Je t’ai révélé, ô hdubar, l’instoire ignorée
Les lignes 255 5 262, qui sont très-mutilées, donnent la fin du discours de Sisithrus, el ajoutent que, après l’avoir entendu, hdiibnr prit de grandes pierres, el en fil un monticule en mémoire de ces événements.
Les lignes 263 à 289, également fort mutilées, rapportent encore des discours et des actions (Vhdubar et d’Our-Bel, pendant leur retour. 11 y est question de longs voyages par terre, dont on précise l’étendue. On y parle aussi d’une lutte avec un lion. Ainsi se termine la tahleltc. M. Smith ne dit pas s’il a trouvé des fragments de la douzième, qui complétait le document, cl portait la fin de riiisloire à' hdubar ou, comme nous l’avons conjecturé, de Nemrod.
Ce grand morceau du style poétique babylonien, aussi curieux par sa forme littéraire que par son sujet, méritait bien d’être cité en entier. Sauf que la circonstance des tablettes des Écritures sacrées enfouies à Sippara y est passée sous silence, il offre jusque dans les details les plus secondaires et les plus minutieux une concordance absolue avec le récit que Bérose présenta aux Grecs comme extrait des monuments indigènes. Celui-ci en est pour ainsi dire le squelette, le sec abrégé, dépouillé de toute couleur de poésie, mais extrait avec une fidélité merveilleuse, ^'ous saisissons ainsi sur le fait la manière dont le cadre fondamental des antiques légendes de Babylone a été résumé par Bérose d’abord, puis par scs abrévialeurs, mais aussi le degré d'exactitude qu'il faut rcconnailic ù ses rapports. Un point capital a cependant été complètement laissé dans l'ombre dans les fragments que nous possédons des Anlitiuilés chaldée»nes, el sur la tablette cunéiforme met la tradition babylo-
LE DÉLEC.E ET L’ÉPOPÉE DADYLOSIENNE,
mienne dans une connexité encore pins étroite avec le récit biblique ; c’est que celte tradition présentait aussi le déluge coininé un châtiment des péchés des hommes.
Sur les seuls fragments de Bérose, on pouvait se demander si la tradition diluvienne était vraiment très-antique et indigène à Babylone, ou si elle n'élait pas d introduclion assez récente et due à une influence des idées juives. Aujourd'hui le doute n’est plus possible; la tradition était véritablement nationale et leinontail à une extrême antiquité. Si les copies que l'on en possède ne datent que du septième siècle avant notre ère, le récit tracé sur les tablettes tiouvées à Ninive avait certainement, d’après les raisons que nous avons indiquées plus haut, sa rédaction arrêtée plusieurs centaines d’années avant la naissance de Mo'isc. C'est donc le plus ancien de tous les récits subsistants du déluge. A cela se réduit l’inlérêl de la découverte de M. Srnith pour les études bibliques. Car ou no saurait trouver dans cette narration toute mythique, et qui d’ailleurs n'ajoute rien d’essentiel à celle de Bérose, aucune preuve nouvelle de raulheulic.ilé historique du cataclysme raconté par la Bible comme par la tradition babylonienne.
En revanche, pour la connaissance de l’antiquité asiatique, et même pour l’Instoire générale de l’esprit humain, c’est un l'ait capital que la révélation tic l'c.xislence, à Babylonc et en Chaldéc, d’un vieux cycle de légendes épiques où les mythes religieux se mêlaient aux souvenirs des âges primitifs, ainsi (|u’à l’écho des premiers développements de la civilisation nationale et des conflits de races dont ’le bassin de l'Euphralc et du Tigre avait été le théâtre, cycle de légendes qui, dés une époque fort reculée, avaient été rédigées sous l;i forme de compositions poétiques ayant dans leur conception et dans leur marche quelque chose de très-analogue aux épopées de 1 l'Inde. C’étaient de même des histoires de héros divins, de dieux transformés en rois primitifs, dont on racontait les actions, l’existence terrestre, les exploits guerriers, les aventures fabuleuses, les fondations de villes et d’empires, histoires qui servaient d’occasion . et de prétexte pour amener, au cours des événements, les légendes cosmogoniques, sous la forme de récits épisodiques susceptibles d’un long développement.
Il est évident, en effet, que l’histoire d’hdubar n’était pas une exception isolée dans la litléralure babylonienne, et devait appartenir à un vaste ensemble de rhapsodies de même nature, embrassant toutes les parties de la tradition, mais demeurées suivant toutes les vraisemblances à l’état de morceaux séparés, n’ayant , pas subi le travail de raccordement et de suture qui dans l'Inde a donné naissance au Muhâbhdrata. Par la mention qui y est faite d'istar comme
t.E DÉLUGE ET L ÉPOPÉE B.ABYLONIESNE.
vcHTe d’un dieu appelé « le Fils de la vie, » quand elle épouse Izdubar, celle histoire sê relie à un autre récit poétique qui devait la précéder dans le cycle légendaire et dont nous possédons un curieux fragnacnt.
C’est l'histoire de la descente de la déesse du principe féminin dans le « Pays immuable, » c’est-à-dire dans la région des morts, dans la contrée mythique qui pour les Assyriens et les Babyloniens correspondait à l'iladés des plus anciens poètes grecs, nn enfer où n’apparalt pas — dn moins dans ce que nous en connaissons — de trace d’une distinction de récompenses et de peines. Dans ce morceau dont j’ai dt'qà donné aillcuis un premier essai de tradiiclioti, encore très-incomplet, et dont j’ai depuis publié le texte', la déesse est désignée par la qualification de « Dame de la terre, » à laquelle une tablette mythologique lait correspondre le nom d'MIat, qui se retrouve plus lard dans le paganisme arabe, et qu’llérodote, en le citant sous les formes .\lilat et Alitta, dit formellement avoir été l’une des appellations principales de la Vénus céleste de l'Asie; elle y est môme distinguée d'istar, qui joue auprès d'elle le rôle de parédre et de compagne subordonnée, par un de ces dédoublements des personnages divins dont les mythes antiques nous offrent tant d’exemples. La divergence sur ce point entre les deux récits prouve que les dilTérentcs compositions poétiques du cycle légendaire de Babylone n’avaient point été l’objet d’un travail d’unilication, mais la nature de l’histoire à laquelle appartenait le fragment dont je parle ne peut faire maintenant l’ohjet d’un doute. C’est au milieu du deuil du « Fils de la vie » que la « Dame de la terre » descend dans les sombres régions du a Pays immuable, » que les Babyloniens et les Assyriens se représentaient divisé en sept cercles sur le modèle des sphères célestes. Le texte est entremêlé de récit, de strophes dialoguées et d’invocations ; diverses circonstances porteraient môme à croire qu’il se récitait dans les phases successives d’une cérémonie symbolique et commémorative, du môme genre que les Plynlérics athéniennes.
