CONCLUSIONS
I. — L'idée délirante fantastique est caractérisée par son invraisemblance, son extravagance, son impossibilité matérielle, son aspect chimérique ou surnaturel, bref par sa discordance avec les réalités fondamentales du monde extérieur. Elle diffère donc assez profondément des autres idées délirantes. Cellesci sont quelquefois vraisemblables, voire plausibles, mais, même absurbes, heurtant le sens commun, contredites par l’expérience, elles restent dans le domaine du possible : raisonnement illogique sans doute, elles ne se mettent pourtant pas ouvertement en désaccord avec les données générales de nos sens ; elles déforment simplement les faits qui les ont provoqués. L'idée délirante fantastique se meut au contraire en dehors du réel, elle paraît quelquefois empruntée à une mythologie étrange.
II. —— L'idée délirante fantastique est la création fantaisiste d’une imagination exaltée et déréglée. Rarement isolée, elle fait ordinairement partie de tout un processus de fabulation dont la richesse varie avec la mentalité de l'individu. Elle s'accompagne toujours d’une excitation intellectuelle et affective, et parfois même d’une certaine agitation motrice, en somme d’un syndrome hypomaniaque. Elle se traduit habituellement par des concepts mégalomaniaques déme-
surés.
ENB ES
III. — Les idées délirantes fantastiques, par leur prolifération et leur agglomération, peuvent constituer un délire systématrié fantastique. Ce délire, dans sa forme la plus complète est une variété de délire hallucinatoire chronique identique à la paraphrénie fantastique de Kræpelin.
Le délire chronique fantastique est une psychose dans laquelle jouent un rôle important, à côté des hallucinations auditives verbales et les pseudo-hallucinations, des illusions diverses, des paramnésies, des interprétations et surtout des fabulations. C’est essentiellement un délire imaginatif hallucinatoire. C’est aussi un délire d’énormité dans la grandeur et Ia persécution : les idées de grandeur y prédominent, et y commandent les concepts de persécution, contrairement à la plupart des autres délires hallucinatoires ou l’idée de persécution reste au premier plan tant que n’apparaît pas la démence. La systématisation du délire fantastique n’est jamais serrée, elle se réduit à une juxtaposition de thèmes assez mal coordonnés et souvent exprimés en langage incohérent et néologique. Il évolue progressivement vers des formules stéréotypées, sans démence véritable et notamment sans troubles de la mémoire et de l'orientation.
IV. — Les idées fantastiques sont rares dans le délire d'interprétation, l’activité rationnelle et le contact avec le réel étant trop conservés. Elles peuvent épisodiquement paraître chez certains imaginatifs, et lorsqu'il existe de la débilité mentale. On peut aussi les rencontrer dans la manie délirante chronique, et dans le délire d’énormité mélancolique.
V. — L'idée fantastique, tout au moins dans la psychose hallucinatoire, n’indique ni la débilité ni laffaiblissement intellectuel. Sa condition d’apparition semble être le manque de contact avec la réalité, grâce auquel le mode autiste de la pensée pourra se déployer librement. Pensée essentiellement subjective, qui se désintéresse de la réalité, et ne cherche pas à se communiquer, et qui se crée un monde de rêve, dans lequel l’affecticité est souveraine maîtresse.
VI. — Le délire fantastique ne constitue pas une entité morbide. Ce n’est qu’une variété de psychose hallucinatoire chronique, mais qui par beaucoup de ses aspects, se rapproche de la démence paranoïde. Ce n'est peut-être qu’une de ces formes de transition, si nombreuses en psychiâtrie.
‘Vu : Le Présent pe LA Tnèss, Le Doyen, LÉPINE Jean LÉPINE.
Vu et perrnis d'imprimer :
Lyon, le 26 Décembre 1924.
Le RecTEUR, PRÉSIDENT DU CONSEIL DE L'UNIYBRSITÉ, CAVALIER.