‹ Le délire des persécutions [electronic resource]Chapitre 219 sur 234 · CHAPITRE OXZIKMi · texte numérisé non relu

CHAPITRE OXZIKMi

sistais comme simple spoOlateur, sans qu'il se doulàt de ma présence. Je fis mon rapport après l'avoir examiné plus tard dans sa prison.

J'eus de suite le soupçon que Teck .sinmlait, et ce sou]v çon parvint ensuite au degré de certitude. Teck est corporellement tout à lait sain. Ainsi, aucun signe physique ne peut faire croire qu'il ait une rn^iladie mentale. Il est vrai que son regard est singulier; mais ([uiconquc a fréquenté les criminels ne reconnaîtra dans son regard perçant que l'effronterie , et non l'aberration de l'esprit. C'est I)i(!n ce tpie |)rouve sa conduite dans la prison, où il refuse de travailler, sans reculer devant les punitions. Dans les entretiens que l'on a avec lui, Teck dit lanlôt qu'il est fou, tantôt qu'il est complètement sain, selon que la lournure de la conversation le demande. Pour faire mon exploration, je jugeai utile de le mettre à la diète et de le faire isoler. Il protesta vivement, disant « qu'il était complètement sain de corps et d'esprit -> . D'un autre coté, il se plaignit qu'on l'avait injustement renvoyé de l'hôpital à la prison , car il avait été renvoyé non guéri, et que la prison n'était pas un séjour convenable pour les aliénés. " En tout cas, disail-il, il faut la permission de mon i)ère, et je demande à être envoyé h l'hôpital, n II est très-important de remarquer que l'hôpital offre beaucoup moins de sûreté que la prison pour la garde des prisonniers , et que Teck s'en est déjà évadé.

Si l'on demande à Teck quelle est la nature de sa conception délirante , il répond : « J(; souflVe de manie de persécution..» — Cette expression , prise dans la nomenclature scientifique des auteurs modernes, a été retenue par Teck, qui la répète sans se douter qu'elle devient pour lui un indice de simulation préparée.

Ses prél(>ndues persécutions consistent en ce qu'il se

sent " cloctrisc par des forces invisibles, ce que croien être vrai les médecins de la Charité et de la- prison. Ces sortes d'hallucinations se rencontrent, il faut le dire, souvent chez les aliénés; c'est pourquoi on a appelé des aberrations mentales de cette espèce manie de perséculion.

Mais jamais un malade n'avouera qu'il souffre de manie de persécution , et même il ne croira pas le médecin qui le lui dira. On conçoit, en effet, que les malheureux qui souffrent d'hallucinations croient qu'elles représentent des choses réelles, et ne se doutent pas que ce ne sont que des aberrations de leurs sens. Aussi ils tiennent pour fous tous ceux qui ne croient pas à leurs hallucinations et pensent qu'il n'y a qu'eux qui soient raisonnables. Du moment que Teck sait que sa " manie de persécution » est une manie , il sait qu'il n'est pas « électrisé " .

Mais Teck, dit-on, a encore d'autres faiblesses d'esprit. Il a inventé une voiture allant plus vite que le chemin de fer ; il raconte , au milieu des discours les plus embrouillés , que son invention contribuera à diminuer la cherté des vivres, etc. Aujourd'hui môme, il a eu recours à un nouveau stratagème , et il nous dit qu'il a trouvé le mouvement perpétuel.

Ces circonstances nous prouvent encore que Teck simule. La manie de ^persécution réelle (quand on veut la reconnaître comme espèce) ' est une idée fixe qui ne ressemble pas à la manie générale que nous offre Teck par sa conduite. 11 n'est rien moins qu'ordinaire de trouver chez les malades les deux formes de maladie. Il est également extraordinaire que des malades comme Teck , qui croient avoir fait une découverte comme celle du mouvement perpétuel, ne s'occupent pas à décrire longuement ce qu'ils ont trouvé, à dessiner et à écrire de pleins cahiers. Or, on a donné h Teck tout ce qu'il fallait pour écrire , pour des-

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sincr, et depuis quatre semaines qu'il est oisif dans sa prison , il n'a pas pensé un seul inslaiit à écrire ou à dessiner. Cette circonslance, en apparence insignifiante, est de grande valeur pour le jugement de son élat mental.

Quels motifs Teck peut-il avoir pour simuler? Les actes, le caractère et la conduite de cet homme en donnent l'explication la jilus claire. Teck est un des criminels les plus incorrigibles : il a été condamné déjà à sept ans de travaux forcés, à cause de vols nombreux ; il a encore à faire trois ans de cette peine. \ous avons déjà parlé de son souhait bien fondé d'être transporté à la Charité; lorsqu'on lui dit que lui-même a affirmé qu'il était sain d'esprit, il répond que si on ne veut pas le transporter à la Charité, il demande à aller à Spandau ou à Brandebourg (ces deux prisons sont des maisons de détention et non pas des bagnes, comme celui où il se trouve maintenant. Si l'on considère que, d'après le rapport du médecin de la prison^ « les premières traces de la maladie mentale disparurent aussitôt qu'on le retira de l'isolement et qu'on lui permit une occupation en plein air et en société, et que la maladie mentale recommença dès qu'on l'isola de nouveau - , on trouve facilement le molif de la simulation , car tout le monde sait que les crinnuels font des- efforts inouïs, commettent même jusqu'à des crimes, pour être transportés dans une autre prison. J'observe encore que Teck joue son rôle avec effronterie, mais s'oublie souvent en accorjipagnant ses propos incohérents par un sourire singulier, (jiii prouve qu'il se moque lui-même de ce qu'il dit. Je conclus donc que Teck n'est pas aliéné, simule une aliénation mentale, et peut être laissé dans la prison où il est.

Il y aurait pcut-êlrc beaucoup de choses à dire ici sur le sujet de l'observation qui précède ; mais ce

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qu'il y a de Irès-vrai dans les assertions de Casper, c'est qu'un malade ne dit jamais : « Je suis atteint de la manie des persécutions. » Le persécuté s'ignore lui-même. Il se sait intelligent sur tant de choses qu'il ne se croit pas aliéné. D'ailleurs, il croit fermement qu'on lui en veut, qu'on se moque de lui, qu'on cherche à lui nuire, qu'on a intérêt à sa mort, qu'on l'électrise, qu'on devine sa pensée, qu'on lui jette des odeurs et qu'on veut l'empoisonner. De permanentes hallucinations lui rappelleraient bien vite toutes les misères qu'il endure, s'ilj'venait par hasard à les oublier un seul instant.

Si, pour s'exonérer de quelque lourde pénalité, un criminel s'avise un jour de simuler le délire des persécutions, il faudra, pour qu'il puisse arriver à tromper tout le monde, qu'il connaisse bien son sujet cl qu'il soit un très-habile médecin. S'il apprend son rôle dans ce livre, j'espère un peu que les hommes appelés à rechercher la vérité trouveront dans ces pages plus d'un moyen pour y parvenir, et qu'ils auront bientôt confondu la ruse et le mensonge. Que les fourbes se le tiennent pour dit!