Le morceau que nous en possédons s’ouvre par des lamentations funèbres, qui rappellent immédiatement à l’esprit les fameuses lamentations de ’Tammuz ou d’Adonis, deux noms qui, comme on le sait, s’appliquent à la môme divinité juvénile, ravie à l’amour de la Vénus asiatique. « Que je pleure, y est-il dit, sur le jeune homme enlevé avant le terme de ses jours. » Ensuite commence la descente d’Allat. A chacune des portes qui donnent accès dans les cercles successifs de l’iladés, elle se dépouille d’une des pièces de son cos-
A II est inscrit sur ta tablette cotée K 162 au Musée liritannique
l.B DKHIGE ET I, 'ÉPOPÉE RAItYIX)NIE^^•E.
tumo, que lui enlève un ministre des dieux, de telle façon qu’elle est entièrement nue quand elle pénètre dans l’intérieur du pays immuable. Toute cette partie est en dialogue :
— « Va, prêtre, ouvre-lui les portes. »
— Il lui a été ouvert, comme dans les temps antiques.
Le prêtre a été et lui a ouvert les portes.
— « liiilre, ô Dame deTifrgaba'. ljue...
Il que le palais du Pays immuable se réjouisse devant ta face.,»
— « k la première porte, je l’ai fait entrer, je l’ai dépouillée. »
— lia enlevé la grande tiare de sa tête.
— V Sers-moi, prêtre ; In as enlevé la grande tiare de ma tête, i
— « Entre, ô majesté de la Dame de la terre, à ce degré des cercles. »
— « A la seconde porte, je l’ai fait entrer; je l’ai dépouillée. »
— 11 a enlevé les pendants de ses oreilles.
— « Sers-moi, prêtre; lu as enlevé les pendants de mes oreilles. »
— « Entre, ô majesté de 1a Dame de la terre, à ce degré des cercles. »
— « A la troisième porte, je l'ai fait entrer; je l'ai dépouillée. »
— Il a enlevé les pierres précieuses de son col.
— (I Sers-moi, prêtre ; tu as enlevé les pierres précieuses de mon col. »
— « Entre, ô majesté de la Dame de la terre, à ce degré des cercles, n
— « A la quatrième porte, je l'ai fait entrer; je l’ai dépouillée. »
— Il a enlevé les parures de sa poitrine.
— « Sers-moi, prêtre; tu as enlevé les parures de ma poitrine, d
— « Entre, ô majesté de la Dame de la terre, à ce degré des cercles. »
— « A la cinquième porte, je l’ai fait entrer; je l'ai dépouillée. »
— 11 a enlevé 1 1 ceinture garnie de pierreries de sa taille.
— « Sers-moi, prêtre; tu as enlevé la ceinture garnie de pierreries de ma taille. »
~ « Entre, ô majesté de la Dame de la terre, à ce degré des cercles. »
— « A la sixième porte, je l’ai fait entrer; je l’ai dépouillée. »
' I ..1 même .ville que Cutha, près de Babylone.
LE DÉLIir.E ET L’ÉPOPÉE HABTI.OSIENNE.
— Il a enlevé les bracelets de ses pieds et de ses mains.
— « Sers-moi, prêtre; tu as enlevé les bracelets de mes pieds et de mes mains, t
— a Entre, ô majesté de la Dame de la terre, à ce degré des cercles. »
— « A la septième porte, je l’ai fait entrer; je l’ai dépouillée. »
— Il a enlevé le voile de sa pudeur.
— - « Sers-moi, prêtre ; tu as enlevé le voile de ma pudeur. »
— « Entre, ô majesté de la Dame de la terre, à ce degré des cercles. »
Cette partie du texte est lyrique, avec ses strophes qui répètent le môme refrain. Le récit reprend ensuite. Istar et « Celle qui fixe les destinées, ^ sans doute Mamit, s’empressent auprès d’Allat, entrée dans la dernière enceinte du Pays immuable; elles la purifient par le feu et l’eau, et lui enlèvent, suivant les expressions mômes du poème, « le mal des yeux, le mal des flancs, le mal des pieds, le mal du cœur, le mal de la tête. » Ici intervient Samas, qui va chercher Ao, son père, pour compléter la purirication en sa qualité de dieu des eaux. 11 lui raconte d’abord ce qu’a déjà fuit Istar, et il ajoute :
a Viens à son apparition, brillant à la porte du Pays immuable, fais...
« les sept portes du Pays immuable... devant la face.
(I Que la grande Dame de la terre te voie et se réjouisse devant ta face.
« Du fond de son cœur elle a agi... elle a exprimé...
« lui le nom des grands dieux. »
Ao répond à cet appel et accomplit les dernières cérémonies expiatoires. Allât, complètement purifiée, pénétre alors dans le « Palais éternel, » situé au cenfre du «Pays immuable. » Elle y trouve Anounnaki, le roi de l’IIadés, « assis sur son trône d’or, » et « Islar lui verse les eaux de la vie » en présence de ce dieu. Alors elle remonte vers la lumière, et à chaque porte des sept enceintes on lui restitue la parure dont elle y a été dépouillée.
A la première porte, je l’ai fait sortir; je lui ai rendu le voile de sa pudeur.
A la seconde porté, je l’ai fait sortir ; je lui ai rendu les pierreries de ses mains et et de ses pieds.
A la Iroisiôme porte, je l’ai fait sortir; je lui ai rendu la ceinture ornée de pierres de sa taille.
A la quatrième porte, je l’ai fait sortir; je lui ai rendu les parures de sa poitrine.
A la cinquième porte, je l’ai fait sortir; je lui ai rendu les pierres précieuses de son col.
- LE DÊI.DGE ET L’ÉPOPÉE BABYLONIENNE.
ÎE
A la sixième porte, je l'ai fait sortir; je lui ai rendu les pendants de ses oreilles.
A la septième porte, je l’ai fait sortir; je lui ai rendu la grande tiare de sa tète.
