta sur des contusions aux tempes résultant de quelques violences exercées sur elle avec la cros.se du revolver, au moment où elle avait été désarmée. Elle était extrêmement calme, et me rendit un compte trèsdétaillé de l'événement. Dès ses premières paroles, que je transcris ci-dessous très-fidèlement, on va bientôt reconnaître qu'il s'agit d'une persécutée.
« Il Y a plus de trois ans qu'ils me font la guerre; c'était à ne plu.^ pouvoir y tenir. 11 en était des petites choses comme des grandes. Il y avait, par exemple, à la porte de l'église un marchand de bimbeloterie religieuse qui portait sur son bras uno i)ctite vitrine ouverte et qui proposait difl'ércnts objets aux fidèles; eh bien, cet homme me regardait toujours d'un drôle d'air, et quand je passais, il fermait vite son coffre et disait toujours : Hum! Inim! Dans l'église, le curé ne pouvait pas prêcher une seule fois sans me désigner et sans dire une foule de choses tout exprès pour moi , pour uic narguer, pour me faire honte. H savait bien s'y prendre, et comme il était méchant! Il m'a bernée en tout
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temps. Ainsi, il y a deux ans, M. le cinc montait un jour les buttes; je venais denière lui, je m'a|)pioclie tout près et je lui dis : Lâche! Je le dépasse, puis je me retourne, je vois que M. le curé a souri, et il dit : Allons, nous en ferons mie chaisière. » — « Vous avez très-distinctement entendu ces paroles? » — « Non, mais j'ai bien deviné sa pensée. Par la divination, on entend sans que l'on ait causé.
» La religion m'a donné bien des chagrins. Ils se sont tous mis après moi. J'avais pris alors le plus sage parti, qui était de m'en aller; mais je n'étais pas plutôt en Savoie, (pie j'ai bien vu que cela ne pourrait pas aller; cl effeclivenient, à Lyon, je me suis aperçue que j'étais suivie. Arrivée à Marseille, je vais entendre la messe à la chapelle des Capucins, et alors là, c'était tellement clair, que j'ai bien vu que la guerre allait toujours continuer, et je suis revenue à Paris atin d'en finir. »
Interrogée sur la question de savoir si elle avait eu réellement l'intention bien arrêtée de donner la mort au cure <le Montmartre, elle répond : « Je n'ai jamais voulu le tuer. On m'avait dit que lorsque des balles entraient dans de la chair, dans des parties grasses, elles se logeaient là et ne faisaient pas grand mal. J'ai donc tiré sur M. le curé par derrière et an bas de son dos. Il paraît qu'il n'est pas blessé et que son surplis seulement a été troué. Je n'ai pas voulu le tuer, je le répèle, mais j'ai voulu le corriger et me faire arrêter. Oue l'on s'explique une bonne fois, et qu'on cesse cette guerre-là! »
Ayant à préciser différentes circonstances relatives à la tentative d'assassinat, elle ajoute : « M. le curé ne devait pas quèler hier, il devait prêcher. Quand ils ont vu que j'étais là, on en a fait prêcher un autre, qui avait la consigne et qui ne m'a pas ménagée. Le curé s'est nn's alors à quêter.
il est passé tout contre moi, et, le malhonnête, il ne m'a pas tendu sa bourse. J'ai tiré tout de suite après. »
Si j'en crois les renseignements non officiels qui m'ont été donnés, la femme C... , suivant en cela les liabilucles ordinaires des persécutés, aurait écrit un assez grand nombre de lettres au curé de Montmartre pour se plaindre des allusions si transparentes et si vexatoires qu'elle trouvait dans ses sermons; elle - l'aurait depuis longtemps prié de cesser ses poursuites , et elle l'aurait enfin menacé d'attenter à sa vie, dans le cas où, malgré les prières, les avertissements et les injonctions, il continuerait à « instrumenter » avec tant d'acharnement contre une femme sans défense.
On affirme qu'elle aurait fait son testament la veille de l'attentat, et qu'elle aurait institué pour légalaires universels les pauvres de la ville de Bruxelles.
Le 1 1 août, la femme C... a été transférée du dépôt de la Préfecture à la prison de Saint-Lazare. L'instruction se poursuit. Qu'en résultera-t-il ? Siib judicc lis est.
SEsS3/8«fc*^:
CHAPITRK SIXIÈAIE.
I. IDKKS DE PERSKCUTIOX COMMl XIQUÉl'.S , 01' DKMRE A DKLX ET ^
TROIS PERSONNES. 11. (:É.\É.AI,0(iI E DES PERSÉCUTÉS. III. DE
LA TRANSMISSION DE I.A FOLIE A ÉVOLUTION SIMILAIRE. — IV. DE LA CONTAGION.
Idées de persécution communiquées, ou délire à deux et à trois personnes.
Les persécutés jouissent parfois d'un curieux et triste privilcfje : ils peuvent convertir à leur délire les personnes les plus intimes de leur entourage ! C'est ainsi que l'on voit les convictions maladives d'un malade se représenter dans les mêmes termes chez sa femme, sa fille, sa sœur ou son frère. La personne saine d'esprit épouse dans ce cas les préjugés, les passions, les haines, les craintes d'empoisonnement et toutes les terreurs de l'aliéné. Il n'est pas jusqu'aux liallucinations de l'ouïe, du goût ou de l'odorat, qui ne soient souvent partagées.
La communication des idées de persécution d'un malade à un individu sain n'est pas assez complète, dans beaucoup de cas, pour que l'internement dans un établissement spécial soit indispensable pour tous
21S LK OKLIRE DES P ER SKCUTIOXS.
deuK : l'un est mis en Iraitemenl, cl l'aiilre peut rester très-longtemps ou toujours en liberté. Si le persécuté séquestré est placé au loin ou meurt, le persécuté libre ne tarde pas en général à guérir.
Dans tous les cas de véritable délire communiqué, et alors que les deux malades sont en traitement, le médecin peut remarquer que l'un domine l'autre, que celui-ci n'est que l'écbo de celui-là, que le premier est intelligent et que le second est moins bien doué. Une inégalité frappante les séparait à l'état sain, une inégalité non moins frappante va les distinguer à l'état pathologique. L'un est le persécuté actif, l'autre le persécuté passif. Isolez-les, traitez-les, faites qu'ils ne se voient ni ne s'écrivent, le premier fera tous les jours un pas vers l'incurabilité , le second marchera résolument vers la guérison.
Ces faits sont tellement singuliers et sont encore si peu connus, que je dois nécessairement m'appuyer sur un certain nombre d'exemples cliniques. Il faut qu'indépendamment de l'opinion émise, il puisse subsister tout un faisceau de documents irréfragables à l'appui.
Et d'abord , il importe de diviser les cas de délire communiqué en deux groupes parfaitement distincts : 1" les observations relatives à des persécutés dont l'un est en traitement et l'autre en liberté; 2" les cas oii les deux persécutés sont en traitement.
CIIAIMTIU': SIXIiaiE.