APPENDICE

DE l'État mental des habitants de paris pendant

LES ÉimEAIENTS DE 1870-1871.

Il n'est rien qui fasse plus vite son chemin dans le monde qu'une appréciation fausse. L'esprit humain, comme s'il avait pour l'erreur une sympathique attraction , n'oppose qu'une résistance débile Il la lutte ouverte contre les préjuf|és. Et cependant, bien qu'ils portent sur beaucoup de choses des jugemenls égarés, les hommes se mettent volontiers à la recherche du vrai : le bon sens les guide non vers celui qui flatte et trompe, mais vers celui qui avertit et éclaire. Il ne faut donc pas hésiter à battre en brèche les opinions inexactes, surtout lorsqu'elles sont accueillies par tous avec la plus inconsciente docilité. La contradiction illumine un débat, prépare les solutions ])acifiques et scelle les durables alliances.

On croit généralement et l'on répète sans cesse

48V LE DÉLIRi: DES PERSÉCUTIONS.

que les événemenls politiques exercent une influence très-marquée sur le développement de la folie, entraînent une élévation considérable du cliifli-e des aliénés et conduisent aux catastrophes cérébrales les plus inattendues. C'est là une erreur. Les révolutions et les émeutes ne frappent que l'intelligence des individus prédisposés, et ne font que précipiter l'échéance d'une infortune qui devait entrer dans les choses prévues. Une cause efTicienle tout autre que la chute d'un trône ou que la fùsillade de la rue aurait identiquement produit le même résultat. Les grandes perturbations sociales n'ont point d'action désastreuse sur les facultés intellectuelles d'une nation, parce qu'elles n'ont qu'une durée temporaire. De 1847 à 1854, il est entré à l'hospice de Bicètre un nombre égal de malades, eu égard aux oscillations connues de la population parisienne à cette époque. Dans un établissement renfermant mille aliénés, M. Morel n'en a trouvé que cinq, de 1848 à 185G, que l'exagération des idées politiques avait menés tout droit à l'aliénation mentale. « Encore faut-il faire la part, dit-il, des sentiments exaltés et des théories fausses qui avaient depuis longtemps troublé leur raison. » Que M. Belhomme ait déclaré avoir observé quelques cas de folie en 1848, à la suite des émotions politiques, je le sais et je le concède, mais ses malades appartiennent à la grande classe des prédisposés.

Des auteurs ont émis celte opinion que lorsque

APPEXniGE. 485

de graves événemenls venaient à bouleverser la face des sociétés, on pouvait voir, on vertu de l'effet salutaire des crises, des guérisons absolument inespérées de névropatbies, et ils ont affirmé que l'on en avait observé des exemples probants en 1789 et en 1848. Il est possible que certains individus amollis par la vie facile, l'oisiveté et la richesse, se soient soudainement relevés; il est possible que des existences frêles, chagrines et traversées par des accidents nerveux, soient devenues robustes et saines à partir du jour où l'infortune s'est appesantie sur elles; mais comment proclamerait-on que les défaillances idiysiqucs et morales trouvent un remède dans le malheur et puisent de l'énergie dans les larmes? Les faits exccplionnels , je les note, mais je passe outre.

Pour imprimer sur le cerveau humain une tache palhologiqnc, il faut phis qu'une commotion politique : il faut une altération lente, continue et progressive de i'éducalion, des habitudes et des mœurs publiques; il faut des surexcitations passionnelles prolongées, des dépenses excessives d'activité cérébrale ou des vices crapuleux. C'est alors que sous l'intluence de ces causes perturbatrices les fonctions du système nerveux se modifient et se dépravent que la folie éclate et que le suicide augmente.

Si les cas d'aliénation menlale se sont accrus depuis trente ans en France dans la proportion la plus inquiétante, il convient de l'attribuer à l'éduca-

lion relàchco, au mode vicieux d'instruction, à l'absence de toute croyance, au défaut de tout sens moral dans la littérature, au culte de Tégoïsme, à la convoitise des jouissances matérielles, à la soif de l'or, aux spéculations effrénées, aux inquiétudes incessantes résultant d'une position commerciale trèstendue , aux jeux de Bourse , aux modifications subites dans l'état des fortunes et des personnes, aux apprébensions de l'avenir, aux progrès constants de l'alcoolisme et aux raflinements bonteux de la débauche. Il n'en faut pas tant pour diminuer le niveau mental d'un grand peuple , pour voiler ses aspirations généreuses, pour dénaturer ses tendances traditionnelles , pour dessécbcr sa fibre chevaleresque, et surtout pour multiplier de plus en plus dans ses rangs les . naufrages intellectuels.

Je veux toutefois faire la part des événements politiques, et je reconnais que pendant les grandes crises sociales, le délire porte l'empreinte des idées, des émotions et des orages du jour; que la guerre, la défaite, l'occupation ennemie, le pillage, le bombardement, la famine , l'émeute et l'incendie peuvent conduire à la terreur, et que la terreur communique aux troubles de la raison une couleur spéciale. Aussi vais-je tenter la description des particularités psychologiques qu'il m'a été donné d'observer, pendant la triste et calamiteuse année qui vient de s'écouler, au Dépôt de la Préfecture, c'est-à-dire à la première clinique cérébrale de l'Europe.

APPHXDICE.

Au leiidomaiu de la balaille de Keiclishoren, la France Iressaille de douleur, d'orgueil el d'espérance. Notre armée est battue, elle s'est couverte de gloire, elle peut se relever!

Le désastre de Sedan et la marche des trou.pes prussiennes sur Paris jettent aussitôt une alarme profonde dans toute la population extra muras du département de la Seine. Les familles, déjà trèstroublées par le rappel des anciens militaires de vingt-cinq à trente-cinq ans, et privées la plupart de leurs défenseurs naturels , s'abandonnent entièrement aux partis les plus extrêmes que conseille la peur, j)rètent l'oreille aux bruils les plus sinistres et les plus absurdes, et demandent en vain au calme de la nuit un repos qui les fuit. On disait et on répétait alors que les Prussiens, à leur arrivée dans une localité , s'emparaient des hommes valides et les plaçaient en avant de leurs lignes, qu'ils saccageaient les habitations et qu'ils y mettaient le feu, qu'ils outrageaient les femmes, qu'ils égorgeaient les enfants et les vieillards, etc., etc.

