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systématisé, constitutionnel, à hallucinations rares, et sans affaiblissement terminal » (Montassut). Dupré, de son côté, la définit ainsi: « Le terme paranoïa n’est pas inutile. Il convient pour désigner certains états congénitaux qui se caractérisent par des anomalies de la sensibilité et de l’intelligence. Les anomalies de la sensibilité sont de deux sortes : 1° Une augmentation du sens de la personnalité (hypertrophie du moi, autophilie, égocentrisme, orgueil), qui va en croissant et qui finit par devenir, à l’âge adulte, un état psychopathique ; 2° Une méconnaissance hostile des gens et des choses, une défiance vis-à-vis de tout le monde, un développement inutile du sens de la conservation. Les anomalies de l'intelligence consistent en une perversion du sens critique, qui est incapable de redresser les erreurs de la sensibilité. C’est sur ce fond particulier, que l’on peut appeler constitution paranoïaque, que naissent et se développent les idées paranoïaques, sans qu’il y ait besoin d'illusions ni d’hallucinations ».
En Allemagne, le mérite d’avoir isolé cette entité revient à Krœpelin. Avant lui, la paranoïa ne constituait qu’un immense groupe hétérogène, où se trouvaient placées toutes les variétés possibles ide délires. Négligeant toutes les discussions confuses de ses prédécesseurs, et se basant uniquement sur la symptomatologie et l’évolution, Kræpelin réserva le nom aux formes sans prédominance hallucinatoire, ni affaiblissement terminal.
« Dans cette psychose s’installe un système produit à la fois par un délire et une façon toute spéciale de
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tout interpréter à l’aide de ce délire. Il s’établit une manière de voir absolument particulière, que le malade adapte à chaque événement dont il subit l’impression. Le patient commence par avoir des soupçons, qui bientôt se changent en certitude, puis en une inébranlable conviction. Les idées délirantes se greffent sur des faits qui sont soumis à une interprétation pathologique. On ne constate jamais d’hallucinations sensorielles, si ce n’est à titre tout à fait épisodique, mais, de temps en temps, se perçoivent des erreurs de mémoire. »
Kræpelin ne paraît pas avoir beaucoup modifié sa facon de voir, dans la dernière édition de son traité ; et cette conception semble acceptée par la majorité des auteurs. Bien que récemment certains aient voulu agrandir le cadre de la paranoïa, jugé trop étroit, en y adjoignant des formes hallucinatoires.
En France, il faut arriver à Magnan pour voir distinguer d’un côté le délire systématisé des dégénérés, qui comprenait la paranoïa, et, d’un autre côté, le délire chronique à évolution systématique. Plus tard, MM. Sérieux et Capgras, dans un travail important, séparent de la forme hallucinatoire tout un groupe à troubles sensoriels minimes, qu'ils rangent sous le nom de folie raisonnante. Deux grandes formes cliniques s’y trouvaient comprises : le délire d’interprétation et le délire de revendication.
Le premier s’individualise par la multiplicité des interprétations, servant de base à l'élaboration d’un délire systématisé, de formule veriable ; l’absence ou
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la rareté des hallucinations, la conservation de la lucidité et de l’activité psychique, la chronicité du délire, sans démence terminale.
Dans le second, se trouvent deux signes fondamentaux : 1° L'idée d’un préjudice subi ou d’une injustice à redresser ; 2° Un état d’exaltation passionnelle. Le délire est surtout un délire des actes. « L'idée fixe s'impose à l'esprit d’une façon obsédante, oriente seule l’activité dans un sens manifestement pathologique et l’aiguillonne en raison même des obstacles rencontrés. »
Ces deux formes diffèrent surtout par leurs manifestations cliniques, la nature intime de la maladie restant la même ; seule la prédominance de certains éléments détermine une différenciation. « C’est à ces deux espèces cliniques : délire d'interprétation et délire de revendication qu’il convient de circonserire la paranoïa. On met ainsi en évidence les affinités nosologiques de ces formes, et on reste d’accord avec l’éthymologie du vocable, qui indique non pas une diminution ou une abolition de l’activité psychique, mais une déviation des facultés intellectuelles » (Sérieux et Capgras). C’est reconnaître l’étroite parenté des deux formes et la légitimité de la paranoïa.