Le morceau s’arrête au moment où la « Dame de la terre » vient de franchir une huitième enceinte extérieure, et où il est de nouveau question du « Fils de la vie. »
Dans le livre des Philosophumena, rempli de si précieux renseignements sur les religions du paganisme, qu’on attribue maintenant assez généralement à saint llippolyte après l’avoir d’abord donné à Origène, il est dit qu’lsis, lorsqu’elle mène le deuil d’Osiris, et Vénus, lorsqu’elle pleure Adonis, est « couverte d’une septuple parure, car la nature a un septuple vêtement et est revêtue de sept stolas éthérées, » qui sont les orbites des planètes. Ce passage donne, je crois, la clef de tout le morceau que je viens d’analyser. Le dieu « Fils de la vie, » dont Allât est en deuil quand elle descend dans les enfers, ce « jeune homme enlevé avant le terme de ses jours » sur lequel on prononce des lamentations funèbres, n’est autre que le dieu lumineux, moissonné dans la fleur de sa jeunesse, qu’on appelait Adonis à Dyblos et en Cypre, et que de nombreux témoignages disent avoir été nommé Tammuz à Babylone. Par conséquent, le fragment que nous a conservé la tablette K 162 du Musée Britannique provient d’un poème sur la légende religieuse de Tammuz, et la mention du veuvage d’istar (autre forme de l'Aphrodite céleste) dans l’histoire d'hdubar fournit un point d’attache entre ces deux débris du cycle épique de Babylone.
Il est plus que probable qu’avant la descente d’Allat dans le « Pays immuable, » le poème racontait la mort de Tammuz, et je crois retrouver une trace de la manière dont elle était présentée, une sorte de traduction de cette partie du récit — abrégée et dépouillée do ses ornements de poésie, comme le récit du déluge dans les fragments de Bérose — dans un morceau d’un caractère très-particulier que le célèbre philosophe juif Moïse Maimonide rapporte d'après le livre de P Agriculture nabatéenne'.
On raconte au sujet d'un personnage d’entre les prophètes de l’idoUHrie, qui s’appelaitTammuz, qu’il invita un certain roi à adorer les sept planètes et les douze signes du zodiaque. Ce roi le fit mourir d’une, manière cruelle; et on rapporte que, la nuit de sa mort, toutes les idoles de.s différentes contrées de la terre se réunirent dans le temple de Babylone , auprès de la
' Maimonide, Moré nébouchim, III, 29. — Le texte arabe du passage de V Agriculture nabatienne, tout à fait conforme à cet extrait, a été publié à Saint-Pétersbourg, dans une dissertation spéciale, par M. Chwoholm.
grande statue d'or, qui est celle du Soleil. Cette statue, qui était suspendue entre le ciel et la terre, vint se placer au milieu du temple, et toutes les autres statues se placèrent autour d'elle. Elle se mit à faire l'oraison funèbre de Tarainuz et à raconter ce qui lui était arrivé ; toutes les idoles pleurèrent et gémirent pendant toute celte nuit, et au matin elles s'envolèrent et retournèrent à leurs temples dans les différentes contrées de la terre. De là vient cette coutume perpétuelle de gémir et de pleurer sur Tamrauz.
En tenant compte du langage spécial à un auteur juif, qui ne peut parler des dieux du paganisme qu'en les qualifiant d’idoles, je ne doute pas que tout le monde ne soit frappé de la parenté saisissante d’accent, de couleur et de manière de présenter le récit entre ce passage et l'histoire d'Iidubar. L’assemblée des dieux en deuil rappelle en particulier, de la façon la plus étroite, celle qui est décrite aux lignes 118-120 de la tablette traduite en entier parM. Smith. On peut donc encore ici reconnaître, comme dans certains passages de Bérose, un fragment de l'épopée babylonienne, conservé de troisième ou de quatrième main dans une traduction abrégée, et il me semble qu’on est en droit de le compter comme élément de reslitution de la première partie de l'histoire de Tammuz. D'autant plus que le texte arabe ajoute ce fait, que nous reconnaissons aujourd’hui comme très-exact, que les prêtres babyloniens possédaient un recueil de poésies sur Tammuz.
Les érudits ont beaucoup discuté sur la nature, l’origine et la valeur de l’étrange livre de I Agriciillure nabatéeme. Enlre la confiance , dépourvue de toute critique de M. Chwolsohn, qui acceptait celte compilation de très-basse époque comme une œuvre prodigieusement antique de la littérature originale babylonienne, et l’hypercritismc de M. Gutschmidt, qui le regardait comme inventé de toutes pièces au neuvième siècle après Jésus-Christ et ne contenant rien que de méprisable, il y a un moyen terme à tenir, et il me paraît que la plus juste appréciation a été celle de M. Renan, h’ Agriculture nabatéenne a été rédigée en très-grande partie à l’aWe de documents araméens composés dans les premiers siècles de l'ère chrétienne. Ces documents pouvaient renfermer un certain nombre de débris, plus ou moins altérés par les versions successives, mais remontant véritablement à la source babylonienne et en ayant même conservé la couleur dans une certaine mesure. La chose est d’autant plus vraisemblable que les écoles sacerdotales de Borsippa et d’Orchoé étaient encore debout au temps deStrabonel de Pline, et que la langue assyrienne était demeurée vivante, avec l'usage de l’écriture cunéiforme, au moins jusqu’au règne de Domilien ; M. Oppert vient de le prouver
en action, sous la (bnnc de discours, de révélations épisodiques intervenant au cours d'une histoire continue qui y servait de lieti. Les abréviatcurs eux-mémes y avaient laissé ce caraclére.
Le récit de la naissance et de l’organisation du monde céleste et Icrreslre, par lequel s’ouvrait le livre, est donné cormne une révélation du dieu Oannés, dont la mise en scène semble l’écho du début d’une composition d’épopée mythologique.
11 y eut à l'origine, à Babylone, une multitude d’hommes de diverses nalions, qui avaient colonisé la Clialdée, et ils vivaient sans règle, à la manière des animaux. Mais dans la première nnnée [du monde], apparut, soiiant de la mer Krythrèc, dans la partie où elle louche à la liabylunie, un animal doué de raison, qu'on appelle Oannés. Ce monstre avait tout le corps d’un poisson, mais au-dessous de sa tète de poisson une seconde tète qui était celle d’un homme, dos pieds d’homme sortant de sa queue et une parole hmnaino; son image se conserve jusqu'à ce jour*. L'animal en question passait toute la journée au milieu d"s hommes, sans prendre aui.'une noniTiture, leur enseignant les lettres, les sciences et les principes de tous les arts, les règles de la fondation des villes, de la construction des temples, de la mesure et de la délimitation dos terres, les semailles et les moissons, enfin rpusemhle de ce qui adoucit les mœurs et conslilue la civilisalion, de telle façon que depuis lors personne n’a plus rien inventé de nouveau. Puis, au coiiclierdu soleil, ce monstrueux Oannés rentrait dans la mer et piKsail la nuit au milieu de l'immensité des flots, car il était amphibie. Par la suite, il parut eneoi'e d’autres animaux semblables, dont l’auteur annonce qu’il parlera dans l’histoire des rois. Il ajoute que Oamiès écrivit sur l'origine des choses et les règles de la civilisalion un livre qu’il remit aux Iiothmcs. [Voici ce que disait ce livre.] 11 y eut uii temps où tout était ténèbres et eau, etc.