En deux ou trois jours, les habitants des environs de Paris essayent de mettre en lieu sùr tous leurs objets les plus précieux, s'ingénient à trouver des cachettes, et, comme s'ils s'étaient tous donné le mot, ils enfouissent le linge et les vêtemenls dans la caveils enterrent les provisions les moins encombrantes

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du ménage au pied d'un arbre du jardin ; ils déposent rargenlJrie dans la plus sombre anfracluosilé de la cbeminée, el, s'alarmant mutuellement, ils déplacent bientôt leur butin pour le placer ailleurs et le replacer autre part encore. Ils finissent par ne plus se souvenir des endroits qui recèlent telle ou telle de leurs valeurs! Le trouble des esprits est à son comble. Les uns — et c'est le plus petit nombre — sont silencieux, navrés, froidement résignés; les antres, exaltés par la douleur, crient, vocifèrent, maudissent les envahisseurs, s'agitent et sont inca- ' pables de faire le plus insignifiant préparatif ; ceux-ci pleurent, se lamentent, gémissent, répètent constamment les mêmes paroles, regrettent d'avoir trop vécu et appellent la mort; ceux-là sont tremblants, ont peur de tout, sont elfarés, s'attendent à tout, et, véritables victimes d'illusions sensoiiales , ils croient entendre le i)as des chevaux des éclaireurs, le tintement sinistre du tocsin ou le sifflet de Tavantgarde ennemie, et s'imaginant qu'ils vont être pris et passés immédiatement par les armes, ils courent se cacher dans quelque coin obscur. A ce moment, on observe quelques cas de suicide aigti.

A partir des premiers jours d'août jusqu'au 15 septembre 1870, le chiffre des individus atteints ou soupçonnés de folie fléchit sensiblement au Dépôt municipal des aliénés. La population, on vient de le voir, passe par toutes les préoccupations et par toutes les angoisses; les commissaires de police ont

APPENDICE. 489

moins de temps à consacrer aux enquêtes sur les malades, et ajournent les cas les moins pressants; les jeunes hommes appelés à faire partie des levées extraordinaires se mettent en route; le mouvement des atTaires se suspend tout d'un couj) , et tous les rouages sociaux s'arrêtent à la même heure.

La clinique cérébrale commence à se modifier, et le contingent habituel de nos hôtes perd déjcà sa physionomie traditionnelle. Nous recevons, par exemple, des alcoolisés aigus, dont l'âge oscille entre dix-sept et vingt-deux ans ! Ces jeunes ouvriers se sont trouvés sans ouvrage ou se sont enflammés à la patriotique pensée de la défense du drapeau national. Ils ont trop fété leur départ, ou ils ont cherché trop de consolations à leur tristesse. L'expectation , quelques bains et un repos de trois jours suffisent le plus souvent pour rappeler l'état normal.

Suivons le cours des événements.

ni.

Paris est investi. La garde nationale s'exerce à toute heure dans les rues au maniement du fusil; elle s'équipe, elle s'arme, elle va monter sa faction aux fortifications. L'excitation intellectuelle est générale, l'activité se dépense en démarches niai combinées, en discours inutiles, en oisiveté professionnelle coûteuse, en boissons exagérées. L'ouvrier lit les journaux, ne travaille pas, boit le montant de sa

solde et entame ses économies. La femme et les enfants sont au logis ou errent dans les rues, la gène menace, la misère se prépare.

Les sergents de ville et les gardes de Paris ont disparu depuis le 4 septembre. La garde nationale se charge de la police intérieure de la grande ville, et elle arrête des individus à mine douteuse qui rôdent auprès des fortifications. La foule les prend pour des espions prussiens, et leur fait parfois un mauvais parti. Ce sont des aliénés abandonnés à euxmêmes, et qui font de leur liberté l'usage le plus inconscient.

Parmi les gens de cette catégorie, j'examine un jour un prétendu Allemand à peu près déguisé en prêtre et ayant de mystérieuses allures. Il porte une très-longue barbe noire, parle avec une surprenante facilité et se présente avec un aplomb presque intimidant. C'est un missionnaire français; il est ardent, convaincu et brave, et connaît aussi bien la Chine et le Japon que Paris et l'hospice de Bicêtre. Il a été partout, et plusieurs fois sa raison s'est passagèrement éclipsée. Je le trouve exalté, mais lucide, et certainement inoifensif. Il revient une seconde fois, tout couvert de contusions : il a été battu auprès du donjon de Vincennes par une patrouille avinée. Je gronde ce récidiviste , je l'engage à servir comme aumônier militaire, je statue encore favorablement sur son état mental. Que devint-il? Le 24 mai 1871, à la Roquette, à sept heures quarante-cinq minutes

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(lu soir, — le premier des otages, — il étail fusillé! Il s'appelait l'abbé

Tandis que la garde nationale envoie chaque jour au Dépôt des alcoolisés à tous les degrés, le gouvernement de la déi'ense nationale reçoit des lettres sans nombre d'une quantité de donneurs de conseils, atteints la plupart de délire partiel ou de paralysie générale au début. Il leur accorde même des audiences. Toute la série des inventeurs y passe, et les plans les plus ridicules sont proposés, soutenus et discutés.

Une nuit, à trois heures du matin, un lieutenant se présente chez le ministre des travaux publics. Il est porteur de papiers d'une importance extrême, et son entrevue avec le ministre ne peut pas souffrir une seule minute de relard. M. Dorian se lève et reçoit le visiteur, qui déroule aussitôt des dessins représentant tout un système de canons superposés, rapidement transporlable d'un point à un autre, mû par une machine à vapeur, et pouvant aisément broyer dix mille Prussiens en cinq minutes. Le ministre inscrit le nom et l'adresse de l'officier." Le lendemain, il fait prendre de ses nouvelles. — Ce malheureux malade, que je vois souvent, estïincurablc aujourd'hui.

Le délire mélancolique, avec prostration, pleurs, gémissements, panophol)ir , hnlluc;n:ilioiis de l'ouïe, dégoût de la vie et refus d'alimenis, se montre chez la femme. Quelques cas paraissent très-graves.

Les hémiplégiques, qui dans certains bataillons n'ont pas pu se faire accepter comme cantiniers , plantons, secrétaires, brancardiers ou préposés divers , se trouvent sans ouvrage , sans solde , sans pain et sans asile. Le Dépôt est leur suprême ressource.

Du 10 au 16 septembre, les habitants de la banlieue, au nombre de trois cent cinquante mille, viennent s'enfermer dans Paris. Le gouvernement de la défense nationale et les municipalités des vingt arrondissements font les plus grands efforts pour recueillir, loger et secourir toutes ces victimes de l'invasion. On met en réquisition les logements vacants, et l'on abrite une quantité considérable de malheureux dans les wagons qui heureusement encombrent toutes les gares. Je visite ces installations sommaires, et je me demande ce qu'il faut le plus admirer, ou de la bienfaisance sincère du gouvernement ou de la résignation stoïque des assistés. Cependant le dénùmenl est si profond et les besoins de la population suburbaine se multiplient tellement, au fur et à mesure que les soirées deviennent fraîches, qu'il est bien difGcile de sécher toutes les larmes! Les réfugiés songent alors à se séparer de ce que l'on appelle u les bouches inutiles » , et le Dépôt hospitalise les enfants infirmes, faibles d'esprit, arriérés, imbéciles, épileptiques ou iliots, qui jusque-là sont restés sous l'aile prolectrice

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de la mère, ainsi que les vieillards affaiblis, décrépits, paralytiques, déments ou gâteux, sur lesquels ont toujours veillé, dans des temps moins durs, les institutions de bieniaisance, la charité privée ou une filiale commisération.

