CHAPITRE CI.XQL'JEME
sieur, reprend-ellc , que les gendarmes ne viendront pas me chercher pour me mettre en prison ? ^ Et tout de suite elle en revient à ses plaintes chimériques. Le soir, elle veille le plus tard possihle, et, une fois couchée, elle fait tous ses efforts pour ne pas s'endormir, pensant toujours qu'on va venu- se saisir de sa personne durant le sommeil. Aussi, sous l'impression de ces idées délirantes, et se reprochant des crimes imaginaires qui ne lui laissent d'autre perspective qu'une existence misérable au fond des cachots , où elle doit être dévorée par les bètes féroces , nous la voyons , à trois reprises différentes, chercher à terminer violemment ses jours par la pendaison. Elle saisissait un moment où la sœur de garde n'était plus auprès d'elle , et elle se pendait aux barreaux de fer des croisées avec son mouchoir. Nous l'avons connue vers la fin de sa vie, où elle était devenue plus calme et moins portée au suicide; mais elle était toujours obsédée par les mêmes idées de culpabilité et les mêmes craintes ; elle nous paraissait très-abaissée intellectuellement, et nous pensons que sa maladie a dû se développer sous une influence héréditaire. — Sa mère n'osait sortir dans la rue, sur la fin de sa vie, de peur d'y rencontrer un chien enragé, sorte d'idée systématique qui ne manque pas d'analogie avec celle de la fille, destinée à pourrir sur la paille des cachots. Elle a encore une sœur qui aurait eu plus qu'elle besoin des soins intelligents d'un asile; on nous la dépeint couverte de haillons et de vermine , et tout à fait incapable de prendre soin de sa personne.
Quant aux malades dangereux pour les autres, ils constituent une classe trop imporlanle pour que nous ne nous y arrêtions pas davantage. Les persécutés sont capables de commettre un crime : on leur en veut, on les menace, des complols sont tramés
contre eux, ils sont le but de tentatives d'empoisonnement, et personne ne les protège; la police, le pouvoir restent sourds à leurs plaintes; il est donc urgent qu'ils se sauvegardent eux-mêmes, et qu'ils se débarrassent de leurs cnisemis. Peut-être finirontils ainsi par attirer l'attention sur eux et sur leur malheureux état. Voilà la suite ordinaire du raisonnement par lequel ces aliénés sont conduits au crime ; et dès qu'ils ont résolu de le commettre, rien ne les arrête plus. Les uns cboisissent leurs victimes ; les autres, au contraire, tuent comme par impulsion, quelquefois un inconnu , un enfant même , sans avoir rien ourdi contre leur victime. « Moi-même, à Maréville, dit M. Morcl, j'ai failli devenir la victime d'un de ces délirants par persécution, mon ancien camarade d'études. En sortant de chez moi, où il était venu avec l'intention de se venger de mes jjersécutions, il immola de la manière la plus cruelle un garçon de quinze ans qu'il rencontra sur la route, et qui, dans son système délirant, devait payer pour tous. » C'est ainsi que dans les observations qui vont suivre on verra successivement un persécuté poursuivre opiniâtrément une famille qu'il croit lui en vouloir, et un autre tirer indistinctement sur des hommes, une femme, un curé, un garde champêtre, des gendarmes, parce qu'il sait qu'il a des ennemis, tandis qu'il n'a jamais attaqué celui à qui il s'en prenait, surtout au début de son délire.
Cette tendance au crime peut beureusement être