Le récit de construction de la Tour cl de la confusion des langues élait aussi placé dans la bmicbc d’un personnage désigné sous le nom de la Siliylle, ainsi que l’alteslc le langage formel d’un fragment de l’abrégé d’Alexandre Pulylii.stor. Nombre d’écrivains, d’ailleurs, patient également du discours de la Sibylle dans le livre de Bérose, et il élait même tellement célèbre, IbO ans seulemeni après la composition de l’ouvrage du prêtre chaldécn, qu'il servit de texte à un Juif alexandrin pour forger, sous Ptoléméc Pliilomélor, vers 1 C5 avant Jésus Christ, le plus ancien morceau que renfenne la collection des vers sibyllins. Ceint le point de départ de la légende judéo-ebrélicnuequi fil ensuite enregistrer au nombre des Sibylles une Sibylle babylonienne à laquelle on donna le nom de Sambélbé ou Sabbé. Voici le passage d’Alexandre, conservé par Eusèbe :
* Cette figure du dieu, tout à lait couforiiie à la description de Bérose, s’est retrouvée sur les nioiiuinents de l'art assyrien et babylonien.
La Sibylle dit que lorsque les hommes avaient encore une seule langue, quelques-uns d’entre eux enlreprircnt de construire une tour immense, afin de mouler jusqu’au ciel. Mais la divinité, ayant fait souffler les vents, les bouleversa et donna à cliaeun une langue propre; d'où la ville fut appelée liabylone. Et après le déluge naquirent Titan et Prométliée.
Abydène mentionne en une seule ligne, immédiatement après la Tour des Langues la guerre des trois frères ennemis, chefs de races dont les noms avaient été rendus en grec Cronos, Titan et lapélos (ou Prométliée). L’hislorien arménien Moise de Khoréne en donne un récit plus développé, qu’il alfirme avoir cmprunlc à Bérose, ou plutôt à ses abrévialeurs, récit offranl des traits d’une nature fort spéciale, des circonstances en rap|iort avec certaines expressions allusives des textes cunéiformes, et dans lequel la déesse Tslar joue un rôle digne d’une grande attention. Or il précise que ce récit était la conlimiation du discours de la Sibylle. Et ceci est confirmé par le morceau des poésie pseudo-sibyllines dont je parlais fout à l’heure. L’auteur, qui avait certainement l’ouvrage même de lîérnse sous les yeux puisqu’il écrivait quatre-vingts ans avant Alexandre Polyhistor, et qui tenait à donner un caraçtère bérosien au langage de sa Sibylle, a inséré dans ses vers l’bisloire de la guerre des trois frères en la paraphrasant, en la mêlant d’éléments étrangers, empruntés à la mythologie grecque et principalement à la Théogonie d’Hésiode, de manière à y greffer le mythe hellénique de la Titanomachie. Mais s’il l’a ainsi dénaturée, son œuvre de faussaire ne contribue pas moins à prouver que le récit en question faisait chez liéro.se partie du discours de la Sibylle et devait avoir un certain caractère poétique, où se conservait quelque chose de l’accent des vieilles compositions auxquelles il avait été originairement emprunté.
Depuis une vingtaine d’années on a prodigieusement abusé de la théorie des races en histoire ; ce sont surtout les aryanisfes qui s’en sont faits les apôtres et qui, l’exagérant au delà de la juste mesure, SC sont eflorcès de tout ramener à l'objet de leurs études. A entendre certains d’entre eux, dont Icsidéesont été acceptées docilement par line notable portion du public et se répètent à satiété sans qu'on prenne la peine de les contrôler, l’épopée aurait été dans le monde une chose exclusivement propre à la race aryenne, une création spéciale à sou génie, et rien de pareil ne se serait développé dans
une autre race. On peut s'étonner du succès d’une pareille affirmation, quand l’existence chez les peuples ougro-finnois d’une épopée aussi développée et aussi remarquable que le Kalevala suffisait à la réfuter.
Sans aller jusqu’à cette exagération, M. Renan a soutenu à plusieurs reprises — et c’est môme une de ses idées favorites — la thèse de l’inaptitude absolue de la race sémitique à la conception de la poésie épique. C’est dans la préface de sa traduction de Job qu’il l’a exposée avec le plus d'éclat et de séduction.
L’imagination des peuples sémitiques n’osl jamais sortie du cercle étroit que traçait autour d’elle la préoccupation exclusive de la grandeur divine. Dieu et l’hôinincen présence l’un de l’autre, an sein du désert, voilà l'abrégé, et, comme l'on dit aujourd’hui, la formule de toute leur poétique. Les Sémites ont [ignoré les genres de poésie fondés sur le développement d’une action, l'épopée, le drame et tous les genres de spéculalicn fondés sur la méthode expérimentale ou rationnelle, la philosophie, la science L
M. Renan, quelques pages plus loin, refuse complètement aux Sémites le développement mythologique et la faculté d’imagination qui l’a produit. Il parle d’une des images les plus poétiques et les plus saisissantes du livre de Job.’
On croit lire les Védas en voyant l’Aurore saisir les coins de la terre pour en chasser les méchants et changer la face du monde comme le sceau cliange la terre sigillée. Mais tout cela reste infécond. Chez les Ariens, ces altrilmtions de l’Aurore fussent devenues un acte ou une aventure d’une déesse; puis, avec le temps, cessant d’étre comprises, elles eussent produit des contes bizarres où le caprice des poêles se fût donné carrière
l'uis on eût cherché dans ce récit, interprété avec une latitude indéfinie, line matière pour des drames, des allégories, des compositions littéraires de toute espèce.
El il ajouta que chez les Sémites « ces hardies images ne dépassent jamais la métaphore. »
[, i fameuse doctrine doM. Renan sur les caractères essentiels du génie de la race sémitique, qui généralisait à toute la race, comme une disposition commune, le génie particulier du peuple hébreu et l’esprit de son monothéisme, où il faut pourtant bien voir au moins un fait historiquement exceptionnel au milieu de toutes les popula-
' I.CS tablettes cunéiformes prouvent, au contraire, que les sciences tenaient une grande place dans les préoccupations intellectuelles des Babyloniens et des Assyriens, et qu’ils y apporlaiciil, à coté d’idées bizarres, un remarquable esprit de tuélliode.