Un sérieux embarras survient : l'administration générale de l'assistauce publique doit, aux approches de l'ennemi, faire évacuer les hospices et maisons de secours de la banlieue, et assurer une indemnité quotidienne en argent à tous ses pensionnaires. La population invalide s'accroît d'autant.

Il importe de faire ici un rapprochement. A Paris, les ouvriers ne conservent pas et n'assistent pas à domicile leurs ascendants. Ils les font placer dans les salles de la vieillesse , à Bicétre et à la Salpétrière, dans les quartiers d'incurables, à Ivry, dans les établissements des Petites-Sœurs des pauvres, ou dans les grands dépôts de mendicité de Villers-Cotlerets et de Saint-Denis. Les suburbains, au contraire, logés en général d'une façon plus spacieuse, gardent avec eux les septuagénaires ou les octogénaires, et lorsque ces derniers sont encore un peu valides, ils les occupent à de menus travaux, soit au jardin, soit aux champs, ou leur confient la surveillance et le soin des bestiaux. Les réfugiés entrent donc à Paris avec leurs ascendants, mais les événements rendent difficiles et onéreux les secours de la famille. A charge à leurs enfants et à charge à eux-mêmes, les vieillards tombent nécessairement à la charge de la

fm LK DÉLIRE DES PERSÉCUTIONS.

ville. Le Dépôt leur ouvre ses portes, et me voici étudiant l'usure cérébrale sénile à toutes ses périodes de dégradation progressive, depuis la simple diminution intellectuelle jusqu'à l'abolition des instincts.

Les suburbains fournissent assez peu de cas d'aliénation mentale aiguë. Je dois cependant une mention particulière à R..., arrêté le 16 septembre, sur un boulevard, pour scandale sur la voie publique et coups portés à l'une des personnes de l'attroupement. II entre comme prévenu au Dépôt , et est interrogé presque immédiatement par un magistrat, ainsi que le veut la loi récente sur les flagrants délits. R... est très-exalté, et ne veut à aucun prix se séparer du drapeau dont il est porteur. Je suis commis pour procéder sans retard à l'examen de son état mental, et je m'acquitte aussitôt de mon mandat d'expert en mon honneur et conscience. A peine R... a-t-il commencé à me raconter que ce Dieu lui a révélé , depuis bientôt six ans , que les enfants de Louis- Philippe premier et dernier sont les descendants du geôlier Chiappini , qui n'ont aucun droit comme princes de sang royal » , et qu'il est en communication jmrlée avec les anges, que je l'interromps : «Dans les premiers jours de novembre 1852, lui dis-je, vous étiez un soir à l'Opéra-Comique. Le président de la République était dans sa loge. Pendant un cntr'acte, vous êtes monté sur mie banquette, vous avez récité des vers et proclamé Napoléon empereur de France et d'Algérie. Vous

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avez été conduit à Cliaronton; c'est là que je vous ai connu, j'y étais alors interne en médecine. Vous êtes R..., ancien à je vous connais. » Ma mémoire m'avait fidèlement servi : c'était lui. J'atteste la folie. liG |)ar([uet se dessaisit du dossier. L'autorité administrative envoie le malad(^ à l'asile Sainte-Anne, et c'est de Kà, quelques jours après, qu'il écrit à jVI. le général Trochu une lettre dont voici quelques fragments :

23 scplcinhro 1870.

" J'apporte avec moi le drapeau de Jeanne d'Arc,

que je considère comme la nouvelle patronne de la France. Ce drapeau contient les inscriptions suivantes : Jésus, Maria. — Vive la nation! — Jeanne d'Arc, vicrqe et martyre, protège la France.

n Josnis républicain, quoique callioliqne fervent et convaincu, .l'ai une grande confiance en mou drapeau, (jue j'ai fuit bénir par un prêtre.

» Avec ce drapeau pour seule arme, j'offie de défendre le fort de Paris b; plus maltrailc par l'ennemi, en me soumellant aux exij^ences de l'autorilé mililaire et en conservant mon costume civil, et même, s'il n'y a aucun inconvénient, mon costume de pauvre et d'aliéné.

» Si le gouvernement de la défense nationale

ado[ite mes idées, j'espère conduire l'armée et les citoyens français à une victoire éclatante dans une attaque vigoureuse et de nuit, faite à ces cris formidables poussés simultanément et par nous tous : Au nom île Dieu et de Jeanne d'Arc, mort aux Prussiens ! »

H... se calme, s'améliore promptemenl et quille

496 LK DKLIIIK DKS PICRSKCUTIONS.

l'asile. Le premier usage qu'il fait de sa liberté est de m'inlenter un procès en police correctionnelle a pour attentat à la liberté individuelle » , et de me demander dix mille francs de dommages et intérêts ! Je fais défaut. Il plaide lui-même, déploie son drapeau devant les juges, et est condamné aux dépens. Il en appelle à la Cour. Je continue à faire défaut. Il prend encore la parole , mais il ne lui est pas permis cette fois d'exhiber l'étendard de Jeanne d'Arc. La Cour confirme. — Avec l'argent que lui coulent ses procès, que de choses R... pourrait faire en faveur de ses cinq enfants ! Ce n'est pas un méchant homme. Je le plains bien. Puisse-t-il guérir!

Dans la seconde quinzaine du mois de novembre et pendant le mois de décembre 1870, les populations agglomérées soulfrenl. La santé ])ublique devient mauvaise. Les hôpitaux regorgent de malades. La variole sévit avec une redoutable intensité. L'hospice civil deBicêtre, à Gentilly, bien que placé sous le feu de l'ennemi, est converti depuis les premiers jours du siège en hôpital militaire de varioleux, et le voici (|ui reçoit cent cinquante malades par jour, sortant des rangs de l'armée ou de la garde mobile. Le chiffre de la mortalité, à Paris, s'élève de plus en plus. Le rationnement devient chaque jour plus exigu. Les provisions s'épuisent. Les queues aux portes des cantines municipales s'al-

APPEXDlCi:. 497

longent. Le moral de la population est très-Jjon. Personne ne songe à se plaindre I

Au Dépôt, si le délire alcoolique est loin de diminuer chez les hommes, il est de plus en plus fréquent chez les femmes. La viande de cheval est si i;are et elle coûte si cher, que beaucoup de personnes trempent leur pain dans du vin ! Les troubles les plus variés apparaissent du côlé de l'intelligence, des appareils des sens et de la motililé, et l'on observe un nombre très-considérable d'alcoolisés subaigus, avec idées de persécution, craintes d'être poursuivi, arrêté et fusillé, hallucinations de la vue, angoisses mélancoliques lugubres, idées de suicide, insomnie absolue, etc., etc. Le véritable délire des persécutions se remarque aussi. La paralysie générale est rare. Quelques femmes, présentant déjà les signes les ])lus évidents d'un appauvrissement physique très-marqué, sont affeclées de délire mélancolique sérieux. Le défilé des démences apoplectiques et des démences séniles continue toujours.