En 1911, Dupré et Logre décrivent le délire d’imagination. Dans cette forme « si les interprétations existent, elles sont très vagues, réduites au strict minimum », l'erreur s'impose à l'esprit, « en vertu d’un processus intellectuel de formule: et d’expression exclusivement imaginatif. Le malade transporte dans le monde extérieur, ses créations subjectives en leur
conférant tout le caractère de l’objectivité. Il procède Par intuition, par auto-suggestion, par invention. » À la base de ce délire on trouverait une constitution spéciale, la mythomanie, tendance incohercible à fausser la vérité.
Un délire d'imagination pur dès son début, est une extrême rareté ; c’est à peine si l’on peut en citer quelques cas, dans laquelle la débilité mentale est fréquente et joue son rôle. D’autre part, au moment de l’éclosion, il existe à peu près toujours des interprétations, plus ou moins frustes. Il faut également tenir compte de la fréquence des processus de fabulation, dans le délire d'interprétation. Aussi est-il permis de considérer le délire d'imagination comme une variante de ce dernier. Forme déjà signalée par MM. Sérieux et Capgras, sous le nom de délire de fabulation. » Si l’on y découvre par intervalles des’traces bien conservées d’interprétations, le plus souvent on croît entendre un roman bâtit de toute pièce, impression d’autant plus justifiée que certaines parties en sont de pures fables. »
Des trois formes, dont il vient d’être parlé, le délire d'interprétation est la plus importante, et ce sera de lui dont il sera surtout question dans la description suivante.
L'évolution de la maladie est dominée par un double fait : l'existence indiscutable d’un élément constitutionnel; l'influence du milieu agissant sur cette constitution pour faire naître le délire.
Le fait primitif est la constitution paranoïaque,
contenant en puissance tout le délire. Elle est essen-
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tiellement caractérisée par une exagération des tendances égoistes de l'individu, et une exaltation du sens de la valeur personnelle. Cette prédominance native de l’orgueil et de l’égoïsme qui se maintiennent toujours incohercibles, amène toute une série de perturbations dans les opérations logiques et dans le jugement. Susceptible comme tous les orgueilleux, et persuadé de sa supériorité infinie, le paranoïaque est invinciblement conduit à la méfiance et au soupçon. Et le raisonnement intervenant, cet état de doute se trouve renforcé, et finalement transformé en certitude. La logique, radicalement faussée par l’intervention incessante de l’élément affectif interprète tout dans le sens de la tendance dominante ; non contente de déformer, elle néglige ce qui ne s’adapte pas aux sentiments préconçus de l’individu. Sélection partiale, interprétation passionnelle, telles sont les dominantes de toute l’activité rationnelle de ces individus.
Une mentalité aussi unilatérale, est incapable de saisir le point de vue étranger au sien, et le paranoïaque demeure un inadapté. S’il n’entre pas en lutte ouverte avec la société, il lui sera sans cesse hostile, et garde contre elle une lourde rancune.
Bien souvent la constitution demeure telle ; ses traits peuvent s’accentuer, mais le délire ne survient pas d’une façon franche. Ce sont tous les petits paranoïaques de Génil-Perrin, esprits faux, qui se font remarquer par leur excentricité. Mais pour peu que les exigences sociales deviennent plus impérievses, le trouble profond du caractère se révèle par des
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réactions franchement antisociales, et le paranoïaque peut devenir délirant.
La prédominance et l’antériorité du trouble affectif a frappé beaucoup d’observateurs, et l’analogie du mécanisme psychologique du délire paranoïaque et de la passion est actuellement une notion classique. En remémorant les quelques notions courantes sur le développement de la passion, il devient facile de voir qu'entre le normal et le pathologique, il n’y a qu’une différence de degré. Les stoïciens concevaient la passion comme une maladie de l’âme, certaine, comme l’avarice, sont à la limite du morbide.