3» . LE UELUüE ET L’ÉPOPÉE BABïLONIENîiE.
lions voisines quand on se refuse à y reconnaître un privilège d’origine surnaturelle, cette doctrine, dis-je, a été réfutée d’une manière complète par les savants les plus compétents, et son auteur lui-même ne la soutient plus qu’avec de grandes atténuations. On a montré en effet l’inanité de ce prétendu monothéisme fondamental des Sémites. On a rassemblé les preuves innombrables qui montrent à Babylone, en .\ssyrie, en Phénicie, en Syrie, chez les Arabes jusqu’à Mahomet, en un mot chez tous les Sémites, sauf les Hébreux, l’existence d’un polythéisme aussi caractérisé que celui des peuples aryens, un polythéisme comptant autant de dieux divers, si ses conceptions sont d’une autre nature et si l’origine de ses personnages divins est plus métaphysique, en rapport moins direct avec des phénomènes déterminés de la nature. La démonstration a été si péremptoire que la polémique antibiblique a depuis lors changé de terrain, et qu’à la théorie de M. Renan s'en est substituée une autre, non ^ moinsfacile à réfuter, celle qui veut que les Hébreux aient éléjusqu’à une époque très-tardive polythéistes comme les peuples qui les entouraient et que le monothéisme mosaïque soit une invention des prophètes contemporains de la fin du royaume de Juda.
Mais si le fait du polythéisme sémitique est incontestable, on pouvait se demander s’il s’était borné à peupler le ciel d’une hiérarchie de dieux gardant un certain caractère abstrait, gouvernant le monde sans sortir d’un rôle immuablement fixé, manquant en un mot de toute vie poétique, si jamais les peuples appartenant au grand rameau de l’huinanilé qui a couvert la Syrie et l’Arabie, avec le bassin de l’Euphrate et du Tigre, avaient possédé ce genre particulier d’imagination qui transforme les formules religieuses en mythes en action et ouvre à la fantaisie des poêles le riche domaine de l’épopée mythologique. Tout ce côté de la théorie de M, Renan restait donc intact, puisqu’on ne pouvait y opposer aucune preuve directe.
La découverte de M. Smith et les faits qu’elle permet de grouper autour d’elle pour en confirmer les conséquences, doivent désormais lever les doutes qui subsistaient sur ce point et modifier, par la révélation du cycle épique de Babylone, les idées qui prévalaient encore dans beaucoup d’esprits. La forme particulière d’imagination que l’on tendait à refuser aux Sémites, nous la voyons maintenant se manifester par des preuves incontestables chez un des principaux peuples de langue sémitique, et son existence se traduit dès les temps les plus reculés, au sein de la plus grande cité de l’Asie antérieure, dans le loyer de culture intellectuelle, scientifique et religieuse dont l’inDuence a rayonné en souveraine sur toute la race sémitique, par un large développement de la branche de littérature que M. Renan regardait comme faisant absolument défaut chez cette
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LE DÉLUGE ET L'EPOPEE IIADyLONIË!(NE.
race. Car l'ingénieux écrivain semble avoir précisémenl décrit tous les caractères qu’il faut maintenant reconnaître aux épopées babyloniennes du genre de l'hisloire à'hdubar, quand il indiquait les particularités de la forme de développement poétique qu’il s’efforçait de montrer comme étrangère aux Sémites. 11 y a là tout un ordre de données que rien ne permettait de pressentir, et dont la constatation est une véritable conquête pour l’iiistoire des premières civilisations humaines.
Que si, l’existence de l’épopée babylonienne une fois établie, on essayait de déterminer en quoi son génie dillérait do celui de l’épopée aryenne, il serait peut être dès à présent permis de conclure des fragments originaux qui en ont été retrouvés — quoiqu’ils soient encore bien peu nombreux pour permettre d'asseoir un jugement définitif — qu’elle avait un caractère moins héroïque. Elle tournait plus naturellement au conte merveilleux, et dans ce qu’on en a traduit nous n’apercevons rien de cette expression si vivante et si émue des sentiments humains que les poètes de la Grèce et de l’Inde savent introduire dans toutes leurs œuvres, et qui lcra leur éternelle gloire. En même temps, et c’est ce qui m’y (iappe davantage, elle a dans son esprit et dans son aspect quelque chose de plus evhémériste. Chez les Indiens, comme chez les Grecs, les héros sont bien, à l’origine, des conceptions divines, des formes terrestres des dieux ; mais dans la poésie ils s’en distinguent et ne se confondent point avec eux ; ils forment une classe de personnages à part. Ce ne sont point généralement les dieux eux-mêmes, gardant le nom sous lequel on les adore, qui sont transformés en rois antiijues, vivant d'une vie terrestre et sujets aux infirmités des mortels, comme hdiibar dans les documents étudiés par .M. Smith.
11 est difficile de croire, du reste, que le cycle épique de liabylone et de la Chaldée ait constitué une exception isolée, sans avoir produit rien d’analogue chez les peuples de même race, de même langue et de même civilisation.
!.es /Assyriens, eux aussi, avaient une légende poétique, une épopée nationale, d’un caractère sans doute plus guerrier et plus héroïque que celle des liabyloniens, comme leur peuple était lui-même plus guerrier, mais ayant de même pour fondement des mythes religieux. Les documents qui viennent d’ètre mis en lumière éclairent, en effet, sous un aspect tout nouveau les récits que Ctésias rapporta du fond de l’Asie et présenta aux Grecs comme l’hisloire véritable de la monarchie assyrienne. Depuis qu’on a eu, par le déchiffrement de l’écriture cunéiforme, accès dans les sources indigènes et contemporaines des annales de l’Assyrie, on sait positivement que ces narrations brillantes et poétiques, auxquelles on avait trop long-
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LE DÉLUGE ET L'ÉPOl'ÉE BABÏLONIEHSE.
temps attaché une foi qu’elles ne méritent pas, n'ont absolument rien à voir avec l'iiisloire réelle. Dans les récits sur Ninus et Sémiramis, l'Hercule androgyne et la Vénus guerrière dont les noms les plus habituels sont Adar et Islar ' ; sur la querelle de Nannanis et de Parsondas, deux personnages à l’aspect ambigu, dont le premier est certainement le dieu de la lune, Sin, bien des fois désigné dans les textes cunéiformes sous le surnom de Nannarou, a le lumineux, » et le second encore une fois l'ileicule androgyne, dont le nom dans cette circonstance est composé de la réunion des deux formes, accadienne et assyrienne, de sa qualilicalion la plus importante, celte du « Puissant, » Bar-Samian ; enün sur le bûcher deSardaoapale, donnée dont Oltfried Muller et Raoul Rochette ont montré depuis longtemps la nature toute religieuse, attestée par la cérémonie du bûcher de l’Hercule asiatique qui se célébrait solennellement chaque année en Assyrie, en Phénicie et en Syrie ; dans tous ces récits, qui portent une empreinte commune si nettement déterminée, on a reconnu des mythes sacrés, des histoires symboliques de dieux transportées sur la terre et transformées en événements humains. Ceci n’est plus contestable ; mais on se demandait encore d’où la connaissance avait pu en venir au médecin d’Artaxerce Mnémon, et qui leur avait donné cette forme.