Le combusiible manque partout. Le froid est trèsvif. Le 25 décembre, le thermomètre descend, à Cicétre, à — 15° (cl depuis longlemps il n'y a de feu dans aucune salle), mais il n'accuse que — 13" ^ à Paris. La variole augmente encore. Les lésions aiguiis des voies respiraloires -sont d'une exceptionnelle gravité. Les vieillards nolamment succombent avec une rapidité anormale. Que peut donc nous apporter la prochaine année?

Le 1" janvier, l'artillerie prussienne occupe une très-solide position sur le plateau de ChàliUon, et ouvre jour et nuit un feu incessant sur Montrouge , la barrière d'Enfer, le faubourg Saint-Jacques, l'Observatoire et le Panlliéon. La population de ces quartiers est épouvantée et ne dort plus; elle déménage ou descend dans les caves, ne peut rester en place, s'abandonne h un besoin irréûéchi de mouvement et colporte les bruits les plus sinistres : a Telle maison vient de recevoir tant d'obus, telle personne vient d'être tuée dans la rue, le feu est à tel endroit, le Pantbéon va sauter. » Les sujets à imagination impressionnable, à intelligence faible, à préoccupations bypocbondriaques , à tendances mélancoliques ou à menaces cérébrales béréditaires n'offrent au péril et à toutes les conséquences du bombardement aucune résistance morale et se laissent gagner par la terreur. En proie à une panopbobie réelle, à des illusions et à des hallucinations de la vue et de l'ouïe, aux conceptions délirantes de l'ordre le plus lugubre, à de l'hyperesthésie culanéq. et à des tremblements de tous les membres, ils arrivent au Dépôt municipal des aliénés le corps inflécbi en avant, dans l'attitude de la plus navrante douleur, pleurant, gémissant et répétant toujours les mêmes mots : Ah! mon Dieu, mon Dieu. - Tout est perdu! - Qu'est-ce que je vais devenir? - Mais je n'ai pas fait de mal !

APPENDICE

Les épiloptiques , qui jusqu'à présent ont été soignés dans l'intérieur des familles, deviennent un objet d'effroi. Leurs j)arents se tourmentent, redoutent les émotions de la guerre, admettent sans discussion que les accidents nerveux vont nécessairement s'aggraver et se rapprocher, et clicrclient à abriter quelque part ces malheureux convulsifs. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à l'ambulance Jenner qui a été bombardée deux fois, — en janvier par la Prusse et en mai par l'insurrection postée sur les hauteurs du Père-Lachaise , — je n'ai pas observé, dans mes salles d'épileptiques , une seule attaque de plus qu'à l'ordinaire. Je n'ai noté que des attaques en moins chez ceux qui étaient en traitement par le bromure de sodium ou par le bromure de potassium. Mais les familles ne se rendent pas à l'évidence. Je suppose qu'elles ont plus d'un motif qu'elles n'avouent pas.

Pendant tout le mois de janvier, le froid est excessif. Les nouveau-nés et les vieillards succombent dans une effrayante proportion. Il n'y a j)lus de lait pour les enfants et les malades. Le rationnement est d'une exiguïté excessive. Le pain est noir. Le combustible fait défaut partout. Aux portes des cantines.

1 Du 15 septembre 1S70 ;ui 21 juillet 1871, j'ni («lé le seul niédécin de celle grande dépeiidaiicc de rAssistaiicc publiijue. J'avais sous ma direclion 465 infirmes ou septuagénaires et octogénaires, et GO épilepliqurs. Deux do mes infirmiers ont élé atteints par le second bombardement. L'uu a été tué. L'autre a élé blessé.

des boucheries et des boulangeries municipales, l'allenle est si longue, que beaucoup de femmes grelottantes ne peuvent pas supporter la fatigue et la souffrance qu'entraîne une pareille station! Elles rentrent chez elles sans provision aucune, s'alimentent de la façon la plus problématique, tombent dans un état profond de dépérissement et d'adynamie , étanchent leur soif très-vive avec de l'eau vineuse, et certaines d'entre elles présentent bientôt de l'incertitude intellectuelle, des illusions sensoriales et du véritable délire par inanition. Au fur et à mesure que l'on nourrit régulièrement et à peu près sainement cette catégorie si émouvante des victimes du siège, les accidents nerveux diminuent et disparaissent.

Dans l'espace de quelques jours, j'ai à examiner plusieurs cas de cet état rare que l'on désignait autrefois sous le nom de stupidité, et que l'on appelle avec raison aujourd'hui la mélancolie avec stupeur. Les malades sont immobiles et insensibles; ils voient très-confusément, entendent à peine, ne souffrent pas, peuvent difficilement prononcer quelques mots, et sont subjugués par un délire intérieur de nature triste dont ils ont conscience et dont ils se souviennent après leur retour à la raison. Leurs yeux sont à demi ouverts et fixes; leur salive découle de la bouche, leur intestin s'exonère involontairement. Ils ont quelquefois des hallucinations terrifiantes, et il& font alors les tentatives les plus désespérées de sévices sur eux-mêmes, de mutilation et de suicide.

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Cette sorte de suspension ou d'anéantissement temporaire de toutes les tacullés, dont on est témoin dans la mélancolie avec stupeur, a été signalée par les auteurs anciens et aurait été vue dans des cas de commotion profonde, d'événement extraordinaire subit, de joie excessive ou de frayeur extrême. Pinel, par exemple, a raj)porlé les faits que voici :

« Un artilleur, l'an deuxième de la république, propose au Comité de salut public le projet d'un canon de nouvelle invention, dont les effets doivent être terribles; on en ordonne pour un certain jour l'essai à Meudon, et Robespierre écrit à son inventeur une lettre si encourageante, que celui-ci reste comme immobile à cette lecture, et qu'il est bientôt euvoyé à Bicôtre dans un état complet d'idiotisme. A la même époque, deux jeunes réquisitionnaires partent pour l'armée, et, dans une action sanglante, l'un d'entre eux est tué d'un coup de feu à côté de son frère, l'autre reste immobile et comme une statue à ce spectacle. Quelques jours après, on le fait ramener dans cet état à la maison paternelle; son arrivée fait la même impression sur un troisième fils de la même ftimille. La nouvelle de la mort d'un de ses frères et l'aliénation de l'autre le jettent dans une telle consternation et dans une telle stupeur, que rien ne réalisait mieux cette immobilité glacée d'effroi qu'ont peinte tant de peintres anciens et modernes. J'ai eu longtemps sous mes yeux, ajoute Pinel, ces deux frères infortunés dans les infirmeries

de Bicêtre, et ce qui était encore plus déchirant, j'ai vu le père venir pleurer sur ces tristes restes de son ancienne famille. "

Les souffrances des habitants atteignent aux plus hautes limites. Chacun souffre. Personne ne dit mot. Le patriotisme est admirable. Paris donne un grand exemple au monde.