On peut définir la passion, « une inclination portée à l'excès, devenue prédominante, et qui se subordonne toutes les autres ou les exclut. » Chez l’homme normal idéal, l'intensité des tendances est primitivement égale, et lorsqu'elles se développent harmonieusement, sans qu'aucune ne tende à la domination, on a le type équilibré. Mais, chez certains individus, une tendance peut devenir prédominante grâce à certaines conditions.
Le premier facteur, le plus important, c’est le terrain. La passion est souvent héréditaire, et possède un caractère accentué de fatalité, ce qui suppose l’intervention d’un substratum organique « on naît passiônné ou tout au moins marqué pour la passion ». Ce rôle du tempérament est tout à fait important, il est ce sans quoi la passion ne se produirait pas ; et il s’applique même à celles dont le degré de spiritualité est le plus élevé ; la passion religieuse par exemple.
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A côté de cet élément fondamental, il faut placer l'intervention des circonstances sociales qui provoquent l’épanouissement de la passion. Il s’agit des divers faits de l'existence, de l'exemple, de la contagion, qui, de cette virtualité, vont faire une réalité aux manifestations diverses.
Ces causes sont inséparables, leur rôle respectif est assez variable. La prédisposition héréditaire peut être minime, mais si les circonstances extérieures intervien-. nent avec une puissance suffisante, il naîtra une passion souvent éphémère, cessant avec l’occasion. Mais pour peu que la tendance soit forte, un fait minime peut déclancher une passion persistante. |
L'évolution passionnelle se produisant, permettra de constater une double série de faits: tout ce qui peut Pentraver ou la réduire sera supprimé, « c’est un torrent dévastateur qui ne laisse que des ruines. » D’autre part, tout ce que la passion pourra assimiler et incorporer, le sera, mais bien souvent en étant déformé. « Une pensée tournée vers une fin unique ; lorsqu'il s’y joint l’esprit de combinaison, de diplomatie et de ruse, devient une force invincible dans la lutte pour la vie ».
L'influence d’une telle polarisation affective est très forte sur toute la personnalité. C’est la modification totale de la conduite et du caractère. La passion portée à son maximum absorbe toute l’activité ; elle s’ignore elle-même aussi bien qu’elle ignore ce qui n’est pas elle. La puissance de la volonté devient illimitée, mais elle manque de frein, ne sait pas s'adapter ; ce qui fait que le passionné perd la maîtrise de lui-même,
Un retentissement marqué s’observe sur l’activité rationnelle. Sans que la passion l’exclut, elle apporte à la logique de profondes modifications qui vont en faire la logique passionnelle. « La raison chez le passionné n’est pas absente, elle est prévenue. » Clairvoyante, pénétrante même pour tout ce qui flatte le désir, rien n’égale son aveuglement pour ce qui le contrarie.
Le raisonnement est complètement faussé. Sûr de posséder la vérité, le passionné ne cherche même pas à la prouver, il cherche seulement à justifier sa conduite, il utilise « le raisonnement de justification ». Malgré une logique impeccable dans la forme, toutes les déductions sont sans valeur.
Les caractéristiques de la passion se trouvent dans le délire d’interprétation, simple épanouissement de la constitution paranoïque. La naissance peut en être brusque, un individu exposant un jour, une conviction nettement délirante ; mais le début peut être plus lent, après une phase de méditation plus ou moins longue, le délire s’élabore peu à peu.
Cette édification morbide se fait surtout grâce à Pactivité rationnelle. Le paranoïaque demeure en effet, un dialecticien intrépide, il édifie sans cesse de nouveaux raisonnements, discute d’un façon infatigable. C’est ce qui explique la parfaite systématisation du délire, infiniment plus solide que dans toutes les psychoses hallucinatoires. Les idées parfois déduites les unes des autres, s’appuyant sur des faits mal interprétés, se présentent avec une cohérence suffisante, et sans contradiction interne grossière. Le
malade construit son roman pathologique, et ne paraît pas le subir comme les paraphéniques en donnent l'impression.