11 devient probable aujourd’hui, quand on compare ces récits à ceux de même nature dont Assouibanipal avait fait recueillir les copies en Clialdée, que ce sont les Assyriens eux-mêmes qui avaient tiré des mythes en question, et d'autres sans doute — car nous sommes loin de connaître tous les récits que faisait Ctésias sur les rois qu’il énumérait — les éléments d’une épopée nationale, présentant les mythes comme une histoire primitive, et grandissant ainsi démesurément l’antiquité de leur peuple. Et en eftét le roi Sargon, le vainqueur de Sarnaric et le constructeur du palais de Kliorsabad, atteste l’existence de ce cycle de légendes, plaçant avant riiistoireiXéelle de longues dynasties fabuleuses, quand il parle du trois cent cinquante rois qui l'ont précédé sur le trône ; d’après ce que l’on sait aujourd’hui de la naissance relativement récente de la monarchie et de la nation même des Assyriens, il y avait au moins deux cent soixante, sur ces trois cent cinquante rois, qui appartenaient au pur domaine de la Fable. Ctésias dut connaître par des traductions plus ou moins fidèles, à 1a cour do Suse, les récits de l’épopée héroïque assyrienne, et son imagination de Grec fut sensible à ce qu’ils avaient précisément d’éclalant et d’épique ; en les
‘ J'ai étudié spécialement ce récit dans un mémoire qui va paraître dans te recueil de l’Académie de Belgique.
LE DÉLUGE ET L'ËPOPËB DABYLONIENNE.
recueillant comme les véritables annales de cet empire, qui dans sa chute même avait laissé derrière lui un tel renom de grandeur guerrière, et en les offrant à ce litre à ses compatriotes, il lit exactement la même chose que ceux des modernes qui ont été chercher une tradition nationale sur l'histoire antique de la Perse dans le Schnh- Namèh de Firdoiiçi, et qui ont enregistré dans leurs livres historiques les exploits de Djemschid et de Féridoun, dernières transformations héroïques de dieux dont les ancêtres des Aryas orientaux avaient conçu les mythes sur les bords de 1 Oxus, antérieurement à la séparation des Iraniens et des Indiens.
Le plus développé des fragments sur la religion et la cosmogonie des Phéniciens, provenant du livre fameux de Sanchoniatlion, que les compilateurs d’extraits auxquels Eusèbe les a empruntés avaient si maladroitement cousus les uns au bout des autres, et que la critique contemporaine est parvenue à distinguer, le plus développé de ces fragments est comme le sommaire d’une épopée théogonique dont le plan aurait eu ([uelque analogie avec celle d’Hésiode. Tous les dieux de la Phénicie, distribués par générations successives, y entrent en scène les uns après les autres dans le développement d’un même récit en action. La disposition de ce cadre épique et l’esprit evhémériste qui s’y manifeste, ont paru aux derniers critiques qui se sont occupés du texte de Sanchoniatlion, comme .M.Ewald et M. Renan, l’indice d’une composition récente. Ils en ont tiré un de leurs principaux arguments pour penser que le livre phénieien que Philon de Byblos traduisit en grec avait dû être rédigé postérieurement à Alexandre, et sous une influence des idées comme de la littérature hellénique. N’y aurait-il pas lieu à reviser ce jugement, sinon pour ce qui concerne la date de la rédaction du livre lui-même, qui s’appuie encore sur d’aulres preuves, mais pour ce qui est de l’antiquité du morceau en question, qui pourrait bien, avec sa forme épique et sa tournure générale, remonter beaucoup plus haut et avoir été emprunté à des sources vraiment antiques, comme d’autres récits cosmogoniques qui avaient égalemènt trouvé place dans le même ouvrage, et dont l’ancienneté n’est pas mise en doute? N’a-t-il pas pu exister une épopée religieuse phénicienne, vraiment nationale, indépendante de toute influence grecque, parallèle à l’épopée babylonienne, et remontant aussi à un âge plus reculé qu’on ne croit, — épopée dont un débris nous aurait été conservé par Sanchoniathon d’abord, puis par Philon de Byblos, réduit à son simple canevas comme les morceaux do la légende épique deBabylone dans le livre de Bérose? Je n’ose rien affirmer, rien préciser à ce sujet, ear l’examen de la question demanderait une étude longue et approfondie. Mais ce qu’il est du moins permis de dire, c’est qu’elle
doit être maintenant reprise, et que la connaissance des compositions babyloniennes apporte au problème des éléments tout à fait nouveaux. * ■ “
Ce qui me paraît enfin ressortir comme dernière conclusion des documents cunéiformes signalés par M. Smilh à l’allenlion du public savant, et qui nous raTnéne à la tradition spéciale du déluge, c’est le caractère d’importation étrangère, et non de tradition véritablement indigène du récit indien du cataclysme, et la manière dont ces documents permettent d’en restituer la filiation avec une vraisemblance qui touche presque à la certitude.
La forme la plus ancienne et la plus simple du récit indien du déluge se trouve dans le Çatapatha Brâhmam compris dans la collection du Rig-Véda, mais très-postérieur à la composition des hymnes de ce recueil, dont la rédaction flotte par conséquent entre le quatorzième siècle avant notre ère, date approximative des hymnes les plus récents, et le neuvième siècle, où la collection du Rig paraît avoir été définitivement constituée. Ce morceau a été traduit pour la première fois par M. Max Muller.