Les préliminaires de paix sont signés. Un armistice est conclu. La grande ville affamée va se ravitailler. Les communications avec la province se renoueront h la première heure. La nation est convoquée dans ses comices.

Ces nouvelles sont accueillies avec étonnement et sans joie. Les habitants étaient décidés à tous les sacrifices, et ils sont presque désappointés de ne pas pouvoir prouver jusqu'à quelle extrémité généreuse pouvaient les conduire leur amour du pays et leur exécration de l'étranger.

Au mois de février, l'état sanitaire ne s'améliore pas. Il y a partout affluence de malades. La mortalité s'élève de plus en plus. Un très-grand nombre d'individus ont courageusement lutté pendant le temps des épreuves imposées et des privations nécessaires, mais lorsque les denrées alimentaires reparaissent dans les marchés rouverts, il n'y a chez eux ni entrain, ni appétit, ni désirs. Leur économie est pro-

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fonclémciil altérée, leur amaiyrisscmcnl est notable, leur intelligence est inerte.

En lisant la relation des grands voyages de circumnavigation, j'avais remarqué tout ce qui avait été dit au sujet d'une alfeclion caractérisée par de l'abattement des Corces, do la fétidité de l'iialeine , du ramollissement, de la turgescence et de la putridité des gencives, des laclies sous-cutanées rouges ou bleuâtres à la peau, des tumeurs sanguines et des troubles gastriques graves. Cet état, dii à une altération profonde du sang, était attribué à l'usage exclusif des viandes salées, qui avaient défrayé l'alimentation des équipages. On appelait la maladie le scorhuf.

Mais, en y regardant bien, voici que des cas nom-breu\ de scorbut éclatent dans Paris. C'est que l'affection scorbutique n'est pas spéciale à la navigation et n'est pas seulement déterminée par l'abus des salaisons. Pendant le. siège de Paris, il a élé très-peu fait usage de viandes salées, mais la population a élé insuffisamment nourrie, a enduré de grandes fatigues et a été soumise à d'excessives déperditions. En faut-il donc davantage pour amener le scorbut?

L'administration s'émeut, fait passer l'inspection minutieuse de tous les botes des prisons de la Seine, et elle ojivre un grand service temporaire de scorbutiques à Sainte-Pélagie. M. le" professeur Lasèguc en est nommé le médecin.

Les aliénés du Dépôt présentent surtout les formes

dépressives du délire et tous les allribulsde ce qu'on est convenu d'appeler a la misère physiologique 55. La plupart n'ont qu'un (rouble passager, éminemment superficiel, qui n'autorise pas une séquestration, mais qui réclame impérieusement des distributions de bon pain, de viande fraîcbe et de vin.

La révolution du 18 mars s'accomplit et intimide profondément la population. Les peureux sont en grand nombre, et, qu'ils aient ou non charge d'àmes, ils se sauvent dans toutes les directions. Que devait faire le médecin? Rester auprès de ses malades. Pourlui, la politique n'existe pas. Il doit constamment j)laner au-dessus des discussions de parti, des petitesses gouvernementales, des passions factieuses, des trames insurrectionnelles, et ne jamais descendre dans ces brûlantes arènes où les hommes débutent par des discours et finissent par des forfaits.

Pour le médecin, toute question relative à la forme du gouvernement doit être lettre morte. Ce qu'il doit recevoir, conserver et transmellre, c'est la tradition médicale. Ce qu'il doit aimer, c'est le progrès scientifique. Ce qu'il doit servir, c'est l'humanité aux prises avec la souffrance. Par son rôle bienfaisant pour tous, il est à l'abri des attentats révolutionnaires, et lorsqu'il panse une plaie, a-t-il donc à rechercher la nationalité de l'arme vulné-

APPENDICi:. 505

rante? La blessure est là, sous ses yeux, et que lui importe, à lui, qu'elle ait été pratiquée par la mitrailleuse d'un souverain, le fusil d'une république ou le revolver d'un peuple soulevé? II doit metire son savoir, son habileté et son cœur au service du niilifnnt tombé. V'oilà tout.

Au moment de la proclamation de la Commune, je ne pensai pas qu'il fallut fuir parce que quelques exaltés délibéraient tumultueusement à l'hôlel de ville.

Mais le Dépôt de la Préfecture? La situation y devint d'un péril extrême. j\L le professeur Lasèguefut subitement remplacé dans le service médical dont il s'acquitte avec lant de (aient depuis plus de vingt ans. Le directeur fui emprisonne. L'aumônier dut prendre la fuite. Les dix-huit religieuses furent expulsées. Je restai et n'eus l'air de m'apercevoir de rien. C'est ainsi que je comprenais le véritable mandat du médecin. J'avais accepté et rem|)li des fonctions pendant les jours de calme et de prospérité, pouvais-je me cacher pendant les jours de trouble et de deuil? Mon, au péril de ma liberlé et de ma vie, il fallait que je fusse là. Des hommes, trop bienveillants sans doute, m'ont appris depuis que je n'avais pas été inutile à beaucoup d'otages. Je ne m'en souvenais pas.

Pendant toute la durée de la Commune, les rouages municipaux sont totalement désorganisés. C'est à peine si les gardes nationaux amènent deux aliénés

au Dépôt par jour, alors que la moyenne, en temps ordinaire, oscille entre sept et douze. Des insensés toutefois sont placés d'office dans les hôpilaux de l'assistance publique, et évacués de là sur les établissements spéciaux.

Le delirium tremens à forme grave et rapidement mortelle devient fréquent, et, à la suite des perlur-bâtions très-grandes apportées dans les positions de fortune, — revers commerciaux ou emplois perdus, — on observe volontiers cbcz les prédisposés les formes aiguës de la folie : le délire maniaque et le délire mélancolique.