Mais cette activité mentale, gardant un niveau somme toute élevé, est radicalement viciée. Toute cette abondance de syllogismes ne constitue qu’un amas de sophismes, dont la meilleure expression est constituée par l’interprétation délirante. « C’est un raisonnement faux partant d’une sensation exacte, qui en vertu d’associations d'idées liées aux désirs, acquiert par déduction et induction erronées, une signification illogique » (Montassut). Véritable clef de voûte de tout l’édifice, qui lui confère sa solide structure.
La déformation du jugement et du sens critique est encore plus marquée. Complètement envahit par son sentiment fixe, le paranoïque est incapable de se placer à un point de vue autre que le sien.
C’est uniquement au travers de son désir qu'il juge ce qui l'entoure, aussi sa partialité est toujours très grande. Observateur infatigable et aussi critique acerbe, il juge tout de son point de vue, cherchant ce qui peut raffermir son soupçon et donner un semblant de preuve à ses affirmations. Il déforme, et rectifie délibérément tout ce qui est susceptible de le contredire. |
En réalité il manque de sens du réel, car il est incapable de saisir la valeur relative de chaque chose ou de chaque événement. Tout en s’efforçant cependant de demeurer en contact avec le monde extérieur, car c’est en lui qu’il cherche tout ce qui est susceptible d'enrichir son délire,
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En définitive, une grande activité rationnelle, et un manque total du sens du réel, tenant à sa polarisation affective, telles sont deux des grandes caractéristiques du paranoïaque. Ce sont elles qui expliquent la rareté des idées fantastiques dans la maladie : en effet, il est difficile à un individu qui tient un compte si grand des données des sens, et qui cherche avec autant de vigueur à convaincre, de forger des conceptions aussi chimériques et subjectives.
Lorsque par hasard on trouve quelques-uns de ces concepts fantastiques, il faut soupçonner l'intervention d’un nouvel élément, il s’agit ordinairement ou de débilité mentale ou de phénomènes imaginatifs. F
Il est à remarquer que la débilité mentale est relativement rare chez le paranoïque, certains même sont d'une intelligence tout à fait supérieure et possèdent une culture étendue. Mais cependant le fait peut se rencontrer, et c’est en particulier le cas des inventeurs, plus rarement, ce sont des « spécialisés ». Ces individus, d’un niveau mental inférieur, parfois d’une instruction tout à fait rudimentaire, se lancent dans des inventions plus ou moins grotesques ou puériles : mouvement perpétuel, etc., dont ils espèrent tirer profit. Repoussés de partout, ils arrivent à bâtir un délire de persécution, et parfois, lorsqu'ils le peuvent, se lancent dans une série de procès, qui naturellement tournent toujours à leur désavantage.
Il reste enfin à signaler qu’au cours du délire d’interprétation, ayant déjà évolué depuis quelque temps, il n’est pas rare de rencontrer des fabulations, mais
elles demeurent assez limitées. Habituellement, tes paranoïaques, surtout tournés vers l’action, sont peu imaginatifs, mais il arrive parfois qu’il existe une légère tendance à l’intériorisation, que les échecs et les mécomptes subis par lindividu ne feront qu’exagérer. Aussi il existe certaines formes de psychose d'interprétation où la vie imaginative acquiert un extraordinaire développement, réalisant certains délires d’imagination. Ce sont surtout dans ces derniers que les idées fantastiques se trouvent, d’ailleurs épisodiques, et ne constituant jamais un roman continu.
Les exemples sont rares, on se contentera de citer les deux suivants, trouvés dans Dupré et Logre. On notera seulement que dans les deux cas les individus paraissent profondément débiles.