Un matin, on .•ipporta à Manou de l’eau pour se laver; et quand il se fut lavé, un poisson lui resta dans les mains. Et il lui adressa ces mots : « Protége-moi, et je le sauverai. » • — « De quoi me sauveras-tu? » — « Un déluge emportera toutes les créatures; c’est là ce dont Je te sauverai. » — « Comment te protégerai-je? i> Le poisson répondit ; — « Tant que nous sommes petits, nous restons en grand péril; car le poisson avale le poisson. Garde-moi d’abord dans un vase. Quand je serai trop gros, creuse un bassin pour m’y mettre. Quand j’aurai grandi encore, porte-moi dans l’Océan. Alors je serai préservé de la destruction. » — Bientôt, il devint un gros poisson, il dit à Manou : « Dans l’année même où j’aurai atteint ma pleine croissance, le déluge surviendra. Construis alors un vaisseau et adore-moi. Quand les eaux s’élèveront, entre dans ce vaisseau et je te sauverai. »
Après l’avoir ainsi gardé, Manou porta le poisson dans l’Océan. Dans l’année qu’il avait indiquée, Manou construisit un vaisseau et adora le poisson. Et quand le déluge fut arrivé, il entra dans le vaisseau. Alors le poisson vint à lui en nageant, et Manou attacha le câble du vaisseau é la conte du poisson, et, par ce moyen, celui-ci le fit passer par-dessus la montagne du nord. Le poisson dit : « Je t’ai sauvé, attache le vaisseau à un arbre, pour que l’eau ne l’eniralne pas pendant que tu es sur la montagne; à mesure que les eaux iHaisseront, tu descendras, n Manou des-
cendit avec les eaux, et c’est ce qu’on appelle la Descente de Manou sur la montagne du nord. Le déluge avait emporté toutes les créatures, et Manou resta seul. .
Vient ensuite, par ordre de date et de complication du récit, qui va toujours en se surchargeant de traits fantastiques et parasites, la version du Mahàbhârata. Celle du Bhâgavata-Pourâna est encore plus récente et plus fabuleuse. Enfin, la même tradition fait le sujet d’un poème entier, de date fort basse, le Matsya-Pourûna, dont Wilson a donné l’analyse.
Dans la préface du troisième volume de la traduction du Bhâgavata-Pourâna, notre illustre Eugène Burnouf a comparé avec soin les trois récits connus quand il écrivait (celui du Çatapatha-Brâhmana a été découvert depuis) pour éclairer la question de l’origine de la tradition indienne du déluge. Il y montre, par une discussion qui mérite de rester un modèle d’érudition, de finesse et de critique, que cette tradition fait totalement défaut dans les hymnes des Vêdas, où on ne peut même pas y trouver une allusion lointaine, quelle a dû être primitivement étrangère au système essentiellement indien des inanvantaras ou destructions périodiques du monde. 11 en conclut qu’elle doit avoir été importée dans l’Inde poslérieurement à l’adoption de ce système, très-ancien cependant, puisqu’il est commun au brahmanisme et au bouddhisme. Il incline dès lors à y voir une importation sémitique, opérée dans les temps déjà historiques, non pas directement de la Genèse, dont il est difficile d’admettre l’action dans l’Inde à une époque aussi ancienne, mais plus probablement de la tradition babylonienne.
Les documents nouveaux me paraissent confirmer définitivement l’opinion du grand indianiste, dont le nom restera l’une des plus hautes gloires scientifiques de notre pays.
** Le trait dominant du récit indien, celui qui y tient une place es-' sentielle et en fait le caractère distinctif, est le rôle attribué à un dieu qui revêt la forme d’un poisson pour avertir Manou, guider son navire, et le sauver du déluge. La nature de la métamorphose est le seul point fondamental et primitif, car les diverses versions varient sur la personne du dieu qui prend cette forme : le Brâhmana ne précise rien; le Mahàbhârata en fait Brâhmâ, et pour les Pouranistes, c’est Vichnou. Ceci est d’autant plus remarquable que la métamorphose en poisson, matsyavatara, demeure absolument isolée dans la mythologie indienne, étrangère à sa symbolique habituelle, et n’y donne naissance à aucun développement ultérieur ; on ne trouve pas dans l’Inde d’autre trace du culte des poissons, qui avait pris tant d’importance et d’étendue chez d’autres peuples de
l’anliquilé. Burnouf y voyait avec raison une des marques d’importation de l’extérieur et le principal indice d’origine babylonienne; car les témoignages classiques, confirmés depuis par les monuments indigènes, faisaient entrevoir dans la religion de Babylonc un rôle plus capital que parloiit ailleurs, attribué à la conception des dieux ichthyomorphes ou en forme de poissons. On pouvait déjà discerner que cette donnée étrange de symbolisme religieux, fondée sur l’idée d’une part prépondérante de l’élément humide dans la formation de l’univers, avait dü prendre naissance à Babylone et en Chaldée.
Reportons-nous maintenant au récit babylonien du déluge, dont nous avons désormais une version originale. Le rôle que la légende conservée dans l’Inde fait tenir par le poisson divin près de Manou y est rempli près de Sisithrus par le troisième dieu de la triade suprême de la religion chaldéo-assyrienne, celui qui s’appelait en accadien Êa (demeurant dans les eaux), et en assyrien Aonv (l’Être par excellence), l’Ao de Damascius, dont l’appellation de Nisroch (celui qui relie, qui unit), donnée dans la Bible comme celle d’un des dieux principaux de l'Assyrie, est peut-être un autre nom. C’est Ao qui avertit Sisithrus de l’imminence du déluge, qui le conseille dans la construction de son navire, qui dirige celui-ci sur les eaux, et qui, parvenant à fléchir la colère de Bel, préserve de la destruction le héros, à qui sa piété vaut le privilège d’échapper au cataclysme. Telle est, nous le comprenons maintenant, l'origine de la qualification de Salman, « le sauveur, » sous laquelle le dieu est aussi souvent désigné que sous son nom d’Ao.
Or, Ao, « le maître des eaux, le seigneur des rivières, le souverain de la mer, le roi, le chef, le seigneur, le gouverneur de l’abîme, » est dans la théologie babylonienne un des dieux le plus essentiellement ichthyomorphes. En tant que « l’Esprit qui se meut sur les eaux, » les monuments de l'art assyrien et babylonien !é^ représentent souvent, porté sur les flots de la mer primordiale, avec un corps de poisson, que surmonte un buste humain, coiffé de la tiare royale. El, en effet, dans le long catalogue de ses titres, que ‘fournit une des tablettes mythologiques du Musée Britannique, nous lisons ceux de « poisson de l’abîme, poisson bienfaisant, poisson sauveur; » dans le même document, la déesse Davkina, sa compagne, est appelée « la grande épouse du poisson. » Aussi dans les tablettes astrologiques est-il, à plusieurs reprises, lait mention d’une constellation, appelée « le poisson d'Ao. » 11 n’y a pas à douter que ce ne soit le signe entier des poissons, ou du moins celui des deux poissons qui est situé le plus au sud, le plus exactement dans la bande zodiacale ; car, dansla curieuse tablette qui enregistre les douze
noms donnés à la planète Mercure pendant chacun des mois de l’année, nous voyons cet astre prendre celui de « poisson d’Ao, » dans le mois d’adar, le dernier de l’année (février), c’est-à-dire précisément à l’époque où Mercure, accompagnant toujours de très-prés le soleil, se trouve avec lui dans le signe des poissons, autrement dit, pour les astronomes babyloniens, dans la constellation du « poisson d’Ao. » On notera, de plus, comme très-significatif, aujourd’hui que l’origine clialdéenne des signes du zodiaque s'établit par des témoignages lormels dans les textes cunéirormes, le rapprochement d’idées qui a fait placer le signe des poissons, luimiliveinent du « poisson d’Ao, » à côté de celui du verseau, que l’antiquité entière rattache à la tradition du déluge. 11 y a là une allusion maiiileste au rôle de sauveur, que le peuple inventeur du zodiaque attribuait au dieuAo dans le déluge, et à la notion de nature ichlliyouiorphe, plus spécialement inhérente à cette face de son personnage.