Si nous passons maintenant du Dépôt municipal des aliénés au Dépôt des prévenus, nous voyons dans la cellule n" G du rez-de-chaussée un vieillard souriant, d'une exquise politesse, d'une remarquable distinction. Il est borgne, «Je suis, me dit-il, le président Bonjcan. J'étais avant-hier à Alanlc.s, me rendant au château d'Orgcviilc, auprès de ma femme et de mes enfants, que je n'ai pas vus depuis le mois d'août dernier. J'apprends en route la révolu lion du 18 mars, je comprends qu'il est du devoir de tout fonctionnaire honnête de ne point déserter son poste au moment du danger, et je monte dans le premier train se dirigeant sur Paris. Je rentre chez moi, rue de Tournon, le 20 mars au soir. Le 21 , à peine revenu de l'audience, on vient m'arrêter à mon domicile et l'on m'incarcère ici. C'est une illégalité. C'est un attentat 1 j)

APPKiVDiCK. 507

Je visite chaque jour cet lioinmc émineiU, et, dans de longs entreliens, je peux admirer sa mémoire prodigieuse, son érudition extraordinaire, son admirable élocution, et par-dessus tout sa sérénité parfaite. Il porte sur les événements et sur les lionnnes des jugements qui de point en point devaient se réaliser deux mois plus tard. Que de fois ne m'at-il pas dit : «Nous reverrons fatalement les journées de septembre. Dans celte prison ou dans une autre, je serai massacré. ^ Et sa gaieté reparaissant aussitôt, il s'abandonnait à une line causerie sur Je sénat ou sur les péripéties politiques de la fin du dernier règne; puis il metlait sa main loyale dans la mienne, et nous nous séparions. Au sortir de sa cellule, je rencontrais l'agent de la Commune qui avait écoulé à la porte.

Le 21) mars, le président Bonjean est indisposé. îl se plaint de manquer d'air. Il a la fièvre. 11 ne mange pas.

Le 30, il a eu pendant la nuit des sueurs extrêmement abondantes. Il est triste et abattu. Je lui propose de demander son transfèrement à la Maison municipale de santé, mais il refuse, dans la crainte de me compromettre. Je rédige néanmoins et je fais passer le certificat suivant :

>' Le pré.sidcnt lionjcan est scrieusomcMit indisposé depuis quarantc-lniit heures. 11 accuse le retour de douleurs rhumatismales anciennes. Il tousse et a de l'embarras gastrique. Son pouls est à 04. N'y aurait-il pas lieu de le faire

traiisporlor dans la journée cà la Maison municipale de santé (lu faubourg Saint-Denis? "

La démarche n'aboiilit point. Mon certificat fut déchiré dans le cabinet du préfet.

Le 31 , l'état du malade ne s'élant point amélioré, j'envoyai le certificat qu'on va lire :

a Le président Bonjean ne va pas bien. Il a de la bronchite, de Toppression , de rinappétcnce et un grand malaise général. Son pouls csl à 96. Ce vieillard a le moral excellent ; mais, physiquement, il résiste mal à un séjour aussi prolongé dans une cellule sans feu.

„ Dans ma conscience de médecin , j'affirme que je ne suis pas sans quelque inquiétude, et j'atteste qu'il y a lieu de transférer d'urgence le malade à la Maison municipale de santé (hospice Dubois). «

AI. Kahn, commis-greffier au Dépôt, reçut quelques heures après du cabinet du préfet le certificat annoté ainsi qu'il suit à Fencrc rouge : Bon pour faire conduire immédiatement à Dubois. Signé : Dubois. C'était écrit de la main du général Duval, et le sceau du préfet avait été apposé sur la pièce. Mais en vertu de quelle variété de distraction cérébrale le général Duval avait-il signé Dubois? Celle distraclion étrange ou malsaine devait coûter la vie au président. Le martyre était dans sa destinée!

Le 1" avril, M. Kahn, le certificat à la main, se présente chez le préfet, afin d'obtenir la rectification de la signature. Le général Duval venait de partir aux avant-postes! Raoul Rigault reçoit M. Kahn,

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prend la pièce, l'examine allenlivement et dit : « Bonjean sortira quand Blanqui aura signé sur cette table l'ordre de sa mise en liberté. » Le commisgreffier, jeune lionnne très-brave, insiste et s'appuie sur les termes du cerliticat, niais d'un geste impératif il est éconduit. Quelques jours après, AI. Kabn était arrêté et jeté en prison.

Des soins appropriés triomphent de l'indisposition du président, et le 5 avril je lui apporte les compliments les plus affectueux de rarchevéquc de Paris, écroué de la veille.

Le 7 avril, ces deux hommes éminents se rencontrent auprès d'une voiture cellulaire; ils s'embrassent, moulent avec une digne fierté, et roulent bientôt dans la direction de Mazas, où les attend le dévouement délicat et courageux de mon collègue, M. G. de Beau vais.

L'n peu plus tard, dix-neuf balles frappent le

président, toutes à la région antérieure du corps. La tète n'est pas même effleurée, les membres sont fracassés. La victime tombe , mais se soulève une dernière fois, et dirige encore sur ses assassins un regard d'une étincelante animation. Un coup de feu

à l'apophyse mastoïde gauche et la France perd

l'une de ses plus pures illustrations.

Bonjean avait écrit à sa femme : « Ne cherchez pas à connaître les noms de ceux qui me retiennent ici contre toute justice et toute raison; et surtout ne recherchez jamais à en tirer aucune vengeance di-

recte ou indirecte. « Et à ses fils, dans une lettre datée du 20 mai, il avait dit : « Que la persécution que je soulfre et la mort sanglante qui d'un moment à l'autre peut terminer ma laborieuse vie ne soient

pas pour vous une cause de découragement En

ce moment solennel, je vous affirme que, si misérable que puisse être la fin qui paraît m'être destinée , je ne voudrais à aucun prix avoir agi autrement que'je ne l'ai fait. C'est que le premier bien, mes cliers enfants, c'est la paix de la conscience-, et que ce bien inestimable ne peut exister que pour celui qui peut se dire : J'ai fait mon devoir, v

Bonjean fut un héros. Si quelque chose me surprend, c'est qu'il n'y ait pas encore à Paris un grand boulevard qui perpétue son souvenir! Alais, que dis-je, son nom n'est-il pas impérissable?

Les splendeurs de Paris sont en feu. Le tocsin tinte jour et nuit. Le canon tonne dans la rue. Les poudrières font explosion. La fusillade est partout. L'incendie gagne de proche en proche. L'arlillerie fédérée gravit les hauteurs et épuise sur nos maisons son immense provision d'obus au pétrole. La bataille

dure sept jours.

Le Palais de Justice et la Préfecture de police sont en cendres. Le Dépôt, grâce à l'énergie de deux surveillants est miraculeusement soustrait aux flammes

APPK.YDICK. 511

crimiiiellos. Il est inondé, mais intact. Je m'y ronds, le 2G mai, eu passant à travers les décombres des barricades. Les murs des anciens bâtiments de l'administration centrale s'eifondrent avec fracas, les ruines fument, et des millions de feuilles de papier noirci ou brûlé voltigent dans les cours. Les pompiers du Loiret entourent la Sainte-Cliapelle cl la protègent. Ils me croisent partout la baïonnette, et ils ont l'ordre de faire feu sur quiconque transgresse la consigne. J'arrive cependant, et je trouve quatre aliénés camisolés, témoins dej)uis quatre grands jours de tous les désastres! L'un d'eux, ancien sergent de ville, avait été visité le 24, à trois heures moins un (juart, par Ferré, au moment même où ce préfet, quittant son cabinet, venait d'y faire mettre le feu. Il l'interrogea, établit tant bien que mal son identité, puis donna l'ordre de le fusiller, a Ebbien, non! lui dit avec autorité le surveillant Uéjaud, les fous, ça ne se fusille pas ! » Ferré ne répliqua point. Il désigna d'autres victimes au chef du sinistre peloton ([ui l'accompagnait, cl l'aliéné eut la vie sauve.