Quand on trouve chez deux peuples différant entre eux par la race et par les idées une même légende, avec une cii constance aussi spéciale, et qui ne ressort pas nécessairement et naturellement de la donnée fondamentale du récit; quand, de plus, cette circonstance tient étroitement à l'ensemble des conceptions religieuses d’un des deux peuples, et chez l’autre demeure isolée, en dehors des habitudes de sa symbolique, une régie fondamentale et absolue de crilique impose de conclure que la légende a été transmise de l’un à l'autre avec une rédaction déjà fixée, et constitue une importation étrangère qui s’est superposée, sans s’y confondre, aux traditions vraiment nationales, et pour ainsi dire géniales, du peuple qui l’a reçue sans l’avoir inventée. Sous ce rapport, la tradition du déloge a dans l’Inde un tout autre caractère que celle de la félicilé édenique des premiers humains. Celle-ci est véritablement indigène chez les Aryas de l’Inde comme chez ceux de la Perse ; elle occupe une place fondamentale dans leurs conceptions cosmogoniques, et il n'y a pas moyen de douter qu’elle n’ait tenu le rang le plus important parmi les traditions sur les premiers âges, communes, dès l'origine, aux Aryas et aux Sémites, qui les emportèrent également en quittant le berceau où ils avaient commencé à grandir côte à côte dans les pâturages du plateau central de l’Asie. Au contraire, le récit du déluge est absent des parties les plus anciennes du Zend-Avesta, et n’apparait chez les Iraniens que dans un livre de fort basse époque, déjà pénétré d’idées étrangères, le Boundéliesch. Dans l'Inde, il reste isolé, cl conserve des traits de physionomie qui y font reconnaître une importation de la tradition de llabylone faite dans des temps déjà historiques. Chez les Aryas occidentaux. Grecs, Celles et Lithua-
LE DÉLUGE ET L'ÉI’OPÉE B.LBYLONIENKE.
iiiens, la tradition du cataclysme parait certainement indigène, et, par suite, a pris des formes vraiment originales; chez les Aryas orientaux, les récits qu’on en possède sont des récits venus du dehors avec une forme arrêtée déjà, dont on retrouve la source à Babylone.
Qu’un récit babylonien ait passé dans l’Inde, c’est un fait qui, en lui-mùme, n’a rien d’invraisemblable ni de surprenant. Il faut lire dans lleeren et dans les Antiquités indiennes de M. Lassen le tableau qu’ils ont tracé du très-antique commerce maritime de Babylone avec l’Inde, et les preuves qu’ils en ont rassemblées. Les textes cunéiformes en apportent de nouveaux témoignages. Quand Teglalhphalasar II, l’un des rois assyriens mentionnés par la Bible, raconle l’expédition qui porta ses armes jusque dans la vallée de l'Indus, après avoir traversé l’Arachosie, ses inscriptions mentionnent des villes situées le long des rives du fleuve, auxquelles les Babyloniens donnaient des noms particuliers, preuve qu’ils les fréquentaient habituellement. Sennachérib parle de bois précieux de Sinda, c’est-àdire des pays de l’Indus, qu’il tirait de Babylone, et les fouilles du colonel Taylor ont fait retrouver des débris de poutres de bois de teck dans les ruines des édifices de Mougheir, l’antique Our en Chaldce, d’où partit Abraham.
Le récit du déluge est-il d’ailleurs le seul qui ail passé de Babylone dans ITude, et qui, étranger aux Védas, apparaisse plus tard dans le cycle épique indien? Pour répondre à adte question, il faudrait connaître un plus grand nombre de morceaux de l'épopée ba- , bylonienne. Cependant j'appellerai dès aujourd'hui l’attention des érudits sur une phrase très-curieuse que je lis dans un fragment d’hymne en langue accadienne, qu’une tablette du Musée Britannique donne avec traduction interlinéaire en assyrien : «Comme le serpent énorme à sept tôles,... comme le grand serpent qui bat les flots de 1a mer... » Cette comparaison fait certainement allusion à une légende mythologique. Or il est diflicile de ne pas y trouver une saisissante analogie avec la célèbre légende du manthanam, ou du baraltemenl des eaux de la mer par les Dêvas et les Asouras, au moyen du gigantesiiue serpent Vâsouki, enroulé aulourdu mont Mérou, légende qui forme un épisode du Mabâbhàrata, et dont l’importance cosmogonique a été si bien mise en lumière par le baron d'Eckstein. Il est vrai que le Mahàbhârata ne parle pas en cet endroit de la pluralité des tôles du serpent Vàsouki ; mais les plus anciens monuments figurés représentant la scène du manthanam lui en donnent précisément sept, comme à l’autre serpent symbolique de la légende indienne, Çécha ou Ânanta, dont il ne se distingue pas foncièrement
à l’origine. Entre autres exemples, je citerai l’admirable bas-relicl du temple d’Angeôr, dont nous possédons à Paris un moulage dû aux soins du commandant de Lagrée.
Mais il est temps de s’arrêter dans ces rapprochements, que je ne puis qu’indiquer, et qui ne prendront définitivement corps que par la conquête de documents nouveaux et plus complets. Aussi bien ai-je abusé déjà outre mesure de la patience des lecteurs du Corre.spondant, en leur présentant un mémoire d'érudition plutôt qu’un article de revue. Je me suis laissé entraîner par la nouveauté du sujet et par l’importance des aperçus qu’ouvre la découverte de M. Smith. La littérature babylonienne nous tient en réserve encore bien d’autres révélations. C’est à peine si on a commencé à entamer l’étude de quelques-unes de ses pages, et déjà l’on reconnaît que, d’après elle, il taudra refaire sur des documents positifs, et non plus sur des théories moins solides que brillantes, toute l’histoire des premières civilisations de l’Asie.
PAMa. — IMP. SiuOM BAÇO!( ET CONP.» ÜUl D*EHPUIltil, 1.