Les quatre malades étaient affolés de terreur. Ils n'avaient ni mangé ni dormi. Du ton le plus plaintif, ils se lamentaient sans cesse. Sans la camisole, il y aurait eu parmi eux un ou deux suicides.

A propos de suicide, je tiens à relever ici un détail très-significatif. Pendant tous les événements qui se sont accomplis depuis neuf mois, les cas de mort volontaire ont été rares. Comme il y en a d'ordinaire

un peu plus de sept cents à Paris par an, il est facile de se rendre un compte exact de la situation. Trop préoccupés, trop tourmentés et trop émus par les douleurs de la patrie, les habitants voyaient leurs chagrins disparaître en face du deuil national. S'associant pleinement aux convulsions du pays, aux privations du siège, aux périls du bombardement ou aux alarmes de la guerre civile , la pensée ne leur est pas venue de déserter la vie en un pareil moment. Les candidats au suicide ont spontanément reculé l'échéance de leur résolution préméditée. Par le fait, ils ont été des courtisans du malheur.

Dans la première semaine de juin , j'observe au Dépôt trois femmes atteintes de mélancolie avec stupeur dans la même journée. L'une a été trouvée immobile et inerte dans une cave; l'autre a vu fusiller son mari et a failli elle-même être passée par les armes ; la troisième a été transportée sans renseignement aucun. — Plusieurs aliénés sont panophobes et gémisseurs; on les poursuit, on va les arrêter et les fusiller, ils sont innocents, ils n'ont pas mis le feu; ils pleurent, se jettent à genoux, demandent grâce et répètent constamment les mêmes mots : Ahl mon

Dieu, mon Dieu! achevez-moi! mais ce n'est

jms moi!

Le seul point dont il faille un peu tenir compte, à l'occasion de l'influence que les événements politiques peuvent exercer sur le développement de la folie, est celui-ci : les révolutions sont capables

APPKXDICE. 513

(ramener la terreur, et la terreur \)oul non-seulement moditier l'état intellectuel des générations présentes, mais s'appesantir encore lourdement, par la voie de l'hérédité, sur les dispositions mentales des générations futures. Ne sait-on pas, en effet, que tel enfant conçu alors que l'un de ses auteurs se trouvait dans telles conditions déterminées, est exposé beaucoup plus que tout autre à l'irritabilité, à la mobilité, à la mélancolie, à l'imbécillité, à l'épilcpsie? L'alcoolisé ne procrée-t-il pas un fils dégénéré?

Cette action exercée par les grandes émotions terrifiantes est certainement très-rare, et, après les horribles événements de Paris, je ne sache pas qu'il y ait eu un chiffre sérieux de cas d'aliénati.on aiguiî dépendant certainement des catastrophes subies par la population; mais enfin il convient de prendre le (tut en considération. Cela a été dit et avancé d'ailleurs par d'autres, et M. Alorel, par exemple, a cité les exemples suivants ": . « J'ai donné successivement, dit-il, mes soins à deux frères dont l'un, témoin de l'incendie de sa fabrique, est tombé subitement dans une morne stupeur, à laquelle succéda une violente exaltation maniaque. L'autre, juré dans une affaire où le peuple ameuté envahit le sanctuaire de la justice, fut à son tour frappé d'une telle frayeur, que l'oppression mélancolique qui l'envahit se termina ultérieurement de la manière la plus déplorable. — Un artilleur, exposé pendiml les journées de juin au feu le plus terrible, et resté seul de tous ses

5li. LK DÉLIRE DKS PERSÉCUTIONS.

camarades sur la pièce qu'il servait, tomba immédiatement dans une profonde stupeur, et fut longtemps retenu à l'asile par un état consécutif de manie avec fureur. Un incendie effroyable détermina chez plusieurs habitants d'un village entièrement détruit par cet accident, des crises de désespoir, auxquelles succédèrent des états mélancoliques avec tendance au suicide. »

Du 8 au 30 juin, l'alcoolisme disparaît presque complètement. Les hommes jeunes font défaut. La folie frappe les femmes de préférence. Le délire des persécutions semble être tout à fait à Tordre du jour. Cette variété délirante s'organise d'autant plus volontiers que les dénonciations s'exercent sur une plus grande échelle, que les arrestations sont plus nombreuses, que les mesures d'ordre public sont plus intimidantes, et que les actes de répression sont plus terribles. L'angoisse générale des esprits prédisposés aux lésions morbides rencontre là un aliment dangereux. A ces calaraiteuses époques, il ne faut être ni impressionnable, ni turbulent, ni déprimé, ni débile. Le ealme est l'apanage' du fort. L'orage ne frappe que les têtes recommandées.

Si nous sortons encore une fois du domaine de la pathologie cérébrale pour jeter un coup d'œil sur le Dépôt des prévenus, nous voyons défder, à la consultation du médecin, Assi, Lullier, llossel, Urbam, Régère, Courbet, Ferré, Grousset, Maroteau, les officiers supérieurs de l'armée fédérée, les fonction-

APPMNOICM. 515

naires, les niagislials, les officiers minislériels et les agents divers de la Comimine, les gardes nationaux blessés et arrêtés à domicile, les brigades de pétroleuses, etc., etc. Le médecin ignore ce qui s'est passé. Des malades s'adressent à lui, et il est aussi attentif et aussi bienveillant pour eux qu'il l'a été jadis pour les otages et pour le clergé de Paris. Le jour où la politique s'introduira dans les choses de la médecine, je n'exercerai plus!

Pendant l'été de 1871, le chiffre total des aliénés est de beaucoup au-dessous de la normale. En admettant même une diminution considérable dans la population, par suite de la mortalité excessive de l'hiver, de la guerre civile, des exécutions sommaires de la fin de mai, du départ des étrangers et d'un plus ou moins grand nombre de peureux et d'individus compromis, du Iransfèrement à Salory ou ailleurs de quarante mille fédérés, et même de la décapitalisation provisoire de Paris, il n'en est pas moins démontré une fois de j)lus que les événements politiques les plus graves, — s'ils donnent au moment oii ils surviennent une couleur spéciale au délire, — ne produisent nullement un accroissement d'aliénés, ainsi qu'on le croit d'ordinaire.

La France est aujourd'hui en convalescence. La vie facile avait fait pulluler les paresseux et les fous. Un

choc est venu, et le malheur a transformé le pays. La nation a retrouié son génie dans les larmes. Les habitudes sévères de l'avenir mettront beaucoup plus l'intelligence humaine à l'abri des défaillances. L'honneur du nom français veut que la société se prête aux exigences de la situation. Elle s'y prêtera. Le courage n'est-il pas le fils de la douleur?

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